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Jules Verne Jules Verne[532]

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Jules Verne Jules Verne[532]
Jules Verne

Le pays des fourrures









Be Q

Jules Verne

1828-1905









Le pays des fourrures

roman









La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 374 : version 1.2

Du même auteur, à la Bibliothèque





Famille-sans-nom L’école des Robinsons

Voyage au centre de la César Cascabel

terre Le pilote du Danube

Un drame au Mexique, et Hector Servadac

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Une ville flottante Voyages et aventures du

Maître du monde capitaine Hatteras

Les tribulations d’un Cinq semaines en ballon

Chinois en Chine Les cinq cent millions de

Michel Strogoff la Bégum

De la terre à la lune Un billet de loterie

Le Phare du bout du Le Chancellor

monde Face au drapeau

Sans dessus dessous Le Rayon-Vert

L’Archipel en feu La Jangada

Les Indes noires L’île mystérieuse

Le chemin de France La maison à vapeur

L’île à hélice Le village aérien

Clovis Dardentor

Le Pays des fourrures a paru en 1873, en deux

volumes, illustrés par Férat et Beaurepaire. Mais il

paraît probable que Jules Verne en ait commencé

l’écriture bien avant cette date, soit autour de 1860 ; le

roman est donc une œuvre de jeunesse. Le roman

raconte les aventures invraisemblables

d’expéditionnaires anglais dans le grand nord canadien,

qui se retrouvent malencontreusement en perdition sur

une île de glace flottante.

Le pays des fourrures



Édition de référence :

Lausanne, Rencontre, 1966.

Première partie

I



Une soirée au fort Reliance



Ce soir-là – 17 mars 1859 – le capitaine Craventy

donnait une fête au fort Reliance.

Que ce mot de fête n’éveille pas dans l’esprit l’idée

d’un gala grandiose, d’un bal de cour, d’un « raout »

carillonné ou d’un festival à grand orchestre. La

réception du capitaine Craventy était plus simple, et,

pourtant, le capitaine n’avait rien épargné pour lui

donner tout l’éclat possible.

En effet, sous la direction du caporal Joliffe, le

grand salon du rez-de-chaussée s’était transformé. On

voyait bien encore les murailles de bois, faites de troncs

à peine équarris, disposés horizontalement ; mais quatre

pavillons britanniques, placés aux quatre angles, et des

panoplies, empruntées à l’arsenal du fort, en

dissimulaient la nudité. Si les longues poutres du

plafond, rugueuses, noirâtres, s’allongeaient sur les

contreforts grossièrement ajustés, en revanche, deux

lampes, munies de leur réflecteur en fer-blanc, se

balançaient comme deux lustres au bout de leur chaîne

et projetaient une suffisante lumière à travers

l’atmosphère embrumée de la salle. Les fenêtres étaient

étroites ; quelques-unes ressemblaient à des

meurtrières ; leurs carreaux, blindés par un épais givre,

défiaient toutes les curiosités du regard ; mais deux ou

trois pans de cotonnades rouges, disposées avec goût,

sollicitaient l’admiration des invités. Quant au plancher,

il se composait de lourds madriers juxtaposés, que le

caporal Joliffe avait soigneusement balayés pour la

circonstance. Ni fauteuils, ni divans, ni chaises, ni

autres accessoires des ameublements modernes ne

gênaient la circulation. Des bancs de bois, à demi

engagés dans l’épaisse paroi, des cubes massifs, débités

à coups de hache, deux tables à gros pieds, formaient

tout le mobilier du salon ; mais la muraille d’entrefend,

à travers laquelle une étroite porte à un seul battant

donnait accès dans la chambre voisine, était ornée

d’une façon pittoresque et riche à la fois. Aux poutres,

et dans un ordre admirable, pendaient d’opulentes

fourrures, dont pareil assortiment ne se fût pas

rencontré aux plus enviables étalages de Regent-Street

ou de la Perspective-Niewski. On eût dit que toute la

faune des contrées arctiques s’était fait représenter dans

cette décoration par un échantillon de ses plus belles

peaux. Le regard hésitait entre les fourrures de loups,

d’ours gris, d’ours polaires, de loutres, de wolvérènes,

de visons, de castors, de rats musqués, d’hermines, de

renards argentés. Au-dessus de cette exposition se

déroulait une devise dont les lettres avaient été

artistement découpées dans un morceau de carton peint,

– la devise de la célèbre Compagnie de la baie

d’Hudson :





PROPELLE CUTEM.





« Véritablement, caporal Joliffe, dit le capitaine

Craventy à son subordonné, vous vous êtes surpassé !

– Je le crois, mon capitaine, je le crois, répondit le

caporal. Mais rendons justice à chacun. Une part de vos

éloges revient à mistress Joliffe, qui m’a aidé en tout

ceci.

– C’est une femme adroite, caporal.

– Elle n’a pas sa pareille, mon capitaine. »

Au centre du salon se dressait un poêle énorme,

moitié brique, moitié faïence, dont le gros tuyau de tôle,

traversant le plafond, allait épancher au dehors des

torrents de fumée noire. Ce poêle tirait, ronflait,

rougissait sous l’influence des pelletées de charbon que

le chauffeur, – un soldat spécialement chargé de ce

service, – y engouffrait sans cesse. Quelquefois, un

remous de vent encapuchonnait la cheminée extérieure.

Une âcre fumée, se rabattant à travers le foyer,

envahissait alors le salon ; des langues de flammes

léchaient les parois de brique ; un nuage opaque voilait

la lumière de la lampe, et encrassait les poutres du

plafond. Mais ce léger inconvénient touchait peu les

invités du fort Reliance. Le poêle les chauffait, et ce

n’était pas acheter trop cher sa chaleur, car il faisait

terriblement froid au dehors, et au froid se joignait un

coup de vent de nord, qui en redoublait l’intensité.

En effet, on entendait la tempête mugir autour de la

maison. La neige qui tombait, presque solidifiée déjà,

crépitait sur le givre des vitres. Des sifflements aigus,

passant entre les jointures des portes et des fenêtres,

s’élevaient parfois jusqu’à la limite des sons

perceptibles. Puis, un grand silence se faisait. La nature

semblait reprendre haleine, et de nouveau, la rafale se

déchaînait avec une épouvantable force. On sentait la

maison trembler sur ses pilotis, les ais craquer, les

poutres gémir. Un étranger, moins habitué que les hôtes

du fort à ces convulsions de l’atmosphère, se serait

demandé si la tourmente n’allait pas emporter cet

assemblage de planches et de madriers. Mais les invités

du capitaine Craventy se préoccupaient peu de la rafale,

et, même au dehors, ils ne s’en seraient pas plus

effrayés que ces pètrels-satanicles qui se jouent au

milieu des tempêtes.

Cependant, au sujet de ces invités, il faut faire

quelques observations. La réunion comprenait une

centaine d’individus des deux sexes ; mais deux

seulement – deux femmes – n’appartenaient pas au

personnel accoutumé du fort Reliance. Ce personnel se

composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper

Hobson, du sergent Long, du caporal Joliffe et d’une

soixantaine de soldats ou employés de la Compagnie.

Quelques-uns étaient mariés, entre autres le caporal

Joliffe, heureux époux d’une Canadienne vive et alerte,

puis un certain Mac Nap, Écossais marié à une

Écossaise, et John Raë, qui avait pris femme

dernièrement parmi les Indiennes de la contrée. Tout ce

monde, sans distinction de rang, officiers, employés ou

soldats, était traité, ce soir-là, par le capitaine Craventy.

Il convient d’ajouter ici que le personnel de la

Compagnie n’avait pas fourni seul son contingent à la

fête. Les forts du voisinage, – et dans ces contrées

lointaines on voisine à cent milles de distance, – avaient

accepté l’invitation du capitaine Craventy. Bon nombre

d’employés ou de facteurs étaient venus du fort

Providence ou du fort Résolution, appartenant à la

circonscription du lac de l’Esclave, et même du fort

Chipewan et du fort Liard situés plus au sud. C’était un

divertissement rare, une distraction inattendue, que

devaient rechercher avec empressement ces reclus, ces

exilés, à demi perdus dans la solitude des régions

hyperboréennes.

Enfin, quelques chefs indiens n’avaient point

décliné l’invitation qui leur fut faite. Ces indigènes, en

rapports constants avec les factoreries, fournissaient en

grande partie et par voie d’échange les fourrures dont la

Compagnie faisait le trafic. C’étaient généralement des

Indiens Chipeways, hommes vigoureux, admirablement

constitués, vêtus de casaques de peaux et de manteaux

de fourrures du plus grand effet. Leur face, moitié

rouge, moitié noire, présentait ce masque spécial que la

« couleur locale » impose en Europe aux diables des

féeries. Sur leur tête se dressaient des bouquets de

plumes d’aigle déployés comme l’éventail d’une senora

et qui tremblaient à chaque mouvement de leur

chevelure noire. Ces chefs, au nombre d’une douzaine,

n’avaient point amené leurs femmes, malheureuses

« squaws » qui ne s’élèvent guère au-dessus de la

condition d’esclaves.

Tel était le personnel de cette soirée, auquel le

capitaine faisait les honneurs du fort Reliance. On ne

dansait pas, faute d’orchestre ; mais le buffet remplaçait

avantageusement les gagistes des bals européens. Sur la

table s’élevait un pudding pyramidal que Mrs. Joliffe

avait confectionné de sa main ; c’était un énorme cône

tronqué, composé de farine, de graisse de rennes et de

bœuf musqué, auquel manquaient peut-être les œufs, le

lait, le citron recommandés par les traités de cuisine,

mais qui rachetait ce défaut par ses proportions

gigantesques. Mrs. Joliffe ne cessait de le débiter en

tranches, et cependant l’énorme masse résistait

toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de

sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer remplaçait

les fines tartines de pain anglais ; entre deux tranches de

biscuit qui, malgré leur dureté, ne résistaient pas aux

dents des Chipeways, Mrs. Joliffe avait ingénieusement

glissé de minces lanières de « corn-beef, » sorte de

bœuf salé, qui tenait la place du jambon d’York et de la

galantine ruffée des buffets de l’ancien continent. Quant

aux rafraîchissements, le whisky et le gin, ils circulaient

dans de petits verres d’étain, sans parler d’un punch

gigantesque qui devait clore cette fête, dont les Indiens

parleront longtemps dans leurs wigwams.

Aussi que de compliments les époux Joliffe reçurent

pendant cette soirée ! Mais aussi, quelle activité, quelle

bonne grâce ! Comme ils se multipliaient ! Avec quelle

amabilité ils présidaient à la distribution des

rafraîchissements ! Non ! ils n’attendaient pas, ils

prévenaient les désirs de chacun. On n’avait pas le

temps de demander, de souhaiter même. Aux

sandwiches succédaient les tranches de l’inépuisable

pudding ! Au pudding, les verres de gin ou de whisky !

« Non, merci, mistress Joliffe.

– Vous êtes trop bon, caporal, je vous demanderai la

permission de respirer.

– Mistress Joliffe, je vous assure que j’étouffe !

– Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous

voulez.

– Non, cette fois, mistress, non ! c’est impossible ! »

Telles étaient les réponses que s’attirait presque

invariablement l’heureux couple. Mais le caporal et sa

femme insistaient tellement que les plus récalcitrants

finissaient par céder. Et l’on mangeait sans cesse, et

l’on buvait toujours ! Et le ton des conversations

montait ! Les soldats, les employés s’animaient. Ici l’on

parlait chasse, plus loin trafic. Que de projets formés

pour la saison prochaine ! La faune entière des régions

arctiques ne suffirait pas à satisfaire ces chasseurs

entreprenants. Déjà les ours, les renards, les bœufs

musqués, tombaient sous leurs balles ! Les castors, les

rats, les hermines, les martres, les visons se prenaient

par milliers dans leurs trappes ! Les fourrures

précieuses s’entassaient dans les magasins de la

Compagnie, qui, cette année-là, réalisait des bénéfices

hors de toute prévision. Et, tandis que les liqueurs,

abondamment distribuées, enflammaient ces

imaginations européennes, les Indiens, graves et

silencieux, trop fiers pour admirer, trop circonspects

pour promettre, laissaient dire ces langues babillardes,

tout en absorbant, à haute dose, l’eau de feu du

capitaine Craventy.

Le capitaine, lui, heureux de ce brouhaha, satisfait

du plaisir que prenaient ces pauvres gens, relégués pour

ainsi dire au delà du monde habitable, se promenait

joyeusement au milieu de ses invités, répondant à toutes

les questions qui lui étaient posées, lorsqu’elles se

rapportaient à la fête :

« Demandez à Joliffe ! demandez à Joliffe ! »

Et l’on demandait à Joliffe, qui avait toujours une

parole gracieuse au service de chacun.

Parmi les personnes attachées à la garde et au

service du fort Reliance, quelques-unes doivent être

plus spécialement signalées, car ce sont elles qui vont

devenir le jouet de circonstances terribles, qu’aucune

perspicacité humaine ne pouvait prévoir. Il convient

donc, entre autres, de citer le lieutenant Jasper Hobson,

le sergent Long, les époux Joliffe et deux étrangères

auxquelles le capitaine faisait les honneurs de la soirée.

C’était un homme de quarante ans que le lieutenant

Jasper Hobson. Petit, maigre, s’il ne possédait pas une

grande force musculaire, en revanche, son énergie

morale le mettait au-dessus de toutes les épreuves et de

tous les événements. C’était « un enfant de la

Compagnie ». Son père, le major Hobson, un Irlandais

de Dublin, mort depuis quelques années, avait

longtemps occupé avec Mrs. Hobson le fort

Assiniboine. Là était né Jasper Hobson. Là, au pied

même des Montagnes Rocheuses, son enfance et sa

jeunesse s’écoulèrent librement. Instruit sévèrement par

le major Hobson, il devint « un homme » par le sang-

froid et le courage, quand l’âge n’en faisait encore

qu’un adolescent. Jasper Hobson n’était point un

chasseur, mais un soldat, un officier intelligent et brave.

Pendant les luttes que la Compagnie eut à soutenir dans

l’Orégon contre les compagnies rivales, il se distingua

par son zèle et son audace, et conquit rapidement son

grade de lieutenant. En conséquence de son mérite bien

reconnu, il venait d’être désigné pour commander une

expédition dans le Nord. Cette expédition avait pour but

d’explorer les parties septentrionales du lac du Grand-

Ours et d’établir un fort sur la limite du continent

américain. Le départ du lieutenant Jasper Hobson devait

s’effectuer dans les premiers jours d’avril.

Si le lieutenant présentait le type accompli de

l’officier, le sergent Long, homme de cinquante ans,

dont la rude barbe semblait faite en fibres de coco, était,

lui, le type du soldat, brave par nature, obéissant par

tempérament, ne connaissant que la consigne, ne

discutant jamais un ordre, si étrange qu’il fût, ne

raisonnant plus, quand il s’agissait du service, véritable

machine en uniforme, mais machine parfaite, ne s’usant

pas, marchant toujours, sans se fatiguer jamais. Peut-

être le sergent Long était-il un peu dur pour ses

hommes, comme il l’était pour lui-même. Il ne tolérait

pas la moindre infraction à la discipline, consignant

impitoyablement à propos du moindre manquement, et

n’ayant jamais été consigné. Il commandait, car son

grade de sergent l’y obligeait, mais il n’éprouvait, en

somme, aucune satisfaction à donner des ordres. En un

mot, c’était un homme né pour obéir, et cette

annihilation de lui-même allait à sa nature passive.

C’est avec ces gens-là que l’on fait les armées

redoutables. Ce ne sont que des bras au service d’une

seule tête. N’est-ce pas là l’organisation véritable de la

force ? Deux types ont été imaginés par la Fable :

Briarée aux cents bras, l’Hydre aux cents têtes. Si l’on

met ces deux montres aux prises, qui remportera la

victoire ? Briarée.

On connaît le caporal Joliffe. C’était peut-être la

mouche du coche, mais on se plaisait à l’entendre

bourdonner. Il eût plutôt fait un majordome qu’un

soldat. Il le sentait bien. Aussi s’intitulait-il volontiers

« caporal chargé du détail », mais dans ces détails il se

serait perdu cent fois, si la petite Mrs. Joliffe ne l’eût

guidé d’une main sûre. Il s’ensuit que le caporal

obéissait à sa femme, sans vouloir en convenir, se

disant, sans doute, comme Sancho le philosophe : « Ce

n’est pas grand-chose qu’un conseil de femme, mais il

faut être fou pour n’y point prêter attention ! »

L’élément étranger, dans le personnel de la soirée,

était, on l’a dit, représenté par deux femmes, âgées de

quarante ans environ. L’une de ces femmes méritait

justement d’être placée au premier rang des voyageuses

célèbres. Rivale des Pfeiffer, des Tinné, des Haumaire

de Hell, son nom, Paulina Barnett, fut plus d’une fois

cité avec honneur aux séances de la Société royale de

géographie. Paulina Barnett, en remontant le cours du

Bramapoutre jusqu’aux montagnes du Tibet, et en

traversant un coin ignoré de la Nouvelle-Hollande, de la

baie des Cygnes au golfe de Carpentarie, avait déployé

les qualités d’une grande voyageuse. C’était une femme

de haute taille, veuve depuis quinze ans que la passion

des voyages entraînait incessamment à travers des pays

inconnus. Sa tête, encadrée dans de longs bandeaux,

déjà blanchis par place, dénotait une réelle énergie. Ses

yeux, un peu myopes, se dérobaient derrière un lorgnon

à monture d’argent, qui prenait son point d’appui sur un

nez long, droit, dont les narines mobiles « semblaient

aspirer l’espace ». Sa démarche, il faut l’avouer, était

peut-être un peu masculine, et toute sa personne

respirait moins la grâce que la force morale. C’était une

Anglaise du comté d’York, pourvue d’une certaine

fortune, dont le plus clair se dépensait en expéditions

aventureuses. Et si en ce moment, elle se trouvait au

fort Reliance, c’est que quelque exploration nouvelle

l’avait conduite en ce poste lointain. Après s’être lancée

à travers les régions équinoxiales, sans doute elle

voulait pénétrer jusqu’aux dernières limites des

contrées hyperboréennes. Sa présence au fort était un

événement. Le directeur de la Compagnie l’avait

recommandée par lettre spéciale au capitaine Craventy.

Celui-ci, d’après la teneur de cette lettre, devait faciliter

à la célèbre voyageuse le projet qu’elle avait formé de

se rendre aux rivages de la mer polaire. Grande

entreprise ! Il fallait reprendre l’itinéraire des Hearne,

des Mackenzie, des Raë, des Franklin. Que de fatigues,

que d’épreuves, que de dangers dans cette lutte avec les

terribles éléments des climats arctiques ! Comment une

femme osait-elle s’aventurer là où tant d’explorateurs

avaient reculé ou péri ? Mais l’étrangère, confinée en ce

moment au fort Reliance, n’était point une femme :

c’était Paulina Barnett, lauréate de la Société royale.

On ajoutera que la célèbre voyageuse avait dans sa

compagne Madge mieux qu’une servante, une amie

dévouée, courageuse, qui ne vivait que pour elle, une

Écossaise des anciens temps, qu’un Caleb eût pu

épouser sans déroger. Madge avait quelques années de

plus que sa maîtresse, – cinq ans environ ; elle était

grande et vigoureusement charpentée. Madge tutoyait

Paulina, et Paulina tutoyait Madge. Paulina regardait

Madge comme une sœur aînée ; Madge traitait Paulina

comme sa fille. En somme, ces deux êtres n’en faisaient

qu’un.

Et pour tout dire, c’était en l’honneur de Paulina

Barnett que le capitaine Craventy traitait ce soir-là ses

employés et les Indiens de la tribu Chipeways. En effet,

la voyageuse devait se joindre au détachement du

lieutenant Jasper Hobson dans son exploration au Nord.

C’était pour Mrs. Paulina Barnett que le grand salon de

la factorerie retentissait de joyeux hurrahs.

Et si pendant cette mémorable soirée, le poêle

consomma un quintal de charbon, c’est qu’un froid de

vingt-quatre degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (32o

centigr. au-dessous de glace) régnait au dehors, et que

le fort Reliance est situé par 61o 47’ de latitude

septentrionale, à moins de quatre degrés du cercle

polaire.

II



Hudson’s Bay Fur Company



« Monsieur le capitaine ?

– Madame Barnett.

– Que pensez-vous de votre lieutenant, monsieur

Jasper Hobson ?

– Je pense que c’est un officier qui ira loin.

– Qu’entendez-vous par ces mots : il ira loin ?

Voulez-vous dire qu’il dépassera le quatre-vingtième

parallèle ? »

Le capitaine Craventy ne put s’empêcher de sourire

à cette question de Mrs. Paulina Barnett. Elle et lui

causaient auprès du poêle, pendant que les invités

allaient et venaient de la table des victuailles à la table

des rafraîchissements.

« Madame, répondit le capitaine, tout ce qu’un

homme peut faire, Jasper Hobson le fera. La

Compagnie l’a chargé d’explorer le nord de ses

possessions et d’établir une factorerie aussi près que

possible des limites du continent américain, et il

l’établira.

– C’est une grande responsabilité qui incombe au

lieutenant Hobson ! dit la voyageuse.

– Oui, madame, mais Jasper Hobson n’a jamais

reculé devant une tâche à accomplir, si rude qu’elle pût

être.

– Je vous crois, capitaine, répondit Mrs. Paulina, et

ce lieutenant, nous le verrons à l’œuvre. Mais quel

intérêt pousse donc la Compagnie à construire un fort

sur les limites de la mer Arctique ?

– Un grand intérêt, madame, répondit le capitaine, et

j’ajouterai même un double intérêt. Probablement dans

un temps assez rapproché, la Russie cédera ses

possessions américaines au gouvernement des États-

Unis1. Cette cession opérée, le trafic de la Compagnie

deviendra très difficile avec le Pacifique, à moins que le

passage du Nord-Ouest découvert par Mac Clure ne

devienne une voie praticable. C’est, d’ailleurs, ce que

de nouvelles tentatives démontreront, car l’amirauté va

envoyer un bâtiment dont la mission sera de remonter la

côte américaine depuis le détroit de Behring jusqu’au





1

Et, en effet, cette prévision du capitaine Craventy s’est réalisée

depuis.

golfe du Couronnement, limite orientale en deçà de

laquelle doit être établi le nouveau fort. Or, si

l’entreprise réussit, ce point deviendra une factorerie

importante dans laquelle se concentrera tout le

commerce de pelleteries du Nord. Et, tandis que le

transport des fourrures exige un temps considérable et

des frais énormes pour être effectué à travers les

territoires indiens, en quelques jours des steamers

pourront aller du nouveau fort à l’océan Pacifique.

– Ce sera là, en effet, répondit Mrs. Paulina Barnett,

un résultat considérable, si le passage du Nord-Ouest

peut être utilisé. Mais vous aviez parlé d’un double

intérêt, je crois ?

– L’autre intérêt, madame, reprit le capitaine, le

voici, et c’est, pour ainsi dire, une question vitale pour

la Compagnie, dont je vous demanderai la permission

de vous rappeler l’origine en quelques mots. Vous

comprendrez alors pourquoi cette association, si

florissante autrefois, est maintenant menacée dans la

source même de ses produits. »

En quelques mots, effectivement, le capitaine

Craventy fit l’historique de cette Compagnie célèbre.

On sait que dès les temps les plus reculés, l’homme

emprunta aux animaux leur peau ou leur fourrure pour

s’en vêtir. Le commerce des pelleteries remonte donc à

la plus haute antiquité. Le luxe de l’habillement se

développa même à ce point que des lois somptuaires

furent plusieurs fois édictées afin d’enrayer cette mode

qui se portait principalement sur les fourrures. Le vair

et le petit-gris durent être prohibés au milieu du 12e

siècle.

En 1553, la Russie fonda plusieurs établissements

dans ses steppes septentrionales, et des compagnies

anglaises ne tardèrent pas à l’imiter. C’était par

l’entremise des Samoyèdes que se faisait alors ce trafic

de martres-zibelines, d’hermines, de castors, etc. Mais,

pendant le règne d’Élisabeth, l’usage des fourrures

luxueuses fut restreint singulièrement, de par la volonté

royale, et, pendant quelques années, cette branche de

commerce demeura paralysée.

Le 2 mai 1670, un privilège fut accordé à la

Compagnie des pelleteries de la baie d’Hudson. Cette

société comptait un certain nombre d’actionnaires dans

la haute noblesse, le duc d’York, le duc d’Albermale, le

comte de Shaftesbury, etc. Son capital n’était alors que

de huit mille quatre cent vingt livres. Elle avait pour

rivales les associations particulières dont les agents

français, établis au Canada, se lançaient dans des

excursions aventureuses, mais fort lucratives. Ces

intrépides chasseurs, connus sous le nom de

« voyageurs canadiens », firent une telle concurrence à

la Compagnie naissante, que l’existence de celle-ci fut

sérieusement compromise.

Mais la conquête du Canada vint modifier cette

situation précaire. Trois ans après la prise de Québec,

en 1766, le commerce des pelleteries reprit avec un

nouvel entrain. Les facteurs anglais s’étaient

familiarisés avec les difficultés de ce genre de trafic : ils

connaissaient les mœurs du pays, les habitudes des

Indiens, le mode qu’ils employaient dans leurs

échanges. Cependant, les bénéfices de la Compagnie

étaient nuls encore. De plus, vers 1784, des marchands

de Montréal s’étant associés pour l’exploitation des

pelleteries, fondèrent cette puissante « Compagnie du

Nord-Ouest », qui centralisa bientôt toutes les

opérations de ce genre. En 1798, les expéditions de la

nouvelle société se montaient au chiffre énorme de cent

vingt mille livres sterling, et la Compagnie de la baie

d’Hudson était encore menacée dans son existence.

Il faut dire que cette Compagnie du Nord-Ouest ne

reculait devant aucun acte immoral, quand son intérêt

était en jeu. Exploitant leurs propres employés,

spéculant sur la misère des Indiens, les maltraitant, les

pillant après les avoir enivrés, bravant la défense du

parlement qui prohiba la vente des liqueurs alcooliques

sur les territoires indigènes, les agents du Nord-Ouest

réalisaient d’énormes bénéfices, malgré la concurrence

des sociétés américaines et russes qui s’étaient fondées,

entre autres la « Compagnie américaine des

pelleteries », créée en 1809 avec un capital d’un million

de dollars, et qui exploitait l’ouest des Montagnes-

Rocheuses.

Mais de toutes ces sociétés, la Compagnie de la baie

d’Hudson était la plus menacée, quand, en 1821, à la

suite de traités longuement débattus, elle absorba son

ancienne rivale, la Compagnie du Nord-Ouest, et prit la

dénomination générale de : Hudson’s bay fur Company.

Aujourd’hui, cette importante association n’a plus

d’autre rivale que « la Compagnie américaine des

pelleteries de Saint-Louis. » Elle possède des

établissements nombreux dispersés sur un domaine qui

compte trois millions sept cent mille milles carrés. Ses

principales factoreries sont situées sur la baie James, à

l’embouchure de la rivière de Severn, dans la partie sud

et vers les frontières du Haut-Canada, sur les lacs

Athapeskow, Winnipeg, Supérieur, Methye, Buffalo,

près des rivières Colombia, Mackenzie, Saskatchewan,

Assinipoil, etc. Le fort York, qui commande le cours du

fleuve Nelson, tributaire de la baie d’Hudson, forme le

quartier général de la Compagnie, et c’est là qu’est

établi son principal dépôt de fourrures. De plus, en

1842, elle a pris à bail, moyennant une rétribution

annuelle de deux cent mille francs, les établissements

russes de l’Amérique du Nord. Elle exploite ainsi, et

pour son propre compte, les terrains immenses compris

entre le Mississipi et l’océan Pacifique. Elle a lancé

dans toutes les directions des voyageurs intrépides,

Hearn vers la mer polaire, à la découverte de la

Coppernicie en 1770 ; Franklin, de 1819 à 1822, sur

cinq mille cinq cent cinquante milles du littoral

américain ; Mackenzie, qui, après avoir découvert le

fleuve auquel il a donné son nom, atteignit les bords du

Pacifique par 52024 de latitude nord. En 1833-34, elle

expédiait en Europe les quantités suivantes de peaux et

fourrures, quantités qui donneront un état exact de son

trafic :





Castors 1074

Parchemins et jeunes castors 92,288

Rats musqués 694,092

Blaireaux 1069

Ours 7451

Hermines 491

Pêcheurs 5296

Renards 9937

Lynx 14,255

Martres 64,490

Putois 25,100

Loutres 22,303

Ratons 713

Cygnes 7918

Loups 8484

Wolwérènes 1571





Une telle production devait donc assurer à la

Compagnie de la baie d’Hudson des bénéfices très

considérables ; mais, malheureusement pour elle, ces

chiffres ne se maintinrent pas, et depuis vingt ans

environ, ils étaient en proportion décroissante.

À quoi tenait cette décadence, c’est ce que le

capitaine Craventy expliquait en ce moment à Mrs.

Paulina Barnett.

« Jusqu’en 1837, madame, dit-il, on peut affirmer

que la situation de la Compagnie a été florissante. En

cette année-là, l’exportation des peaux s’était encore

élevée au chiffre de deux millions trois cent cinquante-

huit mille. Mais depuis, il a toujours été en diminuant,

et maintenant ce chiffre s’est abaissé de moitié au

moins.

– Mais à quelle cause attribuez-vous cet abaissement

notable dans l’exportation des fourrures ? demanda

Mrs. Paulina Barnett.

– Au dépeuplement que l’activité, et j’ajoute,

l’incurie des chasseurs a provoqué sur les territoires de

chasse. On a traqué et tué sans relâche. Ces massacres

se sont faits sans discernement. Les petits, les femelles

pleines n’ont même pas été épargnés. De là, une rareté

inévitable dans le nombre des animaux à fourrures. La

loutre a presque complètement disparu et ne se retrouve

guère que près des îles du Pacifique nord. Les castors se

sont réfugiés par petits détachements sur les rives des

plus lointaines rivières. De même pour tant d’autres

animaux précieux qui ont dû fuir devant l’invasion des

chasseurs. Les trappes, qui regorgeaient autrefois, sont

vides maintenant. Le prix des peaux augmente, et cela

précisément à une époque où les fourrures sont très

recherchées. Aussi, les chasseurs se dégoûtent, et il ne

reste plus que les audacieux et les infatigables qui

s’avancent maintenant jusqu’aux limites du continent

américain.

– Je comprends maintenant, répondit Mrs. Paulina

Barnett, l’intérêt que la Compagnie attache à la création

d’une factorerie sur les rives de l’océan Arctique,

puisque les animaux se sont réfugiés au delà du cercle

polaire.

– Oui, madame, répondit le capitaine. D’ailleurs, il

fallait bien que la Compagnie se décidât à reporter plus

au nord le centre de ses opérations, car, il y a deux ans,

une décision du parlement britannique a singulièrement

réduit ses domaines.

– Et qui a pu motiver cette réduction ? demanda la

voyageuse.

– Une raison économique de haute importance,

madame, et qui a dû vivement frapper les hommes

d’État de la Grande-Bretagne. En effet, la mission de la

Compagnie n’était pas civilisatrice. Au contraire. Dans

son propre intérêt, elle devait maintenir à l’état de

terrains vagues son immense domaine. Toute tentative

de défrichement qui eût éloigné les animaux à fourrures

était impitoyablement arrêtée par elle. Son monopole

même est donc ennemi de tout esprit d’entreprise

agricole. De plus, les questions étrangères à son

industrie sont impitoyablement repoussées par son

conseil d’administration. C’est ce régime absolu, et, par

certains côtés, antimoral, qui a provoqué les mesures

prises par le parlement, et en 1857, une commission,

nommée par le secrétaire d’État des colonies, décida

qu’il fallait annexer au Canada toutes les terres

susceptibles de défrichement, telles que les territoires

de la Rivière-Rouge, les districts du Saskatchewan, et

ne laisser que la partie du domaine à laquelle la

civilisation ne réservait aucun avenir. L’année suivante,

la Compagnie perdait le versant ouest des Montagnes-

Rocheuses qui releva directement du Colonial-Office,

et fut ainsi soustrait à la juridiction des agents de la baie

d’Hudson. Et voilà pourquoi, madame, avant de

renoncer à son trafic des fourrures, la Compagnie va

tenter l’exploitation de ces contrées du Nord, qui sont à

peine connues, et chercher les moyens de les rattacher

par le passage du Nord-Ouest avec l’océan Pacifique. »

Mrs. Pauline Barnett était maintenant édifiée sur les

projets ultérieurs de la célèbre Compagnie. Elle allait

assister de sa personne à l’établissement d’un nouveau

fort sur la limite de la mer polaire. Le capitaine

Craventy l’avait mise au courant de la situation ; mais

peut-être, – car il aimait à parler, – fût-il entré dans de

nouveaux détails, si un incident ne lui eût coupé la

parole.

En effet, le caporal Joliffe venait d’annoncer à haute

voix que, Mrs Joliffe aidant, il allait procéder à la

confection du punch. Cette nouvelle fut accueillie

comme elle méritait de l’être. Quelques hurrahs

éclatèrent. Le bol, – c’était plutôt un bassin, – le bol

était rempli de la précieuse liqueur. Il ne contenait pas

moins de dix pintes de brandevin. Au fond s’entassaient

les morceaux de sucre, dosés par la main de Mrs.

Joliffe. À la surface, surnageaient les tranches de citron,

déjà racornies par la vieillesse. Il n’y avait plus qu’à

enflammer ce lac alcoolique, et le caporal, la mèche

allumée, attendait l’ordre de son capitaine, comme s’il

se fût agi de mettre le feu à une mine.

« Allez, Joliffe ! » dit alors le capitaine Craventy.

La flamme fut communiquée à la liqueur, et le

punch flamba, en un instant, aux applaudissements de

tous les invités.

Dix minutes après, les verres remplis circulaient à

travers la foule, et trouvaient toujours preneurs, comme

des rentes dans un mouvement de hausse.

« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! pour mistress Paulina

Barnett ! Hurrah ! pour le capitaine ! »

Au moment où ces joyeux hurrahs retentissaient, des

cris se firent entendre au dehors. Les invités se turent

aussitôt.

« Sergent Long, dit le capitaine, voyez donc ce qui

se passe ! »

Et sur l’ordre de son chef, le sergent, laissant son

verre inachevé, quitta le salon.

III



Un savant dégelé



Le sergent Long, arrivé dans l’étroit couloir sur

lequel s’ouvrait la porte extérieure du fort, entendit les

cris redoubler. On heurtait violemment à la poterne qui

donnait accès dans la cour, protégée par de hautes

murailles de bois. Le sergent poussa la porte. Un pied

de neige couvrait le sol. Le sergent, s’enfonçant

jusqu’aux genoux dans cette masse blanche, aveuglé

par la rafale, piqué jusqu’au sang par ce froid terrible,

traversa la cour en biais et se dirigea vers la poterne.

« Qui diable peut venir par un temps pareil ! se

disait le sergent Long, en ôtant méthodiquement, on

pourrait dire « disciplinairement », les lourds barreaux

de la porte. Il n’y a que des Esquimaux qui osent se

risquer par un tel froid !

– Mais ouvrez donc, ouvrez donc ! criait-on du

dehors.

– On ouvre, » répondit le sergent Long, qui semblait

véritablement ouvrir en douze temps.

Enfin les battants de la porte se rabattirent

intérieurement, et le sergent fut à demi renversé dans la

neige par un traîneau attelé de six chiens qui passa

comme un éclair. Un peu plus, le digne Long était

écrasé. Mais se relevant, sans même proférer un

murmure, il ferma la poterne et revint vers la maison

principale, au pas ordinaire, c’est-à-dire en faisant

soixante-quinze enjambées à la minute.

Mais déjà le capitaine Craventy, le lieutenant Jasper

Hobson, le caporal Joliffe étaient là, bravant la

température excessive et regardant le traîneau, blanc de

neige, qui venait de s’arrêter devant eux.

Un homme, doublé et encapuchonné de fourrures,

en était aussitôt descendu.

« Le fort Reliance ? demanda cet homme.

– C’est ici, répondit le capitaine.

– Le capitaine Craventy ?

– C’est moi. Qui êtes-vous ?

– Un courrier de la Compagnie.

– Êtes-vous seul ?

– Non ! j’amène un voyageur !

– Un voyageur ! Et que vient-il faire ?

– Il vient voir la lune. »

À cette réponse, le capitaine Craventy se demanda

s’il avait affaire à un fou, et, dans de telles

circonstances, on pouvait le penser. Mais il n’eut pas le

temps de formuler son opinion. Le courrier avait retiré

du traîneau une masse inerte, une sorte de sac couvert

de neige, et il se disposait à l’introduire dans la maison,

quand le capitaine lui demanda :

« Quel est ce sac ?

– C’est mon voyageur ! répondit le courrier.

– Quel est ce voyageur ?

– L’astronome Thomas Black.

– Mais il est gelé !

– Eh bien, on le dégèlera. »

Thomas Black, transporté par le sergent, le caporal

et le courrier, fit son entrée dans la maison du fort. On

le déposa dans une chambre du premier étage, dont la

température était fort supportable, grâce à la présence

d’un poêle porté au rouge vif. On l’étendit sur un lit, et

le capitaine lui prit la main.

Cette main était littéralement gelée. On développa

les couvertures et les manteaux fourrés qui couvraient

Thomas Black, ficelé comme un paquet, et sous cette

enveloppe on découvrit un homme âgé de cinquante ans

environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la barbe

inculte, les yeux clos, la bouche pincée comme si ses

lèvres eussent été collées par une gomme. Cet homme

ne respirait plus ou si peu, que son souffle eût à peine

terni une glace. Joliffe le déshabillait, le tournait, le

retournait avec prestesse, tout en disant :

« Allons donc ! allons donc ! monsieur ! Est-ce que

vous n’allez pas revenir à vous ? »

Ce personnage, arrivé dans ces circonstances,

semblait n’être plus qu’un cadavre. Pour rappeler en lui

la chaleur disparue, le caporal Joliffe n’entrevoyait

qu’un moyen héroïque, et ce moyen, c’était de plonger

le patient dans le punch brûlant.

Très heureusement sans doute pour Thomas Black,

le lieutenant Jasper Hobson eut une autre idée.

« De la neige ! demanda-t-il. Sergent Long,

plusieurs poignées de neige ! »

Cette substance ne manquait pas dans la cour du fort

Reliance. Pendant que le sergent allait chercher la neige

demandée, Joliffe déshabilla l’astronome. Le corps du

malheureux était couvert de plaques blanchâtres qui

indiquaient une violente pénétration du froid dans les

chairs. Il y avait urgence extrême à rappeler le sang aux

parties attaquées. C’était le résultat que Jasper Hobson

espérait obtenir au moyen de vigoureuses frictions de

neige. On sait que c’est le remède généralement

employé dans les contrées polaires pour rétablir la

circulation qu’un froid terrible a arrêtée, comme il

arrête le courant des rivières.

Le sergent Long étant revenu, Joliffe et lui

frictionnèrent le nouveau venu comme il ne l’avait

jamais été probablement. Ce n’était point une linition

douce, une fomentation onctueuse, mais un massage

vigoureux, pratiqué à bras raccourcis, et qui rappelait

plutôt les éraillures de l’étrille que les caresses de la

main.

Et pendant cette opération, le loquace caporal

interpellait toujours le voyageur, qui ne pouvait

l’entendre.

« Allons donc ! monsieur, allons donc ! Quelle idée

vous a donc pris de vous laisser refroidir ainsi ?

Voyons ! n’y mettez pas tant d’obstination ! »

Il est probable que Thomas Black s’obstinait, car

une demi-heure se passa sans qu’il consentît à donner

signe de vie. On désespérait même de le ranimer, et les

masseurs allaient suspendre leur fatigant exercice,

quand le pauvre homme fit entendre quelques soupirs.

« Il vit ! il revient ! » s’écria Jasper Hobson.

Après avoir réchauffé par les frictions l’extérieur du

corps, il ne fallait point oublier l’intérieur. Aussi le

caporal Joliffe se hâta-t-il d’apporter quelques verres de

punch. Le voyageur se sentit véritablement soulagé ; les

couleurs revinrent à ses joues, le regard à ses yeux, la

parole à ses lèvres, et le capitaine put espérer enfin que

Thomas Black allait lui apprendre pourquoi il arrivait

en ce lieu et dans un état si déplorable.

Thomas Black, bien enveloppé de couvertures, se

souleva à demi, s’appuya sur son coude, et d’une voix

encore affaiblie :

« Le fort Reliance ? demanda-t-il.

– C’est ici, répondit le capitaine.

– Le capitaine Craventy ?

– C’est moi, et j’ajouterai, monsieur, soyez le

bienvenu. Mais pourrai-je vous demander pourquoi

vous venez au fort Reliance ?

– Pour voir la lune ! » répondit le courrier, qui tenait

sans doute à cette réponse, car il la faisait pour la

seconde fois.

D’ailleurs, elle parut satisfaire Thomas Black, qui fit

un signe de tête affirmatif. Puis, reprenant :

« Le lieutenant Hobson ? demanda-t-il.

– Me voici, répondit le lieutenant.

– Vous n’êtes pas encore parti ?

– Pas encore, monsieur.

– Eh bien, monsieur, reprit Thomas Black, il ne me

reste plus qu’à vous remercier et à dormir jusqu’à

demain matin ! »

Le capitaine et ses compagnons se retirèrent donc,

laissant ce personnage singulier reposer tranquillement.

Une demi-heure après, la fête s’achevait, et les invités

regagnaient leurs demeures respectives, soit dans les

chambres du fort, soit dans les quelques habitations qui

s’élevaient en dehors de l’enceinte.

Le lendemain, Thomas Black était à peu près rétabli.

Sa vigoureuse constitution avait résisté à ce froid

excessif. Un autre n’eût pas dégelé, mais lui ne faisait

pas comme tout le monde.

Et maintenant, qui était cet astronome ? D’où

venait-il ? Pourquoi ce voyage à travers les territoires

de la Compagnie, lorsque l’hiver sévissait encore ? Que

signifiait la réponse du courrier ? Voir la lune ! Mais la

lune ne luit-elle pas en tous lieux, et faut-il venir la

chercher jusque dans les régions hyperboréennes ?

Telles furent les questions que se posa le capitaine

Craventy. Mais le lendemain, après avoir causé pendant

une heure avec son nouvel hôte, il n’avait plus rien à

apprendre.

Thomas Black était, en effet, un astronome attaché à

l’observatoire de Greenwich, si brillamment dirigé par

M. Airy. Esprit intelligent et sagace plutôt que

théoricien, Thomas Black, depuis vingt ans qu’il

exerçait ses fonctions, avait rendu de grands services

aux sciences uranographiques. Dans la vie privée,

c’était un homme absolument nul, qui n’existait pas en

dehors des questions astronomiques, vivant dans le ciel,

non sur la terre, un descendant de ce savant du

bonhomme La Fontaine qui se laissa choir dans un

puits. Avec lui pas de conversation possible si l’on ne

parlait ni d’étoiles ni de constellations. C’était un

homme à vivre dans une lunette. Mais quand il

observait, quel observateur sans rival au monde !

Quelle infatigable patience il déployait ! Il était capable

de guetter pendant des mois entiers l’apparition d’un

phénomène cosmique. Il avait d’ailleurs une spécialité,

les bolides et les étoiles filantes, et ses découvertes dans

cette branche de la météorologie méritaient d’être

citées. D’ailleurs, toutes les fois qu’il s’agissait

d’observations minutieuses, de mesures délicates, de

déterminations précises, on recourait à Thomas Black,

qui possédait « une habileté d’œil » extrêmement

remarquable. Savoir observer n’est pas donné à tout le

monde. On ne s’étonnera donc pas que l’astronome de

Greenwich eût été choisi pour opérer dans la

circonstance suivante qui intéressait au plus haut point

la science sélénographique.

On sait que pendant une éclipse totale de soleil, la

lune est entourée d’une couronne lumineuse. Mais

quelle est l’origine de cette couronne ? Est-ce un objet

réel ? N’est-ce plutôt qu’un effet de diffraction éprouvé

par les rayons solaires dans le voisinage de la lune ?

C’est une question que les études faites jusqu’à ce jour

n’ont pu permettre de résoudre.

Dès 1706, les astronomes avaient scientifiquement

décrit cette auréole lumineuse. Louville et Halley

pendant l’éclipse totale de 1715, Maraldi en 1724,

Antonio de Ulloa en 1778, Bouditch et Ferrer en 1806,

observèrent minutieusement cette couronne ; mais de

leurs théories contradictoires on ne put rien conclure de

définitif. À propos de l’éclipse totale de 1842, les

savants de toutes nations, Airy, Arago, Peytal, Laugier,

Mauvais, Otto-Struve, Petit, Baily, etc., cherchèrent à

obtenir une solution complète touchant l’origine du

phénomène ; mais quelque sévères qu’eussent été les

observations, « le désaccord, dit Arago, que l’on trouve

entre les observations faites en divers lieux par des

astronomes exercés, dans une seule et même éclipse, a

répandu sur la question de telles obscurités, qu’il n’est

maintenant possible d’arriver à aucune conclusion

certaine sur la cause du phénomène ». Depuis cette

époque, d’autres éclipses totales de soleil furent

étudiées, mais les observations n’obtinrent aucun

résultat concluant.

Cependant, cette question intéressait au plus haut

point les études sélénographiques. Il fallait la résoudre à

tout prix. Or, une occasion nouvelle se présentait

d’étudier la couronne lumineuse si discutée jusqu’alors.

Une nouvelle éclipse totale de soleil, totale pour

l’extrémité nord de l’Amérique, l’Espagne, le nord de

l’Afrique, etc., devait avoir lieu le 18 juillet 1860. Il fut

convenu entre astronomes de divers pays que des

observations seraient faites simultanément aux divers

points de la zone pour laquelle cette éclipse serait

totale. Or, ce fut Thomas Black que l’on désigna pour

observer ladite éclipse dans la partie septentrionale de

l’Amérique. Il devait donc se trouver à peu près dans

les conditions où se trouvèrent les astronomes anglais

qui se transportèrent en Suède et en Norvège à

l’occasion de l’éclipse de 1851.

On le pense bien, Thomas Black saisit avec

empressement l’occasion qui lui était offerte d’étudier

l’auréole lumineuse. Il devait également reconnaître

autant que possible la nature de ces protubérances

rougeâtres qui apparaissent sur divers points du contour

du satellite terrestre. Si l’astronome de Greenwich

parvenait à trancher la question d’une manière

irréfutable, il aurait droit aux éloges de toute l’Europe

savante.

Thomas Black se prépara donc à partir, et il obtint

de pressantes lettres de recommandation pour les agents

principaux de la Compagnie de la baie d’Hudson. Or,

précisément, une expédition devait se rendre

prochainement aux limites septentrionales du continent

afin d’y créer une factorerie nouvelle. C’était une

occasion dont il fallait profiter. Thomas Black partit

donc, traversa l’Atlantique, débarqua à New-York,

gagna à travers les lacs l’établissement de la rivière

Rouge, puis de fort en fort, emporté par un traîneau

rapide, sous la conduite d’un courrier de la Compagnie,

malgré l’hiver, malgré le froid, en dépit de tous les

dangers d’un voyage à travers les contrées arctiques, le

17 mars, il arriva au fort Reliance dans les conditions

que l’on connaît.

Telles furent les explications données par

l’astronome au capitaine Craventy. Celui-ci se mit tout

entier à la disposition de Thomas Black.

« Mais, monsieur Black, lui dit-il, pourquoi étiez-

vous si pressé d’arriver, puisque cette éclipse de soleil

ne doit avoir lieu qu’en 1860, c’est-à-dire l’année

prochaine seulement ?

– Mais, capitaine, répondit l’astronome, j’avais

appris que la Compagnie envoyait une expédition sur le

littoral américain au delà du soixante-dixième parallèle,

et je ne voulais pas manquer le départ du lieutenant

Hobson.

– Monsieur Black, répondit le capitaine, si le

lieutenant eût été parti, je me serais fait un devoir de

vous accompagner moi-même jusqu’aux limites de la

mer polaire. »

Puis, il répéta à l’astronome que celui-ci pouvait

absolument compter sur lui et qu’il était le bienvenu au

fort Reliance.

IV



Une factorerie



Le lac de l’Esclave est l’un des plus vastes qui se

rencontre dans la région située au delà du soixante et

unième parallèle. Il mesure une longueur de deux cent

cinquante milles sur une largeur de cinquante, et il est

exactement par 61°25’ de latitude et 114° de longitude

ouest. Toute la contrée environnante s’abaisse en

longues déclivités vers un centre commun, large

dépression du sol, qui est occupée par le lac.

La position de ce lac, au milieu des territoires de

chasse, sur lesquels pullulaient autrefois les animaux à

fourrures, attira, dès les premiers temps, l’attention de

la Compagnie. De nombreux cours d’eau s’y jetaient ou

y prenaient naissance, le Mackenzie, la rivière du Foin,

l’Atapeskow, etc. Aussi plusieurs forts importants

furent-ils construits sur ses rives, le fort Providence au

nord, le fort Résolution au sud. Quand au fort Reliance,

il occupe l’extrémité nord-est du lac et ne se trouve pas

à plus de trois cents milles de l’entrée de Chesterfield,

long et étroit estuaire formé par les eaux mêmes de la

baie d’Hudson.

Le lac de l’Esclave est pour ainsi dire semé de petits

îlots, hauts de cent à deux cents pieds, dont le granit et

le gneiss émergent en maint endroit. Sur sa rive

septentrionale se massent des bois épais, confinant à

cette portion aride et glacée du continent, qui a reçu,

non sans raison, le nom de Terre-Maudite. En revanche,

la région du sud, principalement formée de calcaire, est

plate, sans un coteau, sans une extumescence

quelconque du sol. Là se dessine la limite que ne

franchissent presque jamais les grands ruminants de

l’Amérique polaire, ces buffalos ou bisons, dont la chair

forme presque exclusivement la nourriture des

chasseurs canadiens et indigènes.

Les arbres de la rive septentrionale se groupent en

forêts magnifiques. Qu’on ne s’étonne pas de rencontrer

une végétation si belle sous une zone si reculée. En

réalité, le lac de l’Esclave n’est guère plus élevé en

latitude que les parties de la Norvège ou de la Suède,

occupées par Stockholm ou Christiania. Seulement, il

faut remarquer que les lignes isothermes, sur lesquelles

la chaleur se distribue à dose égale, ne suivent

nullement les parallèles terrestres, et qu’à pareille

latitude, l’Amérique est incomparablement plus froide

que l’Europe. En avril, les rues de New-York sont

encore blanches de neige, et cependant, New-York

occupe à peu près le même parallèle que les Açores.

C’est que la nature d’un continent, sa situation par

rapport aux océans, la conformation même du sol,

influent notablement sur ses conditions climatériques.

Le fort Reliance, pendant la saison d’été, était donc

entouré de masses de verdure, dont le regard se

réjouissait après les rigueurs d’un long hiver. Le bois ne

manquait pas à ces forêts presque uniquement

composées de peupliers, de pins et de bouleaux. Les

îlots du lac produisaient des saules magnifiques. Le

gibier abondait dans les taillis, et il ne les abandonnait

même pas pendant la mauvaise saison. Plus au sud, les

chasseurs du fort poursuivaient avec succès les bisons,

les élans et certains porcs-épics du Canada, dont la

chair est excellente. Quant aux eaux du lac de

l’Esclave, elles étaient très poissonneuses. Les truites y

atteignaient des dimensions extraordinaires, et leur

poids dépassait souvent soixante livres. Les brochets,

les lottes voraces, une sorte d’ombre, appelé « poisson

bleu » par les Anglais, des légions innombrables de

tittamegs, « le corregou blanc » des naturalistes,

foisonnaient dans le lac. La question d’alimentation

pour les habitants du fort Reliance se résolvait donc

facilement, la nature pourvoyait à leurs besoins, et à la

condition d’être vêtus, pendant l’hiver, comme le sont

les renards, les martres, les ours et autres animaux à

fourrures, ils pouvaient braver la rigueur de ces climats.

Le fort proprement dit se composait d’une maison

de bois, comprenant un étage et un rez-de-chaussée, qui

servait d’habitation au commandant et à ses officiers.

Autour de cette maison se disposaient régulièrement les

demeures des soldats, les magasins de la Compagnie et

les comptoirs dans lesquels s’opéraient les échanges.

Une petite chapelle, à laquelle il ne manquait qu’un

ministre, et une poudrière complétaient l’ensemble des

constructions du fort. Le tout était entouré d’une

enceinte palissadée, haute de vingt pieds, vaste

parallélogramme que défendaient quatre petits bastions

à toit aigu, posés aux quatre angles. Le fort se trouvait

donc à l’abri d’un coup de main. Précaution jadis

nécessaire, à une époque où les Indiens, au lieu d’être

les pourvoyeurs de la Compagnie, luttaient pour

l’indépendance de leur territoire ; précaution prise

également contre les agents et les soldats des

associations rivales, qui se disputaient autrefois la

possession et l’exploitation de ce riche pays des

fourrures.

La Compagnie de la baie d’Hudson comptait alors

sur tout son domaine, un personnel d’environ mille

hommes. Elle exerçait sur ses employés et ses soldats

une autorité absolue qui allait jusqu’au droit de vie et de

mort. Les chefs des factoreries pouvaient, à leur gré,

régler les salaires, fixer la valeur des objets

d’approvisionnement et des pelleteries. Grâce à ce

système dépourvu de tout contrôle, il n’était pas rare

qu’ils réalisassent des bénéfices s’élevant à plus de trois

cents pour cent.

On verra d’ailleurs, par le tableau suivant, emprunté

au Voyage du capitaine Robert Lade, dans quelles

conditions s’opéraient autrefois les échanges avec les

Indiens, qui sont devenus maintenant les véritables et

les meilleurs chasseurs de la Compagnie. La peau de

castor était à cette époque l’unité qui servait de base

aux achats et aux ventes.

Les Indiens payaient :



Pour un fusil : 10 peaux de castor

Une demi-livre de poudre : 1 peau de castor

Quatre livres de plomb : 1 peau de castor

Une hache : 1 peau de castor

Six couteaux : 1 peau de castor

Une livre de verroterie : 1 peau de castor

Un habit galonné : 6 peaux de castor

Un habit sans galons : 5 peaux de castor

Habits de femme galonnés : 6 peaux de castor

Une livre de tabac : 1 peau de castor

Une boîte à poudre : 1 peau de castor

Un peigne et un miroir : 2 peaux de castor



Mais, depuis quelques années, la peau de castor est

devenue si rare, que l’unité monétaire a dû être

changée. C’est maintenant la robe de bison qui sert de

base aux marchés. Quand un Indien se présente au fort,

les agents lui remettent autant de fiches de bois qu’il

apporte de peaux, et, sur les lieux mêmes, il échange

ces fiches contre des produits manufacturés. Avec ce

système, la Compagnie, qui, d’ailleurs, fixe

arbitrairement la valeur des objets qu’elle achète et des

objets qu’elle vend, ne peut manquer de réaliser et

réalise en effet des bénéfices considérables.

Tels étaient les usages établis dans les diverses

factoreries, et par conséquent au fort Reliance. Mrs.

Paulina Barnett put les étudier pendant son séjour, qui

se prolongea jusqu’au 16 avril. La voyageuse et le

lieutenant Hobson s’entretenaient souvent ensemble,

formant des projets superbes, et bien décidés à ne

reculer devant aucun obstacle. Quant à Thomas Black,

il ne causait que lorsqu’on lui parlait de sa mission

spéciale. Cette question de la couronne lumineuse et

des protubérances rougeâtres de la lune le passionnait.

On sentait qu’il avait mis toute sa vie dans la solution

de ce problème, et Thomas Black finit même par

intéresser très vivement Mrs. Paulina à cette

observation scientifique. Ah ! qu’il leur tardait à tous

les deux d’avoir franchi le cercle polaire, et que cette

date du 18 juillet 1860 semblait donc éloignée, surtout

pour l’impatient astronome de Greenwich !

Les préparatifs de départ n’avaient pu commencer

qu’à la mi-mars, et un mois se passa avant qu’ils

fussent achevés. C’était, en effet, une longue besogne

que d’organiser une telle expédition à travers les

régions polaires ! Il fallait tout emporter, vivres,

vêtements, ustensiles, outils, armes, munitions.

La troupe, commandée par le lieutenant Jasper

Hobson, devait se composer d’un officier, de deux

sous-officiers et de dix soldats, dont trois mariés qui

emmenaient leurs femmes avec eux. Voici la liste de

ces hommes que le capitaine Craventy avait choisis

parmi les plus énergiques et les plus résolus :





1° Le lieutenant Jasper Hobson,

2° Le sergent Long,

3° Le caporal Joliffe,

4° Petersen, soldat,

5° Belcher, soldat,

6° Raë, soldat,

7° Marbre, soldat,

8° Garry, soldat,

9° Pond, soldat,

10° Mac Nap, soldat,

11° Sabine, soldat,

12° Hope, soldat,

13° Kellet, soldat,

De plus :

Mrs. Rae,

Mrs. Joliffe,

Mrs. Mac Nap,

Étrangers au fort :

Mrs. Paulina Barnett,

Madge,

Thomas Black.





En tout dix-neuf personnes, qu’il s’agissait de

transporter pendant plusieurs centaines de milles, à

travers un territoire désert et peu connu.

Mais en prévision de ce projet, les agents de la

Compagnie avaient réuni au fort Reliance tout le

matériel nécessaire à l’expédition. Une douzaine de

traîneaux, pourvus de leur attelage de chiens, étaient

préparés. Ces véhicules, fort primitifs, consistaient en

un assemblage solide de planches légères que liaient

entre elles des bandes transversales. Un appendice,

formé d’une pièce de bois cintrée et relevée comme

l’extrémité d’un patin, permettait au traîneau de fendre

la neige sans s’y engager profondément. Six chiens,

attelés deux par deux, servaient de moteurs à chaque

traîneau, – moteurs intelligents et rapides qui, sous la

longue lanière du guide, peuvent franchir jusqu’à

quinze milles à l’heure.

La garde-robe des voyageurs se composait de

vêtements en peau de renne, doublés intérieurement

d’épaisses fourrures. Tous portaient des tissus de laine,

destinés à les garantir contre les brusques changements

de température, qui sont fréquents sous cette latitude.

Chacun, officier ou soldat, femme ou homme, était

chaussé de ces bottes en cuir de phoque, cousues de

nerfs, que les indigènes fabriquent avec une habileté

sans pareille. Ces chaussures sont absolument

imperméables et se prêtent à la marche par la souplesse

de leurs articulations. À leurs semelles pouvaient

s’adapter des raquettes en bois de pin, longues de trois à

quatre pieds, sortes d’appareils propres à supporter le

poids d’un homme sur la neige la plus friable et qui

permettent de se déplacer avec une extrême vitesse,

ainsi que font les patineurs sur les surfaces glacées. Des

bonnets de fourrure, des ceintures de peau de daim

complétaient l’accoutrement.

En fait d’armes, le lieutenant Hobson emportait,

avec des munitions en quantité suffisante, les

mousquetons réglementaires délivrés par la Compagnie,

des pistolets et quelques sabres d’ordonnance ; en fait

d’outils, des haches, des scies, des herminettes et autres

instruments nécessaires au charpentage ; en fait

d’ustensiles, tout ce que nécessitait l’établissement

d’une factorerie dans de telles conditions, entre autres

un poêle, un fourneau de fonte, deux pompes à air

destinées à la ventilation, un halkett-boat, sorte de canot

en caoutchouc que l’on gonfle au moment où on veut en

faire usage.

Quant aux approvisionnements, on pouvait compter

sur les chasseurs du détachement. Quelques-uns de ces

soldats étaient d’habiles traqueurs de gibier, et les

rennes ne manquent pas dans les régions polaires. Des

tribus entières d’Indiens ou d’Esquimaux, privées de

pain ou de tout autre aliment, se nourrissent

exclusivement de cette venaison, qui est à la fois

abondante et savoureuse. Cependant, comme il fallait

compter avec les retards inévitables et les difficultés de

toutes sortes, une certaine quantité de vivres dut être

emportée. C’était de la viande de bison, d’élan, de

daim, ramassée dans de longues battues faites au sud du

lac, du « corn-beef », qui pouvait se conserver

indéfiniment, des préparations indiennes dans lesquelles

la chair, broyée et réduite en poudre impalpable,

conserve tous ses éléments nutritifs sous un très petit

volume. Ainsi triturée, cette viande n’exige aucune

cuisson, et présente sous cette forme une alimentation

très nourrissante.

En fait de liqueurs, le lieutenant Hobson emportait

plusieurs barils de brandevin et de whisky, bien décidé,

d’ailleurs, à économiser autant que possible ces liquides

alcooliques, qui sont nuisibles à la santé des hommes

sous les froides latitudes. Mais, en revanche, la

Compagnie avait mis à sa disposition, avec une petite

pharmacie portative, de notables quantités de « lime-

juice », de citrons et autres produits naturels,

indispensables pour combattre les affections

scorbutiques, si terribles dans ces régions, et pour les

prévenir au besoin. Tous les hommes, d’ailleurs,

avaient été choisis avec soin ni trop gras, ni trop

maigres ; habitués depuis de longues années aux

rigueurs de ces climats, ils devaient supporter plus

aisément les fatigues d’une expédition vers l’Océan

polaire. De plus, c’étaient des gens de bonne volonté,

courageux, intrépides, qui avaient accepté librement.

Une double paye leur était attribuée pour tout le temps

de leur séjour aux limites du continent américain, s’ils

parvenaient à s’établir au-dessus du soixante-dixième

parallèle.

Un traîneau spécial, un peu plus confortable, avait

été préparé pour Mrs. Paulina Barnett et sa fidèle

Madge. La courageuse femme ne voulait pas être traitée

autrement que ses compagnons de route, mais elle dut

se rendre aux instances du capitaine, qui n’était,

d’ailleurs, que l’interprète des sentiments de la

Compagnie. Mrs. Paulina dut donc se résigner.

Quant à l’astronome Thomas Black, le véhicule qui

l’avait amené au fort Reliance devait le conduire

jusqu’à son but avec son petit bagage de savant. Les

instruments de l’astronome, peu nombreux d’ailleurs, –

une lunette pour ses observations sélénographiques, un

sextant destiné à donner la latitude, un chronomètre

pour la fixation des longitudes, quelques cartes,

quelques livres, – tout cela s’arrimait sur ce traîneau, et

Thomas Black comptait bien que ses fidèles chiens ne

le laisseraient pas en route.

On pense que la nourriture destinée aux divers

attelages n’avait pas été oubliée. C’était un total de

soixante-douze chiens, véritable troupeau qu’il

s’agissait de substanter, chemin faisant, et les chasseurs

du détachement devaient spécialement s’occuper de

leur nourriture. Ces animaux, intelligents et vigoureux,

avaient été achetés aux Indiens Chipeways, qui savent

merveilleusement les dresser à ce dur métier.

Toute cette organisation de la petite troupe fut

lestement menée. Le lieutenant Jasper Hobson s’y

employait avec un zèle au-dessus de tout éloge. Fier de

cette mission, passionné pour son œuvre, il ne voulait

rien négliger qui pût en compromettre le succès. Le

caporal Joliffe, très affairé toujours, se multipliait sans

faire grande besogne ; mais la présence de sa femme

était et devait être très utile à l’expédition. Mrs. Paulina

Barnett l’avait prise en amitié, cette intelligente et vive

Canadienne, blonde avec de grands yeux doux.

Il va sans dire que le capitaine Craventy n’oublia

rien pour le succès de l’entreprise. Les instructions qu’il

avait reçues des agents supérieurs de la Compagnie

montraient quelle importance ils attachaient à la

réussite de l’expédition et à l’établissement d’une

nouvelle factorerie au-delà du soixante-dixième

parallèle. On peut donc affirmer que tout ce qu’il était

humainement possible de faire pour atteindre ce but fut

fait. Mais la nature ne devait-elle pas créer

d’insurmontables obstacles devant les pas du courageux

lieutenant ? C’est ce que personne ne pouvait prévoir !

V



Du fort Reliance au fort Entreprise



Les premiers beaux jours étaient arrivés. Le fond

vert des collines commençait à reparaître sous les

couches de neige en partie effacées. Quelques oiseaux,

des cygnes, des tétras, des aigles à tête chauve et autres

migrateurs venant du sud, passaient à travers les airs

attiédis. Les bourgeons se gonflaient aux extrêmes

branches des peupliers, des bouleaux et des saules. Les

grandes mares, formées çà et là par la fonte des neiges,

attiraient ces canards à tête rouge dont les espèces sont

si variées dans l’Amérique septentrionale. Les

guillemots, les puffins, les eider-ducks, allaient

chercher au nord des parages plus froids. Les

musaraignes, petites souris microscopiques, grosses

comme une noisette, se hasardaient hors de leur trou, et

dessinaient sur le sol de capricieuses bigarrures du bout

de leur petite queue pointue. C’était une ivresse de

respirer, de humer ces rayons solaires que le printemps

rendait si vivifiants ! La nature se réveillait de son long

sommeil, après l’interminable nuit de l’hiver, et souriait

en s’éveillant. L’effet de ce renouveau est peut-être plus

sensible au milieu des contrées hyperboréennes qu’en

tout autre point du globe.

Cependant, le dégel n’était point complet. Le

thermomètre Fahrenheit indiquait bien quarante et un

degrés au-dessus de zéro (5° centr. au-dessus de glace),

mais la basse température des nuits maintenait la

surface des plaines neigeuses à l’état solide :

circonstance favorable, d’ailleurs, au glissage des

traîneaux, et dont Jasper Hobson voulait profiter avant

le complet dégel.

Les glaces du lac n’étaient pas encore rompues. Les

chasseurs du fort, depuis un mois, faisaient d’heureuses

excursions en parcourant ces longues plaines unies, que

le gibier fréquentait déjà. Mrs. Paulina Barnett ne put

qu’admirer l’étonnante habileté avec laquelle ces

hommes se servaient de leurs raquettes. Chaussés de

ces « souliers à neige », leur vitesse eût égalé celle d’un

cheval au galop. Suivant le conseil du capitaine

Craventy, la voyageuse s’exerça à marcher au moyen

de ces appareils, et en quelque temps, elle devint fort

habile à glisser à la surface des neiges.

Depuis quelques jours déjà, les Indiens arrivaient

par bandes au fort, afin d’échanger les produits de leur

chasse d’hiver contre des objets manufacturés. La

saison n’avait pas été heureuse. Les pelleteries

n’abondaient pas ; les fourrures de martre et de vison

atteignaient un chiffre assez élevé, mais les peaux de

castor, de loutre, de lynx, d’hermine, de renard, étaient

rares. La Compagnie faisait donc sagement en allant

exploiter plus au nord des territoires nouveaux, qui

eussent encore échappé à la rapacité de l’homme.

Le 16 avril, au matin, le lieutenant Jasper Hobson et

son détachement étaient prêts à partir. L’itinéraire avait

pu être tracé d’avance sur toute cette partie déjà connue

de la contrée qui s’étend entre le lac de l’Esclave et le

lac du Grand-Ours, situé au delà du cercle polaire.

Jasper Hobson devait atteindre le fort Confidence,

établi à l’extrémité septentrionale de ce lac. Une station

toute indiquée pour y ravitailler son détachement,

c’était le fort Entreprise, bâti à deux cent milles dans le

Nord-Ouest, sur les bords du petit lac Snure. À raison

de quinze milles par jour, Jasper Hobson comptait y

faire halte dès les premiers jours du mois de mai.

À partir de ce point, le détachement devait gagner

par le plus court le littoral américain, et se diriger

ensuite vers le cap Bathurst. Il avait été parfaitement

convenu que, dans un an, le capitaine Craventy

enverrait un convoi de ravitaillement à ce cap Bathurst,

et que le lieutenant détacherait quelques hommes à la

rencontre de ce convoi pour le diriger vers l’endroit où

le nouveau fort serait établi. De cette façon, l’avenir de

la factorerie était garanti contre toute chance fâcheuse,

et le lieutenant et ses compagnons, ces exilés

volontaires, conserveraient encore quelques relations

avec leurs semblables.

Dès le matin du 16 avril, les traîneaux attelés devant

la poterne n’attendaient plus que les voyageurs. Le

capitaine Craventy, ayant réuni les hommes qui

composaient le détachement, leur adressa quelques

sympathiques paroles. Par-dessus toutes choses, il leur

recommanda une constante union, au milieu de ces

périls qu’ils étaient appelés à braver. La soumission à

leurs chefs était une indispensable condition pour le

succès de cette entreprise, œuvre d’abnégation et de

dévouement. Des hurrahs accueillirent le speech du

capitaine. Puis les adieux furent rapidement faits, et

chacun se plaça dans le traîneau qui lui avait été

désigné d’avance. Jasper Hobson et le sergent Long

tenaient la tête. Mrs. Paulina Barnett et Madge les

suivaient, Madge maniant avec adresse le long fouet

esquimau terminé par une lanière de nerf durci. Thomas

Black et l’un des soldats, le canadien Petersen,

formaient le troisième rang de la caravane. Les autres

traîneaux défilaient ensuite, occupés par les soldats et

les femmes. Le caporal Joliffe et Mrs. Joliffe se tenaient

à l’arrière-garde. Suivant les ordres de Jasper Hobson,

chaque conducteur devait autant que possible conserver

sa place réglementaire et maintenir sa distance de

manière à ne provoquer aucune confusion. Et, en effet,

le choc de ces traîneaux, lancés à toute vitesse, aurait pu

amener quelque fâcheux accident.

En quittant le fort Reliance, Jasper Hobson prit

directement la route du Nord-Ouest. Il dut franchir

d’abord une large rivière qui réunissait le lac de

l’Esclave au lac Wolmsley. Mais ce cours d’eau,

profondément gelé encore, ne se distinguait pas de

l’immense plaine blanche. Un uniforme tapis de neige

couvrait toute la contrée, et les traîneaux, enlevés par

leurs rapides attelages, volaient sur cette couche durcie.

Le temps était beau, mais encore très froid. Le

soleil, peu élevé au-dessus de l’horizon, décrivait sur le

ciel une courbe très allongée. Ses rayons, brillamment

réfléchis par les neiges, donnaient plus de lumière que

de chaleur. Très heureusement, aucun souffle de vent ne

troublait l’atmosphère, et ce calme de l’air rendait le

froid plus supportable. Cependant, la bise, grâce à la

vitesse des traîneaux, devait tant soit peu couper la

figure de ceux des compagnons du lieutenant Hobson

qui n’étaient pas faits aux rudesses d’un climat polaire.

« Cela va bien, disait Jasper Hobson au sergent,

immobile près de lui comme s’il se fût tenu au port

d’armes, le voyage commence bien. Le ciel est

favorable, la température propice, nos attelages filent

comme des trains express, et, pour peu que ce beau

temps continue, notre traversée s’opérera sans

encombre. Qu’en pensez-vous, sergent Long ?

– Ce que vous pensez vous-même, lieutenant Jasper,

répondit le sergent, qui ne pouvait envisager les choses

autrement que son chef.

– Vous êtes bien décidé comme moi, sergent, reprit

Jasper Hobson, à pousser aussi loin que possible notre

reconnaissance vers le nord ?

– Il suffira que vous commandiez, mon lieutenant, et

j’obéirai.

– Je le sais, sergent, répondit Jasper Hobson, je sais

qu’il suffit de vous donner un ordre pour qu’il soit

exécuté. Puissent nos hommes comprendre comme

vous l’importance de notre mission et se dévouer corps

et âme aux intérêts de la Compagnie ! Ah ! sergent

Long, je suis sûr que si je vous donnais un ordre

impossible...

– Il n’y a pas d’ordres impossibles, mon lieutenant.

– Quoi ! si je vous ordonnais d’aller au pôle Nord !

– J’irais, mon lieutenant.

– Et d’en revenir ! ajouta Jasper Hobson en souriant.

– J’en reviendrais, » répondit simplement le sergent

Long.

Pendant ce colloque du lieutenant Hobson et de son

sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge, elles aussi,

échangeaient quelques paroles, lorsqu’une pente plus

accentuée du sol retardait un instant la marche du

traîneau. Ces deux vaillantes femmes, bien

encapuchonnées dans leur bonnets de loutre et à demi

ensevelies sous une épaisse peau d’ours blanc,

regardaient cette âpre nature et les pâles silhouettes des

hautes glaces qui se profilaient à l’horizon. Le

détachement avait déjà laissé derrière lui les collines

qui accidentaient la rive septentrionale du lac de

l’Esclave, et dont les sommets étaient couronnés de

grimaçants squelettes d’arbres. La plaine infinie se

déroulait à perte de vue dans une complète uniformité.

Quelques oiseaux animaient de leur chant et de leur vol

la vaste solitude. Parmi eux on remarquait des troupes

de cygnes qui émigraient vers le nord, et dont la

blancheur se confondait avec la blancheur des neiges.

On ne les distinguait que lorsqu’ils se projetaient sur

l’atmosphère grisâtre. Quand ils s’abattaient sur le sol,

ils se confondaient avec lui, et l’œil le plus perçant

n’aurait pu les reconnaître.

« Quelle étonnante contrée ! disait Mrs. Paulina

Barnett. Quelle différence entre ces régions polaires et

nos verdoyantes plaines de l’Australie ! Te souviens-tu,

ma bonne Madge, quand la chaleur nous accablait sur

les bords du golfe de Carpentarie, te rappelles-tu ce ciel

impitoyable, sans un nuage, sans une vapeur ?

– Ma fille, répondait Madge, je n’ai point comme toi

le don de me souvenir. Tu conserves tes impressions ;

moi, j’oublie les miennes.

– Comment, Madge, s’écria Mrs. Paulina Barnett, tu

as oublié les chaleurs tropicales de l’Inde et de

l’Australie ? Il ne t’est pas resté dans l’esprit un

souvenir de nos tortures, quand l’eau nous manquait au

désert, quand les rayons de ce soleil nous brûlaient

jusqu’aux os, quand la nuit même n’apportait aucun

répit à nos souffrances !

– Non, Paulina, non, répondait Madge, en

s’enveloppant plus étroitement dans ses fourrures, non,

je ne me souviens plus ! Et comment me rappellerais-je

ces souffrances dont tu parles, cette chaleur, ces tortures

de la soif, en ce moment surtout où les glaces nous

entourent de toutes parts, et quand il me suffit de laisser

pendre ma main en dehors de ce traîneau pour ramasser

une poignée de neige ! Tu me parles de chaleur, lorsque

nous gelons sous les peaux d’ours qui nous couvrent !

Tu te souviens des rayons brûlants du soleil, quand ce

soleil d’avril ne peut même pas fondre les petits glaçons

suspendus à nos lèvres ! Non, ma fille, ne me soutiens

pas que la chaleur existe quelque part, ne me répète pas

que je me sois jamais plainte d’avoir trop chaud, je ne

te croirais pas ! »

Mrs. Paulina Barnett ne put s’empêcher de sourire.

« Mais, ajouta-t-elle, tu as donc bien froid, ma

bonne Madge ?

– Certainement, ma fille, j’ai froid, mais cette

température ne me déplaît pas. Au contraire. Ce climat

doit être très sain, et je suis certaine que je me porterai à

merveille dans ce bout d’Amérique ! C’est vraiment un

beau pays !

– Oui, Madge, un pays admirable, et nous n’avons

encore rien vu jusqu’ici des merveilles qu’il renferme !

Mais laisse notre voyage s’accomplir jusqu’aux limites

de la mer polaire, laisse l’hiver venir avec ses glaces

gigantesques, sa fourrure de neige, ses tempêtes

hyperboréennes, ses aurores boréales, ses constellations

splendides, sa longue nuit de six mois, et tu

comprendras alors combien l’œuvre du Créateur est

toujours et partout nouvelle ! »

Ainsi parlait Mrs. Paulina Barnett, entraînée par sa

vive imagination. Dans ces régions perdues, sous un

climat implacable, elle ne voulait voir que

l’accomplissement des plus beaux phénomènes de la

nature. Ses instincts de voyageuse étaient plus forts que

sa raison même. De ces contrées polaires elle

n’extrayait que l’émouvante poésie dont les sagas ont

perpétué la légende, et que les bardes ont chantée dans

les temps ossianiques. Mais Madge, plus positive, ne se

dissimulait ni les dangers d’une expédition vers les

continents arctiques, ni les souffrances d’un hivernage,

à moins de trente degrés du pôle arctique.

Et en effet, de plus robustes avaient déjà succombé

aux fatigues, aux privations, aux tortures morales et

physiques, sous ces durs climats. Sans doute, la mission

du lieutenant Jasper Hobson ne devait pas l’entraîner

jusqu’aux latitudes les plus élevées du globe. Sans

doute, il ne s’agissait pas d’atteindre le pôle et de se

lancer sur les traces des Parry, des Ross, des Mac Clure,

des Kean, des Morton. Mais dès qu’on a franchi le

cercle polaire, les épreuves sont à peu près partout les

mêmes et ne s’accroissent pas proportionnellement avec

l’élévation des latitudes. Jasper Hobson ne songeait pas

à se porter au-dessus du soixante-dixième parallèle !

Soit. Mais qu’on n’oublie pas que Franklin et ses

infortunés compagnons sont morts, tués par le froid et

la faim, quand ils n’avaient pas même dépassé le

soixante-huitième degré de latitude septentrionale !

Dans le traîneau occupé par Mr. et Mrs. Joliffe, on

causait de toute autre chose. Peut-être le caporal avait-il

un peu trop arrosé les adieux du départ, car, par

extraordinaire, il tenait tête à sa petite femme. Oui ! il

lui résistait, – ce qui n’arrivait vraiment que dans des

circonstances exceptionnelles.

« Non, mistress Joliffe, disait le caporal, non, ne

craignez rien ! Un traîneau n’est pas plus difficile à

conduire qu’un poney-chaise, et le diable m’emporte si

je ne suis pas capable de diriger un attelage de chiens !

– Je ne conteste pas ton habileté, répondait Mrs.

Joliffe. Je t’engage seulement à modérer tes

mouvements. Te voilà déjà en tête de la caravane, et

j’entends le lieutenant Hobson qui te crie de reprendre

ton rang à l’arrière.

– Laissez-le crier, madame Joliffe, laissez-le

crier !... »

Et le caporal, enveloppant son attelage d’un

nouveau coup de fouet, accrut encore la rapidité du

traîneau.

« Prends garde, Joliffe ! répétait la petite femme.

Pas si vite ! nous voici sur une pente !

– Une pente ! répondait le caporal. Vous appelez

cela une pente, madame Joliffe ? Mais ça monte, au

contraire !

– Je te répète que cela descend !

– Je vous soutiens, moi, que ça monte ! Voyez,

voyez comme les chiens tirent ! »

Quoi qu’en eût l’entêté, les chiens ne tiraient en

aucune façon. La déclivité du sol était, au contraire, fort

prononcée. Le traîneau filait avec une rapidité

vertigineuse, et il se trouvait déjà très en avant du

détachement. Mr. et Mrs. Joliffe tressautaient à chaque

instant. Les heurts, provoqués par les inégalités de la

couche neigeuse, se multipliaient. Les deux époux, jetés

tantôt à droite, tantôt à gauche, se choquant l’un l’autre,

étaient secoués horriblement. Mais le caporal ne voulait

rien entendre, ni les recommandations de sa femme, ni

les cris du lieutenant Hobson. Celui-ci, comprenant le

danger de cette course folle, pressait son propre

attelage, afin de rejoindre les imprudents, et toute la

caravane le suivait dans cette course rapide.

Mais le caporal allait toujours de plus belle ! Cette

vitesse de son véhicule l’enivrait ! Il gesticulait, il

criait, il maniait son long fouet comme eût fait un

sportsman accompli.

« Remarquable instrument que ce fouet ! s’écriait-il,

et que les Esquimaux savent manœuvrer avec une

habileté sans pareille !

– Mais tu n’es pas un Esquimau, s’écriait Mrs.

Joliffe, essayant, mais en vain, d’arrêter le bras de son

imprudent conducteur.

– Je me suis laissé dire, reprenait le caporal, je me

suis laissé dire que ces Esquimaux savent piquer

n’importe quel chien de leur attelage à l’endroit qui leur

convient. Ils peuvent même du bout de ce nerf durci

leur enlever un petit bout de l’oreille, s’ils le jugent

convenable. Je vais essayer...

– N’essaye pas, Joliffe, n’essaye pas ! s’écria la

petite femme, effrayée au plus haut point.

– Ne craignez rien, mistress Joliffe, ne craignez

rien ! Je m’y connais ! Voilà précisément notre

cinquième chien de droite qui fait des siennes ! Je vais

le corriger !... »

Mais sans doute le caporal n’était pas encore assez

« Esquimau », ni assez familiarisé avec le maniement

de ce fouet dont la longue lanière dépasse de quatre

pieds l’avant-train de l’attelage, car le fouet se

développa en sifflant, et, revenant en arrière par un

contrecoup mal combiné, il s’enroula autour du cou de

maître Joliffe lui-même, dont la calotte fourrée s’envola

dans l’air. Nul doute que, sans cet épais bonnet, le

caporal ne se fût arraché sa propre oreille.

En ce moment, les chiens se jetèrent de côté, le

traîneau fut culbuté et le couple précipité dans la neige.

Très heureusement, la couche était épaisse, et les deux

époux n’eurent aucun mal. Mais quelle honte pour le

caporal ! Et de quelle façon le regarda sa petite femme !

Et quels reproches lui fit le lieutenant Hobson !

Le traîneau fut relevé ; mais on décida que

dorénavant les rênes du véhicule, comme celles du

ménage, appartiendrait de droit à Mrs. Joliffe. Le

caporal, tout penaud, dut se résigner, et la marche du

détachement, un instant interrompue, fut reprise

aussitôt.

Pendant les quinze jours qui suivirent, aucun

incident ne se produisit. Le temps était toujours propice,

la température supportable, et le 1er mai, le détachement

arrivait au fort Entreprise.

VI



Un duel de wapitis



L’expédition avait franchi une distance de deux

cents milles depuis son départ du fort Reliance. Les

voyageurs, favorisés par de longs crépuscules, courant

jour et nuit sur leurs traîneaux, pendant que les attelages

les emportaient à toute vitesse, étaient véritablement

accablés de fatigue, quand ils arrivèrent aux rives du lac

Snure, près duquel s’élevait le fort Entreprise.

Ce fort, établi depuis quelques années seulement par

la Compagnie de la baie d’Hudson, n’était en réalité

qu’un poste d’approvisionnement de peu d’importance.

Il servait principalement de station aux détachements

qui accompagnaient les convois de pelleteries venus du

lac du Grand-Ours situé à près de trois cents milles dans

le Nord-Ouest. Une douzaine de soldats en formaient la

garde. Le fort n’était composé que d’une maison de

bois, entourée d’une enceinte palissadée. Mais, si peu

confortable que fût cette habitation, les compagnons du

lieutenant Hobson s’y réfugièrent avec plaisir, et,

pendant deux jours, ils s’y reposèrent des premières

fatigues de leur voyage.

Le printemps polaire faisait déjà sentir en ce lieu sa

modeste influence. La neige fondait peu à peu, et les

nuits n’étaient déjà plus assez froides pour la glacer à

nouveau. Quelques légères mousses, de maigres

graminées, verdissaient çà et là, et de petites fleurs,

presque incolores, montraient leur humide corolle entre

les cailloux. Ces manifestations de la nature, à demi

réveillée après la longue nuit de l’hiver, plaisaient au

regard endolori par la blancheur des neiges, que

charmait l’apparition de ces rares spécimens de la flore

arctique.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson mirent à

profit leurs loisirs pour visiter les rives du petit lac.

Tous les deux ils comprenaient la nature et l’admiraient

avec enthousiasme. Ils allèrent donc, de compagnie, à

travers les glaçons éboulés et les cascades qui

s’improvisaient sous l’action des rayons solaires. La

surface du lac Snure était prise encore. Nulle fissure

n’indiquait une prochaine débâcle. Quelques icebergs

en ruine hérissaient sa surface solide, affectant des

formes pittoresques du plus étrange effet, surtout quand

la lumière, s’irisant à leurs arêtes, en variait les

couleurs. On eût dit les morceaux d’un arc-en-ciel brisé

par une main puissante, et qui s’entrecroisaient sur le

sol.

« Ce spectacle est vraiment beau ! monsieur

Hobson, répétait Mrs. Paulina Barnett. Ces effets de

prisme se modifient à l’infini, suivant la place que l’on

occupe. Ne vous semble-t-il pas que nous sommes

penchés sur l’ouverture d’un immense kaléidoscope ?

Mais peut-être êtes-vous déjà blasé sur ce spectacle si

nouveau pour moi ?

– Non, madame, répondit le lieutenant. Bien que je

sois né sur ce continent et quoique mon enfance et ma

jeunesse s’y soient passées tout entières, je ne me

rassasie jamais d’en contempler les beautés sublimes.

Mais si votre enthousiasme est déjà grand, lorsque le

soleil verse sa lumière sur cette contrée, c’est-à-dire

quand l’astre du jour a déjà modifié l’aspect de ce pays,

que sera-t-il lorsqu’il vous sera donné d’observer ces

territoires au milieu des grands froids de l’hiver ? Je

vous avouerai, madame, que le soleil, si précieux aux

régions tempérées, me gâte un peu mon continent

arctique !

– Vraiment, monsieur Hobson, répondit la

voyageuse, en souriant à l’observation du lieutenant.

J’estime pourtant que le soleil est un excellent

compagnon de route, et qu’il ne faut pas se plaindre de

la chaleur qu’il donne, même aux régions polaires !

– Ah ! madame, répondit Jasper Hobson, je suis de

ceux qui pensent qu’il vaut mieux visiter la Russie

pendant l’hiver, et le Sahara pendant l’été. On voit alors

ces pays sous l’aspect qui les caractérise. Non ! le soleil

est un astre des hautes zones et des pays chauds. À

trente degrés du pôle, il n’est véritablement plus à sa

place ! Le ciel de cette contrée, c’est le ciel pur et froid

de l’hiver, ciel tout constellé, qu’enflamme parfois

l’éclat d’une aurore boréale. C’est ici le pays de la nuit,

non celui du jour, madame, et cette longue nuit du pôle

vous réserve des enchantements et des merveilles.

– Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett,

avez-vous visité les zones tempérées de l’Europe et de

l’Amérique ?

– Oui, madame, et je les ai admirées comme elles

méritent de l’être. Mais c’est toujours avec une passion

plus ardente, avec un enthousiasme nouveau, que je suis

revenu à ma terre natale. Je suis l’homme du froid, et,

véritablement, je n’ai aucun mérite à le braver. Il n’a

pas prise sur moi, et, comme les Esquimaux, je puis

vivre pendant des mois entiers dans une maison de

neige.

– Monsieur Hobson, répondit la voyageuse, vous

avez une manière de parler de ce redoutable ennemi,

qui réchauffe le cœur ! J’espère bien me montrer digne

de vous, et, si loin que vous alliez braver le froid du

pôle, nous irons le braver ensemble.

– Bien, madame, bien, et puissent tous ces

compagnons qui me suivent, ces soldats et ces femmes,

se montrer aussi résolus que vous l’êtes ! Dieu aidant,

nous irions loin alors !

– Mais vous ne pouvez vous plaindre de la façon

dont ce voyage a commencé. Jusqu’ici, pas un seul

accident, un temps propice à la marche des traîneaux,

une température supportable ! Tout nous réussit à

souhait.

– Sans doute, madame, répondit le lieutenant ; mais

précisément, ce soleil, que vous admirez tant, va bientôt

multiplier les fatigues et les obstacles sous nos pas.

– Que voulez-vous dire, monsieur Hobson ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Je veux dire que sa chaleur aura avant peu changé

l’aspect et la nature du pays, que la glace fondue ne

présentera plus une surface favorable au glissage des

traîneaux, que le sol redeviendra raboteux et dur, que

nos chiens haletants ne nous enlèveront plus avec la

rapidité d’une flèche, que les rivières et les lacs vont

reprendre leur état liquide, et qu’il faudra les tourner ou

les passer à gué. Tous ces changements, madame, dus à

l’influence solaire, se traduiront par des retards, des

fatigues, des dangers, dont les moindres sont ces neiges

friables qui fuient sous le pied ou ces avalanches qui se

précipitent du sommet des montagnes de glace ! Oui !

voilà ce que nous vaudra ce soleil qui chaque jour

s’élève de plus en plus au-dessus de l’horizon !

Rappelez-vous bien ceci, madame ! Des quatre

éléments de la cosmogonie antique, un seul ici, l’air,

nous est utile, nécessaire, indispensable. Mais les trois

autres, la terre, le feu et l’eau, ils ne devraient pas

exister pour nous ! Ils sont contraires à la nature même

des régions polaires !... »

Le lieutenant exagérait sans doute. Mrs. Paulina

Barnett aurait pu facilement rétorquer cette

argumentation, mais il ne lui déplaisait pas d’entendre

Jasper Hobson s’exprimer avec cette ardeur. Le

lieutenant aimait passionnément le pays vers lequel les

hasards de sa vie de voyageuse la conduisaient en ce

moment, et c’était une garantie qu’il ne reculerait

devant aucun obstacle.

Et, cependant, Jasper Hobson avait raison, lorsqu’il

s’en prenait au soleil des embarras à venir. On le vit

bien, quand, trois jours après, le 4 mai, le détachement

se remit en route. Le thermomètre, même aux heures les

plus froides de la nuit, se maintenait constamment au-

dessus de trente-deux degrés2. Les vastes plaines

subissaient un dégel complet. La nappe blanche s’en



2

Ce chiffre du thermomètre Fahrenheit correspond au zéro du

thermomètre centigrade.

allait en eau. Les aspérités d’un sol fait de roches de

formation primitive se trahissaient par des chocs

multipliés qui secouaient les traîneaux, et, par

contrecoup, les voyageurs. Les chiens, par la rudesse du

tirage, étaient forcés de s’en tenir à l’allure du petit trot,

et on eût pu sans danger, maintenant, remettre les

guides à la main imprudente du caporal Joliffe. Ni ses

cris ni les excitations du fouet n’auraient pu imprimer

aux attelages surmenés une vitesse plus grande.

Il arriva donc que, de temps en temps, les voyageurs

diminuèrent la charge des chiens en faisant une partie

de la route à pied. Ce mode de locomotion convenait,

d’ailleurs, aux chasseurs du détachement, qui s’élevait

insensiblement vers les territoires plus giboyeux de

l’Amérique anglaise. Mrs. Paulina Barnett et sa fidèle

Magde suivaient ces chasses avec un intérêt marqué.

Thomas Black affectait, au contraire, de se

désintéresser absolument de tout exercice cynégétique.

Il n’était pas venu jusqu’en ces contrées lointaines dans

le but de chasser le vison ou l’hermine, mais

uniquement pour observer la lune, à ce moment précis

où elle couvrirait de son disque le disque du soleil.

Aussi, quand l’astre des nuits paraissait au-dessus de

l’horizon, l’impatient astronome le dévorait-il des yeux.

Ce qui provoquait le lieutenant à lui dire :

« Hein ! monsieur Black ! si, par impossible, la lune

manquait au rendez-vous du 18 juillet 1860, voilà qui

serait désagréable pour vous !

– Monsieur Hobson, répondait gravement

l’astronome, si la lune se permettait un tel manque de

convenances, je l’attaquerais en justice ! »

Les principaux chasseurs du détachement étaient les

soldats Marbre et Sabine, tous les deux passés maîtres

dans leur métier. Ils y avaient acquis une adresse sans

égale, et les plus habiles Indiens ne leur en auraient pas

remontré pour la vivacité de l’œil et l’habileté de la

main. Ils étaient trappeurs et chasseurs tout à la fois. Ils

connaissaient tous les appareils ou engins au moyen

desquels on peut s’emparer des martres, des loutres, des

loups, des renards, des ours, etc. Aucune ruse ne leur

était inconnue. Hommes adroits et intelligents, que ce

Marbre et ce Sabine, et le capitaine Craventy avait

sagement fait en les adjoignant au détachement du

lieutenant Hobson.

Mais, pendant la marche de la petite troupe, ni

Marbre ni Sabine n’avaient le loisir de dresser des

pièges. Ils ne pouvaient s’écarter que pendant une heure

ou deux, au plus, et devaient se contenter du seul gibier

qui passait à portée de leur fusil. Cependant, ils furent

assez heureux pour tuer un de ces grands ruminants de

la faune américaine qui se rencontrent rarement sous

une latitude aussi élevée.

Un jour, dans la matinée du 15 mai, les deux

chasseurs, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett,

s’étaient portés à quelques milles dans l’est de

l’itinéraire. Marbre et Sabine avaient obtenu de leur

lieutenant la permission de suivre quelques traces

fraîches qu’ils venaient de découvrir, et non seulement

Jasper Hobson les y autorisa, mais il voulu les suivre

lui-même, en compagnie de la voyageuse.

Ces empreintes étaient évidemment dues au passage

récent d’une demi-douzaine de daims de grande taille.

Pas d’erreur possible. Marbre et Sabine étaient

affirmatifs sur ce point, et, au besoin, ils auraient pu

nommer l’espèce à laquelle appartenaient ces

ruminants.

« La présence de ces animaux en cette contrée

semble vous surprendre, monsieur Hobson ? demanda

Mrs. Paulina Barnett au lieutenant.

– En effet, madame, répondit Jasper Hobson, et il

est rare de rencontrer de telles espèces au delà du

cinquante-septième degré de latitude. Quand nous les

chassons, c’est seulement au sud du lac de l’Esclave, là

où se rencontrent avec des pousses de saule et de

peuplier, certaines roses sauvages dont les daims sont

très friands.

– Il faut alors admettre que ces ruminants, aussi bien

que les animaux à fourrures, traqués par les chasseurs,

s’enfuient maintenant vers des territoires plus

tranquilles.

– Je ne vois pas d’autre explication de leur présence

à la hauteur du soixante-cinquième parallèle, répondit le

lieutenant, en admettant toutefois que nos deux hommes

ne se soient pas mépris sur la nature et l’origine de ces

empreintes.

– Non, mon lieutenant, répondit Sabine, non !

Marbre et moi, nous ne nous sommes pas trompés. Ces

traces ont été laissées sur le sol par ces daims, que, nous

autres chasseurs, nous appelons des daims rouges, et

dont le nom indigène est « wapiti ».

– Cela est certain, ajouta Marbre. De vieux

trappeurs comme nous ne s’y laisseraient pas prendre.

D’ailleurs, mon lieutenant, entendez-vous ces

sifflements singuliers ? »

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs

compagnons étaient arrivés, en ce moment, à la base

d’une petite colline dont les pentes, dépourvues de

neige, étaient praticables. Ils se hâtèrent de la gravir,

tandis que les sifflements, signalés par Marbre, se

faisaient entendre avec une certaine intensité. Des cris,

semblables au braiment de l’âne, s’y mêlaient parfois et

prouvaient que les deux chasseurs ne s’étaient pas

mépris.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre et

Sabine, parvenus au sommet de la colline, portèrent

leurs regards sur la plaine qui s’étendait vers l’est. Le

sol accidenté était encore blanc à de certaines places,

mais une légère teinte verte tranchait en maint endroit

avec les éblouissantes plaques de neige. Quelques

arbustes décharnés grimaçaient çà et là. À l’horizon, de

grands icebergs, nettement découpés, se profilaient sur

le fond grisâtre du ciel.

« Des wapitis ! des wapitis ! les voilà ! s’écrièrent

d’une commune voix Sabine et Marbre, en indiquant à

un quart de mille dans l’est un groupe compact

d’animaux très aisément reconnaissables.

– Mais que font-ils ? demanda la voyageuse.

– Ils se battent, madame, répondit Jasper Hobson.

C’est assez leur coutume, quand le soleil du pôle leur

échauffe le sang ! Encore un effet déplorable de l’astre

radieux ! »

De la distance à laquelle ils se trouvaient, Jasper

Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons

pouvaient facilement distinguer le groupe des wapitis.

C’étaient de magnifiques échantillons de cette famille

de daims, que l’on connaît sous les noms variés de cerfs

à cornes rondes, cerfs américains, biches, élans gris et

élans rouges. Ces bêtes élégantes avaient les jambes

fines. Quelques poils rougeâtres, dont la couleur devait

s’accentuer encore pendant la saison chaude,

parsemaient leurs robes brunes. À leurs cornes

blanches, qui se développaient superbement, on

reconnaissait facilement en eux des mâles farouches,

car les femelles sont absolument dépourvues de cet

appendice. Ces wapitis étaient autrefois répandus sur

tous les territoires de l’Amérique septentrionale, et les

États de l’Union en recelaient un grand nombre. Mais,

les défrichements s’opérant de toutes parts, les forêts

tombant sous la hache des pionniers, le wapiti dut se

réfugier dans les paisibles districts du Canada. Là

encore, la tranquillité lui manqua bientôt, et il dut

fréquenter plus spécialement les abords de la baie

d’Hudson. En somme, le wapiti est plutôt un animal des

pays froids, cela est certain ; mais, ainsi que l’avait fait

observer le lieutenant, il n’habite pas ordinairement les

territoires situés au delà du cinquante-septième

parallèle. Donc, ceux-ci ne s’étaient élevés si haut que

pour fuir les Chippeways, qui leur faisaient une guerre à

outrance, et retrouver cette sécurité qui ne manque

jamais au désert.

Cependant, le combat des wapitis se poursuivait

avec acharnement. Ces animaux n’avaient point aperçu

les chasseurs dont l’intervention n’aurait probablement

pas arrêté leur lutte. Marbre et Sabine, qui savaient bien

à quels aveugles combattants ils avaient affaire,

pouvaient donc s’approcher sans crainte et tirer à loisir.

La proposition en fut faite par le lieutenant Hobson.

« Faites excuse, mon lieutenant, répondit Marbre.

Épargnons notre poudre et nos balles. Ces bêtes-là

jouent un jeu à s’entre-tuer, et nous arriverons toujours

à temps pour relever les vaincus. »

« Est-ce que ces wapitis ont une valeur

commerciale ? demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et leur

peau, qui est moins épaisse que celle de l’élan

proprement dit, forme un cuir très estimé. En frottant

cette peau avec la graisse et la cervelle même de

l’animal, on la rend extrêmement souple, et elle

supporte également bien la sécheresse et l’humidité.

Aussi les Indiens recherchent-ils avec soin toutes les

occasions de se procurer des peaux de wapitis.

– Mais leur chair ne donne-t-elle pas une venaison

excellente ?

– Médiocre, madame, répondit le lieutenant, fort

médiocre, en vérité. Cette chair est dure, d’un goût peu

savoureux. Sa graisse se fige immédiatement dès

qu’elle est retirée du feu et s’attache aux dents. C’est

donc une chair peu estimée, et qui est certainement

inférieure à celle des autres daims. Cependant, faute de

mieux, pendant les jours de disette, on en mange, et elle

nourrit son homme tout comme un autre. »

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson

s’entretenaient ainsi depuis quelques minutes, lorsque

la lutte des wapitis se modifia subitement. Ces

ruminants avaient-ils satisfait leur colère ? Avaient-ils

aperçu les chasseurs et sentaient-ils un danger

prochain ? Quoi qu’il en fût, au même moment, à

l’exception de deux wapitis de haute taille, toute la

troupe s’enfuit vers l’est avec une vitesse sans égale. En

quelques instants, ces animaux avaient disparu, et le

cheval le plus rapide n’aurait pu les rejoindre.

Mais deux daims, superbes à voir, étaient restés sur

le champ de bataille. Le crâne baissé, cornes contre

cornes, les jambes de l’arrière-train puissamment arc-

boutées, ils se faisaient tête. Semblables à deux lutteurs

qui n’abandonnent plus prise dès qu’ils sont parvenus à

se saisir, ils ne se lâchaient pas et pivotaient sur leurs

jambes de devant, comme s’ils eussent été rivés l’un à

l’autre.

« Quel acharnement ! s’écria Mrs. Paulina Barnett.

– Oui, répondit Jasper Hobson. Ce sont des bêtes

rancunières que ces wapitis, et elles vident là, sans

doute, une ancienne querelle !

– Mais ne serait-ce pas le moment de les approcher,

tandis que la rage les aveugle ? demanda la voyageuse.

– Nous avons le temps, madame, répondit Sabine, et

ces daims-là ne peuvent plus nous échapper ! Nous

serions à trois pas d’eux, le fusil à l’épaule et le doigt

sur la gâchette, qu’ils ne quitteraient pas la place !

– Vraiment ?

– En effet, madame, dit Jasper Hobson, qui avait

regardé plus attentivement les deux combattants après

l’observation du chasseur, et, soit de notre main, soit

par la dent des loups, ces wapitis mourront tôt ou tard à

l’endroit même qu’ils occupent en ce moment.

– Je ne comprends pas ce qui vous fait parler ainsi,

monsieur Hobson, répondit la voyageuse.

– Eh bien, approchez, madame, répondit le

lieutenant. Ne craignez point d’effaroucher ces

animaux. Ainsi que vous l’a dit notre chasseur, ils ne

peuvent plus s’enfuir. »

Mrs. Paulina Barnett, accompagnée de Sabine, de

Marbre et du lieutenant, descendit la colline. Quelques

minutes lui suffirent à franchir la distance qui la

séparait du théâtre du combat. Les wapitis n’avaient pas

bougé. Ils se poussaient simultanément de la bête,

comme deux béliers en lutte, mais ils semblaient

inséparablement liés l’un à l’autre.

En effet, dans l’ardeur du combat, les cornes des

deux wapitis s’étaient tellement enchevêtrées qu’elles

ne pouvaient plus se dégager, à moins de se rompre.

C’est un fait qui se produit souvent, et sur les territoires

de chasse, il n’est pas rare de rencontrer ces appendices

branchus gisant sur le sol et attachés les uns aux autres.

Les animaux, ainsi embarrassés, ne tardent pas à mourir

de faim, ou ils deviennent facilement la proie des

fauves.

Deux balles terminèrent le combat des wapitis.

Marbre et Sabine, les dépouillant séance tenante,

conservèrent leur peau, qu’ils devaient préparer plus

tard, et abandonnèrent aux loups et aux ours un

monceau de chair saignante.

VII



Le cercle polaire



L’expédition continua de s’avancer vers le Nord-

Ouest, mais le tirage des traîneaux sur ce sol inégal

fatiguait extrêmement les chiens. Ces courageuses bêtes

ne s’emportaient plus, elles que la main de leurs

conducteurs avait tant de peine à contenir au début du

voyage. On ne pouvait obtenir des attelages que huit à

dix milles par jour. Cependant, Jasper Hobson pressait

autant que possible la marche de son détachement. Il

avait hâte d’arriver à l’extrémité du lac du Grand-Ours

et d’atteindre le fort Confidence. Là, en effet, il

comptait recueillir quelques renseignements utiles à son

expédition. Les Indiens qui fréquentent les rives

septentrionales du lac avaient-ils déjà parcouru les

parages voisins de la mer ? L’océan Arctique était-il

libre à cette époque de l’année ? C’étaient là de graves

questions, qui, résolues affirmativement, pouvaient

fixer le sort de la nouvelle factorerie.

La contrée que la petite troupe traversait alors était

capricieusement coupée d’un grand nombre de cours

d’eau, pour la plupart tributaires de deux fleuves

importants qui, coulant du sud au nord, vont se jeter

dans l’océan Glacial arctique. Ce sont, à l’ouest, le

fleuve Mackenzie ; à l’est, la Coppermine-river. Entre

ces deux principales artères se dessinaient des lacs, des

lagons, des étangs nombreux. Leur surface, maintenant

dégelée, ne permettait déjà plus aux traîneaux de s’y

aventurer. Dès lors, nécessité de les tourner, ce qui

accroissait considérablement la longueur de la route.

Décidément, il avait raison, le lieutenant Hobson.

L’hiver est la véritable saison de ces pays

hyperboréens, car il les rend plus aisément praticables.

Mrs. Paulina Barnett devait le reconnaître en plus d’une

occasion.

Cette région, comprise dans la Terre maudite, était,

d’ailleurs, absolument déserte, comme le sont presque

tous les territoires septentrionaux du continent

américain. On a calculé, en effet, que la moyenne de la

population n’y donne pas un habitant par dix milles

carrés. Ces habitants sont, sans compter les indigènes

déjà très raréfiés, quelques milliers d’agents ou de

soldats, appartenant aux diverses compagnies de

fourrures. Cette population est plus généralement

massée sur les districts du sud et aux environs des

factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne

fut-elle relevée sur la route du détachement. Les traces,

conservées sur le sol friable, appartenaient uniquement

aux ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent

aperçus, animaux terribles, quand ils appartiennent aux

espèces polaires. Toutefois, la rareté de ces carnassiers

étonnait Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse pensait, en

s’en rapportant aux récits des hiverneurs, que les

régions arctiques devaient être très fréquentées par ces

redoutables animaux, puisque les naufragés ou les

baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du

Groenland et du Spitzberg, sont journellement attaqués

par eux, et c’est à peine si quelques-uns se montraient

au large du détachement.

« Attendez l’hiver, madame, lui répondait le

lieutenant Hobson, attendez le froid qui engendre la

faim, et peut-être serez-vous servie à souhait ! »

Cependant, après un fatigant et long parcours, le 23

mai, la petite troupe était enfin arrivée sur la limite du

Cercle polaire. On sait que ce parallèle, éloigné de 23°

27’ 57’’ du pôle nord, forme cette limite mathématique

à laquelle s’arrêtent les rayons solaires, lorsque l’astre

radieux décrit son arc dans l’hémisphère opposée. À

partir de ce point, l’expédition entrait donc franchement

sur les territoires des régions arctiques.

Cette latitude avait été relevée soigneusement au

moyen des instruments très précis que l’astronome

Thomas Black et Jasper Hobson maniaient avec une

égale habileté. Mrs. Paulina Barnett, présente à

l’opération, apprit avec satisfaction qu’elle allait enfin

franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse,

bien admissible, en vérité.

« Vous avez déjà passé les deux tropiques dans vos

précédents voyages, madame, lui dit le lieutenant, et

vous voilà aujourd’hui sur la limite du Cercle polaire.

Peu d’explorateurs se sont ainsi aventurés sous des

zones si différentes ! Les uns ont, pour ainsi dire, la

spécialité des terres chaudes, et l’Afrique et l’Australie,

principalement, forment le champ de leurs

investigations. Tels les Barth, les Burton, les

Livingstone, les Speck, les Douglas, les Stuart.

D’autres, au contraire, se passionnent, pour ces régions

arctiques, encore si imparfaitement connues, les

Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les Parry,

les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il

convient donc de féliciter Mrs. Paulina Barnett d’être

une voyageuse si cosmopolite.

– Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir,

monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett. Je

crois que les difficultés et les périls sont à peu près

partout les mêmes, sous quelque zone qu’ils se

présentent. Si nous n’avons pas à craindre sur ces terres

arctiques les fièvres des pays chauds, l’insalubrité des

hautes températures et la cruauté des tribus de race

noire, le froid n’est pas un ennemi moins redoutable.

Les animaux féroces se rencontrent sous toutes les

latitudes, et les ours blancs, j’imagine, n’accueillent pas

mieux les voyageurs que les tigres du Tibet ou les lions

de l’Afrique. Donc, au delà des Cercles polaires,

mêmes dangers, mêmes obstacles qu’entre les deux

tropiques. Il y a là des régions qui se défendront

longtemps contre les tentatives des explorateurs.

– Sans doute, madame, répondit Jasper Hobson,

mais j’ai lieu de penser que les contrées hyperboréennes

résisteront plus longtemps. Dans les régions tropicales,

ce sont principalement les indigènes dont la présence

forme le plus insurmontable obstacle, et je sais combien

de voyageurs ont été victimes de ces barbares africains,

qu’une guerre civilisatrice réduira nécessairement un

jour ! Dans les contrées arctiques ou antarctiques, au

contraire, ce ne sont point les habitants qui arrêtent

l’explorateur, c’est la nature elle-même, c’est

l’infranchissable banquise, c’est le froid, le cruel froid

qui paralyse les forces humaines !

– Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone

torride aura été fouillée jusque dans ses territoires les

plus secrets en Afrique et en Australie avant que la zone

glaciale ait été parcourue tout entière ?

– Oui, madame, répondit le lieutenant, et cette

opinion me semble basée sur les faits. Les plus

audacieux découvreurs des régions arctiques, Parry,

Penny, Franklin, Mac Clure, Kane, Morton, ne se sont

pas élevés au-dessus du quatre vingt-troisième

parallèle, restant ainsi à plus de sept degrés du pôle. Au

contraire, l’Australie a été plusieurs fois explorée du

sud au nord par l’intrépide Stuart, et l’Afrique même, –

si redoutable à qui l’affronte, – fut totalement traversée

par le docteur Livingstone depuis la baie de Loanga

jusqu’aux embouchures du Zambèze. On a donc le droit

de penser que les contrées équatoriales sont plus près

d’être reconnues géographiquement que les territoires

polaires.

– Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs.

Paulina Barnett, que l’homme puisse jamais atteindre le

pôle même ?

– Sans aucun doute, madame, répondit Jasper

Hobson, l’homme, – ou la femme, ajouta-t-il en

souriant. Cependant, il me semble que les moyens

employés jusqu’ici par les navigateurs afin de s’élever

jusqu’à ce point, auquel se croisent tous les méridiens

du globe, doivent être absolument modifiés. On parle de

la mer libre que quelques observateurs auraient

entrevue. Mais cette mer, dégagée de glaces, si elle

existe toutefois, est difficile à atteindre, et nul ne peut

assurer, avec preuves à l’appui, qu’elle s’étende

jusqu’au pôle. Je pense, d’ailleurs, que la mer libre

créerait plutôt une difficulté qu’une facilité aux

explorateurs. Pour moi, j’aimerais mieux avoir à

compter, pendant toute la durée du voyage, sur un

terrain solide, qu’il fût fait de roc ou de glace. Alors, au

moyen d’expéditions successives, je ferais établir des

dépôts de vivres et de charbons de plus en plus

rapprochés du pôle, et de cette façon, avec beaucoup de

temps, beaucoup d’argent, peut-être en sacrifiant bien

des hommes à la solution de ce grand problème

scientifique, je crois que j’atteindrais cet inaccessible

point du globe.

– Je partage votre opinion, monsieur Hobson,

répondit Mrs. Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez

l’aventure, je ne craindrais pas de partager avec vous

fatigues et dangers, pour aller planter au pôle nord le

pavillon du Royaume-Uni ! Mais, en ce moment, tel

n’est point notre but.

– En ce moment, non, madame, répondit Jasper

Hobson. Toutefois, les projets de la Compagnie une fois

réalisés, lorsque le nouveau fort aura été élevé sur

l’extrême limite du continent américain, il est possible

qu’il devienne un point de départ naturel pour toute

expédition dirigée vers le nord. D’ailleurs, si les

animaux à fourrures, trop vivement pourchassés, se

réfugient au pôle, il faudra bien que nous les suivions

jusque là !

– À moins que cette coûteuse mode des fourrures ne

passe enfin, répondit Mrs. Paulina Barnett.

– Ah ! madame, s’écria le lieutenant, il se trouvera

toujours quelque jolie femme qui aura envie d’un

manchon de zibeline ou d’une pèlerine de vison, et il

faudra bien la satisfaire !

– Je le crains, répondit en riant la voyageuse, et il est

probable, en effet, que le premier découvreur du pôle

n’aura atteint ce point qu’à la suite d’une martre ou

d’un renard argenté !

– C’est ma conviction, madame, reprit Jasper

Hobson. La nature humaine est ainsi faite, et l’appât du

gain entraînera toujours l’homme plus loin et plus vite

que l’intérêt scientifique.

– Quoi ! c’est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur

Hobson !

– Mais ne suis-je pas un employé de la Compagnie

de la Baie d’Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle

autre chose que de risquer ses capitaux et ses agents

dans l’unique espoir d’accroître ses bénéfices ?

– Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett,

je crois vous connaître assez pour affirmer qu’au besoin

vous sauriez vous dévouer corps et âme à la science.

S’il fallait dans un intérêt purement géographique vous

élever jusqu’au pôle, je suis assurée que vous

n’hésiteriez pas. Mais, ajouta-t-elle en souriant, c’est là

une grosse question dont la solution est encore bien

éloignée. Pour nous, nous ne sommes encore arrivés

qu’au Cercle polaire, et j’espère que nous le franchirons

sans trop de difficultés.

– Je ne sais trop, madame, répondit Jasper Hobson,

qui, en ce moment, observait attentivement l’état de

l’atmosphère. Le temps depuis quelques jours devient

menaçant. Voyez la teinte uniformément grise du ciel.

Toutes ces brumes ne tarderont pas à se résoudre en

neige, et, pour peu que le vent se lève, nous pourrons

bien être battus par quelque grosse tempête. J’ai

vraiment hâte d’être arrivé au lac du Grand-Ours !

– Alors, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina

Barnett en se levant, ne perdons pas de temps, et

donnez-nous le signal du départ. »

Le lieutenant ne demandait point à être stimulé.

Seul, ou accompagné d’hommes énergiques comme lui,

il eût poursuivi sa marche en avant, sans perdre ni une

nuit ni un jour. Mais il ne pouvait obtenir de tous ce

qu’il eût obtenu de lui-même. Il lui fallait

nécessairement compter avec les fatigues des autres, s’il

ne faisait aucun cas des siennes. Ce jour-là donc, par

prudence, il accorda quelques heures de repos à sa

petite troupe, qui, vers trois heures après-midi, reprit la

route interrompue.

Jasper Hobson ne s’était point trompé en pressentant

un changement prochain dans l’état de l’atmosphère. Ce

changement, en effet, ne se fit pas attendre. Pendant

cette journée, dans l’après-midi, les brumes

s’épaissirent et prirent une teinte jaunâtre d’un sinistre

aspect. Le lieutenant était assez inquiet, sans cependant

rien laisser paraître de son inquiétude, et, tandis que les

chiens de son traîneau le déplaçaient, non sans grandes

fatigues, il s’entretenait avec le sergent Long, que ces

symptômes d’une tempête ne laissaient pas de

préoccuper.

Le territoire que le détachement traversait alors était

malheureusement peu propice au glissage des traîneaux.

Ce sol, très accidenté, raviné par endroits, tantôt hérissé

de gros blocs de granit, tantôt obstrué d’énormes

icebergs à peine entamés par le dégel, retardait

singulièrement la marche des attelages et la rendait très

pénible. Les malheureux chiens n’en pouvaient plus, et

le fouet des conducteurs demeurait sans effet.

Aussi le lieutenant et ses hommes furent-ils

fréquemment obligés de mettre pied à terre, de

renforcer l’attelage épuisé, de pousser à l’arrière des

traîneaux, de les soutenir même, lorsque les brusques

dénivellements du sol risquaient de les faire choir.

C’étaient, on le comprend, d’incessantes fatigues que

chacun supportait sans se plaindre. Seul, Thomas Black,

absorbé, d’ailleurs, dans son idée fixe, ne descendait

jamais de son véhicule, car sa corpulence se fût mal

accommodée de ces pénibles exercices.

Depuis que le Cercle polaire avait été franchi, le sol,

on le voit, s’était absolument modifié. Il était évident

que quelque convulsion géologique y avait semé ces

blocs énormes. Cependant, une végétation plus

complète se manifestait maintenant à sa surface. Non

seulement des arbrisseaux et des arbustes, mais aussi

des arbres se groupaient sur le flanc des collines, là où

quelque encaissement les abritait contre les mauvais

vents du nord. C’étaient invariablement les mêmes

essences, des pins, des sapins, des saules, dont la

présence attestait, dans cette terre froide, une certaine

force végétative. Jasper Hobson espérait bien que ces

produits de la flore arctique ne lui manqueraient pas

lorsqu’il serait arrivé sur les limites de la mer Glaciale.

Ces arbres, c’était du bois pour construire son fort, du

bois pour en chauffer les habitants. Chacun pensait

comme lui en observant le contraste que présentait cette

région relativement moins aride, et les longues plaines

blanches qui s’étendaient entre le lac de l’Esclave et le

fort Entreprise.

À la nuit, la brume jaunâtre devint plus opaque. Le

vent se leva. Bientôt la neige tomba à gros flocons, et,

en quelques instants, elle eut recouvert le sol d’une

nappe épaisse. En moins d’une heure, la couche

neigeuse eut atteint l’épaisseur d’un pied, et, comme

elle ne se solidifiait plus et restait à l’état de boue

liquide, les traîneaux n’avançaient plus qu’avec une

extrême difficulté. Leur avant recourbé s’engageait

profondément dans la masse molle, qui les arrêtait à

chaque instant.

Vers huit heures du soir, le vent commença à

souffler avec une violence extrême. La neige, vivement

chassée, tantôt précipitée sur le sol, tantôt relevée dans

l’air, ne formait plus qu’un épais tourbillon. Les chiens,

repoussés par la rafale, aveuglés par les remous de

l’atmosphère, ne pouvaient plus avancer. Le

détachement suivait alors une étroite gorge, pressée

entre de hautes montagnes de glace, à travers laquelle la

tempête s’engouffrait avec une incomparable puissance.

Des morceaux d’icebergs, détachés par l’ouragan,

tombaient dans la passe et en rendaient la traversée fort

périlleuse. C’étaient autant d’avalanches partielles, dont

la moindre eût écrasé les traîneaux et ceux qui les

montaient. Dans de telles conditions, la marche en

avant ne pouvait être continuée. Jasper Hobson ne

s’obstina pas plus longtemps. Après avoir pris l’avis du

sergent Long, il fit faire halte. Mais il fallait trouver un

abri contre le « chasse-neige », qui se déchaînait alors.

Cela ne pouvait embarrasser des hommes habitués aux

expéditions polaires. Jasper Hobson et ses compagnons

savaient comment se conduire en de telles conjonctures.

Ce n’était pas la première fois que la tempête les

surprenait ainsi, à quelques centaines de milles des forts

de la Compagnie, sans qu’ils eussent une hutte

d’Esquimaux ou une cahute d’Indien pour abriter leur

tête.

« Aux icebergs ! aux icebergs ! » cria Jasper

Hobson.

Le lieutenant fut compris de tous. Il s’agissait de

creuser dans ces masses glacées des « snow-houses »,

des maisons de neige, ou, pour mieux dire, de véritables

trous dans lesquels chacun se blottirait pendant toute la

durée de la tempête. Les haches et les couteaux eurent

vite fait d’attaquer la masse friable des icebergs. Trois

quarts d’heure après, une dizaine de tanières à étroites

ouvertures, qui pouvaient contenir chacune deux ou

trois personnes, étaient creusées dans l’épais massif.

Quant aux chiens, ils avaient été dételés et abandonnés

à eux-mêmes. On se fiait à leur sagacité, qui leur ferait

trouver sous la neige un abri suffisant.

Avant dix heures, tout le personnel de l’expédition

était tapi dans les « snow-houses ». On s’était groupé

par deux ou par trois, chacun suivant ses sympathies.

Mrs. Paulina Barnett, Madge et le lieutenant Hobson

occupaient la même hutte.

Thomas Black et le sergent Long s’étaient fourrés

dans le même trou. Les autres à l’avenant. Ces retraites

étaient véritablement chaudes, sinon confortables, et il

faut savoir que les Indiens ou les Esquimaux n’ont pas

d’autres refuges, même pendant les plus grands froids.

Jasper Hobson et les siens pouvaient donc attendre en

sûreté la fin de la tempête, en ayant soin, toutefois, que

l’entrée de leur trou ne s’obstruât pas sous la neige.

Aussi avaient-ils la précaution de le déblayer de demi-

heure en demi-heure. Pendant cette tourmente, à peine

le lieutenant et ses soldats purent-ils mettre le pied au

dehors. Fort heureusement, chacun s’était muni de

provisions suffisantes, et l’on put supporter cette

existence de castors, sans souffrir ni du froid ni de la

faim.

Pendant quarante-huit heures, l’intensité de la

tempête continua de s’accroître. Le vent mugissait dans

l’étroite passe et découronnait le sommet des icebergs.

De grands fracas, vingt fois répétés par les échos,

indiquaient à quel point se multipliaient les avalanches.

Jasper Hobson pouvait craindre avec raison que sa route

entre ces montagnes ne fut, par la suite, hérissée

d’obstacles insurmontables. À ces fracas se mêlaient

aussi des rugissements sur la nature desquels le

lieutenant ne se méprenait pas, et il ne cacha point à la

courageuse Mrs. Paulina Barnett que des ours devaient

rôder dans la passe. Mais très heureusement, ces

redoutables animaux, trop occupés d’eux-mêmes, ne

découvrirent pas la retraite des voyageurs. Ni les

chiens, ni les traîneaux enfouis sous une épaisse couche

de neige, n’attirèrent leur attention, et ils passèrent sans

songer à mal.

La dernière nuit, celle du 25 au 26 mai, fut plus

terrible encore. La violence de l’ouragan devint telle

que l’on put redouter un bouleversement général des

icebergs. On sentait, en effet, ces énormes masses

trembler sur leur base. Une mort affreuse eût attendu les

malheureux pris dans cet écrasement de montagnes. Les

blocs de glace craquaient avec un bruit effroyable, et

déjà, par de certaines oscillations, il s’y creusait des

failles qui devaient en compromettre la solidité.

Cependant, aucun éboulement ne se produisit. La masse

entière résista, et vers la fin de la nuit, par un de ces

phénomènes fréquents dans les contrées arctiques, la

violence de la tourmente s’étant épuisée subitement

sous l’influence d’un froid assez rigoureux, le calme de

l’atmosphère se refit avec les premières lueurs du jour.

VIII



Le lac du Grand-Ours



C’était une heureuse circonstance. Ces froids vifs,

mais peu durables, qui marquent ordinairement certains

jours du mois de mai, – même sur les parallèles de la

zone tempérée, – suffirent à solidifier l’épaisse couche

de neige. Le sol redevint favorable. Jasper Hobson se

remit en route, et le détachement s’élança à sa suite de

toute la vitesse des attelages.

La direction de l’itinéraire fut alors légèrement

modifiée. Au lieu de se porter directement au nord,

l’expédition s’avança vers l’ouest, en suivant pour ainsi

dire la courbure du Cercle polaire. Le lieutenant voulait

atteindre le fort Confidence, bâti à la pointe extrême du

lac du Grand-Ours. Ces quelques jours de froid

servirent utilement ses projets ; sa marche fut très

rapide ; aucun obstacle ne se présenta, et le 30 mai, sa

petite troupe arrivait à la factorerie.

Le fort Confidence et le fort Good-Hope, situés sur

la rivière Mackenzie, étaient alors les postes les plus

avancés vers le nord que la Compagnie de la baie

d’Hudson possédât à cette époque. Le fort Confidence,

bâti à l’extrémité septentrionale du lac du Grand-Ours,

point extrêmement important, se trouvait, par les eaux

mêmes du lac, glacées l’hiver, libres l’été, en

communication facile avec le fort Franklin, élevé à

l’extrémité méridionale. Sans parler des échanges

journellement opérés avec les Indiens chasseurs de ces

hautes latitudes, ces factoreries, et plus particulièrement

le fort Confidence, exploitaient les rives et les eaux du

Grand-Ours. Ce lac est une véritable mer

méditerranéenne, qui s’étend sur un espace de plusieurs

degrés en longueur et en largeur. D’un dessin très

irrégulier, étranglé dans sa partie centrale par deux

promontoires aigus, il affecte au nord la disposition

d’un triangle évasé. Sa forme générale serait à peu près

celle de la peau étendue d’un grand ruminant, auquel la

tête manquerait tout entière.

C’était à l’extrémité de la « patte droite » qu’avait

été construit le fort Confidence, à moins de deux cent

milles du Golfe-du-Couronnement, l’un de ces

nombreux estuaires qui échancrent si capricieusement

la côte septentrionale de l’Amérique. Il se trouvait donc

bâti au-dessus du Cercle polaire, mais encore à près de

trois degrés de ce soixante-dixième parallèle, au delà

duquel la Compagnie de la baie d’Hudson tenait

essentiellement à fonder un établissement nouveau.

Le fort Confidence, dans son ensemble, reproduisait

les mêmes dispositions qui se retrouvaient dans les

autres factoreries du Sud. Il se composait d’une maison

d’officiers, de logements pour les soldats, de magasins

pour les pelleteries, – le tout en bois et entouré d’une

enceinte palissadée. Le capitaine qui le commandait

était alors absent. Il avait accompagné dans l’Est un

parti d’Indiens et de soldats qui s’étaient aventurés à la

recherche de territoires plus giboyeux. La saison

dernière n’avait pas été bonne. Les fourrures de prix

manquaient. Toutefois, par compensation, les peaux de

loutre, grâce au voisinage du lac, avaient pu être

abondamment recueillies ; mais ce stock venait

précisément d’être dirigé vers les factoreries centrales

du Sud, de telle sorte que les magasins du fort

Confidence étaient vides en ce moment.

En l’absence du capitaine, ce fut un sergent qui fit à

Jasper Hobson les honneurs du fort. Ce sous-officier

était précisément le beau-frère du sergent Long, et se

nommait Felton. Il se mit entièrement à la disposition

du lieutenant, qui, désirant procurer quelque repos à ses

compagnons, résolut de demeurer deux ou trois jours au

fort Confidence. Les logements ne manquaient pas en

l’absence de la petite garnison. Hommes et chiens

furent bientôt installés confortablement. La plus belle

chambre de la maison principale fut naturellement

réservée à Mrs. Paulina Barnett, qui n’eut qu’à se louer

des attentions du sergent Felton.

Le premier soin de Jasper Hobson avait été de

demander à Felton si quelque parti d’Indiens du Nord

ne battait pas en ce moment les rives du Grand-Ours.

« Oui, mon lieutenant, répondit le sergent. On nous

a récemment signalé un campement d’Indiens-Lièvres,

qui se sont établis sur l’autre pointe septentrionale du

lac.

– À quelle distance du fort ? demanda Jasper

Hobson.

– À trente milles environ, répondit le sergent Felton.

Est-ce qu’il vous conviendrait d’entrer en relation avec

ces indigènes ?

– Sans aucun doute, dit Jasper Hobson. Ces Indiens

peuvent me donner d’utiles renseignements sur cette

partie du territoire qui confine à la mer Polaire, et que

termine le cap Bathurst. Si l’emplacement est propice,

c’est là que je compte bâtir notre nouvelle factorerie.

– Eh bien, mon lieutenant, répondit Felton, rien

n’est plus facile que de se rendre au campement des

Lièvres.

– Par la rive du lac ?

– Non, par les eaux mêmes du lac. Elles sont libres

en ce moment et le vent est favorable. Nous mettrons à

votre disposition un canot, un matelot pour le conduire,

et, en quelques heures, vous aurez atteint le campement

indien.

– Bien, sergent, dit Jasper Hobson. J’accepte votre

proposition, et demain matin, si vous le voulez...

– Quand il vous conviendra, mon lieutenant »,

répondit le sergent Felton.

Le départ fut fixé au lendemain matin. Lorsque Mrs.

Paulina Barnett eut connaissance de ce projet, elle

demanda à Jasper Hobson la permission de

l’accompagner, – permission qui, on le pense bien, lui

fut accordée avec empressement.

Mais il s’agissait d’occuper la fin de cette journée.

Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson, deux ou trois

soldats, Madge, Mrs. Mac Nap et Joliffe, guidés par

Felton, allèrent visiter les rives voisines du lac. Ces

rives n’étaient point dépourvues de verdure. Les

coteaux, alors débarrassées des neiges, se montraient

couronnés çà et là d’arbres résineux, de l’espèce des

pins écossais. Ces arbres s’élevaient à une quarantaine

de pieds au-dessus du sol, et ils fournissaient aux

habitants du fort tout le combustible dont ils avaient

besoin pendant les longs mois d’hiver. Leurs gros

troncs, revêtus de branches flexibles, offraient une

nuance grisâtre très caractérisée. Mais, formant d’épais

massifs qui descendaient jusqu’aux rives du lac,

uniformément groupés, droits, presque tous d’égale

hauteur, ils donnaient peu de variété au paysage. Entre

ces bouquets d’arbres, une sorte d’herbe blanchâtre

revêtait le sol et parfumait l’atmosphère de la suave

odeur du thym. Le sergent Felton apprit à ses hôtes que

cette herbe, très odorante, portait le nom « d’herbe-

encens », nom qu’elle justifiait, d’ailleurs, lorsqu’on la

jetait sur des charbons ardents.

Les promeneurs quittèrent le fort, et, après avoir

franchi quelques centaines de pas, ils arrivèrent près

d’un petit port naturel, encaissé dans de hautes roches

de granit, qui le défendaient contre le ressac du large.

C’est là que s’amarrait la flottille du fort Confidence,

consistant en un unique canot de pêche, – celui-là

même qui, le lendemain, devait transporter Jasper

Hobson et Mrs. Paulina Barnett au campement des

Indiens. De ce point, le regard embrassait une grande

partie du lac, ses coteaux boisés, ses rives capricieuses,

déchiquetées de caps et de criques, ses eaux faiblement

ondulées par la brise, et au-dessus desquelles quelques

icebergs découpaient encore leur silhouette mobile.

Dans le sud, l’œil s’arrêtait sur un véritable horizon de

mer, ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et

l’eau, qui s’y confondaient alors sous l’éclat des rayons

solaires.

Ce large espace, occupé par la surface liquide du

Grand-Ours, les rives semées de cailloux et de blocs de

granit, les talus tapissés d’herbes, les collines, les arbres

qui les couronnaient, offraient partout l’image de la vie

végétale et animale. De nombreuses variétés de canards

couraient sur les eaux, en jacassant à grand bruit :

c’étaient des eiders-ducks, des siffleurs, des arlequins,

des « vieilles femmes », oiseaux bavards dont le bec

n’est jamais fermé. Quelques centaines de puffins et de

guillemots s’enfuyaient à tire-d’aile en toute direction.

Sous le couvert des arbres se pavanaient des orfraies,

hautes de deux pieds, sortes de faucons dont le ventre

est gris-cendré, les pattes et le bec bleus, les yeux jaune

orange. Les nids de ces volatiles, accrochés aux

fourches des arbres, et formés d’herbes marines,

présentaient un volume énorme. Le chasseur Sabine

parvint à abattre une couple de ces gigantesques

orfraies, dont l’envergure mesurait près de six pieds, –

magnifiques échantillons de ces oiseaux voyageurs,

exclusivement ichtyophages, que l’hiver chasse

jusqu’aux rivages du golfe du Mexique, et que l’été

ramène vers les plus hautes latitudes de l’Amérique

septentrionale.

Mais ce qui intéressa particulièrement les

promeneurs, ce fut la capture d’une loutre, dont la peau

valait plusieurs centaines de roubles.

La fourrure de ces précieux amphibies était autrefois

très recherchée en Chine. Mais, si ces peaux ont

notablement baissé sur les marchés du Céleste Empire,

elles sont encore en grande faveur sur les marchés de la

Russie. Là, leur débit est toujours assuré, et à de très

hauts prix. Aussi les commerçants russes, exploitant

toutes les frontières du Nouveau-Cornouailles jusqu’à

l’océan Arctique, pourchassent-ils incessamment les

loutres marines, dont l’espèce tend singulièrement à se

raréfier. Telle est la raison pour laquelle ces animaux

fuient constamment devant les chasseurs, qui ont dû les

poursuivre jusque sur les rivages du Kamtchatka et dans

toutes les îles de l’archipel de Béring.

« Mais, ajouta le sergent Felton, après avoir donné

ces détails à ses hôtes, les loutres américaines ne sont

pas à dédaigner, et celles qui fréquentent le lac du

Grand-Ours valent encore de deux cent cinquante à

trois cents francs la pièce. »

C’étaient, en effet, des loutres magnifiques que

celles qui vivaient sous les eaux du lac. L’un de ces

mammifères, adroitement tiré et tué par le sergent lui-

même, valait presque les anhydres du Kamtchatka.

Cette bête, longue de deux pieds et demi depuis

l’extrémité du museau jusqu’au bout de la queue, avait

les pieds palmés, les jambes courtes, le pelage brunâtre,

plus foncé au dos, plus clair au ventre, des poils soyeux,

longs et luisants.

« Un beau coup de fusil, sergent ! dit le lieutenant

Hobson, qui faisait admirer à Mrs. Paulina Barnett la

magnifique fourrure de l’animal abattu.

– En effet, monsieur Hobson, répondit le sergent

Felton, et si chaque jour apportait ainsi sa peau de

loutre, nous n’aurions pas à nous plaindre ! Mais que de

temps perdu à guetter ces animaux, qui nagent et

plongent avec une rapidité extrême ! Ils ne chassent

guère que pendant la nuit, et il est très rare qu’ils se

hasardent de jour hors de leur gîte, tronc d’arbre ou

cavité de roche, fort difficile à découvrir, même aux

chasseurs exercés.

– Et ces loutres deviennent de moins en moins

nombreuses ? demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Oui, madame, répondit le sergent, et le jour où

cette espèce aura disparu, les bénéfices de la

Compagnie décroîtront dans une proportion notable.

Tous les chasseurs se disputent cette fourrure, et les

Américains, principalement, nous ont une ruineuse

concurrence. Pendant votre voyage, mon lieutenant,

n’avez-vous rencontré aucun agent des compagnies

américaines ?

– Aucun, répondit Jasper Hobson. Est-ce qu’ils

fréquentent ces territoires si élevés en latitude ?

– Assidûment, monsieur Hobson, dit le sergent, et

quand ces fâcheux sont signalés, il est bon de se mettre

sur ses gardes.

– Ces agents sont-ils donc des voleurs de grand

chemin ? demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Non, madame, répondit le sergent, mais ce sont

des rivaux redoutables, et quand le gibier est rare, les

chasseurs se le disputent à coups de fusil. J’oserais

même affirmer que, si la tentative de la Compagnie est

couronnée de succès, si vous parvenez à établir un fort

sur la limite extrême du continent, votre exemple ne

tardera pas à être imité par ces Américains, que le ciel

confonde !

– Bah ! répondit le lieutenant, les territoires de

chasse sont vastes, et il y a place au soleil pour tout le

monde. Quant à nous, commençons d’abord ! Allons en

avant, tant que la terre solide ne manquera pas à nos

pieds, et que Dieu nous garde ! »

Après trois heures de promenade, les visiteurs

revinrent au fort Confidence. Un bon repas, composé de

poisson et de venaison fraîche, les attendait dans la

grande salle, et ils firent honneur au dîner du sergent.

Quelques heures de causerie dans le salon terminèrent

cette journée, et la nuit procura aux hôtes du fort un

excellent sommeil.

Le lendemain, 31 mai, Mrs. Paulina Barnett et

Jasper Hobson étaient sur pied dès cinq heures du

matin. Le lieutenant devait consacrer tout ce jour à

visiter le campement des Indiens et à recueillir les

renseignements qui pouvaient lui être utiles. Il proposa

à Thomas Black de l’accompagner dans cette excursion.

Mais l’astronome préféra demeurer à terre. Il désirait

faire quelques observations astronomiques et

déterminer avec précision la longitude et la latitude du

fort Confidence. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson

durent donc faire seuls la traversée du lac, sous la

conduite d’un vieux marin nommé Norman, qui était

depuis de longues années au service de la Compagnie.

Les deux passagers, accompagnés du sergent Felton,

se rendirent au petit port, où le vieux Norman les

attendait dans son embarcation. Ce n’était qu’un canot

de pêche, non ponté, mesurant seize pieds de quille,

gréé en cutter, qu’un seul homme pouvait manœuvrer

aisément. Le temps était beau. Il ventait une petite brise

du nord-est, très favorable à la traversée. Le sergent

Felton dit adieu à ses hôtes, les priant de l’excuser s’il

ne les accompagnait pas, mais il ne pouvait quitter la

factorerie en l’absence de son capitaine. L’amarre de

l’embarcation fut larguée, et le canot, tribord amure,

ayant quitté le petit port, fila rapidement sur les fraîches

eaux du lac.

Ce voyage n’était véritablement qu’une promenade,

et une promenade charmante. Le vieux matelot, assez

taciturne de sa nature, la barre engagée sous le bras, se

tenait silencieux à l’arrière de l’embarcation. Mrs.

Paulina Barnett et Jasper Hobson, assis sur les bancs

latéraux, examinaient le paysage qui se déployait

devant leurs yeux. Le canot prolongeait la côte

septentrionale du Grand-Ours à une distance de trois

milles environ, de manière à suivre une direction

rectiligne. On pouvait donc observer facilement les

grandes masses des coteaux boisés, qui s’abaissaient

peu à peu vers l’ouest. De ce côté, la région formant la

partie nord du lac semblait être entièrement plane, et la

ligne de l’horizon s’y reculait à une distance

considérable. Toute cette rive contrastait avec celle qui

dessinait l’angle aigu au fond duquel s’élevait le fort

Confidence, encadré dans sa bordure de sapins verts.

On voyait encore le pavillon de la Compagnie, qui se

déroulait au sommet du donjon. Vers le sud et l’ouest,

les eaux du lac, obliquement frappées par les rayons

solaires, resplendissaient par places ; mais ce qui

éblouissait le regard, c’étaient ces icebergs mobiles,

semblables à des blocs d’argent en fusion, dont l’œil ne

pouvait soutenir la réverbération. Des glaçons soudés

par l’hiver, il ne restait plus aucune trace. Seules, ces

montagnes flottantes, que l’astre radieux pouvait à

peine dissoudre, semblaient protester contre ce soleil

polaire, qui décrivait un arc diurne très allongé, et

auquel la chaleur manquait encore, sinon l’éclat.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson causaient de

ces choses, échangeant, comme toujours, les pensées

que cette étrange nature provoquait en eux. Ils

enrichissaient leur esprit de souvenirs, tandis que

l’embarcation, ondulant à peine sur ces eaux paisibles,

marchait rapidement.

En effet, le canot était parti à six heures du matin, et

à neuf heures, il se rapprochait sensiblement déjà de la

rive septentrionale du lac qu’il devait atteindre. Le

campement des Indiens se trouvait établi à l’angle nord-

ouest du Grand-Ours. Avant dix heures, le vieux

Norman avait rallié cet endroit, et il venait atterrir près

d’une berge très accore, au pied d’une falaise de

médiocre hauteur.

Le lieutenant et Mrs. Paulina prirent terre aussitôt.

Deux ou trois Indiens accoururent au-devant d’eux, –

entre autres leur chef, personnage assez emplumé, qui

leur adressa la parole en un anglais suffisamment

intelligible.

Ces Indiens-Lièvres, de même que les Indiens-

Cuivre, les Indiens-Castors et autres, appartiennent tous

à la race des Chippeways, et conséquemment ils

diffèrent peu de leurs congénères par leurs coutumes et

leurs habillements. Ils sont, d’ailleurs, en fréquentes

relations avec les factoreries, et ce commerce les a pour

ainsi dire « britannisés », autant que peut l’être un

sauvage. C’est aux forts qu’ils portent les produits de

leur chasse, et c’est aux forts qu’ils les échangent contre

les objets nécessaires à la vie, que, depuis quelques

années, ils ne fabriquent plus eux-mêmes. Ils sont, pour

ainsi dire, à la solde de la Compagnie ; c’est par elle

qu’ils vivent, et l’on ne s’étonnera plus qu’ils aient déjà

perdu toute originalité. Pour trouver une race

d’indigènes sur laquelle le contact européen n’ait pas

encore laissé son empreinte, il faut remonter à des

latitudes plus élevées, jusqu’à ces glaciales régions

fréquentées par les Esquimaux. L’Esquimau, comme le

Groenlandais, est le véritable enfant des contrées

polaires.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson se rendirent

au campement des Indiens-Lièvres, situé à un demi-

mille du rivage. Là, ils trouvèrent une trentaine

d’indigènes, hommes, femmes et enfants, qui vivaient

de pêche et de chasse, et exploitaient les environs du

lac. Ces Indiens étaient précisément revenus tout

récemment des territoires situés au nord du continent

américain, et ils donnèrent à Jasper Hobson quelques

renseignements, fort incomplets il est vrai, sur l’état

actuel du littoral aux environs du soixante-dixième

parallèle. Le lieutenant apprit cependant, avec une

certaine satisfaction, qu’aucun détachement européen

ou américain n’avait été vu sur les confins de la mer

polaire, et que cette mer était libre à cette époque de

l’année. Quand au cap Bathurst proprement dit, vers

lequel il avait l’intention de se diriger, les Indiens-

Lièvres ne le connaissaient pas. Leur chef parla,

d’ailleurs, de la région située entre le Grand-Ours et le

cap Bathurst comme d’un pays difficile à traverser,

assez accidenté et coupé de rios dégelés en ce moment.

Il engagea le lieutenant à descendre le cours de la

Coppermine-river, dans le nord-est du lac, de manière à

gagner la côte par le plus court chemin. Une fois la mer

polaire atteinte, il serait plus aisé d’en suivre les

rivages, et Jasper Hobson serait maître alors de s’arrêter

au point qui lui conviendrait.

Jasper Hobson remercia le chef indien, et prit congé

de lui, après lui avoir fait quelques présents. Puis,

accompagnant Mrs. Paulina Barnett, il visita les

environs du campement, et ne revint trouver

l’embarcation que vers trois heures après-midi.

IX



Une tempête sur un lac



Le vieux marin attendait avec une certaine

impatience le retour de ses passagers.

En effet, depuis une heure environ, le temps avait

changé. L’aspect du ciel, qui s’était subitement modifié,

ne pouvait qu’inquiéter un homme habitué à consulter

les vents et les nuages. Le soleil, masqué par une brume

épaisse, ne se montrait plus que sous l’aspect d’un

disque blanchâtre, alors sans éclat et sans rayonnement.

La brise s’était tue, mais on entendait les eaux du lac

gronder dans le sud. Ces symptômes d’un changement

très prochain dans l’état de l’atmosphère s’étaient

manifestés avec cette rapidité particulière aux latitudes

élevées.

« Partons, monsieur le lieutenant, partons ! s’écria le

vieux Norman, en regardant d’un air inquiet la brume

suspendue au-dessus de sa tête. Partons sans perdre un

instant. Il y a de graves menaces dans l’air.

– En effet, répondit Jasper Hobson, l’aspect du ciel

n’est plus le même. Nous n’avions pas remarqué ce

changement, madame.

– Craignez-vous donc quelque tempête ? demanda la

voyageuse en s’adressant à Norman.

– Oui, madame, répondit le vieux marin, et les

tempêtes du Grand-Ours sont souvent terribles.

L’ouragan s’y déchaîne comme en plein Atlantique.

Cette brume subite ne présage rien de bon. Toutefois, il

est possible que la tourmente n’éclate point avant trois

ou quatre heures, et, d’ici là, nous serons arrivés au fort

Confidence. Mais partons sans retard, car l’embarcation

ne serait pas en sûreté auprès de ces roches, qui se

montrent à fleur d’eau. »

Le lieutenant ne pouvait discuter avec Norman des

choses auxquelles celui-ci s’entendait mieux que lui. Le

vieux marin était, d’ailleurs, un homme habitué depuis

longtemps à ces traversées du lac. Il fallait donc s’en

rapporter à son expérience. Mrs. Paulina Barnett et

Jasper Hobson s’embarquèrent.

Cependant, au moment de détacher l’amarre et de

pousser au large, Norman, – éprouvait-il une sorte de

pressentiment ? – murmura ces mots :

« On ferait peut-être mieux d’attendre ! »

Jasper Hobson, auquel ces paroles n’avaient point

échappé, regarda le vieux marin, déjà assis à la barre.

S’il eût été seul, il n’aurait pas hésité à partir. Mais la

présence de Mrs. Paulina Barnett lui commandait une

circonspection plus grande. La voyageuse comprit

l’hésitation de son compagnon.

« Ne vous occupez point de moi, monsieur Hobson,

dit-elle, et agissez comme si je n’étais pas là. Du

moment que ce brave marin croit devoir partir, partons

sans retard.

– Adieu-vat ! répondit Norman, en larguant son

amarre, et retournons au fort par le plus court ! »

Le canot prit le large. Pendant une heure, il fit peu

de chemin. La voile, à peine gonflée par de folles brises

qui ne savaient où se fixer, battait sur le mât. La brume

s’épaississait. L’embarcation subissait déjà les

ondulations d’une houle plus violente, car la mer

« sentait », avant l’atmosphère, le cataclysme prochain.

Les deux passagers restaient silencieux, tandis que le

vieux marin, à travers ses paupières éraillées, cherchait

à percer l’opaque brouillard. D’ailleurs, il se tenait prêt

à tout événement, et, son écoute à la main, il attendait le

vent, prêt à la filer, si l’attaque était trop brusque.

Jusqu’alors, cependant, les éléments n’étaient point

entrés en lutte, et tout eût été pour le mieux, si

l’embarcation avait fait de la route. Mais, après une

heure de navigation, elle ne se trouvait pas encore à

deux milles du campement des Indiens. En outre,

quelques souffles malencontreux, venus de terre,

l’avaient repoussée au large, et déjà, par ce temps

embrumé, la côte se distinguait à peine. C’était une

circonstance fâcheuse, si le vent venait à se fixer dans

la partie du nord, car ce léger canot, très sensible à la

dérive et ne pouvant suffisamment tenir le plus près,

courait risque d’être entraîné très au loin sur le lac.

« Nous marchons à peine, dit le lieutenant au vieux

Norman.

– À peine, monsieur Hobson, répondit le marin. La

brise ne veut pas tenir, et, quand elle tiendra, il est

malheureusement à craindre que ce ne soit du mauvais

côté. Alors, ajouta-t-il en étendant sa main vers le sud,

nous pourrions bien voir le fort Franklin avant le fort

Confidence !

– Eh bien, répondit en plaisantant Mrs. Paulina

Barnett, ce serait une promenade plus complète, voilà

tout. Ce lac du Grand-Ours est magnifique, et il mérite

vraiment d’être visité du nord au sud ! Je suppose,

Norman, qu’on en revient, de ce fort Franklin ?

– Oui ! madame, quand on a pu l’atteindre, dit le

vieux Norman. Mais des tempêtes qui durent quinze

jours ne sont pas rares sur ce lac, et, si notre mauvaise

fortune nous poussait jusqu’aux rives du sud, je ne

promettrais pas à M. Jasper Hobson qu’il fût de retour

avant un mois au fort Confidence.

– Prenons garde alors, répondit le lieutenant, car un

pareil retard compromettrait fort nos projets. Ainsi donc

agissez avec prudence, mon ami, et, s’il le faut,

regagnez au plus tôt la terre du nord. Mrs. Paulina

Barnett ne reculera pas, je pense, devant une course de

vingt à vingt-cinq milles par terre.

– Je voudrais regagner la côte au nord, monsieur

Hobson, répondit Norman, que je ne pourrais plus

remonter maintenant. Voyez vous-même. Le vent a une

tendance à s’établir de ce côté. Tout ce que je puis

tenter, c’est de tenir le cap au nord-est, et, s’il ne

survente pas, j’espère que je ferai bonne route. »

Mais, vers quatre heures et demie, la tempête se

caractérisa. Des sifflements aigus retentirent dans les

hautes couches de l’air. Le vent, que l’état de

l’atmosphère maintenait dans les zones supérieures, ne

s’abaissait pas encore jusqu’à la surface du lac, mais

cela ne pouvait tarder. On entendait de grands cris

d’oiseaux effarés, qui passaient dans la brume. Puis,

tout d’un coup, cette brume se déchira et laissa voir de

gros nuages bas, déchiquetés, déloquetés, véritables

haillons de vapeur, violemment chassés vers le sud. Les

craintes du vieux marin s’étaient réalisées. Le vent

soufflait du nord, et il ne devait pas tarder à prendre les

proportions d’un ouragan en s’abattant sur le lac.

« Attention ! » cria Norman, en roidissant l’écoute

de manière à présenter l’embarcation debout au vent

sous l’action de la barre.

La rafale arriva. Le canot se coucha d’abord sur le

flanc, puis il se releva et bondit au sommet d’une lame.

À partir de ce moment, la houle s’accrut comme elle eût

fait sur une mer. Dans ces eaux relativement peu

profondes, les lames, se choquant lourdement contre le

fond du lac, rebondissaient ensuite à une prodigieuse

hauteur.

« À l’aide ! à l’aide ! » avait crié le vieux marin, en

essayant d’amener rapidement sa voile.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett elle-même,

tentèrent d’aider Norman, mais sans succès, car ils

étaient peu familiarisés avec la manœuvre d’une

embarcation. Norman, ne pouvant abandonner sa barre,

et les drisses étant engagées à la tête du mât, la voile

n’amenait pas. À chaque instant, le canot menaçait de

chavirer, et déjà de gros paquets de mer l’assaillaient

par le flanc. Le ciel, très chargé, s’assombrissait de plus

en plus. Une froide pluie, mêlée de neige, tombait à

torrents, et l’ouragan redoublait de fureur, en

échevelant la crête des lames.

« Coupez ! coupez donc ! » cria le vieux marin au

milieu des mugissements de la tempête.

Jasper Hobson, décoiffé par le vent, aveuglé par les

averses, saisit le couteau de Norman et trancha la drisse

tendue comme une corde de harpe. Mais le filin mouillé

ne courait plus dans la gorge des poulies, et la vergue

resta piquée en tête du mât.

Norman voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu’il

ne pouvait tenir tête au vent ; fuir, quoique cette allure

fût extrêmement périlleuse, au milieu de lames dont la

vitesse dépassait celle de son embarcation ; fuir, bien

que cette fuite risquât de l’entraîner irrésistiblement

jusqu’aux rives méridionales du Grand-Ours !

Jasper Hobson et sa courageuse compagne avaient

conscience du danger qui les menaçait. Ce frêle canot

ne pouvait résister longtemps aux coups de mer. Ou il

serait démoli, ou il chavirerait. La vie de ceux qu’il

portait était entre les mains de Dieu.

Cependant ni le lieutenant ni Mrs. Paulina Barnett

ne se laissèrent aller au désespoir. Accrochés à leurs

bancs, couverts de la tête aux pieds par les froides

douches des lames, trempés de pluie et de neige,

enveloppés par les sombres rafales, ils regardaient à

travers les brumes. Toute terre avait disparu. À une

encablure du canot, les nuages et les eaux du lac se

confondaient obscurément. Puis, leurs yeux

interrogeaient le vieux Norman, qui, les dents serrées,

les mains contractées sur la barre, essayait encore de

maintenir son canot au plus près du vent.

Mais la violence de l’ouragan devint telle, que

l’embarcation ne put continuer à naviguer plus

longtemps sous cette allure. Les lames qui la

choquaient par l’avant l’auraient inévitablement

démolie. Déjà ses premiers bordages se disjoignaient, et

quand elle tombait de tout son poids dans le creux des

lames, c’était à croire qu’elle ne se relèverait pas.

« Il faut fuir, fuir quand même ! » murmura le vieux

marin.

Et, poussant la barre, filant l’écoute, il mit le cap au

sud. La voile, violemment tendue, emporta aussitôt

l’embarcation avec une vertigineuse rapidité. Mais les

immenses lames, plus mobiles, couraient encore plus

vite, et c’était le grand danger de cette fuite vent arrière.

Déjà même des masses liquides se précipitaient sur la

voûte du canot, qui ne pouvait les éviter. Il se

remplissait, et il fallait le vider sans cesse, sous peine de

sombrer. À mesure qu’il s’avançait dans la portion plus

large du lac, et, par cela même, plus loin de la côte, les

eaux devenaient plus tumultueuses. Aucun abri, ni

rideau d’arbres, ni collines, n’empêchait alors l’ouragan

de faire rage autour de lui. Dans certaines éclaircies, ou

plutôt au milieu du déchirement des brumes, on

entrevoyait d’énormes icebergs, qui roulaient comme

des bouées sous l’action des lames, poussés, eux aussi,

vers la partie méridionale du lac.

Il était cinq heures et demie. Ni Norman ni Jasper

Hobson ne pouvaient estimer le chemin parcouru, non

plus que la direction suivie. Ils n’étaient plus maîtres de

leur embarcation, et ils subissaient les caprices de la

tempête.

En ce moment, à cent pieds en arrière du canot, se

leva une monstrueuse lame, couronnée nettement par

une crête blanche. Au-devant d’elle, la dénivellation de

la surface liquide formait comme une sorte de gouffre.

Toutes les petites ondulations intermédiaires, écrasées

par le vent, avaient disparu. Dans ce gouffre mobile la

couleur des eaux était noire. Le canot, engagé au fond

de cet abîme qui se creusait de plus en plus, s’abaissait

profondément. La grande lame s’approchait, dominant

toutes les vagues environnantes. Elle gagnait sur

l’embarcation. Elle menaçait de l’aplatir. Norman,

s’étant retourné, la vit venir, Jasper Hobson et Mrs.

Paulina Barnett la regardèrent aussi, l’œil

démesurément ouvert, s’attendant à ce qu’elle croulât

sur eux et ne pouvant l’éviter !

Elle croula, en effet, et avec un bruit épouvantable.

Elle déferla sur l’embarcation, dont l’arrière fut

entièrement coiffé. Un choc terrible eut lieu. Un cri

s’échappa des lèvres du lieutenant et de sa compagne,

ensevelis sous cette montagne liquide. Ils durent croire

que l’embarcation sombrait en cet instant.

L’embarcation, aux trois quarts pleine d’eau, se

releva pourtant..., mais le vieux marin avait disparu !

Jasper Hobson poussa un cri de désespoir. Mrs.

Paulina Barnett se retourna vers lui.

« Norman ! s’écria-t-il, montrant la place vide à

l’arrière de l’embarcation.

– Le malheureux ! » murmura la voyageuse.

Jasper Hobson et elle s’étaient levés, au risque

d’être jetés hors de ce canot, qui bondissait sur le

sommet des lames. Mais ils ne virent rien. Pas un cri,

pas un appel ne se fit entendre. Aucun corps n’apparut

dans l’écume blanche... Le vieux marin avait trouvé la

mort dans les flots.

Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson étaient

retombés sur leur banc. Maintenant, seuls à bord, ils

devaient pourvoir eux-mêmes à leur salut. Mais ni le

lieutenant ni sa compagne ne savaient manœuvrer une

embarcation, et, dans ces déplorables circonstances, un

marin consommé aurait à peine pu la maintenir. Le

canot était le jouet des lames. Sa voile tendue

l’emportait. Jasper Hobson pouvait-il enrayer cette

course ?

C’était une affreuse situation pour ces infortunés,

pris dans la tempête, sur une barque fragile, qu’ils ne

savaient même pas diriger !

« Nous sommes perdus ! dit le lieutenant.

– Non, monsieur Hobson, répondit la courageuse

Paulina Barnett. Aidons-nous d’abord ! Le ciel nous

aidera ensuite. »

Jasper Hobson comprit bien alors ce qu’était cette

vaillante femme, dont il partageait en ce moment la

destinée.

Le plus pressé était de rejeter hors du canot cette eau

qui l’alourdissait. Un second coup de mer l’eût rempli

en un instant, et il aurait coulé par le fond. Il y avait

intérêt, d’ailleurs, à ce que l’embarcation, allégée,

s’élevât plus facilement à la lame, car alors elle risquait

moins d’être assommée. Jasper Hobson et Mrs. Paulina

Barnett vidèrent donc promptement cette eau, qui, par

sa mobilité même, pouvait les faire chavirer. Ce ne fut

pas une petite besogne, car, à chaque moment, quelque

crête de vague embarquait, et il fallait avoir

constamment l’écope à la main. La voyageuse

s’occupait plus spécialement de ce travail. Le lieutenant

tenait la barre et maintenait tant bien que mal

l’embarcation vent arrière.

Pour surcroît de danger, la nuit, ou sinon la nuit, –

qui, sous cette latitude et à cette époque de l’année,

dure à peine quelques heures, – l’obscurité, du moins,

s’accroissait. Les nuages, bas, mêlés aux brumes,

formaient un intense brouillard, à peine imprégné de

lumière diffuse. On n’y voyait pas à deux longueurs du

canot, qui se fût mis en pièces s’il eût heurté quelque

glaçon errant. Or, ces glaces flottantes pouvaient

inopinément surgir, et, avec cette vitesse, il n’existait

aucun moyen de les éviter.

« Vous n’êtes pas maître de votre barre, monsieur

Jasper ? demanda Mrs. Paulina Barnett, pendant une

courte accalmie de la tempête.

– Non, madame, répondit le lieutenant, et vous

devez vous tenir prête à tout événement !

– Je suis prête ! » répondit simplement la

courageuse femme.

En ce moment, un déchirement se fit entendre. Ce

fut un bruit assourdissant. La voile, éventrée par le vent,

s’en alla comme une vapeur blanche. Le canot, emporté

par la vitesse acquise, fila encore pendant quelques

instants ; puis, il s’arrêta, et les lames le ballottèrent

alors comme une épave. Jasper Hobson et Mrs. Paulina

Barnett se sentirent perdus ! Ils étaient effroyablement

secoués, ils étaient précipités de leurs bancs,

contusionnés, blessés. Il n’y avait pas à bord un

morceau de toile que l’on pût tendre au vent. Les deux

infortunés, dans ces obscurs embruns, au milieu de ces

averses de neige et de pluie, se voyaient à peine. Ils ne

pouvaient s’entendre, et, croyant à chaque instant périr,

pendant une heure peut-être, ils restèrent ainsi, se

recommandant à la Providence, qui seule les pouvait

sauver.

Combien de temps encore errèrent-ils ainsi, ballottés

sur ces eaux furieuses ? Ni le lieutenant Hobson ni Mrs.

Paulina Barnett n’auraient pu le dire, quand un choc

violent se produisit.

Le canot venait de heurter un énorme iceberg, – bloc

flottant, aux pentes roides et glissantes, sur lesquelles la

main n’eût pas trouvé prise. À ce heurt subit, qui

n’avait pu être paré, l’avant de l’embarcation

s’entrouvrit, et l’eau y pénétra à torrents.

« Nous coulons ! nous coulons ! » s’écria Jasper

Hobson.

En effet, le canot s’enfonçait, et l’eau avait déjà

atteint à la hauteur des bancs.

« Madame ! madame ! s’écria le lieutenant. Je suis

là... Je resterai... près de vous !

– Non, monsieur Jasper ! répondit Mrs. Paulina.

Seul, vous pouvez vous sauver... À deux nous

péririons ! Laissez-moi ! laissez-moi !

– Jamais ! » s’écria le lieutenant Hobson.

Mais il avait à peine prononcé ce mot, que

l’embarcation, frappée d’un nouveau coup de mer,

coulait à pic.

Tous deux disparurent dans le remous causé par

l’engouffrement subit du bateau. Puis, après quelques

instants, ils revinrent à la surface. Jasper Hobson

nageait vigoureusement d’un bras et soutenait sa

compagne de l’autre. Mais il était évident que sa lutte

contre ces lames furibondes ne pourrait être de longue

durée, et qu’il périrait lui-même avec celle qu’il voulait

sauver.

En ce moment, des sons étranges attirèrent son

attention. Ce n’étaient point des cris d’oiseaux effarés,

mais bien un appel proféré par une voix humaine.

Jasper Hobson, par un suprême effort, s’élevant au-

dessus des flots, lança un regard rapide autour de lui.

Mais il ne vit rien au milieu de cet épais brouillard.

Et cependant, il entendait encore ces cris, qui se

rapprochaient. Quels audacieux osaient venir ainsi à son

secours ? Mais, quoi qu’ils fissent, ils arriveraient trop

tard. Embarrassé de ses vêtements, le lieutenant se

sentait entraîné avec l’infortunée, dont il ne pouvait

déjà plus maintenir la tête au-dessus de l’eau.

Alors, par un dernier instinct, Jasper Hobson poussa

un cri déchirant, puis il disparut sous une énorme lame.

Mais Jasper Hobson ne s’était pas trompé. Trois

hommes, errant sur le lac, ayant aperçu le canot en

détresse, s’étaient lancés à son secours. Ces hommes,

les seuls qui pussent affronter avec quelque chance de

succès ces eaux furieuses, montaient les seules

embarcations qui pussent résister à cette tempête.

Ces trois hommes étaient des Esquimaux,

solidement attachés chacun à son kayak. Le kayak est

une longue pirogue, relevée des deux bouts, faite d’une

charpente extrêmement légère, sur laquelle sont tendues

des peaux de phoque, bien cousues avec des nerfs de

veau marin. Le dessus du kayak est également

recouvert de peaux dans toute sa longueur, sauf en son

milieu, où une ouverture est ménagée. C’est là que

l’Esquimau prend place. Il lace sa veste imperméable à

l’épaulement de l’ouverture, et il ne fait plus qu’un avec

son embarcation, dans laquelle aucune goutte d’eau ne

peut pénétrer. Ce kayak, souple et léger, toujours enlevé

sur le dos des lames, insubmersible, chavirable peut-

être, – mais un coup de pagaye le redresse aisément, –

peut résister et résiste, en effet, là où des chaloupes

seraient immanquablement brisées.

Les trois Esquimaux arrivèrent à temps sur le lieu du

naufrage, guidés par ce dernier cri de désespoir que le

lieutenant avait jeté. Jasper Hobson et Mrs. Paulina

Barnett, à demi suffoqués, sentirent cependant qu’une

main vigoureuse les retirait de l’abîme. Mais, dans cette

obscurité, ils ne pouvaient reconnaître leurs sauveurs.

L’un de ces Esquimaux prit le lieutenant, et il le mit

en travers de son embarcation. Un autre procéda de la

même façon à l’égard de Mrs. Paulina Barnett, et les

trois kayaks, habilement manœuvrés par de longues

pagayes de six pieds, s’avancèrent rapidement au milieu

des lames écumantes.

Une demi-heure après, les deux naufragés étaient

déposés sur une plage de sable, à trois milles au-

dessous du fort Providence.

Le vieux marin manquait seul au retour !

X



Un retour sur le passé



Vers dix heures du soir, Mrs. Paulina Barnett et

Jasper Hobson frappaient à la poterne du fort. Ce fut

une joie de les revoir, car on les croyait perdus. Mais

cette joie fit place à une profonde affliction, quand on

apprit la mort du vieux Norman. Ce brave homme était

aimé de tous, et sa mémoire fut honorée des plus vifs

regrets. Quant aux courageux et dévoués Esquimaux,

après avoir reçu flegmatiquement les affectueux

remerciements du lieutenant et de sa compagne, ils

n’avaient même pas voulu venir au fort. Ce qu’ils

avaient fait leur semblait tout naturel. Ils n’en étaient

pas à leur premier sauvetage, et ils avaient

immédiatement repris leur course aventureuse sur ce

lac, qu’ils parcouraient jour et nuit, chassant les loutres

et les oiseaux aquatiques.

La nuit qui suivit le retour de Jasper Hobson, le

lendemain, 1er juin, et la nuit du 1 au 2 furent

entièrement consacrés au repos. La petite troupe s’en

accommoda fort, mais le lieutenant était bien décidé à

partir le 2, dès le matin, et, très heureusement, la

tempête se calma.

Le sergent Felton avait mis toutes les ressources de

la factorerie à la disposition du détachement. Quelques

attelages de chiens furent remplacés, et, au moment du

départ, Jasper Hobson trouva ses traîneaux rangés en

bon ordre à la porte de l’enceinte.

Les adieux furent faits. Chacun remercia le sergent

Felton, qui s’était montré fort hospitalier dans cette

circonstance. Mrs. Paulina Barnett ne fut pas la dernière

à lui exprimer sa reconnaissance. Une vigoureuse

poignée de main que le sergent donna à son beau-frère

Long termina la cérémonie des adieux.

Chaque couple monta dans le traîneau qui lui fut

assigné, et, cette fois, Mrs. Paulina Barnett et le

lieutenant occupaient le même véhicule. Madge et le

sergent Long les suivaient.

D’après le conseil que lui avait donné le chef indien,

Jasper Hobson résolut de gagner la côte américaine par

le chemin le plus court, en coupant droit entre le fort

Confidence et le littoral. Après avoir consulté ses

cartes, qui ne donnaient que fort approximativement la

configuration du territoire, il lui parut bon de descendre

la vallée de la Coppermine, cours d’eau assez important

qui va se jeter dans le golfe du Couronnement.

Entre le fort Confidence et l’embouchure de la

rivière, la distance est au plus d’un degré et demi, – soit

quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. La profonde

échancrure qui forme le golfe se termine au nord par le

cap Krusenstern, et, depuis ce cap, la côte court

franchement à l’ouest, jusqu’au moment où elle s’élève

au-dessus du soixante-dixième parallèle par la pointe

Bathurst.

Jasper Hobson modifia donc la route qu’il avait

suivie jusqu’alors, et il se dirigea dans l’est, de manière

à gagner, en quelques heures, le cours d’eau par la

droite ligne.

La rivière fut atteinte, le lendemain, 3 juin, dans

l’après-midi. La Coppermine, aux eaux pures et rapides,

alors dégagée de glaces, coulait à pleins bords dans une

large vallée, arrosée par un grand nombre de rios

capricieux, mais facilement guéables. Le tirage des

traîneaux s’opéra donc assez rapidement. Pendant que

leur attelage les entraînait, Jasper Hobson racontait à sa

compagne l’histoire de ce pays qu’ils traversaient. Une

véritable intimité, une sincère amitié, autorisée par leur

situation et leur âge, existait entre le lieutenant Hobson

et la voyageuse. Mrs. Paulina Barnett aimait à

s’instruire, et, ayant l’instinct des découvertes, elle

aimait à entendre parler des découvreurs.

Jasper Hobson, qui connaissait « par cœur » son

Amérique septentrionale, put complètement satisfaire la

curiosité de sa compagne.

« Il y a quatre-vingt-dix ans environ, lui dit-il, tout

ce territoire traversé par la rivière Coppermine était

inconnu, et c’est aux agents de la Compagnie de la baie

d’Hudson que l’on doit sa découverte. Seulement,

madame, ainsi que cela arrive presque toujours dans le

domaine scientifique, c’est en cherchant une chose

qu’on en découvre une autre. Colomb cherchait l’Asie,

et il trouva l’Amérique.

– Et que cherchaient donc les agents de la

Compagnie ? demanda Mrs. Paulina Barnett. Était-ce ce

fameux passage du Nord-Ouest ?

– Non, madame, répondit le jeune lieutenant, non. Il

y a un siècle, la Compagnie n’avait point intérêt à ce

que l’on employât cette nouvelle voie de

communication, qui eût été plus profitable à ses

concurrents qu’à elle-même. On prétend même qu’en

1741, un certain Christophe Middleton, chargé

d’explorer ces parages, fut publiquement accusé d’avoir

reçu cinq mille livres de la Compagnie pour déclarer

que la communication par mer entre les deux océans

n’existait pas et ne pouvait exister.

– Ceci n’est point à la gloire de la célèbre

Compagnie, répondit Mrs. Paulina Barnett.

– Je ne la défends pas sur ce point, reprit Jasper

Hobson. J’ajouterai même que le parlement blâma

sévèrement ses agissements, quand, en 1746, il promit

une prime de vingt mille livres à quiconque découvrirait

le passage en question. Aussi vit-on, en cette année

même, deux intrépides voyageurs, William Moor et

Francis Smith, s’élever jusqu’à la baie Repulse, dans

l’espoir de reconnaître la communication tant désirée.

Toutefois, ils ne réussirent pas dans leur entreprise, et,

après une absence qui dura un an et demi, ils durent

revenir en Angleterre.

– Mais d’autres capitaines, audacieux et convaincus,

ne s’élancèrent-ils pas aussitôt sur leurs traces ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Non, madame, et, pendant trente ans encore,

malgré l’importance de la récompense promise par le

parlement, aucune tentative ne fut faite pour reprendre

l’exploration géographique de cette portion du

continent américain, ou plutôt de l’Amérique anglaise,

– car c’est le nom qu’il convient de lui conserver. Ce ne

fut qu’en 1769 qu’un agent de la Compagnie tenta de

reprendre les travaux de Moor et de Smith.

– La Compagnie était donc revenue de ses idées

étroites et égoïstes, monsieur Jasper ?

– Non, madame, pas encore. Samuel Hearne, – c’est

le nom de cet agent, – n’avait d’autre mission que de

reconnaître la situation d’une mine de cuivre, que les

coureurs indigènes avaient signalée. Ce fut le 6

novembre 1769 que cet agent quitta le fort du Prince-

de-Galles, situé sur la rivière Churchill, près de la côte

occidentale de la baie d’Hudson. Samuel Hearne

s’avança hardiment dans le Nord-Ouest ; mais le froid

devint si rigoureux que, ses vivres épuisés, il dut

retourner au fort du Prince-de-Galles. Heureusement, ce

n’était point un homme à se décourager. Le 23 février

de l’année suivante, il repartit, emmenant quelques

Indiens à sa suite. Les fatigues de ce second voyage

furent extrêmes. Le gibier et le poisson, sur lesquels

comptait Samuel Hearne, manquèrent souvent. Il lui

arriva même une fois de rester sept jours sans manger

autre chose que des fruits sauvages, des morceaux de

vieux cuir et des os brûlés. Force fut encore à ce

voyageur intrépide de revenir à la factorerie sans avoir

obtenu aucun résultat. Mais il ne se rebuta pas. Il partit

une troisième fois, le 7 décembre 1770, et, après dix-

neuf mois de luttes, le 13 juillet 1772, il découvrit la

Coppermine-River, qu’il descendit jusqu’à son

embouchure, et là, il prétendit avoir vu la mer libre.

C’était la première fois que la côte septentrionale de

l’Amérique était atteinte.

– Mais le passage du Nord-Ouest, c’est-à-dire cette

communication directe entre l’Atlantique et le

Pacifique, n’était point découvert ? demanda Mrs.

Paulina Barnett.

– Non, madame, répondit le lieutenant, et que de

marins aventureux le cherchèrent depuis lors ! Phipps

en 1773, James Cook et Clerke de 1776 à 1779,

Kotzebue de 1815 à 1818, Ross, Parry, Franklin et tant

d’autres se dévouèrent à cette tâche difficile, mais

inutilement, et il faut arriver au découvreur de notre

temps, à l’intrépide Mac Clure, pour trouver le seul

homme qui ait réellement passé d’un océan à l’autre en

traversant la mer polaire.

– En effet, monsieur Jasper, répondit Mrs. Paulina

Barnett, et c’est un fait géographique dont, nous autres

Anglais, nous devons être fiers ! Mais, dites-moi, la

Compagnie de la baie d’Hudson, revenue enfin à des

idées plus généreuses, n’a-t-elle donc encouragé aucun

autre voyageur depuis Samuel Hearne ?

– Elle l’a fait, madame, et c’est grâce à elle que le

capitaine Franklin a pu exécuter son voyage de 1819 à

1822, précisément entre la rivière de Hearne et le cap

Turnagain. Cette exploration ne s’opéra pas sans

fatigues et sans souffrances. Plusieurs fois la nourriture

manqua complètement aux voyageurs. Deux Canadiens,

assassinés par leurs camarades, furent dévorés... Malgré

tant de tortures, le capitaine Franklin n’en parcourut pas

moins un espace de cinq mille cinq cent cinquante

milles sur cette portion, inconnue jusqu’à lui, du littoral

du North-Amérique.

– C’était un homme d’une rare énergie ! ajouta Mrs.

Paulina Barnett, et il l’a bien prouvé quand, malgré tout

ce qu’il avait déjà souffert, il s’élança de nouveau à la

conquête du pôle Nord.

– Oui, répondit Jasper Hobson, et l’audacieux

explorateur a trouvé sur le théâtre même de ses

découvertes une cruelle mort ! Mais il est bien prouvé,

maintenant, que tous les compagnons de Franklin n’ont

pas péri avec lui. Beaucoup de ces malheureux errent

certainement encore au milieu de ces solitudes glacées !

Ah ! vraiment, je ne puis songer à cet abandon terrible

sans un serrement de cœur ! Un jour, madame, ajouta le

lieutenant avec une émotion et une assurance

singulières, un jour je fouillerai ces terres inconnues sur

lesquelles s’est accomplie la funeste catastrophe, et...

– Et ce jour-là, répondit Mrs. Paulina Barnett en

serrant la main du lieutenant, ce jour-là je serai votre

compagne d’exploration. Oui ! cette idée m’est venue

plus d’une fois, ainsi qu’à vous, monsieur Jasper, et

mon cœur s’émeut comme le vôtre à la pensée que des

compatriotes, des Anglais, attendent peut-être un

secours...

– Qui viendra trop tard pour la plupart de ces

infortunés, madame, mais qui viendra pour quelques-

uns, soyez-en sûre !

– Dieu vous entende, monsieur Hobson ! répondit

Mrs. Paulina Barnett. J’ajouterai que les agents de la

Compagnie, vivant à proximité du littoral, me semblent

mieux placés que tous autres pour tenter de remplir ce

devoir d’humanité.

– Je partage votre opinion, madame, répondit le

lieutenant, car ces agents sont, de plus, accoutumés aux

rigueurs des continents arctiques. Ils l’ont souvent

prouvé, d’ailleurs, en mainte circonstance. Ne sont-ce

pas eux qui ont assisté le capitaine Black pendant son

voyage de 1834, voyage qui nous a valu la découverte

de la Terre du Roi Guillaume, cette terre sur laquelle

s’est précisément accomplie la catastrophe de

Franklin ? Est-ce que ce ne sont pas deux des nôtres, les

courageux Dease et Simpson, que le gouverneur de la

baie d’Hudson, en 1838, chargea spécialement

d’explorer les rivages de la mer polaire, – exploration

pendant laquelle la terre Victoria fut reconnue pour la

première fois ? Je crois donc que l’avenir réserve à

notre Compagnie la conquête définitive du continent

arctique. Peu à peu ses factoreries monteront vers le

nord, – refuge obligé des animaux à fourrure, – et, un

jour, un fort s’élèvera au pôle même, sur ce point

mathématique où se croisent tous les méridiens du

globe ! »

Pendant cette conversation et tant d’autres qui lui

succédèrent, Jasper Hobson raconta ses propres

aventures depuis qu’il était au service de la Compagnie,

ses luttes avec les concurrents des agences rivales, ses

tentatives d’exploration dans les territoires inconnus du

nord et de l’ouest. De son côté, Mrs. Paulina Barnett fit

le récit de ses propres pérégrinations à travers les

contrées intertropicales. Elle dit tout ce qu’elle avait

accompli et tout ce qu’elle comptait accomplir un jour.

C’était entre le lieutenant et la voyageuse un agréable

échange de récits qui charmait les longues heures du

voyage.

Pendant ce temps, les traîneaux, enlevés au galop

des chiens, s’avançaient vers le nord. La vallée de la

Coppermine s’élargissait sensiblement aux approches

de la mer Arctique. Les collines latérales, moins

abruptes, s’abaissaient peu à peu. Certains bouquets

d’arbres résineux rompaient çà et là la monotonie de

ces paysages assez étranges. Quelques glaçons, charriés

par la rivière, résistaient encore à l’action du soleil,

mais leur nombre diminuait de jour en jour, et un canot,

une chaloupe même eût descendu sans peine le courant

de cette rivière, dont aucun barrage naturel, aucune

agrégation de rocs ne gênait le cours. Le lit de la

Coppermine était profond et large. Ses eaux, très

limpides, alimentées par la fonte des neiges, coulaient

assez vivement, sans jamais former de tumultueux

rapides. Son cours, d’abord très sinueux dans sa partie

haute, tendait peu à peu à se rectifier et à se dessiner en

droit ligne sur une étendue de plusieurs milles. Quant

aux rives, alors larges et plates, faites d’un sable fin et

dur, tapissées en certains endroits d’une petite herbe

sèche et courte, elles se prêtaient au glissage des

traîneaux et au développement de la longue suite des

attelages. Pas de côtes, et, par conséquent, un tirage

facile sur ce terrain nivelé.

Le détachement s’avançait donc avec une grande

rapidité. On allait nuit et jour, – si toutefois cette

expression peut s’appliquer à une contrée au-dessus de

laquelle le soleil, traçant un cercle presque horizontal,

disparaissait à peine. La nuit vraie ne durait pas deux

heures sous cette latitude, et l’aube, à cette époque de

l’année, succédait presque immédiatement au

crépuscule. Le temps était beau d’ailleurs, le ciel assez

pur, quoique un peu embrumé à l’horizon, et le

détachement accomplissait son voyage dans des

conditions excellentes.

Pendant deux jours, on continua de côtoyer sans

difficulté le cours de la Coppermine. Les environs de la

rivière étaient peu fréquentés par les animaux à

fourrure, mais les oiseaux y abondaient. On aurait pu

les compter par milliers. Cette absence presque

complète de martres, de castors, d’hermines, de renards

et autres, ne laissait pas de préoccuper le lieutenant. Il

se demandait si ces territoires n’avaient pas été

abandonnés comme ceux du sud par la population, trop

vivement pourchassée, des carnassiers et des rongeurs.

Cela était probable, car on rencontrait fréquemment des

restes de campement, des feux éteints qui attestaient le

passage plus ou moins récent de chasseurs indigènes ou

autres. Jasper Hobson voyait bien qu’il devrait reporter

son exploration plus au nord, et qu’une partie seulement

de son voyage serait faite, lorsqu’il aurait atteint

l’embouchure de la Coppermine. Il avait donc hâte de

toucher du pied ce point du littoral entrevu par Samuel

Hearne, et il pressait de tout son pouvoir la marche du

détachement.

D’ailleurs, chacun partageait l’impatience de Jasper

Hobson. Chacun se pressait résolument, afin d’atteindre

dans le plus bref délai les rivages de la mer Arctique.

Une indéfinissable attraction poussait en avant ces

hardis pionniers. Le prestige de l’inconnu miroitait à

leurs yeux. Peut-être les véritables fatigues

commenceraient-elles sur cette côte tant désirée ?

N’importe. Tous, ils avaient hâte de les affronter, de

marcher directement à leur but. Ce voyage qu’ils

faisaient alors, ce n’était qu’un passage à travers un

pays qui ne pouvait directement les intéresser, mais aux

rivages de la mer Arctique commencerait la recherche

véritable. Et chacun aurait déjà voulu se trouver sur ces

parages, que coupait, à quelques centaines de milles à

l’ouest, le soixante-dixième parallèle.

Enfin, le 5 juin, quatre jours après avoir quitté le fort

Confidence, le lieutenant Jasper Hobson vit la

Coppermine s’élargir considérablement. La côte

occidentale se développait suivant une ligne légèrement

courbe et courait presque directement vers le nord.

Dans l’est, au contraire, elle s’arrondissait jusqu’aux

extrêmes limites de l’horizon.

Jasper Hobson s’arrêta aussitôt, et, de la main, il

montra à ses compagnons la mer sans limites.

XI



En suivant la côte



Le large estuaire que le détachement venait

d’atteindre, après six semaines de voyage, formait une

échancrure trapézoïdale, nettement découpée dans le

continent américain. À l’angle ouest s’ouvrait

l’embouchure de la Coppermine. À l’angle est, au

contraire, se creusait un boyau profondément allongé,

qui a reçu le nom d’Entrée de Bathurst. De ce côté, le

rivage, capricieusement festonné, creusé de criques et

d’anses, hérissé de caps aigus et de promontoires

abrupts, allait se perdre dans ce confus enchevêtrement

de détroits, de pertuis, de passes, qui donne aux cartes

des continents polaires un si bizarre aspect. De l’autre

côté, sur la gauche de l’estuaire, à partir de

l’embouchure même de la Coppermine, la côte

remontait au nord et se terminait par le cap

Kruzenstern.

Cet estuaire portait le nom de Golfe-du-

Couronnement, et ses eaux étaient semées d’îles, îlets,

îlots, qui constituaient l’Archipel du Duc-d’York.

Après avoir conféré avec le sergent Long, Jasper

Hobson résolut d’accorder, en cet endroit, un jour de

repos à ses compagnons.

L’exploration proprement dite, qui devait permettre

au lieutenant de reconnaître le lieu propice à

l’établissement d’une factorerie, allait véritablement

commencer. La Compagnie avait recommandé à son

agent de se maintenir autant que possible au-dessus du

soixante-dixième parallèle, et sur les bords de la mer

Glaciale. Or, pour remplir son mandat, le lieutenant ne

pouvait chercher que dans l’ouest un point qui fût aussi

élevé en latitude et qui appartînt au continent américain.

Vers l’est, en effet, toutes ces terres si divisées font

plutôt partie des territoires arctiques, sauf peut-être la

terre de Boothia, franchement coupée par ce soixante-

dixième parallèle, mais dont la conformation

géographique est encore très indécise.

Longitude et latitude prises, Jasper Hobson, après

avoir relevé sa position sur la carte, vit qu’il se trouvait

encore à plus de cent milles au-dessous du soixante-

dixième degré. Mais au delà du cap Kruzenstern, la

côte, courant vers le nord-est, dépassait par un angle

brusque le soixante-dixième parallèle, à peu près sur le

cent trentième méridien, et précisément à la hauteur de

ce cap Bathurst, indiqué comme lieu de rendez-vous par

le capitaine Craventy. C’était donc ce point qu’il fallait

atteindre, et c’est là que le nouveau fort s’élèverait, si

l’endroit offrait les ressources nécessaires à une

factorerie.

« Là, sergent Long, dit le lieutenant en montrant au

sous-officier la carte des contrées polaires, là nous

serons dans les conditions qui nous sont imposées par la

Compagnie. En cet endroit, la mer, libre une grande

partie de l’année, permettra aux navires du détroit de

Behring d’arriver jusqu’au fort, de le ravitailler et d’en

exporter les produits.

– Sans compter, ajouta le sergent Long, que,

puisqu’ils se seront établis au delà du soixante-dixième

parallèle, nos gens auront droit à une double paye !

– Cela va sans dire, répondit le lieutenant, et je crois

qu’ils l’accepteront sans murmurer.

– Eh bien, mon lieutenant, il ne nous reste plus qu’à

partir pour le cap Bathurst », dit simplement le sergent.

Mais, un jour de repos ayant été accordé, le départ

n’eut lieu que le lendemain, 6 juin.

Cette seconde partie du voyage devait être et fut

effectivement toute différente de la première. Les

dispositions qui réglaient jusqu’ici la marche des

traîneaux n’avaient pas été maintenues. Chaque attelage

allait à sa guise. On marchait à petites journées, on

s’arrêtait à tous les angles de la côte, et le plus souvent

on cheminait à pied. Une seule recommandation avait

été faite à ses compagnons par le lieutenant Hobson, –

la recommandation de ne pas s’écarter à plus de trois

milles du littoral et de rallier le détachement deux fois

par jour, à midi et le soir. La nuit venue, on campait. Le

temps, à cette époque, était constamment beau, et la

température assez élevée, puisqu’elle se maintenait en

moyenne à cinquante-neuf degrés Fahrenheit au-dessus

de zéro (15° centigr. au-dessus de zéro). Deux ou trois

fois, de rapides tempêtes de neige se déclarèrent, mais

elles ne durèrent pas, et la température n’en fut pas

sensiblement modifiée.

Toute cette partie de la côte américaine comprise

entre le cap Kruzenstern et le cap Parry, qui s’étend sur

un espace de plus de deux cent cinquante milles, fut

donc examinée avec un soin extrême, du 6 au 26 juin.

Si la reconnaissance géographique de cette région ne

laissa rien à désirer, si Jasper Hobson, – très

heureusement aidé dans cette tâche par Thomas Black,

– put même rectifier quelques erreurs du levé

hydrographique, les territoires avoisinants furent non

moins bien observés à ce point de vue plus spécial, qui

intéressait directement la Compagnie de la baie

d’Hudson.

En effet, ces territoires étaient-ils giboyeux ?

Pouvait-on compter avec certitude sur le gibier

comestible non moins que sur le gibier à fourrure ? Les

seules ressources du pays permettraient-elles

d’approvisionner une factorerie, au moins pendant la

saison d’été ? Telle était la grave question que se posait

le lieutenant Hobson, et qui le préoccupait à bon droit.

Or, voici ce qu’il observa.

Le gibier proprement dit, – celui auquel le caporal

Joliffe, entre autres, accordait une préférence marquée,

– ne foisonnait pas dans ces parages. Les volatiles,

appartenant à la nombreuse famille des canards, ne

manquaient pas, sans doute, mais la tribu des rongeurs

était insuffisamment représentée par quelques lièvres

polaires, qui ne se laissaient que difficilement

approcher. Au contraire, les ours devaient être assez

nombreux sur cette portion du continent américain.

Sabine et Mac Nap avaient souvent relevé des traces

fraîchement laissées par ces carnassiers. Plusieurs

même furent aperçus et dépistés, mais ils se tenaient

toujours à bonne distance. En tout cas, il était certain

que, pendant la saison rigoureuse, ces animaux affamés,

venant de plus hautes latitudes, devaient fréquenter

assidûment les rivages de la mer Glaciale.

« Or, disait le caporal Joliffe, que cette question des

approvisionnements préoccupait sans cesse, quand

l’ours est dans le garde-manger, c’est un genre de

venaison qui n’est point à dédaigner, tant s’en faut.

Mais, quand il n’y est pas encore, c’est un gibier fort

problématique, très sujet à caution, et qui, en tout cas,

ne demande qu’à vous faire subir, à vous chasseurs, le

sort que vous lui réservez ! »

On ne saurait parler plus sagement. Les ours ne

pouvaient offrir une réserve assurée à l’office des forts.

Très heureusement, ce territoire était visité par des

bandes nombreuses d’animaux plus utiles que les ours,

excellents à manger, et dont les Esquimaux et les

Indiens font, dans certaines tribus, leur principale

nourriture. Ce sont les rennes, et le caporal Joliffe

constata avec une évidente satisfaction que ces

ruminants abondaient sur cette partie du littoral. Et en

effet, la nature avait tout fait pour les y attirer, en

prodiguant sur le sol cette espèce de lichen dont le

renne se montre extrêmement friand, qu’il sait

adroitement déterrer sous la neige, et qui constitue son

unique alimentation pendant l’hiver.

Jasper Hobson fut non moins satisfait que le caporal

en relevant, sur maint endroit, les empreintes laissées

par ces ruminants, empreintes aisément

reconnaissables, parce que le sabot des rennes, au lieu

de correspondre à sa face interne par une surface plane,

y correspond par une surface convexe, – disposition

analogue à celle du pied du chameau. On vit même des

troupeaux assez considérables de ces animaux qui,

errant à l’état sauvage dans certaines parties de

l’Amérique, se réunissent souvent à plusieurs milliers

de têtes. Vivants, ils se laissent aisément domestiquer et

rendent alors de grands services aux factoreries, soit en

fournissant un lait excellent et plus substantiel que celui

de la vache, soit en servant à tirer les traîneaux. Morts,

ils ne sont pas moins utiles, car leur peau, très épaisse,

est propre à faire des vêtements ; leurs poils donnent un

fil excellent ; leur chair est savoureuse, et il n’existe pas

un animal plus précieux sous ces latitudes. La présence

des rennes, étant dûment constatée, devait donc

encourager Jasper Hobson dans ses projets

d’établissement sur un point de ce territoire.

Il eut également lieu d’être satisfait à propos des

animaux à fourrure. Sur les petits cours d’eau

s’élevaient de nombreuses huttes de castors et de rats

musqués. Les blaireaux, les lynx, les hermines, les

wolvérènes, les martres, les visons, fréquentaient ces

parages, que l’absence des chasseurs avait laissés

jusqu’alors si tranquilles. La présence de l’homme en

ces lieux ne s’était encore décelée par aucune trace, et

les animaux savaient y trouver un refuge assuré. On

remarqua également des empreintes de ces magnifiques

renards bleus et argentés, espèce qui tend à se raréfier

de plus en plus, et dont la peau vaut pour ainsi dire son

poids d’or. Sabine et Mac Nap eurent, pendant cette

exploration, mainte occasion de tirer une tête de prix.

Mais, très sagement, le lieutenant avait interdit toute

chasse de ce genre. Il ne voulait pas effrayer ces

animaux avant la saison venue, c’est-à-dire avant ces

mois d’hiver pendant lesquels leur pelage, mieux

fourni, est beaucoup plus beau. D’ailleurs, il était

inutile de surcharger les traîneaux, Sabine et Mac Nap

comprirent ces bonnes raisons, mais la main ne leur en

démangeait pas moins, quand ils tenaient au bout de

leur fusil une martre zibeline ou quelque renard

précieux. Toutefois, les ordres de Jasper Hobson étaient

formels, et le lieutenant ne permettait pas qu’on les

transgressât.

Les coups de feu des chasseurs, pendant cette

seconde période du voyage, n’eurent donc pour objectif

que quelques ours polaires, qui se montrèrent parfois

sur les ailes du détachement. Mais ces carnassiers,

n’étant point poussés par la faim, détalaient

promptement, et leur présence n’amena aucun

engagement sérieux. Cependant, si les quadrupèdes de

ce territoire n’eurent point à souffrir de l’arrivée du

détachement, il n’en fut pas de même de la race

volatile, qui paya pour tout le règne animal. On tua des

aigles à tête blanche, énormes oiseaux au cri strident,

des faucons-pêcheurs, ordinairement nichés dans les

troncs d’arbres morts, et qui, pendant l’été, remontent

jusqu’aux latitudes arctiques ; puis, des oies de neige,

d’une blancheur admirable, des bernaches sauvages, le

meilleur échantillon de la tribu des ansérinées au point

de vue comestible, des canards à tête rouge et à poitrine

noire, des corneilles cendrées, sortes de geais moqueurs

d’une laideur peu commune, des eiders, des macreuses

et bien d’autres de cette gent ailée qui assourdissait de

ses cris les échos des falaises arctiques. C’est par

millions que vivent ces oiseaux en ces hauts parages, et

leur nombre est véritablement au-dessus de toute

appréciation sur le littoral de la mer Glaciale.

On comprend que les chasseurs, auxquels la chasse

des quadrupèdes était sévèrement interdite, se

rabattirent avec passion sur ce monde des volatiles.

Plusieurs centaines de ces oiseaux, appartenant

principalement aux espèces comestibles, furent tuées

pendant ces quinze premiers jours, et ajoutèrent à

l’ordinaire de corn-beef et de biscuit un surcroît qui fut

très apprécié.

Ainsi donc, les animaux ne manquaient point à ce

territoire. La Compagnie pourrait facilement remplir ses

magasins, et le personnel du fort ne laisserait pas vides

ses offices. Mais ces deux conditions ne suffisaient pas

pour assurer l’avenir de la factorerie. On ne pouvait

s’établir dans un pays si haut en latitude, s’il ne

fournissait pas, et abondamment, le combustible

nécessaire pour combattre la rigueur des hivers

arctiques.

Très heureusement, le littoral était boisé. Les

collines, qui s’étageaient en arrière de la côte, se

montraient couronnées d’arbres verts, parmi lesquels le

pin dominait. C’étaient d’importantes agglomérations

de ces essences résineuses, auxquelles on pouvait

donner, en certains endroits, le nom de forêts.

Quelquefois aussi, par groupes isolés, Jasper Hobson

remarqua des saules, des peupliers, des bouleaux-nains

et de nombreux buissons d’arbousiers. À cette époque

de la saison chaude, tous ces arbres étaient verdoyants,

et ils étonnaient un peu le regard, habitué aux profils

âpres et nus des paysages polaires. Le sol, au pied des

collines, se tapissait d’une herbe courte, que les rennes

paissaient avec avidité, et qui devait les nourrir pendant

l’hiver. On le voit, le lieutenant ne pouvait que se

féliciter d’avoir cherché dans le nord-ouest du continent

américain le nouveau théâtre d’une exploitation.

Il a été dit également que si les animaux ne

manquaient pas à ce territoire, en revanche, les hommes

semblaient y faire absolument défaut. On ne voyait ni

Esquimaux, dont les tribus courent plus volontiers les

districts rapprochés de la baie d’Hudson, ni Indiens, qui

ne s’aventurent pas habituellement aussi loin au delà du

Cercle polaire. Et en effet, à cette distance, les

chasseurs peuvent être pris par des mauvais temps

continus, par une reprise subite de l’hiver, et être alors

coupés de toute communication. On le pense bien, le

lieutenant Hobson ne songea point à se plaindre de

l’absence de ses semblables. Il n’aurait pu trouver que

des rivaux en eux. C’était un pays inoccupé qu’il

cherchait, un désert auquel les animaux à fourrure

devaient avoir intérêt à demander asile, et, à ce sujet,

Jasper Hobson tenait les propos les plus sensés à Mrs.

Paulina Barnett, qui s’intéressait vivement au succès de

l’entreprise. La voyageuse n’oubliait pas qu’elle était

l’hôte de la Compagnie de la baie d’Hudson, et elle

faisait tout naturellement des vœux pour la réussite des

projets du lieutenant.

Que l’on juge donc du désappointement de Jasper

Hobson, quand, dans la matinée du 20 juin, il se trouva

en face d’un campement qui venait d’être plus ou moins

récemment abandonné.

C’était au fond d’une petite baie étroite, qui porte le

nom de baie Darnley, et dont le cap Parry forme la

pointe la plus avancée dans l’ouest. On voyait en cet

endroit, au bas d’une petite colline, des piquets qui

avaient servi à tracer une sorte de circonvallation, et des

cendres refroidies entassées sur l’emplacement de

foyers éteints.

Tout le détachement s’était réuni auprès de ce

campement. Chacun comprenait que cette découverte

devait singulièrement déplaire au lieutenant Hobson.

« Voilà une fâcheuse circonstance, dit-il en effet, et

certes, j’aurais mieux aimé rencontrer sur mon chemin

une famille d’ours polaires !

– Mais les gens, quels qu’ils soient, qui ont campé

en cet endroit, répondit Mrs. Paulina Barnett, sont déjà

loin sans doute, et il est probable qu’ils ont déjà

regagné plus au sud leurs territoires habituels de chasse.

– Cela dépend, madame, répondit le lieutenant. Si

ceux dont nous voyons ici les traces sont des

Esquimaux, ils auront plutôt continué leur route vers le

nord. Si, au contraire, ce sont des Indiens, ils sont peut-

être en train d’explorer ce nouveau district de chasse,

comme nous le faisons nous-mêmes, et, je le répète,

c’est pour nous une circonstance véritablement

fâcheuse.

– Mais, demanda Mrs. Paulina Barnett, peut-on

reconnaître à quelle race ces voyageurs appartiennent ?

Ne peut-on savoir si ce sont des Esquimaux ou des

Indiens du sud ? Il me semble que des tribus si

différentes de mœurs et d’origine ne doivent pas

camper de la même manière. »

Mrs. Paulina Barnett avait raison, et il était possible

que cette importante question fût résolue après une plus

complète inspection du campement.

Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons

se livrèrent donc à cet examen, et recherchèrent

minutieusement quelque trace, quelque objet oublié,

quelque empreinte même, qui pût les mettre sur la voie.

Mais ni le sol ni ces cendres refroidies n’avaient gardé

aucun indice suffisant. Quelques ossements d’animaux,

abandonnés çà et là, ne disaient rien non plus. Le

lieutenant, fort dépité, allait donc abandonner cet inutile

examen, quand il s’entendit appeler par Mrs. Joliffe, qui

s’était éloignée d’une centaine de pas sur la gauche.

Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, le

caporal, quelques autres, se dirigèrent aussitôt vers la

jeune Canadienne, qui restait immobile, considérant le

sol avec attention.

Lorsqu’ils furent arrivés près d’elle :

« Vous cherchiez des traces ? dit Mrs. Joliffe au

lieutenant Hobson. Eh bien, en voilà ! »

Et Mrs. Joliffe montrait d’assez nombreuses

empreintes de pas, très nettement conservées sur un sol

glaiseux.

Ceci pouvait être un indice caractéristique, car le

pied de l’Indien et le pied de l’Esquimau, aussi bien que

leur chaussure, diffèrent complètement.

Mais, avant toutes choses, Jasper Hobson fut frappé

de la singulière disposition de ces empreintes. Elles

provenaient bien de la pression d’un pied humain, et

même d’un pied chaussé, mais, circonstance bizarre,

elles semblaient n’avoir été faites qu’avec la plante de

ce pied. La marque du talon leur manquait. En outre,

ces empreintes étaient singulièrement multipliées,

rapprochées, croisées, quoiqu’elles fussent, cependant,

contenues dans un cercle très restreint.

Jasper Hobson fit observer cette singularité à ses

compagnons.

« Ce ne sont pas là les pas d’une personne qui

marche, dit-il.

– Ni d’une personne qui saute, puisque le talon

manque, ajouta Mrs. Paulina Barnett.

– Non, répondit Mrs. Joliffe, ce sont les pas d’une

personne qui danse ! »

Mrs. Joliffe avait certainement raison. À bien

examiner ces empreintes, il n’était pas douteux qu’elles

n’eussent été faites par le pied d’un homme qui s’était

livré à quelque exercice chorégraphique, – non point

une danse lourde, compassée, écrasante, mais plutôt une

danse légère, aimable, gaie. Cette observation était

indiscutable. Mais quel pouvait être l’individu assez

joyeux de caractère pour avoir été pris de cette idée ou

de ce besoin de danser aussi allègrement sur cette limite

du continent américain, à quelques degrés au-dessus du

cercle polaire ?

« Ce n’est certainement point un Esquimau, dit le

lieutenant.

– Ni un Indien ! s’écria le caporal Joliffe.

– Non ! c’est un Français ! » dit tranquillement le

sergent Long.

Et, de l’avis de tous, il n’y avait qu’un Français qui

eût été capable de danser en un tel point du globe !

XII



Le soleil de minuit



Cette affirmation du sergent Long n’était-elle pas

peut-être un peu hasardée ? On avait dansé, c’était un

fait évident, mais, quelle que soit sa légèreté, pouvait-

on en conclure que seul, un Français avait pu exécuter

cette danse ?

Cependant, le lieutenant Jasper Hobson partagea

l’opinion de son sergent, – opinion que personne,

d’ailleurs, ne trouva trop affirmative. Et tous tinrent

pour certain qu’une troupe de voyageurs, dans laquelle

on comptait au moins un compatriote de Vestris, avait

séjourné récemment en cet endroit.

On le comprend, cette découverte ne satisfit pas le

lieutenant. Jasper Hobson dut craindre d’avoir été

devancé par des concurrents sur les territoires du nord-

ouest de l’Amérique anglaise, et, si secret que la

Compagnie eût tenu son projet, il avait été sans doute

divulgué dans les centres commerciaux du Canada ou

des États de l’Union.

Lors donc qu’il reprit sa marche un instant

interrompue, le lieutenant parut singulièrement

soucieux ; mais, à ce point de son voyage, il ne pouvait

songer à revenir sur ses pas.

Après cet incident, Mrs. Paulina Barnett fut

naturellement amenée à lui faire cette question :

« Mais, monsieur Jasper, on rencontre donc encore

des Français sur les territoires du continent arctique ?

– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, ou sinon

des Français, du moins, ce qui est à peu près la même

chose, des Canadiens, qui descendent des anciens

maîtres du Canada, au temps où le Canada appartenait à

la France, – et, à vrai dire, ces gens-là sont nos plus

redoutables rivaux.

– Je croyais, cependant, reprit la voyageuse, que,

depuis qu’elle avait absorbé l’ancienne Compagnie du

nord-ouest, la Compagnie de la baie d’Hudson se

trouvait sans concurrents sur le continent américain.

– Madame, répondit Jasper Hobson, s’il n’existe

plus d’association importante qui se livre maintenant au

trafic des pelleteries en dehors de la nôtre, il se trouve

encore des associations particulières parfaitement

indépendantes. En général, ce sont des sociétés

américaines, qui ont conservé à leur service des agents

ou des descendants d’agents français.

– Ces agents étaient donc tenus en haute estime ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Certainement, madame, et à bon droit. Pendant les

quatre-vingt-quatorze ans que dura la suprématie de la

France au Canada, ces agents français se montrèrent

constamment supérieurs aux nôtres. Il faut savoir rendre

justice, même à ses rivaux.

– Surtout à ses rivaux ! ajouta Mrs. Paulina Barnett.

– Oui... surtout... À cette époque, les chasseurs

français, quittant Montréal, leur principal établissement,

s’avançaient dans le nord plus hardiment que tous

autres. Ils vivaient pendant des années au milieu des

tribus indiennes. Ils s’y mariaient quelquefois. On les

nommait « coureurs des bois » ou « voyageurs

canadiens », et ils se traitaient entre eux de cousins et

de frères. C’étaient des hommes audacieux, habiles, très

experts dans la navigation fluviale, très braves, très

insouciants, se pliant à tout avec cette souplesse

particulière à leur race, très loyaux, très gais et toujours

prêts, en n’importe quelle circonstance, à chanter

comme à danser !

– Et vous supposez que cette troupe de voyageurs,

dont nous venons de reconnaître les traces, ne s’est

avancée si loin que dans le but de chasser les animaux à

fourrure ?

– Aucune autre hypothèse ne peut être admise,

madame, répondit le lieutenant Hobson, et,

certainement, ces gens-là sont en quête de nouveaux

territoires de chasse. Mais puisqu’il n’y a aucun moyen

de les arrêter, tâchons d’atteindre au plus tôt notre but,

et nous lutterons courageusement contre toute

concurrence ! »

Le lieutenant Hobson avait pris son parti d’une

concurrence probable, à laquelle, d’ailleurs, il ne

pouvait s’opposer, et il pressa la marche de son

détachement afin de s’élever plus promptement au-

dessus du soixante-dixième parallèle. Peut-être, – il

l’espérait du moins, – ses rivaux ne le suivraient-ils pas

jusque-là.

Pendant les jours suivants, la petite troupe

redescendit d’une vingtaine de milles vers le sud, afin

de contourner plus aisément la baie Franklin. Le pays

conservait toujours son aspect verdoyant. Les

quadrupèdes et les oiseaux, déjà observés, le

fréquentaient en grand nombre, et il était probable que

toute l’extrémité nord-ouest du continent américain

était ainsi peuplée.

La mer qui baignait ce littoral s’étendait alors sans

limites devant le regard. Les cartes les plus récentes ne

portaient, d’ailleurs, aucune terre au nord du littoral

américain. C’était l’espace libre, et la banquise seule

avait pu empêcher les navigateurs du détroit de Behring

de s’élever jusqu’au pôle.

Le 4 juillet, le détachement avait tourné une autre

baie très profondément échancrée, la baie Whasburn, et

il atteignit la pointe extrême d’un lac peu connu

jusqu’alors, qui ne couvrait qu’une petite surface du

territoire, – à peine deux milles carrés. Ce n’était

véritablement qu’un lagon d’eau douce, un vaste étang,

et non point un lac.

Les traîneaux cheminaient paisiblement et

facilement. L’aspect du pays était tentant pour le

fondateur d’une factorerie nouvelle, et il était probable

qu’un fort, établi à l’extrémité du cap Bathurst, ayant

derrière lui ce lagon, devant lui le grand chemin du

détroit de Behring, c’est-à-dire la mer libre alors, libre

toujours pendant les quatre ou cinq mois de la saison

chaude, se trouverait ainsi dans une situation très

favorable pour son exportation et son ravitaillement.

Le lendemain, 5 juillet, vers trois heures après midi,

le détachement s’arrêtait enfin à l’extrémité du cap

Bathurst. Restait à relever la position exacte de ce cap,

que les cartes plaçaient au-dessus du soixante-dixième

parallèle. Mais on ne pouvait se fier au levé

hydrographique de ces côtes, qui n’avait encore pu être

fait avec une précision suffisante. En attendant, Jasper

Hobson résolut de s’arrêter en cet endroit.

« Qui nous empêche de nous fixer définitivement

ici ? demanda le caporal Joliffe. Vous conviendrez,

mon lieutenant, que l’endroit est séduisant.

– Il vous séduira sans doute bien davantage,

répondit le lieutenant Hobson, si vous y touchez une

double paye, mon digne caporal.

– Cela n’est pas douteux, répondit le caporal Joliffe,

et il faut se conformer aux instructions de la

Compagnie.

– Patientez donc jusqu’à demain, ajouta Jasper

Hobson, et si, comme je le suppose, ce cap Bathurst est

réellement situé au delà du soixante-dixième degré de

latitude septentrionale, nous y planterons notre tente. »

L’emplacement était favorable, en effet, pour y

fonder une factorerie. Les rivages du lagon, bordés de

collines boisées, pouvaient fournir abondamment les

pins, les bouleaux et autres essences nécessaires à la

construction, puis au chauffage du nouveau fort. Le

lieutenant, s’étant avancé avec quelques-uns de ses

compagnons jusqu’à l’extrémité même du cap, fit

l’observation que, dans l’ouest, la côte se courbait

suivant un arc très allongé. Des falaises assez élevées

fermaient l’horizon à quelques milles au delà. Quant

aux eaux du lagon, on reconnut qu’elles étaient douces

et non saumâtres comme on eût pu le penser, à raison

du voisinage de la mer. Mais, en tout cas, l’eau douce

n’eût pas manqué à la colonie, même au cas où ces eaux

eussent été impotables, car une petite rivière, alors

limpide et fraîche, coulait vers l’Océan glacial et s’y

jetait par une étroite embouchure, à quelques centaines

de pas dans le sud-est du cap Bathurst. Cette

embouchure, protégée non par des roches, mais par un

amoncellement assez singulier de terre et de sable,

formait un port naturel, dans lequel deux ou trois

navires eussent été parfaitement couverts contre les

vents du large. Cette disposition pouvait être

avantageusement utilisée pour le mouillage des

bâtiments qui viendraient, dans la suite, du détroit de

Behring. Jasper Hobson, par galanterie pour la

voyageuse, donna à ce petit cours d’eau le nom de

Paulina-river, et au petit port le nom de Port-Barnett, ce

dont la voyageuse se montra enchantée.

En construisant le fort un peu en arrière de la pointe

formée par le cap Bathurst, la maison principale aussi

bien que les magasins devaient être abrités absolument

des vents les plus froids. L’élévation même du cap

contribuerait à les défendre contre ces violents chasse-

neige, qui, en quelques heures, peuvent ensevelir des

habitations entières sous leurs épaisses avalanches.

L’espace compris entre le pied du promontoire et le

rivage du lagon était assez vaste pour recevoir les

constructions nécessitées par l’exploitation d’une

factorerie. On pouvait même l’entourer d’une enceinte

palissadée, qui s’appuierait aux premières rampes de la

falaise, et couronner le cap lui-même d’une redoute

fortifiée, – travaux purement défensifs, mais utiles au

cas où des concurrents songeraient à s’établir sur ce

territoire. Aussi, Jasper Hobson, sans songer à les

exécuter encore, observa-t-il avec satisfaction que la

situation était facile à défendre.

Le temps était alors très beau et la chaleur assez

forte. Aucun nuage, ni à l’horizon, ni au zénith.

Seulement, ce ciel limpide des pays tempérés et des

pays chauds, il ne fallait pas le chercher sous ces hautes

latitudes. Pendant l’été, une légère brume restait

presque incessamment suspendue dans l’atmosphère ;

mais, à la saison d’hiver, quand les montagnes de glace

s’immobilisaient, lorsque le rauque vent du nord battait

de plein fouet les falaises, quand une nuit de quatre

mois s’étendait sur ces continents, que devait être ce

cap Bathurst ? Pas un seul des compagnons de Jasper

Hobson n’y songeait alors, car le temps était superbe, le

paysage verdoyant, la température chaude, la mer

étincelante.

Un campement provisoire, dont les traîneaux

fournirent tout le matériel, avait été disposé pour la

nuit, sur les bords mêmes du lagon. Jusqu’au soir, Mrs.

Paulina Barnett, le lieutenant, Thomas Black lui-même

et le sergent Long parcoururent le pays environnant afin

d’en reconnaître les ressources. Ce territoire convenait

sous tous les rapports. Jasper Hobson avait hâte d’être

au lendemain, afin d’en relever la situation exacte, et de

savoir s’il se trouvait dans les conditions

recommandées par la Compagnie.

« Eh bien, lieutenant, lui dit l’astronome, quand ils

eurent achevé leur exploration, voilà une contrée

véritablement charmante, et je n’aurais jamais cru

qu’un tel pays pût se trouver au delà du Cercle polaire.

– Eh ! monsieur Black, c’est ici que se voient les

plus beaux pays du monde ! répondit Jasper Hobson, et

je suis impatient de déterminer la latitude et la

longitude de celui-ci.

– La latitude surtout ! reprit l’astronome, qui ne

pensait jamais qu’à sa future éclipse, et je crois que vos

braves compagnons ne sont pas moins impatients que

vous, monsieur Hobson. Double paye, si vous vous

fixez au delà du soixante-dixième parallèle !

– Mais vous-même, monsieur Black, demanda Mrs.

Paulina Barnett, n’avez-vous pas un intérêt, – un intérêt

purement scientifique, – à dépasser ce parallèle ?

– Sans doute, madame, sans doute, j’ai intérêt à le

dépasser, mais pas trop cependant, répondit

l’astronome. Suivant nos calculs qui sont d’une

exactitude absolue, l’éclipse de soleil, que je suis

chargé d’observer, ne sera totale que pour un

observateur placé un peu au delà du soixante-dixième

degré. Je suis donc aussi impatient que notre lieutenant

de relever la position du cap Bathurst !

– Mais j’y pense, monsieur Black, dit la voyageuse,

cette éclipse de soleil, ce n’est que le 18 juillet qu’elle

doit se produire, si je ne me trompe ?

– Oui, madame, le 18 juillet 1860.

– Et nous ne sommes encore qu’au 5 juillet 1859 !

Le phénomène n’aura donc lieu que dans un an !

– J’en conviens, madame, répondit l’astronome.

Mais si je n’était parti que l’année prochaine, convenez

que j’aurais couru le risque d’arriver trop tard !

– En effet, monsieur Black, répliqua Jasper Hobson,

et vous avez bien fait de partir un an d’avance. De cette

façon, vous êtes certain de ne point manquer votre

éclipse. Car, je vous l’avoue, notre voyage du fort

Reliance au cap Bathurst s’est accompli dans des

conditions très favorables et très exceptionnelles. Nous

n’avons éprouvé que peu de fatigues, et

conséquemment, peu de retards. À vous dire vrai, je ne

comptais pas avoir atteint cette partie du littoral avant la

mi-août, et si l’éclipse avait dû se produire le 18 juillet

1859, c’est-à-dire cette année, vous auriez fort bien pu

la manquer. Et d’ailleurs, nous ne savons même pas

encore si nous sommes au-dessus du soixante-dixième

parallèle.

– Aussi, mon cher lieutenant, répondit Thomas

Black, je ne regrette point le voyage que j’ai fait en

votre compagnie, et j’attendrai patiemment mon éclipse

jusqu’à l’année prochaine. La blonde Phœbé est une

assez grande dame, j’imagine, pour qu’on lui fasse

l’honneur de l’attendre ! »

Le lendemain, 6 juillet, peu de temps avant midi,

Jasper Hobson et Thomas Black avaient pris leurs

dispositions pour obtenir un relèvement rigoureusement

exact du cap Bathurst, c’est-à-dire sa position en

longitude et en latitude. Ce jour-là, le soleil brillait avec

une netteté suffisante pour qu’il fût possible d’en

relever rigoureusement les contours. De plus, à cette

époque de l’année, il avait acquis son maximum de

hauteur au-dessus de l’horizon, et, par conséquent, sa

culmination, lors de son passage au méridien, devait

rendre plus facile le travail des deux observateurs.

Déjà, la veille, et dans la matinée, en prenant

différentes hauteurs, et au moyen d’un calcul d’angles

horaires, le lieutenant et l’astronome avaient obtenu

avec une extrême précision la longitude du lieu. Mais

son élévation en latitude était la circonstance qui

préoccupait surtout Jasper Hobson. Peu importait, en

effet, le méridien du cap Bathurst, si le cap Bathurst se

trouvait situé au delà du soixante-dixième parallèle.

Midi approchait. Tous les hommes composant le

détachement entouraient les observateurs qui s’étaient

munis de leurs sextants. Ces braves gens attendaient le

résultat de l’observation avec une impatience qui se

comprendra facilement. En effet, il s’agissait pour eux

de savoir s’ils étaient arrivés au but de leur voyage, ou

s’ils devaient continuer à chercher sur un autre point du

littoral un territoire placé dans les conditions voulues

par la Compagnie.

Or, cette dernière alternative n’aurait probablement

amené aucun résultat satisfaisant. En effet, – d’après les

cartes, fort imparfaites, il est vrai, de cette portion du

rivage américain, – la côte, à partir du cap Bathurst,

s’infléchissant vers l’ouest, redescendait au-dessous du

soixante-dixième parallèle, et ne le dépassait de

nouveau que dans cette Amérique russe sur laquelle des

Anglais n’avaient encore aucun droit à s’établir. Ce

n’était pas sans raison que Jasper Hobson, après avoir

consciencieusement étudié la cartographie de ces terres

boréales, s’était dirigé vers le cap Bathurst. Ce cap, en

effet, s’élance comme une pointe au-dessus du

soixante-dixième parallèle, et, entre les cent et cent-

cinquantième méridiens, nul autre promontoire,

appartenant au continent proprement dit, c’est-à-dire à

l’Amérique anglaise, ne se projette au delà de ce cercle.

Restait donc à déterminer si réellement le cap Bathurst

occupait la position que lui assignaient les cartes les

plus modernes.

Telle était, en somme, l’importante question que les

observations précises de Thomas Black et de Jasper

Hobson allaient résoudre.

Le soleil s’approchait, en ce moment, du point

culminant de sa course. Les deux observateurs

braquèrent alors la lunette de leur sextant sur l’astre qui

montait encore. Au moyen des miroirs inclinés,

disposés sur l’instrument, le soleil devait être, en

apparence, ramené à l’horizon même, et le moment où

il semblerait le toucher par le bord inférieur de son

disque, serait précisément celui auquel il occuperait le

plus haut point de l’arc diurne, et, par conséquent, le

moment exact où il passerait au méridien, c’est-à-dire le

midi du lieu.

Tous regardaient et gardaient un profond silence.

« Midi ! s’écria bientôt Jasper Hobson.

– Midi ! » répondit au même instant Thomas Black.

Les lunettes furent immédiatement abaissées. Le

lieutenant et l’astronome lurent sur les limbes gradués

la valeur des angles qu’ils venaient d’obtenir, et se

mirent immédiatement à chiffrer leurs observations.

Quelques minutes après, le lieutenant Hobson se

levait, et, s’adressant à ses compagnons :

« Mes amis, leur dit-il, à partir de ce jour, 6 juillet,

la Compagnie de la baie d’Hudson, s’engageant par ma

parole, élève au double la solde qui vous est attribuée !

– Hurrah ! hurrah ! hurrah pour la Compagnie ! »

s’écrièrent d’une commune voix les dignes compagnons

du lieutenant Hobson.

En effet, le cap Bathurst et le territoire y confinant

se trouvaient indubitablement situés au-dessus du

soixante-dixième parallèle.

Voici d’ailleurs, à une seconde près, ces

coordonnées, qui devaient avoir plus tard une

importance si grande dans l’avenir du nouveau fort :

Longitude : 127° 36’ 12’’ à l’ouest du méridien de

Greenwich.

Latitude : 70° 44’ 37’’ septentrionale.

Et ce soir même, ces hardis pionniers, campés, en ce

moment, si loin du monde habité, à plus de huit cents

milles du fort Reliance, virent l’astre radieux raser les

bords de l’horizon occidental, sans même y échancrer

son disque flamboyant.

Le soleil de minuit brillait pour la première fois à

leurs yeux.

XIII



Le fort Espérance



L’emplacement du fort était irrévocablement arrêté.

Aucun autre endroit ne pouvait être plus favorable que

ce terrain, naturellement plat, situé au revers du cap

Bathurst, sur la rive orientale du lagon. Jasper Hobson

résolut donc de commencer immédiatement la

construction de la maison principale. En attendant,

chacun dut s’organiser un peu à sa guise, et les

traîneaux furent utilisés d’une manière ingénieuse pour

former le campement provisoire.

D’ailleurs, grâce à l’habileté de ses hommes, le

lieutenant comptait qu’en un mois, au plus, la maison

principale serait construite. Elle devait être assez vaste

pour contenir provisoirement les dix-neuf personnes qui

composaient le détachement. Plus tard, avant l’arrivée

des grands froids, si le temps ne manquait pas, on

élèverait les communs destinés aux soldats, et les

magasins dans lesquels les fourrures et les pelleteries

devaient être déposées. Mais Jasper Hobson ne

supposait pas que ces travaux pussent être achevés

avant la fin du mois de septembre. Or, après septembre,

les nuits déjà longues, le mauvais temps, la saison

d’hiver, les premières gelées, suspendraient forcément

toute besogne.

Des dix soldats qui avaient été choisis par le

capitaine Craventy, deux étaient plus spécialement

chasseurs, Sabine et Marbre. Les huit autres maniaient

la hache avec autant d’adresse que le mousquet. Ils

étaient, comme des marins, propres à tout, sachant tout

faire. Mais en ce moment, ils devaient être utilisés

plutôt comme ouvriers que comme soldats, puisqu’il

s’agissait de l’érection d’un fort qu’aucun ennemi

encore ne songeait à attaquer. Petersen, Belcher, Raë,

Garry, Pond, Hope, Kellet, formaient un groupe de

charpentiers habiles et zélés, que Mac Nap, un Écossais

de Stirling, fort capable dans la construction des

maisons et même des navires, s’entendait à commander.

Les outils ne manquaient pas, haches, besaiguës,

égoïnes, herminettes, rabots, scies à bras, masses,

marteaux, ciseaux, etc. L’un de ces hommes, Raë, plus

spécialement forgeron, pouvait même fabriquer, au

moyen d’une petite forge portative, toutes les chevilles,

tenons, boulons, clous, vis et écrous nécessaires au

charpentage. On ne comptait aucun maçon parmi ces

ouvriers, et de fait, il n’en était pas besoin, puisque

toutes ces maisons des factoreries du nord sont

construites en bois. Très heureusement, les arbres ne

manquent pas aux environs du cap Bathurst, mais par

une singularité que Jasper Hobson avait déjà

remarquée, pas un rocher, pas une pierre ne se

rencontrait sur ce territoire, pas même un caillou, pas

même un galet. De la terre, du sable, rien de plus. Le

rivage était semé d’une innombrable quantité de

coquilles bivalves, brisées par le ressac, et de plantes

marines ou de zoophytes, consistant principalement en

oursins et en astéries. Mais, ainsi que le lieutenant le fit

observer à Mrs. Paulina Barnett, il n’existait pas, aux

environs du cap, une seule pierre, un seul morceau de

silex, un seul débris de granit. Le cap n’était formé lui-

même que par l’amoncellement de terres meubles, dont

quelques végétaux reliaient à peine les molécules.

Ce jour-là, dans l’après-midi, Jasper Hobson et

maître Mac Nap, le charpentier, allèrent choisir

l’emplacement que la maison principale devait occuper

sur le plateau qui s’étendait au pied du cap Bathurst. De

là, le regard pouvait embrasser le lagon et le territoire

situé dans l’ouest jusqu’à une distance de dix à douze

milles. Sur la droite, mais à quatre milles au moins,

s’étageaient des falaises assez élevées, que

l’éloignement noyait en partie dans la brume. Sur la

gauche, au contraire, d’immenses plaines, de vastes

steppes, que, pendant l’hiver, rien ne devait distinguer

des surfaces glacées du lagon et de l’Océan.

Cette place ayant été choisie, Jasper Hobson et

maître Mac Nap tracèrent au cordeau le périmètre de la

maison. Ce tracé formait un rectangle qui mesurait

soixante pieds sur son grand côté, et trente sur son petit.

La façade de la maison devait donc se développer sur

une longueur de soixante pieds, et être percée de quatre

ouvertures : une porte et trois fenêtres du côté du

promontoire, sur la partie qui servirait de cour

intérieure, et quatre fenêtres du côté du lagon. La porte,

au lieu de s’ouvrir au milieu de la façade postérieure,

fut reportée sur l’angle gauche de manière à rendre la

maison plus habitable. En effet, cette disposition ne

permettait pas à la température extérieure de pénétrer

aussi facilement jusqu’aux dernières chambres,

reléguées à l’autre extrémité de l’habitation.

Un premier compartiment formant antichambre et

soigneusement défendu contre les rafales par une

double porte ; – un second compartiment servant

uniquement aux travaux de la cuisine, afin que la

cuisson n’introduisît aucun principe d’humidité dans les

pièces plus spécialement habitées ; – un troisième

compartiment, vaste salle dans laquelle les repas

devaient chaque jour se prendre en commun ; – un

quatrième compartiment, divisé en plusieurs cabines,

comme le carré d’un navire : tel fut le plan, très simple,

arrêté entre le lieutenant et son maître charpentier.

Les soldats devaient provisoirement occuper la

grande salle, au fond de laquelle serait établi une sorte

de lit de camp. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett,

Thomas Black, Madge, Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et

Mrs. Raë devaient se loger dans les cabines du

quatrième compartiment. Pour employer une expression

assez juste, « on serait un peu les uns sur les autres »,

mais cet état de choses ne devait pas durer, et, dès que

le logement des soldats serait construit, la maison

principale serait uniquement réservée au chef de

l’expédition, à son sergent, à Mrs. Paulina Barnett, que

sa fidèle Madge ne quitterait pas, et à l’astronome

Thomas Black. Peut-être alors pourrait-on diviser le

quatrième compartiment en trois chambres seulement,

et détruire les cabines provisoires, car il est une règle

que les hiverneurs ne doivent point oublier : « faire la

guerre aux coins ! » En effet, les coins, les angles, sont

autant de réceptacles à glaces ; les cloisons empêchent

la ventilation de s’opérer convenablement, et

l’humidité, bientôt transformée en neige, rend les

chambres inhabitables, malsaines, et provoque les

maladies les plus graves chez ceux qui les occupent.

Aussi certains navigateurs, lorsqu’il se préparent à

hiverner au milieu des glaces, disposent-ils à l’intérieur

de leur navire une salle unique, que tout l’équipage,

officiers et matelots, habite en commun. Mais Jasper

Hobson ne pouvait agir ainsi, pour diverses raisons

qu’il est aisé de comprendre.

On le voit, par cette description anticipée d’une

demeure qui n’existait pas encore, la principale

habitation du fort ne se composait que d’un rez-de-

chaussée, au-dessus duquel devait s’élever un vaste toit,

dont les pentes très raides devaient faciliter

l’écoulement des eaux. Quand aux neiges, elles

sauraient bien s’y fixer, et, une fois tassées, elles

avaient le double avantage de clore hermétiquement

l’habitation et d’y conserver la température intérieure à

un degré constant. La neige, en effet, est de sa nature

très mauvaise conductrice de la chaleur ; elle ne permet

pas à celle-ci d’entrer, il est vrai, mais, ce qui est

beaucoup plus important pendant les hivers arctiques,

elle l’empêche de sortir.

Au-dessus du toit, le charpentier devait dresser deux

cheminées, l’une correspondant à la cuisine, l’autre au

poêle de la grande salle, qui devait chauffer en même

temps les cabines du quatrième compartiment. De cet

ensemble il ne résulterait certainement pas une œuvre

architecturale, mais l’habitation serait dans les

meilleures conditions possibles d’habitabilité. Que

pouvait-on demander de plus ? D’ailleurs, sous ce

sombre crépuscule, au milieu des rafales de neige, à

demi enfouie sous les glaces, blanche de la base au

sommet, avec ses lignes empâtées, ses fumées grisâtres

tordues par le vent, cette maison d’hiverneurs

présenterait encore un aspect étrange, sombre,

lamentable, qu’un artiste ne saurait oublier.

Le plan de la nouvelle maison était conçu. Restait à

l’exécuter. Ce fut l’affaire de maître Mac Nap et de ses

hommes. Pendant que les charpentiers travailleraient,

les chasseurs de la troupe, chargés du ravitaillement, ne

demeureraient pas oisifs. La besogne ne manquerait à

personne.

Maître Mac Nap alla d’abord choisir les arbres

nécessaires à sa construction. Il trouva sur les collines

un grand nombre de ces pins qui ressemblent beaucoup

au pin écossais. Ces arbres étaient de moyenne taille, et

très convenables pour la maison qu’il s’agissait

d’édifier. Dans ces demeures grossières, en effet,

murailles, planchers, plafonds, murs de refend,

cloisons, chevrons, faîtage, arbalétriers, bardeaux, tout

est planches, poutres et poutrelles.

On le comprend, ce genre de construction ne

demande qu’une main-d’œuvre très élémentaire, et Mac

Nap put procéder sommairement, – ce qui ne devait

nuire en rien à la solidité de l’habitation.

Maître Mac Nap choisit des arbres bien droits, qui

furent coupés à un pied au-dessus du sol. Ces pins,

ébranchés au nombre d’une centaine, ni écorcés ni

équarris, formèrent autant de poutrelles longues de

vingt pieds. La hache et la besaiguë ne les entamèrent

qu’à leurs extrémités pour y entailler les tenons et les

mortaises, qui devaient les fixer les unes aux autres.

Cette opération ne demanda que quelques jours pour

être achevée, et bientôt tous ces bois, traînés par des

chiens, furent transportés au plateau que devait occuper

la maison principale.

Préalablement, ce plateau avait été soigneusement

nivelé. Le sol, mêlé de terre et de sable fin, fut battu et

tassé à grands coups de pilon. Les herbes courtes et les

maigres arbrisseaux qui le tapissaient avaient été brûlés

sur place, et les cendres résultant de l’incinération

formèrent à la surface une couche épaisse, absolument

imperméable à toute humidité. Mac Nap obtint ainsi un

emplacement net et sec, sur lequel il put établir avec

sécurité ses premiers entrecroisements.

Ce premier travail terminé, à chaque angle de la

maison et à l’aplomb des murs de refend, se dressèrent

verticalement les maîtresses poutres, qui devaient

soutenir la carcasse de la maison. Elles furent enfoncées

de quelques pieds dans le sol, après que leur bout eut

été durci au feu. Ces poutres, un peu évidées sur leurs

faces latérales, reçurent les poutrelles transversales de

la muraille proprement dite, entre lesquelles la baie des

portes et fenêtres avait été préalablement ménagée. À

leur partie supérieure, ces poutres furent réunies par des

élongis qui, étant bien encastrés dans les mortaises,

consolidèrent ainsi l’ensemble de la construction. Ces

élongis figuraient l’entablement des deux façades, et ce

fut à leur extrémité que reposèrent les hautes fermes du

toit, dont l’extrémité inférieure surplombait la muraille,

comme la toiture d’un chalet. Sur le carré de

l’entablement s’allongèrent les poutrelles du plafond, et

sur la couche de cendres, celles du plancher.

Il va sans dire que ces poutrelles, celles des

murailles extérieures comme celles des murs de refend,

ne furent que juxtaposées. À de certains endroits, et

pour en assurer la jonction, le forgeron Raë les avait

taraudées et liées par de longues chevilles de fer,

forcées à grands coups de masse. Mais la juxtaposition

ne pouvait être parfaite, et les interstices durent être

hermétiquement bouchés. Mac Nap employa avec

succès le calfatage, qui rend le bordé des navires si

impénétrable à l’eau et qu’un simple bouffetage ne

tiendrait pas étanches. Pour ce calfatage, on employa,

en guise d’étoupe, une certaine mousse sèche, dont tout

le revers oriental du cap Bathurst était abondamment

tapissé. Cette mousse fut engagée dans les interstices au

moyen de fers à calfat battus à coups de maillet, et,

dans chaque rainure, le maître charpentier fit étendre à

chaud plusieurs couches de goudron que les pins

fournirent à profusion. Les murailles et les planchers,

ainsi construits, présentaient une imperméabilité

parfaite, et leur épaisseur était une garantie contre les

rafales et les froids de l’hiver.

La porte et les fenêtres, percées dans les deux

façades, furent grossièrement, mais solidement établies.

Les fenêtres, à petits vitraux, n’eurent d’autres vitres

que cette substance cornée, jaunâtre, à peine diaphane,

que fournit la colle de poisson séchée, mais il fallait

s’en contenter. D’ailleurs, pendant la belle saison, on

devait tenir ces fenêtres constamment ouvertes, afin

d’aérer la maison. Pendant la mauvaise saison, comme

on n’avait aucune lumière à attendre de ce ciel obscurci

par la nuit arctique, les fenêtres devaient être, au

contraire, toujours et hermétiquement fermées par

d’épais volets à grosses ferrures, capables de résister à

tous les efforts de la tourmente.

À l’intérieur de la maison, les aménagements furent

assez rapidement exécutés. Une double porte, installée

en arrière de la première dans le compartiment qui

formait antichambre, permettait aux entrants comme

aux sortants de passer par une température moyenne

entre la température intérieure et la température

extérieure. De cette façon, le vent, tout chargé de

froidures aiguës et d’humidités glaciales, ne pouvait

plus arriver directement jusqu’aux chambres.

D’ailleurs, les pompes à air qui avaient été apportées du

fort Reliance furent installées ainsi que leur réservoir,

de manière à pouvoir modifier dans une juste

proportion l’atmosphère de l’habitation, pour le cas où

des froids trop vifs eussent empêché d’ouvrir portes et

fenêtres. L’une de ces pompes devait rejeter l’air du

dedans, lorsqu’il serait trop chargé d’éléments

délétères, et l’autre devait amener sans inconvénient

l’air pur du dehors dans le réservoir d’où on le

distribuerait suivant le besoin. Le lieutenant Hobson

donna tous ses soins à cette installation, qui, le cas

échéant, devait rendre de grands services.

Le principal ustensile de la cuisine fut un vaste

fourneau de fonte, qui avait été apporté, par pièces, du

fort Reliance. Le forgeron Raë n’eut que la peine de le

remonter, ce qui ne fut ni long ni difficile. Mais les

tuyaux destinés à la conduite de la fumée, celui de la

cuisine comme celui du poêle de la grande salle,

exigèrent plus de temps et d’ingéniosité. On ne pouvait

se servir de tuyaux de tôle, qui n’eussent pas résisté

longtemps aux coups de vent d’équinoxe, et il fallait de

toute nécessité employer des matériaux plus résistants.

Après plusieurs essais qui ne réussirent pas, Jasper

Hobson se décida à utiliser une autre matière que le

bois. S’il avait eu de la pierre à sa disposition, la

difficulté eût été rapidement vaincue. Mais, on l’a dit,

par une étrangeté assez inexplicable, les pierres

manquaient absolument aux environs du cap Bathurst.

En revanche, on l’a dit aussi, les coquillages

s’accumulaient par millions sur le sable des grèves.

« Eh bien, dit le lieutenant Hobson à maître Mac

Nap, nous ferons nos tuyaux de cheminée en

coquillages !

– En coquillages ! s’écria le charpentier.

– Oui, Mac Nap, répondit Jasper Hobson, mais en

coquillages écrasés, brûlés, réduits en chaux. Avec cette

chaux, nous fabriquerons des espèces de plaquettes, et

nous les disposerons comme des briques ordinaires.

– Va pour les coquillages ! » répondit le charpentier.

L’idée du lieutenant Hobson était bonne, et elle fut

mise aussitôt en pratique. Le rivage était recouvert

d’une innombrable quantité de ces coquilles calcaires

qui forment l’étage inférieur des terrains tertiaires. Le

charpentier Mac Nap en fit ramasser plusieurs tonnes,

et une sorte de four fut construit afin de décomposer par

la cuisson le carbonate qui entre dans la composition de

ces coquilles. On obtint ainsi une chaux propre aux

travaux de maçonnerie.

Cette opération dura une douzaine d’heures. Dire

que Jasper Hobson et Mac Nap produisirent par ces

procédés élémentaires une belle chaux grasse, pure de

toute matière étrangère, se délitant bien au contact de

l’eau, foisonnant comme les produits de bonne qualité,

et pouvant former une pâte liante avec un excès de

liquide, ce serait peut-être exagérer. Mais telle était

cette chaux, lorsqu’elle fut réduite en briquettes, qu’elle

put être convenablement utilisée pour la construction

des cheminées de la maison. En quelques jours, deux

tuyaux coniques s’élevaient au-dessus du faîtage, et leur

épaisseur en garantissait la solidité contre les coups de

vent.

Mrs. Paulina Barnett félicita le lieutenant et le

charpentier Mac Nap d’avoir mené à bien et en peu de

temps cet ouvrage difficile.

« Pourvu que vos cheminées ne fument pas ! ajouta-

t-elle en riant.

– Elles fumeront, madame, répondit

philosophiquement Jasper Hobson, elles fumeront,

gardez-vous d’en douter. Toutes les cheminées

fument ! »

Le grand ouvrage fut complètement terminé dans

l’espace d’un mois. Le 6 août, l’inauguration de la

maison devait être faite. Mais, pendant que maître Mac

Nap et ses hommes travaillaient sans relâche, le sergent

Long, le caporal Joliffe, – tandis que Mrs. Joliffe

organisait le service culinaire, – puis les deux chasseurs

Marbre et Sabine, dirigés par Jasper Hobson, avaient

battu les alentours du cap Bathurst. Ils avaient, à leur

grande satisfaction, reconnu que les animaux de poil et

de plume y abondaient. Les chasses n’étaient pas

encore organisées, et les chasseurs cherchaient plutôt à

explorer le pays. Cependant ils parvinrent à s’emparer

de quelques couples de rennes vivants, que l’on résolut

de domestiquer. Ces animaux devaient fournir des petits

et du lait. Aussi se hâta-t-on de les parquer dans une

enceinte palissadée, qui fut établie à une cinquantaine

de pas de l’habitation. La femme du forgeron Raë, qui

était une Indienne, s’entendait à ce service, et elle fut

spécialement chargée du soin de ces animaux.

Quant à Mrs. Paulina Barnett, secondée par Madge,

elle voulut s’occuper d’organisation intérieure, et l’on

ne devait pas tarder à sentir l’influence de cette femme

intelligente et bonne dans une multitude de détails dont

Jasper Hobson et ses compagnons ne se seraient

probablement jamais préoccupés.

Après avoir exploré le territoire sur un rayon de

plusieurs milles, le lieutenant reconnut qu’il formait une

vaste presqu’île, d’une superficie de cent cinquante

milles carrés environ. Un isthme, large de quatre milles

au plus, la rattachait au continent américain, et

s’étendait depuis le fond de la baie Whasburn, à l’est,

jusqu’à une échancrure correspondante de la côte

opposée. La délimitation de cette presqu’île, à laquelle

le lieutenant donna le nom de presqu’île Victoria, était

très nettement accusée.

Jasper Hobson voulut savoir ensuite quelles

ressources offraient le lagon et la mer. Il eut lieu d’être

satisfait. Les eaux du lagon, très peu profondes

d’ailleurs, mais fort poissonneuses, promettaient une

abondante réserve de truites, de brochets et autres

poissons d’eau douce, dont on devait tenir compte. La

petite rivière donnait asile à des saumons qui en

remontaient aisément le cours, et à des familles

frétillantes de blanches et d’éperlans. La mer, sur ce

littoral, semblait moins richement peuplée que le lagon.

Mais, de temps en temps, on voyait passer au large

d’énormes souffleurs, des baleines, des cachalots, qui

fuyaient sans doute le harpon des pêcheurs de Behring,

et il n’était pas impossible qu’un de ces gros

mammifères vînt s’échouer sur la côte. C’était à peu

près le seul moyen que les colons du cap Bathurst

eussent de s’en emparer. Quant à la partie du rivage

située dans l’ouest, elle était fréquentée, en ce moment,

par de nombreuses familles de phoques ; mais Jasper

Hobson recommanda à ses compagnons de ne point

donner inutilement la chasse à ces animaux. On verrait

plus tard s’il ne conviendrait pas d’en tirer parti.

Ce fut le 6 août que les colons du cap Bathurst

prirent possession de leur nouvelle demeure.

Auparavant, et après discussion publique, ils lui

donnèrent un nom de bon augure, qui réunit l’unanimité

des voix.

Cette habitation, ou plutôt ce fort, – alors le poste le

plus avancé de la Compagnie sur le littoral américain, –

fut nommé fort Espérance.

Et s’il ne figure pas actuellement sur les cartes les

plus récentes des régions arctiques, c’est qu’un sort

terrible l’attendait dans un avenir très rapproché, au

détriment de la cartographie moderne.

XIV



Quelques excursions



L’aménagement de la nouvelle demeure s’opéra

rapidement. Le lit de camp, établi dans la grande salle,

n’attendit bientôt plus que des dormeurs. Le charpentier

Mac Nap avait fabriqué une vaste table, à gros pieds,

lourde et massive, que le poids des mets, si

considérable qu’il fût, ne ferait jamais gémir. Autour de

cette table étaient disposés des bancs non moins solides,

mais fixes et par conséquent peu propres à justifier ce

qualificatif de « meubles » qui n’appartient qu’aux

objets mobiles. Enfin quelques sièges volants et deux

vastes armoires complétaient le matériel de cette pièce.

La chambre du fond était prête aussi. Des cloisons

épaisses la divisaient en six cabines, dont deux

seulement étaient éclairées par les dernières fenêtres

ouvertes sur les façades antérieure et postérieure. Le

mobilier de chaque cabine se composait uniquement

d’un lit et d’une table. Mrs. Paulina Barnett et Madge

occupaient ensemble celle qui prenait directement vue

sur le lac. Jasper Hobson avait offert à Thomas Black

l’autre cabine éclairée sur la façade de la cour, et

l’astronome en avait immédiatement pris possession.

Quant à lui, en attendant que ses hommes fussent logés

dans des bâtiments nouveaux, il se contenta d’une sorte

de cellule à demi sombre, attenant à la salle à manger,

et qui s’éclairait tant bien que mal au moyen d’un œil-

de-bœuf percé dans le mur de refend. Mrs. Joliffe, Mrs.

Mac Nap et Mrs. Raë occupaient avec leurs maris les

autres cabines. C’étaient trois bons ménages, forts unis,

qu’il eût été cruel de séparer. D’ailleurs, la petite

colonie ne devait pas tarder à compter un nouveau

membre, et maître Mac Nap, – un certain jour, – n’avait

pas hésité à demander à Mrs Paulina Barnett si elle

voudrait lui faire l’honneur d’être marraine vers la fin

de la présente année. Ce que Mrs. Paulina Barnett

accepta avec grande satisfaction.

On avait entièrement déchargé les traîneaux et

transporté la literie dans les différentes chambres. Dans

le grenier, auquel on arrivait par une échelle placée au

fond du couloir d’entrée, on relégua les ustensiles, les

provisions, les munitions, dont on ne devait pas faire un

usage immédiat. Les vêtements d’hiver, bottes ou

casaques, fourrures et pelleteries, y trouvèrent place

dans de vastes armoires, à l’abri de l’humidité.

Ces premiers travaux terminés, le lieutenant

s’occupa du chauffage futur de la maison. Il fit faire,

sur les collines boisées, une provision considérable de

combustible, sachant bien que, par certaines semaines

de l’hiver, il serait impossible de s’aventurer au dehors.

Il songea même à utiliser la présence des phoques sur le

littoral, de manière à se procurer une abondante réserve

d’huile, – le froid polaire devant être combattu par les

plus énergiques moyens. D’après son ordre et sous sa

direction, on établit dans la maison des condensateurs

destinés à recueillir l’humidité interne, appareils qu’il

serait facile de débarrasser de la glace dont ils se

rempliraient pendant l’hiver.

Cette question du chauffage, très grave assurément,

préoccupait beaucoup le lieutenant Hobson.

« Madame, disait-il quelquefois à la voyageuse, je

suis un enfant des régions arctiques, j’ai quelque

expérience de ces choses, et j’ai surtout lu et relu bien

des récits d’hivernage. On ne saurait prendre trop de

précautions quand il s’agit de passer la saison du froid

dans ces contrées. Il faut tout prévoir, car un oubli, un

seul, peut amener d’irréparables catastrophes pendant

les hivernages.

– Je vous crois, monsieur Hobson, répondait Mrs.

Paulina Barnett, et je vois bien que le froid aura en vous

un terrible adversaire. Mais la question d’alimentation

ne vous paraît-elle pas aussi importante ?

– Tout autant, madame, et je compte bien vivre sur

le pays pour économiser nos réserves. Aussi, dans

quelques jours, dès que nous serons à peu près installés,

nous organiserons des chasses de ravitaillement. Quant

à la question des animaux à fourrure, nous verrons à la

résoudre plus tard et à remplir les magasins de la

Compagnie. D’ailleurs, ce n’est pas le moment de

chasser la martre, l’hermine, le renard et autres animaux

à fourrure. Ils n’ont pas encore le pelage d’hiver, et les

peaux perdraient vingt-cinq pour cent de leur valeur, si

on les emmagasinait en ce moment. Non. Bornons-nous

d’abord à approvisionner l’office du fort Espérance. Les

rennes, les élans, les wapitis, si quelques-uns se sont

avancés jusqu’à ces parages, doivent seuls attirer nos

chasseurs. En effet, vingt personnes à nourrir et une

soixantaine de chiens, cela vaut la peine que l’on s’en

préoccupe ! »

On voit que le lieutenant était un homme d’ordre. Il

voulait agir avec méthode, et, si ses compagnons le

secondaient, il ne doutait pas de mener à bonne fin sa

difficile entreprise.

Le temps, à cette époque de l’année, était presque

invariablement beau. La période des neiges ne devait

pas commencer avant cinq semaines. Lorsque la maison

principale eut été achevée, Jasper Hobson fit donc

continuer les travaux de charpentage, en construisant un

vaste chenil destiné à abriter les attelages de chiens.

Cette « dog-house » fut bâtie au pied même du

promontoire, et s’appuya sur le talus même, à une

quarantaine de pas sur le flanc droit de la maison. Les

futurs communs, appropriés pour le logement des

hommes, devaient faire face au chenil, sur la gauche,

tandis que les magasins et la poudrière occuperaient la

partie antérieure de l’enceinte.

Cette enceinte, par une prudence peut-être exagérée,

Jasper Hobson résolut de l’établir avant l’hiver. Une

bonne palissade, solidement plantée, faite de poutres

pointues, devait garantir la factorerie non seulement de

l’attaque des gros animaux, mais aussi contre

l’agression des hommes, au cas où quelque parti

ennemi, Indiens ou autres, se présenterait. Le lieutenant

n’avait point oublié ces traces, qu’une troupe

quelconque avait laissées sur le littoral, à moins de deux

cents milles du fort Espérance. Il connaissait les

procédés violents de ces chasseurs nomades, et il

pensait que mieux valait, en tout cas, se mettre à l’abri

d’un coup de main. La ligne de circonvallation fut donc

tracée de manière à entourer la factorerie, et aux deux

angles antérieurs qui couvraient le côté du lagon, maître

Mac Nap se chargea de construire deux petites

poivrières en bois, très convenables pour abriter des

hommes de garde.

Avec un peu de diligence, – et ces braves ouvriers

travaillaient sans relâche, – il était possible d’achever

ces nouvelles constructions avant l’hiver.

Pendant ce temps, Jasper Hobson organisa diverses

chasses. Il remit à quelques jours l’expédition qu’il

méditait contre les phoques du littoral, et il s’occupa

plus spécialement des ruminants dont la chair, séchée et

conservée, devait assurer l’alimentation du fort pendant

la mauvaise saison.

Donc, à partir du 8 août, Sabine et Marbre,

quelquefois seuls, quelquefois suivis du lieutenant et du

sergent Long qui s’y entendaient, battirent chaque jour

le pays dans un rayon de plusieurs milles. Souvent

aussi, l’infatigable Mrs. Paulina Barnett les

accompagnait, ayant à la main un fusil qu’elle maniait

adroitement, et elle ne restait pas en arrière de ses

compagnons de chasse.

Pendant tout ce mois d’août, ces expéditions furent

très fructueuses, et le grenier aux provisions se remplit

à vue d’œil. Il faut dire que Marbre et Sabine

n’ignoraient aucune des ruses qu’il convient

d’employer sur ces territoires, particulièrement avec les

rennes, dont la défiance est extrême. Aussi quelle

patience ils mettaient à prendre le vent pour échapper

au subtil odorat de ces animaux ! Parfois, ils les

attiraient en agitant au-dessus des buissons de bouleaux

nains quelque magnifique andouiller, trophée des

chasses précédentes, et ces rennes, – ou plutôt ces

« caribous », pour leur restituer leur nom indien, –

trompés par l’apparence, s’approchaient à portée des

chasseurs, qui ne les manquaient point. Souvent aussi,

un oiseau délateur, bien connu de Sabine et de Marbre,

un petit hibou de jour, gros comme un pigeon, trahissait

la retraite des caribous. Il appelait les chasseurs en

poussant comme un cri aigu d’enfant, et justifiait ainsi

le nom de « moniteur » qui lui a été donné par les

Indiens. Une cinquantaine de ruminants furent abattus.

Leur chair, découpée en longues lanières, forma un

approvisionnement considérable, et leurs peaux, une

fois tannées, devaient servir à la confection des

chaussures.

Les caribous ne contribuèrent pas seuls à accroître la

réserve alimentaire. Les lièvres polaires, qui s’étaient

prodigieusement multipliés sur ce territoire, y

concoururent pour une part notable. Ils se montraient

moins fuyards que leurs congénères d’Europe, et se

laissaient tuer assez stupidement. C’étaient de grands

rongeurs à longues oreilles, aux yeux bruns, avec une

fourrure blanche comme un duvet de cygne, et qui

pesaient de dix à quinze livres. Les chasseurs abattirent

un grand nombre de ces animaux, dont la chair est

véritablement succulente. C’est par centaines qu’on les

prépara en les fumant, sans compter ceux qui, sous la

main habile de Mrs. Joliffe, se transformèrent en pâtés

fort alléchants.

Mais, tandis que les ressources de l’avenir

s’amassaient ainsi, l’alimentation quotidienne n’était

point négligée. Beaucoup de ces lièvres polaires

servirent au repas du jour, et les chasseurs comme les

travailleurs de maître Mac Nap n’étaient pas gens à

dédaigner un morceau de venaison fraîche et

savoureuse. Dans le laboratoire de Mrs. Joliffe, ces

rongeurs subissaient les combinaisons culinaires les

plus variées, et l’adroite petite femme se surpassait, au

grand enchantement du caporal, qui quêtait

incessamment pour elle des éloges qu’on ne lui

marchandait pas, d’ailleurs.

Quelques oiseaux aquatiques varièrent aussi fort

agréablement le menu quotidien. Sans parler des

canards qui foisonnaient sur les rives du lagon, il

convient de citer certains oiseaux qui s’abattaient par

bandes nombreuses dans les endroits où poussaient

quelques maigres saules. C’étaient des volatiles

appartenant à l’espèce des perdrix, et auxquels les

dénominations zoologiques ne manquent pas. Aussi,

lorsque Mrs. Paulina Barnett demanda pour la première

fois à Sabine quel était le nom de ces oiseaux :

« Madame, lui répondit le chasseur, les Indiens les

appellent des « tétras de saules », mais pour nous

autres, chasseurs européens, ce sont de véritables coqs

de bruyère. »

En vérité, on eût dit des perdrix blanches, avec de

grandes plumes mouchetées de noir à l’extrémité de la

queue. C’était un gibier excellent, qui n’exigeait qu’une

cuisson rapide devant un feu clair et pétillant.

À ces diverses sortes de venaison, les eaux du lac et

de la petite rivière ajoutaient encore leur contingent.

Personne ne s’entendait mieux à pêcher que le calme et

paisible sergent Long. Soit qu’il laissât le poisson

mordre à son hameçon amorcé, soit qu’il cinglât les

eaux avec sa ligne armée d’hameçons vides, personne

ne pouvait rivaliser avec lui d’habileté et de patience, –

si ce n’était la fidèle Madge, la compagne de Mrs.

Paulina Barnett. Pendant des heures entières, ces deux

disciples du célèbre Isaac Walton3 restaient assis l’un

près de l’autre, la ligne à la main, guettant leur proie, ne

prononçant pas une parole ; mais, grâce à eux, la

« marée ne manqua jamais », et le lagon ou la rivière

leur livraient journellement de magnifiques échantillons

de la famille des salmonées.

Pendant ces excursions qui se poursuivirent presque

quotidiennement jusqu’à la fin du mois d’août, les

chasseurs eurent souvent affaire à des animaux fort



3

Auteur d’un traité de la pêche à la ligne très estimé en Angleterre.

dangereux. Jasper Hobson constata, non sans une

certaine appréhension, que les ours étaient nombreux

sur cette partie du territoire. Il était rare, en effet, qu’un

jour se passât sans qu’un couple de ces formidables

carnassiers ne fût signalé. Bien des coups de fusil furent

adressés à ces terribles visiteurs. Tantôt, c’était une

bande de ces ours bruns qui sont fort communs sur

toute la région de la Terre-Maudite, tantôt, une de ces

familles d’ours polaires d’une taille gigantesque, que

les premiers froids amèneraient sans doute en plus

grand nombre aux environs du cap Bathurst. Et, en

effet, dans les récits d’hivernage, on peut observer que

les explorateurs ou les baleiniers sont plusieurs fois par

jour exposés à la rencontre de ces carnassiers.

Marbre et Sabine aperçurent aussi, à plusieurs

reprises, des bandes de loups qui, à l’approche des

chasseurs, détalaient comme une vague mouvante. On

les entendait « aboyer », surtout quand ils étaient lancés

sur les talons d’un renne ou d’un wapiti. C’étaient de

grands loups gris, hauts de trois pieds, à longue queue,

dont la fourrure devait blanchir aux approches de

l’hiver. Ce territoire, très peuplé, leur offrait une

nourriture facile, et ils y abondaient. Il n’était pas rare

de rencontrer, en de certains endroits boisés, des trous à

plusieurs entrées, dans lesquels ces animaux se terraient

à la façon des renards. À cette époque, bien repus, ils

fuyaient les chasseurs du plus loin qu’ils les

apercevaient, avec cette couardise qui distingue leur

race. Mais, aux heures de la faim, ces animaux

pouvaient devenir terribles par leur nombre, et, puisque

leurs terriers étaient là, c’est qu’ils ne quittaient point la

contrée, même pendant la saison d’hiver.

Un jour, les chasseurs rapportèrent au fort

Espérance un animal assez hideux que n’avaient encore

vu ni Mrs. Paulina Barnett, ni l’astronome Thomas

Black. Cet animal était un plantigrade qui ressemblait

assez au glouton d’Amérique, un affreux carnassier,

ramassé de torse, court de jambes, armé de griffes

recourbées et de mâchoires formidables, les yeux durs

et féroces, la croupe souple comme celle de tous les

félins.

« Quelle est cette horrible bête ? demanda Mrs.

Paulina Barnett.

– Madame, répondit Sabine, qui était toujours un

peu dogmatique dans ses réponses, un Écossais vous

dirait que c’est un « quickhatch », un Indien, que c’est

un « okelcoo-haw-gew », un Canadien, que c’est un

« carcajou... »

– Et pour vous autres ? demanda Mrs. Paulina

Barnett, c’est... ?

– C’est un « wolverène », madame », répondit

Sabine, évidemment enchanté de la tournure qu’il avait

donnée à sa réponse.

En effet, wolverène était la véritable dénomination

zoologique de ce singulier quadrupède, redoutable

rôdeur nocturne, qui gîte dans les trous d’arbres ou les

rochers creux, grand destructeur de castors, de rats

musqués et autres rongeurs, ennemi déclaré du renard et

du loup auxquels il ne craint pas de disputer leur proie,

animal très rusé, très fort de muscles, très fin d’odorat,

qui se rencontre jusque sous les latitudes les plus

élevées, et, dont la fourrure, à poils courts, presque

noire pendant l’hiver, figure pour un chiffre assez

important dans les exportations de la Compagnie.

Pendant ces excursions, la flore du pays avait été

observée avec autant d’attention que la faune. Mais les

végétaux étaient nécessairement moins variés que les

animaux, n’ayant point comme ceux-ci la faculté d’aller

chercher, pendant la mauvaise saison, des climats plus

doux. C’étaient le pin et le sapin qui se multipliaient le

plus abondamment sur les collines qui formaient la

lisière orientale du lagon. Jasper Hobson remarqua

aussi quelques « tacamahacs », sortes de peupliers-

baumiers, d’une grande hauteur, dont les feuilles,

jaunes quand elles poussent, prennent dans l’arrière-

saison une teinte verdoyante. Mais ces arbres étaient

rares, ainsi que quelques mélèzes assez étiques, que les

obliques rayons du soleil ne parvenaient pas à vivifier.

Certains sapins noirs réussissaient mieux, surtout dans

les gorges abritées contre les vents du nord. La présence

de cet arbre fut accueillie avec satisfaction, car on

fabrique avec ses bourgeons une bière estimée, connue

dans le North-Amérique sous le nom de « bière de

sapin ». On fit une bonne récolte de ces bourgeons, qui

fut transportée dans le cellier du fort Espérance.

Les autres végétaux consistaient en bouleaux nains,

arbrisseaux hauts de deux pieds, qui sont particuliers

aux climats très froids, et en bouquets de cèdres, qui

fournissent un bois excellent pour le chauffage.

Quant aux végétaux sauvages, qui poussaient

spontanément sur cette terre avare et pouvaient servir à

l’alimentation, ils étaient extrêmement rares. Mrs.

Joliffe, que la botanique « positive » intéressait fort,

n’avait rencontré que deux plantes dignes de figurer

dans sa cuisine.

L’une, racine bulbeuse, difficile à reconnaître,

puisque ses feuilles tombent précisément au moment où

elle entre dans la période de floraison, n’était autre que

le poireau-sauvage. Ce poireau fournissait une ample

récolte d’oignons, gros comme un œuf, qui furent

judicieusement employés en guise de légumes.

L’autre plante, connue dans tout le nord de

l’Amérique sous le nom de « thé du Labrador »,

poussait en grande abondance sur les bords du lagon,

entre les bouquets de saules et d’arbousiers, et elle

formait la nourriture favorite des lièvres polaires. Ce

thé, infusé dans l’eau bouillante et additionné de

quelques gouttes de brandy ou de gin, composait une

excellente boisson, et cette plante mise en conserve,

permit d’économiser la provision de thé chinois apporté

du fort Reliance.

Mais, pour obvier à la pénurie des végétaux

alimentaires, Jasper Hobson s’était muni d’une certaine

quantité de graines qu’il comptait semer, quand le

moment en serait venu. C’étaient principalement des

graines d’oseille et de cochlearias, dont les propriétés

antiscorbutiques sont très appréciées sous ces latitudes.

On pouvait espérer qu’en choisissant un terrain abrité

contre les brises aiguës qui brûlent toute végétation

comme une flamme, ces graines réussiraient pour la

saison prochaine.

Au surplus, la pharmacie du nouveau fort n’était pas

dépourvue d’antiscorbutiques. La Compagnie avait

fourni quelques caisses de citrons et de « lime-juice »,

précieuse substance dont aucune expédition polaire ne

saurait se passer. Mais il importait d’économiser cette

réserve comme bien d’autres car une série de mauvais

temps pouvait compromettre les communications entre

le fort Espérance et les factoreries du Sud.

XV



À quinze milles du cap Bathurst



Les premiers jours de septembre étaient arrivés.

Dans trois semaines, même en admettant les chances les

plus favorables, la mauvaise saison allait

nécessairement interrompre les travaux. Il fallait donc

se hâter. Très heureusement, les nouvelles constructions

avaient été rapidement conduites. Maître Mac Nap et

ses hommes faisaient des prodiges d’activité. La « dog-

house » n’attendit bientôt plus qu’un dernier coup de

marteau, et la palissade se dressait presque en entier

déjà sur le périmètre assigné au fort. On s’occupa alors

d’établir la poterne qui devait donner accès dans la cour

intérieure. Cette enceinte, faite de gros pieux pointus,

hauts de quinze pieds, formait une sorte de demi-lune

ou de cavalier sur sa partie antérieure. Mais afin de

compléter le système de fortification, il fallait

couronner le sommet du cap Bathurst qui commandait

la position. On le voit, le lieutenant Jasper Hobson

admettait le système de l’enceinte continue et des forts

détachés : grand progrès dans l’art des Vauban et des

Cormontaigne. Mais, en attendant le couronnement du

cap, la palissade suffisait à mettre les nouvelles

constructions à l’abri « d’un coup de patte », sinon d’un

coup de main.

Le 4 septembre, Jasper Hobson décida que ce jour

serait employé à chasser les amphibies du littoral. Il

s’agissait, en effet, de s’approvisionner à la fois en

combustible et en luminaire, avant que la mauvaise

saison ne fût arrivée.

Le campement des phoques était éloigné d’une

quinzaine de milles. Jasper Hobson proposa à Mrs.

Paulina Barnett de suivre l’expédition. La voyageuse

accepta. Non pas que le massacre projeté fût très

attrayant par lui-même, mais voir le pays, observer les

environs du cap Bathurst, et précisément cette partie du

littoral que bordaient de hautes falaises, il y avait de

quoi tenter sa curiosité.

Le lieutenant Hobson désigna pour l’accompagner

le sergent Long et les soldats Petersen, Hope et Kellet.

On partit à huit heures du matin. Deux traîneaux,

attelés chacun de six chiens, suivaient la petite troupe,

afin de rapporter au fort le corps des amphibies.

Ces traîneaux étant vides, le lieutenant, Mrs. Paulina

Barnett et leurs compagnons y prirent place. Le temps

était beau, mais les basses brumes de l’horizon

tamisaient les rayons du soleil, dont le disque jaunâtre,

à cette époque de l’année, disparaissait déjà pendant

quelques heures de la nuit.

Cette partie du littoral, dans l’ouest du cap Bathurst,

présentait une surface absolument plane, qui s’élevait à

peine de quelques mètres au-dessus du niveau de

l’océan Polaire. Or cette disposition du sol attira

l’attention du lieutenant Hobson, et voici pourquoi.

Les marées sont assez fortes dans les mers arctiques,

ou, du moins, elles passent pour telles. Bien des

navigateurs qui les ont observées, Parry, Franklin, les

deux Ross, Mac Clure, Mac Clintock, ont vu la mer, à

l’époque des syzygies, monter de vingt à vingt-cinq

pieds au-dessus du niveau moyen. Si cette observation

était juste, – et il n’existait aucune raison de mettre en

doute la véracité des observateurs, – le lieutenant

Hobson devait forcément se demander comment il se

faisait que l’Océan, gonflé sous l’action de la lune,

n’envahît pas ce littoral peu élevé au-dessus du niveau

de la mer, puisque aucun obstacle, ni dune, ni

extumescence quelconque du sol, ne s’opposait à la

propagation des eaux ; comment il se faisait que ce

phénomène des marées n’entraînât pas la submersion

complète du territoire jusqu’aux limites les plus

reculées de l’horizon, et ne provoquât pas la confusion

des eaux du lac et de l’océan Glacial ? Or il était

évident que cette submersion ne se produisait pas, et ne

s’était jamais produite.

Jasper Hobson ne put donc s’empêcher de faire cette

remarque, ce qui amena sa compagne à lui répondre

que, sans doute, quoi qu’on en eût dit, les marées

étaient insensibles dans l’océan Glacial arctique.

« Mais au contraire, madame, répondit Jasper

Hobson, tous les rapports des navigateurs s’accordent

sur ce point, que le flux et le reflux sont très prononcés

dans les mers polaires, et il n’est pas admissible que

leur observation soit fausse.

– Alors, monsieur Hobson, reprit Mrs. Paulina

Barnett, veuillez m’expliquer pourquoi les flots de

l’Océan ne couvrent point ce pays, qui ne s’élève pas à

dix pieds au-dessus du niveau de la basse mer ?

– Eh, madame ! répondit Jasper Hobson, voilà

précisément mon embarras, je ne sais comment

expliquer ce fait. Depuis un mois que nous sommes sur

ce littoral, j’ai constaté et à plusieurs reprises que le

niveau de la mer s’élevait d’un pied à peine en temps

ordinaire, et j’affirmerais presque que dans quinze

jours, au 22 septembre, en plein équinoxe, c’est-à-dire

au moment même où le phénomène atteindra son

maximum, le déplacement des eaux ne dépassera pas un

pied et demi sur les rivages du cap Bathurst. Du reste,

nous le verrons bien.

– Mais enfin, l’explication, monsieur Hobson,

l’explication de ce fait, car tout s’explique en ce

monde ?

– Eh bien, madame, répondit le lieutenant, de deux

choses l’une : ou les navigateurs ont mal observé, ce

que je ne puis admettre quand il s’agit de personnages

tels que Franklin, Parry, Ross et autres, – ou bien, les

marées sont nulles spécialement sur ce point du littoral

américain, et peut-être pour les mêmes raisons qui les

rendent insensibles dans certaines mers resserrées, la

Méditerranée entre autres, où le rapprochement des

continents riverains et l’étroitesse des pertuis ne

donnent pas un accès suffisant aux eaux de

l’Atlantique.

– Admettons cette dernière hypothèse, monsieur

Jasper, répondit Mrs. Paulina Barnett.

– Il le faut bien, répondit le lieutenant en secouant la

tête, et pourtant elle ne me satisfait pas, et je sens là

quelque singularité naturelle dont je ne puis me rendre

compte. »

À neuf heures, les deux traîneaux, après avoir suivi

un rivage constamment plat et sablonneux, étaient

arrivés à la baie ordinairement fréquentée par les

phoques. On laissa les attelages en arrière, afin de ne

point effrayer ces animaux, qu’il importait de

surprendre sur le rivage.

Combien cette partie du territoire différait de celle

qui confinait au cap Bathurst !

Au point où les chasseurs s’étaient arrêtés, le

littoral, capricieusement échancré et rongé sur sa lisière,

bizarrement convulsionné sur toute son étendue,

trahissait de la façon la plus évidente une origine

plutonienne, bien distincte, en effet, des formations

sédimentaires qui caractérisaient les environs du cap.

Le feu des époques géologiques, et non l’eau, avait

évidemment produit ces terrains. La pierre, qui

manquait au cap Bathurst, – particularité, pour le dire

en passant, non moins inexplicable que l’absence de

marées, – reparaissait ici sous forme de blocs

erratiques, de roches profondément encastrées dans le

sol. De tous côtés, sur un sable noirâtre, au milieu de

laves vésiculaires, s’éparpillaient des cailloux

appartenant à ces silicates alumineux compris sous le

nom collectif de feldspath, et dont la présence

démontrait irréfutablement que ce littoral n’était qu’un

terrain de cristallisation. À sa surface scintillaient

d’innombrables labradorites, galets variés, aux reflets

vifs et changeants, bleus, rouges, verts, puis, çà et là,

des pierres ponces et des obsidiennes. En arrière

s’étageaient de hautes falaises, qui s’élevaient de deux

cents pieds au-dessus du niveau de la mer.

Jasper Hobson résolut de gravir ces falaises jusqu’à

leur sommet, afin d’examiner toute la partie orientale

du pays. Il avait le temps, car l’heure de la chasse aux

phoques n’était pas encore venue. On voyait seulement

quelques couples de ces amphibies qui prenaient leurs

ébats sur le rivage, et il convenait d’attendre qu’ils se

fussent réunis en plus grand nombre, afin de les

surprendre pendant leur sieste, ou plutôt pendant ce

sommeil que le soleil de midi provoque chez les

mammifères marins. Le lieutenant Hobson reconnut,

d’ailleurs, que ces amphibies n’étaient point des

phoques proprement dits, ainsi que ses gens le lui

avaient annoncé. Ces mammifères appartenaient bien

au groupe des pinnipèdes, mais c’étaient des chevaux

marins et des vaches marines, qui forment dans la

nomenclature zoologique le genre des morses, et sont

reconnaissables à leurs canines supérieures, longues

défenses dirigées de haut en bas.

Les chasseurs, tournant alors la petite baie que

semblaient affectionner ces animaux, et à laquelle ils

donnèrent le nom de Baie des Morses, s’élevèrent sur la

falaise du littoral. Petersen, Hope et Kellet demeurèrent

sur un petit promontoire, afin de surveiller les

amphibies, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Jasper

Hobson et le sergent gagnaient le sommet de la falaise

de manière à dominer de cent cinquante à deux cents

pieds le pays environnant. Ils ne devaient point perdre

de vue leurs trois compagnons, chargés de les prévenir

par un signal dès que la réunion des morses serait

suffisamment nombreuse.

En un quart d’heure, le lieutenant, sa compagne et le

sergent eurent atteint le plus haut sommet. De ce point

ils purent aisément observer tout le territoire qui se

développait sous leurs yeux.

À leurs pieds s’étendait la mer immense que fermait

au nord l’horizon du ciel. Nulle terre en vue, nulle

banquise, nul iceberg. L’Océan était libre de glaces

même au delà des limites du regard, et, probablement,

sous ce parallèle, cette portion de la mer Glaciale restait

ainsi navigable jusqu’au détroit de Behring. Pendant la

saison d’été, les navires de la Compagnie pourraient

donc facilement atterrir au cap Bathurst par la voie du

nord-ouest.

En se retournant vers l’ouest, Jasper Hobson

découvrit une contrée toute nouvelle, et il eut alors

l’explication de ces débris volcaniques dont le littoral

était véritablement encombré.

À une dizaine de milles s’étageaient des collines

ignivomes, à cône tronqué, qu’on ne pouvait apercevoir

du cap Bathurst, parce qu’elles étaient cachées par la

falaise. Elles se profilaient assez confusément sur le

ciel, comme si une main tremblante en eût tracé la ligne

terminale. Jasper Hobson, après les avoir observées

avec attention, les montra de la main au sergent et à

Mrs. Paulina Barnett, puis, sans rien dire, il porta ses

regards vers le côté opposé.

Dans l’est, c’était cette longue lisière de rivage, sans

une irrégularité, sans un mouvement de terrain, qui se

prolongeait jusqu’au cap Bathurst. Des observateurs

munis d’une bonne lorgnette auraient pu reconnaître le

fort Espérance, et même la petite fumée bleuâtre qui, à

cette heure, devait s’échapper des fourneaux de Mrs.

Joliffe.

En arrière, le territoire offrait deux aspects bien

tranchés. Dans l’est et au sud, une vaste plaine confinait

au cap sur une étendue de plusieurs centaines de milles

carrés. Au contraire, en arrière-plan des falaises, depuis

la baie des Morses jusqu’aux montagnes volcaniques, le

pays, effroyablement convulsionné, indiquait

clairement qu’il devait son origine à un soulèvement

éruptif.

Le lieutenant observait ce contraste si marqué entre

ces deux parties du territoire. Et, il faut l’avouer, cela

lui semblait presque « étrange ».

« Pensez-vous, monsieur Hobson, demanda alors le

sergent Long, que ces montagnes qui ferment l’horizon

à l’ouest soient des volcans ?

– Sans aucun doute, sergent, répondit Jasper

Hobson. Ce sont elles qui ont lancé jusqu’ici ces pierres

ponces, ces obsidiennes, ces innombrables labradorites,

et nous n’aurions pas trois milles à faire pour fouler du

pied des laves et des cendres.

– Et croyez-vous, mon lieutenant, que ces volcans

soient encore en activité ? demanda le sergent.

– À cela, je ne puis vous répondre.

– Cependant nous n’apercevons en ce moment

aucune fumée à leur sommet.

– Ce n’est pas une raison, sergent Long. Est-ce que

vous avez toujours la pipe à la bouche ?

– Non, monsieur Hobson.

– Eh bien, Long, c’est exactement la même chose

pour les volcans. Ils ne fument pas toujours.

– Je vous comprends, monsieur Hobson, répondit le

sergent Long, mais ce que je comprends moins, en

vérité, c’est qu’il existe des volcans sur les continents

polaires.

– Ils n’y sont pas très nombreux, dit Mrs. Paulina

Barnett.

– Non, madame, répondit le lieutenant, mais on en

compte, cependant, un certain nombre : à l’île de Jean-

Mayen, aux îles Aléoutiennes, dans le Kamtchatka,

dans l’Amérique russe, en Islande ; puis dans le sud, à

la Terre de Feu, sur les contrées australes. Ces volcans

ne sont que les cheminées de cette vaste usine centrale

où s’élaborent les produits chimiques du globe, et je

pense que le Créateur de toutes choses a percé ces

cheminées partout où elles étaient nécessaires.

– Sans doute, monsieur Hobson, répondit le sergent,

mais au pôle, sous ces climats glacés !...

– Et qu’importe, sergent, qu’importe que ce soit au

pôle ou à l’équateur ! Je dirai même plus, les soupiraux

doivent être plus nombreux aux environs des pôles

qu’en aucun autre point du globe.

– Et pourquoi, monsieur Hobson ? demanda le

sergent, qui paraissait fort surpris de cette affirmation.

– Parce que si ces soupapes se sont ouvertes sous la

pression des gaz intérieurs, c’est précisément aux

endroits où la croûte terrestre était moins épaisse. Or,

par suite de l’aplatissement de la terre aux pôles, il

semble naturel que... – Mais j’aperçois un signal de

Kellet, dit le lieutenant, interrompant son

argumentation. Voulez-vous nous accompagner,

madame ?

– Je vous attendrai ici, monsieur Hobson, répondit la

voyageuse. Ce massacre de morses n’a vraiment rien

qui m’attire !

– C’est entendu, madame, répondit Jasper Hobson,

et si vous voulez nous rejoindre dans une heure, nous

reprendrons ensemble le chemin du fort. »

Mrs. Paulina Barnett resta donc sur le sommet de la

falaise, contemplant le panorama si varié qui se

déroulait sous ses yeux.

Un quart d’heure après, Jasper Hobson et le sergent

Long arrivaient sur le rivage.

Les morses étaient alors en grand nombre. On

pouvait en compter une centaine. Quelques-uns

rampaient sur le sable au moyen de leurs pieds courts et

palmés. Mais, pour la plupart, groupés par famille, ils

dormaient. Un ou deux, des plus grands, mâles longs de

trois mètres, à pelage peu fourni, de couleur roussâtre,

semblaient veiller comme des sentinelles sur le reste du

troupeau.

Les chasseurs durent s’avancer avec une extrême

prudence, en profitant de l’abri des rochers et des

mouvements de terrain, de manière à cerner quelques

groupes de morses et à leur couper la retraite vers la

mer. Sur terre, en effet, ces animaux sont lourds, peu

mobiles, gauches. Ils ne marchent que par petits sauts,

ou en produisant avec leur échine un certain

mouvement de reptation. Mais dans l’eau, leur véritable

élément, ils redeviennent des poissons agiles, des

nageurs redoutables, qui souvent mettent en péril les

chaloupes qui les poursuivent.

Cependant les grands mâles se défiaient. Ils

sentaient un danger prochain. Leur tête se redressait.

Leurs yeux se portaient de tous côtés. Mais, avant qu’ils

eussent eu le temps de donner le signal d’alarme, Jasper

Hobson et Kellet, s’élançant d’une part, le sergent,

Petersen et Hope se précipitant de l’autre, frappèrent

cinq morses de leurs balles, puis ils les achevèrent à

coups de pique, pendant que le reste du troupeau se

précipitait à la mer.

La victoire avait été facile. Les cinq amphibies

étaient de grande taille. L’ivoire de leurs défenses,

quoique un peu grenu, paraissait être de première

qualité ; mais, ce que le lieutenant Hobson appréciait

davantage, leur corps gros et gras promettait de fournir

une huile abondante. On se hâta de les placer sur les

traîneaux, et les attelages de chiens en eurent leur

charge suffisante.

Il était une heure alors. En ce moment, Mrs. Paulina

Barnett rejoignit ses compagnons, et tous reprirent, en

côtoyant le littoral, la route du fort Espérance.

Il va sans dire que ce retour se fit à pied, puisque les

traîneaux étaient à pleine charge. Ce n’était qu’une

dizaine de milles à franchir, mais en ligne droite. Or

« rien n’est plus long qu’un chemin qui ne fait pas de

coudes », dit le proverbe anglais, et ce proverbe a

raison.

Aussi, pour tromper les ennuis de la route, les

chasseurs causèrent-ils de choses et d’autres. Mrs.

Paulina Barnett se mêlait fréquemment à leur

conversation, et s’instruisait ainsi en profitant des

connaissances spéciales à ces braves gens. Mais, en

somme, on n’allait pas vite. C’était un lourd fardeau

pour les attelages que ces masses charnues, et les

traîneaux glissaient mal. Sur une couche de neige bien

durcie, les chiens auraient franchi en moins de deux

heures la distance qui séparait la baie des Morses du

fort Espérance.

Plusieurs fois, le lieutenant Hobson dut faire halte

pour donner quelques instants de repos à ses chiens, qui

étaient à bout de forces.

Ce qui amena le sergent Long à dire :

« Ces morses, dans notre intérêt, auraient bien dû

établir plus près du fort leur campement habituel.

– Ils n’y auraient point trouvé d’emplacement

favorable, répondit le lieutenant en secouant la tête.

– Pourquoi donc, monsieur Hobson ? demanda Mrs.

Paulina Barnett, assez surprise de cette réponse.

– Parce que ces amphibies ne fréquentent que les

rivages à pente douce, sur lesquels ils peuvent ramper

en sortant de la mer.

– Mais le littoral du cap ?...

– Le littoral du cap, répondit Jasper Hobson, est

accore comme un mur de courtine. Son rivage ne

présente aucune déclivité. Il semble qu’il ait été coupé à

pic. C’est encore là, madame, une inexplicable

singularité de ce territoire, et quand nos pêcheurs

voudront pêcher sur ses bords, leurs lignes ne devront

pas avoir moins de trois cents brasses de fond !

Pourquoi cette disposition ? Je l’ignore, mais je suis

porté à croire qu’il y a bien des siècles, une rupture

violente, due à quelque action volcanique, aura séparé

du littoral une portion du continent, maintenant

engloutie dans la mer Glaciale ! »

XVI



Deux coups de feu



La première moitié du mois de septembre s’était

écoulée. Si le fort Espérance eût été situé au pôle

même, c’est-à-dire vingt degrés plus haut en latitude, le

21 du présent mois, la nuit polaire l’aurait déjà

enveloppé de ténèbres. Mais sur ce soixante-dixième

parallèle, le soleil allait se traîner circulairement au-

dessus de l’horizon pendant plus d’un mois encore.

Déjà, pourtant, la température se refroidissait

sensiblement. Pendant la nuit, le thermomètre tombait à

trente et un degrés Fahrenheit (1° centigr. au-dessous de

zéro). De jeunes glaces se formaient çà et là, que les

derniers rayons solaires dissolvaient pendant le jour.

Quelques bourrasques de neige passaient au milieu des

rafales de pluie et du vent. La mauvaise saison était

évidemment prochaine.

Mais les habitants de la factorerie pouvaient

l’attendre sans crainte. Les approvisionnements

actuellement emmagasinés devaient suffire et au delà.

La réserve de venaison sèche s’était accrue. Une

vingtaine d’autres morses avaient été tués. Mac Nap

avait eu le temps de construire une étable bien close,

destinée aux rennes domestiques, et en arrière de la

maison, un vaste hangar qui renfermait le combustible.

L’hiver, c’est-à-dire la nuit, la neige, la glace, le froid,

pouvait venir. On était prêt à le recevoir.

Mais après avoir pourvu aux besoins futurs des

habitants du fort, Jasper Hobson songea aux intérêts de

la Compagnie. Le moment arrivait où les animaux,

revêtant la fourrure hivernale, devenaient une proie

précieuse. L’époque était favorable pour les abattre à

coups de fusil, en attendant que la terre, uniformément

couverte de neige, permît de leur tendre des trappes.

Jasper Hobson organisa donc les chasses. Sous cette

haute latitude, on ne pouvait compter sur le concours

des Indiens, qui sont habituellement les fournisseurs des

factoreries, car ces indigènes fréquentent des territoires

plus méridionaux. Le lieutenant Hobson, Marbre,

Sabine et deux ou trois de leurs compagnons durent

donc chasser pour le compte de la Compagnie, et, on le

pense, ils ne manquèrent pas de besogne.

Une tribu de castors avait été signalée sur un

affluent de la petite rivière, à six milles environ dans le

sud du fort. Ce fut là que Jasper Hobson dirigea sa

première expédition. Autrefois le duvet de castor valait

jusqu’à quatre cents francs le kilogramme, au temps où

la chapellerie l’employait communément ; mais, si

l’utilisation de ce duvet a diminué, cependant les peaux,

sur les marchés de fourrures, conservent encore un prix

élevé dans une certaine proportion, parce que cette race

de rongeurs, impitoyablement traquée, tend à

disparaître.

Les chasseurs se rendirent sur la rivière, à l’endroit

indiqué. Là, le lieutenant fit admirer à Mrs. Paulina

Barnett les ingénieuses dispositions prises par ces

animaux pour aménager convenablement leur cité sous-

marine. Il y avait une centaine de castors qui occupaient

par couple des terriers creusés dans le voisinage de

l’affluent. Mais déjà ils avaient commencé la

construction de leur village d’hiver, et ils y travaillaient

assidûment.

En travers de ce ruisseau aux eaux rapides et assez

profondes pour ne point geler dans leurs couches

inférieures, même pendant les hivers les plus rigoureux,

les castors avaient construit une digue, un peu arquée en

amont ; cette digue était un solide assemblage de pieux

plantés verticalement, entrelacés de branches flexibles

et d’arbres ébranchés, qui s’y appuyaient

transversalement ; le tout était lié, maçonné, cimenté

avec de la terre argileuse, que les pieds du rongeur

avaient gâchée d’abord ; puis, sa queue aidant, – une

queue large et presque ovale, aplatie horizontalement et

recouverte de poils écailleux, – cette argile, disposée en

pelote, avait uniformément revêtu toute la charpente de

la digue.

« Cette digue, madame, dit Jasper Hobson, a eu pour

but de donner à la rivière un niveau constant, et elle a

permis aux ingénieurs de la tribu d’établir en amont ces

cabanes de forme ronde dont vous apercevez le

sommet. Ce sont de solides constructions que ces

huttes ; leurs parois de bois et d’argile mesurent deux

pieds d’épaisseur, et elles n’offrent d’accès à l’intérieur

que par une étroite porte située sous l’eau, ce qui oblige

chaque habitant à plonger, quand il veut sortir de chez

lui ou y rentrer, mais ce qui assure, par là même, la

sécurité de la famille. Si vous démolissiez une de ces

huttes, vous la trouveriez composée de deux étages : un

étage inférieur qui sert de magasin et dans lequel sont

entassées les provisions d’hiver, telles que branches,

écorces, racines, et un étage supérieur, que l’eau

n’atteint pas, et dans lequel le propriétaire vit avec sa

petite maisonnée.

– Mais je n’aperçois aucun de ces industrieux

animaux, dit Mrs. Paulina Barnett. Est-ce que la

construction du village serait déjà abandonnée ?

– Non, madame, reprit le lieutenant Hobson, mais en

ce moment les ouvriers se reposent et dorment, car ces

animaux ne travaillent que la nuit, et c’est dans leurs

terriers que nous allons les surprendre ! »

Et, en effet, la capture de ces rongeurs ne présenta

aucune difficulté. Une centaine furent saisis dans

l’espace d’une heure, et parmi eux on en comptait

quelques-uns d’une grande valeur commerciale, attendu

que leur fourrure était absolument noire. Les autres

présentaient un pelage soyeux, long, luisant, mais d’une

nuance rouge mêlée de marron, et sous ce pelage un

duvet fin, serré et gris d’argent. Les chasseurs revinrent

au fort très satisfaits du résultat de leur chasse. Les

peaux de castor furent emmagasinées et enregistrées

sous la dénomination de « parchemins » ou de jeunes

castors, suivant leur prix.

Pendant tout le mois de septembre, et jusqu’à la mi-

octobre, à peu près, ces expéditions se poursuivirent et

produisirent des résultats favorables.

Des blaireaux furent pris, mais en petite quantité ;

on les recherchait pour leur peau, qui sert à la garniture

des colliers de chevaux de trait, et pour leurs poils dont

on fait des brosses et des pinceaux. Ces carnivores, – ce

ne sont véritablement que de petits ours, –

appartenaient à l’espèce des blaireaux-carcajous qui

sont particuliers à l’Amérique du Nord.

D’autres échantillons de la tribu des rongeurs, et

presque aussi industrieux que le castor, comptèrent pour

un très haut chiffre dans les magasins de la factorerie.

C’étaient des rats musqués, longs de plus d’un pied,

queue déduite, et dont la fourrure est assez estimée. On

les prit au terrier, et sans peine, car ils pullulaient avec

cette abondance spéciale à leur espèce.

Quelques animaux de la famille des félins, les lynx,

exigèrent l’emploi des armes à feu. Ces animaux

souples, agiles, à pelage roux clair et tacheté de

mouchetures noirâtres, redoutables même aux rennes,

ne sont à vrai dire que des loups-cerviers qui se

défendent bravement. Mais ni Marbre ni Sabine n’en

étaient à leurs premiers lynx, et ils tuèrent une

soixantaine de ces animaux.

Quelques wolverènes, assez beaux de fourrure,

furent abattus aussi dans les mêmes conditions.

Les hermines se montrèrent rarement. Ces animaux,

qui font partie de la tribu des martres, comme les

putois, ne portaient pas leur belle robe d’hiver, qui est

entièrement blanche, sauf un point noir au bout de la

queue. Leur pelage était encore roux en dessus, et d’un

gris jaunâtre en dessous. Jasper Hobson avait donc

recommandé à ses compagnons de les épargner

momentanément. Il fallait attendre et les laisser

« mûrir », pour employer l’expression du chasseur

Sabine, c’est-à-dire blanchir sous la froidure de l’hiver.

Quant aux putois, dont la chasse est fort désagréable à

cause de l’odeur fétide que ces animaux répandent et

qui leur a valu le nom qu’ils portent, on en prit un assez

grand nombre, soit en les traquant dans les trous d’arbre

qui leur servent de terriers, soit en les abattant à coups

de fusil, quand ils se glissaient entre les branches.

Les martres proprement dites furent l’objet d’une

chasse toute spéciale. On sait combien la peau de ces

carnivores est estimée, quoique à un degré inférieur à la

zibeline, dont la riche fourrure est noirâtre en hiver ;

mais cette zibeline ne fréquente que les régions

septentrionales de l’Europe et de l’Asie jusqu’au

Kamtchatka, et ce sont les Sibériens qui lui font la

chasse la plus active. Néanmoins, sur le littoral

américain de la mer arctique se rencontraient d’autres

martres, dont les peaux ont encore une très grande

valeur, telles que le vison et le pékan, autrement dits

« martres du Canada ».

Ces martres et ces visons, pendant le mois de

septembre, ne fournirent à la factorerie qu’un petit

nombre de fourrures. Ce sont des animaux très vifs, très

agiles, au corps long et souple, qui leur a valu la

dénomination de « vermiformes ». Et, en effet, ils

peuvent s’allonger comme un ver, et conséquemment se

faufiler par les plus étroites ouvertures. On comprend

donc qu’ils puissent échapper aisément aux poursuites

des chasseurs. Aussi, pendant la saison d’hiver, les

prend-on plus facilement au moyen de trappes. Marbre

et Sabine n’attendaient que le moment favorable de se

transformer en trappeurs, et ils comprenaient bien qu’au

retour du printemps, ni les visons ni les martres ne

manqueraient dans les magasins de la Compagnie.

Pour achever l’énumération des pelleteries dont le

fort Espérance s’enrichit pendant ces expéditions, il

convient de parler des renards bleus et des renards

argentés, qui sont considérés sur les marchés de Russie

et d’Angleterre comme les plus précieux des animaux à

fourrure.

Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu

zoologiquement sous le nom « d’isatis ». Ce joli animal

est noir de museau, cendré ou blond foncé de poil, et

nullement bleu, comme on pourrait le croire ; son

pelage très long, très épais, très moelleux, est admirable

et possède toutes les qualités qui constituent la beauté

d’une fourrure : douceur, solidité, longueur du poil,

épaisseur et couleur. Le renard bleu est

incontestablement le roi des animaux à fourrure. Aussi

sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre peau, et

un manteau appartenant à l’empereur de Russie, fait

tout entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui

sont les plus belles, fut-il estimé, à l’exposition de

Londres, en 1851, trois mille quatre cents livres

sterling.4

Quelques-uns de ces renards avaient paru aux

environs du cap Bathurst, mais les chasseurs n’avaient

pu s’en emparer, car ces carnivores sont rusés, agiles,

difficiles à prendre, mais on réussit à tuer une douzaine

de renards argentés dont le pelage, d’un noir

magnifique, est pointillé de blanc. Quoique la peau de

ces derniers ne vaille pas celle des renards bleus, c’est

encore une riche dépouille, qui trouve un haut prix sur

les marchés de l’Angleterre et de la Russie.

L’un de ces renards argentés était un animal

superbe, dont la taille surpassait un peu celle du renard

commun. Il avait les oreilles, les épaules, la queue d’un

noir de fumée, mais la fine extrémité de son appendice

caudal et le haut de ses sourcils étaient blancs.

Les circonstances particulières dans lesquelles ce

renard fut tué méritent d’être rapportées avec détail, car

elles justifièrent certaines appréhensions du lieutenant

Hobson, ainsi que certaines précautions défensives qu’il

avait cru devoir prendre.

Le 24 septembre, dans la matinée, deux traîneaux

avaient amené Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, le

sergent Long, Marbre et Sabine à la baie des Morses.



4

85,000 francs.

Des traces de renards avaient été reconnues, la veille,

par quelques hommes du détachement, au milieu de

roches entre lesquelles poussaient de maigres

arbrisseaux, et certains indices indiscutables avaient

trahi leur passage. Les chasseurs, mis en appétit,

s’occupèrent de retrouver une piste qui leur promettait

une dépouille de haut prix, et, en effet, les recherches

ne furent point vaines. Deux heures après leur arrivée,

un assez beau renard argenté gisait sans vie sur le sol.

Deux ou trois autres de ces carnivores furent encore

entrevus. Les chasseurs se divisèrent alors. Tandis que

Marbre et Sabine se lançaient sur les traces d’un renard,

le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent

Long essayaient de couper la retraite à un autre bel

animal qui cherchait à se dissimuler derrière les roches.

Il fallut naturellement ruser avec ce renard, qui, se

laissant à peine voir, n’exposait aucune partie de son

corps au choc d’une balle.

Pendant une demi-heure, cette poursuite continua

sans amener de résultat. Cependant l’animal était cerné

sur trois côtés, et la mer lui fermait le quatrième. Il

comprit bientôt le désavantage de sa situation, et il

résolut d’en sortir par un bond prodigieux, qui ne

laissait d’autre chance au chasseur que de le tirer au

vol.

Il s’élança donc, franchissant une roche ; mais

Jasper Hobson le guettait, et au moment où l’animal

passait comme une ombre, il le salua d’une balle.

Au même instant, un autre coup de feu éclatait, et le

renard, mortellement frappé, tombait à terre.

« Hurrah ! hurrah ! s’écria Jasper Hobson. Il est à

moi !

– Et à moi ! » répondit un étranger, qui posa le pied

sur le renard à l’instant où le lieutenant y portait la

main.

Jasper Hobson, stupéfait, recula. Il avait cru que la

seconde balle était partie du fusil du sergent, et il se

trouvait en présence d’un chasseur inconnu, dont le

fusil fumait encore.

Les deux rivaux se regardèrent.

Mrs. Paulina Barnett et son compagnon arrivaient

alors et étaient bientôt rejoints par Marbre et Sabine,

tandis qu’une douzaine d’hommes, tournant la falaise,

s’approchaient de l’étranger, qui s’inclina poliment

devant la voyageuse.

C’était un homme de haute taille, offrant le type

parfait de ces « voyageurs canadiens » dont Jasper

Hobson redoutait si particulièrement la concurrence. Ce

chasseur portait encore ce costume traditionnel dont le

romancier américain Washington Irving a fait

exactement la description : couverture disposée en

forme de capote, chemise de coton à raies, larges

culottes de drap, guêtres de cuir, mocassins de peau de

daim, ceinture de laine bigarrée supportant le couteau,

le sac à tabac, la pipe et quelques ustensiles de

campement, en un mot, un habillement moitié civilisé,

moitié sauvage. Quatre de ses compagnons étaient vêtus

comme lui, mais moins élégamment. Les huit autres qui

lui servaient d’escorte étaient des Indiens Chippeways.

Jasper Hobson ne s’y méprit point. Il avait devant

lui un Français, ou tout au moins un descendant des

Français du Canada, et peut-être un agent des

compagnies américaines chargé de surveiller

l’établissement de la nouvelle factorerie.

« Ce renard m’appartient, monsieur, dit le lieutenant

Hobson, après quelques moments de silence, pendant

lequel son adversaire et lui s’étaient regardés dans le

blanc des yeux.

– Il vous appartient si vous l’avez tué, répondit

l’inconnu en bon anglais, mais avec un léger accent

étranger.

– Vous vous trompez, monsieur, répondit assez

vivement Jasper Hobson, cet animal m’appartient,

même au cas où votre balle l’aurait tué et non la

mienne ! »

Un sourire dédaigneux accueillit cette réponse,

grosse de toutes les prétentions que la Compagnie

s’attribuait sur les territoires de la baie d’Hudson, de

l’Atlantique au Pacifique.

« Ainsi, monsieur, reprit l’inconnu, en s’appuyant

avec grâce sur son fusil, vous regardez la Compagnie de

la baie d’Hudson comme étant maîtresse absolue de

tout ce domaine du nord de l’Amérique ?

– Sans aucun doute, répondit le lieutenant Hobson,

et si vous, monsieur, comme je le suppose, vous

appartenez à une association américaine...

– À la Compagnie des pelletiers de Saint-Louis, dit

le chasseur en s’inclinant.

– Je crois, continua le lieutenant, que vous seriez

fort empêché de montrer l’acte qui lui accorde un

privilège sur une partie quelconque de ce territoire.

– Actes ! privilèges ! fit dédaigneusement le

Canadien, ce sont là des mots de la vieille Europe qui

résonnent mal en Amérique.

– Aussi n’êtes-vous point en Amérique, mais sur le

sol même de l’Angleterre ! répondit Jasper Hobson

avec fierté.

– Monsieur le lieutenant, répondit le chasseur en

s’animant un peu, ce n’est point le moment d’engager

une discussion à ce sujet. Nous connaissons quelles

sont les prétentions de l’Angleterre en général et de la

Compagnie de la baie d’Hudson en particulier au sujet

des territoires de chasses ; mais je crois que, tôt ou tard,

les événements modifieront cet état de choses, et que

l’Amérique sera américaine depuis le détroit de

Magellan jusqu’au pôle Nord.

– Je ne le crois pas, monsieur, répondit sèchement

Jasper Hobson.

– Quoi qu’il en soit, monsieur, reprit le Canadien, je

vous proposerai de laisser de côté la question

internationale. Quelles que soient les prétentions de la

Compagnie, il est bien évident que dans les portions les

plus élevées du continent, et principalement sur le

littoral, le territoire appartient à qui l’occupe. Vous avez

fondé une factorerie au cap Bathurst, eh bien, nous ne

chasserons pas sur vos terres, et, de votre côté, vous

respecterez les nôtres, quand les pelletiers de Saint-

Louis auront créé quelque fort, en un autre point, sur les

limites septentrionales de l’Amérique. »

Le front du lieutenant se rida. Jasper Hobson savait

bien que, dans un avenir peu éloigné, la Compagnie de

la baie d’Hudson rencontrerait de redoutables rivaux

jusqu’au littoral, que ses prétentions à posséder tous les

territoires du North-Amérique ne seraient pas

respectées, et qu’un échange de coups de fusil se ferait

entre les concurrents. Mais il comprit aussi, lui, que ce

n’était point le moment de discuter une question de

privilèges, et il vit sans déplaisir que le chasseur, très

poli d’ailleurs, transportait le débat sur un autre terrain.

« Quant à l’affaire qui nous divise, dit le voyageur

canadien, elle est de médiocre importance, monsieur, et

je pense que nous devons la trancher en chasseurs.

Votre fusil et le mien ont un calibre différent, et nos

balles seront aisément reconnaissables. Que ce renard

appartienne donc à celui de nous deux qui l’aura

véritablement tué ! »

La proposition était juste. La question de propriété

touchant l’animal abattu pouvait être ainsi résolue avec

certitude.

Le cadavre du renard fut examiné. Il avait reçu les

deux balles des deux chasseurs, l’une au flanc, l’autre

au cœur. Cette dernière était la balle du Canadien.

« Cet animal est à vous, monsieur », dit Jasper

Hobson, dissimulant mal son dépit de voir cette

magnifique dépouille passer à des mains étrangères.

Le voyageur prit le renard, et, au moment où l’on

pouvait croire qu’il allait le charger sur son épaule et

l’emporter, s’avançant vers Mrs. Paulina Barnett :

« Les dames aiment les belles fourrures, lui dit-il.

Peut-être, si elles savaient au prix de quelles fatigues et

souvent de quels dangers on les obtient, peut-être en

seraient-elles moins friandes. Mais enfin elles les

aiment. Permettez-moi donc, madame, de vous offrir

celle-ci en souvenir de notre rencontre. »

Mrs. Paulina Barnett hésitait à accepter, mais le

chasseur canadien avait offert cette magnifique fourrure

avec tant de grâce et de si bon cœur, qu’un refus eût été

blessant pour lui.

La voyageuse accepta et remercia l’étranger.

Aussitôt celui-ci s’inclina devant Mrs. Paulina

Barnett ; puis il salua les Anglais, et, ses compagnons le

suivant, il disparut bientôt entre les roches du littoral.

Le lieutenant et les siens reprirent la route du fort

Espérance. Mais Jasper Hobson s’en alla tout pensif. La

situation du nouvel établissement fondé par ses soins

était maintenant connue d’une compagnie rivale, et

cette rencontre du voyageur canadien lui laissait

entrevoir de grosses difficultés pour l’avenir.

XVII



L’approche de l’hiver



On était au 21 septembre. Le soleil passait alors

dans l’équinoxe d’automne, c’est-à-dire que le jour et la

nuit avaient une durée égale pour le monde entier, et

qu’à partir de ce moment, les nuits allaient être plus

longues que les jours. Ces retours successifs de l’ombre

et de la lumière avaient été accueillis avec satisfaction

par les habitants du fort. Ils n’en dormaient que mieux

pendant les heures sombres. L’œil, en effet, se délasse

et se refait dans les ténèbres, surtout lorsque quelques

mois d’un soleil perpétuel l’ont obstinément fatigué.

Pendant l’équinoxe, on sait que les marées sont

ordinairement très fortes, car lorsque le soleil et la lune

se trouvent en conjonction, leur double influence

s’ajoute et accroît ainsi l’intensité du phénomène.

C’était donc le cas d’observer avec soin la marée qui

allait se produire sur le littoral du cap Bathurst. Jasper

Hobson, quelques jours avant, avait établi des points de

repère, une sorte de marégraphe, afin d’évaluer

exactement le déplacement vertical des eaux entre la

basse et la haute mer. Or, cette fois encore, il constata,

quoi qu’il en eût, et malgré tout ce qu’avaient pu

rapporter les observateurs, que l’influence solaire et

lunaire se faisait à peine sentir dans cette portion de la

mer Glaciale. La marée y était à peu près nulle, – ce qui

contredisait les rapports des navigateurs.

« Il y a là quelque chose qui n’est pas naturel ! » se

dit le lieutenant.

Et véritablement, il ne savait que penser ; mais

d’autres soins le réclamèrent, et il ne chercha pas plus

longtemps à s’expliquer cette particularité.

Le 29 septembre, l’état de l’atmosphère se modifia

sensiblement. Le thermomètre tomba à 41° Fahrenheit

(50 centig. au-dessus de zéro). Le ciel était couvert de

brumes qui ne tardèrent pas à se résoudre en pluie. La

mauvaise saison arrivait.

Mrs. Joliffe, avant que la neige couvrît le sol,

s’occupa de ses semailles. On pouvait espérer que les

graines vivaces d’oseille et de cochléarias, abritées sous

les couches neigeuses, résisteraient à l’âpreté du climat

et lèveraient au printemps. Un terrain de plusieurs

acres, caché derrière la falaise du cap, avait été préparé

d’avance, et il fut ensemencé pendant les derniers jours

de septembre.

Jasper Hobson ne voulut pas attendre l’arrivée des

grands froids pour faire revêtir à ses compagnons leurs

habits d’hiver. Aussi, tous ne tardèrent-ils pas à être

convenablement vêtus, portant de la laine sur tout le

corps, des capotes de peau de daim, des pantalons de

cuir de phoque, des bonnets de fourrure et des bottes

imperméables. On peut dire que l’on fit également la

toilette des chambres. Les murs de bois furent tapissés

de pelleteries, afin d’empêcher, par certains

abaissements de la température, les couches de glace de

se former à leur surface. Maître Raë établit, vers ce

temps-là, les condensateurs destinés à recueillir la

vapeur d’eau suspendue dans l’air, et qui durent être

vidés deux fois par semaine. Quant au feu du poêle, il

fut réglé suivant les variations de la température

extérieure, de manière à maintenir le thermomètre des

chambres à 50° Fahrenheit (100 centig. au-dessus de

zéro). D’ailleurs, la maison allait être bientôt recouverte

d’une épaisse couche de neige, qui empêcherait toute

déperdition de la chaleur interne. Par ces divers

moyens, on espérait combattre victorieusement ces

deux redoutables ennemis des hiverneurs, le froid et

l’humidité.

Le 2 octobre, la colonne thermométrique s’étant

encore abaissée, les premières neiges envahirent tout le

territoire du cap Bathurst. La brise était molle, et ne

forma point un de ces tourbillons si communs dans les

régions polaires, auxquels les Anglais ont donné le nom

de « drifts ». Un vaste tapis blanc, uniformément

disposé, confondit bientôt dans une même blancheur le

cap, l’enceinte du fort et la longue lisière du littoral.

Seules, les eaux du lac et de la mer, qui n’étaient pas

encore prises, contrastèrent par leur teinte grisâtre, terne

et sale. Cependant, à l’horizon du nord, on apercevait

les premiers icebergs qui se profilaient sur le ciel

brumeux. Ce n’était pas encore la banquise, mais la

nature amassait les matériaux que le froid allait bientôt

cimenter pour former cette impénétrable barrière.

D’ailleurs, « la jeune glace » ne tarda pas à solidifier

les surfaces liquides de la mer et du lac. Le lagon se prit

le premier. De larges taches d’un blanc gris apparurent

çà et là, indice d’une gelée prochaine que favorisait le

calme de l’atmosphère. Et en effet, le thermomètre

s’étant maintenu pendant une nuit à 15° Fahrenheit au-

dessus de zéro (90 centig. au-dessous de glace), le lac

présenta le lendemain une surface unie qui eût satisfait

les plus difficiles patineurs de la Serpentine5. Puis, à

l’horizon, le ciel revêtit une couleur particulière que les

baleiniers désignent sous le nom de « blink », qui était

produite par la réverbération des champs de glace. La

mer gela bientôt sur un espace immense, un vaste



5

Petite rivière de Hyde-Park, à Londres.

icefield se forma peu à peu par l’agrégation des glaçons

épars et se souda au littoral. Mais cet icefield

océanique, ce n’était plus le miroir uni du lac.

L’agitation des flots avait altéré sa pureté. Çà et là

ondulaient de longues pièces solidifiées, imparfaitement

réunies par leurs bords, quelques-unes de ces glaces

flottantes connues sous la dénomination de « drift-

ices », et, en maint endroit, des protubérances, des

extumescences souvent très accusées, produites par la

pression, et que les baleiniers appellent des

« hummocks ».

En quelques jours, l’aspect du cap Bathurst et de ses

environs fut entièrement changé. Mrs. Paulina Barnett,

dans un perpétuel ravissement, assistait à ce spectacle

nouveau pour elle ! De quelles souffrances, de quelle

fatigues son âme de voyageuse n’eût-elle pas payé la

contemplation de telles choses ! Rien de sublime

comme cet envahissement de la saison hivernale, de

cette prise de possession des régions hyperboréennes

par le froid de l’hiver ! Aucun des points de vue, aucun

des sites que Mrs. Paulina Barnett avait observés

jusqu’alors, n’était reconnaissable. La contrée se

métamorphosait. Un pays nouveau naissait, pour ainsi

dire, devant ses regards, pays empreint d’une tristesse

grandiose. Les détails disparaissaient, et la neige ne

laissait plus au paysage que ses grandes lignes, à peine

estompées dans les brumes. C’était un décor qui

succédait à un autre décor, avec une rapidité féerique.

Plus de mer, là où naguère s’étendait le vaste Océan.

Plus de sol aux couleurs variées, mais un tapis

éblouissant. Plus de forêts d’essences diverses, mais un

fouillis de silhouettes grimaçantes, poudrées par les

frimas. plus de soleil radieux, mais un disque pâli, se

traînant à travers le brouillard, traçant un arc rétréci

pendant quelques heures à peine. Enfin, plus d’horizon

de mer, nettement profilé sur le ciel, mais une

interminable chaîne d’icebergs, capricieusement

ébréchée, formant cette banquise infranchissable que la

nature a dressée entre le pôle et ses audacieux

chercheurs !

Que de conversations, que d’observations, ces

changements de cette contrée arctique provoquèrent !

Thomas Black fut le seul peut-être qui restât insensible

aux sublimes beautés de ce spectacle ! Mais que

pouvait-on attendre d’un astronome aussi absorbé, et

qui jusqu’ici ne comptait véritablement pas dans le

personnel de la petite colonie. Ce savant exclusif ne

vivait que dans la contemplation des phénomènes

célestes, il ne se promenait que sur les routes azurées du

firmament, il ne s’élançait d’une étoile que pour aller à

une autre ! Et précisément voilà que son ciel se

bouchait, que les constellations se dérobaient à sa vue,

qu’un voile brumeux, impénétrable, s’étendait entre le

zénith et lui. Il était furieux ! Mais Jasper Hobson le

consola en lui promettant avant peu de belles nuits

froides, très propices aux observations astronomiques,

des aurores boréales, des halos, des parasélènes et

autres phénomènes des contrées polaires, dignes de

provoquer son admiration.

Cependant, la température était supportable. Il ne

faisait pas de vent, et c’est le vent surtout qui rend les

piqûres du froid plus aiguës. On continua donc les

chasses pendant quelques jours. De nouvelles fourrures

s’entassèrent dans les magasins de la factorerie, de

nouvelles provisions alimentaires remplirent ses offices.

Les perdrix, les ptarmigans, fuyant vers des régions

plus tempérées, passaient en grand nombre, et

fournirent une viande fraîche et saine. Les lièvres

polaires pullulaient, et déjà ils portaient leur robe

hivernale. Une centaine de ces rongeurs, dont la passée

se reconnaissait aisément sur la neige, grossirent bientôt

les réserves du fort. Il y eut aussi de grands vols de

cygnes-siffleurs, l’une des belles espèces de l’Amérique

du Nord. Les chasseurs en tuèrent quelques couples.

C’étaient de magnifiques oiseaux, longs de quatre à

cinq pieds, blancs de plumage, mais cuivrés à la tête et

à la partie supérieure du cou. Ils allaient chercher, sous

une zone plus hospitalière, les plantes aquatiques et les

insectes nécessaires à leur alimentation, volant avec une

rapidité extrême, car l’air et l’eau sont leurs véritables

éléments. D’autres cygnes, dits « cygnes-trompettes »,

dont le cri ressemble à un appel de clairon, furent

aperçus aussi, émigrant par troupes nombreuses. Ils

étaient blancs comme les siffleurs, ayant à peu près leur

taille, mais noirs de pieds et de bec. Ni Marbre, ni

Sabine ne furent assez heureux pour abattre quelques-

uns de ces trompettes, mais ils les saluèrent d’un « au

revoir » très significatif. Ces oiseaux devaient revenir,

en effet, avec les premières brises du printemps, et c’est

précisément à cette époque qu’ils se font prendre avec

plus de facilité. Leur peau, leur plume, leur duvet les

font particulièrement rechercher des chasseurs et des

Indiens, et, en de certaines années favorables, c’est par

dizaines de mille que les factoreries expédient sur les

marchés de l’ancien continent ces cygnes, qui se

vendent une demi-guinée la pièce.

Pendant les excursions, qui ne duraient plus que

quelques heures et que le mauvais temps interrompait

souvent, des bandes de loups furent fréquemment

rencontrées. Il n’était pas nécessaire d’aller loin, car ces

animaux, plus audacieux quand la faim les aiguillonne,

se rapprochaient déjà de la factorerie. Ils ont le nez très

fin, et les émanations de la cuisine les attiraient.

Pendant la nuit, on les entendait hurler d’une façon

sinistre. Ces carnassiers, peu dangereux

individuellement, pouvaient le devenir par leur nombre.

Aussi, les chasseurs ne s’aventuraient-ils que bien

armés en dehors de l’enceinte du fort.

En outre, les ours se montraient plus agressifs. Pas

un jour ne se passait sans que plusieurs de ces animaux

fussent signalés. La nuit venue, ils s’avançaient

jusqu’au pied même de l’enceinte. Quelques-uns furent

blessés à coups de fusil et s’éloignèrent, tachant la

neige de leur sang. Mais, à la date du 10 octobre, aucun

n’avait encore abandonné sa chaude et précieuse

fourrure aux mains des chasseurs. Du reste, Jasper

Hobson ne permettait point à ses hommes d’attaquer

ces formidables bêtes. Avec elles, il valait mieux rester

sur la défensive, et peut-être le moment approchait-il

où, poussés par la faim, ces carnivores tenteraient

quelque attaque contre le fort Espérance. On verrait

alors à se défendre et à s’approvisionner tout à la fois.

Pendant quelques jours, le temps demeura sec et

froid. La neige présentait une surface dure, très

favorable à la marche. Aussi fit-on quelques excursions

sur le littoral et au sud du fort. Le lieutenant Hobson

désirait savoir si, les agents des pelletiers de Saint-

Louis ayant quitté le territoire, on retrouverait aux

environs quelques traces de leur passage, mais les

recherches furent vaines. Il était supposable que les

Américains avaient dû redescendre vers quelque

établissement plus méridional, afin d’y passer les mois

d’hiver.

Ces quelques beaux jours ne durèrent pas, et,

pendant la première semaine de novembre, le vent

ayant sauté au sud, bien que la température se fût

adoucie, la neige tomba en grande abondance. Elle

couvrit bientôt le sol sur une hauteur de plusieurs pieds.

Il fallut chaque jour déblayer les abords de la maison, et

ménager une allée qui conduisait à la poterne, à l’étable

des rennes et au chenil. Les excursions devinrent plus

rares, et il fallut employer les raquettes ou chaussures à

neige.

En effet, quand la couche neigeuse est durcie par le

froid, elle supporte sans céder le poids d’un homme et

laisse au pied un appui solide. La marche ordinaire

n’est donc pas entravée. Mais quand cette neige est

molle, il serait impossible à un marcheur de faire un pas

sans y enfoncer jusqu’au genou. C’est dans ces

circonstances que les Indiens font usage des raquettes.

Le lieutenant Hobson et ses compagnons étaient

habitués à se servir de ces « snow-shoes », et sur la

neige friable ils couraient avec la rapidité d’un patineur

sur la glace. Mrs. Paulina Barnett s’était déjà

accoutumée à ce genre de chaussures, et bientôt elle put

rivaliser de vitesse avec ses compagnons. De longues

promenades furent faites aussi bien sur le lac glacé que

sur le littoral. On put même s’avancer pendant plusieurs

milles à la surface solide de l’Océan, car la glace

mesurait alors une épaisseur de plusieurs pieds. Mais ce

fut une excursion fatigante, car l’icefield était

raboteux ; partout des glaçons superposés, des

hummocks qu’il fallait tourner ; plus loin, la chaîne

d’icebergs, ou plutôt la banquise présentant un

infranchissable obstacle, car sa crête s’élevait à une

hauteur de cinq cents pieds ! Ces icebergs,

pittoresquement entassés, étaient magnifiques. Ici, on

eût dit les ruines blanchies d’une ville, avec ses

monuments, ses colonnes, ses courtines abattues ; là,

une contrée volcanique, au sol convulsionné, un

entassement de glaçons, formant des chaînes de

montagnes avec leur ligne de faîte, leurs contreforts,

leurs vallées, – toute une Suisse de glace ! Quelques

oiseaux retardataires, des pétrels, des guillemots, des

puffins, animaient encore cette solitude et jetaient des

cris perçants. De grands ours blancs apparaissaient

entre les hummocks et se confondaient dans leur

blancheur éblouissante. En vérité, les impressions, les

émotions ne manquèrent pas à la voyageuse ! Sa fidèle

Madge, qui l’accompagnait, les partageait avec elle !

Qu’elles étaient loin, toutes deux, des zones tropicales

de l’Inde ou de l’Australie !

Plusieurs excursions furent faites sur cet océan

glacé, dont l’épaisse croûte eût supporté sans

s’effondrer des parcs d’artillerie ou même des

monuments. Mais bientôt ces promenades devinrent si

pénibles qu’il fallut absolument les suspendre. En effet,

la température s’abaissait sensiblement, et le moindre

travail, le moindre effort produisait chez chaque

individu un essoufflement qui le paralysait. Les yeux

étaient aussi attaqués par l’intense blancheur des neiges,

et il était impossible de supporter longtemps cette vive

réverbération, qui provoque de nombreux cas de cécité

chez les Esquimaux. Enfin, par un singulier phénomène

dû à la réfraction des rayons lumineux, les distances, les

profondeurs, les épaisseurs n’apparaissaient plus telles

qu’elles étaient. C’étaient cinq ou six pieds à franchir

entre deux glaçons, quand l’œil n’en mesurait qu’un ou

deux. De là, par suite de cette illusion d’optique, des

chutes très nombreuses et douloureuses fort souvent.

Le 14 octobre, le thermomètre accusa 3° Fahrenheit

au-dessous de zéro (16° centig. au-dessous de glace).

Rude température à supporter, d’autant plus que la bise

était forte. L’air semblait fait d’aiguilles. Il y avait

danger sérieux pour quiconque restait en dehors de la

maison, d’être « frost bitten », c’est-à-dire gelé

instantanément, s’il ne parvenait à rétablir la circulation

du sang, dans la partie attaquée, au moyen de frictions

de neige. Plusieurs des hôtes du fort se laissèrent

prendre de congélation subite, entre autres Garry,

Belcher, Hope ; mais, frictionnés à temps, ils

échappèrent au danger.

Dans ces conditions, on le comprend, tout travail

manuel devint impossible. À cette époque, d’ailleurs,

les journées étaient extrêmement courtes. Le soleil ne

restait au-dessus de l’horizon que pendant quelques

heures. Un long crépuscule lui succédait. Le véritable

hivernage, c’est-à-dire la séquestration, allait

commencer. Déjà les derniers oiseaux polaires avaient

fui le littoral assombri. Il ne restait plus que quelques

couples de ces faucons-perdrix mouchetés, auxquels les

Indiens donnent précisément le nom d’ « hiverneurs »,

parce qu’ils s’attardent dans les régions glacées

jusqu’au commencement de la nuit polaire, et bientôt ils

allaient eux-mêmes disparaître.

Le lieutenant Hobson hâta donc l’achèvement des

travaux, c’est-à-dire des trappes et pièges qui devaient

être tendus pour l’hiver aux environs du cap Bathurst.

Ces trappes consistaient uniquement en lourds

madriers, supportés sur un 4 formé de trois morceaux

de bois, disposés dans un équilibre instable, et dont le

moindre attouchement provoquait la chute. C’était, sur

une grande échelle, la trappe même que les oiseleurs

tendent dans les champs. L’extrémité du morceau de

bois horizontal était amorcée au moyen de débris de

venaison, et tout animal de moyenne taille, renard ou

martre, qui y portait la patte, ne pouvait manquer d’être

écrasé. Telles sont les trappes que les fameux chasseurs,

dont Cooper a si poétiquement raconté la vie

aventureuse, tendent pendant l’hiver, et sur un espace

qui comprend souvent plusieurs milles. Une trentaine

de ces pièges furent établis autour du fort Espérance, et

ils durent être visités à des intervalles de temps assez

rapprochés.

Ce fut le 12 novembre que la petite colonie s’accrut

d’un nouveau membre. Mrs. Mac Nap accoucha d’un

gros garçon bien constitué, dont le maître charpentier se

montra extrêmement fier. Mrs. Paulina Barnett fut

marraine du bébé, qu’on nomma Michel-Espérance. La

cérémonie du baptême s’accomplit avec une certaine

solennité, et ce jour-là fut jour de fête à la factorerie, en

l’honneur du petit être qui venait de naître au-delà du

70e degré de latitude septentrionale !

Quelques jours après, le 20 novembre, le soleil se

cachait au-dessous de l’horizon et ne devait plus

reparaître avant deux mois. La nuit polaire avait

commencé !

XVIII



La nuit polaire



Cette longue nuit débuta par une violente tempête.

Le froid était peut-être un peu moins vif, mais

l’humidité de l’atmosphère fut extrême. Malgré toutes

les précautions prises, cette humidité pénétrait dans la

maison, et, chaque matin, les condensateurs que l’on

vidait renfermaient plusieurs livres de glace.

Au-dehors, les drifts passaient en tourbillonnant

comme des trombes. La neige ne tombait plus

verticalement, mais presque horizontalement. Jasper

Hobson dut interdire d’ouvrir la porte, car il se

produisait un tel envahissement, que le couloir eût été

comblé en un instant. Les hiverneurs n’étaient plus que

des prisonniers.

Les volets des fenêtres avaient été hermétiquement

rabattus. Les lampes étaient donc continuellement

allumées pendant les heures de cette longue nuit que

l’on ne consacrait pas au sommeil.

Mais si l’obscurité régnait au-dehors, le bruit de la

tempête avait remplacé le majestueux silence des hautes

latitudes. Le vent, qui s’engageait entre la maison et la

falaise, n’était plus qu’un long mugissement.

L’habitation, qu’il prenait d’écharpe, tremblait sur ses

pilotis. Sans la solidité de sa construction, elle n’eût

certainement pas résisté. Très heureusement, la neige,

en s’amoncelant autour de ses murs, amortissait le coup

des rafales. Mac Nap ne craignait que pour les

cheminées, dont le tuyau extérieur, en chaux briquetée,

pouvait céder à la pression du vent. Elles résistèrent

cependant, mais on dut fréquemment en dégager

l’orifice, obstrué par la neige.

Au milieu des sifflements de la tourmente, on

entendait parfois des fracas extraordinaires, dont Mrs.

Paulina Barnett ne pouvait se rendre compte. C’étaient

des chutes d’icebergs qui se produisaient au large. Les

échos répercutaient ces bruits, semblables à des

roulements de tonnerre. Des crépitations incessantes

accompagnaient la dislocation de quelques parties de

l’icefield, écrasées par ces chutes de montagnes. Il

fallait avoir l’âme singulièrement aguerrie aux

violences de ces âpres climats pour ne point éprouver

une impression sinistre. Le lieutenant Hobson et ses

compagnons y étaient faits, Mrs. Paulina Barnett et

Magde s’y habituèrent peu à peu. Elles n’étaient point,

d’ailleurs, sans avoir éprouvé, pendant leurs voyages,

quelque attaque de ces vents terribles qui font jusqu’à

quarante lieues à l’heure et déplacent des canons de

vingt-quatre ! Mais ici, à ce cap Bathurst, le phénomène

s’accomplissait avec les circonstances aggravantes de

nuit et de neige. Ce vent, s’il ne démolissait pas, il

enterrait, il ensevelissait, et il était probable que douze

heures après le début de la tempête, la maison, le

chenil, le hangar, l’enceinte, auraient disparu sous une

égale épaisseur de neige.

Pendant cet emprisonnement, la vie intérieure s’était

organisée. Tous ces braves gens s’entendaient

parfaitement entre eux, et cette existence commune,

dans un si étroit espace, n’entraîna ni gêne ni

récrimination. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, accoutumés

à vivre dans ces conditions, au fort Entreprise comme

au fort Reliance ? Mrs. Paulina Barnett ne s’étonna

donc pas de les trouver d’aussi facile composition.

Le travail, d’une part, la lecture et les jeux, de

l’autre, occupaient tous les instants. Le travail, c’était la

confection des vêtements, leur raccommodage,

l’entretien des armes, la fabrication des chaussures, la

mise à jour du journal quotidien tenu par le lieutenant

Hobson, qui notait les moindres événements de

l’hivernage, tel que le temps, la température, la

direction des vents, l’apparition des météores si

fréquents dans les régions polaires, etc. ; c’était aussi

l’entretien de la maison, le balayage des chambres, la

visite journalière des pelleteries emmagasinées, que

l’humidité aurait pu altérer ; c’était encore la

surveillance des feux et du tirage des poêles, et cette

chasse incessante faite aux molécules humides qui se

glissaient dans les coins. Chacun avait sa part dans ces

travaux, suivant les prescriptions d’un règlement

affiché dans la grande salle. Sans être occupés outre

mesure, les hôtes du fort n’étaient jamais sans rien

faire. Pendant ce temps, Thomas Black vissait et

dévissait ses instruments, revoyait ses calculs

astronomiques ; presque toujours enfermé dans sa

cabine, il maugréait contre la tempête qui lui défendait

toute observation nocturne. Quant aux trois femmes

mariées, Mrs. Mac Nap s’occupait de son baby, qui

venait à merveille, tandis que Mrs. Joliffe, aidée de

Mrs. Raë et talonnée par le « tatillon » de caporal,

présidait aux opérations culinaires.

Les distractions se prenaient en commun, à certaines

heures, et le dimanche pendant toute la journée. C’était,

avant tout, la lecture. La Bible et quelques livres de

voyage composaient uniquement la bibliothèque du

fort, mais ce menu suffisait à ces braves gens. Le plus

ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture, et

ses auditeurs éprouvaient véritablement un grand plaisir

à l’entendre. Les histoires bibliques comme les récits de

voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa

voix pénétrante, convaincue, lisait quelque chapitre des

livres saints. Les imaginaires personnages, les héros

légendaires s’animaient et vivaient alors d’une vie

surprenante ! Aussi était-ce un contentement général,

lorsque l’aimable femme prenait son livre à l’heure

accoutumée. Elle était, d’ailleurs, l’âme de ce petit

monde, s’instruisant et instruisant les autres, donnant un

avis et demandant un conseil, prête partout et toujours à

rendre service. Elle réunissait en elle toutes les grâces

d’une femme, toutes ses bontés jointes à l’énergie

morale d’un homme : double qualité, double valeur aux

yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et eussent

donné leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina

Barnett partageait l’existence commune, qu’elle ne se

confinait point dans sa cabine, qu’elle travaillait au

milieu de ses compagnons d’hivernage, et qu’enfin, par

ses interrogations, par ses demandes, elle provoquait

chacun à se mêler à la conversation. Rien ne chômait

donc au fort Espérance, ni les mains, ni les langues. On

travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se portait

bien. De là une bonne humeur qui entretenait la bonne

santé et triomphait des ennuis de cette longue

séquestration.

Cependant, la tempête ne diminuait pas. Depuis trois

jours, les hiverneurs étaient confinés dans la maison, et

le chasse-neige se déchaînait toujours avec la même

intensité. Jasper Hobson s’impatientait. Il devenait

urgent de renouveler l’atmosphère intérieure, trop

chargée d’acide carbonique, et déjà les lampes

pâlissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors

mettre en jeu les pompes à air ; mais les tuyaux étaient

naturellement engorgés de glace, et elles ne

fonctionnèrent pas, n’étant destinées à agir que dans le

cas où la maison n’eût pas été ensevelie sous de telles

masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit

conseil du sergent Long, et il fut décidé, le 23

novembre, qu’une des fenêtres percée sur la façade

antérieure, à l’extrémité du couloir, serait ouverte, le

vent donnant avec moins de violence de ce côté.

Ce ne fut point une petite affaire. Les battants furent

facilement rabattus à l’intérieur, mais le volet, pressé

par les blocs durcis, résista à tous les efforts. On fut

obligé de le démonter de ses gonds. Puis, la couche de

neige fut attaquée à coups de pic et de pelle. Elle

mesurait au moins dix pieds d’épaisseur. Il fallut donc

creuser une sorte de tranchée qui donna bientôt accès à

l’air extérieur.

Jasper Hobson, le sergent, quelques soldats, Mrs.

Paulina Barnett elle-même s’aventurèrent aussitôt à

travers cette tranchée, non sans peine, car le vent s’y

engouffrait avec une fougue extraordinaire.

Quel aspect que celui du cap Bathurst et de la plaine

environnante ! Il était alors midi, et c’est à peine si

quelques lueurs crépusculaires nuançaient l’horizon du

sud. Le froid n’était pas aussi vif qu’on l’eût pu croire,

et le thermomètre n’indiqua que 15° Fahrenheit au-

dessous de zéro (9° centig. au-dessous de glace). Mais

le chasse-neige se déchaînait toujours avec une

incomparable violence, et le lieutenant, ses

compagnons, la voyageuse auraient été

immanquablement renversés, si la couche neigeuse,

dans laquelle ils étaient entrés jusqu’à mi-corps, ne les

eût maintenus contre la poussée du vent. Ils ne

pouvaient parler, ils ne pouvaient regarder sous l’averse

de flocons qui les aveuglait. En moins d’une demi-

heure, ils eussent été enlisés. Tout était blanc autour

d’eux, l’enceinte était comblée, le toit de la maison et

ses murs se confondaient dans un égal enfouissement,

et sans deux tourbillons de fumée bleuâtre qui se

tordaient dans l’air, un étranger n’aurait pu soupçonner

en cet endroit l’existence d’une maison habitée.

Dans ces conditions, la « promenade » fut très

courte. Mais la voyageuse avait jeté un coup d’œil

rapide sur cette scène désolée. Elle avait entrevu cet

horizon polaire, battu par les neiges, et la sublime

horreur de cette tempête arctique. Elle rentra donc,

emportant avec elle un impérissable souvenir.

L’air de la maison avait été renouvelé en quelques

instants et les mauvaises vapeurs se dissipèrent sous

l’action d’un courant atmosphérique pur et revivifiant.

Le lieutenant et ses compagnons se hâtèrent à leur tour

d’y chercher un refuge. La fenêtre fut refermée, mais,

depuis lors, chaque jour on eut soin d’en déblayer

l’ouverture, dans l’intérêt même de la ventilation.

La semaine entière s’écoula ainsi. Très

heureusement, les rennes et les chiens avaient une

nourriture abondante, et il ne fut pas nécessaire de les

visiter. Pendant huit jours, les hiverneurs se virent ainsi

séquestrés. C’était long pour des hommes habitués au

grand air, des soldats, des chasseurs. Aussi avouera-t-on

que peu à peu la lecture y perdit quelque charme, et que

le « cribbage6 » finit par sembler monotone. On se

couchait avec l’espoir d’entendre, au réveil, les derniers

mugissements de la rafale, mais en vain. La neige

s’amoncelait toujours sur les vitres de la fenêtre, le vent

tourbillonnait, les icebergs se fracassaient avec un

roulement de tonnerre, la fumée se rabattait dans les

chambres, provoquant des toux incessantes, et non

seulement la tempête ne finissait pas, mais elle ne

paraissait pas devoir finir !

Enfin, le 28 novembre, le baromètre anéroïde, placé

dans la grande salle, annonça une modification

prochaine dans l’état atmosphérique. Il remonta d’une

manière sensible. En même temps, le thermomètre,



6

Jeu de cartes très usité en Amérique.

placé extérieurement, tombait presque subitement à

moins de 4° au-dessous de zéro (10° centig. au-dessous

de glace). C’étaient là des symptômes auxquels on ne

pouvait se tromper. Et en effet, le 29 novembre, les

habitants du fort Espérance purent reconnaître, au

calme du dehors, que la tempête avait cessé.

Chacun alors de sortir au plus vite !

L’emprisonnement avait assez duré. La porte n’était pas

praticable, on dut passer par la fenêtre et la déblayer des

derniers amas de neige. Mais, cette fois, il ne s’agissait

plus de percer une couche molle. Le froid intense avait

solidifié toute la masse, et il fallut l’attaquer à coups de

pic.

Ce fut l’ouvrage d’une demi-heure, et bientôt tous

les hiverneurs, à l’exception de Mrs. Mac Nap, qui ne

se levait pas encore, arpentaient la cour intérieure.

Le froid était extrêmement vif, mais le vent étant

entièrement tombé, il fut supportable. Cependant, au

sortir d’une chaude demeure, chacun dut prendre

quelques précautions pour affronter une différence de

température de 54° environ (30° centig.).

Il était huit heures du matin. Des constellations

d’une admirable pureté resplendissait depuis le zénith,

où brillait la polaire, jusqu’aux dernières limites de

l’horizon. L’œil eût cru les compter par millions, bien

que le nombre des étoiles visibles à l’œil nu ne dépasse

pas cinq mille sur toute la sphère céleste. Thomas Black

s’échappait en interjections admiratives. Il applaudissait

ce firmament tout constellé, que pas une vapeur, pas

une brume ne voilait. Jamais plus beau ciel ne s’était

offert aux regards d’un astronome.

Pendant que Thomas Black s’extasiait, indifférent

aux choses de la terre, ses compagnons se portaient

jusqu’à la limite de l’enceinte fortifiée. La couche de

neige avait la dureté du roc, mais elle était fort

glissante, et il y eut quelques chutes sans conséquences.

Il va sans dire que la cour était entièrement comblée.

Le toit seul de la maison excédait la masse blanche qui

présentait une horizontalité parfaite, car le vent avait

promené son rude niveau à sa surface. De la palissade,

il ne restait que le sommet pointu des pieux, et dans cet

état, elle n’eut pas arrêté le moins souple des rongeurs !

Mais qu’y faire ? On en pouvait songer à déblayer dix

pieds de neige durcie sur un si large espace. Tout au

plus essaierait-on de dégager la partie antérieure de

l’enceinte, de manière à former un fossé dont la

contrescarpe protégerait encore la palissade. Mais

l’hiver ne faisait que commencer, et on devait craindre

qu’une nouvelle tempête ne comblât ce fossé en

quelques heures.

Pendant que le lieutenant examinait les ouvrages qui

ne pouvaient plus défendre la maison principale, tant

qu’un rayon de soleil n’aurait pas fondu cette croûte

neigeuse, Mrs. Joliffe s’écria :

« Et nos chiens ! et nos rennes ! »

Et, en effet, il fallait se préoccuper de l’état de ces

animaux. La « dog-house » et l’étable, moins élevés

que la maison, devaient être entièrement ensevelis, et il

était possible que l’air y eût manqué. On se précipita

donc, qui vers le chenil, qui vers le hangar des rennes,

mais toute crainte fut immédiatement dissipée. La

muraille de glace qui reliait l’angle nord de la maison à

la falaise avait protégé en partie les deux constructions,

autour desquelles la hauteur de la couche de neige ne

dépassait pas quatre pieds. Les « jours » ménagés dans

les parois n’étaient donc point obstrués. On trouva les

animaux en bonne santé, et la porte ayant été ouverte,

les chiens s’échappèrent en jetant de longs aboiements

de satisfaction.

Cependant, le froid commençait à piquer vivement,

et après une promenade d’une heure, chacun songea au

poêle bienfaisant qui ronflait dans la grande salle. Il n’y

avait rien à faire au-dehors en ce moment. Les trappes,

enfouies sous dix pieds de neige, ne pouvaient être

visitées. On rentra donc. La fenêtre fut fermée, et

chacun prit sa place à table, car l’heure du dîner était

arrivée.

On pense bien que, dans la conversation, il fut

question de ce froid subit, qui avait si rapidement

solidifié l’épaisse couche des neiges. C’était une

circonstance regrettable, qui compromettait, jusqu’à un

certain point, la sécurité du fort.

« Mais, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina

Barnett, ne pouvons-nous compter sur quelques jours de

dégel qui réduiront en eau toute cette glace ?

– Non, madame, répondit le lieutenant, un dégel à

cette époque de l’année n’est pas probable ! Je crois

plutôt que l’intensité du froid s’accroîtra encore, et il est

fâcheux que nous n’ayons pu enlever cette neige, quand

elle était molle.

– Quoi ! vous pensez que la température subira un

abaissement plus considérable ?

– Sans aucun doute, madame. 4° au-dessous de

zéro7 (20° centig. au-dessous de glace), qu’est cela pour

une latitude aussi élevée ?

– Mais que serait-ce donc si nous étions au pôle ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Le pôle, madame, n’est pas, très probablement, le

point le plus froid du globe, puisque la plupart des

navigateurs s’accordent pour y placer la mer libre. Il

semble même que, par suite de certaines dispositions



7

Il s’agit du zéro Fahrenheit.

géographiques et hydrographiques, l’endroit où la

moyenne de la température est la plus basse est situé sur

le 95e méridien et par 78° de latitude, c’est-à-dire sur

les côtes de la Géorgie septentrionale. Là, cette

moyenne serait seulement de 2° au-dessous de zéro

(19° centig. au-dessous de glace) pour l’année entière.

Aussi ce point est-il connu sous le nom de « pôle du

froid ».

– Mais, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina

Barnett, nous sommes à plus de 8° en latitude de ce

point redoutable.

– Aussi, répondit Jasper Hobson, je compte bien que

nous ne serons pas éprouvés au cap Bathurst comme

nous le serions dans la Géorgie septentrionale ! Mais si

je vous parle du pôle du froid, c’est pour vous dire qu’il

ne faut point le confondre avec le pôle proprement dit,

quand il s’agit de l’abaissement de la température.

Remarquons, d’ailleurs, que de grands froids ont été

éprouvés sur d’autres points du globe. Seulement, ils ne

duraient pas.

– Et en quels points, monsieur Hobson ? demanda

Mrs. Paulina Barnett. Je vous assure qu’en ce moment

cette question du froid m’intéresse particulièrement.

– Autant qu’il m’en souvient, répondit le lieutenant

Hobson, les voyageurs arctiques ont constaté qu’à l’île

Melville, la température s’était abaissée jusqu’à 61° au-

dessous de zéro, et jusqu’à 65° au port Félix.

– Cette île Melville et ce port Félix ne sont-ils pas

plus élevés en latitude que le cap Bathurst ?

– Sans doute, madame, mais dans une certaine

limite, la latitude ne prouve rien. Il suffit du concours

de diverses circonstances atmosphériques pour amener

des froids considérables. Et si j’ai bonne mémoire, en

1845... Sergent Long, à cette époque, n’étiez-vous pas

au fort Reliance ?

– Oui, mon lieutenant, répondit le sergent Long.

– Eh bien, cette année-là, est-ce qu’en janvier nous

n’avons pas constaté un froid extraordinaire ?

– En effet, répondit le sergent, et je me rappelle fort

bien que le thermomètre marqua 70° au-dessous de zéro

(50°,7 centig. au-dessous de zéro).

– Quoi ! s’écria Mrs. Paulina Barnett, 70°, au fort

Reliance, sur le grand lac de l’Esclave ?

– Oui, madame, répondit le lieutenant, et par 65° de

latitude seulement, un parallèle qui n’est que celui de

Christiania ou de Saint-Pétersbourg !

– Alors, monsieur Hobson, il faut s’attendre à tout !

– Oui, madame, à tout, en vérité, quand on hiverne

dans les contrées arctiques ! »

Pendant les journées des 29 et 30 novembre,

l’intensité du froid ne diminua pas, et il fallut chauffer

les poêles à grand feu, car l’humidité se fût

certainement changée en glace dans tous les coins de la

maison. Mais le combustible était abondant et on ne

l’épargna pas. La moyenne de 52° (10° centigr. au-

dessus de zéro) fut maintenue au-dedans en dépit des

menaces du dehors.

Malgré l’abaissement de la température, Thomas

Black, tenté par ce ciel si pur, voulut faire des

observations d’étoiles. Il espérait dédoubler quelques-

uns de ces astres magnifiques qui rayonnaient au zénith.

Mais il dut renoncer à toute observation. Ses

instruments lui « brûlaient » les mains. Brûler est le

seul mot qui puisse rendre l’impression produite par un

corps métallique soumis à un tel froid.

Physiquement, d’ailleurs, le phénomène est

identique. Que la chaleur soit violemment introduite

dans la chair par un corps brûlant, ou qu’elle en soit

violemment retirée par un corps glacé, l’impression est

la même. Et le digne savant l’éprouva si bien, quoi qu’il

en eût, que la peau de ses doigts resta collée à sa

lunette. Aussi suspendit-il ses observations.

Mais le ciel le dédommagea en lui donnant, vers

cette époque, le spectacle indescriptible de ses plus

beaux météores : un parasélène d’abord, une aurore

boréale ensuite.

Le parasélène ou halo lunaire formait sur le ciel un

cercle blanc, bordé d’une teinte rouge pâle, autour de la

lune. Cet exergue lumineux, dû à la réfraction des

rayons lunaires à travers les petits cristaux prismatiques

de glace, qui flottaient dans l’atmosphère, présentait un

diamètre de 45° environ. L’astre des nuits brillait du

plus vif éclat au centre de cette couronne, qui

ressemblait aux arcs laiteux et diaphanes des arcs-en-

ciel lunaires.

Quinze heures après, une magnifique aurore boréale,

décrivant un arc de plus de 100° géographiques, se

déploya au-dessus de l’horizon du nord. Le sommet de

l’arc se trouvait placé sensiblement dans le méridien

magnétique, et, par une bizarrerie quelquefois observée

en de moins hautes latitudes, le météore était paré de

toutes les couleurs du prisme, entre lesquelles le rouge

s’accusait plus nettement. En de certains endroits du

ciel, les constellations semblaient être noyées dans le

sang. De cette agglomération brumeuse disposée à

l’horizon et qui formait le noyau du météore,

s’irradiaient des effluves ardentes, dont quelques-unes

dépassaient le zénith et faisaient pâlir la lumière de la

lune submergée dans ces ondes électriques. Ces rayons

tremblotaient comme si quelque courant d’air eût agité

leurs molécules. Aucune description ne saurait rendre la

sublime magnificence de cette « gloire », qui rayonnait

dans toute sa splendeur au pôle boréal du monde. Puis,

après une demi-heure d’un incomparable éclat, sans

qu’il se fût resserré ni concentré, sans un

amoindrissement même partiel de sa lumière, le superbe

météore s’éteignit soudain, comme si quelque main

invisible eût subitement tari les sources électriques qui

le vivifiaient.

Il n’était que temps pour Thomas Black. Cinq

minutes encore, et l’astronome eût été gelé sur place !

XIX



Une visite de voisinage



Le 2 décembre, l’intensité du froid avait diminué.

Ces phénomènes de parasélènes étaient un symptôme

auquel un météorologiste n’aurait pu se méprendre. Ils

constataient la présence d’une certaine quantité de

vapeur d’eau dans l’atmosphère, et, en effet, le

baromètre baissa légèrement, en même temps que la

colonne thermométrique se relevait à 15° Fahrenheit

(90 centigr. au-dessous de zéro).

Bien que ce froid eût encore paru rigoureux en toute

région de la zone tempérée, des hiverneurs de

profession le supportaient aisément. D’ailleurs,

l’atmosphère était calme. Le lieutenant Hobson, ayant

observé que les couches supérieures de neige glacée

s’étaient ramollies, ordonna de déblayer les abords

extérieurs de l’enceinte. Mac Nap et ses hommes

entreprirent cette besogne avec courage, et en quelques

jours elle fut menée à bonne fin. En même temps, on

mit à découvert les trappes enfouies, et elles furent

tendues de nouveau. De nombreuses empreintes

prouvaient que le gibier à fourrure se massait aux

environs du cap, et, la terre lui refusant toute nourriture,

il devait aisément se laisser prendre à l’amorce des

pièges.

D’après les conseils du chasseur Marbre, on

construisit aussi un traquenard à rennes, suivant la

méthode des Esquimaux. C’était une fosse large en tous

sens d’une dizaine de pieds et creuse d’une douzaine.

Une planche formant bascule, et pouvant se relever par

son propre poids, la recouvrait de manière à la

dissimuler entièrement. L’animal, attiré par les herbes

et branches déposées à l’extrémité de la planche, était

inévitablement précipité dans la fosse, dont il ne

pouvait plus sortir. On comprend que, par ce système

de bascule, le traquenard se retendait automatiquement,

et qu’un renne pris, d’autres pouvaient s’y prendre à

leur tour. Marbre n’éprouva d’autre difficulté, en

établissant son traquenard, qu’à percer un sol très dur ;

mais il fut assez surpris – et Jasper Hobson ne le fut pas

moins – quand la pioche, après avoir traversé quatre à

cinq pieds de terre et de sable, rencontra en dessous une

couche de neige, dure comme du roc, et qui paraissait

être très épaisse.

« Il faut, dit le lieutenant Hobson, après avoir

observé cette disposition géologique, il faut que cette

partie du littoral ait été soumise, il y a bien des années,

à un froid excessif et pendant un laps de temps très

long ; puis, les sables, la terre, auront peu à peu

recouvert la masse glacée, vraisemblablement étendue

sur un lit de granit.

– En effet, mon lieutenant, répondit le chasseur,

mais cela ne rendra pas notre traquenard plus mauvais.

Au contraire même, les rennes, une fois emprisonnés,

trouveront une paroi glissante sur laquelle ils n’auront

aucune prise.”

Marbre avait raison, et l’événement justifia ses

prévisions.

Le 5 décembre, Sabine et lui étant allés visiter la

fosse, entendirent de sourds grondements qui s’en

échappaient. Ils s’arrêtèrent.

« Ce n’est point le bramement du renne, dit Marbre,

et je nommerais bien la bête qui s’est fait prendre à

notre traquenard !

– Un ours ! répondit Sabine.

– Oui, fit Marbre, dont les yeux brillèrent de

satisfaction.

– Eh bien, répliqua Sabine, nous ne perdrons pas au

change. Le beefsteak d’ours vaut le beefsteak de renne,

et on a la fourrure en plus. Allons ! »

Les deux chasseurs étaient armés. Ils coulèrent une

balle dans leur fusil déjà chargé à plomb, et

s’avancèrent vers le traquenard. La bascule s’était

remise en place, mais l’amorce avait disparu, ayant été

probablement entraînée au fond de la fosse.

Marbre et Sabine, arrivés près de l’ouverture,

regardèrent jusqu’au fond du trou, après avoir déplacé

la bascule. Les grognements redoublèrent. C’étaient, en

effet, ceux d’un ours. Dans un coin de la fosse était

blottie une masse gigantesque, un véritable paquet de

fourrure blanche, à peine visible dans l’ombre, au

milieu de laquelle brillaient deux yeux étincelants. Les

parois de la fosse étaient profondément labourées à

coups de griffes, et certainement, si les murs eussent été

faits de terre, l’ours aurait pu se frayer un chemin au-

dehors. Mais sur cette glace glissante, ses pattes

n’avaient pas eu prise, et si sa prison s’était élargie sous

ses coups, du moins n’avait-il pu la quitter.

Dans ces conditions, la capture de l’animal n’offrait

aucune difficulté. Deux balles, ajustées avec précision

vers le fond de la fosse, eurent raison du vigoureux

animal, et le plus gros de la besogne fut de l’en tirer.

Les deux chasseurs revinrent au fort Espérance pour y

chercher du renfort. Une dizaine de leurs compagnons,

munis de cordes, les suivirent jusqu’au traquenard, et ce

ne fut pas sans peine que la bête fut extraite de la fosse.

C’était un ours gigantesque, haut de six pieds, pesant au

moins six cents livres, et dont la vigueur devait être

prodigieuse. Il appartenait au sous-genre des ours

blancs par son crâne aplati, son corps allongé, ses

ongles courts et peu recourbés, son museau fin et son

pelage entièrement blanc. Quant aux parties

comestibles de l’individu, elles furent soigneusement

rapportées à Mrs. Joliffe, et figurèrent avantageusement

comme plat de résistance au dîner du jour.

Dans la semaine qui suivit, les trappes

fonctionnèrent assez heureusement. On prit une

vingtaine de martres, alors dans toute la beauté de leur

vêtement d’hiver, mais seulement deux ou trois renards.

Ces sagaces animaux devinaient le piège qui leur était

tendu, et le plus souvent, creusant le sol près de la

trappe, ils parvenaient à s’emparer de l’appât et à se

débarrasser ensuite de la trappe rabattue sur eux.

Résultat qui mettait Sabine hors de lui, le chasseur

déclarant un tel subterfuge « indigne d’un renard

honnête ».

Vers le 10 décembre, le vent ayant passé dans le

sud-ouest, la neige se reprit à tomber, mais non pas par

flocons épais. C’était une neige fine, en somme peu

abondante, mais elle se glaçait aussitôt, car un froid vif

se faisait sentir, et comme la brise était forte, on le

supportait difficilement. Il fallut donc se caserner de

nouveau et reprendre les travaux de l’intérieur. Par

précaution, Jasper Hobson distribua à tout son monde

des pastilles de chaux et du jus de citron, l’emploi de

ces antiscorbutiques étant réclamé par la persistance de

ce froid humide. Du reste, aucun symptôme de scorbut

ne s’était encore manifesté parmi les habitants du fort

Espérance. Grâce aux précautions hygiéniques prises, la

santé générale n’avait point été altérée.

La nuit polaire était profonde alors. Le solstice

d’hiver approchait, époque à laquelle l’astre du jour se

trouve à son maximum d’abaissement au-dessous de

l’horizon pour l’hémisphère boréal. Au crépuscule de

minuit, le bord méridional des longues plaines blanches

se teintait à peine de nuances moins sombres. Une

réelle impression de tristesse se dégageait de ce

territoire polaire, que les ténèbres enveloppaient de

toutes parts.

Quelques jours se passèrent dans la maison

commune. Jasper Hobson était plus rassuré contre

l’attaque des bêtes fauves, depuis que les abords de

l’enceinte avaient été déblayés, – fort heureusement, car

on entendait de sinistres grognements sur la nature

desquels on ne pouvait se méprendre. Quant à la visite

de chasseurs indiens ou canadiens, elle n’était pas à

craindre à cette époque.

Cependant, un incident se produisit, ce qu’on

pourrait appeler un épisode dans ce long hivernage, et

qui prouvait que, même au cœur de l’hiver, ces

solitudes n’étaient pas entièrement dépeuplées. Des

êtres humains parcouraient encore ce littoral, chassant

les morses et campant sous la neige. Ils appartenaient à

la race « des mangeurs de poissons crus8 », qui sont

répandus sur le continent du North-Amérique, depuis la

mer de Baffin jusqu’au détroit de Behring, et dont le lac

de l’Esclave semble former la limite méridionale.

Un matin du 14 décembre, ou plutôt à neuf heures

avant midi, le sergent Long, revenant d’une excursion

sur le littoral, termina son rapport au lieutenant, en

disant que si ses yeux ne l’avaient point trompé, une

tribu de nomades devait être campée à quatre milles du

fort, près d’un petit cap qui se projetait en cet endroit.

« Quels sont ces nomades ? demanda Jasper

Hobson.

– Ce sont des hommes ou des morses, répondit le

sergent Long. Pas de milieu ! »

On aurait bien étonné le brave sergent en lui

apprenant que certains naturalistes ont précisément

admis « ce milieu » que lui, Long, ne reconnaissait pas.

Et, en effet, quelques savants ont plus ou moins



8

Traduction exacte du mot « esquimau ».

plaisamment regardé les Esquimaux comme « une

espèce intermédiaire entre l’homme et le veau-marin ».

Aussitôt le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett,

Madge et quelques autres, d’aller constater la présence

de ces visiteurs. Bien vêtus, bien encapuchonnés, se

tenant en garde contre les gelées subites, armés de fusils

et de haches, chaussés de bottes fourrées auxquelles la

neige glacée prêtait un point d’appui solide, ils sortirent

par la poterne et suivirent le littoral, dont les glaçons

encombraient la rivière.

La lune, dans son dernier quartier, jetait de vagues

lueurs sur l’icefield, à travers les brumes du ciel. Après

une marche d’une heure, le lieutenant dut croire que son

sergent s’était trompé, ou tout au moins qu’il n’avait vu

que des morses, lesquels avaient sans doute regagné

leur élément par ces trous qu’ils tiennent constamment

praticables au milieu des champs de glace.

Mais le sergent Long, montrant un tourbillon

grisâtre qui sortait d’une extumescence conique, sorte

de hutte, élevée sur l’icefield, se contenta de répondre

tranquillement :

« Voilà donc une fumée de morses ! »

En ce moment, des êtres vivants sortirent de la hutte,

se traînant sur la neige. C’étaient des Esquimaux, mais

s’ils étaient hommes ou femmes, c’est ce qu’un

Esquimau seul eût pu dire, tant leur accoutrement

permettait de les confondre.

En vérité, et sans approuver en quoi que ce soit

l’opinion des naturalistes citée plus haut, on eût dit des

phoques, de véritables amphibies, velus, poilus. Ils

étaient au nombre de six, quatre grands et deux petits,

larges d’épaules pour leur taille médiocre, le nez épaté,

les yeux abrités sous d’énormes paupières, la bouche

grande, la lèvre épaisse, les cheveux noirs, longs, rudes,

la face dépourvue de barbe. Pour vêtements, une

tunique ronde en peau de morse, un capuchon, des

bottes, des mitaines de même nature. Ces êtres, à demi

sauvages, s’étaient approchés des Européens et les

regardaient en silence.

« Personne de vous ne sait l’esquimau ? » demanda

Jasper Hobson à ses compagnons.

Personne ne connaissait cet idiome ; mais aussitôt,

une voix se fit entendre, qui souhaitait la bienvenue en

anglais :

« Welcome ! welcome ! »

C’était un Esquimau, ou plutôt, comme on ne tarda

pas à l’apprendre, une Esquimaude, qui, s’avançant vers

Mrs. Paulina Barnett, lui fit un salut de la main.

La voyageuse, surprise, répondit par quelques mots

que l’indigène parut comprendre facilement, et une

invitation fut faite à la famille de suivre les Européens

jusqu’au fort. Les Esquimaux semblèrent se consulter

du regard, puis, après quelques instants d’hésitation, ils

accompagnèrent le lieutenant Hobson, marchant en

groupe serré.

Arrivée à l’enceinte, la femme indigène, voyant

cette maison dont elle ne soupçonnait pas l’existence,

s’écria :

« House ! house ! snow-house ? »

Elle demandait si c’était une maison de neige, et

pouvait le croire, car l’habitation se perdait alors dans

toute cette masse blanche qui couvrait le sol. On lui fit

comprendre qu’il s’agissait d’une maison de bois.

L’Esquimaude dit alors quelques mots à ses

compagnons, qui firent un signe approbatif. Tous

passèrent alors par la poterne, et, un instant après, ils

étaient introduits dans la salle principale.

Là, leurs capuchons furent retirés, et l’on put

reconnaître les sexes. Il y avait deux hommes de

quarante à cinquante ans, au teint jaune-rougeâtre, aux

dents aiguës, aux pommettes saillantes, ce qui leur

donnait une vague ressemblance avec des carnivores ;

deux femmes encore jeunes, dont les cheveux nattés

étaient ornés de dents et de griffes d’ours polaires ;

enfin, deux enfants de cinq à six ans, pauvres petits

êtres à mine éveillée, qui regardaient en ouvrant de

grands yeux.

« On doit vraisemblablement supposer que des

Esquimaux ont toujours faim, dit Jasper Hobson. Je

pense donc qu’un morceau de venaison ne déplaira pas

à nos hôtes. »

Sur l’ordre du lieutenant Hobson, le caporal Joliffe

apporta quelques morceaux de renne, sur lesquels ces

pauvres gens se jetèrent avec une sorte d’avidité

bestiale. Seule, la jeune Esquimaude qui s’était

exprimée en anglais montra une certaine réserve,

regardant, sans les quitter des yeux, Mrs. Paulina

Barnett et les autres femmes de la factorerie. Puis,

apercevant le petit baby que Mrs. Mac Nap tenait sur

ses bras, elle se leva, courut à lui et, lui parlant d’une

voix douce, se mit à le caresser le plus gentiment du

monde.

Cette jeune indigène semblait être, sinon supérieure,

du moins plus civilisée que les autres, et cela parut

surtout quand, ayant été prise d’un léger accès de toux,

elle mit sa main devant sa bouche, d’après les règles les

plus élémentaires de la civilité.

Ce détail n’échappa à personne. Mrs. Paulina

Barnett, causant avec l’Esquimaude et employant les

mots anglais les plus usités, apprit en quelques phrases

que cette jeune indigène avait servi pendant un an chez

le gouverneur danois d’Uppernawik, dont la femme

était Anglaise. Puis elle avait quitté le Groenland pour

suivre sa famille sur les territoires de chasse. Les deux

hommes étaient ses deux frères ; l’autre femme, mariée

à l’un d’eux et mère des deux enfants, était sa belle-

sœur. Ils revenaient tous de l’île Melbourne, située,

dans l’est, sur le littoral de l’Amérique anglaise,

regagnant à l’ouest la pointe Barrow, l’un des caps de la

Géorgie occidentale de l’Amérique russe, où vivait leur

tribu, et c’était un sujet d’étonnement pour eux de

trouver une factorerie installée au cap Bathurst. Les

deux Esquimaux secouèrent même la tête en voyant cet

établissement. Désapprouvaient-ils la construction d’un

fort sur ce point du littoral ? Trouvaient-ils l’endroit

mal choisi ? Malgré toute sa patience, le lieutenant

Hobson ne parvint point à les faire s’expliquer à ce

sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs réponses.

Quant à la jeune Esquimaude, elle se nommait

Kalumah, et elle parut prendre en grande amitié Mrs.

Paulina Barnett. Cependant la pauvre créature, toute

sociable qu’elle était, ne regrettait point la position

qu’elle avait autrefois chez le gouverneur

d’Uppernawik, et elle se montrait très attachée à sa

famille.

Après s’être restaurés, après avoir partagé une demi-

pinte de brandevin dont les petits eurent leur part, les

Esquimaux prirent congé de leurs hôtes, mais, avant de

partir, la jeune indigène invita la voyageuse à visiter

leur hutte de neige. Mrs. Paulina Barnett promit de s’y

rendre le lendemain, si le temps le permettait.

Le lendemain, en effet, accompagnée de Madge, du

lieutenant Hobson et de quelques soldats armés – non

contre ces pauvres gens, mais pour le cas où les ours

eussent rôdé sur le littoral –, Mrs. Paulina Barnett se

transporta au cap Esquimau, nom qui fut donné à la

pointe près de laquelle se dressait le campement

indigène.

Kalumah accourut au-devant de son amie de la

veille et lui montra la hutte d’un air satisfait. C’était un

gros cône de neige, percé d’une étroite ouverture à son

sommet qui donnait issue à la fumée d’un foyer

intérieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creusé

leur demeure passagère. Ces « snow-houses », qu’ils

établissent avec une extrême rapidité, se nomment

« igloo » dans la langue du pays. Elles sont

merveilleusement appropriées au climat, et leurs

habitants y supportent, même sans feu et sans trop

souffrir, des froids de 40° au-dessous de zéro. Pendant

l’été, les Esquimaux campent sous des tentes de peaux

de rennes et de phoques, qui portent le nom de

« tupic ».

Pénétrer dans cette hutte n’était point une opération

facile. Elle n’avait qu’une entrée au ras du sol, et il

fallait se glisser par une sorte de couloir long de trois à

quatre pieds, car les parois de neige mesuraient au

moins cette épaisseur. Mais une voyageuse de

profession, une lauréate de la Société royale, ne pouvait

hésiter, et Mrs. Paulina Barnett n’hésita pas. Suivie de

Madge, elle s’enfourna bravement dans l’étroit boyau à

la suite de la jeune indigène. Quant au lieutenant

Hobson et à ses hommes, ils se dispensèrent de cette

visite.

Et Mrs. Paulina Barnett comprit bientôt que le plus

difficile n’était pas de pénétrer dans cette hutte de

neige, mais d’y rester. L’atmosphère, échauffée par un

foyer sur lequel brûlaient des os de morses, infectée par

l’huile fétide d’une lampe, imprégnée des émanations

de vêtements gras et de la chair d’amphibie qui forme la

nourriture principale des Esquimaux, cette atmosphère

était écœurante. Madge ne put y tenir et sortit presque

aussitôt. Mrs. Paulina Barnett montra un courage

surhumain pour ne point chagriner la jeune indigène et

prolongea sa visite pendant cinq grandes minutes, –

cinq siècles ! Les deux enfants et leur mère étaient là.

Quant aux deux hommes, la chasse aux morses les avait

entraînés à quatre ou cinq milles de leur campement.

Mrs. Paulina Barnett, une fois sortie de la hutte,

aspira avec ivresse l’air froid du dehors, qui ramena les

couleurs sur sa figure un peu pâlie.

« Eh bien, madame ? lui demanda le lieutenant, que

dites-vous des maisons esquimaudes ?

– L’aération laisse à désirer ! » répondit simplement

Mrs. Paulina Barnett.

Pendant huit jours, cette intéressante famille

indigène demeura campée en cet endroit. Sur vingt-

quatre heures, les deux Esquimaux en passaient douze à

la chasse aux morses. Ils allaient, avec une patience que

les huttiers pourront seuls comprendre, guetter les

amphibies sur le bord de ces trous par lesquels ils

venaient respirer à la surface de l’icefield. Le morse

apparaissait-il, une corde à nœud coulant lui était jetée

autour des pectorales, et, non sans peine, les deux

indigènes le hissaient sur-le-champ et le tuaient à coups

de hache. Véritablement, c’était plutôt une pêche

qu’une chasse. Puis le grand régal consistait à boire ce

sang chaud des amphibies dont les Esquimaux

s’enivrent avec volupté.

Chaque jour, Kalumah, malgré la basse température,

se rendait au fort Espérance. Elle prenait un extrême

plaisir à parcourir les différentes chambres de la

maison, regardant coudre, suivant tous les détails des

manipulations culinaires de Mrs. Joliffe. Elle demandait

le nom anglais de chaque chose et causait pendant des

heures entières avec Mrs. Paulina Barnett, si le mot

« causer » peut s’employer quand il s’agit d’un échange

de mots longtemps cherchés de part et d’autre. Quand la

voyageuse faisait la lecture à voix haute, Kalumah

l’écoutait avec une extrême attention, bien qu’elle ne la

comprît certainement point.

Kalumah chantait aussi, d’une voix assez douce, des

chansons d’un rythme singulier, chansons froides,

glaciales, mélancoliques et d’une coupe étrange. Mrs.

Paulina Barnett eut la patience de traduire une de ces

« sagas » groenlandaises, curieux échantillon de la

poésie hyperboréenne, auquel un air triste, entrecoupé

de pauses, procédant par intervalles bizarres, prêtait une

indéfinissable couleur. Voici, d’ailleurs, un spécimen

de cette poésie, copié sur l’album même de la

voyageuse.





Chanson groenlandaise



Le ciel est noir,

Et le soleil se traîne

À peine !

De désespoir

Ma pauvre âme incertaine

Est pleine !

La blonde enfant se rit de mes tendres chansons,

Et sur son cœur l’hiver promène ses glaçons !





Ange rêvé,

Ton amour qui fait vivre

M’enivre,

Et j’ai bravé

Pour te voir, pour te suivre

Le givre.

Hélas ! sous mes baisers et leur douce chaleur,

Je n’ai pu dissiper les neiges de ton cœur !





Ah ! que demain

À ton âme convienne

La mienne,

Et que ma main

Amoureusement tienne

La tienne !

Le soleil brillera là-haut dans notre ciel,

Et de ton cœur l’amour forcera le dégel !

Le 20 décembre, la famille esquimaude vint au fort

Espérance prendre congé de ses habitants. Kalumah

s’était attachée à la voyageuse, qui l’eût volontiers

conservée près d’elle ; mais la jeune indigène ne voulait

pas abandonner les siens. D’ailleurs, elle promit de

revenir pendant l’été prochain au fort Espérance.

Ses adieux furent touchants. Elle remit à Mrs.

Paulina Barnett une petite bague de cuivre, et reçut en

échange un collier de jais dont elle se para aussitôt.

Jasper Hobson ne laissa point partir ces pauvres gens

sans une bonne provision de vivres qui fut chargée sur

leur traîneau, et, après quelques paroles de

reconnaissance prononcées par Kalumah, l’intéressante

famille, se dirigeant vers l’ouest, disparut au milieu des

épaisses brumes du littoral.

XX



Où le mercure gèle



Le temps sec et le calme de l’atmosphère

favorisèrent les chasseurs pendant quelques jours

encore. Toutefois, ils ne s’éloignaient pas du fort.

L’abondance du gibier leur permettait, d’ailleurs,

d’opérer dans un rayon restreint. Le lieutenant Hobson

ne pouvait donc que se féliciter d’avoir fondé son

établissement sur ce point du continent. Les trappes

prirent un grand nombre d’animaux à fourrures de

toutes sortes. Sabine et Marbre tuèrent une certaine

quantité de lièvres polaires. Une vingtaine de loups

affamés furent abattus à coups de fusil. Ces carnassiers

se montraient fort agressifs, et, réunis par bandes autour

du fort, pendant la nuit si longue, ils remplissaient l’air

de leurs rauques aboiements. Du côté de l’icefield, entre

les hummocks, passaient fréquemment de grands ours,

dont l’approche était surveillée avec le plus grand soin.

Le 25 décembre, il fallut de nouveau abandonner

tout projet d’excursion. Le vent sauta au nord et le froid

reprit, avec une extrême vivacité. On ne pouvait rester

en plein air sans risquer d’être instantanément « frost

bitten ». Le thermomètre Fahrenheit descendit à 18° au-

dessous de zéro (28° centigr. au-dessous de glace). La

brise sifflait comme une volée de mitraille. Avant de

s’emprisonner, Jasper Hobson eut soin de fournir aux

animaux une nourriture assez. abondante pour les

sustenter pendant quelques semaines.

Le 25 décembre était le jour de Noël, cette fête du

foyer domestique, si chère aux Anglais. Elle fut

célébrée avec un zèle tout religieux. Les hiverneurs

remercièrent la Providence de les avoir protégés

jusqu’alors ; puis les travailleurs, ayant chômé pendant

ce jour sacré du « Christmas », se retrouvèrent tous

réunis devant un splendide festin, dans lequel figurait

un gigantesque pudding.

Le soir venu, un punch flamba sur la grande table,

au milieu des verres. Les lampes furent éteintes, et la

salle, illuminée par la flamme livide du brandevin, prit

un aspect fantastique. Toutes ces bonnes figures de

soldats s’animèrent, à ses reflets tremblotants, d’une

animation que le brûlant liquide allait encore accroître.

Puis la flamme se modéra, elle s’éparpilla autour du

gâteau national en petites langues bleuâtres et

s’évanouit.

Phénomène inattendu ! Bien que les lampes

n’eussent pas encore été rallumées, cependant la salle

ne redevint pas obscure. Une vive lumière y pénétrait

par sa fenêtre, lumière rougeâtre que l’éclat des lampes

avait empêché de voir jusqu’alors.

Tous les convives se levèrent extrêmement surpris et

s’interrogèrent du regard.

« Un incendie ! » s’écrièrent quelques-uns. Mais, à

moins que la maison n’eût elle-même brûlé, aucun

incendie ne pouvait éclater dans le voisinage du cap

Bathurst !

Le lieutenant se précipita vers la fenêtre, et il

reconnut aussitôt la cause de cette réverbération. C’était

une éruption.

En effet, par-delà les falaises de l’ouest, au-delà de

la baie des Morses, l’horizon était en feu. On ne pouvait

apercevoir le sommet des collines ignivomes, situées à

trente milles du cap Bathurst, mais la gerbe de flammes,

s’épanouissant à une prodigieuse hauteur, couvrait tout

le territoire de ses fauves reflets.

« C’est encore plus beau qu’une aurore boréale ! »

s’écria Mrs. Paulina Barnett.

Thomas Black protesta contre cette affirmation. Un

phénomène terrestre plus beau qu’un météore ! Mais au

lieu de discuter cette thèse, malgré le froid intense,

malgré la bise aiguë, chacun quitta la salle et alla

contempler l’admirable spectacle de cette gerbe

étincelante qui se développait sur le fond noir du ciel.

Si Jasper Hobson, ses compagnes, ses compagnons

n’avaient eu les oreilles et la bouche emmaillotées dans

d’épaisses fourrures, ils auraient pu entendre les bruits

sourds de l’éruption, qui se propageaient à travers

l’atmosphère. Ils auraient pu se communiquer les

impressions que ce sublime spectacle faisait naître en

eux. Mais, ainsi encapuchonnés, il ne leur était permis

ni de parler, ni d’entendre. Ils durent se contenter de

voir, mais quelle scène imposante pour leurs yeux !

quel souvenir pour leur esprit ! Entre l’obscurité

profonde du firmament et la blancheur de l’immense

tapis de neige, l’épanouissement des flammes

volcaniques produisait des effets de lumière qu’aucune

plume, qu’aucun pinceau ne saurait rendre ! L’intense

réverbération s’étendait jusqu’au-delà du zénith,

éteignant graduellement toutes les étoiles. Le sol blanc

revêtait des teintes d’or. Les hummocks de l’icefield, et,

en arrière-plan, les énormes icebergs réfléchissaient les

lueurs diverses comme autant de miroirs ardents. Ces

faisceaux lumineux venaient se briser ou se réfracter à

tous ces angles, et les plans, diversement inclinés, les

renvoyaient avec un éclat plus vif et une teinte

nouvelle. Choc de rayons véritablement magique ! On

eût dit l’immense décor de glaces d’une féerie, dressé

tout exprès pour cette fête de la lumière !

Mais le froid excessif obligea bientôt les spectateurs

à rentrer dans leur chaude habitation, et plus d’un nez

faillit payer cher ce plaisir que les yeux venaient de

prendre à son détriment par une pareille température...

Pendant les jours qui suivirent, l’intensité du froid

redoubla. On put croire que le thermomètre à mercure

ne suffirait pas à en marquer les degrés9, et qu’il

faudrait employer un thermomètre à alcool. Dans la nuit

du 28 au 29 décembre, la colonne s’abaissa à 32° au-

dessous de zéro (37° centig. au-dessous de glace).

Les poêles furent bourrés de combustible, mais la

température intérieure ne put être maintenue au-dessus

de 20° (7° centig. au-dessous de zéro). On souffrait du

froid jusque dans les chambres, et, sur un rayon de dix

pieds autour du poêle, la chaleur s’annihilait

complètement. Aussi, la meilleure place appartenait-

elle au petit enfant, que berçaient ceux qui

s’approchaient tour à tour du foyer. Défense absolue fut

faite d’ouvrir porte ou fenêtre, car la vapeur, concentrée

dans les salles, se fût immédiatement changée en neige.

Déjà dans le couloir la respiration des hommes

produisait un phénomène identique. On entendait de

toutes parts des détonations sèches, qui surprirent les



9

À 42° centig. au-dessous de zéro, le mercure gèle dans la cuvette du

thermomètre, et on est obligé d’employer des appareils à alcool pur, qui ne

se solidifie que sous un froid excessif.

personnes inaccoutumées aux phénomènes de ces

climats. C’étaient les troncs d’arbres, formant les parois

de la maison, qui craquaient sous l’action du froid. La

provision de liqueurs, brandevin et gin, déposée dans le

grenier, dut être descendue dans la salle commune ;

déjà l’alcool était coagulé, et tout l’esprit se concentrait

au fond des bouteilles sous la forme d’un noyau. La

bière, fabriquée avec les bourgeons de sapins, faisait, en

gelant, éclater les barils. Tous les corps solides, comme

pétrifiés, résistaient à la pénétration de la chaleur. Le

bois brûlait difficilement, et Jasper Hobson dut sacrifier

une certaine quantité d’huile de morse pour en activer

la combustion. Très heureusement, les cheminées

tiraient bien et empêchaient toute émanation

désagréable à l’intérieur. Mais extérieurement, le fort

Espérance devait se trahir au loin par l’odeur âcre et

fétide de ses fumées et méritait d’être rangé parmi les

établissements insalubres.

Un symptôme à remarquer, c’était l’extrême soif

dont chacun était dévoré par ce froid intense. Mais,

pour se rafraîchir, il fallait constamment dégeler les

liquides auprès du feu, car, sous la forme de glace, ils

eussent été impropres à désaltérer. Un autre symptôme

contre lequel le lieutenant Hobson engageait ses

compagnons à réagir, c’était une somnolence opiniâtre,

que quelques-uns ne parvenaient pas à vaincre. Mrs.

Paulina Barnett, toujours vaillante, par ses conseils, sa

conversation, son va-et-vient, réagissait à la fois pour

son propre compte et encourageait tout son monde.

Souvent elle lisait quelque livre de voyage ou chantait

quelque vieux refrain d’Angleterre, et tous le répétaient

en chœur avec elle. Ces chants réveillaient, bon gré mal

gré, les endormis, qui bientôt faisaient chorus à leur

tour. Les longues journées s’écoulaient ainsi dans une

séquestration complète, et Jasper Hobson, consultant à

travers les vitres le thermomètre placé extérieurement,

constatait que le froid s’accroissait sans cesse. Le 31

décembre, le mercure était entièrement gelé dans la

cuvette de l’instrument. Il y avait donc plus de 44° au-

dessous de zéro (42° centig. au-dessous de glace).

Le lendemain, 1er janvier 1860, le lieutenant Jasper

Hobson présenta ses compliments de nouvelle année à

Mrs. Paulina Barnett, et la félicita du courage et de la

bonne humeur avec lesquels elle supportait les misères

de l’hivernage. Mêmes compliments à l’adresse de

l’astronome, qui, lui, ne voyait qu’une chose dans ce

changement du millésime de 1859 pour celui de 1860,

c’est qu’il entrait dans l’année de sa fameuse éclipse

solaire ! Des souhaits furent échangés entre tous les

membres de cette petite colonie, si unis entre eux, et

dont la santé, grâce au Ciel, continuait d’être excellente.

Si quelques symptômes de scorbut s’étaient montrés, ils

avaient promptement cédé à l’emploi opportun du lime-

juice et des pastilles de chaux.

Mais il ne fallait pas se réjouir trop vite ! La

mauvaise saison devait durer trois mois encore. Sans

doute, le soleil ne tarderait pas à reparaître au-dessus de

l’horizon, mais rien ne prouvait que le froid eût atteint

son maximum d’intensité, et, généralement, sous toutes

les zones boréales, c’est dans le mois de février que

s’observent les plus extrêmes abaissements de

température. En tout cas, la rigueur de l’atmosphère ne

diminua pas pendant les premiers jours de l’année

nouvelle, et, le 5 janvier, le thermomètre à alcool, placé

à l’extérieur de la fenêtre du couloir, accusa 66° au-

dessous de zéro (52° centig. au-dessous de glace).

Encore quelques degrés, et les minima de température

relevés au fort Reliance, en 1835, seraient atteints et

peut-être dépassés !

Cette persistance d’un froid aussi violent inquiétait

de plus en plus Jasper Hobson. Il craignait que les

animaux à fourrures ne fussent obligés de chercher au

sud un climat moins rigoureux, ce qui eût contrarié ses

projets de chasse au printemps nouveau. En outre, il

entendait, à travers les couches souterraines, certains

roulements sourds qui se rattachaient évidemment à

l’éruption volcanique. L’horizon occidental était

toujours embrasé des feux de la terre, et certainement

un formidable travail plutonien s’accomplissait dans les

entrailles du globe. Ce voisinage d’un volcan en activité

ne pouvait-il être dangereux pour la nouvelle

factorerie ? C’est à quoi songeait le lieutenant, quand il

surprenait quelques-uns de ces grondements intérieurs.

Mais ces appréhensions, très vagues d’ailleurs, il les

garda pour lui.

Comme on le pense bien, par un tel froid, personne

ne songeait à quitter la maison. Les chiens et les rennes

étaient abondamment pourvus, et ces animaux, habitués

d’ailleurs à de longs jeûnes pendant la saison d’hiver,

ne réclamaient point les services de leurs maîtres. Il

n’existait donc aucun motif pour s’exposer aux rigueurs

de l’atmosphère. C’était assez déjà de subir au-dedans

une température que la combustion du bois et de l’huile

parvenait à peine à rendre supportable. Malgré toutes

les précautions prises, l’humidité se glissait dans les

salles inaérées, et déposait sur les poutres de brillantes

couches de glace qui s’épaississaient chaque jour. Les

condensateurs étaient engorgés, et même l’un d’eux

éclata sous la pression de l’eau solidifiée.

Dans ces conditions, le lieutenant Hobson ne

songeait point à ménager le combustible. Il le

prodiguait même, afin de relever cette température, qui,

dès que les feux du poêle et du fourneau baissaient tant

soit peu, tombait quelquefois à 15° Fahrenheit (9°

centig. au-dessous de glace). Aussi des hommes de

quart, se relayant d’heure en heure, avaient-ils ordre de

surveiller et d’entretenir les feux.

« Le bois nous manquera bientôt, dit un jour le

sergent Long au lieutenant.

– Nous manquer ! s’écria Jasper Hobson.

– Je veux dire, reprit le sergent, que

l’approvisionnement de la maison s’épuise et qu’il

faudra, avant peu, nous ravitailler au magasin. Or, je le

sais par expérience, s’exposer à l’air avec un froid

pareil, c’est risquer sa vie.

– Oui ! répondit le lieutenant, c’est une faute que

nous avons commise, d’avoir construit un bûcher non

contigu à la maison et sans communication directe avec

elle. Je m’en aperçois un peu tard. J’aurais dû ne pas

oublier que nous allions hiverner au-delà du 70e

parallèle ! Mais enfin, ce qui est fait est fait.

– Dites-moi, Long, quelle quantité de bois reste-t-il

dans la maison ?

– De quoi alimenter le poêle et le fourneau pendant

deux ou trois jours au plus, répondit le sergent.

– Espérons que d’ici là, reprit Jasper Hobson, la

rigueur de la température aura quelque peu diminué et

qu’on pourra sans danger traverser la cour du fort.

– J’en doute, mon lieutenant, répliqua le sergent

Long en secouant la tête. L’atmosphère est pure, les

étoiles sont brillantes, le vent se maintient au nord, et je

ne serais pas étonné que ce froid durât quinze jours

encore, jusqu’à la lune nouvelle.

– Eh bien, mon brave Long, reprit le lieutenant

Hobson, nous ne nous laisserons certainement pas

mourir de froid, et le jour où il faudra s’exposer...

– On s’exposera, mon lieutenant », répondit le

sergent Long.

Jasper Hobson serra la main du sergent, dont le

dévouement lui était bien connu.

On pourrait croire que Jasper Hobson et le sergent

Long exagéraient, quand ils regardaient comme

pouvant causer la mort la subite impression d’un tel

froid sur l’organisme. Mais, habitués aux violences des

climats polaires, ils avaient pour eux une longue

expérience. Ils avaient vu, dans des circonstances

identiques, des hommes robustes tomber évanouis sur la

glace, dès qu’ils s’exposaient au-dehors. La respiration

leur manquait, et on les relevait asphyxiés. Ces faits, si

incroyables qu’ils paraissent, se sont reproduits maintes

fois pendant certains hivernages. Lors de leur voyage

sur les rives de la baie d’Hudson, en 1746, William

Moor et Smith ont cité plusieurs accidents de ce genre,

et ils ont perdu quelques-uns de leurs compagnons,

foudroyés par le froid. Il est incontestable que c’est

s’exposer à une mort subite que d’affronter une

température dont la colonne mercurielle ne peut même

plus mesurer l’intensité !

Telle était la situation assez inquiétante des

habitants du fort Espérance, quand un incident vint

encore l’aggraver.

XXI



Les grands ours polaires



La seule des quatre fenêtres qui permît de voir la

cour du fort était celle qui s’ouvrait au fond du couloir

d’entrée, fenêtre dont les volets extérieurs n’avaient pas

été rabattus. Mais pour que le regard pût traverser les

vitres, alors doublées d’une épaisse couche de glace, il

fallait préalablement les laver à l’eau bouillante. Ce

travail, d’après les ordres du lieutenant, se faisait

plusieurs fois par jour, et, en même temps que les

environs du cap Bathurst, on observait soigneusement

l’état du ciel et le thermomètre à alcool placé

extérieurement.

Or, le 6 janvier, vers onze heures du matin, le soldat

Kellet, chargé de l’observation, appela soudain le

sergent et lui montra certaines masses qui se mouvaient

confusément dans l’ombre.

Le sergent Long, s’étant approché de la fenêtre, dit

simplement :

« Ce sont des ours ! » En effet, une demi-douzaine

de ces animaux étaient parvenus à franchir l’enceinte

palissadée, et, attirés par les émanations de la fumée, ils

s’avançaient vers la maison.

Jasper Hobson, dès qu’il fut averti de la présence de

ces redoutables carnassiers, donna l’ordre de barricader

à l’intérieur la fenêtre du couloir. C’était la seule issue

qui fût praticable, et, cette ouverture une fois bouchée,

il semblait impossible que les ours parvinssent à

pénétrer dans la maison. La fenêtre fut donc close au

moyen de fortes barres que le charpentier Mac Nap

assujettit solidement, après avoir ménagé, toutefois, une

étroite ouverture, qui permettait d’observer au-dehors

les manœuvres de ces incommodes visiteurs.

« Et maintenant, dit le maître charpentier, ces

messieurs n’entreront pas sans notre permission. Nous

avons donc tout le temps de tenir un conseil de guerre.

– Eh bien, monsieur Hobson, dit Mrs. Paulina

Barnett, rien n’aura manqué à notre hivernage ! Après

le froid, les ours.

– Non pas « après », madame, répondit le lieutenant

Hobson, mais, ce qui est plus grave, « pendant » le

froid, et un froid qui nous empêche de nous hasarder

au-dehors ! Je ne sais donc pas comment nous pourrons

nous débarrasser de ces malfaisantes bêtes.

– Mais elles perdront patience, je suppose, répondit

la voyageuse, et elles s’en iront comme elles sont

venues ! »

Jasper Hobson secoua la tête, en homme peu

convaincu.

« Vous ne connaissez pas ces animaux, madame,

répondit-il. Ce rigoureux hiver les a affamés, et ils ne

quitteront point la place, à moins qu’on ne les y force !

– Êtes-vous donc inquiet, monsieur Hobson ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Oui et non, répondit le lieutenant. Ces ours, je sais

bien qu’ils n’entreront pas dans la maison ; mais nous,

je ne sais pas comment nous en sortirons, si cela

devient nécessaire ! »

Cette réponse faite, Jasper Hobson retourna près de

la fenêtre. Pendant ce temps, Mrs. Paulina Barnett,

Madge et les autres femmes, réunies autour du sergent,

écoutaient ce brave soldat, qui traitait cette « question

des ours » en homme d’expérience. Maintes fois, le

sergent Long avait eu affaire à ces carnassiers, dont la

rencontre est fréquente, même sur les territoires du sud,

mais c’était dans des conditions où l’on pouvait les

attaquer avec succès. Ici, les assiégés étaient bloqués, et

le froid les empêchait de tenter aucune sortie.

Pendant toute la journée, on surveilla attentivement

les allées et venues des ours. De temps en temps, l’un

de ces animaux venait poser sa grosse tête près de la

vitre, et on entendait un sourd grognement de colère. Le

lieutenant Hobson et le sergent Long tinrent conseil, et

ils décidèrent que si les ours n’abandonnaient pas la

place, on pratiquerait quelques meurtrières dans les

murs de la maison, afin de les chasser à coups de fusil.

Mais il fut décidé aussi qu’on attendrait un jour ou deux

avant d’employer ce moyen d’attaque, car Jasper

Hobson ne se souciait pas d’établir une communication

quelconque entre la température extérieure et la

température intérieure de la chambre, si basse déjà.

L’huile de morse, que l’on introduisait dans les poêles,

était solidifiée en glaçons tellement durs, qu’il fallait

briser ces glaçons à coups de hache.

La journée s’acheva sans autre incident. Les ours

allaient, venaient, faisant le tour de la maison, mais ne

tentant aucune attaque directe. Les soldats veillèrent

toute la nuit, et, vers quatre heures du matin, on put

croire que les assaillants avaient quitté la cour. En tout

cas, ils ne se montraient plus.

Mais vers sept heures, Marbre étant monté dans le

grenier, afin d’en rapporter quelques provisions,

redescendit aussitôt, disant que les ours marchaient sur

le toit de la maison.

Jasper Hobson, le sergent, Mac Nap, deux ou trois

autres de leurs compagnons saisissant des armes,

s’élancèrent sur l’échelle du couloir qui communiquait

avec le grenier au moyen d’une trappe. Mais dans ce

grenier, l’intensité du froid était telle, qu’après quelques

minutes, le lieutenant Hobson et ses compagnons ne

pouvaient même plus tenir à la main le canon de leurs

fusils. L’air humide, rejeté par leur respiration,

retombait en neige autour d’eux.

Marbre ne s’était point trompé. Les ours occupaient

le toit de la maison. On les entendait courir et grogner.

Parfois leurs ongles, traversant la couche de glace,

s’incrustaient dans les lattes de la toiture, et on pouvait

craindre qu’ils fussent assez vigoureux pour les

arracher.

Le lieutenant et ses hommes, bientôt gagnés par

l’étourdissement que provoquait ce froid insoutenable,

redescendirent. Jasper Hobson fit connaître la situation.

« Les ours, dit-il, sont en ce moment sur le toit.

C’est une circonstance fâcheuse. Cependant, nous

n’avons rien encore à redouter pour nous-mêmes, car

ces animaux ne pourront pénétrer dans les chambres.

Mais il est à craindre qu’ils ne forcent l’entrée du

grenier et ne dévorent les fourrures qui y sont déposées.

Or, ces fourrures appartiennent à la Compagnie, et notre

devoir est de les conserver intactes. Je vous demande

donc, mes amis, de m’aider à les mettre en lieu sûr. »

Aussitôt, tous les compagnons du lieutenant

s’échelonnèrent dans la salle, dans la cuisine, dans le

couloir, sur l’échelle. Deux ou trois, se relayant – car ils

n’auraient pu faire un travail soutenu –, affrontèrent la

température du grenier, et, en une heure, les pelleteries

étaient emmagasinées dans la grande salle.

Pendant cette opération, les ours continuaient leurs

manœuvres et cherchaient à soulever les chevrons de la

toiture. En quelques points, on pouvait voir les lattes

fléchir sous leur poids. Maître Mac Nap ne laissait pas

d’être inquiet. En construisant ce toit, il n’avait pu

prévoir une telle surcharge, et il craignait qu’il ne vînt à

céder.

Cette journée se passa, cependant, sans que les

assaillants eussent fait irruption dans le grenier. Mais

un ennemi non moins redoutable s’introduisait peu à

peu dans les chambres ! Le feu baissait dans les poêles.

La réserve de combustible était presque épuisée. Avant

douze heures, le dernier morceau de bois serait dévoré

et le poêle éteint.

Ce serait la mort, la mort par le froid, la plus terrible

de toutes les morts ! Déjà ces pauvres gens, serrés les

uns contre les autres, entourant ce poêle qui se

refroidissait, sentaient leur propre chaleur les

abandonner aussi. Mais ils ne se plaignaient pas. Les

femmes elles-mêmes supportaient héroïquement ces

tortures. Mrs. Mac Nap pressait convulsivement son

petit enfant sur sa poitrine glacée. Quelques-uns des

soldats dormaient ou plutôt languissaient dans une

sombre torpeur, qui ne pouvait être du sommeil.

À trois heures du matin, Jasper Hobson consulta le

thermomètre à mercure suspendu intérieurement au mur

de la grande salle, à moins de dix pieds du poêle.

Il marquait 4° Fahrenheit au-dessous de zéro (20°

centig. au-dessous de glace) !

Le lieutenant passa sa main sur son front, il regarda

ses compagnons, qui formaient un groupe compact et

silencieux, et il demeura pendant quelques instants

immobile. La vapeur à demi condensée de sa

respiration l’entourait d’un nuage blanchâtre.

En ce moment, une main se posa sur son épaule. Il

tressaillit et se retourna. Mrs. Paulina Barnett était

devant lui.

« Il faut faire quelque chose, lieutenant Hobson, lui

dit l’énergique femme, nous ne pouvons mourir ainsi

sans nous défendre !

– Oui, madame, répondit le lieutenant, sentant se

réveiller en lui l’énergie morale, il faut faire quelque

chose ! »

Le lieutenant appela le sergent Long, Mac Nap et

Raë le forgeron, c’est-à-dire les hommes les plus

courageux de sa troupe. Accompagnés de Mrs. Paulina

Barnett, ils se rendirent près de la fenêtre, et là, par la

vitre qu’ils lavèrent à l’eau bouillante, ils consultèrent

le thermomètre extérieur.

« 72° (40° centig. au-dessous de zéro) ! s’écria

Jasper Hobson. Mes amis, nous n’avons plus que deux

partis à prendre : ou risquer notre vie pour renouveler la

provision de combustible, ou brûler peu à peu les bancs,

les lits, les cloisons, tout ce qui, dans cette maison, peut

alimenter nos poêles ! Mais c’est un expédient suprême,

car le froid peut durer, et rien ne fait présager un

changement de temps.

– Risquons-nous ! » répondit le sergent Long.

Ce fut aussi l’opinion de ses deux camarades.

Aucune autre parole ne fut prononcée, et chacun se mit

en mesure d’agir.

Voici ce qui fut convenu, et quelles précautions on

dut prendre pour sauvegarder, autant que possible, la

vie de ceux qui allaient se dévouer au salut commun.

Le hangar, dans lequel le bois était renfermé,

s’élevait à cinquante pas environ sur la gauche et en

arrière de la maison principale. On décida que l’un des

hommes essayerait, en courant, de gagner ce magasin.

Il devait emporter une longue corde roulée autour de lui

et en traîner une autre, dont l’extrémité resterait entre

les mains de ses compagnons. Une fois arrivé dans le

hangar, il jetterait sur un des traîneaux remisés en cet

endroit une charge de combustible ; puis, fixant l’une

des cordes à l’avant du traîneau, ce qui permettrait de le

haler jusqu’à la maison, attachant l’autre à l’arrière, ce

qui permettrait de le ramener au hangar, il établirait

ainsi un va-et-vient entre le hangar et la maison, ce qui

permettrait de renouveler sans trop de danger la

provision de bois. Une secousse, imprimée à l’une ou

l’autre corde, indiquerait que le traîneau était, ou chargé

dans le hangar, ou déchargé dans la maison.

Ce plan était sagement imaginé, mais deux

circonstances pouvaient le faire échouer : d’une part, il

était possible que la porte du magasin au bois, obstruée

par la glace, fût très difficile à ouvrir ; de l’autre, on

pouvait craindre que les ours, abandonnant la toiture, ne

vinssent s’interposer entre la maison et le magasin.

C’étaient deux chances à courir.

Le sergent Long, Mac Nap et Raë offrirent tous les

trois de se risquer. Mais le sergent fit observer que ses

deux camarades étaient mariés, et il insista pour

accomplir personnellement cette tâche. Quant au

lieutenant, qui voulait tenter l’aventure :

« Monsieur Jasper, lui dit Mrs. Paulina Barnett, vous

êtes notre chef, vous êtes utile à tous, et vous n’avez

pas le droit de vous exposer. Laissez faire le sergent. »

Jasper Hobson comprit les devoirs que lui imposait

sa situation de chef, et, étant appelé à décider entre ses

trois compagnons, il se prononça pour le sergent. Mrs.

Paulina Barnett serra la main du brave Long.

Les autres habitants du fort, endormis ou assoupis,

ignoraient la tentative qui allait être faite.

Deux longues cordes furent préparées. L’une, le

sergent l’enroula autour de son corps, par-dessus de

chaudes fourrures dont il se revêtit, et dont il avait pour

une valeur de plus de mille livres sterling sur le dos.

L’autre, il l’attacha à sa ceinture, à laquelle il suspendit

un briquet et un revolver chargé. Puis, au moment de

partir, il avala un demi-verre de brandevin, – ce qu’il

appelait « boire un bon coup de combustible ».

Jasper Hobson, Long, Raë et Mac Nap sortirent

alors de la salle commune. Ils passèrent dans la cuisine,

dont le fourneau s’éteignait, et ils arrivèrent dans le

couloir. De là, Raë monta jusqu’à la trappe du grenier,

et s’assura que les ours occupaient toujours le toit de la

maison. C’était donc le moment d’agir.

La première porte du couloir fut ouverte. Jasper

Hobson et ses compagnons, malgré leurs épaisses

fourrures, se sentirent gelés jusqu’à la moelle des os. La

seconde porte, qui donnait directement sur la cour,

s’ouvrit alors devant eux. Ils reculèrent un instant,

suffoqués. Instantanément, la vapeur humide, tenue en

suspension dans le couloir, se condensa, et une neige

fine en couvrit les murs et le plancher.

Le temps, au-dehors, était extraordinairement sec.

Les étoiles resplendissaient avec un éclat

extraordinaire. Le sergent Long, sans tarder un instant,

s’élança au milieu de l’obscurité, entraînant dans sa

course l’extrémité de la corde dont ses compagnons

conservaient l’autre bout. La porte extérieure fut alors

repoussée contre le chambranle, et Jasper Hobson, Mac

Nap et Raë rentrèrent dans le couloir, dont ils fermèrent

hermétiquement la seconde porte. Puis ils attendirent.

Si Long n’était pas revenu après quelques minutes, on

devait supposer que son entreprise avait réussi, et

qu’installé dans le hangar, il formait le premier train de

bois. Mais dix minutes au plus devaient suffire à cette

opération, si toutefois la porte du magasin n’avait pas

résisté. Pendant ce temps, Raë surveillait le grenier et

les ours. Par cette nuit noire, on pouvait espérer que le

rapide passage du sergent leur eût échappé.

Dix minutes après le départ du sergent, Jasper

Hobson, Mac Nap et Raë rentrèrent dans l’étroit espace

compris entre les deux portes du couloir, et là ils

attendirent que le signal de haler le traîneau leur fût fait.

Cinq minutes s’écoulèrent. La corde dont ils

tenaient le bout ne remua pas. Que l’on juge de leur

anxiété ! Le sergent était parti depuis un quart d’heure,

laps de temps plus que suffisant pour le chargement du

traîneau, et aucun avertissement n’était donné.

Jasper Hobson attendit quelques instants encore ;

puis, raidissant l’extrémité de la corde, il fit signe à ses

compagnons de haler avec lui. Si le train de bois n’était

pas prêt, le sergent saurait bien arrêter le halage.

La corde fut tirée vigoureusement. Un objet lourd

vint en glissant peu à peu sur le sol. En quelques

instants, cet objet arriva à la porte extérieure...

C’était le corps du sergent, attaché par la ceinture.

L’infortuné Long n’avait pas même pu atteindre le

hangar. Il était tombé en route, foudroyé par le froid.

Son corps, exposé pendant près de vingt minutes à cette

température, ne devait plus être qu’un cadavre.

Mac Nap et Raë, poussant un cri de désespoir,

transportèrent le corps dans le couloir ; mais, au

moment où le lieutenant voulut refermer la porte

extérieure, il sentit qu’elle était violemment repoussée.

En même temps, un horrible grognement se fit

entendre.

« À moi ! » s’écria Jasper Hobson.

Mac Nap et Raë allaient se précipiter à son secours.

Une autre personne les précéda. Ce fut Mrs. Paulina

Barnett, qui vint joindre ses efforts à ceux du lieutenant

pour refermer la porte. Mais la monstrueuse bête, s’y

appuyant de tout le poids de son corps la repoussait peu

à peu et allait forcer l’entrée du couloir...

Mrs. Paulina Barnett, saisissant alors un des

pistolets passés à la ceinture de Jasper Hobson, attendit

avec sang-froid l’instant où la tête de l’ours

s’introduisait entre le chambranle et la porte, et elle le

déchargea dans la gueule ouverte de l’animal.

L’ours tomba en arrière, frappé à mort sans doute, et

la porte, refermée, put être barricadée solidement.

Aussitôt, le corps du sergent fut apporté dans la

grande salle et étendu près du poêle. Mais les derniers

charbons s’éteignaient alors ! Comment le ranimer, ce

malheureux ? Comment rappeler en lui cette vie dont

tout symptôme semblait disparu ?

« J’irai, moi ! j’irai ! s’écria le forgeron Raë, j’irai

chercher ce bois, ou...

– Oui, Raë ! dit une voix près de lui, et nous irons

ensemble ! » .

C’était sa courageuse femme qui parlait ainsi.

« Non, mes amis, non ! s’écria Jasper Hobson. Vous

n’échapperiez ni au froid ni aux ours. Brûlons tout ce

qui peut être brûlé ici, et ensuite, que Dieu nous

sauve ! »

Et alors, tous ces malheureux, à demi gelés, se

relevèrent, la hache à la main, comme des fous. Les

bancs, les tables, les cloisons, tout fut démoli, brisé,

réduit en morceaux, et le poêle de la grande salle, le

fourneau de la cuisine ronflèrent bientôt sous une

flamme ardente, que quelques gouttes d’huile de morse

activaient encore !

La température intérieure remonta d’une douzaine

de degrés. Les soins les plus empressés furent

prodigués au sergent. On le frotta de brandevin chaud,

et peu à peu la circulation du sang se rétablit en lui. Les

taches blanchâtres, dont certaines parties de son corps

étaient couvertes, commencèrent à disparaître. Mais

l’infortuné avait cruellement souffert, et plusieurs

heures s’écoulèrent avant qu’il pût articuler une parole.

On le coucha dans un lit brûlant, et Mrs. Paulina

Barnett et Madge le veillèrent jusqu’au lendemain.

Cependant Jasper Hobson, Mac Nap et Raë

cherchaient un moyen de sauver la situation, si

effroyablement compromise alors. Il était évident que,

dans deux jours au plus, ce nouveau combustible,

emprunté à la maison même, manquerait aussi. Que

deviendrait alors tout ce monde, si ce froid extrême

persévérait ? La lune était nouvelle depuis quarante-huit

heures, et sa réapparition n’avait provoqué aucun

changement de temps. Le vent du nord couvrait le pays

de son souffle glacé. Le baromètre restait au « beau

sec », et, de ce sol qui ne formait plus qu’un immense

icefield, aucune vapeur ne se dégageait. On pouvait

donc craindre que le froid ne fût pas près de cesser !

Mais alors, quel parti prendre ? Devait-on renouveler la

tentative de retourner au bûcher, tentative que l’éveil

donné aux ours rendait plus périlleuse encore ? Était-il

possible de combattre ces animaux en plein air ? Non.

C’eût été un acte de folie, qui aurait eu pour

conséquence la perte de tous.

Toutefois, la température des chambres était

redevenue plus supportable. Ce matin-là, Mrs. Joliffe

servit un déjeuner composé de viandes chaudes et de

thé. Les grogs brûlants ne furent pas épargnés, et le

brave sergent Long put en prendre sa part. Ce feu

bienfaisant des poêles, qui relevait la température,

ranimait en même temps le moral de ces pauvres gens.

Ils n’attendaient plus que les ordres de Jasper Hobson

pour attaquer les ours. Mais le lieutenant, ne trouvant

pas la partie égale, ne voulut pas risquer son monde. La

journée semblait donc devoir s’écouler sans incident,

quand, vers trois heures après midi, un grand bruit se fit

entendre dans les combles de la maison.

« Les voilà ! » s’écrièrent deux ou trois soldats,

s’armant à la hâte de haches et de pistolets.

Il était évident que les ours, après avoir arraché un

des chevrons de la toiture, avaient forcé l’entrée du

grenier.

« Que personne ne quitte sa place ! dit le lieutenant

d’une voix calme. Raë, la trappe ! »

Le forgeron s’élança vers le couloir, gravit l’échelle

et assujettit la trappe solidement.

On entendait un bruit épouvantable au-dessus du

plafond, qui semblait fléchir sous le poids des ours.

C’étaient des grognements, des coups de pattes, des

coups de griffes formidables !

Cette invasion changeait-elle la situation ? Le mal

était-il aggravé ou non ? Jasper Hobson et quelques-uns

de ses compagnons se consultèrent à ce sujet. La

plupart pensaient que leur situation s’était améliorée. Si

les ours se trouvaient tous réunis dans ce grenier – ce

qui paraissait probable –, peut-être était-il possible de

les attaquer dans cet étroit espace, sans avoir à craindre

que le froid n’asphyxiât les combattants ou ne leur

arrachât les armes de la main. Certes, une attaque corps

à corps avec ces carnassiers était extrêmement

périlleuse ; mais enfin, il n’y avait plus impossibilité

physique à la tenter.

Restait donc à décider si l’on irait ou non combattre

les assaillants dans le poste qu’ils occupaient, opération

difficile et d’autant plus dangereuse, que, par l’étroite

trappe, les soldats ne pouvaient pénétrer qu’un à un

dans le grenier.

On comprend donc que Jasper Hobson hésitât à

commencer l’attaque. Toute réflexion faite, et de l’avis

du sergent et autres dont la bravoure était indiscutable,

il résolut d’attendre. Peut-être un incident se produirait-

il qui accroîtrait les chances ? Il était presque

impossible que les ours pussent déplacer les poutres du

plafond, bien autrement solides que les chevrons de la

toiture. Donc, impossibilité pour eux de descendre dans

les chambres du rez-de-chaussée.

On attendit. La journée s’acheva. Pendant la nuit,

personne ne put dormir, tant ces enragés firent de

tapage !

Le lendemain, vers neuf heures, un nouvel incident

vint compliquer la situation et obliger le lieutenant

Hobson à agir.

On sait que les tuyaux des cheminées du poêle et du

fourneau de la cuisine traversaient le grenier dans toute

sa hauteur. Ces tuyaux, construits en briques de chaux

et imparfaitement cimentés, pouvaient difficilement

résister à une pression latérale. Or, il arriva que les

ours, soit en s’attaquant directement à cette maçonnerie,

soit en s’y appuyant pour profiter de la chaleur des

foyers, la démolirent peu à peu. On entendit des

morceaux de briques tomber à l’intérieur, et bientôt les

poêles et le fourneau ne tirèrent plus.

C’était un irréparable malheur, qui, certainement,

eût désespéré des gens moins énergiques. Il se

compliqua encore. En effet, en même temps que les

feux baissaient, une fumée noire, âcre, nauséabonde,

produit de la combustion du bois et de l’huile, se

répandit dans toute la maison. Les tuyaux étaient crevés

au-dessous du plafond. En quelques minutes, cette

fumée fut si épaisse, que la lumière des lampes

disparut. Jasper Hobson se trouvait donc dans la

nécessité de quitter la maison sous peine d’être

asphyxié dans cette atmosphère irrespirable ! Et quitter

la maison, c’était périr de froid.

Quelques cris de femmes se firent entendre.

« Mes amis, s’écria le lieutenant, en s’emparant

d’une hache, aux ours ! aux ours ! »

C’était le seul parti à prendre ! Il fallait exterminer

ces redoutables animaux. Tous, sans exception, se

précipitèrent vers le couloir ; ils s’élancèrent sur

l’échelle, Jasper Hobson en tête. La trappe fut soulevée.

Des coups de feu éclatèrent au milieu des noirs

tourbillons de fumée. Il y eut des cris mêlés à des

hurlements, du sang répandu. On se battait au milieu de

la plus profonde obscurité...

Mais, en ce moment, quelques grondements terribles

se firent entendre. De violentes secousses agitèrent le

sol. La maison s’inclina comme si elle eût été arrachée

de ses pilotis. Les poutres des murs se disjoignirent, et,

par ces ouvertures, Jasper Hobson et ses compagnons

stupéfaits purent voir les ours, épouvantés comme eux,

s’enfuir en hurlant au milieu des ténèbres !

XXII



Pendant cinq mois



Un violent tremblement de terre venait d’ébranler

cette portion du continent américain. De telles

secousses devaient certainement être fréquentes dans ce

sol volcanique ! La connexité qui existe entre ce

phénomène et les phénomènes éruptifs était une fois de

plus démontrée.

Jasper Hobson comprit ce qui s’était passé. Il

attendit avec une inquiétude poignante. Une fracture du

sol pouvait engloutir ses compagnons et lui. Mais une

seule secousse se produisit, qui fut plutôt un contrecoup

qu’un coup direct. Elle fit incliner la maison du côté du

lac et en disjoignit les parois. Puis, le sol reprit sa

stabilité et son immobilité.

Il fallait songer au plus pressé. La maison, quoique

déjetée, était encore habitable. On boucha rapidement

les ouvertures produites par la disjonction des poutres.

Les tuyaux des cheminées furent aussitôt réparés tant

bien que mal.

Les blessures que quelques-uns des soldats avaient

reçues pendant leur lutte avec les ours étaient

heureusement légères et n’exigèrent qu’un simple

pansement.

Ces pauvres gens passèrent, dans ces conditions,

deux jours pénibles, brûlant le bois des lits, la planche

des cloisons. Pendant ce laps de temps, Mac Nap et ses

hommes firent intérieurement les réparations les plus

urgentes. Les pilotis, solidement encastrés dans le sol,

n’avaient point cédé, et l’ensemble tenait bon. Mais il

était évident que le tremblement de terre avait provoqué

une dénivellation étrange de la surface du littoral, et que

des changements s’étaient produits sur cette portion de

ce territoire. Jasper Hobson avait hâte de connaître ces

résultats, qui, jusqu’à un certain point, pouvaient

compromettre la sécurité de la factorerie. Mais

l’impitoyable froid défendait à quiconque de se

hasarder au-dehors.

Cependant, certains symptômes furent remarqués,

qui indiquaient un changement de temps assez

prochain. À travers la vitre, on pouvait observer une

diminution d’éclat des constellations. Le 11 janvier, le

baromètre baissa de quelques lignes. Des vapeurs se

formaient dans l’air, et leur condensation devait relever

la température.

En effet, le 12 janvier, le vent sauta au sud-ouest,

accompagné d’une neige intermittente. Le thermomètre

extérieur remonta presque subitement à 15° au-dessus

de zéro (9° centig. au-dessous de glace). Pour ces

hiverneurs, si cruellement éprouvés, c’était une

température de printemps.

Ce jour-là, à onze heures du matin, tout le monde fut

dehors. On eût dit une bande de captifs rendus

inopinément à la liberté. Mais défense absolue fut faite

de quitter l’enceinte du fort, dans la crainte des

mauvaises rencontres.

À cette époque de l’année, le soleil n’avait pas

encore reparu, mais il s’approchait assez de l’horizon

pour donner un long crépuscule. Les objets se

montraient distinctement dans un rayon de deux milles.

Le premier regard de Jasper Hobson fut donc pour ce

territoire que le tremblement de terre avait sans doute

modifié.

En effet, divers changements s’étaient produits. Le

promontoire qui terminait le cap Bathurst était en partie

découronné, et de larges morceaux de la falaise avaient

été précipités du côté du rivage. Il semblait aussi que

toute la masse du cap s’était inclinée vers le lac,

déplaçant ainsi le plateau sur lequel reposait

l’habitation. D’une façon générale, tout le sol s’était

abaissé vers l’ouest et relevé vers l’est. Ce

dénivellement devait entraîner cette conséquence grave,

que les eaux du lac et de la Paulina-river, dès que le

dégel les aurait rendues libres, se déplaceraient

horizontalement suivant le nouveau plan, et il était

probable qu’une portion du territoire de l’ouest serait

inondée. Le ruisseau, sans doute, se creuserait un autre

lit, ce qui compromettrait le port naturel fondé à son

embouchure. Les collines de la rive orientale

semblaient s’être considérablement abaissées. Mais

quant aux falaises de l’ouest, on ne pouvait en juger, vu

leur éloignement. En somme, l’importante modification

provoquée par le tremblement de terre consistait en

ceci : c’est que, sur un espace de quatre à cinq milles au

moins, l’horizontalité du sol était détruite, et que sa

pente s’accusait en descendant de l’est à l’ouest.

« Eh bien, monsieur Hobson, dit en riant la

voyageuse, vous aviez eu l’amabilité de donner mes

noms au port et à la rivière, et voilà qu’il n’y a plus ni

Paulina-river, ni port Barnett ! Il faut avouer que je n’ai

pas de chance.

– En effet, madame, répondit le lieutenant, mais si la

rivière est partie, le lac est resté, lui, et, si vous le

permettez, nous l’appellerons désormais le lac Barnett.

J’aime à croire qu’il vous sera fidèle ! »

Mr. et Mrs. Joliffe, aussitôt sortis de la maison,

s’étaient rendus, l’un au chenil, l’autre à l’étable des

rennes. Les chiens n’avaient point trop souffert de leur

longue séquestration, et ils s’élancèrent en gambadant

dans la cour intérieure. Un renne était mort depuis peu

de jours. Quant aux autres, quoique un peu amaigris, ils

semblaient être dans un bon état de conservation.

« Eh bien, madame, dit le lieutenant à Mrs. Paulina

Barnett, qui accompagnait Jasper Hobson, nous voilà

tirés d’affaire, et mieux que nous ne pouvions

l’espérer !

– Je n’ai jamais désespéré, monsieur Hobson,

répondit la voyageuse. Des hommes tels que vos

compagnons et vous ne se laisseraient pas vaincre par

les misères d’un hivernage !

– Madame, depuis que je vis dans les contrées

polaires, reprit le lieutenant Hobson, je n’ai jamais

éprouvé un pareil froid, et pour tout dire, s’il eût

persévéré quelques jours encore, je crois que nous

étions véritablement perdus.

– Alors ce tremblement de terre est venu à propos

pour chasser ces maudits ours, dit la voyageuse, et peut-

être a-t-il contribué à modifier cette excessive

température ?

– Cela est possible, madame, très possible en vérité,

répondit le lieutenant. Tous ces phénomènes naturels se

tiennent et s’influencent l’un l’autre. Mais, je vous

l’avoue, la composition volcanique de ce sol

m’inquiète. Je regrette, pour notre établissement, le

voisinage de ce volcan en activité. Si ses laves ne

peuvent l’atteindre, il provoque du moins des secousses

qui le compromettent ! Voyez à quoi ressemble

maintenant notre maison !

– Vous la ferez réparer, monsieur Hobson, dès que

la belle saison sera venue, répondit Mrs. Paulina

Barnett, et vous profiterez de l’expérience pour l’étayer

plus solidement.

– Sans doute, madame ; mais telle qu’elle est à

présent et pendant quelques mois encore, je crains

qu’elle ne vous paraisse plus assez confortable !

– À moi, monsieur Hobson, répondit en riant Mrs.

Paulina Barnett, à moi, une voyageuse ! Je me figurerai

que j’habite la cabine d’un bâtiment qui donne la bande,

et, du moment que votre maison ne tangue ni ne roule,

je n’ai rien à craindre du mal de mer !

– Bien, madame, bien, répondit Jasper Hobson, je

n’en suis plus à apprécier votre caractère ! Il est connu

de tous ! Par votre énergie morale, par votre humeur

charmante, vous avez contribué à nous soutenir pendant

ces dures épreuves, mes compagnons et moi, et je vous

en remercie en leur nom et au mien !

– Je vous assure, monsieur Hobson, que vous

exagérez...

– Non, non, et ce que je vous dis là, tous sont prêts à

vous le redire... Mais permettez-moi de vous faire une

question. Vous savez qu’au mois de juin prochain, le

capitaine Craventy doit nous expédier un convoi de

ravitaillement, qui, à son retour, emportera nos

provisions de fourrures au fort Reliance. Il est probable

que notre ami Thomas Black, après avoir observé son

éclipse, retournera en juillet avec ce détachement. Me

permettez-vous de vous demander, madame, si votre

intention est de l’accompagner ?

– Est-ce que vous me renvoyez, monsieur Hobson ?

demanda en souriant la voyageuse.

– Oh ! madame !...

– Eh bien, « mon lieutenant », répondit Mrs. Paulina

Barnett en tendant la main à Jasper Hobson, je vous

demanderai la permission de passer encore un hiver au

fort Espérance. L’année prochaine, il est probable que

quelque navire de la Compagnie viendra mouiller au

cap Bathurst, et j’en profiterai, car je ne serai pas

fâchée, après être venue par la voie de terre, de m’en

aller par le détroit de Behring. »

Le lieutenant fut enchanté de cette détermination de

sa compagne. Il l’avait jugée et appréciée. Une grande

sympathie l’unissait à cette vaillante femme, qui le

tenait, elle, pour un homme bon et brave.

Véritablement, l’un et l’autre n’eussent pas vu venir

sans regrets l’heure de la séparation. Qui sait, d’ailleurs,

si le Ciel ne leur réservait pas encore de terribles

épreuves, pendant lesquelles leur double influence

devrait s’unir pour le salut commun ?

Le 20 janvier, le soleil reparut pour la première fois

et termina la nuit polaire. Il ne demeura que quelques

instants au-dessus de l’horizon, et fut salué par les

joyeux hurrahs des hiverneurs. À compter de cette date,

la durée du jour alla toujours croissant.

Pendant le mois de février et jusqu’au 15 mars, il y

eut encore des successions très brusques de beau et de

mauvais temps. Les beaux temps furent très froids ; les

mauvais, très neigeux. Pendant ceux-là, le froid

empêchait les chasseurs de sortir, et pendant ceux-ci,

c’étaient les tempêtes de neige qui les obligeaient à

rester à la maison. Il n’y eut donc que par les temps

moyens que certains travaux purent être exécutés au-

dehors, mais aucune longue excursion ne fut tentée.

D’ailleurs, à quoi bon s’éloigner du fort, puisque les

trappes fonctionnaient avec succès. Pendant cette fin

d’hiver, des martres, des renards, des hermines, des

wolvérènes et autres précieux animaux se firent prendre

en grand nombre, et les trappeurs ne chômèrent pas,

tout en restant aux environs du cap Bathurst. Une seule

excursion, faite en mars à la baie des Morses, fit

reconnaître que le tremblement de terre avait beaucoup

modifié la forme des falaises qui s’étaient

singulièrement abaissées. Au-delà, les montagnes

ignivomes, couronnées d’une légère vapeur, semblaient

momentanément apaisées.

Vers le 20 mars, les chasseurs signalèrent les

premiers cygnes, qui émigraient des territoires

méridionaux et s’envolaient vers le nord en poussant

d’aigres sifflements. Quelques « bruants de neige » et

des « faucons hiverneurs » firent aussi leur apparition.

Mais une immense couche blanche couvrait encore le

sol, et le soleil ne pouvait fondre la surface solide de la

mer et du lac.

La débâcle n’arriva que dans les premiers jours

d’avril. La rupture des glaces s’opérait avec un fracas

extraordinaire, comparable parfois à des décharges

d’artillerie. De brusques changements, se produisirent

dans la banquise. Plus d’un iceberg, ruiné par les chocs,

rongé à sa base, culbuta avec un bruit terrible par suite

du déplacement de son centre de gravité. De là des

éboulements qui activaient le bris de l’icefield.

À cette époque, la moyenne de la température était

de 32° au-dessus de zéro (0° centigr.). Aussi les

premières glaces du rivage ne tardèrent pas à se

dissoudre, et la banquise, entraînée par les courants

polaires, recula peu à peu dans les brumes de l’horizon.

Au 15 avril, la mer était libre, et certainement un navire

venu de l’océan Pacifique, par le détroit de Behring,

après avoir longé la côte américaine, aurait pu atterrir

au cap Bathurst.

En même temps que l’océan Arctique, le lac Barnett

se délivra de sa cuirasse glacée, à la grande satisfaction

des milliers de canards et autres volatiles aquatiques,

qui pullulaient sur ses bords. Mais, ainsi que l’avait

prévu le lieutenant Hobson, le périmètre du lac avait été

modifié par la nouvelle pente du sol. La portion du

rivage qui s’étendait devant l’enceinte du fort, et que

bornaient à l’est les collines boisées, s’élargit

considérablement. Jasper Hobson estima à cent

cinquante pas le recul des eaux du lac sur sa rive

orientale. À l’opposé, ces eaux durent se déplacer

d’autant vers l’ouest, et inonder le pays, si quelque

barrière naturelle ne les contenait pas.

En somme, il était fort heureux que la dénivellation

du sol se fût faite de l’est à l’ouest, car si elle se fût

produite en sens contraire, la factorerie eût été

inévitablement submergée.

Quant à la petite rivière, elle se tarit aussitôt que le

dégel eut rétabli son courant. On peut dire que ses eaux

remontèrent vers leur source, la pente s’étant établie en

cet endroit du nord au sud.

« Voilà, dit Jasper Hobson au sergent, une rivière à

rayer de la carte des continents polaires ! Si nous

n’avions eu que ce ruisseau pour nous fournir d’eau

potable, nous aurions été fort embarrassés ! Très

heureusement, il nous reste le lac Barnett, et j’aime à

penser que nos buveurs ne l’épuiseront pas.

– En effet, répondit le sergent Long, le lac... Mais

ses eaux sont-elles restées douces ? »

Jasper Hobson regarda fixement son sergent, et ses

sourcils se contractèrent. Cette idée ne lui était pas

encore venue, qu’une fracture du sol avait pu établir

une communication entre la mer et le lagon ! Malheur

irréparable, qui eût forcément entraîné la ruine et

l’abandon de la nouvelle factorerie.

Le lieutenant et le sergent Long coururent en toute

hâte vers le lac !... Les eaux étaient douces !

Dans les premiers jours de mai, le sol, nettoyé de

neige en de certains endroits, commença à reverdir sous

l’influence des rayons solaires. Quelques mousses,

quelques graminées montrèrent timidement leurs petites

pointes hors de terre. Les graines d’oseille et de

chochléarias semées par Mrs. Joliffe levèrent aussi. La

couche de neige les avait protégées contre ce rude

hiver. Mais il fallut les défendre du bec des oiseaux et

de la dent des rongeurs. Cette importante besogne fut

dévolue au digne caporal, qui s’en acquitta avec la

conscience et le sérieux d’un mannequin accroché dans

un potager !

Les longs jours étaient revenus. Les chasses furent

reprises.

Le lieutenant Hobson voulait compléter

l’approvisionnement de fourrures dont les agents du

fort Reliance devaient prendre livraison dans quelques

semaines. Marbre, Sabine et autres chasseurs se mirent

en campagne. Leurs excursions ne furent ni longues ni

fatigantes. Jamais ils ne s’écartèrent de plus de deux

milles du cap Bathurst. Jamais ils n’avaient rencontré

de territoire aussi giboyeux. Ils en étaient à la fois très

surpris et très satisfaits. Les martres, les rennes, les

lièvres, les caribous, les renards, les hermines venaient

au-devant des coups de fusil.

Une seule observation à faire, au grand regret des

hiverneurs qui leur tenaient rancune, c’est qu’on ne

voyait plus d’ours, pas même leurs traces. On eût dit

qu’en fuyant, les assaillants avaient entraîné tous leurs

congénères avec eux. Peut-être ce tremblement de terre

avait-il plus particulièrement effrayé ces animaux, dont

l’organisation est très fine, et même « très nerveuse »,

si, toutefois, ce qualificatif peut s’appliquer à un simple

quadrupède !

Le mois de mai fut assez pluvieux. La neige et la

pluie alternaient. La moyenne de la température ne

donna que 41° au-dessus de zéro (5° centigr. au-dessus

de glace). Les brouillards furent fréquents, et tellement

épais parfois, qu’il eût été imprudent de s’écarter du

fort. Petersen et Kellet, égarés pendant quarante-huit

heures, causèrent les plus vives inquiétudes à leurs

compagnons. Une erreur de direction, qu’ils ne

pouvaient rectifier, les avait entraînés dans le sud,

quand ils se croyaient aux environs de la baie des

Morses. Ils ne revinrent donc qu’exténués et à demi

morts de faim.

Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une

chaleur véritable. Les hiverneurs avaient quitté leurs

vêtements d’hiver. On travaillait activement à réparer la

maison, qu’il s’agissait de reprendre en sous-œuvre. En

même temps, Jasper Hobson faisait construire un vaste

magasin à l’angle sud de la cour. Le territoire se

montrait assez giboyeux pour justifier l’opportunité de

cette construction. L’approvisionnement de fourrures

était considérable, et il devenait nécessaire d’établir un

local spécialement destiné à l’emmagasinage des

pelleteries.

Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour

le détachement que devait lui envoyer le capitaine

Craventy. Bien des objets manquaient encore à la

nouvelle factorerie. Les munitions étaient à renouveler.

Si ce détachement avait quitté le fort Reliance dès les

premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin

le cap Bathurst. On se souvient que c’était le point de

ralliement convenu entre le capitaine et son lieutenant.

Or, comme Jasper Hobson avait précisément établi le

nouveau fort au cap même, les agents envoyés à sa

rencontre ne pouvaient manquer de l’y trouver.

Donc, à partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller

les environs du cap. Le pavillon britannique avait été

arboré au sommet de la falaise et devait s’apercevoir de

loin. Il était présumable, d’ailleurs, que le convoi de

ravitaillement suivrait à peu près l’itinéraire du

lieutenant, et longerait le littoral depuis le golfe du

Couronnement jusqu’au cap Bathurst. C’était la voie la

plus sûre, sinon la plus courte, à une époque de l’année

où la mer, libre de glaces, délimitait nettement le rivage

et permettait d’en suivre le contour.

Cependant, le mois de juin s’acheva sans que le

convoi eût apparu. Jasper Hobson ressentit quelques

inquiétudes, surtout quand les brouillards vinrent

envelopper de nouveau le territoire. Il craignait pour les

agents aventurés sur ce désert, et auxquels ces brumes

persistantes pouvaient opposer de sérieux obstacles.

Jasper Hobson s’entretint souvent avec Mrs. Paulina

Barnett, le sergent, Mac Nap, Raë, de cet état de choses.

L’astronome Thomas Black ne cachait point ses

appréhensions, car, l’éclipse une fois observée, il

comptait bien s’en retourner avec le détachement. Or, si

le détachement ne venait pas, il se voyait réservé à un

second hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce

brave savant, sa tâche accomplie, ne demandait qu’à

s’en aller. Il faisait donc part de ses craintes au

lieutenant Hobson, qui ne savait, en vérité, que lui

répondre.

Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes,

envoyés en reconnaissance à trois milles sur la côte,

dans le sud-est, n’avaient découvert aucune trace.

Il fallut admettre alors, ou que les agents du fort

Reliance n’étaient point partis, ou qu’ils s’étaient égarés

en route. Malheureusement, cette dernière hypothèse

devenait la plus probable. Jasper Hobson connaissait le

capitaine Craventy, et il ne mettait point en doute que le

convoi n’eût quitté le fort Reliance à l’époque

convenue.

On conçoit donc combien ses inquiétudes devinrent

vives ! La belle saison s’écoulait. Encore deux mois, et

l’hiver arctique, c’est-à-dire les âpres brises, les

tourbillons de neige, les nuits longues, s’abattrait sur

cette portion du continent.

Le lieutenant Hobson n’était point homme à rester

dans une telle incertitude ! Il fallait prendre un parti, et

voici celui auquel il s’arrêta après avoir consulté ses

compagnons. Il va sans dire que l’astronome l’appuyait

de toutes ses forces.

On était au 5 juillet. Dans quatorze jours – le 18

juillet –, l’éclipse solaire devait se produire. Dès le

lendemain, Thomas Black pouvait quitter le fort

Espérance. Il fut donc décidé que si, d’ici là, les agents

attendus n’étaient point arrivés, un convoi, composé de

quelques hommes et de quatre ou cinq traîneaux,

quitterait la factorerie pour se rendre au lac de

l’Esclave. Ce convoi emporterait une partie des

fourrures les plus précieuses, et, en six semaines au

plus, c’est-à-dire vers la fin du mois d’août, pendant

que la saison le permettait encore, il pouvait atteindre le

fort Reliance.

Ce point décidé, Thomas Black redevint l’homme

absorbé qu’il était, n’attendant plus que le moment où

la lune, exactement interposée entre l’astre radieux et

« lui », éclipserait totalement le disque du soleil !

XXIII



L’éclipse du 18 juillet 1860



Cependant les brumes ne se dissipaient pas. Le

soleil n’apparaissait qu’à travers un opaque rideau de

vapeurs, ce qui ne laissait pas de tourmenter

l’astronome au sujet de son éclipse. Souvent même, le

brouillard était si intense, que, de la cour du fort, on ne

pouvait pas apercevoir le sommet du cap.

Le lieutenant Hobson se sentait de plus en plus

inquiet. Il ne doutait pas que le convoi envoyé du fort

Reliance ne se fût égaré dans ce désert. Et puis, de

vagues appréhensions, de tristes pressentiments

agitaient son esprit. Cet homme énergique n’envisageait

pas l’avenir sans une certaine anxiété. Pourquoi ? Il

n’aurait pu le dire. Tout, cependant, semblait lui réussir.

Malgré les rigueurs de l’hivernage, sa petite colonie

jouissait d’une santé excellente. Aucun désaccord

n’existait entre ses compagnons, et ces braves gens

s’acquittaient de leur tâche avec zèle. Le territoire était

giboyeux. La récolte de fourrures avait été belle, et la

Compagnie ne pouvait qu’être enchantée des résultats

obtenus par son agent. En admettant même que le fort

Espérance ne fût pas ravitaillé, le pays offrait assez de

ressources pour que l’on pût envisager sans trop de

crainte la perspective d’un second hivernage. Pourquoi

donc la confiance manquait-elle au lieutenant Hobson ?

Plus d’une fois, Mrs. Paulina Barnett et lui

s’entretinrent à ce sujet. La voyageuse cherchait à le

rassurer en faisant valoir les raisons déduites ci-dessus.

Ce jour-là, se promenant avec lui sur le rivage, elle

plaida avec plus d’insistance la cause du cap Bathurst et

de la factorerie, fondée au prix de tant de peines.

« Oui, madame, oui, vous avez raison, répondit

Jasper Hobson, mais on ne commande pas à ses

pressentiments ! Je ne suis pourtant point un

visionnaire. Vingt fois, dans ma vie de soldat, je me

suis trouvé dans des circonstances critiques, sans m’en

être ému un instant. Eh bien, pour la première fois,

l’avenir m’inquiète ! Si j’avais en face de moi un

danger certain, je ne le craindrais pas. Mais un danger

vague, indéterminé, que je ne fais que pressentir !...

– Mais quel danger ? demanda Mrs. Paulina Barnett,

et que redoutez-vous, les hommes, les animaux ou les

éléments ?

– Les animaux ? en aucune façon, répondit le

lieutenant. C’est à eux de redouter les chasseurs du cap

Bathurst. Les hommes ? Non. Ces territoires ne sont

guère fréquentés que par les Esquimaux, et les Indiens

s’y aventurent rarement...

– Et je vous ferai observer, monsieur Hobson, ajouta

Mrs. Paulina Barnett, que ces Canadiens, dont vous

pouviez jusqu’à un certain point craindre la visite

pendant la belle saison, ne sont même pas venus...

– Et je le regrette, madame !

– Quoi ! vous regrettez ces concurrents dont les

dispositions envers la Compagnie sont évidemment

hostiles ?

– Madame, répondit le lieutenant, je les regrette, et

je ne les regrette pas !... Cela est assez difficile à

expliquer ! Remarquez que le convoi du fort Reliance

devait arriver et qu’il n’est point arrivé. Il en est de

même des agents des Pelletiers de Saint-Louis, qui

pouvaient venir et qui ne sont point venus. Aucun

Esquimau, même, n’a visité cette partie du littoral

pendant cet été...

– Et votre conclusion, monsieur Hobson... ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– C’est qu’on ne vient peut-être pas au cap Bathurst

et au fort Espérance « aussi facilement » qu’on le

voudrait, madame ! »

La voyageuse regarda le lieutenant Hobson, dont le

front était évidemment soucieux, et qui, avec un accent

singulier, avait souligné le mot « facilement ! »

« Lieutenant Hobson, lui dit-elle, puisque vous ne

craignez rien, ni de la part des animaux, ni de la part

des hommes, je dois croire que ce sont les éléments...

– Madame, répondit Jasper Hobson, je ne sais si j’ai

l’esprit frappé, si mes pressentiments m’aveuglent, mais

il me semble que ce pays est étrange. Si je l’avais

mieux connu, je crois que je ne m’y serais pas fixé. Je

vous ai déjà fait observer certaines particularités qui

m’ont semblé inexplicables, telles que le manque

absolu de pierres sur tout le territoire, et la coupure si

nette du littoral ! La formation primitive de ce bout de

continent ne me parait pas claire ! Je sais bien que le

voisinage d’un volcan peut produire certains

phénomènes... Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit

au sujet des marées.

– Parfaitement, monsieur Hobson.

– Là où la mer, d’après les observations faites par

les, explorateurs sur ces parages, devrait monter de

quinze ou vingt pieds, elle ne s’élève que d’un pied à

peine !

– Sans doute, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais

vous avez expliqué cet effet par la configuration bizarre

des terres, le resserrement des détroits...

– J’ai tenté d’expliquer, et voilà tout ! répondit le

lieutenant Hobson, mais avant-hier, j’ai observé un

phénomène encore plus invraisemblable, phénomène

que je ne vous expliquerai pas, et je doute que de plus

savants parvinssent à le faire. »

Mrs. Paulina Barnett regarda Jasper Hobson.

« Que s’est-il donc passé ? lui demanda-t-elle.

– Avant-hier, madame, c’était jour de pleine lune, et

la marée, d’après l’annuaire, devait être très forte ! Eh

bien, la mer ne s’est pas même élevée d’un pied comme

autrefois ! Elle ne s’est pas élevée « du tout ! »

– Vous avez pu vous tromper ! fit observer Mrs.

Paulina Barnett au lieutenant.

– Je ne me suis pas trompé. J’ai observé moi-même.

Avant-hier, 4 juillet, la marée a été nulle, absolument

nulle sur le littoral du cap Bathurst !

– Et vous en concluez, monsieur Hobson ?...

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– J’en conclus, madame, répondit le lieutenant, ou

que les lois de la nature sont changées, ou... que ce pays

est dans une situation particulière... Ou plutôt, je ne

conclus pas... je n’explique pas... je ne comprends pas...

et... je suis inquiet ! »

Mrs. Paulina Barnett ne pressa pas davantage le

lieutenant Hobson. Évidemment, cette absence totale de

marée était inexplicable, extra-naturelle, comme le

serait l’absence du soleil au méridien à l’heure de midi.

À moins que le tremblement de terre n’eût tellement

modifié la conformation du littoral et des terres

arctiques... Mais cette hypothèse ne pouvait satisfaire

un sérieux observateur des phénomènes terrestres.

Quant à penser que le lieutenant se fût trompé dans

son observation, ce n’était pas admissible, et ce jour-là

même – 6 juillet – Mrs. Paulina Barnett et lui

constatèrent, au moyen de repères marqués sur le

littoral, que la marée, qui, il y a un an, se déplaçait au

moins d’un pied en hauteur, était maintenant nulle, tout

à fait nulle !

Le secret sur cette observation fut gardé. Le

lieutenant Hobson ne voulait pas, et avec raison, jeter

une inquiétude quelconque dans l’esprit de ses

compagnons. Mais souvent ils pouvaient le voir, seul,

silencieux, immobile, au sommet du cap, observer la

mer libre alors, qui se développait sous ses regards.

Pendant ce mois de juillet, la chasse des animaux à

fourrures dut être suspendue. Les martres, les renards et

autres avaient déjà perdu leur poil d’hiver. On se borna

donc à la poursuite du gibier comestible, des caribous,

des lièvres polaires et autres, qui, par un caprice au

moins bizarre – Mrs. Paulina Barnett le remarqua elle-

même –, pullulaient littéralement aux environs du cap

Bathurst, bien que les coups de fusil eussent dû peu à

peu les en éloigner.

Au 15 juillet, la situation n’avait pas changé.

Aucune nouvelle du fort Reliance. Le convoi attendu ne

paraissait pas. Jasper Hobson résolut de mettre son

projet à exécution et d’aller au capitaine Craventy,

puisque le capitaine ne venait pas à lui.

Naturellement, le chef de ce petit détachement ne

pouvait être que le sergent Long. Le sergent aurait

désiré ne pas se séparer du lieutenant. Il s’agissait, en

effet, d’une absence assez prolongée, car on ne pouvait

revenir au fort Espérance avant l’été prochain, et le

sergent serait forcé de passer la mauvaise saison au fort

Reliance. C’était donc une absence de huit mois au

moins. Mac Nap ou Raë aurait certainement pu

remplacer le sergent Long, mais ces deux braves soldats

étaient mariés. D’ailleurs, Mac Nap, maître charpentier,

et Raë, forgeron, étaient nécessaires à la factorerie, qui

ne pouvait se passer de leurs services.

Telles furent les raisons que fit valoir le lieutenant

Hobson et auxquelles le sergent se rendit

« militairement ». Quant aux quatre soldats qui devaient

l’accompagner, ce furent Belcher, Pond, Petersen et

Kellet, qui se déclarèrent prêts à partir.

Quatre traîneaux et leur attelage de chiens furent

disposés pour ce voyage. Ils devaient porter des vivres

et des fourrures, que l’on choisit parmi les plus

précieuses, renards, hermines, martres, cygnes, lynx,

rats musqués, wolvérènes. Quant au départ, il fut fixé

au 19 juillet matin, le lendemain même de l’éclipse. Il

va sans dire que Thomas Black accompagnerait le

sergent Long, et qu’un des traîneaux servirait au

transport de ses instruments et de sa personne.

Il faut avouer que ce digne savant fut bien

malheureux pendant les jours qui précédèrent le

phénomène si impatiemment attendu par lui. Les

intermittences du beau temps et du mauvais temps, la

fréquence des brumes, l’atmosphère, tantôt chargée de

pluie, tantôt humide de brouillards, le vent inconstant,

ne se fixant à aucun point de l’horizon, l’inquiétaient à

bon droit. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, il ne

vivait plus. Si, pendant les quelques minutes que

durerait l’éclipse, le ciel était couvert de vapeurs, si

l’astre des nuits et l’astre du jour se dérobaient derrière

un voile opaque, si lui ! Thomas Black, envoyé dans ce

but, ne pouvait observer ni la couronne lumineuse, ni

les protubérances rougeâtres, quel désappointement !

Tant de fatigues inutilement supportées, tant de dangers

courus en pure perte !

« Venir si loin pour voir la lune ! s’exclamait-il d’un

ton piteusement comique, et ne point la voir ! »

Non ! il ne pouvait se faire à cette idée ! Dès que

l’obscurité arrivait, le digne savant montait au sommet

du cap et il regardait le ciel. Il n’avait même pas la

consolation de pouvoir contempler la blonde Phœbé en

ce moment ! La lune allait être nouvelle dans trois

jours ; elle accompagnait, par conséquent, le soleil dans

sa révolution autour du globe, et disparaissait dans son

irradiation !

Thomas Black épanchait souvent ses peines dans le

cœur de Mrs. Paulina Barnett. La compatissante femme

ne pouvait s’empêcher de le plaindre, et, un jour, elle le

rassura de son mieux, lui assurant que le baromètre

avait une certaine tendance à remonter, lui répétant que

l’on était alors dans la belle saison !

« La belle saison ! s’écria Thomas Black, haussant

les épaules. Est-ce qu’il y a une belle saison dans un

pareil pays !

– Mais enfin, monsieur Black, répondit Mrs. Paulina

Barnett, en admettant que, par malchance, cette éclipse

vous échappe, il s’en produira d’autres, je suppose !

Celle du 18 juillet n’est sans doute pas la dernière du

siècle !

– Non, madame, répondit l’astronome, non. Après

celle-ci, nous aurons encore cinq éclipses totales de

soleil jusqu’en 1900 : une première, le 31 décembre

1861, qui sera totale pour l’océan Atlantique, la

Méditerranée et le désert de Sahara ; une seconde, le 22

décembre 1870, totale pour les Acores, l’Espagne

méridionale, l’Algérie, la Sicile et la Turquie ; une

troisième, le 19 août 1887, totale pour le nord-est de

l’Allemagne, la Russie méridionale et l’Asie centrale ;

une quatrième, le 9 août 1896, visible pour le

Groenland, la Laponie et la Sibérie, et enfin, en 1900, le

28 mai, une cinquième qui sera totale pour les États-

Unis, l’Espagne, l’Algérie et l’Égypte.

– Eh bien, monsieur Black, reprit Mrs. Paulina

Barnett, si vous manquez l’éclipse du 18 juillet 1860,

vous vous consolerez avec celle du 31 décembre 1861 !

Qu’est-ce que dix-sept mois !

– Pour me consoler, madame, répondit gravement

l’astronome, ce ne serait pas dix-sept mois, mais vingt-

six ans que j’aurais à attendre !

– Et pourquoi ?

– C’est que, de toutes ces éclipses, une seule, celle

du 9 août 1896, sera totale pour les lieux situés en haute

latitude, tels que Laponie, Sibérie ou Groenland !

– Mais quel intérêt avez-vous à faire une

observation sous un parallèle aussi élevé ? demanda

Mrs. Paulina Barnett.

– Quel intérêt, madame ! s’écria Thomas Black,

mais un intérêt scientifique de la plus haute importance.

Rarement les éclipses ont été observées dans les régions

rapprochées du pôle, où le soleil, peu élevé au-dessus

de l’horizon, présente, en apparence, un disque

considérable. Il en est de même pour la lune, qui vient

l’occulter, et il est possible que, dans ces conditions,

l’étude de la couronne lumineuse et des protubérances

puisse être plus complète ! Voilà pourquoi, madame, je

suis venu opérer au-dessus du 70e parallèle ! Or, ces

conditions ne se reproduiront qu’en 1896 ! M’assurez-

vous que je vivrai jusque-là ? »

À cette argumentation, il n’y avait rien à répondre.

Thomas Black continua donc d’être fort malheureux,

car l’inconstance du temps menaçait de lui jouer un

mauvais tour.

Le 16 juillet, il fit très beau. Mais le lendemain, par

contre, temps couvert, brumes épaisses. C’était à se

désespérer. Thomas Black fut réellement malade ce

jour-là. L’état fiévreux dans lequel il vivait depuis

quelque temps menaçait de dégénérer en maladie

véritable. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson

essayaient vainement de le calmer. Quant au sergent

Long et aux autres, ils ne comprenaient point qu’on se

rendît si malheureux « par amour de la lune » !

Le lendemain, 18 juillet, c’était enfin le grand jour.

L’éclipse totale devait durer, d’après les calculs des

éphémérides, quatre minutes trente-sept secondes,

c’est-à-dire de onze heures quarante-trois minutes et

quinze secondes à onze heures quarante-sept minutes et

cinquante-sept secondes du matin.

« Qu’est-ce que je demande ? s’écriait

lamentablement l’astronome en s’arrachant les cheveux,

je demande uniquement qu’un coin du ciel, rien qu’un

petit coin, celui dans lequel s’opérera l’occultation, soit

pur de tout nuage, et pendant combien de temps ?

pendant quatre minutes seulement ! Et puis après, qu’il

neige, qu’il tonne, que les éléments se déchaînent, je

m’en moque comme un colimaçon d’un

chronomètre ! »

Thomas Black avait quelques raisons de désespérer

tout à fait. Il semblait probable que l’opération

manquerait. Au lever du jour, l’horizon était couvert de

brumes. De gros nuages s’élevaient du sud, précisément

sur cette partie du ciel où l’éclipse devait se produire.

Mais, sans doute, le dieu des astronomes eut pitié du

pauvre Black, car, vers huit heures, une brise assez vive

s’établit dans le nord et nettoya tout le firmament !

Ah ! quel cri de reconnaissance, quelles

exclamations de gratitude s’élevèrent de la poitrine du

digne savant ! Le ciel était pur, le soleil resplendissait,

en attendant que la lune, encore perdue dans son

irradiation, l’éteignît peu à peu !

Aussitôt les instruments de Thomas Black furent

portés et installés au sommet du promontoire. Puis

l’astronome les braqua sur l’horizon méridional, et il

attendit. Il avait retrouvé toute sa patience accoutumée,

tout le sang-froid nécessaire à son observation. Que

pouvait-il craindre, maintenant ? Rien, si ce n’est que le

ciel ne lui tombât sur la tête ! À neuf heures, il n’y avait

plus un nuage, pas une vapeur, ni à l’horizon, ni au

zénith ! Jamais observation astronomique ne s’était

présentée dans des conditions plus favorables !

Jasper Hobson et tous ses compagnons, Mrs. Paulina

Barnett et toutes ses compagnes avaient voulu assister à

l’opération. La colonie entière se trouvait réunie sur le

cap Bathurst et entourait l’astronome. Le soleil montait

peu à peu, en décrivant un arc très allongé au-dessus de

l’immense plaine qui s’étendait vers le sud. Personne ne

parlait. On attendait avec une sorte d’anxiété solennelle.

Vers neuf heures et demie, l’occultation commença.

Le disque de la lune mordit sur le disque du soleil. Mais

le premier ne devait couvrir complètement le second

qu’entre onze heures quarante-trois minutes quinze

secondes et onze heures quarante-sept minutes

cinquante-sept secondes. C’était le temps assigné par

les éphémérides à l’éclipse totale, et personne n’ignore

qu’aucune erreur ne peut entacher ces calculs, établis,

vérifiés, contrôlés par les savants de tous les

observatoires du monde.

Thomas Black avait apporté dans son bagage

d’astronome une certaine quantité de verres noircis ; il

les distribua à ses compagnons, et chacun put suivre les

progrès du phénomène sans se brûler les yeux.

Le disque brun de la lune s’avançait peu à peu. Déjà

les objets terrestres prenaient une teinte particulière de

jaune orangé. L’atmosphère, au zénith, avait changé de

couleur. À dix heures un quart, la moitié du disque

solaire était obscurcie. Quelques chiens, errant en

liberté, allaient et venaient, montrant une certaine

inquiétude et aboyant parfois d’une façon lamentable.

Les canards, immobiles sur les bords du lac, jetaient

leur cri du soir et cherchaient une place favorable pour

dormir. Les mères appelaient leurs petits, qui se

réfugiaient sous leurs ailes. Pour tous ces animaux, la

nuit allait venir, et c’était l’heure du sommeil.

À onze heures, les deux tiers du soleil étaient

couverts. Les objets avaient pris une teinte de rouge

vineux. Une demi-obscurité régnait alors, et elle devait

être à peu près complète pendant les quatre minutes que

durerait l’occultation totale. Mais déjà quelques

planètes, Mercure, Vénus, apparaissaient, ainsi que

certaines constellations, la Chèvre, le Taureau, et Orion.

Les ténèbres s’accroissaient de minute en minute.

Thomas Black, l’œil à l’oculaire de sa lunette,

immobile, silencieux, suivait les progrès du

phénomène. À onze heures quarante-trois, les deux

disques devaient être exactement placés l’un devant

l’autre.

« Onze heures quarante-trois », dit Jasper Hobson,

qui consultait attentivement l’aiguille à secondes de son

chronomètre.

Thomas Black, penché sur l’instrument, ne remuait

pas. Une demi-minute s’écoula...

Thomas Black se releva, l’œil démesurément ouvert.

Puis il se replaça devant l’oculaire pendant une demi-

minute encore, et se relevant une seconde fois :

« Mais elle s’en va ! elle s’en va ! S’écria-t-il d’une

voix étranglée. La lune, la lune fuit ! elle disparaît ! »

En effet, le disque lunaire glissait sur celui du soleil

sans l’avoir masqué tout entier ! Les deux tiers

seulement de l’orbe solaire avaient été recouverts !

Thomas Black était retombé, stupéfait ! Les quatre

minutes étaient passées. La lumière se refaisait peu à

peu. La couronne lumineuse ne s’était pas produite !

« Mais qu’y a-t-il ? demanda Jasper Hobson.

– Il y a ! s’écria l’astronome, il y a que l’éclipse n’a

pas été complète, qu’elle n’a pas été totale pour cet

endroit du globe ! Vous m’entendez ! pas to-ta-le ! !

– Alors, vos éphémérides sont fausses !

– Fausses ! allons donc ! Dites cela à d’autres,

monsieur le lieutenant !

– Mais alors... s’écria Jasper Hobson, dont la

physionomie se modifia subitement.

– Alors, répondit Thomas Black, nous ne sommes

pas sous le 70e parallèle !

– Par exemple ! s’écria Mrs. Paulina Barnett.

– Nous le saurons bien ! dit l’astronome, dont les

yeux respiraient à la fois la colère et le

désappointement. Dans quelques minutes, le soleil va

passer au méridien... Mon sextant, vite ! vite ! »

Un des soldats courut à la maison et en rapporta

l’instrument demandé.

Thomas Black visa l’astre du jour, le laissa passer

au méridien, puis abaissant son sextant, et chiffrant

rapidement quelques calculs sur son carnet :

« Comment était situé le cap Bathurst, demanda-t-il,

quand, il y a un an, à notre arrivée, nous l’avons relevé

en latitude ?

– Il était par 70°44’37” ! répondit le lieutenant

Hobson.

– Eh bien, monsieur, il est maintenant par

73°7’20” ! Vous voyez bien que nous ne sommes pas

sous le 70e parallèle !...

– Ou plutôt que nous n’y sommes plus ! » murmura

Jasper Hobson.

Une révélation soudaine s’était faite dans son

esprit ! Tous les phénomènes, inexpliqués jusqu’ici,

s’expliquaient alors !...

Le territoire du cap Bathurst, depuis l’arrivée du

lieutenant Hobson, avait « dérivé » de 3° dans le nord !

Deuxième partie

I



Un fort flottant



Le fort Espérance, fondé par le lieutenant Jasper

Hobson sur les limites de la mer polaire, avait dérivé !

Le courageux agent de la Compagnie méritait-il un

reproche quelconque ? Non. Tout autre y eût été trompé

comme lui. Aucune prévision humaine ne pouvait le

mettre en garde contre une telle éventualité. Il avait cru

bâtir sur le roc et n’avait pas même bâti sur le sable !

Cette portion de territoire, formant la presqu’île

Victoria, que les cartes les plus exactes de l’Amérique

anglaise rattachaient au continent américain, s’en était

brusquement séparée. Cette presqu’île n’était, par le

fait, qu’un immense glaçon d’une superficie de cent

cinquante milles carrés, dont les alluvions successives

avaient fait en apparence un terrain solide, auquel ne

manquaient ni la végétation, ni l’humus. Liée au littoral

depuis des milliers de siècles, sans doute le

tremblement de terre du 8 janvier avait rompu ses liens,

et la presqu’île s’était faite île, mais île errante et

vagabonde que, depuis trois mois, les courants

entraînaient sur l’océan Arctique !

Oui ! ce n’était qu’un glaçon qui emportait ainsi le

fort Espérance et ses habitants ! Jasper Hobson avait

immédiatement compris qu’on ne pouvait expliquer

autrement ce déplacement de la latitude observée.

L’isthme, c’est-à-dire la langue de terre qui réunissait la

presqu’île Victoria au continent, s’était évidemment

brisé sous l’effort d’une convulsion souterraine,

provoquée par l’éruption volcanique, quelques mois

auparavant. Tant que dura l’hiver boréal, tant que la

mer demeura solidifiée sous le froid intense, cette

rupture n’amena aucun changement dans la position

géographique de la presqu’île. Mais, la débâcle venue,

quand les glaçons se fondirent sous les rayons solaires,

lorsque la banquise, repoussée au large, eut reculé

derrière les limites de l’horizon, quand la mer fut libre

enfin, ce territoire, reposant sur sa base glacée, s’en alla

en dérive avec ses bois, ses falaises, son promontoire,

son lagon intérieur, son littoral, sous l’influence de

quelque courant inconnu. Depuis plusieurs mois, il était

ainsi entraîné, sans que les hiverneurs, qui, pendant

leurs chasses, ne s’étaient point éloignés du fort

Espérance, eussent pu s’en apercevoir. Aucun point de

repère, des brumes épaisses arrêtant le regard à

quelques milles, une immobilité apparente du sol, rien

ne pouvait indiquer ni au lieutenant Hobson, ni à ses

compagnons, que de continentaux ils fussent devenus

insulaires. Il était même remarquable que l’orientation

de la presqu’île n’eût pas changé, malgré son

déplacement, ce qui tenait sans doute à son étendue et à

la direction rectiligne du courant qu’elle suivait. En

effet, si les points cardinaux se fussent modifiés par

rapport au cap Bathurst, si l’île eût tourné sur elle-

même, si le soleil et la lune se fussent levés ou couchés

sur un horizon nouveau, Jasper Hobson, Thomas Black,

Mrs. Paulina Barnett ou tout autre eussent compris ce

qui s’était passé. Mais, par une raison quelconque, le

déplacement s’était accompli jusqu’alors suivant un des

parallèles du globe, et, quoiqu’il fût rapide, on ne le

sentait pas.

Jasper Hobson, bien qu’il ne doutât pas du courage,

du sang-froid, de l’énergie morale de ses compagnons,

ne voulut cependant pas leur faire connaître la vérité. Il

serait toujours temps de leur exposer la nouvelle

situation qui leur était faite, quand on l’aurait étudiée

avec soin. Très heureusement, ces braves gens, soldats

ou ouvriers, s’entendaient peu aux observations

astronomiques, ni aux questions de longitude ou de

latitude, et du changement accompli depuis quelques

mois dans les coordonnées de la presqu’île, ils ne

pouvaient tirer les conséquences qui préoccupaient si

justement Jasper Hobson.

Le lieutenant, résolu à se taire tant qu’il le pourrait

et à cacher une situation à laquelle il n’y avait

présentement aucun remède, rappela toute son énergie.

Par un suprême effort de volonté, qui n’échappa point à

Mrs. Paulina Barnett, il redevint maître de lui-même, et

il s’employa à consoler de son mieux l’infortuné

Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s’arrachait les

cheveux.

Car l’astronome ne se doutait en aucune façon du

phénomène dont il était victime. N’ayant pas, comme le

lieutenant, observé les étrangetés de ce territoire, il ne

pouvait rien comprendre, rien imaginer en dehors de ce

fait si malencontreux, à savoir : que, ce jour-là, à

l’heure indiquée, la lune n’avait point occulté

entièrement le soleil. Mais que devait-il naturellement

penser ? Que, à la honte des observatoires, les

éphémérides étaient fausses, et que cette éclipse tant

désirée, son éclipse à lui, Thomas Black, qu’il était

venu chercher si loin et au prix de tant de fatigues,

n’avait jamais dû être « totale » pour cette zone du

sphéroïde terrestre, comprise sur le soixante-dixième

parallèle ! Non ! jamais il n’eût admis cela ! Jamais !

Aussi son désappointement était-il grand, et il devait

l’être. Mais Thomas Black allait bientôt apprendre la

vérité.

Cependant, Jasper Hobson, laissant croire à ses

compagnons que l’incident de l’éclipse manquée ne

pouvait intéresser que l’astronome et ne les concernait

en rien, les avait engagés à reprendre leurs travaux, ce

qu’ils il allaient faire. Mais, au moment où ils se

préparaient à quitter le sommet du cap Bathurst, afin de

rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s’arrêtant

soudain :

« Mon lieutenant, dit-il en s’approchant, la main au

bonnet, pourrais-je vous faire une simple question ?

– Sans doute, caporal, répondit Jasper Hobson, qui

ne savait trop où son subordonné voulait en venir.

Voyons, parlez ! »

Mais le caporal ne parlait pas. Il hésitait. Sa petite

femme le poussa du coude.

« Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c’est à

propos de ce 70° de latitude. Si j’ai bien compris, nous

ne sommes pas où vous croyiez être... »

Le lieutenant fronça le sourcil.

« En effet, répondit-il évasivement... nous nous

étions trompés dans nos calculs... notre première

observation a été fausse. Mais pourquoi... en quoi cela

peut-il vous préoccuper ?

– C’est à cause de la paie, mon lieutenant, répondit

le caporal, qui prit un air très malin. Vous savez bien, la

double paie promise par la Compagnie... »

Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on

s’en souvient, avaient droit à une solde plus élevée, s’ils

parvenaient à s’établir sur le 70e parallèle ou au-dessus.

Le caporal Joliffe, toujours intéressé, n’avait vu en tout

cela qu’une question d’argent, et il pouvait craindre que

la prime ne fût point encore acquise.

« Rassurez-vous, caporal, répondit Jasper Hobson

en souriant, et rassurez aussi vos braves camarades.

Notre erreur, qui est vraiment inexplicable, ne vous

portera heureusement aucun préjudice. Nous ne

sommes pas au-dessous, mais au-dessus du 70e

parallèle, et, par conséquent, vous serez payés double.

– Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le

visage rayonna, merci. Ce n’est pas que l’on tienne à

l’argent, mais c’est ce maudit argent qui vous tient. »

Sur cette réflexion, le caporal Joliffe et ses

compagnons se retirèrent sans soupçonner en aucune

façon la terrible et étrange modification qui s’était

accomplie dans la nature et la situation de ce territoire.

Le sergent Long se disposait aussi à redescendre

vers la factorerie, quand Jasper Hobson, l’arrêtant, lui

dit :

« Restez, sergent Long. »

Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et

attendit que le lieutenant lui adressât la parole.

Les seules personnes qui occupaient alors le sommet

du promontoire étaient Mrs. Paulina Barnett, Madge,

Thomas Black, le lieutenant et le sergent.

Depuis l’incident de l’éclipse, la voyageuse n’avait

pas prononcé une parole. Elle interrogeait du regard

Jasper Hobson, qui semblait l’éviter. Le visage de la

courageuse femme montrait plus de surprise que

d’inquiétude. Avait-elle compris ? L’éclaircissement

s’était-il brusquement fait à ses yeux comme aux yeux

du lieutenant Hobson ? Connaissait-elle la situation, et

son esprit pratique en avait-il déduit les conséquences ?

Quoi qu’il en fût, elle se taisait et demeurait appuyée

sur Madge, dont le bras entourait sa taille.

Quant à l’astronome, il allait et venait. Il ne pouvait

tenir en place. Ses cheveux étaient hérissés. Il

gesticulait. Il frappait dans ses mains et les laissait

retomber. Des interjections de désespoir s’échappaient

de ses lèvres. Il montrait le poing au soleil ! Il le

regardait en face, au risque de se brûler les yeux !

Enfin, après quelques minutes, son agitation

intérieure se calma. Il sentit qu’il pourrait parler, et, les

bras croisés, l’œil enflammé, la face colère, le front

menaçant, il vint se planter carrément devant le

lieutenant Hobson.

« À nous deux ! s’écria-t-il, à nous deux, monsieur

l’agent de la Compagnie de la baie d’Hudson ! »

Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient

singulièrement à une provocation. Jasper Hobson ne

voulut point s’y arrêter, et il se contenta de regarder le

pauvre homme, dont il comprenait bien le

désappointement immense.

« Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l’accent

d’une irritation mal contenue, m’apprendrez-vous ce

que cela signifie, s’il vous plaît ? Est-ce une

mystification provenant de votre fait ? Dans ce cas,

monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-

vous, et vous pourriez avoir à vous en repentir !

– Que voulez-vous dire, monsieur Black ? demanda

tranquillement Jasper Hobson.

– Je veux dire, monsieur, reprit l’astronome, que

vous vous étiez engagé à conduire votre détachement

sur la limite du 70e degré de latitude...

– Ou au-delà, répondit Jasper Hobson.

– Au-delà, monsieur, s’écria Thomas Black. Eh !

qu’avais-je à faire au-delà ? Pour observer cette éclipse

totale de soleil, je ne devais pas m’écarter de la ligne

d’ombre circulaire que délimitait, en cette partie de

l’Amérique anglaise, le 70e parallèle, et nous voilà à 30

au-dessus !

– Eh bien, monsieur Black, répondit Jasper Hobson

du ton le plus tranquille, nous nous sommes trompés,

voilà tout.

– Voilà tout ! s’écria l’astronome, que le calme du

lieutenant exaspérait.

– Je vous ferai d’ailleurs observer, reprit Jasper

Hobson, que si je me suis trompé, vous avez partagé

mon erreur, vous, monsieur Black, car, à notre arrivée

au cap Bathurst, c’est ensemble, vous avec vos

instruments, moi avec les miens, que nous avons relevé

sa situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre

responsable d’une erreur d’observation que vous avez

commise pour votre part ! »

À cette réponse, Thomas Black fut aplati, et, malgré

sa profonde irritation, ne sut que répliquer. Pas

d’excuse admissible ! S’il y avait eu faute, il était

coupable, lui aussi. Et, dans l’Europe savante, à

l’observatoire de Greenwich, que penserait-on d’un

astronome assez maladroit pour se tromper dans une

observation de latitude ? Un Thomas Black commettre

une erreur de trois degrés en prenant la hauteur du

soleil, et en quelles circonstances ? Quand la

détermination exacte d’un parallèle devait le mettre à

même d’observer une éclipse totale, dans des conditions

qui ne devaient plus se reproduire avant longtemps !

Thomas Black était un savant déshonoré !

« Mais comment, s’écria-t-il en s’arrachant encore

une fois les cheveux, comment ai-je pu me tromper

ainsi ? Mais je ne sais donc plus manier un sextant ! Je

ne sais donc plus calculer un angle ! Je suis donc

aveugle ! S’il en est ainsi, je n’ai plus qu’à me

précipiter du haut de ce promontoire, la tête la

première !...

– Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d’une

voix grave, ne vous accusez pas, vous n’avez commis

aucune erreur d’observation, vous n’avez aucun

reproche à vous faire !

– Alors, vous seul...

– Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur

Black. Veuillez m’écouter, je vous en prie, vous aussi,

madame, ajouta-t-il en se retournant vers Mrs. Paulina

Barnett ; vous aussi, Madge, vous aussi, sergent Long.

Je ne vous demande qu’une chose, le secret le plus

absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile

d’effrayer, de désespérer peut-être nos compagnons

d’hivernage. »

Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent,

Thomas Black, s’étaient rapprochés du lieutenant. Ils ne

répondirent pas, mais il y eut comme un consentement

tacite à garder le secret sur la révélation qui allait leur

être faite.

« Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an,

arrivés en ce point de l’Amérique anglaise, nous avons

relevé la position du cap Bathurst, ce cap se trouvait

situé exactement sur le 70e parallèle, et si maintenant il

se trouve au-delà du 72e degré de latitude, c’est-à-dire à

3° plus au nord, c’est qu’il a dérivé.

– Dérivé ! s’écria Thomas Black. À d’autres,

monsieur ! Depuis quand un cap dérive-t-il ?

– Cela est pourtant ainsi, monsieur Black ; répondit

gravement le lieutenant Hobson. Toute cette presqu’île

Victoria n’est plus qu’une île de glace. Le tremblement

de terre l’a détachée du littoral américain, et maintenant

un des grands courants arctiques l’entraîne !...

– Où ? demanda le sergent Long.

– Où il plaira à Dieu ! » répondit Jasper Hobson.

Les compagnons du lieutenant demeurèrent

silencieux. Leurs regards se portèrent involontairement

vers le sud, au-delà des vastes plaines, du côté de

l’isthme rompu, mais de la place qu’ils occupaient, sauf

vers le nord, ils ne pouvaient apercevoir l’horizon de

mer qui maintenant les entourait de toutes parts. Si le

cap Bathurst eût mesuré quelques centaines de pieds de

plus au-dessus du niveau de l’Océan, le périmètre de

leur domaine serait nettement apparu à leurs yeux, et ils

auraient vu qu’il s’était changé en île.

Une vive émotion leur serra le cœur, à la vue du fort

Espérance et de ses habitants, entraînés au large de

toute terre, et devenus avec lui le jouet des vents et des

flots.

« Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina

Barnett, ainsi s’expliquent toutes les singularités

inexplicables que vous aviez observées sur ce

territoire ?

– Oui, madame, répondit le lieutenant, tout

s’explique. Cette presqu’île Victoria, île maintenant,

que nous croyions, que nous devions croire

inébranlablement fixée sur sa base, n’était qu’un vaste

glaçon, soudé depuis des siècles au continent américain.

Peu à peu, le vent y a jeté la terre, le sable, et semé ces

germes qui ont produit les bois et les mousses. Les

nuages lui ont versé l’eau douce du lagon et de la petite

rivière. La végétation l’a transformée ! Mais sous ce

lac, sous cette terre, sous ce sable, sous nos pieds enfin,

il existe un sol de glace qui flotte sur la mer, en raison

de sa légèreté spécifique. Oui ! c’est un glaçon qui nous

porte et qui nous emporte, et voilà pourquoi, depuis que

nous l’habitons, nous n’avons trouvé ni un caillou, ni

une pierre à sa surface ! Voilà pourquoi ses rivages

étaient coupés à pic, pourquoi, lorsque nous avons

creusé le piège à rennes, la glace est apparue à dix pieds

au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la marée était

insensible sur ce littoral, puisque le flux et le reflux

soulevaient et abaissaient toute la presqu’île avec eux !

– Tout s’explique, en effet, monsieur Hobson,

répondit Mrs. Paulina Barnett, et vos pressentiments ne

vous ont pas trompé. Je vous demanderai, cependant, à

propos de ces marées, pourquoi, nulles maintenant,

elles étaient encore légèrement sensibles à notre arrivée

au cap Bathurst ?

– Précisément, madame, répondit le lieutenant

Hobson, parce que, à notre arrivée, la presqu’île tenait

encore par son isthme flexible au continent américain.

Elle opposait ainsi une certaine résistance au flux, et,

sur son littoral du nord, la surface des eaux se déplaçait

de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds qu’elle

aurait dû marquer au-dessus de l’étiage. Aussi, du

moment que la rupture a été produite par le

tremblement de terre, du moment que la presqu’île,

libre tout entière, a pu monter et descendre avec le flot

et le jusant, la marée est devenue absolument nulle, et

c’est ce que nous avons constaté ensemble, il y a

quelques jours, au moment de la nouvelle lune ! »

Thomas Black, malgré son désespoir bien naturel,

avait écouté avec un extrême intérêt les explications de

Jasper Hobson. Les conséquences émises par le

lieutenant durent lui paraître absolument justes, mais,

furieux qu’un pareil phénomène, si rare, si inattendu, si

« absurde » – ainsi disait-il –, se fût précisément produit

pour lui faire manquer l’observation de son éclipse, il

ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi dire,

tout honteux.

« Pauvre monsieur Black ! dit alors Mrs. Paulina

Barnett, il faut convenir que jamais astronome, depuis

que le monde existe, ne s’est vu exposé à pareille

mésaventure !

– En tout cas, madame, répondit Jasper Hobson, il

n’y a aucunement de notre faute ! On ne pourra rien

reprocher, ni à vous, ni à moi. La nature a tout fait, et

elle est la seule coupable ! Le tremblement de terre a

brisé le lien qui rattachait la presqu’île au continent, et

nous sommes bien réellement emportés sur une île

flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux

à fourrures et autres, emprisonnés comme nous sur ce

territoire, sont si nombreux aux environs du fort !

– Et pourquoi, dit Madge, nous n’avons pas eu,

depuis la belle saison, la visite de ces concurrents dont

vous redoutiez la présence, monsieur Hobson !

– Et pourquoi, ajouta le sergent, le détachement

envoyé par le capitaine Craventy n’a pu arriver

jusqu’au cap Bathurst !

– Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en

regardant le lieutenant, je dois renoncer à tout espoir,

pour cette année du moins, de retourner en Europe ! »

La voyageuse avait fait cette dernière réflexion d’un

ton qui prouvait qu’elle se résignait à son sort beaucoup

plus philosophiquement qu’on ne l’aurait supposé. Elle

semblait avoir pris soudain son parti de cette étrange

situation, qui lui réservait, sans doute, une série

d’observations intéressantes. D’ailleurs, quand elle se

fût désespérée, quand tous ses compagnons se seraient

plaints, quand ils auraient récriminé, pouvaient-ils

empêcher ce qui était ? pouvaient-ils enrayer la course

de l’île errante ? pouvaient-ils, par une manœuvre

quelconque, la rattacher à un continent ? Non. Dieu seul

disposait de l’avenir du fort Espérance. Il fallait donc se

soumettre à sa volonté.

II



Où l’on est



La situation nouvelle, imprévue, créée aux agents de

la Compagnie, voulait être étudiée avec le plus grand

soin, et c’est ce que Jasper Hobson avait hâte de faire,

la carte sous les yeux. Mais il fallait nécessairement

attendre au lendemain, afin de relever la position en

longitude de l’île Victoria – c’est le nom qui lui fut

conservé –, comme elle venait de l’être en latitude.

Pour faire ce calcul, il était nécessaire de prendre deux

hauteurs du soleil, avant et après midi, et de mesurer

deux angles horaires.

À deux heures du soir, le lieutenant Hobson et

Thomas Black relevèrent au sextant l’élévation du

soleil au-dessus de l’horizon. Le lendemain, ils

comptaient, vers dix heures du matin, recommencer la

même opération, afin de déduire des deux hauteurs la

longitude du point alors occupé par l’île sur l’Océan

polaire.

Mais ils ne redescendirent pas immédiatement au

fort, et la conversation continua assez longtemps entre

Jasper Hobson, l’astronome, le sergent, Mrs. Paulina

Barnett et Madge. Cette dernière ne songeait guère à

elle, étant toute résignée aux volontés de la Providence.

Quant à sa maîtresse, sa « fille Paulina », elle ne

pouvait la regarder sans émotion, songeant aux

épreuves et peut-être aux catastrophes que l’avenir lui

réservait. Madge était prête à donner sa vie pour

Paulina, mais ce sacrifice sauverait-il celle qu’elle

aimait plus que tout au monde ? En tout cas, elle le

savait, Mrs. Paulina Barnett n’était pas femme à se

laisser abattre. Cette âme vaillante envisageait déjà

l’avenir sans terreur, et, il faut le dire, elle n’aurait

encore eu aucune raison de désespérer.

En effet, il n’y avait pas péril imminent pour les

habitants du fort Espérance, et même tout portait à

croire qu’une catastrophe suprême serait conjurée.

C’est ce que Jasper Hobson expliqua clairement à ses

compagnons.

Deux dangers menaçaient l’île flottante, au large du

continent américain, deux seulement :

Ou elle serait entraînée par les courants de la mer

libre jusqu’à ces hautes latitudes polaires, d’où l’on ne

revient pas.

Ou les courants l’emporteraient au sud, peut-être à

travers le détroit de Behring, et jusque dans l’océan

Pacifique.

Dans le premier cas, les hiverneurs, pris par les

glaces, barrés par l’infranchissable banquise, n’ayant

plus aucune communication possible avec leurs

semblables, périraient de froid ou de faim dans les

solitudes hyperboréennes.

Dans le second cas, l’île Victoria, repoussée par les

courants jusque dans les eaux plus chaudes du

Pacifique, fondrait peu à peu par sa base et s’abîmerait

sous les pieds de ses habitants.

Dans cette double hypothèse, c’était la perte

inévitable du lieutenant Jasper Hobson, de tous ses

compagnons et de la factorerie élevée au prix de tant de

fatigues.

Mais ces deux cas se présenteraient-ils l’un ou

l’autre ? Non. Ce n’était pas probable.

En effet, la saison d’été était fort avancée. Avant

trois mois, la mer serait solidifiée sous les premiers

froids du pôle. Le champ de glace s’établirait sur toute

la mer, et, au moyen des traîneaux, on pourrait gagner

la terre la plus rapprochée, soit l’Amérique russe, si

l’île s’était maintenue dans l’est, soit la côte d’Asie, si,

au contraire, elle avait été repoussée dans l’ouest.

« Car, ajoutait Jasper Hobson, nous ne sommes

aucunement maîtres de notre île flottante. N’ayant point

de voile à hisser comme sur un navire, nous ne pouvons

lui imprimer une direction. Où elle nous mènera, nous

irons. »

L’argumentation du lieutenant Hobson, très claire,

très nette, fut admise sans contestation. Il était certain

que les grands froids de l’hiver souderaient au vaste

icefield l’île Victoria, et il était présumable même

qu’elle ne dériverait ni trop au nord ni trop au sud. Or,

quelques cents milles à franchir sur les champs de glace

n’étaient pas pour embarrasser ces hommes courageux

et résolus, habitués aux climats polaires et aux longues

excursions des contrées arctiques. Ce serait, il est vrai,

abandonner ce fort Espérance, objet de tous leurs soins,

ce serait perdre le bénéfice de tant de travaux menés à

bonne fin, mais qu’y faire ? La factorerie, établie sur ce

sol mouvant, ne devait plus rendre aucun service à la

Compagnie de la baie d’Hudson. D’ailleurs, un jour ou

l’autre, tôt ou tard, un effondrement de l’île

l’entraînerait au fond de l’Océan. Il fallait donc

l’abandonner, dès que les circonstances le

permettraient.

La seule chance défavorable – et le lieutenant insista

particulièrement sur ce point –, c’était que pendant huit,

à neuf semaines encore, avant la solidification de la mer

Arctique, l’île Victoria fût entraînée trop au nord ou

trop au sud. Et l’on voit, en effet, dans les récits des

hiverneurs, des exemples de dérives qui se sont

accomplies sur un très long espace et sans qu’on ait pu

les enrayer.

Tout dépendait donc des courants inconnus qui

s’établissaient à l’ouvert du détroit de Behring, et il

importait de relever avec soin leur direction sur la carte

de l’océan Arctique. Jasper Hobson possédait une de

ces cartes, et il pria Mrs. Paulina Barnett, Madge,

l’astronome et le sergent de le suivre dans sa chambre ;

mais avant de quitter le sommet du cap Bathurst, il leur

recommanda encore une fois le secret le plus absolu sur

la situation actuelle.

« La situation n’est pas désespérée, tant s’en faut,

ajouta-t-il, et, par conséquent, je trouve inutile de jeter

le trouble dans l’esprit de nos compagnons, qui ne

feraient peut-être pas comme nous la part des bonnes et

des mauvaises chances.

– Cependant, fit observer Mrs. Paulina Barnett, ne

serait-il pas prudent de construire dès maintenant une

embarcation assez grande pour nous contenir tous, et

qui pût tenir la mer pendant une traversée de quelques

centaines de milles ?

– Cela sera prudent, en effet, répondit le lieutenant

Hobson, et nous le ferons. J’imaginerai quelque

prétexte pour commencer ce travail sans retard, et je

donnerai des ordres en conséquence au maître

charpentier pour qu’il procède à la construction d’une

embarcation solide. Mais, pour moi, ce mode de

rapatriement ne devra être qu’un pis aller. L’important,

c’est d’éviter de se trouver sur l’île au moment de la

dislocation des glaces, et nous devrons tout faire pour

gagner à pied le continent, dès que l’Océan aura été

solidifié par l’hiver. »

C’était, en effet, la meilleure façon de procéder. Il

fallait au moins trois mois pour qu’une embarcation de

trente à trente-cinq tonneaux fût construite, et, à ce

moment, on ne pourrait s’en servir, puisque la mer ne

serait plus libre. Mais si alors le lieutenant pouvait

rapatrier la petite colonie en la guidant à travers le

champ de glace jusqu’au continent, ce serait un heureux

dénouement de la situation, car embarquer tout son

monde à l’époque de la débâcle serait un expédient fort

périlleux. C’était donc avec raison que Jasper Hobson

regardait ce bateau projeté comme un pis aller, et son

opinion fut partagée de tous.

Le secret fut de nouveau promis au lieutenant

Hobson, qui était le meilleur juge de la question ; et

quelques minutes plus tard, après avoir quitté le cap

Bathurst, les deux femmes et les trois hommes

s’attablaient dans la grande salle du fort Espérance,

salle alors inoccupée, car chacun vaquait aux travaux

du dehors.

Une excellente carte des courants atmosphériques et

océaniques fut apportée par le lieutenant, et l’on

procéda à un examen minutieux de cette portion de la

mer Glaciale qui s’étend depuis le cap Bathurst

jusqu’au détroit de Behring.

Deux courants principaux divisent ces parages

dangereux compris entre le Cercle polaire et cette zone

peu connue, appelée « passage du nord-ouest », depuis

l’audacieuse découverte de Mac Clure, – du moins les

observations hydrographiques n’en désignent pas

d’autres.

L’un porte le nom de courant du Kamtchatka. Après

avoir pris naissance au large de la presqu’île de ce nom,

il suit la côte asiatique et traverse le détroit de Behring

en touchant le cap Oriental, pointe avancée du pays des

Tchouktchis. Sa direction générale du sud au nord

s’infléchit brusquement à six cents milles environ au-

delà du détroit, et il se développe franchement vers

l’est, à peu près suivant le parallèle du passage de Mac

Clure, qu’il tend sans doute à rendre praticable pendant

les quelques mois de la saison chaude.

L’autre courant, nommé courant de Behring, se

dirige en sens contraire. Après avoir prolongé la côte

américaine de l’est à l’ouest et à cent milles au plus du

littoral, il va, pour ainsi dire, heurter le courant du

Kamtchatka, à l’ouvert du détroit, puis, descendant au

sud et se rapprochant des rivages de l’Amérique russe,

il finit par se briser à travers la mer de Behring sur cette

espèce de digue circulaire des îles Aléoutiennes.

Cette carte donnait fort exactement le résumé des

observations nautiques les plus récentes. On pouvait

donc s’y fier.

Jasper Hobson l’examina attentivement avant de se

prononcer. Puis, après avoir passé la main sur son front,

comme s’il eût voulu chasser quelque fâcheux

pressentiment :

« Il faut espérer, mes amis, dit-il, que la fatalité ne

nous entraînera pas jusqu’à ces lointains parages. Notre

île errante courrait le risque de n’en plus jamais sortir.

– Et pourquoi, monsieur Hobson ? demanda

vivement Mrs. Paulina Barnett.

– Pourquoi, madame ? répondit le lieutenant.

Regardez bien cette portion de l’océan Arctique, et

vous allez facilement le comprendre. Deux courants,

dangereux pour nous, y coulent en sens inverse. Au

point où ils se rencontrent, l’île serait forcément

immobilisée, et à une grande distance de toute terre. En

ce point précis, elle hivernerait pendant la mauvaise

saison, et quand la débâcle des glaces se produirait, ou

elle suivrait le courant du Kamtchatka jusqu’au milieu

des contrées perdues du nord-ouest, ou elle subirait

l’influence du courant de Behring et irait s’abîmer dans

les profondeurs du Pacifique.

– Cela n’arrivera pas, monsieur le lieutenant, dit

Madge avec l’accent d’une foi sincère, Dieu ne le

permettra pas.

– Mais, reprit Mrs. Paulina Barnett, je ne puis

imaginer sur quelle partie de la mer polaire nous

flottons en ce moment, car je ne vois au large du cap

Bathurst que ce dangereux courant du Kamtchatka qui

porte directement vers le nord-ouest. N’est-il pas à

craindre qu’il ne nous ait saisis dans son cours, et que

nous ne fassions route vers les terres de la Géorgie

septentrionale ?

– Je ne le pense pas, répondit Jasper Hobson, après

un moment de réflexion.

– Pourquoi n’en serait-il pas ainsi ?

– Parce que ce courant est rapide, madame, et que

depuis trois mois, si nous l’avions suivi, nous aurions

quelque côte en vue, – ce qui n’est pas.

– Où supposez-vous que nous nous trouvions alors ?

demanda la voyageuse.

– Mais sans doute, répondit Jasper Hobson, entre ce

courant du Kamtchatka et le littoral, probablement dans

une sorte de vaste remous qui doit exister sur la côte.

– Cela ne peut être, monsieur Hobson, répondit

vivement Mrs. Paulina Barnett.

– Cela ne peut être ? répéta le lieutenant. Et pour

quelle raison, madame ?

– Parce que l’île Victoria, prise dans un remous, et,

par conséquent, sans direction fixe, eût certainement

obéi à un mouvement de rotation quelconque. Or,

puisque son orientation n’a pas changé depuis trois

mois, c’est que cela n’est pas.

– Vous avez raison, madame, répondit Jasper

Hobson. Vous comprenez parfaitement ces choses et je

n’ai rien à répondre à votre observation, – à moins

toutefois qu’il n’existe quelque courant inconnu qui ne

soit point encore porté sur cette carte. Vraiment, cette

incertitude est affreuse. Je voudrais être à demain pour

être définitivement fixé sur la situation de l’île.

– Demain arrivera », répondit Madge.

Il n’y avait donc plus qu’à attendre. On se sépara.

Chacun reprit ses occupations habituelles. Le sergent

Long prévint ses compagnons que le départ pour le fort

Reliance, fixé au lendemain, n’aurait pas lieu. Il leur

donna pour raison que, toute réflexion faite, la saison

était trop avancée pour permettre d’atteindre la

factorerie avant les grands froids, que l’astronome se

décidait à subir un nouvel hivernage, afin de compléter

ses observations météorologiques, que le ravitaillement

du fort Espérance n’était pas indispensable, etc., –

toutes choses dont ces braves gens se préoccupaient

peu.

Une recommandation spéciale fut faite aux

chasseurs par le lieutenant Hobson, la recommandation

d’épargner désormais les animaux à fourrures, dont il

n’avait que faire, mais de se rabattre sur le gibier

comestible, afin de renouveler les réserves de la

factorerie. Il leur défendit aussi de s’éloigner du fort de

plus de deux milles, ne voulant pas que Marbre, Sabine

ou autres chasseurs se trouvassent inopinément en face

d’un horizon de mer, là où se développait, il y a

quelques mois, l’isthme qui réunissait la presqu’île

Victoria au continent américain. Cette disparition de

l’étroite langue de terre eût, en effet, dévoilé la

situation.

Cette journée parut interminable au lieutenant

Hobson. Il retourna plusieurs fois au sommet du cap

Bathurst, seul ou accompagné de Mrs. Paulina Barnett.

La voyageuse, âme vigoureusement trempée, ne

s’effrayait aucunement. L’avenir ne lui paraissait pas

redoutable. Elle plaisanta même en disant à Jasper

Hobson que cette île errante, qui les portait alors, était

peut-être le vrai véhicule pour aller au pôle Nord ! Avec

un courant favorable, pourquoi n’atteindrait-on pas cet

inaccessible point du globe ?

Le lieutenant Hobson hochait la tête en écoutant sa

compagne développer cette théorie, mais ses yeux ne

quittaient point l’horizon et cherchaient si quelque terre,

connue ou inconnue, n’apparaîtrait pas au loin. Mais le

ciel et l’eau se confondaient inséparablement sur une

ligne circulaire dont rien ne troublait la netteté, – ce qui

confirmait Jasper Hobson dans cette pensée que l’île

Victoria dérivait plutôt vers l’ouest qu’en toute autre

direction.

« Monsieur Hobson, lui demanda Mrs. Paulina

Barnett, est-ce que vous n’avez pas l’intention de faire

le tour de notre île, et cela le plus tôt possible ?

– Si vraiment, madame, répondit le lieutenant

Hobson. Dès que j’aurai relevé sa situation, je compte

en reconnaître la forme et l’étendue. C’est une mesure

indispensable pour apprécier dans l’avenir les

modifications qui se produiraient. Mais il y a toute

apparence qu’elle s’est rompue à l’isthme même, et

que, par conséquent, la presqu’île tout entière s’est

transformée en île par cette rupture.

– Singulière destinée que la nôtre, monsieur

Hobson ! reprit Mrs. Paulina Barnett. D’autres

reviennent de leurs voyages, après avoir ajouté

quelques nouvelles terres au contingent géographique !

Nous, au contraire, nous l’aurons amoindri, en rayant

de la carte cette prétendue presqu’île Victoria ! »

Le lendemain, 18 juillet, à dix heures du matin, par

un ciel pur, Jasper Hobson prit une bonne hauteur du

soleil. Puis, chiffrant ce résultat et celui de

l’observation de la veille, il détermina

mathématiquement la longitude du lieu.

Pendant l’opération, l’astronome n’avait pas même

paru. Il boudait dans sa chambre, – comme un grand

enfant qu’il était, d’ailleurs, en dehors de la vie

scientifique.

L’île se trouvait alors par 157°37’ de longitude, à

l’ouest du méridien de Greenwich.

La latitude obtenue la veille, au midi qui suivit

l’éclipse, était, on le sait, de 73°7’20”.

Le point fut reporté sur la carte, en présence de Mrs.

Paulina Barnett et du sergent Long.

Il y eut là un moment d’extrême anxiété, et voici

quel fut le résultat du pointage.

En ce moment, l’île errante se trouvait reportée dans

l’ouest, ainsi que l’avait prévu le lieutenant Hobson,

mais un courant non marqué sur la carte, un courant

inconnu des hydrographes de ces côtes, l’entraînait

évidemment vers le détroit de Behring. Tous les

dangers pressentis par Jasper Hobson étaient donc à

craindre, si, avant l’hiver, l’île Victoria n’était pas

ramenée au littoral.

« Mais à quelle distance exacte sommes-nous du

continent américain ? demanda la voyageuse. Voilà,

pour l’instant, quelle est la question intéressante. »

Jasper Hobson prit son compas et mesura avec soin

la plus étroite portion de mer, laissée sur la carte entre

le littoral et le 73e parallèle.

« Nous sommes actuellement à plus de deux cent

cinquante milles de cette extrémité nord de l’Amérique

russe, formée par la pointe Barrow, répondit-il.

– Il faudrait savoir alors de combien de milles l’île a

dérivé depuis la position occupée autrefois par le cap

Bathurst ? demanda le sergent Long.

– De sept cents milles au moins, répondit Jasper

Hobson, après avoir à nouveau consulté la carte.

– Et à quelle époque, à peu près, peut-on admettre

que la dérive ait commencé ?

– Sans doute vers la fin d’avril, répondit le

lieutenant Hobson. À cette époque, en effet, l’icefield

s’est désagrégé, et les glaçons que le soleil ne fondait

pas ont été entraînés vers le nord. On peut donc

admettre que l’île Victoria, sollicitée par ce courant

parallèle au littoral, dérive vers l’ouest depuis trois

mois environ, ce qui donnerait une moyenne de neuf à

dix milles par jour.

– Mais n’est-ce point une vitesse considérable ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Considérable en effet, répondit Jasper Hobson, et

vous jugez jusqu’où nous pouvons être entraînés

pendant les deux mois d’été qui laisseront libre encore

cette portion de l’océan Arctique ! »

Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et le sergent

Long demeurèrent silencieux pendant quelques instants.

Leurs yeux ne quittaient pas la carte de ces régions

polaires qui se défendent si obstinément contre les

investigations de l’homme, et vers lesquelles ils se

sentaient irrésistiblement emportés !

« Ainsi, dans cette situation, nous n’avons rien à

faire, rien à tenter ? demanda la voyageuse.

– Rien, madame, répondit le lieutenant Hobson,

rien. Il faut attendre, il faut appeler de tous nos vœux

cet hiver arctique, si généralement, si justement redouté

des navigateurs, et qui seul peut nous sauver. L’hiver,

c’est la glace, madame, et la glace, c’est notre ancre de

salut, notre ancre de miséricorde, la seule qui puisse

arrêter la marche de l’île errante. »

III



Le tour de l’île



À compter de ce jour, il fut décidé que le point serait

fait, ainsi que cela se pratique à bord d’un navire, toutes

les fois que l’état de l’atmosphère rendrait cette

opération possible. Cette île Victoria, n’était-ce pas,

désormais, un vaisseau désemparé, errant à l’aventure,

sans voiles, sans gouvernail ?

Le lendemain, après le relèvement, Jasper Hobson

constata que l’île, sans avoir changé sa direction en

latitude, s’était encore portée de quelques milles plus à

l’ouest. Ordre fut donné au charpentier Mac Nap de

procéder à la construction d’une vaste embarcation.

Jasper Hobson donna pour prétexte qu’il voulait, l’été

prochain, opérer une reconnaissance du littoral jusqu’à

l’Amérique russe. Le charpentier, sans en demander

davantage, s’occupa donc de choisir ses bois, et il prit

pour chantier la grève située au pied du cap Bathurst, de

manière à pouvoir lancer facilement son bateau à la

mer.

Ce jour-là même, le lieutenant Hobson aurait voulu

mettre à exécution ce projet qu’il avait formé de

reconnaître ce territoire sur lequel ses compagnons et

lui étaient emprisonnés maintenant. Des changements

considérables pouvaient se produire dans la

configuration de cette île de glace, exposée à

l’influence de la température variable des eaux, et il

importait d’en déterminer la forme actuelle, sa

superficie, et même son épaisseur en de certains

endroits. La ligne de rupture, très vraisemblablement

l’isthme, devait être examinée avec soin, et sur cette

cassure neuve encore, peut-être distinguerait-on ces

couches stratifiées de glace et de terre qui constituaient

le sol de l’île.

Mais, ce jour-là, l’atmosphère s’embruma

subitement, et une forte bourrasque, accompagnée de

brumailles, se déclara dans l’après-dîner. Bientôt le ciel

se chargea et la pluie tomba à torrents. Une grosse grêle

crépita sur le toit de la maison, et même quelques coups

d’un tonnerre éloigné se firent entendre, – phénomène

qui a été rarement observé sous des latitudes aussi

hautes.

Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et

attendre que le trouble des éléments se fût apaisé. Mais

pendant les journées des 20, 21 et 22 juillet, l’état du

ciel ne se modifia pas. La tempête fut violente, le ciel se

chargea, et les lames battirent le littoral avec un fracas

assourdissant. Des avalanches liquides heurtaient le cap

Bathurst, et si violemment que l’on pouvait craindre

pour sa solidité, désormais fort problématique, puisqu’il

ne se composait que d’une agrégation de terre et de

sable sans base assurée. Ils étaient à plaindre, les

navires exposés en mer à ce terrible coup de vent ! Mais

l’île errante ne ressentait rien de ces agitations des eaux,

et son énorme masse la rendait indifférente aux colères

de l’Océan.

Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempête

s’apaisa subitement. Une forte brise, venant du nord-

est, chassa les dernières brumes accumulées sur

l’horizon. Le baromètre avait remonté de quelques

lignes, et les conditions atmosphériques parurent

favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son

voyage.

Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient

l’accompagner dans cette reconnaissance. Il s’agissait

d’une absence d’un à deux jours, qui ne pouvait étonner

les habitants de la factorerie, et on se munit en

conséquence d’une certaine quantité de viande sèche,

de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne

chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les

jours étaient très longs alors, et le soleil n’abandonnait

l’horizon que pendant quelques heures.

Aucune rencontre d’animal dangereux n’était

probablement à craindre. Les ours, guidés par leur

instinct, semblaient avoir abandonné l’île Victoria, alors

qu’elle était encore presqu’île. Cependant, par

précaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs. Paulina

Barnett elle-même s’armèrent de fusils. En outre, le

lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le

couteau à neige, qui n’abandonnent jamais un voyageur

des régions polaires.

Pendant l’absence du lieutenant Hobson et du

sergent Long, le commandement du fort revenait

hiérarchiquement au caporal Joliffe, c’est-à-dire à sa

petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu’il

pouvait se fier à celle-ci. Quant à Thomas Black, on ne

pouvait plus compter sur lui, pas même pour se joindre

aux explorateurs. Toutefois, l’astronome promit de

surveiller avec soin les parages du nord, pendant

l’absence du lieutenant, et de noter les changements qui

pourraient se produire, soit en mer, soit dans

l’orientation de l’île.

Mrs. Paulina Barnett avait bien essayé de raisonner

le pauvre savant, mais il ne voulut entendre à rien. Il se

considérait, non sans raison, comme un mystifié de la

nature, et il ne pardonnerait jamais à la nature une

pareille mystification.

Après quelques bonnes poignées de main échangées

en guise d’adieu, Mrs. Paulina Barnett et ses deux

compagnons quittèrent la maison du fort, franchirent la

poterne, et se dirigeant vers l’ouest, ils suivirent la

courbe allongée formée par le littoral depuis le cap

Bathurst jusqu’au cap Esquimau.

Il était huit heures du matin. Les obliques rayons du

soleil animaient la côte, en la piquant de lueurs fauves.

Les dernières houles de la mer tombaient peu à peu. Les

oiseaux, dispersés par la tempête, ptarmigans,

guillemots, puffins, pétrels, étaient revenus par milliers.

Des bandes de canards se hâtaient de regagner les bords

du lac Barnett, courant sans le savoir au-devant du pot-

au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques lièvres polaires, des

martres, des rats musqués, des hermines, se levaient

devant les voyageurs, et s’enfuyaient, mais sans trop de

hâte. Les animaux se sentaient évidemment portés à

rechercher la société de l’homme, par le pressentiment

d’un danger commun.

« Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper

Hobson, et qu’ils ne peuvent plus quitter cette île !

– Ces rongeurs, lièvres ou autres, demanda Mrs.

Paulina Barnett, n’ont-ils pas l’habitude, avant l’hiver,

d’aller chercher au sud des climats plus doux ?

– Oui, madame, répondit Jasper Hobson ; mais, cette

fois, à moins qu’ils ne puissent s’enfuir à travers les

champs de glace, ils devront rester emprisonnés comme

nous, et il est à craindre que, pendant l’hiver, la plupart

ne meurent de froid ou de faim.

– J’aime à croire, dit le sergent Long, que ces bêtes-

là nous rendront le service de nous alimenter, et il est

fort heureux pour la colonie qu’elles n’aient point eu

l’instinct de s’enfuir avant la rupture de l’isthme.

– Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Oui, madame, répondit Jasper Hobson. Tous ces

échantillons de l’espèce volatile fuiront avec les

premiers froids. Ils peuvent traverser, eux, de larges

espaces sans se fatiguer, et, plus heureux que nous, ils

sauront bien regagner la terre ferme.

– Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de

messagers ? répondit la voyageuse.

– C’est une idée, madame, et une excellente idée, dit

le lieutenant Hobson. Rien ne nous empêchera de

prendre quelques centaines de ces oiseaux et de leur

attacher au cou un papier sur lequel sera mentionné le

secret de notre situation. Déjà John Ross, en 1848,

essaya, par un moyen analogue, de faire connaître la

présence de ses navires, l’Entreprise et l’Investigator,

dans les mers polaires, aux survivants de l’expédition

Franklin. Il prit dans des pièges quelques centaines de

renards blancs, il leur riva au cou un collier de cuivre

sur lequel étaient gravées les mentions nécessaires, puis

il les lâcha en toutes directions.

– Peut-être quelques-uns de ces messagers sont-ils

tombés entre les mains des naufragés ? dit Mrs. Paulina

Barnett.

– Peut-être, répondit Jasper Hobson. En tout cas, je

me rappelle qu’un de ces renards, vieux déjà, fut pris

par le capitaine Hatteras pendant son voyage de

découverte, et ce renard portait encore au cou un collier

à demi usé et perdu au milieu de sa blanche fourrure.

Quant à nous, ce que nous ne pouvons faire avec des

quadrupèdes, nous le ferons avec des oiseaux ! »

Tout en causant ainsi, en formant des projets pour

l’avenir, les deux explorateurs et leur compagne

suivaient le littoral de l’île. Ils n’y remarquèrent aucun

changement. C’étaient toujours ces mêmes rivages, très

accores, recouverts de terre et de sable, mais ces rivages

ne présentaient aucune cassure nouvelle qui pût faire

supposer que le périmètre de l’île se fût récemment

modifié. Toutefois, il était à craindre que l’énorme

glaçon, en traversant des courants plus chauds, ne s’usât

par sa base et ne diminuât d’épaisseur, hypothèse qui

inquiétait très justement Jasper Hobson.

À onze heures du matin, les explorateurs avaient

franchi les huit milles qui séparaient le cap Bathurst du

cap Esquimau. Ils retrouvèrent sur ce point les traces du

campement qu’avait occupé la famille de Kalumah. Des

maisons de neige, il ne restait naturellement plus rien ;

mais les cendres refroidies et les ossements de phoques

attestaient encore le passage des Esquimaux.

Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent

Long firent halte en cet endroit, leur intention étant de

passer les courtes heures de nuit à la baie des Morses,

qu’ils comptaient atteindre quelques heures plus tard.

Ils déjeunèrent, assis sur une légère extumescence du

sol, recouverte d’une herbe maigre et rare. Devant leurs

yeux se développait un bel horizon de mer, tracé avec

une grande netteté. Ni une voile, ni un iceberg

n’animait cet immense désert d’eau.

« Est-ce que vous seriez très surpris, monsieur

Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, si quelque

bâtiment se montrait à nos yeux en ce moment ?

– Très surpris, non, madame, répondit le lieutenant

Hobson, mais je le serais agréablement, je l’avoue.

Pendant la belle saison, il n’est pas rare que les

baleiniers de Behring s’avancent jusqu’à cette latitude,

surtout depuis que l’océan Arctique est devenu le vivier

des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23

juillet, et l’été est déjà bien avancé. Toute la flottille de

pêche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe

Kotzebue, à l’entrée du détroit. Les baleiniers défient,

et avec raison, des surprises de la mer Arctique. Ils

redoutent les glaces et ont souci de ne point se laisser

enfermer par elles. Or, précisément, ces icebergs, ces

icestreams, cette banquise qu’ils craignent tant, ces

glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous

nos vœux !

– Elles viendront, mon lieutenant, répondit le

sergent Long, ayons patience, et avant deux mois les

lames du large ne battront plus le cap Esquimau.

– Le cap Esquimau ! dit en souriant Mrs. Paulina

Barnett, mais ce nom, cette dénomination, ainsi que

toutes celles que nous avons données aux anses et aux

pointes de la presqu’île, sont peut-être un peu bien

aventurés ! Nous avons déjà perdu le port Barnett, la

Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des

Morses ne disparaîtront pas à leur tour ?

– Ils disparaîtront aussi, madame, répondit Jasper

Hobson, et, après eux, l’île Victoria tout entière,

puisque rien ne la rattache plus au continent et qu’elle

est fatalement condamnée à périr ! Ce résultat est

inévitable, et nous nous serons inutilement mis en frais

de nomenclature géographique ! Mais, en tout cas, nos

dénominations n’avaient point encore été adoptées par

la Société royale, et l’honorable Roderick Murchison10

n’aura aucun nom à effacer de ses cartes.



10

Alors président de la Société.

– Si, un seul ! dit le sergent.

– Lequel ? demanda Jasper Hobson.

– Le cap Bathurst, répondit le sergent.

– En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est

maintenant à rayer de la cartographie polaire ! »

Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs.

À une heure après midi, ils se disposèrent à continuer

leur voyage.

Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap

Esquimau, porta un dernier regard sur la mer

environnante. Puis, n’ayant rien vu qui pût solliciter son

attention, il redescendit et rejoignit Mrs. Paulina

Barnett, qui l’attendait près du sergent.

« Madame, lui demanda-t-il, vous n’avez point

oublié la famille d’indigènes que nous rencontrâmes ici

même, quelque temps avant la fin de l’hiver ?

– Non, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, et

j’ai conservé de cette bonne petite Kalumah un

excellent souvenir. Elle a même promis de venir nous

revoir au fort Espérance, promesse qu’il lui sera

maintenant impossible de remplir. Mais à quel propos

me faites-vous cette question ?

– Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait

auquel je n’ai pas attaché assez d’importance alors, et

qui me revient maintenant à l’esprit.

– Et lequel ?

– Vous souvenez-vous de cette sorte d’étonnement

inquiet que ces Esquimaux manifestèrent en voyant que

nous avions fondé une factorerie au pied du cap

Bathurst ?

– Parfaitement, monsieur Hobson.

– Vous rappelez-vous aussi que j’ai insisté à cet

égard pour comprendre, pour deviner la pensée de ces

indigènes, mais que je n’ai pu y parvenir ?

– En effet.

– Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je

m’explique leurs hochements de tête. Ces Esquimaux,

par tradition, par expérience, enfin par une raison

quelconque, connaissaient la nature et l’origine de la

presqu’île Victoria. Ils savaient que nous n’avions pas

bâti sur un terrain solide. Mais, sans doute, les choses

étant ainsi depuis des siècles, ils n’ont pas cru le danger

imminent, et c’est pourquoi ils ne se sont pas expliqués

d’une façon plus catégorique.

– Cela doit être, monsieur Hobson, répondit Mrs.

Paulina Barnett, mais très certainement Kalumah

ignorait ce que soupçonnaient ses compagnons, car, si

elle l’avait su, la pauvre enfant n’aurait pas hésité à

nous l’apprendre. »

Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea

l’opinion de Mrs. Paulina Barnett.

« Il faut avouer que c’est une bien grande fatalité,

dit alors le sergent, que nous soyons venus nous

installer sur cette presqu’île, précisément à l’époque où

elle allait se détacher du continent pour courir les mers !

Car enfin, mon lieutenant, il y avait longtemps, bien

longtemps que les choses étaient en cet état ! Des

siècles peut-être !

– Vous pouvez dire des milliers et des milliers

d’années, sergent Long, répondit Jasper Hobson.

Songez donc que la terre végétale que nous foulons en

ce moment a été apportée par les vents parcelle par

parcelle, que ce sable a volé jusqu’ici grain à grain !

Pensez au temps qu’il a fallu à ces semences de sapins,

de bouleaux, d’arbousiers pour se multiplier, pour

devenir des arbrisseaux et des arbres ! Peut-être ce

glaçon qui nous porte était-il formé et soudé au

continent avant même l’apparition de l’homme sur la

terre !

– Eh bien, s’écria le sergent Long, il aurait bien dû

attendre encore quelques siècles avant de s’en aller à la

dérive, ce glaçon capricieux ! Cela nous eût épargné

bien des inquiétudes et, peut-être, bien des dangers ! »

Cette très juste réflexion du sergent Long termina la

conversation, et on se remit en route.

Depuis le cap Esquimau jusqu’à la baie des Morses,

la côte courait à peu près nord et sud, suivant la

projection du 127e méridien. En arrière, on apercevait, à

une distance de quatre à cinq milles, l’extrémité pointue

du lagon, qui réverbérait les rayons du soleil, et un peu

au-delà, les dernières rampes boisées dont la verdure

encadrait ses eaux. Quelques aigles-siffleurs passaient

dans l’air avec de grands battements d’aile. De

nombreux animaux à fourrures, des martres, des visons,

des hermines, tapis derrière quelques excroissances

sablonneuses ou cachés entre les maigres buissons

d’arbousiers et de saules, regardaient les voyageurs. Ils

semblaient comprendre qu’ils n’avaient aucun coup de

fusil à redouter. Jasper Hobson entrevit aussi quelques

castors, errant à l’aventure et fort désorientés, sans

doute, depuis la disparition de la petite rivière. Sans

huttes pour s’abriter, sans cours d’eau pour y construire

leur village, ils étaient destinés à périr par le froid, dès

que les grandes gelées se feraient sentir. Le sergent

Long reconnut également une bande de loups qui

couraient à travers la plaine.

On pouvait donc croire que tous les animaux de la

ménagerie polaire étaient emprisonnés sur l’île

flottante, et que les carnassiers, lorsque l’hiver les aurait

affamés – puisqu’il leur était interdit d’aller chercher

leur nourriture sous un climat plus doux –,

deviendraient évidemment redoutables pour les hôtes

du fort Espérance.

Seuls – et il ne fallait pas s’en plaindre –, les ours

blancs semblaient manquer à la faune de l’île.

Toutefois, le sergent crut apercevoir confusément, à

travers un bouquet de bouleaux, une masse blanche,

énorme, qui se mouvait lentement ; mais, après un

examen plus rigoureux, il fut porté à croire qu’il s’était

trompé.

Cette partie du littoral, qui confinait à la baie des

Morses, était généralement peu élevée au-dessus du

niveau de la mer. Quelques portions même affleuraient

la nappe liquide, et les dernières ondulations des lames

couraient en écumant à leur surface, comme si elles se

fussent développées sur une grève. Il était à craindre

qu’en cette partie de l’île, le sol ne se fût abaissé depuis

quelque temps seulement, mais les points de contrôle

manquaient et ne permettaient pas de reconnaître cette

modification et d’en déterminer l’importance. Jasper

Hobson regretta de n’avoir pas, avant son départ, établi

des repères aux environs du cap Bathurst, qui lui

eussent permis de noter les divers abaissements et

affaissements du littoral. Il se promit de prendre cette

précaution à son retour.

Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni

au lieutenant, ni au sergent, ni à la voyageuse, de

marcher rapidement. Souvent on s’arrêtait, on

examinait le sol, on recherchait si quelque fracture ne

menaçait pas de se produire sur le rivage, et parfois les

explorateurs durent se porter jusqu’à un demi-mille à

l’intérieur de l’île. En de certains points, le sergent prit

la précaution de planter des branches de saule ou de

bouleau, qui devaient servir de jalons pour l’avenir,

surtout en ces portions plus profondément affouillées, et

dont la solidité semblait problématique. Il serait, dès

lors, aisé de reconnaître les changements qui pourraient

se produire.

Cependant on avançait, et, vers trois heures après

midi, la baie des Morses ne se trouvait plus qu’à trois

milles dans le sud. Jasper Hobson put déjà faire

observer à Mrs. Paulina Barnett la modification

apportée par la rupture de l’isthme, modification très

importante, en effet.

Autrefois, l’horizon, dans le sud-ouest, était barré

par une très longue ligne de côtes, légèrement arrondie,

formant le littoral de la vaste baie Liverpool.

Maintenant, c’était une ligne d’eau qui fermait cet

horizon. Le continent avait disparu. L’île Victoria se

terminait là par un angle brusque, à l’endroit même où

la fracture avait dû se faire. On sentait que, cet angle

tourné, l’immense mer apparaîtrait aux regards,

baignant la partie méridionale de l’île sur toute cette

ligne, solide autrefois, qui s’étendait de la baie des

Morses à la baie Washburn.

Mrs. Paulina Barnett ne considéra pas ce nouvel

aspect sans une certaine émotion. Elle s’attendait à cela,

et pourtant son cœur battit fort. Elle cherchait des yeux

ce continent qui manquait à l’horizon, ce continent qui

maintenant restait à plus de deux cents milles en arrière,

et elle sentit bien qu’elle ne foulait plus du pied la terre

américaine. Pour tous ceux qui ont l’âme sensible, il est

inutile d’insister sur ce point, et on doit dire que Jasper

Hobson et le sergent lui-même partagèrent l’émotion de

leur compagne.

Tous pressèrent le pas, afin d’atteindre l’angle

brusque qui fermait encore le sud. Le sol remontait un

peu sur cette portion de littoral. La couche de terre et de

sable était plus épaisse, ce qui s’expliquait par la

proximité de cette partie du vrai continent qui autrefois

jouxtait l’île et ne faisait qu’un même territoire avec

elle. L’épaisseur de la croûte glacée et de la couche de

terre à cette jonction, probablement accrue à chaque

siècle, démontrait pourquoi l’isthme avait dû résister,

tant qu’un phénomène géologique n’en avait pas

provoqué la rupture. Le tremblement de terre du 8

janvier n’avait agité que le continent américain, mais la

secousse avait suffi à casser la presqu’île, livrée

désormais à tous les caprices de l’Océan.

Enfin, à quatre heures, l’angle fut atteint. La baie

des Morses, formée par une échancrure de la terre

ferme, n’existait plus. Elle était restée attachée au

continent.

« Par ma foi, madame, dit gravement le sergent

Long à la voyageuse, il est heureux pour vous que nous

ne lui ayons pas donné le nom de baie Paulina Barnett !

– En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, et je

commence à croire que je suis une triste marraine en

nomenclature géographique ! »

IV



Un campement de nuit



Ainsi, Jasper Hobson ne s’était pas trompé sur la

question du point de rupture. C’était l’isthme qui avait

cédé aux secousses du tremblement de terre. Aucune

trace du continent américain, plus de falaises, plus de

volcans dans l’ouest de l’île. La mer partout.

L’angle, formé au sud-ouest de l’île par le

détachement du glaçon, dessinait maintenant un cap

assez aigu qui, rongé par les eaux plus chaudes, exposé

à tous les chocs, ne pouvait évidemment échapper à une

destruction prochaine.

Les explorateurs reprirent donc leur marche, en

prolongeant la ligne rompue qui, presque droite, courait

à peu près ouest et est. La cassure était nette, comme si

elle eût été produite par un instrument tranchant. On

pouvait, en de certains endroits, observer la disposition

du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi-partie terre et

sable, émergeait d’une dizaine de pieds. Elle était

absolument accore, sans talus, et quelques portions,

quelques tranches plus fraîches, attestaient des

éboulements récents. Le sergent Long signala même

deux ou trois petits glaçons détachés de la rive, qui

achevaient de se dissoudre au large. On sentait que,

dans ses mouvements de ressac, l’eau plus chaude

rongeait plus facilement cette lisière nouvelle, que le

temps n’avait pas encore revêtu, comme le reste du

littoral, d’une sorte de mortier de neige et de sable.

Aussi, cet état de choses était-il rien moins que

rassurant.

Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le

sergent Long, avant de prendre du repos, voulurent

achever l’examen de cette arête méridionale de l’île. Le

soleil, suivant un arc très allongé, ne devait pas se

coucher avant onze heures du soir, et par conséquent, le

jour ne manquait pas. Le disque brillant se traînait avec

lenteur sur l’horizon de l’ouest, et ses obliques rayons

projetaient démesurément devant leurs pas les ombres

des explorateurs. À de certains instants, la conversation

de ceux-ci s’animait, puis, pendant de longs intervalles,

ils restaient silencieux, interrogeant la mer, songeant à

l’avenir.

L’intention de Jasper Hobson était de camper,

pendant la nuit, à la baie Washburn. Rendu à ce point, il

aurait fait environ dix-huit milles, c’est-à-dire, si ses

hypothèses étaient justes, la moitié de son voyage

circulaire. Puis, après quelques heures de repos, quand

sa compagne serait remise de ses fatigues, il comptait

reprendre, par le rivage occidental, la route du fort

Espérance.

Aucun incident ne marqua cette exploration du

nouveau littoral, compris entre la baie des Morses et la

baie Washburn. À sept heures du soir, Jasper Hobson

était arrivé au lieu de campement dont il avait fait

choix. De ce côté, même modification. De la baie

Washburn, il ne restait plus que la courbe allongée,

formée par la côte de l’île, et qui, autrefois, la délimitait

au nord. Elle s’étendait sans altération jusqu’à ce cap

qu’on avait nommé cap Michel, et sur une longueur de

sept milles. Cette portion de l’île ne semblait avoir

souffert aucunement de la rupture de l’isthme. Les

taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un peu

en arrière, étaient feuillus et verdoyants à cette époque

de l’année. On voyait encore une assez grande quantité

d’animaux à fourrures bondir à travers la plaine.

Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de

route s’arrêtèrent en cet endroit. Si leurs regards étaient

bornés au nord, du moins, dans le sud, pouvaient-ils

embrasser une moitié de l’horizon. Le soleil traçait un

arc tellement ouvert que ses rayons, arrêtés par le relief

du sol plus accusé vers l’ouest, n’arrivaient plus

jusqu’aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n’était

pas encore la nuit, pas même le crépuscule, puisque

l’astre radieux n’avait pas disparu.

« Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le

plus sérieux du monde, si, par miracle, une cloche

venait à sonner en ce moment, que croyez-vous qu’elle

sonnerait ?

– L’heure du souper, sergent, répondit Jasper

Hobson. Je pense, madame, que vous êtes de mon

avis ?

– Entièrement, répondit la voyageuse, et puisque

nous n’avons qu’à nous asseoir pour être attablés,

asseyons-nous. Voici un tapis de mousse – un peu usé,

il faut bien le dire –, mais que la Providence semble

avoir étendu pour nous. »

Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sèche,

un pâté de lièvres, tiré de l’officine de Mrs. Joliffe,

quelque peu de biscuit, formèrent le menu du souper.

Ce repas terminé un quart d’heure après, Jasper

Hobson retourna vers l’angle sud-est de l’île, pendant

que Mrs. Paulina Barnett demeurait assise au pied d’un

maigre sapin à demi ébranché, et que le sergent Long

préparait le campement pour la nuit.

Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure

du glaçon qui formait l’île, et reconnaître, s’il était

possible, son mode de fondation. Une petite berge,

produite par un éboulement, lui permit de descendre

jusqu’au niveau de la mer, et, de là, il put observer la

muraille accore qui formait le littoral.

En cet endroit, le sol s’élevait de trois pieds à peine

au-dessus de l’eau. Il se composait, à sa partie

supérieure, d’une assez mince couche de terre et de

sable, mélangée d’une poussière de coquillages. Sa

partie inférieure consistait en une glace compacte, très

dure et comme métallisée, qui supportait ainsi l’humus

de l’île.

Cette couche de glace ne dépassait que d’un pied

seulement le niveau de la mer. On voyait nettement, sur

cette coupure nouvellement faite, les stratifications qui

divisaient uniformément l’icefield. Ces nappes

horizontales semblaient indiquer que les gelées

successives qui les avaient faites s’étaient produites

dans des eaux relativement tranquilles.

On sait que la congélation s’opère par la partie

supérieure des liquides ; puis, si le froid persévère,

l’épaisseur de la carapace solide s’accroît en allant de

haut en bas. Du moins, il en est ainsi pour les eaux

tranquilles. Au contraire, pour les eaux courantes, on a

reconnu qu’il se formait des glaces de fond, lesquelles

montaient ensuite à la surface.

Mais, pour ce glaçon, base de l’île Victoria, il n’était

pas douteux que, sur le rivage du continent américain, il

ne se fût constitué en eaux calmes. Sa congélation

s’était évidemment faite par sa partie supérieure, et, en

bonne logique, on devait nécessairement admettre que

le dégel s’opérerait par sa surface inférieure. Le glaçon

diminuerait d’épaisseur, quand il serait dissous par des

eaux plus chaudes, et alors le niveau général de l’île

s’abaisserait d’autant par rapport à la surface de la mer.

C’était là le grand danger.

Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observé que

la couche solidifiée de l’île, le glaçon proprement dit,

ne s’élevait que d’un pied environ au-dessus du niveau

de la mer. Or, on sait que tout au plus les quatre

cinquièmes d’une glace flottante sont immergés. Un

icefield, un iceberg, pour un pied qu’ils ont au-dessus

de l’eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut

dire que, suivant leur mode de formation ou leur

origine, la densité, ou, si l’on veut, le poids spécifique

des glaces flottantes est variable. Celles qui proviennent

de l’eau de mer, poreuses, opaques, teintes de bleu ou

de vert, suivant les rayons lumineux qui les traversent,

sont plus légères que les glaces formées d’eau douce.

Leur surface saillante s’élève donc un peu plus au-

dessus du niveau océanique. Or, il était certain que la

base de l’île Victoria était un glaçon d’eau de mer.

Donc, tout considéré, Jasper Hobson fut amené à

conclure, en tenant compte du poids de la couche

minérale et végétale qui recouvrait le glaçon, que son

épaisseur au-dessous du niveau de la mer devait être de

quatre à cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de

l’île, aux éminences, aux extumescences du sol, ils

n’affectaient évidemment que sa surface terreuse et

sableuse, et on devait admettre que, d’une façon

générale, l’île errante n’était pas immergée de plus de

cinq pieds.

Cette observation rendit Jasper Hobson fort

soucieux. Cinq pieds seulement ! Mais, sans compter

les causes de dissolution auxquelles cet icefield pouvait

être soumis, le moindre choc n’amènerait-il pas une

rupture à sa surface ? Une violente agitation des eaux,

provoquée par une tempête, par un coup de vent, ne

pouvait-elle entraîner la dislocation du champ de

glaces, sa rupture en glaçons et bientôt sa

décomposition complète ? Ah ! l’hiver, le froid, la

colonne mercurielle gelée dans sa cuvette de verre,

voilà ce que le lieutenant Hobson appelait de tous ses

vœux ! Seul, le terrible froid des contrées polaires, le

froid d’un hiver arctique, pourrait consolider, épaissir la

base de l’île, en même temps qu’il établirait une voie de

communication entre elle et le continent.

Le lieutenant Hobson revint au lieu de halte. Le

sergent Long s’occupait d’organiser la couchée, car il

n’avait pas l’intention de passer la nuit à la belle étoile,

ce à quoi la voyageuse se fût pourtant résignée. Il fit

connaître à Jasper Hobson son intention de creuser dans

le sol une maison de glace, assez large pour contenir

trois personnes, sorte de « snow-house », qui les

préserverait fort bien du froid de la nuit.

« Dans le pays des Esquimaux, dit-il, rien de plus

sage que de se conduire en Esquimau. »

Jasper Hobson approuva, mais il recommanda à son

sergent de ne pas trop profondément fouiller dans le sol

de glace, qui ne devait pas mesurer plus de cinq pieds

d’épaisseur.

Le sergent Long se mit à la besogne. Sa hachette et

son couteau à neige aidant, il eut bientôt déblayé la

terre et creusé une sorte de couloir en pente douce qui

aboutissait directement à la carapace glacée. Puis il

s’attaqua à cette masse friable, que le sable et la terre

recouvraient depuis de longs siècles.

Il ne fallait pas plus d’une heure pour creuser cette

retraite souterraine, ou plutôt ce terrier à parois de

glace, très propre à conserver la chaleur, et, par

conséquent, d’une habitabilité suffisante pour quelques

heures de nuit.

Tandis que le sergent Long travaillait comme un

termite, le lieutenant Hobson, ayant rejoint sa

compagne, lui communiquait le résultat de ses

observations sur la constitution physique de l’île

Victoria. Il ne lui cacha pas les craintes sérieuses que

cet examen laissait dans son esprit. Le peu d’épaisseur

du glaçon, suivant lui, devait provoquer avant peu des

failles à sa surface, puis des ruptures impossibles à

prévoir, et par conséquent impossibles à empêcher.

L’île errante pouvait, à chaque instant, ou s’immerger

peu à peu par changement de pesanteur spécifique, ou

se diviser en îlots plus ou moins nombreux dont la

durée serait nécessairement éphémère. Sa conclusion

fut, qu’autant que possible, les hôtes du fort Espérance

ne devaient pas s’éloigner de la factorerie et rester

réunis sur le même point afin de partager ensemble les

mêmes chances.

Jasper Hobson en était là de sa conversation, quand

des cris se firent entendre.

Mrs. Paulina Barnett et lui se levèrent aussitôt. Ils

regardèrent autour d’eux, vers le taillis, sur la plaine, en

mer.

Personne.

Cependant, les cris redoublaient.

« Le sergent ! le sergent ! » dit Jasper Hobson.

Et, suivi de Mrs. Paulina Barnett, il se précipita vers

le campement.

À peine fut-il arrivé à l’ouverture béante de la

maison de neige, qu’il aperçut le sergent Long,

cramponné des deux mains à son couteau qu’il avait

enfoncé dans la paroi de glace, et appelant, d’ailleurs,

d’une voix forte, mais avec le plus grand sang-froid.

On ne voyait plus que la tête et les bras du sergent.

Pendant qu’il creusait, le sol glacé avait soudain

manqué sous lui, et il avait été plongé dans l’eau

jusqu’à la ceinture.

Jasper Hobson se contenta de dire :

« Tenez bon ! »

Et, se couchant sur l’entaille, il arriva au bord du

trou. Puis il tendit la main au sergent qui, sûr de ce

point d’appui, parvint à sortir de l’excavation.

« Mon Dieu, sergent Long ! s’écria Mrs. Paulina

Barnett, que vous est-il donc arrivé ?

– Il m’est arrivé, madame, répondit Long, en se

secouant comme un barbet mouillé, que ce sol de glace

a cédé sous moi et que j’ai pris un bain forcé.

– Mais, demanda Jasper Hobson, vous n’avez donc

pas tenu compte de ma recommandation de ne pas

creuser trop profondément au-dessous de la couche de

terre ?

– Faites excuse, mon lieutenant. Vous pouvez voir

que c’est à peine si j’ai entamé de quinze pouces le sol

de glace. Seulement, il faut croire qu’il existait en

dessous une boursouflure, qu’il y avait là comme une

sorte de caverne. La glace ne reposait pas sur l’eau, et

je suis passé comme au travers d’un plafond qui se

fend. Si je n’avais pu m’accrocher à mon couteau, je

m’en allais tout bêtement sous l’île, et c’eût été

fâcheux, n’est-il pas vrai, madame ?

– Très fâcheux, brave sergent ! » répondit la

voyageuse, en tendant la main au digne homme.

L’explication donnée par le sergent Long était

exacte. En cet endroit, par une raison quelconque, sans

doute par suite d’un emmagasinage d’air, la glace avait

formé voûte au-dessus de l’eau, et, par conséquent, sa

paroi peu épaisse, amincie encore par le couteau à

neige, n’avait pas tardé à se rompre sous le poids du

sergent.

Cette disposition qui, sans doute, se reproduisait en

mainte partie du champ de glace, n’était point

rassurante. Où serait-on jamais certain de poser le pied

sur un terrain solide ? Le sol ne pouvait-il à chaque pas

céder à la pression ? Et quand on songeait que sous

cette mince couche de terre et de glace se creusaient les

gouffres de l’Océan, quel cœur ne se serait pas serré, si

énergique qu’il fût !

Cependant le sergent Long, se préoccupant peu du

bain qu’il venait de prendre, voulait reprendre en un

autre endroit son travail de mineur. Mais, cette fois,

Mrs. Paulina Barnett n’y voulut pas consentir. Une nuit

à passer en plein air ne l’embarrassait pas. L’abri du

taillis voisin lui suffirait aussi bien qu’à ses

compagnons, et elle s’opposa absolument à ce que le

sergent Long recommençât son opération. Celui-ci dut

se résigner et obéir.

Le campement fut donc reporté à une centaine de

pieds en arrière du littoral, sur une petite extumescence

où poussaient quelques bouquets isolés de pins et de

bouleaux, dont l’agglomération ne méritait

certainement pas la qualification de taillis. Un feu

pétillant de branches mortes fut allumé vers dix heures

du soir, au moment où le soleil rasait les bords de cet

horizon au-dessous duquel il n’allait disparaître que

pendant quelques heures.

Le sergent Long eut là une belle occasion de sécher

ses jambes, et il ne la manqua pas. Jasper Hobson et lui

causèrent jusqu’au moment où le crépuscule remplaça

la lumière du jour. Mrs. Paulina Barnett prenait de

temps en temps part à la conversation et cherchait à

distraire le lieutenant de ses idées un peu sombres.

Cette belle nuit, très étoilée au zénith, comme toutes les

nuits polaires, était propice d’ailleurs à un apaisement

de l’esprit. Le vent murmurait à travers les sapins. La

mer semblait dormir sur le littoral. Une houle très

allongée gonflait à peine sa surface et venait expirer

sans bruit à la lisière de l’île. Pas un cri d’oiseau dans

l’air, pas un vagissement sur la plaine. Quelques

crépitements des souches de sapins s’épanouissant en

flammes résineuses, puis, à de certains intervalles, le

murmure des voix qui s’envolaient dans l’espace,

troublaient seuls, en le faisant paraître sublime, ce

silence de la nuit :

« Qui pourrait croire, dit Mrs. Paulina Barnett, que

nous sommes ainsi emportés à la surface de l’Océan !

En vérité, monsieur Hobson, il me faut un certain effort

pour me rendre à l’évidence, car cette mer nous paraît

absolument immobile, et, cependant, elle nous entraîne

avec une irrésistible puissance !

– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et

j’avouerai que si le plancher de notre véhicule était

solide, si la carène ne devait pas tôt ou tard manquer au

bâtiment, si sa coque ne devait pas s’entrouvrir un jour

ou l’autre, et enfin si je savais où il me mène, j’aurais

quelque plaisir à flotter ainsi sur cet Océan.

– En effet, monsieur Hobson, reprit la voyageuse,

est-il un mode de locomotion plus agréable que le

nôtre ? Nous ne nous sentons pas aller. Notre île a

précisément la même vitesse que celle du courant qui

l’emporte. N’est-ce pas le même phénomène que celui

qui accompagne un ballon dans l’air ? Puis, quel

charme ce serait de voyager ainsi avec sa maison, son

jardin, son parc, son pays lui-même ! Une île errante,

mais j’entends une véritable île, avec une base solide,

insubmersible, ce serait véritablement le plus

confortable et le plus merveilleux véhicule que l’on pût

imaginer. On a fait des jardins suspendus, dit-on ?

Pourquoi, un jour, ne ferait-on pas des parcs flottants

qui nous transporteraient à tous les points du monde ?

Leur grandeur les rendrait absolument insensibles à la

houle. Ils n’auraient rien à craindre des tempêtes. Peut-

être même, par les vents favorables, pourrait-on les

diriger avec de grandes voiles tendues à la brise ? Et

puis, quels miracles de végétation surprendraient les

regards des passagers, quand des zones tempérées ils

seraient passés sous les zones tropicales ! J’imagine

même qu’avec d’habiles pilotes, bien instruits des

courants, on saurait se maintenir sous des latitudes

choisies et jouir à son gré d’un printemps éternel ! »

Jasper Hobson ne pouvait que sourire aux rêveries

de l’enthousiaste Paulina Barnett. L’audacieuse femme

se laissait entraîner avec tant de grâce, elle ressemblait

si bien à cette île Victoria qui marchait sans

aucunement trahir sa marche ! Certes, étant donnée la

situation, on pouvait ne pas se plaindre de cette étrange

façon de courir les mers, mais à la condition, toutefois,

que l’île ne menaçât point à chaque instant de fondre et

de s’effondrer dans l’abîme.

La nuit se passa. On dormit quelques heures. Au

réveil, on déjeuna, et chacun trouva le déjeuner

excellent. Des broussailles bien flambantes ranimèrent

les jambes des dormeurs, un peu engourdis par le froid

de la nuit.

À six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper

Hobson et le sergent Long se remettaient en route.

La côte, depuis le cap Michel jusqu’à l’ancien port

Barnett, se dirigeait presque en droite ligne du sud au

nord, sur une longueur de onze milles environ. Elle

n’offrait aucune particularité et ne semblait pas avoir

souffert depuis la rupture de l’isthme. C’était une lisière

généralement basse, peu ondulée. Le sergent Long, sur

l’ordre du lieutenant, plaça quelques repères en arrière

du littoral, qui permettraient plus tard d’en reconnaître

les modifications.

Le lieutenant Hobson désirait, et pour cause, rallier

le fort Espérance le soir même. De son côté, Mrs.

Paulina Barnett avait hâte de revoir ses compagnons,

ses amis, et, dans les conditions où ils se trouvaient, il

ne fallait pas prolonger l’absence du chef de la

factorerie.

On marcha donc vite, en coupant par une ligne

oblique, et, à midi, on tournait le petit promontoire qui

défendait autrefois le port Barnett contre les vents de

l’est.

De ce point au fort Espérance il ne fallait plus

compter qu’une huitaine de milles. Avant quatre heures

du soir, ces huit milles étaient franchis, et le retour des

explorateurs était salué par les hurrahs du caporal

Joliffe.

V



Du 25 juillet au 20 août



Le premier soin de Jasper Hobson, en rentrant au

fort, fut d’interroger Thomas Black sur l’état de la

petite colonie. Aucun changement n’avait eu lieu depuis

vingt-quatre heures. Mais l’île, ainsi que le démontra

une observation subséquente, s’était abaissée d’un

degré en latitude, c’est-à-dire qu’elle avait dérivé vers

le sud, tout en gagnant dans l’ouest. Elle se trouvait

alors à la hauteur du cap des Glaces, petite pointe de la

Géorgie occidentale, et à deux cents milles de la côte

américaine. La vitesse du courant, en ces parages,

semblait être un peu moins forte que dans la partie

orientale de la mer Arctique, mais l’île se déplaçait

toujours, et, au grand ennui de Jasper Hobson, elle

gagnait du côté du détroit de Behring. On n’était encore

qu’au 24 juillet, et il suffisait d’un courant un peu

rapide pour l’entraîner, en moins d’un mois, à travers le

détroit et jusque dans les flots échauffés du Pacifique,

où elle fondrait « comme un morceau de sucre dans un

verre d’eau ».

Mrs. Paulina Barnett fit connaître à Madge le

résultat de son exploration autour de l’île ; elle lui

indiqua la disposition des couches stratifiées sur la

partie rompue de l’isthme, l’épaisseur de l’icefield

évaluée à cinq pieds au-dessous du niveau de la mer,

l’incident du sergent Long et son bain involontaire,

enfin toutes ces raisons qui pouvaient amener à chaque

instant la rupture ou l’affaissement du glaçon.

Cependant, l’idée d’une sécurité complète régnait

dans la factorerie. Jamais la pensée ne fût venue à ces

braves gens que le fort Espérance flottait sur un abîme,

et que la vie de ses habitants était à chaque minute en

danger. Ils étaient tous bien portants. Le temps était

beau, le climat sain et vivifiant. Hommes et femmes

rivalisaient de bonne humeur et de belle santé. Le bébé

Michel venait à ravir ; il commençait à faire de petits

pas dans l’enceinte du fort, et le caporal Joliffe, qui en

raffolait, voulait déjà lui apprendre le maniement du

mousqueton et les premiers principes de l’école du

soldat. Ah ! si Mrs. Joliffe lui eût donné un pareil fils,

quel guerrier il en eût fait ! Mais l’intéressante famille

Joliffe ne prospérait pas, et le ciel, jusqu’alors du

moins, lui refusait une bénédiction qu’elle implorait

chaque jour.

Quant aux soldats, ils ne manquaient pas de

besogne. Mac Nap, le charpentier, et ses ouvriers,

Petersen, Belcher, Garry, Pond, Hope, travaillaient avec

ardeur à la construction du bateau, opération longue et

difficile, qui devait durer plusieurs mois. Mais, comme

cette embarcation ne pourrait être utilisée qu’à l’été

prochain, après la débâcle des glaces, on ne négligea

pas pour elle les travaux plus spécialement relatifs à la

factorerie. Jasper Hobson laissait faire, comme si la

durée du fort eût été assurée pour un temps illimité. Il

persistait à tenir ses hommes dans l’ignorance de leur

situation. Plusieurs fois, cette question assez grave avait

été traitée par ce qu’on pourrait appeler « l’état-major »

du fort Espérance. Mrs. Paulina Barnett et Madge ne

partageaient pas absolument les idées du lieutenant à ce

sujet. Il leur semblait que leurs compagnons, énergiques

et résolus, n’étaient pas gens à désespérer, et qu’en tout

cas, le coup serait certainement plus rude, lorsque les

dangers de la situation se seraient tellement accrus

qu’on ne pourrait plus les leur cacher. Mais, malgré la

valeur de cet argument, Jasper Hobson ne se rendit pas,

et on doit dire que, sur cette question, il fut soutenu par

le sergent Long. Peut-être, après tout, avaient-ils raison

tous deux, ayant pour eux l’expérience des choses et

des hommes.

Aussi les travaux d’appropriation et de défense du

fort furent-ils continués. L’enceinte palissadée,

renforcée de nouveaux pieux et surélevée en maint

endroit, forma une circonvallation très sérieusement

défensive, Maître Mac Nap exécuta même un des

projets qui lui tenaient le plus au cœur, et que son chef

approuva. Aux angles qui formaient saillant sur le lac, il

éleva deux petites poivrières aiguës qui complétaient

l’œuvre, et le caporal Joliffe soupirait après le moment

où il irait y relever les sentinelles. Cela donnait à

l’ensemble des constructions un aspect militaire qui le

réjouissait.

La palissade entièrement achevée, Mac Nap, se

rappelant les rigueurs du dernier hiver, construisit un

nouveau hangar à bois sur le flanc même de la maison

principale, à droite, de telle sorte qu’on pouvait

communiquer avec ce hangar bien clos, par une porte

intérieure, sans être obligé de s’aventurer au-dehors. De

cette façon, le combustible serait toujours sous la main

des consommateurs. Sur le flanc gauche, le charpentier

bâtit, en retour, une vaste salle destinée au logement des

soldats, de façon à débarrasser du lit de camp la salle

commune. Cette salle fut uniquement consacrée,

désormais, aux repas, aux jeux, au travail. Le nouveau

logement, depuis lors, servit exclusivement d’habitation

aux trois ménages qui furent établis dans des chambres

particulières, et aux autres soldats de la colonie. Un

magasin spécial, destiné aux fourrures, fut également

élevé en arrière de la maison, près de la poudrière, ce

qui laissa libre tout le grenier, dont les chevrons et les

fermes furent assujettis au moyen de crampons de fer,

de manière à défier toute agression.

Mac Nap avait aussi l’intention de construire une

petite chapelle en bois. Cet édifice était compris dans

les plans primitifs de Jasper Hobson et devait compléter

l’ensemble de la factorerie. Mais son érection fut

remise à la prochaine saison d’été.

Avec quel soin, quel zèle, quelle activité le

lieutenant Hobson aurait autrefois suivi tous ces détails

de son établissement ! S’il eût bâti sur un terrain solide,

avec quel plaisir il aurait vu ces maisons, ces hangars,

ces magasins, s’élever autour de lui ! Et ce projet,

désormais inutile, qu’il avait formé de couronner le cap

Bathurst par un ouvrage qui eût assuré la sécurité du

fort Espérance ! Le fort Espérance ! Ce nom,

maintenant, lui serrait le cœur ! Le cap Bathurst avait

pour jamais quitté le continent américain, et le fort

Espérance se fût plus justement appelé le fort Sans-

Espoir !

Ces divers travaux occupèrent la saison tout entière,

et les bras ne chômèrent pas. La construction du bateau

marchait régulièrement. D’après les plans de Mac Nap,

il devait jauger une trentaine de tonneaux, et cette

capacité serait suffisante pour qu’il pût, dans la belle

saison, transporter une vingtaine de passagers pendant

quelques centaines de milles. Le charpentier avait

heureusement trouvé quelques bois courbes qui lui

avaient permis d’établir les premiers couples de

l’embarcation, et bientôt l’étrave et l’étambot, fixés à la

quille, se dressèrent sur le chantier disposé au pied du

cap Bathurst.

Tandis que les charpentiers maniaient la hache, la

scie, l’herminette, les chasseurs faisaient la chasse au

gibier domestique, rennes et lièvres polaires, qui

abondaient aux environs de la factorerie. Le lieutenant

avait, d’ailleurs, enjoint à Sabine et à Marbre de ne

point s’éloigner, leur donnant pour raison que tant que

l’établissement ne serait pas achevé, il ne voulait pas

laisser aux alentours des traces qui pussent attirer

quelque parti ennemi. La vérité est que Jasper Hobson

ne voulait pas laisser soupçonner les changements

survenus à la presqu’île.

Il arriva même un jour que Marbre, ayant demandé

si le moment n’était pas venu d’aller à la baie des

Morses et de recommencer la chasse aux amphibies,

dont la graisse fournissait un excellent combustible,

Jasper Hobson répondit vivement :

« Non, c’est inutile, Marbre ! »

Le lieutenant Hobson savait bien que la baie des

Morses était restée à plus de deux cents milles dans le

sud et que les amphibies ne fréquentaient plus les

rivages de l’île !

Il ne faudrait pas croire, on le répète, que Jasper

Hobson considérât la situation comme désespérée. Loin

de là, et plus d’une fois il s’en était franchement

expliqué, soit avec Mrs. Paulina Barnett, soit avec le

sergent Long. Il affirmait, de la façon la plus

catégorique, que l’île résisterait jusqu’au moment où les

froids de l’hiver viendraient à la fois épaissir sa couche

de glace et l’arrêter dans sa marche.

En effet, après son voyage d’exploration, Jasper

Hobson avait exactement relevé le périmètre de son

nouveau domaine. L’île mesurait plus de quarante

milles de tour11, ce qui lui attribuait une superficie de

cent quarante milles carrés au moins. Pour donner un

terme de comparaison, l’île Victoria était un peu plus

grande encore que l’île Sainte-Hélène. Son périmètre

égalait à peu près celui de Paris, à la ligne des

fortifications. Au cas même où elle se fût divisée en

fragments, les fragments pouvaient encore conserver

une grande étendue qui les aurait rendus habitables

pendant quelque temps.

À Mrs. Paulina Barnett, qui s’étonnait qu’un champ

de glace eût une telle superficie, le lieutenant Hobson

répondait par les observations mêmes des navigateurs

arctiques. Il n’était pas rare que Parry, Penny, Franklin,



11

Environ 52 kilomètres ou 13 lieues.

dans les traversées des mers polaires, eussent rencontré

des icefields, longs de cent milles et larges de

cinquante. Le capitaine Kellet abandonna même son

navire sur un champ de glace qui ne mesurait pas moins

de trois cents milles carrés. Qu’était, en comparaison,

l’île Victoria ?

Cependant, sa grandeur devait être suffisante pour

qu’elle résistât jusqu’aux froids de l’hiver, avant que les

courants d’eau plus chaude eussent dissous sa base.

Jasper Hobson ne faisait aucun doute à cet égard, et, il

faut le dire, il n’était désespéré que de voir tant de

peines inutiles, tant d’efforts perdus, tant de plans

détruits, et son rêve, si prêt à se réaliser, tout à vau-

l’eau. On conçoit qu’il ne pût prendre aucun intérêt aux

travaux actuels. Il laissait faire, voilà tout !

Mrs. Paulina Barnett, elle, faisait, suivant

l’expression usitée, contre fortune bon cœur. Elle

encourageait le travail de ses compagnes et y participait

même, comme si l’avenir lui eût appartenu. Ainsi,

voyant avec quel intérêt Mrs. Joliffe s’occupait de ses

semailles, elle l’aidait journellement par ses conseils.

L’oseille et les chochléarias avaient fourni une belle

récolte, et cela grâce au caporal, qui, avec le sérieux et

la ténacité d’un mannequin, défendait les terrains

ensemencés contre des milliers d’oiseaux de toutes

sortes.

La domestication des rennes avait parfaitement

réussi. Plusieurs femelles avaient mis bas, et le petit

Michel fut même en partie nourri avec du lait de renne.

Le total du troupeau s’élevait alors à une trentaine de

têtes. On menait paître ces animaux sur les parties

gazonneuses du cap Bathurst, et on faisait provision de

l’herbe courte et sèche, qui tapissait les talus, pour les

besoins de l’hiver. Ces rennes, déjà très familiarisés

avec les gens du fort, très faciles d’ailleurs à

domestiquer, ne s’éloignaient pas de l’enceinte, et

quelques-uns avaient été employés au tirage des

traîneaux pour le transport du bois.

En outre, un certain nombre de leurs congénères, qui

erraient aux alentours de la factorerie, se laissèrent

prendre au traquenard creusé à mi-chemin du fort et du

port Barnett. On se rappelle que, l’année précédente, ce

traquenard avait servi à la capture d’un ours

gigantesque. Pendant cette saison, ce furent des rennes

qui tombèrent fréquemment dans ce piège. La chair de

ceux-ci fut salée, séchée et conservée pour

l’alimentation future. On prit au moins une vingtaine de

ces ruminants, que l’hiver devait bientôt ramener vers

des régions moins élevées en latitude.

Mais, un jour, par suite de la conformation du sol, le

traquenard fut mis hors d’usage, et, le 5 août, le

chasseur Marbre, revenant de le visiter, aborda Jasper

Hobson, en lui disant d’un ton assez singulier :

« Je reviens de faire ma visite quotidienne au

traquenard, mon lieutenant.

– Eh bien, Marbre, répondit Jasper Hobson, j’espère

que vous aurez été aussi heureux aujourd’hui qu’hier, et

qu’un couple de rennes aura donné dans votre piège ?

– Non, mon lieutenant... non... répondit Marbre avec

un certain embarras.

– Quoi ! votre traquenard n’a pas fourni son

contingent habituel ?

– Non, et si quelque bête était tombée dans notre

fosse, elle s’y serait certainement noyée.

– Noyée ! s’écria le lieutenant, en regardant le

chasseur d’un œil inquiet.

– Oui, mon lieutenant, répondit Marbre, qui

observait attentivement son chef, la fosse est remplie

d’eau.

– Bon, répondit Jasper Hobson, du ton d’un homme

qui n’attachait aucune importance à ce fait, vous savez

que cette fosse était en partie creusée dans la glace. Les

parois auront fondu aux rayons du soleil, et alors...

– Je vous demande pardon de vous interrompre,

mon lieutenant, répondit Marbre, mais cette eau ne peut

aucunement provenir de la fusion de la glace.

– Pourquoi, Marbre ?

– Parce que, si la glace l’avait produite, cette eau

serait douce, comme vous me l’avez expliqué dans le

temps, et qu’au contraire, l’eau qui remplit notre fosse

est salée ! »

Si maître de lui qu’il fût, Jasper Hobson pâlit

légèrement et ne répondit rien.

« D’ailleurs, ajouta le chasseur, j’ai voulu sonder la

fosse pour reconnaître la hauteur de l’eau, et, à ma

grande surprise, je vous l’avoue, je n’ai point trouvé de

fond.

– Eh bien, Marbre, que voulez-vous ? répondit

vivement Jasper Hobson, il n’y a pas là de quoi

s’étonner. Quelque fracture du sol aura établi une

communication entre le traquenard et la mer ! Cela

arrive quelquefois... même dans les terrains les plus

solides ! Ainsi, ne vous inquiétez pas, mon brave

chasseur. Renoncez, pour le moment, à employer le

traquenard, et contentez-vous de tendre des trappes aux

environs du fort. »

Marbre porta la main à son front, en guise de salut,

et, tournant sur ses talons, il quitta le lieutenant, non

sans avoir jeté sur son chef un singulier regard.

Jasper Hobson demeura pensif pendant quelques

instants. C’était une grave nouvelle que venait de lui

apprendre le chasseur Marbre. Il était évident que le

fond de la fosse, successivement aminci par les eaux

plus chaudes, avait crevé, et que la surface de la mer

formait maintenant le fond du traquenard.

Jasper Hobson alla trouver le sergent Long et lui fit

connaître cet incident. Tous deux, sans être aperçus de

leurs compagnons, se rendirent sur le rivage, au pied du

cap Bathurst, à cet endroit du littoral où ils avaient

établi des marques et des repères.

Ils les consultèrent.

Depuis leur dernière observation, le niveau de l’île

flottante s’était abaissé de six pouces !

« Nous nous enfonçons peu à peu ! murmura le

sergent Long. Le champ de glace s’use par-dessous !

– Oh ! l’hiver ! l’hiver ! » s’écria Jasper Hobson, en

frappant du pied ce sol maudit. Mais aucun symptôme

n’annonçait encore l’approche de la saison froide. Le

thermomètre se maintenait, en moyenne, à 59°

Fahrenheit (15° centig. au-dessus de zéro), et pendant

les quelques heures que durait la nuit, la colonne

mercurielle s’abaissait à peine de trois à quatre degrés.

Les préparatifs du prochain hivernage furent

continués avec beaucoup de zèle. On ne manquait de

rien, et véritablement, bien que le fort Espérance n’eût

pas été ravitaillé par le détachement du capitaine

Craventy, on pouvait attendre en toute sécurité les

longues heures de la nuit arctique. Seules, les munitions

durent être ménagées. Quant aux spiritueux, dont on

faisait d’ailleurs une consommation peu importante, et

au biscuit, qui ne pouvait être remplacé, il en restait

encore une réserve assez considérable. Mais la venaison

fraîche et la viande conservée se renouvelaient sans

cesse, et cette alimentation, abondante et saine, à

laquelle se joignaient quelques plantes antiscorbutiques,

maintenait en excellente santé tous les membres de la

petite colonie.

D’importantes coupes de bois furent faites dans la

futaie qui bordait la côte orientale du lac Barnett.

Nombre de bouleaux, de pins et de sapins tombèrent

sous la hache de Mac Nap, et ce furent les rennes

domestiques qui charrièrent tout ce combustible au

magasin. Le charpentier n’épargnait pas la petite forêt,

tout en aménageant convenablement ses abatis. Il devait

penser, d’ailleurs, que le bois ne manquerait pas sur

cette île, qu’il regardait encore comme une presqu’île.

En effet, toute la portion du territoire avoisinant le cap

Michel était riche en essences diverses.

Aussi, maître Mac Nap s’extasiait-il souvent et

félicitait-il son lieutenant d’avoir découvert ce territoire

béni du ciel, sur lequel le nouvel établissement ne

pouvait que prospérer. Du bois, du gibier, des animaux

à fourrures qui s’empilaient d’eux-mêmes dans les

magasins de la Compagnie ! Un lagon pour pêcher, et

dont les produits variaient agréablement l’ordinaire !

De l’herbe pour les animaux, et « une double paie pour

les gens », eût certainement ajouté le caporal Joliffe !

N’était-il pas, ce cap Bathurst, un bout de terre

privilégiée, dont on ne trouverait pas l’équivalent sur

tout le domaine du continent arctique ! Ah ! certes, le

lieutenant Hobson avait eu la main heureuse, et il fallait

en remercier la Providence, car ce territoire devait être

unique au monde.

Unique au monde ! Honnête Mac Nap ! Il ne savait

pas si bien dire, ni quelles angoisses il éveillait dans le

cœur de son lieutenant, quand il parlait ainsi !

On pense bien que, dans la petite colonie, la

confection des vêtements d’hiver ne fut pas négligée.

Mrs. Paulina Barnett et Madge, Mrs. Raë et Mac Nap,

et Mrs. Joliffe, quand ses fourneaux lui laissaient

quelque répit, travaillaient assidûment. La voyageuse

savait qu’il faudrait quitter le fort, et, en prévision d’un

long trajet sur les glaces, quand, en plein hiver, il

s’agirait de regagner le continent américain, elle voulait

que chacun fût solidement et chaudement vêtu. Ce

serait un terrible froid à affronter pendant la longue nuit

polaire, et à braver durant bien des jours, si l’île

Victoria ne s’immobilisait qu’à une grande distance du

littoral ! Pour franchir ainsi des centaines de milles,

dans ces conditions, il ne fallait négliger ni le vêtement,

ni la chaussure. Aussi, Mrs. Paulina Barnett et Madge

donnèrent-elles tous leurs soins aux confections.

Comme on le pense bien, les fourrures, qu’il serait

vraisemblablement impossible de sauver, furent

employées sous toutes les formes. On les ajustait en

double, de manière que le vêtement présentât le poil à

l’intérieur comme à l’extérieur. Et il était certain que, le

moment venu, ces dignes femmes de soldats et les

soldats eux-mêmes, aussi bien que leurs officiers,

seraient vêtus de pelleteries du plus haut prix, que leur

eussent enviées les plus riches ladies ou les plus

opulentes princesses russes. Sans doute, Mrs. Raë, Mrs.

Mac Nap et Mrs. Joliffe s’étonnèrent un peu de

l’emploi qui était fait des richesses de la Compagnie.

Mais l’ordre du lieutenant Hobson était formel.

D’ailleurs, les martres, les visons, les rats musqués, les

castors, les renards même pullulaient sur le territoire, et

les fourrures ainsi dépensées seraient remplacées

facilement, quand on le voudrait, avec quelques coups

de fusil ou de trappe. Au surplus, lorsque Mrs. Mac

Nap vit le délicieux vêtement d’hermine que Madge

avait confectionné pour son bébé, vraiment elle ne

trouva plus la chose extraordinaire !

Ainsi s’écoulèrent les journées jusque dans la moitié

du mois d’août. Le temps avait toujours été beau, le ciel

quelquefois brumeux, mais le soleil avait vite fait de

boire ces brumes.

Chaque jour, le lieutenant Jasper Hobson faisait le

point, en ayant soin toutefois de s’éloigner du fort, afin

de ne point éveiller les soupçons de ses compagnons

par ces observations quotidiennes. Il visitait aussi les

diverses parties de l’île, et, fort heureusement, il n’y

remarqua aucune modification importante.

Au 16 août, l’île Victoria se trouvait, en longitude,

par 167°27’, et, en latitude, par 70°49’. Elle s’était donc

un peu reportée au sud depuis quelque temps, mais

sans, pour cela, s’être rapprochée de la côte, qui, se

recourbant, dans cette direction lui restait encore à plus

de deux cents milles dans le sud-est.

Quant au chemin parcouru par l’île depuis la rupture

de l’isthme ou plutôt depuis la dernière débâcle des

glaces, on pouvait l’estimer déjà à onze ou douze cents

milles vers l’ouest.

Mais qu’était-ce que ce parcours comparé à

l’étendue de la mer immense ? N’avait-on pas vu déjà

des bâtiments dériver, sous l’action des courants,

pendant des milliers de milles, tels que le navire anglais

Resolute, le brick américain Advance, et enfin le Fox,

qui, sur un espace de plusieurs degrés, furent emportés

avec leurs champs de glace, jusqu’au moment où

l’hiver les arrêta dans leur marche !

VI



Dix jours de tempête



Pendant les quatre jours du 17 au 20 août, le temps

fut constamment beau, et la température assez élevée.

Les brumes de l’horizon ne se changèrent point en

nuages. Il était rare même que l’atmosphère se maintînt

dans un tel état de pureté sous une zone si élevée en

latitude. On le conçoit, ces conditions climatériques ne

pouvaient satisfaire le lieutenant Hobson.

Mais, le 21 août, le baromètre annonça un

changement prochain dans l’état atmosphérique. La

colonne de mercure baissa subitement de quelques

millièmes. Cependant, elle remonta le lendemain, puis

redescendit, et ce fut le 23 seulement que son

abaissement se fit d’une manière continue.

Le 24 août, en effet, les vapeurs, accumulées peu à

peu au lieu de se dissiper, s’élevèrent dans

l’atmosphère. Le soleil, au moment de sa culmination,

fut entièrement voilé, et le lieutenant Hobson ne put

faire son point. Le lendemain, le vent s’établit au nord-

ouest, il souffla en grande brise, et, pendant certaines

accalmies, la pluie tomba avec abondance. Cependant,

la température ne se modifia pas d’une façon très

sensible et le thermomètre se tint à 54° Fahrenheit (12°

centig. au-dessus de zéro).

Très heureusement, à cette époque, les travaux

projetés étaient exécutés, et Mac Nap venait d’achever

la carcasse de l’embarcation, qui était bordée et

membrée. On pouvait même, sans inconvénient,

suspendre la chasse aux animaux comestibles, les

réserves étant suffisantes. D’ailleurs, le temps devint

bientôt si mauvais, le vent si violent, la pluie si

pénétrante, les brouillards souvent si intenses, que l’on

dut renoncer à quitter l’enceinte du fort.

« Que pensez-vous de ce changement de temps,

monsieur Hobson ? demanda Mrs. Paulina Barnett,

dans la matinée du 27 août, en voyant la fureur de la

tourmente s’accroître d’heure en heure. Ne peut-il nous

être favorable ?

– Je ne saurais l’affirmer, madame, répondit le

lieutenant Hobson, mais je vous ferai observer que tout

vaut mieux pour nous que ce temps magnifique,

pendant lequel le soleil échauffe continuellement les

eaux de la mer. En outre, je vois que le vent s’est fixé

au nord-ouest, et comme il est très violent, notre île, par

sa masse même, ne peut échapper à son influence. Je ne

serais donc pas étonné qu’elle se rapprochât du

continent américain.

– Malheureusement, dit le sergent Long, nous ne

pourrons pas relever chaque jour notre situation. Au

milieu de cette atmosphère embrumée, il n’y a plus ni

soleil, ni lune, ni étoiles ! Allez donc prendre hauteur

dans ces conditions !

– Bon, sergent Long, répondit Mrs. Paulina Barnett,

si la terre nous apparaît, nous saurons bien la

reconnaître, je vous le garantis. Quelle qu’elle soit,

d’ailleurs, elle sera bienvenue. Remarquez que ce sera

nécessairement une portion quelconque de l’Amérique

russe et probablement la Géorgie occidentale.

– Cela est présumable, en effet, ajouta Jasper

Hobson, car, malheureusement pour nous, il n’y a, dans

toute cette portion de la mer Arctique, ni un îlot, ni une

île, ni même une roche à laquelle nous puissions nous

raccrocher !

– Eh ! dit Mrs. Paulina Barnett, pourquoi notre

véhicule ne nous transporterait-il pas tout droit à la côte

d’Asie ? Ne peut-il, sous l’influence des courants,

passer à l’ouvert du détroit de Behring et aller se souder

au pays des Tchouktchis ?

– Non, madame, non, répondit le lieutenant Hobson,

notre glaçon rencontrerait bientôt le courant du

Kamtchatka et il serait rapidement reporté dans le nord-

est, ce qui serait fort regrettable. Non. Il est plus

probable que, sous la poussée du vent de nord-ouest,

nous nous rapprocherons des rivages de l’Amérique

russe !

– Il faudra veiller, monsieur Hobson, dit la

voyageuse, et autant que possible reconnaître notre

direction.

– Nous veillerons, madame, répondit Jasper Hobson,

bien que ces épaisses brumes limitent singulièrement

nos regards. Au surplus, si nous sommes jetés à la côte,

le choc sera violent et nous le ressentirons

nécessairement. Espérons qu’à ce moment l’île ne se

brisera pas en morceaux ! C’est là un danger ! Mais

enfin, s’il se produit, nous aviserons. Jusque-là, rien à

faire. »

Il va sans dire que cette conversation ne se tenait pas

dans la salle commune, où la plupart des soldats et les

femmes étaient installés pendant les heures de travail.

Mrs. Paulina Barnett causait de ces choses dans sa

propre chambre, dont la fenêtre s’ouvrait sur la partie

antérieure de l’enceinte. C’est à peine si l’insuffisante

lumière du jour pénétrait à travers les opaques vitres.

On entendait, au-dehors, la bourrasque passer comme

une avalanche. Heureusement, le cap Bathurst défendait

la maison contre les rafales du nord-est. Cependant, le

sable et la terre, enlevés au sommet du promontoire,

tombaient sur la toiture et y crépitaient comme grêle.

Mac Nap fut de nouveau fort inquiet pour ses

cheminées et principalement pour celle de la cuisine,

qui devait fonctionner toujours. Aux mugissements du

vent se mêlait le bruit terrible que faisait la mer

démontée, en se brisant sur le littoral. La tempête

tournait à l’ouragan.

Malgré les violences de la rafale, Jasper Hobson,

dans la journée du 28 août, voulut absolument monter

au cap Bathurst, afin d’observer, en même temps que

l’horizon, l’état de la mer et du ciel. Il s’enveloppa donc

de manière à ne donner dans ses vêtements aucune prise

à l’air violemment chassé, puis il s’aventura au-dehors.

Le lieutenant Hobson arriva sans grande peine,

après avoir traversé la cour intérieure, au pied du cap.

Le sable et la terre l’aveuglaient, mais du moins, abrité

par l’épaisse falaise, il n’eut pas à lutter directement

contre le vent.

Le plus difficile, pour Jasper Hobson, fut alors de

s’élever sur les flancs du massif, qui étaient taillés

presque à pic de ce côté. Il y parvint, cependant, en

s’accrochant aux touffes d’herbes, et il arriva ainsi au

sommet du cap. En cet endroit, la force de l’ouragan

était telle, qu’il n’aurait pu se tenir ni debout, ni assis. Il

dut donc s’étendre sur le ventre, au revers même du

talus, et se cramponner aux arbrisseaux, ne laissant

ainsi que la partie supérieure de sa tête exposée aux

rafales.

Jasper Hobson regarda à travers les embruns qui

passaient au-dessus de lui comme des nappes liquides.

L’aspect de l’Océan et du ciel était vraiment terrible.

Tous deux se confondaient dans les brumailles à un

demi-mille du cap. Au-dessus de sa tête, Jasper Hobson

voyait des nuages bas et échevelés courir avec une

effrayante vitesse, tandis que de longues bandes de

vapeurs s’immobilisaient vers le zénith. Par instants, il

se faisait un grand calme dans l’air, et l’on n’entendait

plus que les bruits déchirants du ressac et le choc des

lames courroucées. Puis, la tempête atmosphérique

reprenait avec une fureur sans égale, et le lieutenant

Hobson sentait le promontoire trembler sur sa base. En

de certains moments, la pluie était si violemment

injectée, que ses raies, presque horizontales, formaient

autant de milliers de jets d’eau que le vent cinglait

comme une mitraille.

C’était bien là un ouragan, dont la source était

placée dans la plus mauvaise partie du ciel. Ce vent de

nord-est pouvait durer longtemps et longtemps

bouleverser l’atmosphère. Mais Jasper Hobson ne s’en

plaignait pas. Lui qui, en toute autre circonstance, eût

déploré les désastreux effets d’une telle tempête,

l’applaudissait alors ! Si l’île résistait – et on pouvait

l’espérer –, elle serait inévitablement rejetée dans le

sud-ouest sous la poussée de ce vent supérieur aux

courants de la mer, et là, dans le sud-ouest, était le

continent, là le salut ! Oui, pour lui, pour ses

compagnons, pour tous, il fallait que la tempête durât

jusqu’au moment où elle les aurait jetés à la côte, quelle

qu’elle fut. Ce qui eût été la perte d’un navire était le

salut de l’île errante.

Pendant un quart d’heure, Jasper Hobson demeura

ainsi courbé sous le fouet de l’ouragan, trempé par les

douches d’eau de mer et d’eau de pluie, se cramponnant

au sol avec l’énergie d’un homme qui se noie,

cherchant à surprendre enfin les chances que pouvait lui

donner cette tempête. Puis il redescendit, se laissa

glisser sur les flancs du cap, traversa la cour au milieu

des tourbillons de sable et rentra dans la maison.

Le premier soin de Jasper Hobson fut d’annoncer à

ses compagnons que l’ouragan ne semblait pas avoir

encore atteint son maximum d’intensité et qu’on devait

s’attendre à ce qu’il se prolongeât pendant plusieurs

jours. Mais le lieutenant annonça cela d’un ton

singulier, comme s’il eût apporté quelque bonne

nouvelle, et les habitants de la factorerie ne purent

s’empêcher de le regarder avec un certain sentiment de

surprise. Leur chef avait vraiment l’air de faire bon

accueil à cette lutte des éléments.

Pendant la journée du 30, Jasper Hobson, bravant

encore une fois les rafales, retourna, sinon au sommet

du cap Bathurst, du moins à la lisière du littoral. Là, sur

ce rivage accore, à la limite des longues lames qui le

frappaient de biais, il aperçut quelques longues herbes

inconnues à la flore de l’île.

Ces herbes étaient encore fraîches ! C’étaient de

longs filaments de varechs qui, on n’en pouvait douter,

avaient été récemment arrachés au continent

américain ! Ce continent n’était donc plus éloigné ! Le

vent de nord-est avait donc repoussé l’île en dehors du

courant qui l’emportait jusqu’alors ! Ah ! Christophe

Colomb ne se sentit pas plus de joie au cœur, quand il

rencontra ces herbes errantes qui lui annonçaient la

proximité de la terre !

Jasper Hobson revint au fort. Il fit part de sa

découverte à Mrs. Paulina Barnett et au sergent Long.

En ce moment, il eut presque envie de tout avouer à ses

compagnons, tant il se croyait assuré de leur salut. Mais

un dernier pressentiment le retint. Il se tut.

Cependant, durant ces interminables journées de

séquestration, les habitants du fort ne demeuraient point

inactifs. Ils occupaient leur temps aux travaux de

l’intérieur. Quelquefois aussi, ils pratiquaient des

rigoles dans la cour afin de faire écouler les eaux qui

s’amassaient entre la maison et les magasins. Mac Nap,

un clou d’une main, un marteau de l’autre, avait

toujours quelque rajustement à opérer dans un coin

quelconque. On travaillait ainsi pendant toute la

journée, sans trop se préoccuper des violences de la

tempête. Mais, la nuit venue, il semblait que la violence

de l’ouragan redoublât ! Il était impossible de dormir.

Les rafales s’abattaient sur la maison comme autant de

coups de massue. Il s’établissait parfois une sorte de

remous atmosphérique entre le promontoire et le fort.

C’était comme une trombe, une tornade partielle qui

enlaçait la maison. Les ais craquaient alors, les poutres

menaçaient de se disjoindre, et l’on pouvait craindre

que toute la construction ne s’en allât par morceaux. De

là, pour le charpentier, des transes continuelles, et pour

ses hommes l’obligation de demeurer constamment sur

le qui-vive.

Quant à Jasper Hobson, ce n’était pas la solidité de

la maison qui le préoccupait, mais bien celle de ce sol

sur lequel il l’avait bâtie. La tempête devenait

décidément si violente, la mer se faisait si monstrueuse,

qu’on pouvait justement redouter une dislocation de

l’icefield. Il semblait impossible que l’énorme glaçon,

diminué sur son épaisseur, rongé à sa base, soumis aux

incessantes dénivellations de l’Océan, pût résister

longtemps. Sans doute les habitants qu’il portait ne

ressentaient pas les agitations de la houle, tant sa masse

était considérable, mais il ne les en subissait pas moins.

La question se réduisait donc à ceci : l’île durerait-elle

jusqu’au moment où elle serait jetée à la côte ? Ne se

mettrait-elle pas en pièces avant d’avoir heurté la terre

ferme ?

Quant à avoir résisté jusqu’alors, cela n’était pas

douteux. Et c’est ce que Jasper Hobson expliqua

catégoriquement à Mrs. Paulina Barnett. En effet, si la

dislocation se fût déjà produite, si l’icefield eût été

divisé en glaçons plus petits, si l’île se fût rompue en

îlots nombreux, les habitants du fort Espérance s’en

seraient aussitôt aperçus, car celui des morceaux de l’île

qui les eût encore portés ne serait pas resté indifférent à

l’état de la mer ; il aurait subi l’action de la houle ; des

mouvements de tangage et de roulis l’auraient secoué

avec ceux qui flottaient à sa surface, comme des

passagers à bord d’un navire battu par la mer. Or, cela

n’était pas. Dans ses observations quotidiennes, le

lieutenant Hobson n’avait jamais surpris ni un

mouvement, ni même un tremblement, un frémissement

quelconque de l’île, qui paraissait aussi ferme, aussi

immobile que si son isthme l’eût encore rattachée au

continent américain.

Mais la rupture qui n’était pas arrivée pouvait

évidemment se produire d’un instant à l’autre !

Une extrême préoccupation de Jasper Hobson,

c’était de savoir si l’île Victoria, rejetée hors du courant

et poussée par le vent du nord-est, s’était rapprochée de

la côte, et, en effet, tout espoir était dans cette chance.

Mais, on le conçoit, sans soleil, sans lune, sans étoiles,

les instruments devenaient inutiles, et la position

actuelle de l’île ne pouvait être relevée. Si donc on

s’approchait de la terre, on ne le saurait que lorsque la

terre serait en vue, et encore le lieutenant Hobson n’en

aurait-il connaissance en temps utile – à moins de

ressentir un choc – que s’il se transportait sur la portion

sud de ce dangereux territoire. En effet, l’orientation de

l’île Victoria n’avait pas changé d’une façon

appréciable. Le cap Bathurst pointait encore vers le

nord, comme au temps où il formait une pointe avancée

de la terre américaine. Il était donc évident que l’île, si

elle accostait, atterrirait par sa partie méridionale,

comprise entre le cap Michel et l’angle qui s’appuyait

autrefois à la baie des Morses. En un mot, c’est par

l’ancien isthme que la jonction s’opérerait. Il devenait

donc essentiel et opportun de reconnaître ce qui se

passait de ce côté.

Le lieutenant Hobson résolut donc de se rendre au

cap Michel, quelque effroyable que fût la tempête. Mais

il résolut aussi d’entreprendre cette reconnaissance en

cachant à ses compagnons le véritable motif de son

exploration. Seul, le sergent Long devait

l’accompagner, pendant que l’ouragan faisait rage.

Ce jour-là, 31 août, vers les quatre heures du soir,

afin d’être prêt à toute éventualité, Jasper Hobson fit

demander le sergent, qui vint le trouver dans sa

chambre.

« Sergent Long, lui dit-il, il est nécessaire que nous

soyons fixés sans retard sur la position de l’île Victoria,

ou, tout au moins, que nous sachions si ce coup de vent,

comme je l’espère, l’a rapprochée du continent

américain.

– Cela me paraît nécessaire en effet, répondit le

sergent, et le plus tôt sera le mieux.

– De là, reprit Jasper Hobson, obligation pour nous

d’aller dans le sud de l’île.

– Je suis prêt, mon lieutenant.

– Je sais, sergent Long, que vous êtes toujours prêt à

remplir un devoir. Mais vous n’irez pas seul. Il est bon

que nous soyons deux, pour le cas où, quelque terre

étant en vue, il serait urgent de prévenir nos

compagnons. Et puis il faut que je voie moi-même...

Nous irons ensemble.

– Quand vous le voudrez, mon lieutenant, et à

l’instant même si vous le jugez convenable.

– Nous partirons ce soir, à neuf heures, lorsque tous

nos hommes seront endormis...

– En effet, la plupart voudraient nous accompagner,

répondit le sergent Long, et il ne faut pas qu’ils sachent

quel motif nous entraîne loin de la factorerie.

– Non, il ne faut pas qu’ils le sachent, répondit

Jasper Hobson, et jusqu’au bout, si je le puis, je leur

épargnerai les inquiétudes de cette terrible situation.

– Cela est convenu, mon lieutenant.

– Vous aurez un briquet, de l’amadou, afin que nous

puissions faire un signal, si cela est nécessaire, dans le

cas, par exemple, où une terre se montrerait dans le sud.

– Oui.

– Notre exploration sera rude, sergent.

– Elle sera rude, en effet, mais n’importe.

– À propos, mon lieutenant, et notre voyageuse ?

– Je compte ne pas la prévenir, répondit Jasper

Hobson, car elle voudrait nous accompagner.

– Et cela est impossible ! dit le sergent. Une femme

ne pourrait lutter contre cette rafale ! Voyez combien la

tempête redouble en ce moment ! »

En effet, la maison tremblait alors sous l’ouragan à

faire craindre qu’elle ne fût arrachée de ses pilotis.

« Non ! dit Jasper Hobson, cette vaillante femme ne

peut pas, ne doit pas nous accompagner. Mais, toute

réflexion faite, mieux vaut la prévenir de notre projet. Il

faut qu’elle soit instruite, afin que si quelque malheur

nous arrivait en route...

– Oui, mon lieutenant, oui ! répondit le sergent

Long. Il ne faut rien lui cacher, – et au cas où nous ne

reviendrions pas...

– Ainsi, à neuf heures, sergent.

– À neuf heures ! »

Le sergent Long, après avoir salué militairement, se

retira.

Quelques instants plus tard, Jasper Hobson,

s’entretenant avec Mrs. Paulina Barnett, lui faisait

connaître son projet d’exploration. Comme il s’y

attendait, la courageuse femme insista pour

l’accompagner, voulant braver avec lui la fureur de la

tempête. Le lieutenant ne chercha point à l’en dissuader

en lui parlant des dangers d’une expédition entreprise

dans des conditions semblables, mais il se contenta de

dire qu’en son absence, la présence de Mrs. Paulina

Barnett était indispensable au fort, et qu’il dépendait

d’elle, en restant, de lui laisser quelque tranquillité

d’esprit. Si un malheur arrivait, il serait au moins assuré

que sa vaillante compagne était là pour le remplacer

auprès de ses compagnons.

Mrs. Paulina Barnett comprit et n’insista plus.

Toutefois, elle supplia Jasper Hobson de ne pas

s’aventurer au-delà de toute raison, lui rappelant qu’il

était le chef de la factorerie, que sa vie ne lui

appartenait pas, qu’elle était nécessaire au salut de tous.

Le lieutenant promit d’être aussi prudent que la

situation le comportait, mais il fallait que cette

observation de la portion méridionale de l’île fût faite

sans retard, et il la ferait. Le lendemain, Mrs. Paulina

Barnett se bornerait à dire à ses compagnons que le

lieutenant et le sergent étaient partis dans l’intention

d’opérer une dernière reconnaissance avant l’arrivée de

l’hiver.

VII



Un feu et un cri



Le lieutenant et le sergent Long passèrent la soirée

dans la grande salle du fort Espérance jusqu’à l’heure

du coucher. Tous étaient rassemblés dans cette salle, à

l’exception de l’astronome, qui restait, pour ainsi dire,

continuellement et hermétiquement calfeutré dans sa

cabine. Les hommes s’occupaient diversement, les uns

nettoyant leurs armes, les autres réparant ou affûtant

leurs outils. Mrs. Mac Nap, Raë et Joliffe travaillaient à

l’aiguille avec la bonne Madge, pendant que Mrs.

Paulina Barnett faisait la lecture à haute voix. Cette

lecture était fréquemment interrompue, non seulement

par le choc de la rafale, qui frappait comme un bélier

les murailles de la maison, mais aussi par les cris du

bébé. Le caporal Joliffe, chargé de l’amuser, avait fort à

faire. Ses genoux, changés en chevaux fougueux, n’y

pouvaient suffire et étaient déjà fourbus. Il fallut que le

caporal se décidât à déposer son infatigable cavalier sur

la grande table, et, là, l’enfant se roula à sa guise

jusqu’au moment où le sommeil vint calmer son

agitation.

À huit heures, suivant la coutume, la prière fut dite

en commun, les lampes furent éteintes, et bientôt

chacun eut regagné sa couche habituelle. Dès que tous

furent endormis, le lieutenant Hobson et le sergent

Long traversèrent sans bruit la grande salle déserte, et

gagnèrent le couloir. Là, ils trouvèrent Mrs. Paulina

Barnett, qui voulait leur serrer une dernière fois la

main.

« À demain, dit-elle au lieutenant.

– À demain, madame, répondit Jasper Hobson...

oui... à demain... sans faute...

– Mais si vous tardez ?...

– Il faudra nous attendre patiemment, répondit le

lieutenant, car après avoir examiné l’horizon du sud par

cette nuit noire, au milieu de laquelle un feu pourrait

apparaître – dans le cas par exemple où nous nous

serions approchés des côtes de la Nouvelle-Géorgie –,

j’ai ensuite intérêt à reconnaître notre position pendant

le jour. Peut-être cette exploration durera-t-elle vingt-

quatre heures. Mais si nous pouvons arriver au cap

Michel avant minuit, nous serons de retour au fort

demain soir. Ainsi, patientez, madame, et croyez que

nous ne nous exposerons pas sans raison.

– Mais, demanda la voyageuse, si vous n’êtes pas

revenus demain, après-demain, dans deux jours ? ...

– C’est que nous ne devrons plus revenir ! »

répondit simplement Jasper Hobson.

La porte s’ouvrit alors. Mrs. Paulina Barnett la

referma sur le lieutenant Hobson et son compagnon.

Puis, inquiète, pensive, elle regagna sa chambre, où

l’attendait Madge.

Jasper Hobson et le sergent Long traversèrent la

cour intérieure, au milieu d’un tourbillon qui faillit les

renverser, mais ils se soutinrent l’un l’autre, et, appuyés

sur leurs bâtons ferrés, ils franchirent la poterne et

s’avancèrent entre les collines et la rive orientale du

lagon.

Une vague lueur crépusculaire était répandue sur le

territoire. La lune, nouvelle depuis la veille, ne devait

pas paraître au-dessus de l’horizon, et laissait à la nuit

toute sa sombre horreur, mais l’obscurité n’allait durer

que quelques heures au plus. En ce moment même, on y

voyait encore suffisamment à se conduire.

Quel vent et quelle pluie ! Le lieutenant Hobson et

son compagnon étaient chaussés de bottes

imperméables et couverts de capotes cirées, bien serrées

à la taille, dont le capuchon leur enveloppait

entièrement la tête. Ainsi protégés, ils marchèrent

rapidement, car le vent, les prenant de dos, les poussa

avec une extrême violence, et, par certains

redoublements de la rafale, on peut dire qu’ils allaient

plus vite qu’ils ne le voulaient. Quant à se parler, ils

n’essayèrent même pas, car, assourdis par les fracas de

la tempête, époumonés par l’ouragan, ils n’auraient pu

s’entendre.

L’intention de Jasper Hobson n’était point de suivre

le littoral, dont les irrégularités eussent inutilement

allongé sa route, tout en l’exposant aux coups directs de

l’ouragan, qu’aucun obstacle, par conséquent, n’arrêtait

à la limite de la mer. Il comptait, autant que possible,

couper en ligne droite depuis le cap Bathurst jusqu’au

cap Michel, et il s’était, dans cette prévision, muni

d’une boussole de poche qui lui permettrait de relever

sa direction. De cette façon, il n’aurait pas plus de dix à

onze milles à franchir pour atteindre son but, et il

pensait arriver au terme de son voyage à peu près à

l’heure où le crépuscule s’effacerait pour deux heures à

peine, et laisserait à la nuit toute son obscurité.

Jasper Hobson et son sergent, courbés sous l’effort

du vent, le dos arrondi, la tête dans les épaules, s’arc-

boutant sur leurs bâtons, avançaient donc assez

rapidement. Tant qu’ils prolongèrent la rive est du lac,

ils ne reçurent point la rafale de plein fouet et n’eurent

pas trop à souffrir. Les modestes collines et les arbres

dont elles étaient couronnées les garantissaient en

partie. Le vent sifflait avec une violence sans égale à

travers cette ramure, au risque de déraciner ou de briser

quelque tronc mal assuré, mais il se « cassait » en

passant. La pluie même n’arrivait que divisée en une

impalpable poussière. Aussi, pendant l’espace de quatre

milles environ, les deux explorateurs furent-ils moins

rudement éprouvés qu’ils ne le craignaient.

Arrivés à l’extrémité méridionale de la futaie, là où

venait mourir la base des collines, là où le sol plat, sans

une extumescence quelconque, sans un rideau d’arbres,

était balayé par le vent de la mer, ils s’arrêtèrent un

instant. Ils avaient encore six milles à franchir avant

d’atteindre le cap Michel.

« Cela va être un peu dur ! cria le lieutenant Hobson

à l’oreille du sergent Long.

– Oui, répondit le sergent, le vent et la pluie vont

nous cingler de concert.

– Je crains même que, de temps en temps, il ne s’y

joigne un peu de grêle ! ajouta Jasper Hobson.

– Ce sera toujours moins meurtrier que de la

mitraille ! répliqua philosophiquement le sergent Long.

Or, mon lieutenant, ça vous est arrivé, à vous comme à

moi, de passer à travers la mitraille. Passons donc, et en

avant !

– En avant, mon brave soldat ! »

Il était dix heures alors. Les dernières lueurs

crépusculaires commençaient à s’évanouir ; elles

s’effaçaient comme si elles eussent été noyées dans la

brume ou éteintes par le vent et la pluie. Cependant, une

certaine lumière, très diffuse, se sentait encore. Le

lieutenant battit le briquet, consulta sa boussole, en

promenant un morceau d’amadou à sa surface, puis,

hermétiquement serré dans sa capote, son capuchon ne

laissant passage qu’à ses rayons visuels, il s’élança,

suivi du sergent, sur cet espace, largement découvert,

qu’aucun obstacle ne protégeait plus.

Au premier moment, tous deux furent violemment

jetés à terre, mais, se relevant aussitôt, se cramponnant

l’un à l’autre, et courbés comme de vieux bonshommes,

ils prirent un pas accéléré, moitié trot, moitié amble.

Cette tempête était magnifique dans son horreur !

De grands lambeaux de brumes tout déloquetés, de

véritables haillons tissus d’air et d’eau, balayaient le

sol. Le sable et la terre volaient comme une mitraille, et

au sel qui s’attachait à leurs lèvres, le lieutenant Hobson

et son compagnon reconnurent que l’eau de la mer,

distante de deux à trois milles au moins, arrivait jusqu’à

eux en nappes pulvérisées.

Pendant de certaines accalmies, bien courtes et bien

rares, ils s’arrêtaient et respiraient. Le lieutenant

vérifiait alors la direction du mieux qu’il pouvait en

estimant la route parcourue, et ils reprenaient leur route.

Mais la tempête s’accroissait encore avec la nuit.

Ces deux éléments, l’air et l’eau, semblaient être

absolument confondus. Ils formaient dans les basses

régions du ciel une de ces redoutables trombes qui

renversent les édifices, déracinent les forêts, et que les

bâtiments, pour s’en défendre, attaquent à coups de

canon. On eût pu croire, en effet, que l’Océan, arraché

de son lit, allait passer tout entier par-dessus l’île

errante.

Vraiment, Jasper Hobson se demandait avec raison

comment l’icefield, qui la supportait, soumis à un tel

cataclysme, pouvait résister, comment il ne s’était pas

déjà fracturé en cent endroits sous l’action de la houle !

Cette houle devait être formidable, et le lieutenant

l’entendait rugir au loin. En ce moment, le sergent

Long, qui le précédait de quelques pas, s’arrêta

soudain ; puis, revenant au lieutenant et lui faisant

entendre quelques paroles entrecoupées :

« Pas par là ! dit-il.

– Pourquoi ?

– La mer !...

– Comment ! la mer ! Nous ne sommes pourtant pas

arrivés au rivage du sud-ouest ?

– Voyez, mon lieutenant. »

En effet, une large étendue d’eau apparaissait dans

l’ombre, et des lames se brisaient avec violence aux

pieds du lieutenant.

Jasper Hobson battit une seconde fois le briquet, et,

au moyen d’un nouveau morceau d’amadou allumé, il

consulta attentivement l’aiguille de sa boussole.

« Non, dit-il, la mer est plus à gauche. Nous n’avons

pas encore passé la grande futaie qui nous sépare du cap

Michel.

– Mais alors, c’est...

– C’est une fracture de l’île, répondit Jasper

Hobson, qui, ainsi que son compagnon, avait dû se

coucher sur le sol pour résister à la bourrasque. Ou bien

une énorme portion de l’île, détachée, est partie en

dérive, ou ce n’est qu’une simple entaille que nous

pourrons tourner. En route. »

Jasper Hobson et le sergent Long se relevèrent et

s’enfoncèrent sur leur droite, à l’intérieur de l’île, en

suivant la lisière liquide qui écumait à leurs pieds. Ils

allèrent ainsi pendant dix minutes environ, craignant,

non sans raison, d’être coupés de toute communication

avec la partie méridionale de l’île. Puis, le bruit du

ressac, qui s’ajoutait aux autres bruits de la tempête,

s’arrêta.

« Ce n’est qu’une entaille, dit le lieutenant Hobson à

l’oreille du sergent. Tournons ! »

Et ils reprirent leur première direction vers le sud.

Mais alors ces hommes courageux s’exposaient à un

danger terrible, et ils le savaient bien tous deux, sans

s’être communiqué leur pensée. En effet, cette partie de

l’île Victoria, sur laquelle ils s’aventuraient en ce

moment, déjà disloquée sur un long espace, pouvait

s’en séparer d’un instant à l’autre. Si l’entaille se

creusait plus avant sous la dent du ressac, elle les eût

immanquablement entraînés à la dérive ! Mais ils

n’hésitèrent pas, et ils s’élancèrent dans l’ombre, sans

même se demander si le chemin ne leur manquerait pas

au retour !

Que de pensées inquiétantes assiégeaient alors le

lieutenant Hobson ! Pouvait-il espérer désormais que

l’île résistât jusqu’à l’hiver ? N’était-ce pas là le

commencement de l’inévitable rupture ? Si le vent ne la

jetait pas à la côte, n’était-elle pas condamnée à périr

avant peu, à s’effondrer, à se dissoudre ? Quelle

effroyable perspective, et quelle chance restait-il aux

infortunés habitants de cet icefield !

Cependant, battus, brisés par les coups de la rafale,

ces deux hommes énergiques, que soutenait le

sentiment d’un devoir à accomplir, allaient toujours. Ils

arrivèrent ainsi à la lisière de cette vaste futaie, qui

confinait au cap Michel. Il s’agissait alors de la

traverser, afin d’atteindre au plus tôt le littoral. Jasper

Hobson et le sergent Long s’engagèrent donc sous la

futaie, au milieu de la plus profonde obscurité, au

milieu de ce tonnerre que le vent faisait à travers les

sapins et les bouleaux. Tout craquait autour d’eux. Les

branches brisées les fouettaient au passage. À chaque

instant, ils couraient le risque d’être écrasés par la chute

d’un arbre, ou ils se heurtaient à des souches rompues

qu’ils ne pouvaient apercevoir dans l’ombre. Mais

alors, ils n’allaient plus au hasard, et les mugissements

de la mer guidaient leurs pas à travers le taillis ! Ils

entendaient ces énormes retombées des lames qui

déferlaient avec un épouvantable bruit, et même, plus

d’une fois, ils sentirent le sol, évidemment aminci,

trembler à leur choc. Enfin, se tenant par la main pour

ne point s’égarer, se soutenant, se relevant quand l’un

d’eux buttait contre quelque obstacle, ils arrivèrent à la

lisière opposée de la futaie.

Mais là, un tourbillon les arracha l’un à l’autre. Ils

furent violemment séparés, et, chacun de son côté, jetés

à terre.

« Sergent ! sergent ! où êtes-vous ? cria Jasper

Hobson de toute la force de ses poumons.

– Présent, mon lieutenant ! » hurla le sergent Long.

Puis, rampant tous deux sur le sol, ils essayèrent de

se rejoindre. Mais il semblait qu’une main puissante les

clouât sur place. Enfin, après des efforts inouïs, ils

parvinrent à se rapprocher, et, pour prévenir toute

séparation ultérieure, ils se lièrent l’un l’autre à la

ceinture ; puis ils rampèrent sur le sable, de manière à

gagner une légère extumescence que dominait un

maigre bouquet de sapins. Ils y arrivèrent enfin, et là,

un peu abrités, ils creusèrent un trou dans lequel ils se

blottirent, exténués, rompus, brisés !

Il était onze heures et demie du soir.

Jasper Hobson et son compagnon demeurèrent ainsi

pendant plusieurs minutes sans prononcer une parole.

Les yeux à demi clos, ils ne pouvaient plus remuer, et

une sorte de torpeur, d’irrésistible somnolence, les

envahissait, pendant que la bourrasque secouait au-

dessus d’eux les sapins qui craquaient comme les os

d’un squelette. Toutefois, ils résistèrent au sommeil, et

quelques gorgées de brandevin, puisées à la gourde du

sergent, les ranimèrent à propos.

« Pourvu que ces arbres tiennent, dit le lieutenant

Hobson.

– Et pourvu que notre trou ne s’en aille pas avec

eux ! ajouta le sergent en s’arc-boutant dans ce sable

mobile.

– Enfin, puisque nous voilà ici, dit Jasper Hobson, à

quelques pas seulement du cap Michel, puisque nous

sommes venus pour regarder, regardons ! Voyez-vous,

sergent Long, j’ai comme un pressentiment que nous ne

sommes pas loin de la terre ferme, mais enfin ce n’est

qu’un pressentiment ! »

Dans la position qu’ils occupaient, les regards du

lieutenant et de son compagnon auraient embrassé les

deux tiers de l’horizon du sud, si cet horizon eût été

visible. Mais, en ce moment, l’obscurité était absolue,

et, à moins qu’un feu n’apparût, ils se voyaient obligés

d’attendre le jour pour avoir connaissance d’une côte,

dans le cas où l’ouragan les aurait suffisamment rejetés

dans le sud.

Or – le lieutenant l’avait dit à Mrs. Paulina Barnett –

, les pêcheries ne sont pas rares sur cette partie de

l’Amérique septentrionale qui s’appelle la Nouvelle-

Géorgie. Cette côte compte aussi de nombreux

établissements, dans lesquels les indigènes recueillent

des dents de mammouths, car ces parages recèlent en

grand nombre des squelettes de ces grands

antédiluviens, réduits à l’état fossile. À quelques degrés

plus bas, s’élève New-Arkhangel, centre de

l’administration qui s’étend sur tout l’archipel des îles

Aléoutiennes, et chef-lieu de l’Amérique russe. Mais

les masseurs fréquentent plus assidûment les rivages de

la mer polaire, depuis surtout que la Compagnie de la

baie d’Hudson a pris à bail les territoires de chasse que

la Russie exploitait autrefois. Jasper Hobson, sans

connaître ce pays, connaissait les habitudes des agents

qui le visitaient à cette époque de l’année, et il était

fondé à croire qu’il y rencontrerait des compatriotes,

des collègues même, ou, à défaut, quelque parti de ces

Indiens nomades qui courent le littoral.

Mais Jasper Hobson avait-il raison d’espérer que

l’île Victoria eût été repoussée vers la côte ?

« Oui, cent fois oui ! répéta-t-il au sergent. Voilà

sept jours que ce vent du nord-est souffle en ouragan. Je

sais bien que l’île, très plate, lui donne peu de prise,

mais, cependant, ses collines, ses futaies, tendues et là

comme des voiles, doivent céder quelque peu à l’action

du vent. En outre, la mer qui nous porte subit aussi cette

influence, et il est bien certain que les grandes lames

courent vers la côte. Il me paraît donc impossible que

nous ne soyons pas sortis du courant qui nous entraînait

dans l’ouest, impossible que nous n’ayons pas été

rejetés au sud. Nous n’étions, à notre dernier

relèvement, qu’à deux cents milles de la terre, et, depuis

sept jours...

– Tous vos raisonnements sont justes, mon

lieutenant, répondit le sergent Long. D’ailleurs, si nous

avons l’aide du vent, nous avons aussi l’aide de Dieu,

qui ne voudra pas que tant d’infortunés périssent, et

c’est en lui que je mets tout mon espoir ! »

Jasper Hobson et le sergent parlaient ainsi en

phrases coupées par les bruits de la tempête. Leurs

regards cherchaient à percer cette ombre épaisse, que

des lambeaux d’un brouillard échevelé par l’ouragan

rendaient encore plus opaque. Mais pas un point

lumineux n’étincelait dans cette obscurité.

Vers une heure et demie du matin, l’ouragan

éprouva une accalmie de quelques minutes. Seule, la

mer, effroyablement démontée, n’avait pu modérer ses

mugissements. Les lames déferlaient les unes sur les

autres avec une violence extrême.

Tout d’un coup, Jasper Hobson, saisissant le bras de

son compagnon, s’écria :

« Sergent, entendez-vous ?...

– Quoi ?

– Le bruit de la mer.

– Oui, mon lieutenant, répondit le sergent Long, en

prêtant plus attentivement l’oreille, et, depuis quelques

instants, il me semble que ce fracas des vagues...

– N’est plus le même... n’est-ce pas, sergent...

écoutez... écoutez... c’est comme le bruit d’un ressac...

on dirait que les lames se brisent sur des roches !... »

Jasper Hobson et le sergent Long écoutèrent avec

une extrême attention. Ce n’était évidemment plus ce

bruit monotone et sourd des vagues qui s’entrechoquent

au large, mais ce roulement retentissant des nappes

liquides lancées contre un corps dur et que répercute

l’écho des roches. Or, il ne se trouvait pas un seul

rocher sur le littoral de l’île, qui n’offrait qu’une lisière

peu sonore, faite de terre et de sable.

Jasper Hobson et son compagnon ne s’étaient-ils

point trompés ? Le sergent essaya de se lever afin de

mieux entendre, mais il fut aussitôt renversé par la

bourrasque, qui venait de reprendre avec une nouvelle

violence. L’accalmie avait cessé, et les sifflements de la

rafale éteignaient alors les mugissements de la mer, et

avec eux cette sonorité particulière qui avait frappé

l’oreille du lieutenant.

Que l’on juge de l’anxiété des deux observateurs. Ils

s’étaient blottis de nouveau dans leur trou, se

demandant s’il ne leur faudrait pas, par prudence,

quitter cet abri, car ils sentaient le sable s’ébouler sous

eux et le bouquet de sapins craquer jusque dans ses

racines. Mais ils ne cessaient de regarder vers le sud.

Toute leur vie se concentrait alors dans leur regard, et

leurs yeux fouillaient incessamment cette ombre

épaisse, que les premières lueurs de l’aube ne

tarderaient pas à dissiper.

Soudain, un peu avant deux heures et demie du

matin, le sergent Long s’écria :

« J’ai vu !

– Quoi ?

– Un feu !

– Un feu ?

– Oui !... là... dans cette direction ! »

Et du doigt le sergent indiquait le sud-ouest. S’était-

il trompé ? Non, car Jasper Hobson, regardant aussi,

surprit une lueur indécise dans la direction indiquée.

« Oui ! s’écria-t-il, oui ! sergent ! un feu ! la terre est

là !

– À moins que ce feu ne soit un feu de navire !

répondit le sergent Long,

– Un navire à la mer par un pareil temps ! s’écria

Jasper Hobson, c’est impossible ! Non ! non ! la terre

est là, vous dis-je, à quelques milles de nous !

– Eh bien, faisons un signal !

– Oui, sergent, répondons à ce feu du continent par

un feu de notre île ! »

Ni le lieutenant Hobson ni le sergent n’avaient de

torche qu’ils pussent enflammer. Mais au-dessus d’eux

se dressaient ces sapins résineux que l’ouragan tordait.

« Votre briquet, sergent », dit Jasper Hobson.

Le sergent Long battit son briquet et enflamma

l’amadou ; puis, rampant sur le sable, il s’éleva

jusqu’au pied du bouquet d’arbres. Le lieutenant le

rejoignit. Le bois mort ne manquait pas. Ils

l’entassèrent à la racine même des pins, ils l’allumèrent,

et, le vent aidant, la flamme se communiqua au bouquet

tout entier.

« Ah ! s’écria Jasper Hobson, puisque nous avons

vu, on doit nous voir aussi ! »

Les sapins brûlaient avec un éclat livide et

projetaient une flamme fuligineuse, comme eût fait une

énorme torche. La résine crépitait dans ces vieux troncs,

qui furent rapidement consumés. Bientôt les derniers

pétillements se firent entendre et tout s’éteignit.

Jasper Hobson et le sergent Long regardaient si

quelque nouveau feu répondrait au leur...

Mais rien. Pendant dix minutes environ, ils

observèrent, espérant retrouver ce point lumineux qui

avait brillé un instant, et ils désespéraient de revoir un

signal quelconque, – quand, soudain, un cri se fit

entendre, un cri distinct, un appel désespéré qui venait

de la mer !

Jasper Hobson et le sergent Long, dans une

effroyable anxiété, se laissèrent glisser jusqu’au

rivage...

Le cri ne se renouvela plus.

Cependant, depuis quelques minutes, l’aube se

faisait peu à peu. Il semblait même que la violence de la

tempête diminuât avec la réapparition du soleil. Bientôt

la clarté fut assez forte pour permettre au regard de

parcourir l’horizon...

Il n’y avait pas une terre en vue, et le ciel et la mer

se confondaient toujours sur une même ligne

d’horizon !

VIII



Une excursion de Mrs. Paulina Barnett



Pendant toute la matinée, Jasper Hobson et le

sergent Long errèrent sur cette partie du littoral. Le

temps s’était considérablement modifié. La pluie avait

presque entièrement cessé, mais le vent, avec une

brusquerie extraordinaire, venait de sauter au sud-est,

sans que sa violence eût diminué. Circonstance

extrêmement fâcheuse ! Ce fut un surcroît d’inquiétude

pour le lieutenant Hobson, qui dut renoncer, dès lors, à

tout espoir d’atteindre la terre ferme.

En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus

qu’éloigner l’île errante du continent américain, et la

rejeter dans les courants si dangereux qui portaient au

nord de l’océan Arctique.

Mais pouvait-on affirmer que l’île fût jamais

rapprochée de la côte pendant cette nuit terrible ?

N’était-ce qu’un pressentiment du lieutenant Hobson, et

qui ne s’était pas réalisé ? L’atmosphère était assez

nette alors, la portée du regard pouvait s’étendre sur un

rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n’y avait pas

même l’apparence d’une terre. Ne devait-on pas en

revenir à l’hypothèse du sergent, et supposer qu’un

bâtiment avait passé la nuit en vue de l’île, qu’un feu de

bord avait apparu un instant, qu’un cri avait été jeté par

quelque marin en détresse ? Et ce bâtiment, ne devait-il

pas avoir sombré dans la tourmente ?

En tout cas, quelle que fût la cause, on ne voyait pas

une épave en mer, pas un débris sur le rivage. L’Océan,

contrarié maintenant par ce vent de terre, se soulevait

en lames énormes auxquelles un navire eût

difficilement résisté !

« Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il

faut bien en prendre son parti !

– Il le faut, sergent, répondit Jasper Hobson, en

passant la main sur son front, il faut rester sur notre île,

il faut attendre l’hiver ! Lui seul peut nous sauver ! »

Il était midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver

avant le soir au fort Espérance, reprit aussitôt le chemin

du cap Bathurst. Son compagnon et lui furent encore

aidés au retour par le vent qui les prenait encore de dos.

Ils étaient très inquiets, et se demandaient, non sans

raison, si l’île n’avait pas achevé de se séparer en deux

parties pendant cette lutte des éléments. L’entaille

observée la veille ne s’était-elle pas prolongée sur toute

sa largeur ? N’étaient-ils pas maintenant séparés de

leurs amis ? Tout cela, ils pouvaient le craindre.

Ils arrivèrent bientôt à la futaie, qu’ils avaient

traversée la veille. Des arbres, en grand nombre,

gisaient sur le sol, les uns brisés par le tronc, les autres

déracinés, arrachés de cette terre végétale dont la mince

couche ne leur donnait pas un point d’appui suffisant.

Les feuilles envolées ne laissaient plus apercevoir que

de grimaçantes silhouettes, qui cliquetaient

bruyamment au vent du sud-est.

Deux milles après avoir dépassé ce taillis dévasté, le

lieutenant Hobson et le sergent Long arrivèrent au bord

de cette entaille dont ils n’avaient pu reconnaître les

dimensions dans l’obscurité. Ils l’examinèrent avec

soin. C’était une fracture large de cinquante pieds

environ, coupant le littoral à mi-chemin à peu près du

cap Michel et de l’ancien port Barnett, et formant une

sorte d’estuaire qui s’étendait à plus d’un mille et demi

dans l’intérieur. Qu’une nouvelle tempête provoquât

l’agitation de la mer, et l’entaille s’ouvrirait de plus en

plus !

Le lieutenant Hobson, s’étant rapproché du littoral,

vit, en ce moment, un énorme glaçon qui se détacha de

l’île et s’en alla à la dérive.

« Oui ! murmura le sergent Long, c’est là le

danger ! »

Tous deux revinrent alors d’un pas rapide dans

l’ouest, afin de tourner l’énorme entaille, et, à partir de

ce point, ils se dirigèrent directement vers le fort

Espérance.

Ils n’observèrent aucun autre changement sur leur

route. À quatre heures, ils franchissaient la poterne de

l’enceinte et trouvaient tous leurs compagnons vaquant

à leurs occupations habituelles.

Jasper Hobson dit à ses hommes qu’il avait voulu

une dernière fois, avant l’hiver, chercher quelque trace

du convoi promis par la capitaine Craventy, mais que

ses recherches avaient été vaines.

« Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu’il

faut renoncer définitivement, pour cette année du

moins, à voir nos camarades du fort Reliance ?

– Je le crois aussi, Marbre », répondit simplement

Jasper Hobson, et il rentra dans la salle commune.

Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au

courant des deux faits qui avaient marqué l’exploration

du lieutenant : l’apparition du feu, l’audition du cri.

Jasper Hobson affirma que ni son sergent ni lui

n’avaient pu être le jouet d’une illusion. Le feu avait été

réellement vu, le cri réellement entendu. Puis, après

mûres réflexions, tous furent d’accord sur ce point :

qu’un navire en détresse avait passé pendant la nuit en

vue de l’île, mais que l’île ne s’était point approchée du

continent américain.

Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se

nettoyait rapidement et l’atmosphère se dégageait des

vapeurs qui l’obscurcissaient. Jasper Hobson put

espérer, non sans raison, que le lendemain il serait à

même de faire son point.

En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine

tomba, qui couvrit tout le territoire de l’île. Le matin, en

se levant, Jasper Hobson put saluer ce premier

symptôme de l’hiver.

On était au 2 septembre. Le ciel se dégagea peu à

peu des vapeurs qui l’embrumaient. Le soleil parut. Le

lieutenant l’attendait. À midi, il fit une bonne

observation de latitude, et, vers deux heures, un calcul

d’angle horaire qui lui donna sa longitude.

Le résultat de ses observations fut :

Latitude : 70° 57’ ;

Longitude : 170° 30’.

Ainsi donc, malgré la violence de l’ouragan, l’île

errante s’était à peu près maintenue sur le même

parallèle. Seulement, le courant l’avait encore reportée

dans l’ouest. En ce moment, elle se trouvait par le

travers du détroit de Behring, mais à quatre cents

milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap

du Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus

resserrée du détroit.

Cette nouvelle situation était plus grave. L’île se

rapprochait chaque jour de ce dangereux courant du

Kamtchatka qui, s’il la saisissait dans ses eaux rapides,

pouvait l’entraîner loin vers le nord ! Évidemment,

avant peu, son destin serait décidé. Où elle

s’immobiliserait entre les deux courants contraires, en

attendant que la mer se solidifiât autour d’elle, ou elle

irait se perdre dans les solitudes des régions

hyperboréennes !

Jasper Hobson, très péniblement affecté, mais

voulant cacher ses inquiétudes, rentra seul dans sa

chambre et ne parut plus de la journée. Ses cartes sous

les yeux, il employa tout ce qu’il possédait d’invention,

d’ingéniosité pratique, à imaginer quelque solution.

La température, pendant cette journée, s’abaissa de

quelques degrés encore, et les brumes qui s’étaient

levées le soir, au-dessus de l’horizon du sud-est,

retombèrent en neige pendant la nuit suivante. Le

lendemain, la couche blanche s’étendait sur une hauteur

de deux pouces. L’hiver approchait enfin.

Ce jour-là, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett

résolut de visiter sur une distance de quelques milles

cette portion du littoral qui s’étendait entre le cap

Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait reconnaître les

changements que la tempête avait pu produire pendant

les jours précédents. Très certainement, si elle eût

proposé au lieutenant Hobson de l’accompagner dans

cette exploration, celui-ci l’eût fait sans hésiter. Mais ne

voulant pas l’arracher à ses préoccupations, elle se

décida à partir sans lui, en emmenant Madge avec elle.

Il n’y avait, d’ailleurs, aucun danger à craindre. Les

seuls animaux réellement redoutables, les ours,

semblaient avoir tous abandonné l’île à l’époque du

tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc,

sans imprudence, se hasarder aux environs du cap pour

une excursion qui ne devait durer que quelques heures.

Madge accepta sans faire aucune réflexion la

proposition de Mrs. Paulina Barnett, et toutes deux,

sans avoir prévenu personne, dès huit heures du matin,

armées du simple couteau à neige, la gourde et le bissac

au côté, elles se dirigèrent vers l’ouest, après avoir

descendu les rampes du cap Bathurst.

Déjà le soleil se traînait languissamment au-dessus

de l’horizon, car il ne s’élevait dans sa culmination que

de quelques degrés à peine. Mais ses obliques rayons

étaient clairs, pénétrants, et ils fondaient encore la

légère couche de neige en de certains endroits

directement exposés à leur action dissolvante.

Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots,

puffins, des oies sauvages, des canards de toutes

espèces, voletaient par bandes et animaient le littoral.

L’air était rempli du cri de ces volatiles, qui couraient

incessamment du lagon à la mer, suivant que les eaux

douces ou les eaux salées les attiraient.

Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les

animaux à fourrures, martres, hermines, rats musqués,

renards, étaient nombreux aux environs du fort

Espérance. La factorerie eût pu sans peine remplir ses

magasins. Mais à quoi bon, maintenant ! Ces animaux

inoffensifs, comprenant qu’on ne les chasserait pas,

allaient, venaient sans crainte jusqu’au pied même de la

palissade et se familiarisaient de plus en plus. Sans

doute, leur instinct leur avait appris qu’ils étaient

prisonniers dans cette île, prisonniers comme ses

habitants, et un sort commun les rapprochait. Mais

chose assez singulière et que Mrs. Paulina Barnett avait

parfaitement remarquée, c’est que Marbre et Sabine,

ces deux enragés chasseurs, obéissaient sans aucune

contrainte aux ordres du lieutenant qui leur avait

prescrit d’épargner absolument les animaux à fourrures,

et ils ne semblaient pas éprouver le moindre désir de

saluer d’un coup de fusil ce précieux gibier. Renards et

autres n’avaient pas encore, il est vrai, leur robe

hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur,

mais ce motif ne suffisait pas à expliquer

l’extraordinaire indifférence des deux chasseurs à leur

endroit.

Cependant, tout en marchant d’un bon pas, Mrs.

Paulina Barnett et Madge, causant de leur étrange

situation, observaient attentivement la lisière de sable

qui formait le rivage. Les dégâts que la mer y avait

causés récemment étaient très visibles. Des éboulis

nouvellement faits laissaient voir çà et là des cassures

neuves, parfaitement reconnaissables. La grève, rongée

en certaines places, s’était même abaissée dans une

inquiétante proportion, et, maintenant, les longues

lames s’étendaient là où le rivage accore leur opposait

autrefois une insurmontable barrière. Il était évident que

quelques portions de l’île s’étaient enfoncées et ne

faisaient plus qu’affleurer le niveau moyen de l’Océan.

« Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en

montrant à sa compagne de vastes étendues au sol sur

lesquelles les vagues couraient en déferlant, notre

situation a empiré pendant cette funeste tempête ! Il est

certain que le niveau général de l’île s’abaisse peu à

peu. Notre salut n’est plus, désormais, qu’une question

de temps ! L’hiver arrivera-t-il assez vite ? Tout est là !

– L’hiver arrivera, ma fille, répondit Madge avec

son inébranlable confiance. Voici déjà deux nuits que la

neige tombe. Le froid commence à se faire là-haut, dans

le ciel, et j’imagine volontiers que c’est Dieu qui nous

l’envoie.

– Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut

avoir confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons

pas la raison physique des choses, nous devons ne pas

désespérer là où des hommes instruits désespéreraient

peut-être. C’est une grâce d’état. Malheureusement,

notre lieutenant ne peut raisonner comme nous. Il sait le

pourquoi des faits, il réfléchit, il calcule, il mesure le

temps qui nous reste, et je le vois bien près de perdre

tout espoir !

– C’est pourtant un homme énergique, un cœur

courageux, répondit Madge.

– Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous

sauvera, si notre salut est encore dans la main de

l’homme ! »

À neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge

avaient franchi une distance de quatre milles. Plusieurs

fois, il leur fallut abandonner la ligne du rivage et

remonter à l’intérieur de l’île, afin de tourner des

portions basses du sol déjà envahies par les lames. En

de certains endroits, les dernières traces de la mer,

s’étaient portées à une distance d’un demi-mille, et, là,

l’épaisseur de l’icefield devait être singulièrement

réduite. Il était donc à craindre qu’il ne cédât sur

plusieurs points, et que, par suite de cette fracture, il ne

formât des anses ou des baies nouvelles sur le littoral.

À mesure qu’elle s’éloignait du fort Espérance, Mrs.

Paulina Barnett remarqua que le nombre des animaux à

fourrures diminuait singulièrement. Ces pauvres bêtes

se sentaient évidemment plus rassurées par la présence

de l’homme, dont jusqu’ici elles redoutaient l’approche,

et elles se massaient plus volontiers aux environs de la

factorerie. Quant aux fauves que leur instinct n’avait

point entraînés en temps utile hors de cette île

dangereuse, ils devaient être rares. Cependant, Mrs.

Paulina Barnett et Madge aperçurent quelques loups

errant au loin dans la plaine, sauvages carnassiers que le

danger commun ne semblait pas avoir encore

apprivoisés. Ces loups, d’ailleurs, ne s’approchèrent pas

et disparurent bientôt derrière les collines méridionales

du lagon.

« Que deviendront, demanda Madge, ces animaux

emprisonnés comme nous dans l’île, et que feront-ils,

lorsque toute nourriture leur manquera et que l’hiver les

aura affamés ?

– Affamés ! ma bonne Madge, répondit Mrs.

Paulina Barnett. Va, crois-moi, nous n’avons rien à

craindre d’eux ! La nourriture ne leur fera pas défaut, et

toutes ces martres, ces hermines, ces lièvres polaires

que nous respectons, seront pour eux une proie assurée.

Nous n’avons donc point à redouter leurs agressions !

Non ! Le danger n’est pas là ! Il est dans ce sol fragile

qui s’effondrera, qui peut s’effondrer à tout instant sous

nos pieds. Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la

mer s’avance à l’intérieur de l’île ! Elle couvre déjà

toute une partie de cette plaine, que ses eaux,

relativement chaudes encore, rongeront à la fois et en

dessus et en dessous ! Avant peu, si le froid ne l’arrête,

cette mer aura rejoint le lagon, et nous perdrons notre

lac, après avoir perdu notre port et notre rivière !

– Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait

véritablement un irréparable malheur !

– Et pourquoi cela, Madge ? demanda Mrs. Paulina

Barnett, en regardant sa compagne.

– Mais parce que nous serions absolument privés

d’eau douce ! répondit Madge.

– Oh ! l’eau douce ne nous manquera pas, ma bonne

Madge ! La pluie, la neige, la glace, les icebergs de

l’Océan, le sol même de l’île qui nous emporte, tout

cela, c’est de l’eau douce ! Non ! je te le répète ! non !

Le danger n’est pas là ! »

Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se

trouvaient à la hauteur du cap Esquimau, mais à deux

milles au moins à l’intérieur de l’île, car il avait été

impossible de suivre le littoral, profondément rongé par

la mer. Les deux femmes, un peu fatiguées d’une

promenade allongée par tant de détours, résolurent de

se reposer pendant quelques instants avant de reprendre

la route du fort Espérance. En cet endroit s’élevait un

petit taillis de bouleaux et d’arbousiers qui couronnait

une colline peu élevée. Un monticule, garni d’une

mousse jaunâtre, et que son exposition directe aux

rayons du soleil avait dégagé de neige, leur offrait un

endroit propice pour une halte.

Mrs. Paulina Barnett et Madge s’assirent l’une à

côté de l’autre, au pied d’un bouquet d’arbres, le bissac

fut ouvert, et elles partagèrent en sœurs leur frugal

repas. Une demi-heure plus tard, Mrs. Paulina Barnett,

avant de reprendre vers l’est le chemin de la factorerie,

proposa à sa compagne de remonter jusqu’au littoral

afin de reconnaître l’état actuel du cap Esquimau. Elle

désirait savoir si cette pointe avancée avait résisté ou

non aux assauts de la tempête. Madge se déclara prête à

accompagner sa fille partout où il lui plairait d’aller, lui

rappelant toutefois qu’une distance de huit à neuf milles

les séparait alors du cap Bathurst, et qu’il ne fallait pas

inquiéter le lieutenant Hobson par une trop longue

absence.

Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque

pressentiment sans doute, persista dans son idée, et elle

fit bien, comme on le verra par la suite. Ce détour, au

surplus, ne devait guère accroître que d’une demi-heure

la durée totale de l’exploration.

Mrs. Paulina Barnett et Madge se levèrent donc et se

dirigèrent vers le cap Esquimau.

Mais les deux femmes n’avaient pas fait un quart de

mille, que la voyageuse, s’arrêtant soudain, montrait à

Madge des traces régulières, très nettement imprimées

sur la neige. Or, ces empreintes avaient été faites

récemment et ne dataient pas de plus de neuf à dix

heures, sans quoi la dernière tombée de neige qui s’était

opérée dans la nuit les eût évidemment recouvertes.

« Quel est l’animal qui a passé là ? demanda Madge.

– Ce n’est point un animal, répondit Mrs. Paulina

Barnett en se baissant afin de mieux observer les

empreintes. Un animal quelconque, marchant sur ses

quatre pattes, laisse des traces différentes de celles-ci.

Vois, Madge, ces empreintes sont identiques, et il est

aisé de voir qu’elles ont été faites par un pied humain !

– Mais qui pourrait être venu ici ? répondit Madge.

Pas un soldat, pas une femme n’a quitté le fort, et

puisque nous sommes dans une île... Tu dois te tromper,

ma fille. Au surplus, suivons ces traces et voyons où

elles nous conduiront. »

Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur

marche, observant attentivement les empreintes.

Cinquante pas plus loin, elles s’arrêtèrent encore.

« Tiens... vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant

sa compagne, et dis si je me suis trompée ! »

Auprès des traces de pas et sur un endroit où la

neige avait été assez récemment foulée par un corps

pesant, on voyait très visiblement l’empreinte d’une

main.

« Une main de femme ou d’enfant ! s’écria Madge.

– Oui ! répondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou

une femme, épuisé, souffrant, à bout de force, est

tombé... Puis, ce pauvre être s’est relevé, a repris sa

marche... Vois ! les traces continuent... plus loin il y a

encore eu des chutes !...

– Mais qui ? qui ? demanda Madge.

– Que sais-je ? répondit Mrs. Paulina Barnett. Peut-

être quelque infortuné emprisonné comme nous depuis

trois ou quatre mois sur cette île ? Peut-être aussi

quelque naufragé jeté sur le rivage pendant cette

tempête... Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous ont

parlé le sergent Long et le lieutenant Hobson !... Viens,

viens. Madge, nous avons peut-être quelque

malheureux à sauver !... »

Et Mrs. Paulina Barnett, entraînant sa compagne,

suivit en courant cette voie douloureuse imprimée sur la

neige, et sur laquelle elle trouva bientôt quelques

gouttes de sang.

« Quelque malheureux à sauver ! » avait dit la

compatissante et courageuse femme ! Avait-elle donc

oublié que sur cette île, à demi rongée par les eaux,

destinée à s’abîmer tôt ou tard dans l’Océan, il n’y avait

de salut ni pour autrui, ni pour elle ?

Les empreintes laissées sur le sol se dirigeaient vers

le cap Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les

suivaient attentivement mais bientôt les taches de sang

se multiplièrent et les traces de pas disparurent. Il n’y

avait plus qu’un sentier irrégulier tracé sur la neige. À

partir de ce point, le malheureux être n’avait plus eu la

force de se porter. Il s’était avancé en rampant, se

traînant, se poussant des mains et des jambes. Des

morceaux de vêtements déchirés se voyaient çà et là.

C’étaient des fragments de peau de phoque et de

fourrure.

« Allons ! allons ! » répétait Paulina Barnett, dont le

cœur battait à se rompre.

Madge la suivait. Le cap Esquimau n’était plus qu’à

cinq cents pas. On le voyait qui se dessinait un peu au-

dessus de la mer sur le fond du ciel. Il était désert.

Évidemment, les traces suivies par les deux femmes

se dirigeaient droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et

Madge, toujours courant, les remontèrent jusqu’au bout.

Rien encore, rien. Mais ces empreintes, au pied même

du cap, à la base du monticule qui le formait, tournaient

sur la droite et traçaient un sentier vers la mer.

Mrs. Paulina Barnett s’élança vers la droite, mais au

moment où elle débouchait sur le rivage, Madge, qui la

suivait et portait un regard inquiet autour d’elle, la retint

de la main.

« Arrête ! lui dit-elle.

– Non, Madge, non ! s’écria Mrs. Paulina Barnett,

qu’une sorte d’instinct entraînait malgré elle.

– Arrête, ma fille, et regarde ! » répondit Madge, en

retenant plus énergiquement sa compagne.

À cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisière

même du rivage, une masse blanche, énorme, s’agitait

en poussant des grognements formidables.

C’était un ours polaire, d’une taille gigantesque. Les

deux femmes, immobiles, le considérèrent avec effroi.

Le gigantesque animal tournait autour d’une sorte de

paquet de fourrure étendu sur la neige ; puis il le

souleva, il le laissa retomber, il le flaira. On eût pris ce

paquet pour le corps inanimé d’un morse.

Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que

penser, ne savaient si elles devaient marcher en avant,

quand, dans un mouvement imprimé à ce corps, une

espèce de capuchon se rabattit de sa tête, et de longs

cheveux bruns se déroulèrent.

« Une femme ! s’écria Mrs. Paulina Barnett, qui

voulut s’élancer vers cette infortunée, voulant à tout

prix reconnaître si elle était vivante ou morte !

– Arrête ! dit encore Madge, en la retenant. Arrête !

Il ne lui fera pas de mal ! »

L’ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se

contentant de le retourner, et ne songeant aucunement à

le déchirer de ses formidables griffes. Puis il s’en

éloignait et s’en rapprochait de nouveau. Il paraissait

hésiter sur ce qu’il devait faire. Il n’avait point aperçu

les deux femmes qui l’observaient avec une anxiété

terrible !

Soudain, un craquement se produisit. Le sol éprouva

comme une sorte de tremblement. On eût pu croire que

le cap Esquimau s’abîmait tout entier dans la mer...

C’était un énorme morceau de l’île, qui se détachait

du rivage, un vaste glaçon dont le centre de gravité

s’était déplacé par un changement de pesanteur

spécifique, et qui s’en allait à la dérive, entraînant

l’ours et le corps de la femme !

Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s’élancer

vers ce glaçon, avant qu’il n’eût été entraîné au large.

« Arrête, arrête encore, ma fille ! » répéta

froidement Madge, qui la serrait d’une main

convulsive.

Au bruit produit par la rupture du glaçon, l’ours

avait reculé soudain ; poussant alors un grognement

formidable, il abandonna le corps et se précipita vers le

côté du rivage dont il était déjà séparé par une

quarantaine de pieds ; comme une bête effarée, il fit en

courant le tour de l’îlot, laboura le sol de ses griffes, fit

voler autour de lui la neige et le sable, et revint près du

corps inanimé.

Puis, à l’extrême stupéfaction des deux femmes,

l’animal, saisissant ce corps par ses vêtements, le

souleva de sa gueule, gagna le bord du glaçon qui

faisait face au rivage de l’île, et se précipita à la mer.

En quelques brasses, l’ours, robuste nageur comme

le sont tous ses congénères des régions arctiques, eut

atteint le rivage de l’île. Un vigoureux effort lui permit

de prendre pied sur le sol, et, là, il déposa le corps qu’il

avait emporté.

En ce moment, Mrs. Paulina Barnett ne put se

contenir, et sans songer au danger de se trouver face à

face avec le redoutable carnassier, elle échappa à la

main de Madge et s’élança vers le rivage.

L’ours, la voyant, se redressa sur ses pattes de

derrière et vint droit à elle. Toutefois, à dix pas, il

s’arrêta, il secoua son énorme tête ; puis, comme s’il eût

perdu sa férocité naturelle sous l’influence de cette

terreur qui semblait avoir métamorphosé toute la faune

de l’île, il se retourna, poussa un grognement sourd, et

s’en alla tranquillement vers l’intérieur, sans même

regarder derrière lui.

Mrs. Paulina Barnett avait aussitôt couru vers ce

corps étendu sur la neige.

Un cri s’échappa de sa poitrine.

« Madge ! Madge ! » s’écria-t-elle.

Madge s’approcha et considéra ce corps inanimé.

C’était le corps de la jeune Esquimaude Kalumah !

IX



Aventures de Kalumah



Kalumah sur l’île flottante à deux cents milles du

continent américain ! C’était à peine croyable !

Mais avant tout, l’infortunée respirait-elle encore ?

Pourrait-on la rappeler à la vie ? Mrs. Paulina Barnett

avait défait les vêtements de la jeune Esquimaude, dont

le corps ne lui parut pas entièrement refroidi. Elle lui

écouta le cœur. Le cœur battait faiblement, mais il

battait. Le sang perdu par la pauvre fille ne provenait

que d’une blessure faite à sa main, mais peu grave.

Madge comprima cette blessure avec son mouchoir, et

arrêta ainsi l’hémorragie.

En même temps, Mrs. Paulina Barnett, agenouillée

près de Kalumah, et l’appuyant sur elle, avait relevé la

tête de la jeune indigène, et, à travers ses lèvres

desserrées, elle parvint à introduire quelques gouttes de

brandevin ; puis elle lui baigna le front et les tempes

avec un peu d’eau froide.

Quelques minutes s’écoulèrent. Ni Mrs. Paulina

Barnett, ni Madge n’osaient prononcer une parole. Elles

attendaient toutes deux dans une anxiété extrême, car le

peu de vie qui restait à l’Esquimaude pouvait à chaque

instant s’évanouir !

Mais un léger soupir s’échappa de la poitrine de

Kalumah. Ses mains s’agitèrent faiblement, et avant

même que ses yeux se fussent ouverts et qu’elle eût pu

reconnaître celle qui lui donnait ses soins, elle murmura

ces mots :

« Madame Paulina ! Madame Paulina ! »

La voyageuse demeura stupéfaite, à entendre son

nom ainsi prononcé dans ces circonstances. Kalumah

était-elle donc venue volontairement sur l’île errante, et

savait-elle qu’elle y rencontrerait l’Européenne dont

elle n’avait point oublié les bontés ? Mais comment

aurait-elle pu le savoir, et comment, à cette distance de

toute terre, avait-elle pu atteindre l’île Victoria ?

Comment enfin aurait-elle deviné que ce glaçon

emportait loin du continent Mrs. Paulina Barnett et tous

ses compagnons du fort Espérance ? C’étaient là des

choses véritablement inexplicables.

« Elle vit ! elle vivra ! dit Madge, qui, sous sa main,

sentait la chaleur et le mouvement revenir à ce pauvre

corps meurtri.

– La malheureuse enfant ! murmurait Mrs. Paulina

Barnett, le cœur ému, et mon nom, mon nom ! au

moment de mourir, elle l’avait encore sur ses lèvres ! »

Mais alors les yeux de Kalumah s’entrouvrirent. Son

regard, encore effaré, vague, indécis, apparut entre ses

paupières. Soudain, il s’anima, car il s’était reposé sur

la voyageuse. Un instant, rien qu’un instant, Kalumah

avait vu Mrs. Paulina Barnett, mais cet instant avait

suffi. La jeune Indigène avait reconnu sa bonne dame,

et son nom s’échappa encore une fois de ses lèvres,

tandis que sa main, qui s’était peu à peu soulevée,

retombait dans la main de Mrs. Paulina Barnett !

Les soins des deux femmes ne tardèrent pas à

ranimer entièrement la jeune Esquimaude, dont

l’extrême épuisement provenait non seulement de la

fatigue, mais aussi de la faim. Ainsi que Mrs. Paulina

Barnett l’allait apprendre, Kalumah n’avait rien mangé

depuis quarante-huit heures. Quelques morceaux de

venaison froide et un peu de brandevin lui rendirent ses

forces, et, une heure après, Kalumah se sentait capable

de prendre avec ses deux amies le chemin du fort.

Mais, pendant cette heure, assise sur le sable entre

Madge et Mrs. Paulina Barnett, Kalumah avait pu leur

prodiguer ses remerciements et les témoignages de son

affection. Puis elle avait raconté son histoire. Non ! la

jeune Esquimaude n’avait point oublié les Européens

du fort Espérance, et l’image de Mrs. Paulina Barnett

était toujours restée présente à son souvenir. Non ! ce

n’était point le hasard, ainsi qu’on va le voir, qui l’avait

jetée à demi morte sur le rivage de l’île Victoria !

En peu de mots, voici ce que Kalumah apprit à Mrs.

Paulina Barnett.

On se souvient de la promesse qu’avait faite la jeune

Esquimaude, à sa première visite, de retourner l’année

suivante, pendant la belle saison, vers ses amis du fort

Espérance. La longue nuit polaire se passa, et, le mois

de mai venu, Kalumah se mit en devoir d’accomplir sa

promesse. Elle quitta donc les établissements de la

Nouvelle-Georgie, dans lesquels elle avait hiverné, et,

en compagnie d’un de ses beaux-frères, elle se dirigea

vers la presqu’île Victoria.

Six semaines plus tard, vers la mi-juin, elle arrivait

sur les territoires de la Nouvelle-Bretagne, qui

avoisinaient le cap Bathurst. Elle reconnut parfaitement

les montagnes volcaniques dont les hauteurs couvraient

la baie Liverpool, et, vingt milles plus loin, elle arriva à

cette baie des Morses dans laquelle elle et les siens

avaient si souvent fait la chasse aux amphibies.

Mais, au-delà de cette baie, au nord, rien ! La côte,

par une ligne droite, se rabaissait vers le sud-est. Plus

de cap Esquimau, plus de cap Bathurst !

Kalumah comprit ce qui s’était passé ! Ou tout ce

territoire, devenu depuis l’île Victoria, s’était abîmé

dans les flots, ou il s’en allait errant par les mers !

Kalumah pleura en ne retrouvant plus ceux qu’elle

venait chercher si loin.

Mais l’Esquimau, son beau-frère, n’avait point paru

autrement surpris de cette catastrophe. Une sorte de

légende, une tradition répandue parmi les tribus

nomades de l’Amérique septentrionale, disait que ce

territoire du cap Bathurst s’était rattaché au continent

depuis des milliers de siècles, mais qu’il n’en faisait pas

partie, et qu’un jour il s’en détacherait par un effort de

la nature. De là cette surprise que les Esquimaux

avaient manifestée en voyant la factorerie fondée par le

lieutenant Hobson au pied même du cap Bathurst. Mais,

avec cette déplorable réserve particulière à leur race,

peut-être aussi poussés par ce sentiment qu’éprouve

tout indigène pour l’étranger qui fait prise de possession

en son pays, les Esquimaux ne dirent rien au lieutenant

Hobson, dont l’établissement était alors achevé.

Kalumah ignorait cette tradition, qui, d’ailleurs, ne

reposant sur aucun document sérieux, n’était sans doute

qu’une de ces nombreuses légendes de la cosmogonie

hyperboréenne, et c’est pourquoi les hôtes du fort

Espérance ne furent pas prévenus du danger qu’ils

couraient à s’établir sur ce territoire.

Et certainement, Jasper Hobson, averti par les

Esquimaux et suspectant déjà ce sol, qui présentait des

particularités si étranges, aurait cherché plus loin un

terrain nouveau – inébranlable, cette fois –, pour y jeter

les fondements de sa factorerie.

Lorsque Kalumah eut constaté la disparition de ce

territoire du cap Bathurst, elle continua son exploration

jusqu’au-delà de la baie Washburn, mais sans

rencontrer aucune trace de ceux qu’elle cherchait, et

alors, désespérée, elle n’eut plus qu’à revenir dans

l’ouest aux pêcheries de l’Amérique russe.

Son beau-frère et elle quittèrent donc la baie des

Morses dans les derniers jours du mois de juin. Ils

reprirent la route du littoral, et, à la fin de juillet, après

cet inutile voyage, ils retrouvaient les établissements de

la Nouvelle-Georgie.

Kalumah n’espérait plus jamais revoir ni Mrs.

Paulina Barnett, ni ses compagnons du fort Espérance.

Elle les croyait engloutis dans les abîmes de la mer

Arctique.

À ce point de son récit, la jeune Esquimaude tourna

ses yeux humides vers Mrs. Paulina Barnett et lui serra

plus affectueusement la main. Puis, murmurant une

prière, elle remercia son Dieu de l’avoir sauvée par la

main même de son amie !

Kalumah, revenue à sa demeure, au milieu de sa

famille, avait repris son existence accoutumée. Elle

travaillait avec les siens à la pêcherie du cap des

Glaces, qui est située à peu près sur le 70e parallèle, à

plus de six cents milles du cap Bathurst.

Pendant toute la première partie du mois d’août,

aucun incident ne se produisit. Vers la fin du mois se

déclara cette violente tempête dont s’inquiéta si

vivement Jasper Hobson, et qui, paraît-il, étendit ses

ravages sur toute la mer polaire et même jusqu’au-delà

du détroit de Behring. Au cap des Glaces, elle fut

effroyable aussi et se déchaîna avec la même violence

que sur l’île Victoria. À cette époque, l’île errante ne se

trouvait pas à plus de deux cents milles de la côte, ainsi

que l’avait déterminé par ses relèvements le lieutenant

Jasper Hobson.

En écoutant parler Kalumah, Mrs. Paulina Barnett,

fort au courant de la situation, on le sait, faisait

rapidement dans son esprit des rapprochements qui

allaient enfin lui donner la clef de ces singuliers

événements et surtout lui expliquer l’arrivée dans l’île

de la jeune indigène.

Pendant ces premiers jours de la tempête, les

Esquimaux du cap des Glaces furent confinés dans leurs

huttes. Ils ne pouvaient sortir et encore moins pêcher.

Cependant, dans la nuit du 31 août au 1er septembre,

mue par une sorte de pressentiment, Kalumah voulut

s’aventurer sur le rivage. Elle alla ainsi, bravant le vent

et la pluie qui faisaient rage autour d’elle, observant

d’un œil inquiet la mer irritée qui se levait dans l’ombre

comme une chaîne de montagnes.

Soudain, quelque temps après minuit, il lui sembla

voir une masse énorme qui dérivait sous la poussée de

l’ouragan et parallèlement à la côte. Ses yeux, doués

d’une extrême puissance de vision, comme tous ceux de

ces indigènes nomades, habitués aux ténèbres des

longues nuits de l’hiver arctique, ne pouvaient la

tromper. Une chose énorme passait à deux milles du

littoral, et cette chose ne pouvait être ni un cétacé, ni un

navire, ni même un iceberg à cette époque de l’année.

D’ailleurs, Kalumah ne raisonna même pas. Il se fit

dans son esprit comme une révélation. Devant son

cerveau surexcité apparut l’image de ses amis. Elle les

revit tous, Mrs. Paulina Barnett, Madge, le lieutenant

Hobson, le bébé qu’elle avait tant couvert de ses

caresses au fort Espérance ! Oui ! c’étaient eux qui

passaient, emportés dans la tempête sur ce glaçon

flottant !

Kalumah n’eut pas un instant de doute, pas un

moment d’hésitation. Elle se dit qu’il fallait apprendre à

ces naufragés, qui ne s’en doutaient peut-être pas, que

la terre était proche. Elle courut à sa hutte, elle prit une

de ces torches faites d’étoupe et de résine dont les

Esquimaux se servent pour leurs pêches de nuit, elle

l’enflamma et vint l’agiter sur le rivage au sommet du

cap des Glaces.

C’était le feu que Jasper Hobson et le sergent Long,

blottis alors au cap Michel, avaient aperçu au milieu des

sombres brumes, pendant la nuit du 31 août.

Quelle fut la joie, l’émotion de la jeune

Esquimaude, quand elle vit un signal répondre au sien,

lorsqu’elle aperçut ce bouquet de sapins, enflammé par

le lieutenant Hobson, qui jeta ses fauves lueurs jusqu’au

littoral américain, dont il ne se savait pas si près !

Mais tout s’éteignit bientôt. L’accalmie dura à peine

quelques minutes, et l’effroyable bourrasque, sautant au

sud-est, reprit avec une nouvelle violence.

Kalumah comprit que « sa proie » – c’est ainsi

qu’elle l’appelait –, que sa proie allait lui échapper, que

l’île flottante n’atterrirait pas ! Elle la voyait, cette île,

elle la sentait s’éloigner dans la nuit et reprendre le

chemin de la haute mer.

Ce fut un moment terrible pour la jeune indigène.

Elle se dit qu’il fallait que ses amis fussent prévenus de

leur situation, que, pour eux, il serait peut-être encore

temps d’agir, que chaque heure perdue les éloignait de

ce continent...

Elle n’hésita pas. Son kayak était là, cette frêle

embarcation sur laquelle elle avait plus d’une fois bravé

les tempêtes de la mer Arctique. Elle poussa son kayak

à la mer, laça autour de sa ceinture la veste de peau de

phoque qui se rattachait au canot, et, la pagaie à la

main, elle s’aventura dans les ténèbres.

À ce moment de son récit, Mrs. Paulina Barnett

pressa affectueusement sur son cœur la jeune Kalumah,

la courageuse enfant, et Madge pleura en l’écoutant.

Kalumah, lancée sur ces flots irrités, se trouva alors

plutôt aidée que contrariée par la saute du vent qui

portait au large. Elle se dirigea vers la masse qu’elle

apercevait encore confusément dans l’ombre. Les lames

couvraient en grand son kayak, mais elles ne pouvaient

rien contre l’insubmersible embarcation, qui flottait

comme une paille à la crête des lames. Plusieurs fois

elle chavira, mais un coup de pagaie la retourna

toujours.

Enfin, après une heure d’efforts, Kalumah distingua

plus distinctement l’île errante. Elle ne doutait plus

d’arriver à son but, car elle en était à moins d’un quart

de mille !

C’est alors qu’elle jeta dans la nuit ce cri que Jasper

Hobson et le sergent Long entendirent tous deux !

Mais alors, Kalumah se sentit, malgré elle, emportée

dans l’ouest par un irrésistible courant, auquel elle

offrait plus de prise que l’île Victoria ! En vain voulut-

elle lutter avec sa pagaie ! Sa légère embarcation filait

comme une flèche. Elle poussa de nouveaux cris qui ne

furent point entendus, car elle était déjà loin, et quand

l’aube vint jeter quelque clarté dans l’espace, les terres

de la Nouvelle-Georgie qu’elle avait quittées et l’île

errante qu’elle poursuivait ne formaient plus que deux

masses confuses à l’horizon.

Désespéra-t-elle alors, la jeune indigène ? Non.

Revenir au continent américain était désormais

impossible. Elle avait vent debout, un vent terrible, ce

même vent qui, repoussant l’île, allait en trente-six

heures la reporter de deux cents milles au large, aidé

d’ailleurs par le courant du littoral.

Kalumah n’avait qu’une ressource : gagner l’île en

se maintenant dans le même courant qu’elle et dans ces

mêmes eaux qui l’entraînaient irrésistiblement !

Mais, hélas ! les forces trahirent le courage de la

pauvre enfant. La faim la tortura bientôt. L’épuisement,

la fatigue rendirent sa pagaie inerte entre ses mains.

Pendant plusieurs heures, elle lutta, et il lui sembla

qu’elle se rapprochait de l’île, d’où l’on ne pouvait

l’apercevoir, car elle n’était qu’un point sur cette

immense mer. Elle lutta, même lorsque ses bras

rompus, ses mains ensanglantées lui refusèrent tout

service ! Elle lutta jusqu’au bout et perdit enfin

connaissance, tandis que son frêle kayak, abandonné,

devenait le jouet du vent et des flots !

Que se passa-t-il alors ? Elle ne put le dire, ayant

perdu connaissance. Combien de temps erra-t-elle ainsi,

à l’aventure, comme une épave ? Elle ne le savait, et ne

revint au sentiment que lorsque son kayak, brusquement

choqué, s’ouvrit sous elle.

Kalumah fut plongée dans l’eau froide dont la

fraîcheur la ranima, et quelques instants plus tard, une

lame la jetait mourante sur une grève de sable.

Cela s’était fait dans la nuit précédente, à peu près

au moment où l’aube apparaissait, c’est-à-dire de deux

à trois heures du matin.

Depuis le moment où Kalumah s’était précipitée

dans son embarcation jusqu’au moment où cette

embarcation fut submergée, il s’était donc écoulé plus

de soixante-dix heures !

Cependant, la jeune indigène, sauvée des flots, ne

savait sur quelle côte l’ouragan l’avait portée. L’avait-il

ramenée au continent ? L’avait-il dirigée, au contraire,

sur cette île qu’elle poursuivait avec tant d’audace ?

Elle l’espérait. Oui ! elle l’espérait ! D’ailleurs, le vent

et le courant avaient dû l’entraîner au large et non la

repousser à la côte !

Cette pensée la ranima. Elle se releva et, toute

brisée, se mit à suivre le rivage.

Sans s’en douter, la jeune indigène avait été

providentiellement jetée sur cette portion de l’île

Victoria qui formait autrefois l’angle supérieur de la

baie des Morses. Mais, dans ces conditions, elle ne

pouvait reconnaître ce littoral, corrodé par les eaux,

après les changements qui s’y étaient produits depuis la

rupture de l’isthme.

Kalumah marcha, puis, n’en pouvant plus, s’arrêta,

et reprit avec un nouveau courage. La route s’allongeait

devant ses pas. À chaque mille, il lui fallait tourner les

parties du rivage déjà envahies par la mer. C’est ainsi

que, se traînant, tombant, se relevant, elle arriva non

loin du petit taillis qui, le matin même, avait servi de

lieu de halte à Mrs. Paulina Barnett et à Madge. On sait

que les deux femmes, se dirigeant vers le cap

Esquimau, avaient rencontré non loin de ce taillis la

trace de ses pas empreints sur la neige. Puis, à quelque

distance, la pauvre Kalumah était tombée une dernière

fois !

À partir de ce point, épuisée par la fatigue et la faim,

elle ne s’avança plus qu’en rampant.

Mais un immense espoir était entré dans le cœur de

la jeune indigène. À quelques pas du littoral, elle avait

enfin reconnu ce cap Esquimau au pied duquel avaient

campé les siens et elle l’année précédente. Elle savait

qu’elle n’était plus qu’à huit milles de la factorerie,

qu’il ne lui faudrait plus que suivre ce chemin qu’elle

avait si souvent parcouru, quand elle allait visiter ses

amis du fort Espérance.

Oui ! cette pensée la soutint. Mais, enfin, arrivée au

rivage, n’ayant plus aucune force, elle tomba sur la

neige et perdit encore une fois connaissance. Sans Mrs.

Paulina Barnett, elle était perdue !

« Mais, dit-elle, ma chère dame, je savais bien que

vous viendriez à mon secours et que mon Dieu me

sauverait par vos mains ! »

On sait le reste ! On sait quel providentiel instinct

entraîna ce jour même Mrs. Paulina Barnett et Madge à

explorer cette partie du littoral, et quel dernier

pressentiment les porta à visiter le cap Esquimau, après

leur halte au taillis et avant leur retour à la factorerie.

On sait aussi – ce que Mrs. Paulina Barnett apprit à la

jeune indigène – comment eut lieu cette rupture du

glaçon et ce que fit l’ours en cette circonstance.

Et même, Mrs. Paulina Barnett ajouta en souriant :

« Ce n’est pas moi qui t’ai sauvée, mon enfant, c’est

cet honnête animal ! Sans lui, tu étais perdue, et si

jamais il revient vers nous, on le respectera comme ton

sauveur ! »

Pendant ce récit, Kalumah, bien restaurée et bien

caressée, avait repris ses forces. Mrs. Paulina Barnett

lui proposa de retourner au fort immédiatement, afin de

ne pas prolonger son absence. La jeune Esquimaude se

leva aussitôt, prête à partir.

Mrs. Paulina Barnett avait en effet hâte d’informer

Jasper Hobson des incidents de cette matinée, et de lui

apprendre ce qui s’était passé pendant la nuit de la

tempête, lorsque l’île errante s’était rapprochée du

littoral américain.

Mais avant tout, la voyageuse recommanda à

Kalumah de garder un secret absolu sur ces

événements, aussi bien que sur la situation de l’île. Elle

serait censée être venue tout naturellement par le

littoral, afin d’accomplir la promesse qu’elle avait faite

de visiter ses amis pendant la belle saison. Son arrivée

même serait de nature à confirmer les habitants de la

factorerie dans la pensée qu’aucun changement ne

s’était produit au territoire du cap Bathurst, pour le cas

où quelques-uns auraient eu des soupçons à cet égard.

Il était trois heures environ, quand Mrs. Paulina

Barnett, la jeune indigène appuyée à son bras, et la

fidèle Madge reprirent la route de l’est, et, avant cinq

heures du soir, toutes trois arrivaient à la poterne du fort

Espérance.

X



Le courant du Kamtchatka



On peut facilement imaginer l’accueil qui fut fait à

la jeune Kalumah par les habitants du fort. Pour eux,

c’était comme si le lien rompu avec le reste du monde

se renouait, Mrs. Mac Nap, Mrs. Raë et Mrs. Joliffe lui

prodiguèrent leurs caresses. Kalumah, ayant tout

d’abord aperçu le petit enfant, courut à lui et le couvrit

de ses baisers.

La jeune Esquimaude fut vraiment touchée des

hospitalières façons de ses amis d’Europe. Ce fut à qui

lui ferait fête. On fut enchanté de savoir qu’elle

passerait tout l’hiver à la factorerie, car l’année, trop

avancée déjà, ne lui permettait pas de retourner aux

établissements de la Nouvelle-Georgie.

Mais si les habitants du fort Espérance se

montrèrent très agréablement surpris par l’arrivée de la

jeune indigène, que dut penser Jasper Hobson, quand il

vit apparaître Kalumah au bras de Mrs. Paulina

Barnett ? Il ne put en croire ses yeux. Une pensée

subite, qui ne dura que le temps d’un éclair, traversa

son esprit, – la pensée que l’île Victoria, sans qu’on

s’en fût aperçu, et en dépit des relèvements quotidiens,

avait atterri sur un point du continent.

Mrs. Paulina Barnett lut dans les yeux du lieutenant

Hobson cette invraisemblable hypothèse, et elle secoua

négativement la tête.

Jasper Hobson comprit que la situation n’avait

aucunement changé, et il attendit que Mrs. Paulina

Barnett lui donnât l’explication de la présence de

Kalumah.

Quelques instants plus tard, Jasper Hobson et la

voyageuse se promenaient au pied du cap Bathurst, et le

lieutenant écoutait avidement le récit des aventures de

Kalumah.

Ainsi donc, toutes les suppositions de Jasper

Hobson s’étaient réalisées ! Pendant la tempête, cet

ouragan, qui chassait du nord-est, avait rejeté l’île

errante hors du courant ! Dans cette horrible nuit du 30

au 31 août, l’icefield s’était rapproché à moins d’un

mille du continent américain ! Ce n’était point le feu

d’un navire, ce n’était point le cri d’un naufragé qui

frappèrent à la fois les yeux et les oreilles de Jasper

Hobson ! La terre était là, tout près, et, si le vent eût

soufflé une heure de plus dans cette direction, l’île

Victoria eût heurté le littoral de l’Amérique russe !

Et, à ce moment, une saute de vent, fatale, funeste,

avait repoussé l’île au large de la côte ! L’irrésistible

courant l’avait reprise dans ses eaux, et, depuis lors,

avec une vitesse excessive que rien ne pouvait enrayer,

poussée par ces violentes brises du sud-est, elle avait

dérivé jusqu’à ce point dangereux, situé entre deux

attractions contraires, qui toutes deux pouvaient amener

sa perte et celle des infortunés qu’elle entraînait avec

elle !

Pour la centième fois, le lieutenant et Mrs. Paulina

Barnett s’entretinrent de ces choses. Puis, Jasper

Hobson demanda si des modifications importantes du

territoire s’étaient produites entre le cap Bathurst et la

baie des Morses.

Mrs. Paulina Barnett répondit qu’en certaines parties

le niveau du littoral semblait s’être abaissé et que les

lames couraient là où naguère le sol était au-dessus de

leur atteinte. Elle raconta aussi l’incident du cap

Esquimau, et fit connaître la rupture importante qui

s’était produite en cette portion du rivage.

Rien n’était moins rassurant. Il était évident que

l’icefield, base de l’île, se dissolvait peu à peu, que les

eaux relativement plus chaudes en rongeaient la surface

inférieure. Ce qui s’était passé au cap Esquimau pouvait

à chaque instant se produire au cap Bathurst. Les

maisons de la factorerie pouvaient à chaque heure de la

nuit ou du jour s’engouffrer dans un abîme, et le seul

remède à cette situation, c’était l’hiver, cet hiver avec

toutes ses rigueurs, cet hiver qui tardait tant à venir !

Le lendemain, 4 septembre, une observation faite

par le lieutenant Hobson démontra que la position de

l’île Victoria ne s’était pas sensiblement modifiée

depuis la veille. Elle demeurait immobile entre les deux

courants contraires, et, en somme, c’était maintenant la

circonstance la plus heureuse qui pût se présenter.

« Que le froid nous saisisse ainsi, que la banquise

nous arrête, dit Jasper Hobson, que la mer se solidifie

autour de nous, et je regarderai notre salut comme

assuré. Nous ne sommes pas à deux cents milles de la

côte en ce moment, et, en s’aventurant sur les icefields

durcis, il sera possible d’atteindre soit l’Amérique

russe, soit les rivages de l’Asie. Mais l’hiver, l’hiver à

tout prix et en toute hâte ! »

Cependant, et d’après les ordres du lieutenant, les

derniers préparatifs de l’hivernage s’achevaient. On

s’occupait de pourvoir à la nourriture des animaux

domestiques pour tout le temps que durerait la longue

nuit polaire. Les chiens étaient en bonne santé et

s’engraissaient à ne rien faire, mais on ne pouvait trop

en prendre soin, car les pauvres bêtes auraient

terriblement à travailler, lorsqu’on abandonnerait le fort

Espérance pour gagner le continent à travers le champ

de glace. Il importait donc de les maintenir dans un

parfait état de vigueur. Aussi la viande saignante, et

principalement la chair de ces rennes qui se laissaient

tuer aux environs de la factorerie, ne leur fut-elle point

ménagée.

Quant aux rennes domestiques, ils prospéraient.

Leur étable était convenablement installée, et une

récolte considérable de mousses avait été emménagée à

leur intention dans les magasins du fort. Les femelles

fournissaient un lait abondant à Mrs. Joliffe, qui

l’employait journellement dans ses préparations

culinaires.

Le caporal et sa petite femme avaient aussi refait

leurs semailles, qui avaient si bien réussi pendant la

saison chaude. Le terrain avait été préparé avant les

neiges pour les plants d’oseille, de cochléarias et du thé

du Labrador. Ces précieux antiscorbutiques ne devaient

pas manquer à la colonie.

Quant au bois, il remplissait les hangars jusqu’au

faîtage. L’hiver rude et glacial pouvait maintenant venir

et la colonne de mercure geler dans la cuvette du

thermomètre, sans qu’on fût réduit, comme à l’époque

des derniers grands froids, à brûler le mobilier de la

maison. Le charpentier Mac Nap et ses hommes avaient

pris leurs mesures en conséquence, et les débris

provenant du bateau en construction fournirent même

un notable surcroît de combustible.

Vers cette époque, on prit déjà quelques animaux

qui avaient revêtu leur fourrure hivernale, des martres,

des visons, des renards bleus, des hermines. Marbre et

Sabine avaient obtenu du lieutenant l’autorisation

d’établir quelques trappes aux abords de l’enceinte.

Jasper Hobson n’avait pas cru devoir leur refuser cette

permission, dans la crainte d’exciter la défiance de ses

hommes, car il n’avait aucun prétexte sérieux à faire

valoir pour arrêter l’approvisionnement des pelleteries.

Il savait pourtant bien que c’était une besogne inutile, et

que cette destruction d’animaux précieux et inoffensifs

ne profiterait à personne. Toutefois, la chair de ces

rongeurs fut employée à nourrir les chiens et on

économisa ainsi une grande quantité de viande de

rennes.

Tout se préparait donc pour l’hivernage, comme si

le fort Espérance eût été établi sur un terrain solide, et

les soldats travaillaient avec un zèle qu’ils n’auraient

pas eu, s’ils avaient été mis dans le secret de la

situation.

Pendant les jours suivants, les observations, faites

avec le plus grand soin, n’indiquèrent aucun

changement appréciable dans la position de l’île

Victoria. Jasper Hobson, la voyant ainsi immobile, se

reprenait à espérer : Si les symptômes de l’hiver ne

s’étaient encore pas montrés dans la nature inorganique,

si la température se maintenait toujours à quarante-neuf

degrés Fahrenheit, en moyenne (9° centig. au-dessus de

zéro), on avait signalé quelques cygnes qui, s’enfuyant

vers le sud, allaient chercher des climats plus doux.

D’autres oiseaux, grands volateurs, que les longues

traversées au-dessus des mers n’effrayaient pas,

abandonnaient peu à peu les rivages de l’île. Ils savaient

bien que le continent américain ou le continent

asiatique, avec leur température moins âpre, leurs

territoires plus hospitaliers, leurs ressources de toutes

sortes, n’étaient pas loin, et que leurs ailes étaient assez

puissantes pour les y porter. Plusieurs de ces oiseaux

furent pris, et, suivant le conseil de Mrs. Paulina

Barnett, le lieutenant leur attacha au cou un billet en

toile gommée, sur lequel étaient inscrits la position de

l’île errante et les noms de ses habitants. Puis on les

laissa prendre leur vol, et ce ne fut pas sans envie qu’on

les vit se diriger vers le sud.

Il va sans dire que cette opération se fit en secret et

n’eut d’autres témoins que Mrs. Paulina Barnett,

Madge, Kalumah, Jasper Hobson et le sergent Long.

Quant aux quadrupèdes emprisonnés dans l’île, ils

ne pouvaient plus, eux, aller chercher dans les régions

méridionales leurs retraites accoutumées de l’hiver.

Déjà, à cette époque de l’année, après que les premiers

jours de septembre s’étaient écoulés, les rennes, les

lièvres polaires, les loups eux-mêmes, auraient dû

abandonner les environs du cap Bathurst, et se réfugier

du côté du lac du Grand-Ours ou du lac de l’Esclave,

bien au-dessous du Cercle polaire. Mais cette fois, la

mer leur opposait une infranchissable barrière, et ils

devaient attendre qu’elle se fût solidifiée par le froid,

afin d’aller retrouver des régions plus habitables. Sans

doute, ces animaux, poussés par leur instinct, avaient

essayé de reprendre les routes du sud, mais, arrêtés au

littoral de l’île, ils étaient, par instinct aussi, revenus

aux approches du fort Espérance, près de ces hommes,

prisonniers comme eux, près de ces chasseurs, leurs

plus redoutables ennemis d’autrefois.

Le 5, le 6, le 7, le 8 et le 9 septembre, après

observation, on ne constata aucune modification dans la

position de l’île Victoria. Ce vaste remous, situé entre

les deux courants, dont elle n’avait point abandonné les

eaux, la tenait stationnaire. Encore quinze jours, trois

semaines au plus de ce statu quo, et le lieutenant

Hobson pourrait se croire sauvé.

Mais la mauvaise chance ne s’était pas encore

lassée, et bien d’autres épreuves terribles, surhumaines,

on peut le dire, attendaient encore les habitants du fort

Espérance !

En effet, le 10 septembre, le point constata un

déplacement de l’île Victoria. Ce déplacement, peu

rapide jusqu’alors, s’opérait dans le sens du nord.

Jasper Hobson fut atterré ! L’île était définitivement

prise par le courant du Kamtchatka ! Elle dérivait du

côté de ces parages inconnus où se forment les

banquises ! Elle s’en allait vers ces solitudes de la mer

polaire, interdites aux investigations de l’homme, vers

les régions dont on ne revient pas !

Le lieutenant Hobson ne cacha point ce nouveau

danger à ceux qui étaient dans le secret de la situation.

Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, aussi bien que

le sergent Long, reçurent ce nouveau coup avec courage

et résignation.

« Peut-être, dit la voyageuse, l’île s’arrêtera-t-elle

encore ! Peut-être son mouvement sera-t-il lent !

Espérons toujours... et attendons ! L’hiver n’est pas

loin, et, d’ailleurs, nous allons au-devant de lui. En tout

cas, que la volonté de Dieu s’accomplisse !

– Mes amis, demanda le lieutenant Hobson, pensez-

vous que je doive prévenir nos compagnons ? Vous

voyez dans quelle situation nous sommes, et ce qui peut

nous arriver ! N’est-ce pas assumer une responsabilité

trop grande que de leur cacher les périls dont ils sont

menacés ?

– J’attendrais encore, répondit sans hésiter Mrs.

Paulina Barnett. Tant que nous n’avons pas épuisé

toutes les chances, il ne faut pas livrer nos compagnons

au désespoir.

– C’est aussi mon avis », ajouta simplement le

sergent Long.

Jasper Hobson pensait ainsi, et il fut heureux de voir

son opinion confirmée dans ce sens.

Le 11 et le 12 septembre, le déplacement vers le

nord fut encore plus accusé. L’île Victoria dérivait avec

une vitesse de douze à treize milles par jour. C’était

donc de douze à treize milles qu’elle s’éloignait de

toute terre, en s’élevant dans le nord, c’est-à-dire en

suivant la courbure très sensiblement accusée du

courant du Kamtchatka sur cette haute latitude. Elle

n’allait donc pas tarder à dépasser ce 70e parallèle qui

traversait autrefois la pointe extrême du cap Bathurst, et

au-delà duquel aucune terre, continentale ou autre, ne se

prolongeait dans cette portion des contrées arctiques.

Jasper Hobson, chaque jour, reportait le point sur sa

carte, et il pouvait voir vers quels abîmes infinis courait

l’île errante. La seule chance, la moins mauvaise, c’était

qu’on allait au-devant de l’hiver, ainsi que l’avait dit

Mrs. Paulina Barnett. À dériver ainsi vers le nord, on

rencontrerait plus vite, avec le froid, les eaux glacées

qui devaient peu à peu accroître et consolider l’icefield.

Mais si alors les habitants du fort Espérance pouvaient

espérer de ne plus s’effondrer en mer, quel chemin

interminable, impraticable peut-être, ils auraient à faire

pour revenir de ces profondeurs hyperboréennes ? Ah !

si l’embarcation, tout imparfaite qu’elle était, eût été

prête, le lieutenant Hobson n’eût pas hésité à s’y

embarquer avec tout le personnel de la colonie ; mais,

malgré toute la diligence du charpentier, elle n’était

point achevée et ne pouvait l’être avant longtemps, car

Mac Nap était forcé d’apporter tous ses soins à la

construction de ce bateau auquel devait être confiée la

vie de vingt personnes et cela dans des mers très

dangereuses.

Au 16 septembre, l’île Victoria se trouvait de

soixante-quinze à quatre-vingts milles dans le nord,

depuis le point où elle s’était immobilisée pendant

quelques jours entre les deux courants du Kamtchatka

et de la mer de Behring. Mais alors des symptômes plus

fréquents de l’approche de l’hiver se produisirent. La

neige tomba souvent, et parfois en flocons pressés. La

colonne mercurielle s’abaissa peu à peu. La moyenne

de la température, pendant le jour, était encore de 44°

Fahrenheit (6 à 7° centigr. au-dessus de zéro), mais

pendant la nuit elle tombait à 32° (zéro du thermomètre

centigrade). Le soleil traçait une courbe excessivement

allongée au-dessus de l’horizon. À midi, il ne s’élevait

plus que de quelques degrés, et il disparaissait déjà

pendant onze heures sur vingt-quatre.

Enfin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, les

premiers indices de glace apparurent sur la mer.

C’étaient de petits cristaux isolés, semblables à une

sorte de neige, qui faisaient tache à la surface de l’eau

limpide. On pouvait remarquer, suivant une observation

déjà reproduite par le célèbre navigateur Scoresby, que

cette neige avait pour effet immédiat de calmer la

houle, ainsi que fait l’huile que les marins « filent »

pour apaiser momentanément les agitations de la mer.

Ces petits glaçons avaient une tendance à se souder, et

ils l’eussent fait certainement en eau calme ; mais les

ondulations des lames les brisaient et les séparaient dès

qu’ils formaient une surface un peu considérable.

Jasper Hobson observa avec une extrême attention

la première apparition de ces jeunes glaces. Il savait que

vingt-quatre heures suffisaient pour que la croûte

glacée, accrue par sa partie inférieure, atteignît une

épaisseur de deux à trois pouces, épaisseur qui suffisait

déjà à supporter le poids d’un homme. Il comptait donc

que l’île Victoria serait avant peu arrêtée dans son

mouvement vers le nord.

Mais jusqu’alors, le jour défaisait le travail de la

nuit, et si la course de l’île était ralentie pendant les

ténèbres par quelques pièces plus résistantes qui lui

faisaient obstacle, pendant le jour, ces glaces, fondues

ou brisées, n’enrayaient plus sa marche, qu’un courant,

remarquablement fort, rendait très rapide.

Aussi le déplacement vers les régions

septentrionales s’accroissait-il sans que l’on pût rien

faire pour l’arrêter. Au 21 septembre, au moment de

l’équinoxe, le jour fut précisément égal à la nuit, et, à

partir de cet instant, les heures de nuit s’accrurent

successivement aux dépens des heures du jour. L’hiver

arrivait visiblement, mais il n’était ni prompt, ni

rigoureux. À cette date, l’île Victoria avait déjà dépassé

de près d’un degré le 70e parallèle, et, pour la première

fois, elle éprouva un mouvement de rotation sur elle-

même que Jasper Hobson évalua environ à un quart de

la circonférence.

On conçoit alors quels furent les soucis du

lieutenant Hobson. Cette situation, qu’il avait essayé de

cacher jusqu’alors, la nature menaçait d’en dévoiler le

secret, même aux moins clairvoyants. En effet, par suite

de ce mouvement de rotation, les points cardinaux de

l’île étaient changés. Le cap Bathurst ne pointait plus

vers le nord, mais vers l’est. Le soleil, la lune, les

étoiles, ne se levaient plus et ne se couchaient plus sur

le même horizon, et il était impossible que des gens

observateurs, tels que Mac Nap, Raë, Marbre et

d’autres, ne remarquassent pas ce changement qui leur

eût tout appris.

Mais, à la grande satisfaction de Jasper Hobson, ces

braves soldats ne parurent s’apercevoir de rien. Le

déplacement, par rapport aux points cardinaux, n’avait

pas été considérable, et l’atmosphère, très souvent

embrumée, ne permettait pas de relever exactement le

lever et le coucher des astres.

Mais ce mouvement de rotation parut coïncider avec

un mouvement de translation plus rapide encore.

Depuis ce jour, l’île Victoria dériva avec une vitesse de

près d’un mille à l’heure. Elle remontait toujours vers

les latitudes élevées, s’éloignant de toute terre. Jasper

Hobson ne se laissait pas aller au désespoir, car il

n’était pas dans son caractère de désespérer, mais il se

sentait perdu, et il appelait l’hiver, c’est-à-dire le froid à

tout prix.

Enfin, la température s’abaissa encore. Une neige

abondante tomba pendant les journées des 23 et 24

septembre, et, s’ajoutant à la surface des glaçons que le

froid cimentait déjà, elle accrut leur épaisseur.

L’immense plaine de glace se formait peu à peu. L’île,

en marchant, la brisait bien encore, mais sa résistance

augmentait d’heure en heure. La mer se prenait tout

autour et jusqu’au-delà des limites du regard.

Enfin, l’observation du 27 septembre prouva que

l’île Victoria, emprisonnée dans un immense icefield,

était immobile depuis la veille ! Immobile par 177°22’

de longitude et 77°57’ de latitude, – à plus de six cents

milles de tout continent !

XI



Une communication de Jasper Hobson



Telle était la situation. L’île avait « jeté l’ancre »,

suivant l’expression du sergent Long, elle s’était

arrêtée, elle était stationnaire, comme au temps où

l’isthme la rattachait encore au continent américain.

Mais six cents milles la séparaient alors des terres

habitées, et ces six cents milles, il faudrait les franchir

avec les traîneaux, en suivant la surface solidifiée de la

mer, au milieu des montagnes de glace que le froid

allait accumuler, et cela pendant les plus rudes mois de

l’hiver arctique.

C’était une terrible entreprise, et, cependant, il n’y

avait pas à hésiter. Cet hiver que le lieutenant Hobson

avait appelé de tous ses vœux, il arrivait enfin, il avait

enrayé la funeste marche de l’île vers le nord, il allait

jeter un pont de six cents milles entre elles et les

continents voisins ! Il fallait donc profiter de ces

nouvelles chances et rapatrier toute cette colonie perdue

dans les régions hyperboréennes.

En effet – ainsi que le lieutenant Hobson l’expliqua

à ses amis –, on ne pouvait attendre que le printemps

prochain eût amené la débâcle des glaces, c’est-à-dire

s’abandonner encore une fois aux caprices des courants

de la mer de Behring. Il s’agissait donc uniquement

d’attendre que la mer fût suffisamment prise, c’est-à-

dire pendant un laps de temps qu’on pouvait évaluer à

trois ou quatre semaines. D’ici là, le lieutenant Hobson

comptait opérer des reconnaissances fréquentes sur

l’icefield qui enserrait l’île, afin de déterminer son état

de solidification, les facilités qu’il offrirait au glissage

des traîneaux, et la meilleure route qu’il présenterait,

soit vers les rivages asiatiques, soit vers le continent

américain.

« Il va sans dire, ajouta Jasper Hobson, qui

s’entretenait alors de ces choses avec Mrs. Paulina

Barnett et le sergent Long, il va sans dire que les terres

de la Nouvelle-Georgie, et non les côtes d’Asie, auront

toutes nos préférences, et qu’à chances égales, c’est

vers l’Amérique russe que nous dirigerons nos pas.

– Kalumah nous sera très utile alors, répondit Mrs.

Paulina Barnett, car, en sa qualité d’indigène, elle

connaît parfaitement ces territoires de la Nouvelle-

Georgie.

– Très utile, en effet, dit le lieutenant Hobson, et son

arrivée jusqu’à nous a véritablement été providentielle.

Grâce à elle, il nous sera aisé d’atteindre les

établissements du fort Michel dans le golfe de Norton,

soit même, beaucoup plus au sud, la ville de New-

Arkhangel, où nous achèverons de passer l’hiver.

– Pauvre fort Espérance ! dit Mrs. Paulina Barnett.

Construit au prix de tant de fatigues, et si heureusement

créé par vous, monsieur Jasper ! Cela me brisera le

cœur de l’abandonner sur cette île, au milieu de ces

champs de glace, de le laisser peut-être au-delà de

l’infranchissable banquise ! Oui ! quand nous partirons,

mon cœur saignera, en lui donnant le dernier adieu !

– Je n’en souffrirai pas moins que vous, madame,

répondit le lieutenant Hobson, et peut-être plus encore !

C’était l’œuvre la plus importante de ma vie ! J’avais

mis toute mon intelligence, toute mon énergie à établir

ce fort Espérance, si malheureusement nommé, et je ne

me consolerai jamais d’avoir été forcé de

l’abandonner ! Puis, que dira la Compagnie, qui m’avait

confié cette tâche, et dont je ne suis que l’humble agent,

après tout !

– Elle dira, monsieur Jasper, s’écria Mrs. Paulina

Barnett avec une généreuse animation, elle dira que

vous avez fait votre devoir, que vous ne pouvez pas être

responsable des caprices de la nature, plus puissante

partout et toujours que la main et l’esprit de l’homme !

Elle comprendra que vous ne pouviez prévoir ce qui est

arrivé, car cela était en dehors des prévisions

humaines ! Elle saura enfin que, grâce à votre prudence

et à votre énergie morale, elle n’aura pas à regretter la

perte d’un seul des compagnons qu’elle vous avait

confiés.

– Merci, madame, répondit le lieutenant en serrant

la main de Mrs. Paulina Barnett, je vous remercie de

ces paroles que vous inspire votre cœur, mais je connais

un peu les hommes, et, croyez-moi, mieux vaut réussir

qu’échouer. Enfin, à la grâce du Ciel ! »

Le sergent Long, voulant couper court aux idées

tristes de son lieutenant, ramena la conversation sur les

circonstances présentes ; il parla des préparatifs à

commencer pour un prochain départ, et enfin il lui

demanda s’il comptait enfin apprendre à ses

compagnons la situation réelle de l’île Victoria.

« Attendons encore, répondit Jasper Hobson, nous

avons par notre silence épargné jusqu’ici bien des

inquiétudes à ces pauvres gens, attendons que le jour de

notre départ soit définitivement fixé, et nous leur ferons

connaître alors la vérité tout entière ! »

Ce point arrêté, les travaux habituels de la factorerie

continuèrent pendant les semaines suivantes.

Quelle était, il y a un an, la situation des habitants

alors heureux et contents, du fort Espérance ?

Il y a un an, les premiers symptômes de la saison

froide apparaissaient tels qu’ils étaient alors. Les jeunes

glaces se formaient peu à peu sur le littoral. Le lagon,

dont les eaux étaient plus tranquilles que celles de la

mer, se prenaient d’abord. La température se tenait

pendant le jour à un ou deux degrés au-dessus de la

glace fondante et s’abaissait de 3 ou 4° au-dessous

pendant la nuit. Jasper Hobson commençait à faire

revêtir à ses hommes les habits d’hiver, les fourrures,

les vêtements de laine. On installait les condenseurs à

l’intérieur de la maison. On nettoyait le réservoir à air

et les pompes d’aération. On tendait des trappes autour

de l’enceinte palissadée, aux environs du cap Bathurst,

et Sabine et Marbre s’applaudissaient de leurs succès de

chasseurs. Enfin, on terminait les derniers travaux

d’appropriation de la maison principale.

Cette année, ces braves gens procédèrent de la

même façon. Bien que, par le fait, le fort Espérance fût

en latitude environ de deux degrés plus haut qu’au

commencement du dernier hiver, cette différence ne

devait pas amener une modification sensible dans l’état

moyen de la température. En effet, entre le 70e et le 72e

parallèle, l’écart n’est pas assez considérable pour que

la moyenne thermométrique en soit sérieusement

influencée. On eût plutôt constaté que le froid était

maintenant moins rigoureux qu’il ne l’avait été au

commencement du dernier hivernage. Mais très

probablement, il semblait plus supportable, parce que

les hiverneurs se sentaient déjà faits à ce rude climat.

Il faut remarquer, cependant, que la mauvaise saison

ne s’annonça pas avec sa rigueur accoutumée. Le temps

était humide, et l’atmosphère se chargeait journellement

de vapeurs qui se résolvaient tantôt en pluie, tantôt en

neige. Il ne faisait certainement pas assez froid, au gré

du lieutenant Hobson.

Quant à la mer, elle se prenait autour de l’île, mais

non d’une manière régulière et continue. De larges

taches noirâtres, disséminées à la surface du nouvel

icefield, indiquaient que les glaçons étaient encore mal

cimentés entre eux. On entendait presque incessamment

des fracas retentissants, dus à la rupture du banc, qui se

composait d’un nombre infini de morceaux

insuffisamment soudés, dont la pluie dissolvait les

arêtes supérieures. On ne sentait pas cette énorme

pression qui se produit d’ordinaire, quand les glaces

naissent rapidement sous un froid vif et s’accumulent

les unes sur les autres. Les icebergs, les hummochs

même, étaient rares, et la banquise ne se levait pas

encore à l’horizon.

« Voilà une saison, répétait souvent le sergent Long,

qui n’eût point déplu aux chercheurs du passage du

nord-ouest ou aux découvreurs du pôle Nord, mais elle

est singulièrement défavorable à nos projets et nuisible

à notre rapatriement ! »

Ce fut ainsi pendant tout le mois d’octobre, et Jasper

Hobson constata que la moyenne de la température ne

dépassa guère 32° Fahrenheit (zéro du thermomètre

centigrade). Or, on sait qu’il faut sept à huit degrés au-

dessous de glace d’un froid qui persiste pendant

plusieurs jours, pour que la mer se solidifie.

D’ailleurs, une circonstance, qui n’échappa pas plus

à Mrs. Paulina Barnett qu’au lieutenant Hobson,

prouvait bien que l’icefield n’était en aucune façon

praticable.

Les animaux emprisonnés dans l’île, animaux à

fourrures, rennes, loups, etc., se seraient évidemment

enfuis vers de plus basses latitudes, si la fuite eût été

possible, c’est-à-dire si la mer solidifiée leur eût offert

un passage assuré. Or, ils abondaient toujours autour de

la factorerie, et recherchaient de plus en plus le

voisinage de l’homme. Les loups eux-mêmes venaient

jusqu’à portée de fusil de l’enceinte dévorer les martres

ou les lièvres polaires qui formaient leur unique

nourriture. Les rennes affamés, n’ayant plus ni mousses

ni herbe à brouter, rôdaient, par bande, aux environs du

cap Bathurst. Un ours – celui sans doute envers lequel

Mrs. Paulina Barnett et Kalumah avaient contracté une

dette de reconnaissance – passait fréquemment entre les

arbres de la futaie, sur les bords du lagon. Or, si ces

divers animaux étaient là, et principalement les

ruminants, auxquels il faut une nourriture

exclusivement végétale, s’ils étaient encore sur l’île

Victoria pendant ce mois d’octobre, c’est qu’ils

n’avaient pu, c’est qu’ils ne pouvaient fuir.

On a dit que la moyenne de la température se

maintenait au degré de la glace fondante. Or, quand

Jasper Hobson consulta son journal, il vit que l’hiver

précédent, dans ce même mois d’octobre, le

thermomètre marquait déjà vingt degrés Fahrenheit au-

dessous de zéro (10° centig. au-dessous de glace).

Quelle différence, et combien la température se

distribue capricieusement dans ces régions polaires !

Les hiverneurs ne souffraient donc aucunement du

froid, et ils ne furent point obligés de se confiner dans

leur maison. Cependant, l’humidité était grande, car des

pluies, mêlées de neige, tombaient fréquemment, et le

baromètre, par son abaissement, indiquait que

l’atmosphère était saturée de vapeurs.

Pendant ce mois d’octobre, Jasper Hobson et le

sergent Long entreprirent plusieurs excursions afin de

reconnaître l’état de l’icefield au large de l’île. Un jour,

ils allèrent au cap Michel, un autre à l’angle de

l’ancienne baie des Morses, désireux de savoir si le

passage était praticable, soit pour le continent

américain, soit pour le continent asiatique, et si le

départ pouvait être arrêté.

Or, la surface du champ de glace était couverte de

flaques d’eau, et, en de certains endroits, criblée de

crevasses qui eussent immanquablement arrêté la

marche des traîneaux. Il ne semblait même pas qu’un

voyageur pût se hasarder à pied dans ce désert, presque

aussi liquide que solide. Ce qui prouvait bien qu’un

froid insuffisant et mal réglé, une température

intermittente, avaient produit cette solidification

incomplète, c’était la multitude de pointes, de cristaux,

de prismes, de polyèdres de toutes sortes qui hérissaient

la surface de l’icefield, comme une concrétion de

stalactites. Il ressemblait plutôt à un glacier qu’à un

champ, ce qui eût rendu la marche excessivement

pénible, au cas où elle aurait été praticable.

Le lieutenant Hobson et le sergent Long,

s’aventurant sur l’icefield, firent ainsi un mille ou deux

dans la direction du sud, mais au prix de peines infinies

et en y employant un temps considérable. Ils

reconnurent donc qu’il fallait encore attendre, et ils

revinrent très désappointés au fort Espérance.

Les premiers jours de novembre arrivèrent. La

température s’abaissa un peu, mais de quelques degrés

seulement. Ce n’était pas suffisant. De grands

brouillards humides enveloppaient l’île Victoria. Il

fallait pendant toute la journée tenir les lampes

allumées dans les salles. Or, cette dépense de luminaire

aurait dû être précisément très modérée. En effet, la

provision d’huile était fort restreinte, car la factorerie

n’avait point été ravitaillée par le convoi du capitaine

Craventy, et, d’autre part, la chasse aux morses était

devenue impossible, puisque ces amphibies ne

fréquentaient plus l’île errante. Si donc l’hivernage se

prolongeait dans ces conditions, les hiverneurs en

seraient bientôt réduits à employer la graisse des

animaux, ou même la résine des sapins, afin de se

procurer un peu de lumière. Déjà, à cette époque, les

jours étaient excessivement courts, et le soleil, qui ne

présentait plus au regard qu’un disque pâle, sans

chaleur et sans éclat, ne se promenait que pendant

quelques heures au-dessus de l’horizon. Oui ! c’était

bien l’hiver, avec ses brumes, ses pluies, ses neiges,

l’hiver, – moins le froid !

Le 11 novembre, ce fut fête au fort Espérance, et ce

qui le prouva, c’est que Mrs. Joliffe servit quelques

« extra » au dîner de midi. En effet, c’était

l’anniversaire de la naissance du petit Michel Mac Nap.

L’enfant avait juste un an, ce jour-là. Il était bien

portant et charmant avec ses cheveux blonds bouclés et

ses yeux bleus. Il ressemblait à son père, le maître

charpentier, ressemblance dont le brave homme se

montrait extrêmement fier. On pesa solennellement le

bébé au dessert. Il fallait le voir s’agiter dans la balance,

et quels petits cris il poussa ! Il pesait, ma foi, trente-

quatre livres ! Quel succès, et quels hurrahs

accueillirent ce poids superbe, et quels compliments on

adressa à l’excellente Mrs. Mac Nap, comme nourrice

et comme mère ! On ne sait pas trop pourquoi le

caporal Joliffe prit pour lui-même une forte part de ces

congratulations ! Comme père nourricier, sans doute,

ou comme bonne du bébé ! Le digne caporal avait tant

porté, dorloté, bercé l’enfant, qu’il se croyait pour

quelque chose dans sa pesanteur spécifique !

Le lendemain, 12 novembre, le soleil ne parut pas

au-dessus de l’horizon. La longue nuit polaire

commençait, et commençait neuf jours plus tôt que

l’hiver précédent sur le continent américain, ce qui

tenait à la différence des latitudes entre ce continent et

l’île Victoria.

Cependant, cette disparition du soleil n’amena

aucun changement dans l’état de l’atmosphère. La

température resta ce qu’elle avait été jusqu’alors,

capricieuse, indécise. Le thermomètre baissait un jour,

remontait l’autre. La pluie et la neige alternaient. Le

vent était mou et ne se fixait à aucun point de l’horizon,

passant quelquefois dans la même journée par tous les

rhumbs du compas. L’humidité constante de ce climat

était à redouter et pouvait déterminer des affections

scorbutiques parmi les hiverneurs. Très heureusement,

si, par le défaut du ravitaillement convenu, le jus de

citron, le « lime-juice » et les pastilles de chaux

commençaient à manquer, du moins les récoltes

d’oseille et de cochléaria avaient été abondantes, et,

suivant les recommandations du lieutenant Hobson, on

en faisait un quotidien usage.

Cependant, il fallait tout tenter pour quitter le fort

Espérance. Dans les conditions où l’on se trouvait, trois

mois suffiraient à peine, peut-être, pour atteindre le

continent le plus proche. Or, on ne pouvait exposer

l’expédition, une fois aventurée sur le champ de glace,

à être prise par la débâcle avant d’avoir gagné la terre

ferme. Il était donc nécessaire de partir dès la fin de

novembre, – si l’on devait partir.

Or, sur la question de départ, il n’y avait pas de

doute. Mais si, par un hiver rigoureux, qui eût bien

cimenté toutes les parties de l’icefield, le voyage eût été

déjà difficile, avec cette saison indécise, il devenait

chose grave.

Le 13 novembre, Jasper Hobson, Mrs. Paulina

Barnett et le sergent Long se réunirent pour fixer le jour

du départ. L’opinion du sergent était qu’il fallait quitter

l’île au plus tôt.

« Car, disait-il, nous devons compter avec tous les

retards possibles pendant une traversée de six cents

milles. Or, il faut qu’avant le mois de mars, nous ayons

mis le pied sur le continent, ou nous risquerons, la

débâcle s’opérant, de nous retrouver dans une situation

plus mauvaise encore que sur notre île.

– Mais, répondit Mrs. Paulina Barnett, la mer est-

elle assez uniformément prise pour nous livrer

passage ?

– Oui, répliqua le sergent Long, et chaque jour la

glace tend à s’épaissir. De plus, le baromètre remonte

peu à peu. C’est un indice d’abaissement dans la

température. Or, d’ici le moment où nos préparatifs

seront achevés – et il faut bien une semaine –, je pense,

j’espère que le temps se sera mis décidément au froid.

– N’importe ! dit le lieutenant Hobson, l’hiver

s’annonce mal, et, véritablement, tout se met contre

nous ! On a vu quelquefois d’étranges saisons dans ces

mers, et des baleiniers ont pu naviguer là où, même

pendant l’été, ils n’eussent pas trouvé, en d’autres

années, un pouce d’eau sous leur quille. Quoi qu’il en

soit, je conviens qu’il n’y a pas un jour à perdre. Je

regrette seulement que la température habituelle à ces

climats ne nous soit pas venue en aide.

– Elle viendra, dit Mrs. Paulina Barnett. En tout cas,

il faut être prêt à profiter des circonstances. À quelle

époque extrême penseriez-vous fixer le départ,

monsieur Jasper ?

– À la fin de novembre, comme terme le plus reculé,

répondit le lieutenant Hobson, mais si, dans huit jours,

vers le 20 de ce mois, nos préparatifs étaient achevés et

que le passage fût praticable, je regarderais cette

circonstance comme très heureuse, et nous partirions.

– Bien, dit le sergent Long. Nous devons donc nous

préparer sans perdre un instant.

– Alors, monsieur Jasper, demanda Mrs. Paulina

Barnett, vous allez faire connaître à nos compagnons la

situation dans laquelle ils se trouvent ?

– Oui, madame. Le moment de parler est venu,

puisque c’est le moment d’agir.

– Et quand comptez-vous leur apprendre ce qu’ils

ignorent ?

– À l’instant.

– Sergent Long, ajouta Jasper Hobson, en se

tournant vers le sous-officier, qui prit aussitôt une

attitude militaire, faites rassembler tous vos hommes

dans la grande salle pour recevoir une

communication. »

Le sergent Long tourna automatiquement sur ses

talons et sortit d’un pas méthodique, après avoir porté la

main à son chapeau.

Pendant quelques minutes, Mrs. Paulina Barnett et

le lieutenant Hobson restèrent seuls, sans prononcer une

parole.

Le sergent rentra bientôt, et prévint Jasper Hobson

que ses ordres étaient exécutés.

Aussitôt, Jasper Hobson et la voyageuse entrèrent

dans la grande salle. Tous les habitants de la factorerie,

hommes et femmes, s’y trouvaient rassemblés,

vaguement éclairés par la lumière des lampes.

Jasper Hobson s’avança au milieu de ses

compagnons, et là, d’un ton grave :

« Mes amis, dit-il, jusqu’ici j’avais cru devoir, pour

vous épargner des inquiétudes inutiles, vous cacher la

situation dans laquelle se trouve notre établissement du

fort Espérance... Un tremblement de terre nous a

séparés du continent... Ce cap Bathurst a été détaché de

la côte américaine... Notre presqu’île n’est plus qu’une

île de glace, une île errante... »

En ce moment, Marbre s’avança vers Jasper

Hobson, et d’une voix assurée :

« Nous le savions, mon lieutenant ! » dit-il.

XII



Une chance à tenter



Ils le savaient, ces braves gens ! Et pour ne point

ajouter aux peines de leur chef, ils avaient feint de ne

rien savoir, et ils s’étaient adonnés avec la même ardeur

aux travaux de l’hivernage !

Des larmes d’attendrissement vinrent aux yeux de

Jasper Hobson. Il ne chercha point à cacher son

émotion, il prit la main que lui tendait le chasseur

Marbre et la serra sympathiquement.

Oui, ces honnêtes soldats, ils savaient tout, car

Marbre avait tout deviné et depuis longtemps ! Ce piège

à rennes rempli d’eau salée, ce détachement attendu du

fort Reliance et qui n’avait pas paru, les observations de

latitude et de longitude faites chaque jour et qui eussent

été inutiles en terre ferme, et les précautions que le

lieutenant Hobson prenait pour n’être point vu en

faisant son point, ces animaux qui n’avaient pas fui

avant l’hiver, enfin le changement d’orientation

survenu pendant les derniers jours, dont ils s’étaient très

bien aperçus, tous ces indices réunis avaient fait

comprendre la situation aux habitants du fort

Espérance. Seule, l’arrivée de Kalumah leur avait

semblé inexplicable, et ils avaient dû supposer – ce qui

était vrai, d’ailleurs – que les hasards de la tempête

avaient jeté la jeune Esquimaude sur le rivage de l’île.

Marbre, dans l’esprit duquel la révélation de ces

choses s’était accomplie tout d’abord, avait fait part de

ses idées au charpentier Mac Nap et au forgeron Raë.

Tous trois envisagèrent froidement la situation et furent

d’accord sur ce point qu’ils devaient prévenir non

seulement leurs camarades, mais aussi leurs femmes.

Puis tous s’étaient engagés à paraître ne rien savoir vis-

à-vis de leur chef et à lui obéir aveuglément comme par

le passé.

« Vous êtes de braves gens, mes amis, dit alors Mrs.

Paulina Barnett, que cette délicatesse émut

profondément, quand le chasseur Marbre eut donné ses

explications, vous êtes d’honnêtes et courageux

soldats !

– Et notre lieutenant, répondit Mac Nap, peut

compter sur nous. Il a fait son devoir, nous ferons le

nôtre.

– Oui, mes chers compagnons, dit Jasper Hobson, le

ciel ne nous abandonnera pas, et nous l’aiderons à nous

sauver ! »

Puis Jasper Hobson raconta tout ce qui s’était passé

depuis cette époque où le tremblement de terre avait

rompu l’isthme et fait une île des territoires

continentaux du cap Bathurst. Il dit comment, sur la

mer dégagée de glaces, au milieu du printemps, la

nouvelle île avait été entraînée par un courant inconnu à

plus de deux cents milles de la côte, comment l’ouragan

l’avait ramenée en vue de terre, puis éloignée de

nouveau dans la nuit du 31 août, comment enfin la

courageuse Kalumah avait risqué sa vie pour venir au

secours de ses amis d’Europe. Puis il fit connaître les

changements survenus à l’île, qui se dissolvait peu à

peu dans les eaux plus chaudes, et la crainte qu’on avait

éprouvée, soit d’être entraînés jusque dans le Pacifique,

soit d’être pris par le courant du Kamtchatka. Enfin, il

apprit à ses compagnons que l’île errante s’était

définitivement immobilisée à la date du 27 septembre

dernier.

Enfin, la carte des mers arctiques ayant été apportée,

Jasper Hobson montra la position même que l’île

occupait à plus de six cents milles de toute terre.

Il termina en disant que la situation était

extrêmement dangereuse, que l’île serait

nécessairement broyée, quand s’opérerait la débâcle et

qu’avant de recourir à l’embarcation, qui ne pourrait

être utilisée que dans le prochain été, il fallait profiter

de l’hiver pour rallier le continent américain, en se

dirigeant à travers le champ de glace.

« Nous aurons six cents milles à faire, par le froid et

dans la nuit. Ce sera dur, mes amis, mais vous

comprenez comme moi qu’il n’y a pas à reculer.

– Quand vous donnerez le signal du départ, mon

lieutenant, répondit Mac Nap, nous vous suivrons ! »

Tout étant ainsi convenu, à dater de ce jour, les

préparatifs de la périlleuse expédition furent menés

rapidement. Les hommes avaient bravement pris leur

parti d’avoir six cents milles à faire dans ces conditions.

Le sergent Long dirigeait les travaux, tandis que Jasper

Hobson, les deux chasseurs et Mrs. Paulina Barnett

allaient fréquemment reconnaître l’état de l’icefield.

Kalumah les accompagnait le plus souvent, et ses avis,

basés sur l’expérience, pouvaient être fort utiles au

lieutenant. Le départ, sauf empêchement, ayant été fixé

au 20 novembre, il n’y avait pas un instant à perdre.

Ainsi que l’avait prévu Jasper Hobson, le vent étant

remonté, la température s’abaissa un peu, et la colonne

de mercure marqua 24° Fahrenheit (4°,44 centig. au-

dessous de zéro). La neige remplaçait la pluie des jours

précédents et se durcissait sur le sol. Quelques jours de

ce froid, et le glissage des traîneaux deviendrait

possible. L’entaille, creusée en avant du cap Michel,

était en partie comblée par la glace et par la neige, mais

il ne fallait pas oublier que ses eaux plus calmes avaient

dû se prendre plus vite. Ce qui le prouvait bien, c’est

que les eaux de la mer ne présentaient pas un état aussi

satisfaisant.

En effet, le vent soufflait presque incessamment et

avec une certaine violence. La houle s’opposait à la

formation régulière de la glace et la cimentation ne se

faisait pas suffisamment. De larges flaques d’eau

séparaient les glaçons en maint endroit, et il était

impossible de tenter un passage à travers l’icefield.

« Le temps se met décidément au froid, dit un jour

Mrs. Paulina Barnett au lieutenant Hobson – c’était le

15 novembre, pendant une reconnaissance qui avait été

poussée jusqu’au sud de l’île – ; la température

s’abaisse d’une manière sensible, et ces espaces

liquides ne tarderont pas à se prendre.

– Je le crois comme vous, madame, répondit Jasper

Hobson, mais, malheureusement, la manière dont la

congélation se fait est peu favorable à nos projets. Les

glaçons sont de petite dimension, leurs bords forment

autant de bourrelets qui hérissent toute la surface, et sur

cet icefield raboteux, nos traîneaux, s’ils peuvent

glisser, ne glisseront qu’avec la plus extrême difficulté.

– Mais, reprit la voyageuse, si je ne me trompe, il ne

faudrait que quelques jours ou même quelques heures

d’une neige épaisse pour niveler toute cette surface !

– Sans doute, madame, répondit le lieutenant, mais

si la neige tombe, c’est que la température aura

remonté, et si elle remonte, le champ de glace se

disloquera encore. C’est là un dilemme dont les deux

conséquences sont contre nous !

– Voyons, monsieur Jasper, dit Mrs. Paulina

Barnett, il faut avouer que ce serait singulièrement

jouer de malheur, si nous subissions, dans l’endroit où

nous sommes, en plein Océan polaire, un hiver tempéré

au lieu d’un hiver arctique.

– Cela s’est vu, madame, cela s’est vu. Je vous

rappellerai, d’ailleurs, combien la saison froide que

nous avons passée sur le continent américain a été rude.

Or, on l’a souvent observé, il est rare que deux hivers,

identiques en rigueur et en durée, succèdent l’un à

l’autre, et les baleiniers des mers boréales le savent

bien. Certainement, madame, ce serait jouer de

malheur ! Un hiver froid, quand nous nous serions si

bien contentés d’un hiver modéré, et un hiver modéré

quand il nous faudrait un hiver froid ! Il faut avouer que

nous n’avons pas été heureux jusqu’ici ! Et quand je

songe que c’est une distance de six cents milles qu’il

faudra franchir avec des femmes, un enfant ! »

Et Jasper Hobson, étendant la main vers le sud,

montrait l’espace infini qui s’étendait devant ses yeux,

vaste étendue blanche, capricieusement découpée

comme une guipure. Triste aspect que celui de cette

mer, imparfaitement solidifiée, dont la surface craquait

avec un sinistre bruit ! Une lune trouble, à demi noyée

dans la brume humide, s’élevant à peine de quelques

degrés au-dessus du sombre horizon, jetait une lueur

blafarde sur tout cet ensemble. La demi-obscurité, aidée

par certains phénomènes de réfraction, doublait la

grandeur des objets. Quelques icebergs de médiocre

altitude prenaient des dimensions colossales, et

affectaient parfois des formes de monstres

apocalyptiques. Des oiseaux passaient à grand bruit

d’ailes, et le moindre d’entre eux, par suite de cette

illusion d’optique, paraissait plus grand qu’un condor

ou un gypaète. En de certaines directions, au milieu des

montagnes de glace, semblaient s’ouvrir d’immenses

tunnels noirs, dans lesquels l’homme le plus audacieux

eût hésité à s’engouffrer. Puis des mouvements subits

se produisaient, grâce aux culbutes des icebergs, rongés

à leur base, qui cherchaient un nouvel équilibre, et

d’éclatants fracas retentissaient que répercutait l’écho

sonore des glaces. La scène changeait ainsi à vue

comme le décor d’une féerie ! Avec quel sentiment

d’effroi devaient considérer ces terribles phénomènes

de malheureux hiverneurs qui allaient s’aventurer à

travers ce champ de glace !

Malgré son courage, malgré son énergie morale, la

voyageuse se sentait pénétrée d’involontaires terreurs.

Son âme se glaçait comme son corps. Elle était tentée

de fermer ses yeux et ses oreilles pour ne pas voir, pour

ne pas entendre. Lorsque la lune venait à se voiler un

instant sous une brume plus épaisse, le sinistre aspect

de ce paysage polaire s’accentuait encore, et Mrs.

Paulina Barnett se figurait alors la caravane d’hommes

et de femmes, cheminant à travers ces solitudes, au

milieu des bourrasques, des neiges, sous les avalanches,

et dans la profonde obscurité d’une nuit arctique !

Cependant, Mrs. Paulina Barnett se forçait à

regarder. Elle voulait habituer ses yeux à ces aspects,

endurcir son âme contre la terreur. Elle regardait donc,

et tout d’un coup un cri s’échappa de sa poitrine, sa

main serra la main du lieutenant Hobson, et elle lui

montra du doigt un objet énorme, aux formes indécises,

qui se mouvait dans la pénombre, à cent pas d’eux à

peine.

C’était un monstre d’une blancheur éclatante, d’une

taille gigantesque, dont la hauteur dépassait cinquante

pieds. Il allait lentement sur les glaçons épars, sautant

de l’un à l’autre par des bonds formidables, agitant ses

pattes démesurées qui eussent pu embrasser dix gros

chênes à la fois. Il semblait vouloir chercher, lui aussi,

un passage praticable à travers l’icefield et fuir cette île

funeste. On voyait les glaçons s’enfoncer sous son

poids, et il ne parvenait à reprendre son équilibre

qu’après des mouvements désordonnés.

Le monstre s’avança ainsi pendant un quart de mille

sur le champ de glace. Puis, sans doute, ne trouvant

aucun passage, il revint sur ses pas, se dirigea vers cette

partie du littoral que le lieutenant Hobson et Mrs.

Paulina Barnett occupaient.

En ce moment, Jasper Hobson saisit le fusil qu’il

portait en bandoulière et se tint prêt à tirer.

Mais aussitôt, après avoir couché en joue l’animal, il

laissa retomber son arme, et à mi-voix :

« Un ours, madame, dit-il, ce n’est qu’un ours dont

les dimensions ont été démesurément grandies par la

réfraction ! »

C’était un ours polaire, en effet, et Mrs. Paulina

Barnett reconnut aussitôt l’illusion d’optique dont elle

venait d’être le jouet. Elle respira longuement. Puis une

idée lui vint :

« C’est mon ours ! s’écria-t-elle, un ours de Terre-

Neuve pour le dévouement ! Et très probablement le

seul qui reste dans l’île ! – Mais que fait-il là ?

– Il essaie de s’échapper, madame, répondit le

lieutenant Hobson, en secouant la tête. Il essaie de fuir

cette île maudite ! Et il ne le peut pas encore, et il nous

montre que le chemin, fermé pour lui, l’est aussi pour

nous ! »

Jasper Hobson ne se trompait pas. La bête

prisonnière avait tenté de quitter l’île pour atteindre

quelque point du continent, et, n’ayant pu réussir, elle

regagnait le littoral. L’ours, remuant sa tête et grognant

sourdement, passa à vingt pas à peine du lieutenant et

de sa compagne. Ou il ne les vit pas, ou il dédaigna de

les voir, car il continua sa marche d’un pas pesant, se

dirigea vers le cap Michel, et disparut bientôt derrière

un monticule.

Ce jour-là, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina

Barnett revinrent tristement et silencieusement au fort.

Cependant, comme si la traversée des champs de

glace eût été praticable, les préparatifs du départ se

continuaient activement à la factorerie. Il ne fallait rien

négliger pour la sécurité de l’expédition, il fallait tout

prévoir, et compter non seulement avec les difficultés et

les fatigues, mais aussi avec les caprices de cette nature

polaire, qui se défend si énergiquement contre les

investigations humaines.

Les attelages de chiens avaient été l’objet de soins

particuliers. On les laissa courir aux environs du fort,

afin que l’exercice refit leurs forces un peu engourdies

par un long repos. En somme, ces animaux se

trouvaient tous dans un état satisfaisant et pouvaient, si

on ne les surmenait pas, fournir une longue marche.

Les traîneaux furent inspectés avec soin. La surface

raboteuse de l’icefield devait nécessairement les

exposer à de violents chocs. Aussi durent-ils être

renforcés dans leurs parties principales, leur châssis

inférieur, leurs semelles recourbées à l’avant, etc. Cet

ouvrage revenait de droit au charpentier Mac Nap et à

ses hommes, qui rendirent ces véhicules aussi solides

que possible.

On construisit en plus deux traîneaux-chariots, de

grandes dimensions, destinés, l’un au transport des

provisions, l’autre au transport des pelleteries. Ces

travaux devaient être traînés par les rennes

domestiques, et ils furent parfaitement appropriés à cet

usage. Les pelleteries, c’était, on en conviendra, un

bagage de luxe dont il n’était peut-être pas prudent de

s’embarrasser. Mais Jasper Hobson voulait, autant que

possible, sauvegarder les intérêts de la Compagnie de la

baie d’Hudson, bien décidé, d’ailleurs, à abandonner

ces fourrures en route, si elles compromettaient ou

gênaient la marche de la caravane. On ne risquait rien,

d’ailleurs, puisque ces précieuses fourrures, si on les

laissait dans les magasins de la factorerie, seraient

inévitablement perdues.

Quant aux provisions, c’était autre chose. Les vivres

devaient être abondants et facilement transportables. On

ne pouvait en aucune façon compter sur les produits de

la chasse. Le gibier comestible, dès que le passage

serait praticable, prendrait les devants et aurait bientôt

rallié les régions du sud. Donc, viandes conservées,

corn-beef, pâtés de lièvres, poissons secs, biscuits, dont

l’approvisionnement était malheureusement fort réduit,

etc., ample réserve d’oseille et de chochléarias,

brandevin, esprit-de-vin pour la confection des boissons

chaudes, etc., furent déposés dans un chariot spécial.

Jasper Hobson aurait bien voulu emporter du

combustible, car, pendant six cents milles, il ne

trouverait ni un arbre, ni un arbuste, ni une mousse, et

on ne pouvait compter ni sur les épaves, ni sur les bois

charriés par la mer. Mais une telle surcharge ne pouvait

être admise, et il fallut y renoncer. Très heureusement,

les vêtements chauds ne devaient pas manquer. Ils

seraient nombreux, confortables, et, au besoin, on

puiserait au chariot des fourrures.

Quant à Thomas Black, qui depuis sa mésaventure

s’était absolument retiré du monde, fuyant ses

compagnons, se confinant dans sa chambre, ne prenant

jamais part aux conseils du lieutenant, du sergent et de

la voyageuse, il reparut enfin dès que le jour du départ

fut définitivement fixé. Mais alors il s’occupa

uniquement du traîneau, qui devait transporter sa

personne, ses instruments et ses registres. Toujours

muet, on ne pouvait lui arracher une parole. Il avait tout

oublié, même qu’il fût un savant, et, depuis qu’il avait

été déçu dans l’observation de son éclipse, depuis que

la solution des protubérances lunaires lui avait échappé,

il n’avait plus apporté aucune attention à l’observation

des phénomènes particuliers aux hautes latitudes, tels

qu’aurores boréales, halos, parasélènes, etc.

Enfin, pendant les derniers jours, chacun avait fait

une telle diligence et travaillé avec tant de zèle, que,

dans la matinée du 18 novembre, on eût été prêt à

partir.

Malheureusement, le champ n’était pas encore

praticable. Si la température s’était un peu abaissée, le

froid n’avait pas été assez vif pour solidifier

uniformément la surface de la mer. La neige, très fine

d’ailleurs, ne tombait pas d’une manière égale et

continue. Jasper Hobson, Marbre et Sabine avaient

chaque jour parcouru le littoral de l’île depuis le cap

Michel jusqu’à l’angle de l’ancienne baie des Morses.

Ils s’étaient même aventurés sur l’icefield dans un

rayon d’un mille et demi à peu près, et ils avaient bien

été forcés de reconnaître que des crevasses, des

entailles, des fissures le fêlaient de toutes parts. Non

seulement des traîneaux, mais des piétons eux-mêmes,

libres de leurs mouvements, n’auraient pu s’y hasarder.

Les fatigues du lieutenant Hobson et de ses deux

hommes pendant ces courtes expéditions avaient été

extrêmes, et plus d’une fois ils crurent que, sur ce

chemin changeant et au milieu des glaçons mobiles

encore, ils ne pourraient regagner l’île Victoria.

Il semblait vraiment que la nature s’acharnât contre

ces infortunés hiverneurs. Pendant les journées du 18 et

du 19 novembre, le thermomètre remonta, tandis que le

baromètre baissait de son côté. Cette modification dans

l’état atmosphérique devait amener un résultat funeste.

En même temps que le froid diminuait, le ciel

s’emplissait de vapeurs. Avec 34° Fahrenheit (1°,11

centig. au-dessus de zéro), ce fut de la pluie, non de la

neige, qui tomba en grande abondance. Ces averses,

relativement chaudes, fondaient la couche blanche en

maint endroit. On se figure l’effet de ces eaux du ciel

sur l’icefield qu’elles achevaient de désagréger. On

aurait vraiment pu croire à une débâcle prochaine. Il y

avait sur les glaçons des traces de dissolution comme au

moment du dégel. Le lieutenant Hobson qui, malgré cet

horrible temps, alla tous les jours au sud de l’île, revint,

un jour, désespéré.

Le 20, une nouvelle tempête, à peu près semblable

par son extrême violence à celle qui avait assailli l’île

un mois auparavant, se déchaîna sur ces funestes

parages de la mer polaire. Les hiverneurs durent

renoncer à mettre le pied au-dehors, et pendant cinq

jours ils furent confinés dans le fort Espérance.

XIII



À travers le champ de glace



Enfin, le 22 novembre, le temps commença à se

remettre un peu. En quelques heures, la tempête s’était

subitement calmée. Le vent venait de sauter dans le

nord, et le thermomètre baissa de plusieurs degrés.

Quelques oiseaux de long vol disparurent. Peut-être

pouvait-on enfin espérer que la température allait

franchement devenir ce qu’elle devait être, à cette

époque de l’année, sous une aussi haute latitude. Les

hiverneurs en étaient à regretter vraiment que le froid

ne fût pas ce qu’il avait été pendant la dernière saison

hivernale, quand la colonne de mercure tomba à 72°

Fahrenheit au-dessous de zéro (55° au-dessous de

glace).

Jasper Hobson résolut de ne pas tarder plus

longtemps à abandonner l’île Victoria, et, dans la

matinée du 22, toute la petite colonie fut prête à quitter

le fort Espérance et l’île, maintenant confondue avec

tout l’icefield, cimentée à lui, et par cela même

rattachée par un champ de six cents milles au continent

américain.

À onze heures et demie du matin, au milieu d’une

atmosphère grisâtre, mais tranquille, qu’une magnifique

aurore boréale illuminait de l’horizon au zénith, le

lieutenant Hobson donna le signal du départ. Les chiens

étaient attelés aux traîneaux. Trois couples de rennes

domestiques avaient été attachés aux traîneaux-chariots,

et l’on partit silencieusement dans la direction du cap

Michel, – point où l’île proprement dite devrait être

quittée pour l’icefield.

La caravane suivit d’abord la lisière de la colline

boisée, à l’est du lac Barnett ; mais au moment d’en

dépasser la pointe, chacun se retourna pour apercevoir

une dernière fois ce cap Bathurst que l’on abandonnait

sans retour. Sous la clarté de l’aurore boréale se

dessinaient quelques arêtes engoncées de neige, et deux

ou trois lignes blanches qui délimitaient l’enceinte de la

factorerie. Un empâtement blanchâtre qui dominait çà

et là l’ensemble, une fumée qui s’échappait encore,

dernière haleine d’un feu prêt à s’éteindre pour jamais,

tel était le fort Espérance, tel était cet établissement qui

avait coûté tant de travaux, tant de peines, maintenant

inutiles !

« Adieu ! adieu, notre pauvre maison polaire ! » dit

Mrs. Paulina Barnett, en agitant une dernière fois sa

main.

Et tous, avec ce dernier souvenir, reprirent

tristement et silencieusement la route du retour.

À une heure, le détachement était arrivé au cap

Michel, après avoir tourné l’entaille que le froid

insuffisant de l’hiver n’avait pu refermer. Jusqu’alors,

les difficultés du voyage n’avaient pas été grandes, car

le sol de l’île Victoria présentait une surface

relativement unie. Mais il en serait tout autrement sur le

champ de glace. En effet, l’icefield, soumis à la

pression énorme des banquises du nord, s’était sans

doute hérissé d’icebergs, d’hummochs, de montagnes

glacées, entre lesquelles il faudrait, et au prix des plus

grands efforts, des plus extrêmes fatigues, chercher

incessamment des passes praticables.

Vers le soir de cette journée, on s’était avancé de

quelques milles sur le champ de glace. Il fallut

organiser la couchée. À cet effet, on procéda suivant la

manière des Esquimaux et des Indiens du nord de

l’Amérique, en creusant des « snow-houses » dans les

blocs de glace. Les couteaux à neige fonctionnèrent

utilement et habilement, et à huit heures, après un

souper composé de viande sèche, tout le personnel de la

factorerie s’était glissé dans ces trous, qui sont plus

chauds qu’on ne serait tenté de le croire.

Mais avant de s’endormir, Mrs. Paulina Barnett

avait demandé au lieutenant s’il pouvait estimer la route

parcourue depuis le fort Espérance jusqu’à ce

campement.

« Je pense que nous n’avons pas fait plus de dix

milles, répondit Jasper Hobson.

– Dix sur six cents ! répondit la voyageuse ! Mais à

ce compte, nous mettrons trois mois à franchir la

distance qui nous sépare du continent américain !

– Trois mois et peut-être davantage, madame !

répondit Jasper Hobson, mais nous ne pouvons aller

plus vite. Nous ne voyageons plus en ce moment,

comme l’an dernier, sur ces plaines glacées qui

séparaient le fort Reliance du cap Bathurst, mais bien

sur un icefield, déformé, écrasé par la pression, et qui

ne peut nous offrir aucune route facile ! Je m’attends à

rencontrer de grandes difficultés, pendant cette

tentative. Puissions-nous les surmonter ! En tout cas,

l’important n’est pas d’arriver vite, mais d’arriver en

bonne santé, et je m’estimerai heureux si pas un de mes

compagnons ne manque à l’appel, quand nous

rentrerons au fort Reliance. Fasse le Ciel que, dans trois

mois, nous ayons pu atterrir sur un point quelconque de

la côte américaine, madame, et nous n’aurons que des

actions de grâces à lui rendre ! »

La nuit se passa sans accident, mais Jasper Hobson,

pendant sa longue insomnie, avait cru surprendre dans

ce sol sur lequel il avait organisé son campement

quelques frémissements de mauvais augure qui

indiquaient un manque de cohésion dans toutes les

parties de l’icefield. Il lui parut évident que l’immense

champ de glace n’était pas cimenté dans toutes ses

portions, d’où cette conséquence que d’énormes

entailles devaient le couper en maint endroit, et c’était

là une circonstance extrêmement fâcheuse, puisque cet

état de choses rendait incertaine toute communication

avec la terre ferme. D’ailleurs, avant son départ, le

lieutenant Hobson avait fort bien observé que ni les

animaux à fourrures, ni les carnassiers de l’île Victoria

n’avaient abandonné les environs de la factorerie, et si

ces animaux n’avaient pas été chercher pour l’hiver de

moins rudes climats dans les régions méridionales, c’est

qu’ils eussent rencontré sur leur route certains obstacles

dont leur instinct leur indiquait l’existence. Jasper

Hobson, en faisant cette tentative de rapatrier la petite

colonie, en se lançant à travers le champ de glace, avait

agi sagement. C’était une tentative à essayer, avant la

future débâcle, quitte à échouer, quitte à revenir sur ses

pas, et, en abandonnant le fort, Jasper Hobson n’avait

fait que son devoir.

Le lendemain, 23 novembre, le détachement ne put

pas même s’avancer de dix milles dans l’est, car les

difficultés de la route devinrent extrêmes. L’icefield

était horriblement convulsionné, et l’on pouvait même

observer, d’après certaines strates très reconnaissables,

que plusieurs bancs de glace s’étaient superposés,

poussés sans doute par l’irrésistible banquise dans ce

vaste entonnoir de la mer arctique. De là des collisions

de glaçons, des entassements d’icebergs, quelque chose

comme une jonchée de montagnes qu’une main

impuissante aurait laissé choir sur cet espace, et qui s’y

seraient éparpillées en tombant.

Il était évident qu’une caravane, composée de

traîneaux et d’attelages, ne pouvait passer par-dessus

ces blocs, et non moins évident qu’elle ne pouvait se

frayer un chemin à la hache ou au couteau à neige à

travers cet encombrement. Quelques-uns de ces

icebergs affectaient les formes les plus diverses, et leur

entassement figurait celui d’une ville qui se serait

écroulée tout entière. Bon nombre mesuraient une

altitude de trois ou quatre cents pieds au-dessus du

niveau de l’icefield, et à leur sommet s’étageaient

d’énormes masses mal équilibrées, qui n’attendaient

qu’une secousse, un choc, rien qu’une vibration de l’air

pour se précipiter en avalanches.

Aussi, en tournant ces montagnes de glace, fallait-il

prendre les plus grandes précautions. Ordre avait été

donné, dans ces passes dangereuses, de ne point élever

la voix, de ne point exciter les attelages par les

claquements du fouet. Ces soins n’étaient point

exagérés, et la moindre imprudence aurait pu entraîner

de graves catastrophes.

Mais, à tourner ces obstacles, à rechercher les

passages praticables, on perdait un temps infini, on

s’épuisait en fatigues et en efforts, on n’avançait guère

dans la direction voulue, on faisait en détours dix milles

pour n’en gagner qu’un vers l’est. Toutefois, le sol

ferme ne manquait pas encore sous les pieds.

Mais le 24, ce furent d’autres obstacles, que Jasper

Hobson dut justement craindre de ne pouvoir

surmonter.

En effet, après avoir franchi une première banquise,

qui se dressait à une vingtaine de milles de l’île

Victoria, le détachement se trouva sur un champ de

glace beaucoup moins accidenté, et dont les diverses

pièces n’avaient point été soumises à une forte pression.

Il était évident que, par suite de la direction des

courants, l’effort de la banquise n’avait pas dû se porter

de ce côté de l’icefield. Mais aussi, Jasper Hobson et

ses compagnons ne tardèrent-ils pas à se trouver coupés

par de larges et profondes crevasses qui n’étaient pas

encore gelées. La température était relativement

chaude, et le thermomètre n’indiquait pas en moyenne

plus de 34° Fahrenheit (1°,11 centig. au-dessus de

zéro). Or, l’eau salée, moins facile à la congélation que

l’eau douce, ne se solidifie qu’à quelques degrés au-

dessous de glace, et conséquemment la mer ne pouvait

être prise. Toutes les portions durcies qui formaient la

banquise et l’icefield étaient venues de latitudes plus

hautes, et, en même temps, elles s’entretenaient par

elles-mêmes, et se nourrissaient pour ainsi dire de leur

propre froid ; mais cet espace méridional de la mer

Arctique n’était pas uniformément congelé, et, de plus,

il tombait une pluie chaude qui apportait avec elle de

nouveaux éléments de dissolution.

Ce jour-là, le détachement fut absolument arrêté

devant une crevasse, pleine d’une eau tumultueuse,

semée de petites glaces, – crevasse qui ne mesurait pas

plus de cent pieds de largeur, mais dont la longueur

devait avoir plusieurs milles.

Pendant deux heures, on longea le bord occidental

de cette entaille avec l’espérance d’en atteindre

l’extrémité, de manière à reprendre la direction vers

l’est, mais ce fut en vain. Il fallut s’arrêter. On fit donc

halte et on organisa le campement.

Jasper Hobson, suivi du sergent Long, se porta en

avant pendant un quart de mille, observant

l’interminable crevasse, et maudissant la douceur de cet

hiver qui lui faisait tant de mal.

« Il faut passer pourtant, dit le sergent Long, car

nous ne pouvons demeurer en cet endroit.

– Oui, il faut passer, répondit le lieutenant Hobson,

et nous passerons, soit que nous remontions au nord,

soit que nous descendions au sud, puisque nous finirons

évidemment par tourner cette entaille. Mais après celle-

ci, d’autres se présenteront qu’il faudra tourner encore,

et ce sera toujours ainsi, pendant des centaines de milles

peut-être, tant que durera cette indécise et déplorable

température !

– Eh bien, mon lieutenant, c’est ce qu’il faut

reconnaître avant de continuer notre voyage, dit le

sergent.

– Oui, il le faut, sergent Long, répondit résolument

Jasper Hobson, ou nous risquerions, après avoir fait

cinq ou six cents milles en détours et en crochets, de

n’avoir même pas franchi la moitié de la distance qui

nous sépare de la côte américaine. Oui ! il faut, avant

d’aller plus loin, reconnaître la surface de l’icefield, et

c’est ce que je vais faire ! »

Puis, sans ajouter une parole, Jasper Hobson se

déshabilla, se jeta dans cette eau à demi glacée, et,

vigoureux nageur, en quelques brasses il eut atteint

l’autre bord de l’entaille, puis il disparut dans l’ombre

au milieu des icebergs.

Quelques heures plus tard, Jasper Hobson, épuisé,

rentrait au campement, où le sergent l’avait précédé. Il

prit le sergent à part et lui fit connaître, ainsi qu’à Mrs.

Paulina Barnett, que le champ de glace était

impraticable.

« Peut-être, leur dit-il, un homme seul, à pied, sans

traîneau, sans bagage, parviendrait-il à passer ainsi, une

caravane ne le peut pas ! Les crevasses se multiplient

dans l’est, et vraiment un bateau nous serait plus utile

qu’un traîneau pour rallier le continent américain !

– Eh bien, répondit le sergent Long, si un homme

seul peut tenter ce passage, l’un de nous ne doit-il pas

essayer de le faire et d’aller chercher des secours ?

– J’ai eu la pensée de partir..., répondit Jasper

Hobson.

– Vous, monsieur Jasper ?

– Vous, mon lieutenant ? »

Ces deux réponses, faites simultanément à la

proposition de Jasper Hobson, prouvèrent combien elle

était inattendue et semblait inopportune ! Lui, le chef de

l’expédition, partir ! Abandonner ceux qui lui étaient

confiés, bien que ce fût pour affronter les plus grands

périls, et dans leur intérêt ! Non ! ce n’était pas

possible. Aussi Jasper Hobson n’insista pas.

« Oui, mes amis, dit-il alors, je vous comprends, j’ai

réfléchi, je ne vous abandonnerai pas. Mais il est inutile

aussi que l’un de vous veuille tenter ce passage ! En

vérité, il ne réussirait pas, il tomberait en route, il

périrait, et plus tard, quand se dissoudrait le champ de

glace, son corps n’aurait pas d’autre tombeau que le

gouffre qui s’ouvre sous nos pieds ! D’ailleurs, que

ferait-il en admettant qu’il pût atteindre New-

Arkhangel ? Comment viendrait-il à notre secours ?

Fréterait-il un navire pour nous chercher ? Soit ! Mais

ce navire ne pourrait passer qu’après la débâcle des

glaces ! Or, après la débâcle, qui peut savoir où aura été

entraînée l’île Victoria, soit dans la mer polaire, soit

dans la mer de Behring !

– Oui ! vous avez raison, mon lieutenant, répondit le

sergent Long. Restons tous ensemble, et si c’est sur un

navire que nous devons nous sauver, eh bien !

l’embarcation de Mac Nap est encore là, au cap

Bathurst, et, du moins, nous n’aurons pas à

l’attendre ! »

Mrs. Paulina Barnett avait écouté sans prononcer

une parole. Elle comprenait bien, elle aussi, que,

puisque l’icefield n’offrait pas de passage praticable, il

ne fallait plus compter que sur le bateau du charpentier

et attendre courageusement la débâcle.

« Et alors, monsieur Jasper, dit-elle, votre parti ?..

– Est de retourner à l’île Victoria.

– Revenons donc, et que le Ciel nous protège ! »

Tout le personnel de la colonie fut réuni alors, et la

proposition de revenir en arrière lui fut faite.

La première impression produite par la

communication du lieutenant Hobson fut mauvaise. Ces

pauvres gens comptaient tant sur ce rapatriement

immédiat à travers l’icefield, que leur désappointement

fut presque du désespoir. Mais ils réagirent

promptement et se déclarèrent prêts à obéir.

Jasper Hobson leur fit alors connaître les résultats de

l’exploration qu’il venait de faire. Il leur apprit que les

obstacles s’accumulaient dans l’est, qu’il était

matériellement impossible de passer avec tout le

matériel de la caravane, matériel absolument

indispensable, cependant, à un voyage qui devait durer

plusieurs mois.

« En ce moment, ajouta-t-il, nous sommes coupés de

toute communication avec la côte américaine, et en

continuant à nous avancer dans l’est, au prix de fatigues

excessives, nous courons, de plus, le risque de ne

pouvoir revenir sur nos pas vers l’île, qui est notre

dernier, notre seul refuge. Or, si la débâcle nous

trouvait encore sur ce champ de glace, nous serions

perdus. Je ne vous ai point dissimulé la vérité, mes

amis, mais je ne l’ai point aggravée. Je sais que je parle

à des gens énergiques qui savent, eux, que je ne suis

point homme à reculer. Je vous répète donc : nous

sommes devant l’impossible ! »

Ces soldats avaient une confiance absolue dans leur

chef. Ils connaissaient son courage, son énergie, et

quand il disait qu’on ne pouvait passer, c’est que le

passage était réellement impossible.

Le retour au fort Espérance fut donc décidé pour le

lendemain. Ce retour se fit dans les plus tristes

conditions. Le temps était affreux. De grandes rafales

couraient à la surface de l’icefield. La pluie tombait à

torrents. Que l’on juge de la difficulté de se diriger au

milieu d’une obscurité profonde dans ce labyrinthe

d’icebergs !

Le détachement n’employa pas moins de quatre

jours et quatre nuits à franchir la distance qui le séparait

de l’île. Plusieurs traîneaux et leurs attelages furent

engloutis dans les crevasses. Mais le lieutenant Hobson,

grâce à sa prudence, à son dévouement, eut le bonheur

de ne pas compter une seule victime parmi ses

compagnons. Mais que de fatigues, que de dangers, et

quel avenir s’offrait à ces infortunés qu’un nouvel

hivernage attendait sur l’île errante !

XIV



Les mois d’hiver



Le lieutenant Hobson et ses compagnons ne furent

de retour au fort Espérance que le 28, et non sans

d’immenses fatigues ! Ils n’avaient plus à compter

maintenant que sur l’embarcation, dont on ne pourrait

se servir avant six mois, c’est-à-dire quand la mer serait

redevenue libre.

L’hivernage commença donc. Les traîneaux furent

déchargés, les provisions rentrèrent à l’office ; les

vêtements, les armes, les ustensiles, les fourrures, dans

les magasins. Les chiens réintégrèrent leur « dog-

house », et les rennes domestiques, leur étable.

Thomas Black dut aussi s’occuper de son

réemménagement, et avec quel désespoir ! Le

malheureux astronome reporta ses instruments, ses

livres, ses cahiers dans sa chambre, et, plus irrité que

jamais de « cette fatalité qui s’acharnait contre lui », il

resta, comme avant, absolument étranger à tout ce qui

se passait dans la factorerie.

Un jour suffit à la réinstallation générale, et alors

recommença cette existence des hiverneurs, existence si

peu accidentée et qui paraîtrait si effroyablement

monotone aux habitants des grandes villes. Les travaux

d’aiguille, le raccommodage des vêtements, et même

l’entretien des fourrures dont une partie du précieux

stock, peut-être, pourrait être sauvée, puis, l’observation

du temps, la surveillance du champ de glace, enfin la

lecture, telles étaient les occupations et les distractions

quotidiennes. Mrs. Paulina Barnett présidait à tout, et

son influence se faisait sentir en toutes choses. Si,

parfois, un léger désaccord survenait entre ces soldats,

rendus quelquefois difficiles par les agacements du

présent et les inquiétudes de l’avenir, il se dissipait vite

aux paroles de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse

avait un grand empire sur ce petit monde et ne

l’employa jamais qu’au bien commun.

Kalumah s’était de plus en plus attachée à elle.

Chacun aimait d’ailleurs la jeune Esquimaude, qui se

montrait douce et serviable. Mrs. Paulina Barnett avait

entrepris de faire son éducation, et elle y réussissait, car

son élève était vraiment intelligente et friande de savoir.

Elle la perfectionna dans l’étude de la langue anglaise,

et elle lui apprit à lire et à écrire. D’ailleurs, en ces

matières, Kalumah trouvait dix maîtres qui se

disputaient le plaisir de la former, car, de tous ces

soldats, élevés dans les possessions anglaises ou en

Angleterre, il n’en était pas un qui ne sût lire, écrire et

compter.

La construction du bateau fut activement poussée, et

il devait être entièrement bordé et ponté avant la fin du

mois. Au milieu de cette obscure atmosphère, Mac Nap

et ses hommes travaillaient assidûment à la lueur de

résines enflammées, pendant que les autres

s’occupaient du gréement dans les magasins de la

factorerie. La saison, bien qu’elle fût déjà fort avancée,

demeurait toujours indécise. Le froid, quelquefois très

vif, ne tenait pas, – ce qu’il fallait évidemment attribuer

à la permanence des vents d’ouest.

Tout le mois de décembre s’écoula dans ces

conditions : des pluies et des neiges intermittentes, une

température qui varia entre 26 et 34° Fahrenheit (3°,33

centig. au-dessous de zéro et 1°,11 au-dessus). La

dépense du combustible fut modérée, bien qu’il n’y eût

aucune raison d’économiser les réserves qui étaient

abondantes. Mais malheureusement, il n’en était pas

ainsi du luminaire. L’huile menaçait de manquer, et

Jasper Hobson dut se résoudre à ne faire allumer la

lampe que pendant quelques heures de la journée. On

essaya bien d’employer la graisse de renne à l’éclairage

de la maison, mais l’odeur de cette matière était

insoutenable, et mieux valait encore demeurer dans

l’ombre. Les travaux étaient alors suspendus, et les

heures, ainsi passées, semblaient bien longues !

Quelques aurores boréales et deux ou trois

parasélènes aux époques de la pleine lune apparurent

plusieurs fois au-dessus de l’horizon. Thomas Black

avait là l’occasion d’observer ces météores avec un soin

minutieux, d’obtenir des calculs précis sur leur

intensité, leur coloration, leur rapport avec l’état

électrique de l’atmosphère, leur influence sur l’aiguille

aimantée, etc. Mais l’astronome ne quitta même pas sa

chambre ! C’était un esprit absolument dévoyé.

Le 30 décembre, à la clarté de la lune, on put voir

que, dans tout le nord et l’est de l’île Victoria, une

longue ligne circulaire d’icebergs fermait l’horizon.

C’était la banquise, dont les masses glacées s’étaient

élevées les unes sur les autres. On pouvait estimer que

sa hauteur était comprise entre trois cents et quatre

cents pieds. Cette énorme barrière cernait l’île sur les

deux tiers de sa circonférence environ, et il était à

craindre qu’elle ne se prolongeât encore.

Le ciel fut très pur pendant la première semaine de

janvier. L’année nouvelle – 1861 – avait débuté par un

froid assez vif, et la colonne de mercure s’abaissa

jusqu’à 8° Fahrenheit (13°,33 centig. au-dessous de

zéro). C’était la plus basse température de ce singulier

hiver, observée jusqu’ici. Abaissement peu

considérable, en tout cas, pour une latitude aussi élevée.

Le lieutenant Hobson crut devoir faire encore une

fois, au moyen d’observations stellaires, le relevé de

l’île en latitude et en longitude, et il s’assura que l’île

n’avait subi aucun déplacement.

Vers ce temps, quelque économie qu’on y eût

apportée, l’huile allait manquer tout à fait. Or, le soleil

ne devait pas reparaître sous cette latitude avant les

premiers jours de février. C’était un laps d’un mois

encore, et les hiverneurs étaient menacés de le passer

dans l’obscurité la plus complète, quand, grâce à la

jeune Esquimaude, l’huile nécessaire à l’alimentation

des lampes put être renouvelée.

On était au 3 janvier. Kalumah était allée au pied du

cap Bathurst, afin d’observer l’état des glaces. En cet

endroit, ainsi que sur toute la partie septentrionale de

l’île, l’icefield était plus compacte. Les glaçons dont il

se composait, mieux agrégés, ne laissaient point

d’intervalles liquides entre eux. La surface du champ,

bien qu’extrêmement raboteuse, était partout solide. Ce

qui tenait sans doute à ce que l’icefield, poussé au nord

par la banquise, avait été fortement pressé entre elle et

l’île Victoria.

Toutefois, la jeune Esquimaude, à défaut de

crevasses, remarqua plusieurs trous circulaires,

nettement découpés dans la glace, dont elle reconnut

parfaitement l’usage. C’étaient des trous à phoques,

c’est-à-dire que par ces ouvertures, qu’ils empêchaient

de se refermer, ces amphibies, emprisonnés sous la

croûte solide, venaient respirer à sa surface et chercher

sous la neige les mousses du littoral.

Kalumah savait que les ours, pendant l’hiver,

accroupis patiemment près de ces trous, guettent le

moment où l’amphibie sort de l’eau, le saisissent dans

leurs pattes, l’étouffent et l’emportent. Elle savait aussi

que les Esquimaux, non moins patients que les ours,

attendent de même l’apparition de ces animaux, leur

lancent un nœud coulant et s’en emparent sans trop de

peine.

Or, ce que faisaient les ours et les Esquimaux,

d’adroits chasseurs pouvaient bien le faire, et, puisque

les trous existaient, c’est que les phoques s’en servaient.

Or, ces phoques, c’était l’huile, c’était la lumière qui

manquait alors à la factorerie.

Kalumah revint aussitôt au fort. Elle prévint Jasper

Hobson. Celui-ci manda les chasseurs Marbre et

Sabine. La jeune indigène leur fit connaître le procédé

employé par les Esquimaux pour capturer les phoques

pendant l’hiver, et elle leur proposa d’en essayer.

Elle n’avait pas achevé de parler que Sabine avait

déjà préparé une forte corde munie d’un nœud coulant.

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, les

chasseurs, Kalumah, deux ou trois autres soldats, se

rendirent au cap Bathurst, et, tandis que les femmes

demeuraient sur le rivage, les hommes s’avancèrent en

rampant vers les trous désignés. Chacun d’eux était

muni d’une corde et se posta près d’un trou différent.

L’attente fut assez longue. Une heure se passa. Rien

ne signalait l’approche des amphibies. Mais enfin, l’un

des trous – celui qu’observait Marbre – bouillonna à

son orifice. Une tête, armée de longues défenses,

apparut. C’était la tête d’un morse. Marbre lança son

nœud coulant avec adresse et serra vivement. Ses

compagnons accoururent à son aide, et, non sans peine,

malgré sa résistance, le gigantesque amphibie fut extrait

de l’élément liquide et entraîné sur la glace. Là,

quelques coups de hache l’abattirent.

C’était un succès. Les hôtes du fort Espérance

prirent goût à cette pêche d’un nouveau genre. D’autres

morses furent ainsi capturés. Ils fournirent une huile

abondante – huile animale, il est vrai, et non végétale –,

mais elle suffit à l’entretien des lampes, et la lumière ne

fit plus défaut aux travailleurs et aux travailleuses de la

salle commune.

Cependant, le froid ne s’accentuait pas. La

température demeurait supportable. Si les hiverneurs

eussent été sur le solide terrain du continent, ils

n’auraient eu qu’à se féliciter de passer l’hiver dans ces

conditions. Ils étaient, d’ailleurs, abrités par la haute

banquise contre les brises du nord et de l’ouest, et n’en

ressentaient pas l’influence. Le mois de janvier

s’avançait, et le thermomètre ne marquait encore que

quelques degrés au-dessous de glace.

Mais précisément, la douceur de la température

avait dû avoir et avait eu pour résultat de ne point

solidifier entièrement la mer autour de l’île Victoria. Il

était même évident que l’icefield n’était pas pris dans

toute son étendue, et que des entailles, plus ou moins

importantes, le rendaient impraticable, puisque ni les

ruminants, ni les animaux à fourrure n’avaient

abandonné l’île. Ces quadrupèdes s’étaient familiarisés,

apprivoisés à un point qu’on ne saurait croire, et ils

semblaient faire partie de la ménagerie domestique du

fort.

Suivant les prescriptions du lieutenant Hobson, on

respectait ces animaux, qu’il eût été absolument inutile

de tuer. On n’abattait les rennes que pour se procurer de

la venaison fraîche et renouveler l’ordinaire. Mais les

hermines, les martres, les lynx, les rats musqués, les

castors, les renards, qui fréquentaient sans crainte les

environs du fort, furent laissés tranquilles. Quelques-

uns même pénétraient dans l’enceinte, et on se gardait

bien de les en chasser. Les martres et les renards étaient

magnifiques avec leur fourrure d’hiver, et quelques-uns

valaient un haut prix ! Ces rongeurs, grâce à la douceur

de la température, trouvaient aisément une nourriture

végétale sous la neige molle et peu épaisse, et ils ne

vivaient point sur les réserves de la factorerie.

On attendait donc la fin de l’hiver, non sans

appréhension, dans une existence extrêmement

monotone, que Mrs. Paulina Barnett cherchait à varier

par tous les moyens possibles.

Un seul incident marqua assez tristement ce mois de

janvier. Le 7, l’enfant du charpentier Mac Nap fut pris

d’une fièvre assez forte. Des maux de tête très violents,

une soif ardente, des alternatives de frisson et de

chaleur, eurent bientôt mis le pauvre petit être en un

triste état. Que l’on juge du désespoir de sa mère, de

maître Mac Nap, de leurs amis ! On ne savait que faire,

car on ignorait la nature de la maladie, mais sur le

conseil de Madge, qui ne perdit point la tête et qui s’y

connaissait un peu, le mal fut combattu par des tisanes

rafraîchissantes et des cataplasmes. Kalumah se

multipliait, et passait les jours et les nuits près de

l’enfant, sans qu’on pût lui faire prendre un instant de

repos.

Mais vers le troisième jour, on n’eut plus de doute

sur la nature de la maladie. Une éruption caractéristique

couvrit le corps du bébé. C’était une scarlatine d’espèce

maligne, qui devait nécessairement amener une

inflammation interne.

Il est rare que des enfants d’un an soient frappés de

ce mal redoutable et avec cette violence, mais enfin cela

arrive quelquefois. La pharmacie du fort était

malheureusement assez incomplète, on le pense bien.

Toutefois, Madge, qui avait soigné plusieurs cas de

scarlatine, se souvint à propos de l’action de la teinture

de belladone. Elle en administra chaque jour une ou

deux gouttes au petit malade, et l’on prit les plus

extrêmes précautions pour qu’il ne subît pas le contact

de l’air.

L’enfant avait été transporté dans la chambre

qu’occupaient son père et sa mère. Bientôt, l’éruption

fut dans toute sa force, et de petits points rouges se

manifestèrent sur sa langue, sur ses lèvres, et même sur

le globe de l’œil. Mais deux jours après, les taches de la

peau prirent une teinte violette, puis blanche, et elles

tombèrent en squames.

C’est alors qu’il fallut redoubler de prudence et

combattre l’inflammation interne qui dénotait la

malignité de la maladie. Rien ne fut négligé, et l’on

peut dire que ce petit être fut admirablement soigné.

Ainsi, vers le 20 janvier, douze jours après l’invasion

du mal, on put concevoir le légitime espoir de le

sauver !

Ce fut une joie dans la factorerie. Ce bébé, c’était

l’enfant du fort, l’enfant de troupe, l’enfant du

régiment ! Il était né sous ce rude climat, au milieu de

ces braves gens ! Ils l’avaient nommé Michel-

Espérance, et ils le regardaient, parmi tant d’épreuves,

comme un talisman que le ciel ne voudrait pas leur

enlever ! Quant à Kalumah, on peut croire qu’elle serait

morte de la mort de cet enfant ; mais le petit Michel

revint peu à peu à la santé, et il sembla qu’il ramenait

l’espoir avec lui.

On était arrivé ainsi, au milieu de tant d’inquiétudes,

au 23 janvier. La situation de l’île Victoria ne s’était

modifiée en aucune façon. L’interminable nuit couvrait

encore la mer polaire. Pendant quelques jours, une

neige abondante tomba et s’entassa sur le sol de l’île et

sur le champ de glace à une hauteur de deux pieds.

Le 27, le fort reçut une visite assez inattendue. Les

soldats Belcher et Pen, qui veillaient sur le front de

l’enceinte, aperçurent, dans la matinée, un ours

gigantesque qui se dirigeait tranquillement du côté du

fort. Ils rentrèrent dans la salle commune, et signalèrent

à Mrs. Paulina Barnett la présence du redoutable

carnassier.

« Ce ne peut être que notre ours ! » dit Mrs. Paulina

Barnett à Jasper Hobson, et tous les deux, suivis du

sergent, de Sabine et de quelques soldats armés de fusil,

ils gagnèrent la poterne.

L’ours était à deux cents pas et marchait

tranquillement, sans hésitation, comme s’il eût eu un

plan bien arrêté.

« Je le reconnais, s’écria Mrs. Paulina Barnett. C’est

ton ours, Kalumah, c’est ton sauveur !

– Oh ! ne tuez pas mon ours ! s’écria la jeune

indigène.

– On ne le tuera pas, répondit le lieutenant Hobson.

Mes amis, ne lui faites aucun mal, et il est probable

qu’il s’en ira comme il est venu.

– Mais s’il veut pénétrer dans l’enceinte... dit le

sergent Long, qui croyait peu aux bons sentiments des

ours polaires.

– Laissez-le entrer, sergent, répondit Mrs. Paulina

Barnett. Cet animal-là a perdu toute férocité. Il est

prisonnier comme nous, et, vous le savez, les

prisonniers...

– Ne se mangent pas entre eux ! dit Jasper Hobson,

cela est vrai, madame, à la condition, toutefois, qu’ils

soient de la même espèce. Mais enfin, on épargnera

celui-ci à votre recommandation. Nous ne nous

défendrons que s’il nous attaque. Cependant, je crois

prudent de rentrer dans la maison. Il ne faut pas donner

de tentations trop fortes à ce carnassier ! »

Le conseil était bon. Chacun rentra. On ferma les

portes, mais les contrevents des fenêtres ne furent point

rabattus.

On put donc, à travers les vitres, suivre les

manœuvres du visiteur. L’ours, arrivé à la poterne, qui

avait été laissée ouverte, repoussa doucement la porte,

passa sa tête, examina l’intérieur de la cour, et entra.

Arrivé au milieu de l’enceinte, il examina les

constructions qui l’entouraient, se dirigea vers l’étable

et le chenil, écouta un instant les grognements des

chiens qui l’avaient senti, le bramement des rennes qui

n’étaient point rassurés, continua son inspection en

suivant le périmètre de la palissade, arriva près de la

maison principale, et vint enfin appuyer sa grosse tête

contre une des fenêtres de la grande salle.

Pour être franc, tout le monde recula, quelques

soldats saisirent leurs fusils, et le sergent Long

commença à craindre d’avoir laissé la plaisanterie aller

trop loin.

Mais Kalumah vint placer sa douce figure sur la

vitre fragile. L’ours parut la reconnaître – ce fut, du

moins, l’avis de l’Esquimaude –, et, satisfait sans doute,

après avoir poussé un bon grognement, il se recula,

reprit le chemin de la poterne, puis, ainsi que l’avait dit

Jasper Hobson, il s’en alla comme il était venu.

Tel fut l’incident dans toute sa simplicité, incident

qui ne se renouvela pas, et les choses reprirent leur

cours ordinaire.

Cependant, la guérison du petit enfant marchait

bien, et, dans les derniers jours du mois, il avait déjà

repris ses bonnes joues et son regard éveillé.

Le 3 février, vers midi, une teinte pâle nuança

pendant une heure l’horizon du sud. Un disque jaunâtre

se montra un instant. C’était l’astre radieux qui

reparaissait pour la première fois, après la longue nuit

polaire.

XV



Une dernière exploration



À dater de cette époque, le soleil s’éleva chaque jour

et de plus en plus au-dessus de l’horizon. La nuit ne

s’interrompait que pendant quelques heures. Le froid

s’accrut, ainsi qu’il arrive fréquemment au mois de

février, et le thermomètre marqua 1° Fahrenheit (17°

centig. au-dessous de zéro). C’était la plus basse

température qu’il devait indiquer pendant ce singulier

hiver.

« À quelle époque se fait la débâcle dans ces mers ?

demanda un jour la voyageuse à Jasper Hobson.

– Dans les années moyennes, madame, répondit le

lieutenant, la rupture des glaces ne s’opère pas avant les

premiers jours de mai, mais l’hiver a été si doux que, si

de nouveaux froids très intenses ne se produisent pas, la

débâcle pourrait bien se faire au commencement

d’avril, du moins je le suppose.

– Ainsi, nous aurions encore deux mois à attendre ?

demanda Mrs. Paulina Barnett.

– Oui, deux mois, madame, répondit Jasper Hobson,

car il sera prudent de ne pas hasarder trop

prématurément notre embarcation au milieu des glaces,

et je pense que toutes les chances de réussite seront

pour nous, surtout si nous pouvons attendre le moment

où notre île sera engagée dans la partie la plus resserrée

du détroit de Behring qui ne mesure pas plus de cent

milles de largeur.

– Que dites-vous là, monsieur Jasper ? répondit Mrs.

Paulina Barnett, assez surprise de la reprise du

lieutenant. Oubliez-vous donc que c’est le courant du

Kamtchatka, le courant du nord qui nous a reportés où

nous sommes, et qu’à l’époque de la débâcle, il pourrait

bien nous reprendre et nous reporter plus loin encore ?

– Je ne le pense pas, madame, répondit le lieutenant

Hobson, et j’ose même assurer que cela ne sera pas. La

débâcle se fait toujours du nord au sud, soit que le

courant du Kamtchatka se renverse, soit que les glaces

prennent le courant de Behring, soit enfin pour toute

autre raison qui m’échappe. Mais, invariablement, les

icebergs dérivent vers le Pacifique, et c’est là qu’ils

vont se dissoudre dans les eaux plus chaudes.

Interrogez Kalumah. Elle connaît ces parages, et elle

vous dira, comme moi, que la débâcle des glaces se fait

du nord au sud. »

Kalumah, interrogée, confirma les paroles du

lieutenant. Il paraissait donc probable que l’île,

entraînée dans les premiers jours d’avril, serait charriée

au sud comme un immense glaçon, c’est-à-dire dans la

partie la plus étroite du détroit de Behring, fréquentée,

pendant l’été, par les pêcheurs de New-Arkhangel, les

pilotes et les pratiques de la côte. Mais en tenant

compte de tous les retards possibles et, par conséquent,

du temps que l’île mettrait à redescendre vers le sud, on

ne pouvait espérer de prendre pied sur le continent

avant le mois de mai. Au surplus, bien que le froid

n’eût pas été intense, l’île Victoria s’était certainement

consolidée, en ce sens que l’épaisseur de sa base de

glace avait dû s’accroître, et l’on devait compter qu’elle

résisterait pendant plusieurs mois encore.

Les hiverneurs devaient donc s’armer de patience et

attendre, toujours attendre !

La convalescence du petit enfant se faisait bien. Le

20 février, il sortit pour la première fois, après quarante

jours de maladie. On entend par là qu’il passa de sa

chambre dans la grande salle, où les caresses ne lui

furent pas épargnées. Sa mère, qui avait eu l’intention

de le sevrer à un an, continua de le nourrir, sur le

conseil de Madge, et le lait maternel, mêlé, quelquefois

de lait de renne, lui rendit promptement ses forces. Il

trouva mille petits jouets que ses amis, les soldats,

avaient fabriqués pendant sa maladie, et l’on s’imagine

aisément s’il fut le plus heureux bébé du monde.

La dernière semaine du mois de février fut

extrêmement pluvieuse et neigeuse. Il ventait un grand

vent de nord-ouest. Pendant quelques jours même, la

température s’abaissa assez pour que la neige tombât

abondamment. Mais la bourrasque n’en fut pas moins

violente. Du côté du cap Bathurst et de la banquise, les

bruits de la tempête étaient assourdissants. Les icebergs

entrechoqués s’écroulaient avec un bruit comparable

aux roulements du tonnerre. Il se faisait une pression

dans les glaces du nord qui s’accumulaient sur le littoral

de l’île. On pouvait craindre que le cap lui-même – qui

n’était après tout qu’une sorte d’iceberg, coiffé de terre

et de sable –, ne fut jeté à bas. Quelques gros glaçons,

malgré leur poids, furent chassés jusqu’au pied même

de l’enceinte palissadée. Très heureusement pour la

factorerie, le cap tint bon et préserva ses bâtiments d’un

écrasement complet.

On comprend bien que la position de l’île Victoria, à

l’ouvert d’un détroit resserré, vers lequel

s’accumulaient les glaces, était excessivement

périlleuse. Elle pouvait être balayée par une sorte

d’avalanche horizontale, si l’on peut s’exprimer ainsi,

être écrasée par les glaçons poussés du large, avant

même de s’abîmer dans les flots. C’était un nouveau

danger, ajouté à tant d’autres. Mrs. Paulina Barnett,

voyant la force prodigieuse de la poussée du large, et

l’irrésistible violence avec laquelle ces blocs

s’entassaient, comprit bien quel nouveau péril

menacerait l’île à la débâcle prochaine. Elle en parla

plusieurs fois au lieutenant Hobson, et celui-ci secoua

la tête en homme qui n’a pas de réponse à faire.

La bourrasque tomba complètement vers les

premiers jours de mars, et l’on put voir alors combien

l’aspect du champ s’était modifié. Il semblait, en effet,

que, par une sorte de glissement à la surface de

l’icefield, la banquise se fût rapprochée de l’île

Victoria. En de certains points, elle n’en était pas

distante de plus de deux milles, et se comportait comme

les glaciers qui se déplacent, avec cette différence

qu’elle marchait, tandis que ceux-ci descendent. Entre

la haute barrière et le littoral, le sol, ou plutôt le champ

de glace, affreusement convulsionné, hérissé

d’hummocks, d’aiguilles rompues, de tronçons

renversés, de pyramidions culbutés, houleux comme

une mer qui se fût subitement figée au plus fort d’une

tempête, n’était plus reconnaissable. On eût dit les

ruines d’une ville immense, dont pas un monument ne

serait resté debout. Seule, la haute banquise,

étrangement profilée, découpant sur le ciel ses cônes,

ses ballons, ses crêtes fantaisistes, ses pics aigus, se

tenait solidement, et encadrait superbement ce fouillis

pittoresque.

À cette date, l’embarcation fut entièrement

terminée. Cette chaloupe était de forme un peu

grossière, comme on devait s’y attendre, mais elle

faisait honneur à Mac Nap, et, avec son avant en forme

de galiote, elle devait mieux résister au choc des glaces.

On eût dit une de ces barques hollandaises qui

s’aventurent dans les mers du Nord. Son gréement, qui

était achevé, se composait, comme celui d’un cutter,

d’une brigantine et d’un foc, supportés sur un seul mât.

Les toiles à tente de la factorerie avaient été utilisées

pour la voilure.

Ce bateau pouvait facilement contenir le personnel

de l’île Victoria, et il était évident que si, comme on

pouvait l’espérer, l’île s’engageait dans le détroit de

Behring, il pourrait aisément franchir même la plus

grande distance qui pût le séparer alors de la côte

américaine. Il n’y avait donc plus qu’à attendre la

débâcle des glaces.

Le lieutenant Hobson eut alors l’idée d’entreprendre

une assez longue excursion au sud-est, dans le but de

reconnaître l’état de l’icefield, d’observer s’il présentait

des symptômes de prochaine dissolution, d’examiner la

banquise elle-même, de voir enfin si, dans l’état actuel

de la mer, tout passage vers le continent américain était

encore obstrué. Bien des incidents, bien des hasards

pouvaient se produire avant que la rupture des glaces

eût rendu la mer libre, et opérer une reconnaissance du

champ de glace était un acte de prudence.

L’expédition fut donc résolue, et le départ fixé au 7

mars. La petite troupe se composa du lieutenant

Hobson, de la voyageuse, de Kalumah, de Marbre et de

Sabine. Il était convenu que, si la route était praticable,

on chercherait un passage à travers la banquise, mais

qu’en tout cas, Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons

ne prolongeraient pas leur absence au-delà de quarante-

huit heures.

Les vivres furent donc préparés, et le détachement,

bien armé, à tout hasard, quitta le fort Espérance dans la

matinée du 7 mars et se dirigea vers le cap Michel.

Le thermomètre marquait alors 32° Fahrenheit (0

centig.). L’atmosphère était légèrement brumeuse, mais

calme. Le soleil décrivait son arc diurne pendant sept

ou huit heures déjà au-dessus de l’horizon, et ses rayons

obliques projetaient une clarté suffisante sur tout le

massif des glaces.

À neuf heures, après une courte halte, le lieutenant

Hobson et ses compagnons descendaient le talus du cap

Michel et s’avançaient sur le champ dans la direction

du sud-est. De ce côté, la banquise ne s’élevait pas à

trois milles du cap.

La marche fut assez lente, on le pense bien. À tout

moment, il fallait tourner, soit une crevasse profonde,

soit un infranchissable hummock. Aucun traîneau

n’aurait évidemment pu s’aventurer sur cette route

raboteuse. Ce n’était qu’un amoncellement de blocs de

toute taille et de toutes formes, dont quelques-uns ne se

tenaient que par un miracle d’équilibre. D’autres étaient

tombés récemment, ainsi qu’on le voyait à leurs

cassures nettes, à leurs angles affilés comme des lames.

Mais, au milieu de ces éboulis, pas une trace qui

annonçât le passage d’un homme ou d’un animal ! Nul

être vivant dans ces solitudes, que les oiseaux avaient

eux-mêmes abandonnées !

Mrs. Paulina Barnett se demandait, non sans

étonnement, comment, si on était parti en décembre, on

aurait pu franchir cet icefield bouleversé, mais le

lieutenant Hobson lui fit observer qu’à cette époque le

champ de glace ne présentait pas cet aspect. L’énorme

pression, provoquée par la banquise, ne s’était pas alors

produite, et on aurait trouvé un champ relativement uni.

Le seul obstacle avait donc été dans le défaut de

solidification, et non ailleurs. Maintenant, le passage

était impraticable, il est vrai, par suite des aspérités de

l’icefield, mais au commencement de l’hiver, ces

aspérités n’existaient pas.

Cependant, on s’approchait de la haute barrière.

Presque toujours, Kalumah précédait la petite troupe.

La vive et légère indigène, comme un chamois dans les

roches alpestres, marchait d’un pied sûr au milieu des

glaçons. C’était merveille de la voir courir ainsi, sans

une hésitation, sans une erreur, et suivre, d’instinct pour

ainsi dire, le meilleur passage dans ce labyrinthe

d’icebergs. Elle allait, venait, appelait, et on pouvait la

suivre de confiance.

Vers midi, la vaste base de la banquise était atteinte,

mais on n’avait pas mis moins de trois heures à faire

trois milles.

Quelle imposante masse que cette barrière de glaces,

dont certains sommets s’élevaient à plus de quatre cents

pieds au-dessus de l’icefield ! Les strates qui la

formaient se dessinaient nettement. Des teintes

diverses, des nuances d’une extrême délicatesse en

coloraient les parois glacées. On la voyait par longues

places, tantôt irisée, tantôt jaspée, et partout niellée

d’arabesques ou piquetée de paillettes lumineuses.

Aucune falaise, si étrangement découpée qu’elle eût

été, n’aurait pu donner une idée de cette banquise,

opaque en un endroit, diaphane en un autre, et sur

laquelle la lumière et l’ombre produisaient les jeux les

plus étonnants.

Mais il fallait bien se garder de trop approcher ces

masses sourcilleuses, dont la solidité était fort

problématique. Les déchirements et les fracas étaient

fréquents à l’intérieur. Il se faisait là un travail de

désagrégation formidable. Les bulles d’air,

emprisonnées dans la masse, poussaient à sa

destruction, et l’on sentait bien tout ce qu’avait de

fragile cet édifice élevé par le froid, qui ne survivrait

pas à l’hiver arctique, et qui se résoudrait en eau sous

les rayons du soleil. Il y avait là de quoi alimenter de

véritables rivières !

Le lieutenant Hobson avait dû prémunir ses

compagnons contre le danger des avalanches, qui à

chaque instant découronnaient le sommet de la

banquise. Aussi la petite troupe n’en longeait-elle la

base qu’à une certaine distance. Et on eut raison d’agir

prudemment, car, vers deux heures, à l’angle d’une

vallée que Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons se

disposaient à traverser, un bloc énorme, pesant plus de

cent tonnes, se détacha du sommet de la barrière de

glace et tomba sur l’icefield avec un épouvantable

fracas. Le champ creva sous le choc et l’eau fut projetée

à une grande hauteur. Fort heureusement, personne ne

fut atteint par les fragments du bloc, qui éclata comme

une bombe.

Depuis deux heures jusqu’à cinq, on suivit une

vallée étroite, sinueuse, qui s’enfonçait dans la

banquise. La traversait-elle dans toute sa largeur ? C’est

ce que l’on ne pouvait savoir. La structure intérieure de

la haute barrière put être ainsi examinée. Les blocs qui

la composaient étaient rangés avec une plus grande

symétrie que sur son revêtement extérieur. En plusieurs

endroits apparaissaient des troncs d’arbres, engagés

dans la masse, arbres non d’essence polaire, mais

d’essence tropicale. Venus évidemment par le courant

du Gulf-Stream jusqu’aux régions arctiques, ils avaient

été repris par les glaces et retourneraient à l’Océan avec

elles. On vit aussi quelques épaves, des restes de

carènes et des membrures de bâtiments.

Vers cinq heures, l’obscurité, déjà assez grande,

arrêta l’exploration. On avait fait deux milles environ

dans la vallée, très encombrée et peu praticable, mais

ses sinuosités empêchaient d’évaluer le chemin

parcouru en droite ligne.

Jasper Hobson donna alors le signal de halte. En une

demi-heure, Marbre et Sabine, armés de couteaux à

neige, eurent creusé une grotte dans le massif. La petite

troupe s’y blottit, soupa, et, la fatigue aidant, s’endormit

presque aussitôt.

Le lendemain, tout le monde était sur pied à huit

heures, et Jasper Hobson reprenait le chemin de la

vallée pendant un mille encore, afin de reconnaître si

elle ne traversait pas la banquise dans toute sa largeur.

D’après la situation du soleil, sa direction, après avoir

été vers le nord-est, semblait se rabattre vers le sud-est.

À onze heures, le lieutenant Hobson et ses

compagnons débouchaient sur le revers opposé de la

banquise. Ainsi donc, on n’en pouvait douter, le

passage existait.

Toute cette partie orientale de l’icefield présentait le

même aspect que sa portion occidentale. Même fouillis

de glaces, même hérissement de blocs. Les icebergs et

les hummocks s’étendaient à perte de vue, séparés par

quelques parties planes, mais étroites, et coupés de

nombreuses crevasses dont les bords étaient déjà en

décomposition. C’était aussi la même solitude, le même

désert, le même abandonnement. Pas un animal, pas un

oiseau.

Mrs. Paulina Barnett, montée au sommet d’un

hummock, resta pendant une heure à considérer ce

paysage polaire, si triste au regard. Elle songeait,

malgré elle, à ce départ qui avait été tenté cinq mois

auparavant. Elle se représentait tout le personnel de la

factorerie, toute cette misérable caravane, perdue dans

la nuit, au milieu de ces solitudes glacées, et cherchant,

parmi tant d’obstacles et tant de périls, à gagner le

continent américain !

Le lieutenant Hobson l’arracha enfin à ses rêveries.

« Madame, lui dit-il, voilà plus de vingt-quatre

heures que nous avons quitté le fort. Nous connaissons

maintenant quelle est l’épaisseur de la banquise, et

puisque nous avons promis de ne pas prolonger notre

absence au-delà de quarante-huit heures, je crois qu’il

est temps de revenir sur nos pas. »

Mrs. Paulina Barnett se rendit à cette observation.

Le but de l’exploration avait été atteint. La banquise

n’offrait qu’une épaisseur médiocre, et elle se

dissoudrait assez promptement, sans doute, pour livrer

immédiatement passage au bateau de Mac Nap, après la

débâcle des glaces. Il ne restait donc plus qu’à revenir,

car le temps pouvait changer, et des tourbillons de neige

eussent rendu peu praticable la vallée transversale.

On déjeuna, et on repartit vers une heure après midi.

À cinq heures, on campait comme la veille dans une

hutte de glace, la nuit s’y passait sans accident, et le

lendemain, 9 mars, le lieutenant Hobson donnait à huit

heures du matin le signal du départ.

Le temps était beau. Le soleil qui se levait dominait

déjà la banquise et lançait quelques rayons à travers la

vallée. Jasper Hobson et ses compagnons lui tournaient

le dos, puisqu’ils marchaient vers l’ouest, mais leurs

yeux saisissaient l’éclat des rayons réverbérés par les

parois de glace, qui s’entrecroisaient devant eux.

Mrs. Paulina Barnett et Kalumah marchaient un peu

en arrière, causant, observant, et suivant les étroits

passages indiqués par Sabine et Marbre. On espérait

bien avoir retraversé la banquise pour midi, et franchi

les trois milles qui la séparaient de l’île Victoria avant

une ou deux heures. De cette façon, les excursionnistes

seraient de retour au fort avec le coucher du soleil. Ce

seraient quelques heures de retard, mais dont leurs

compagnons n’auraient pas à s’inquiéter sérieusement.

On comptait sans un incident, que certainement

aucune perspicacité humaine ne pouvait prévoir.

Il était dix heures environ, quand Marbre et Sabine,

qui marchaient à vingt pas en avant, s’arrêtèrent. Ils

semblaient discuter. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett

et la jeune indigène les ayant rejoints, virent que

Sabine, tenant sa boussole à la main, la montrait à son

compagnon, qui la considérait d’un air étonné.

« Voilà une chose bizarre ! s’écria-t-il, en

s’adressant à Jasper Hobson. Me direz-vous, mon

lieutenant, de quel côté est située notre île par rapport à

la banquise ? Est-ce à l’est ou à l’ouest ?

– À l’ouest, répondit Jasper Hobson, assez surpris

de cette question, vous le savez bien, Marbre.

– Je le sais bien !... je le sais bien !... répondit

Marbre, en hochant la tête. Mais alors, si c’est à l’ouest,

nous faisons fausse route et nous nous éloignons de

l’île !

– Comment ! nous nous en éloignons ! dit le

lieutenant, très étonné du ton affirmatif du chasseur.

– Sans doute, mon lieutenant, répondit Marbre,

consultez la boussole, et que je perde mon nom, si elle

n’indique pas que nous marchons vers l’est et non vers

l’ouest !

– Ce n’est pas possible ! dit la voyageuse.

– Regardez, madame », répondit Sabine. En effet,

l’aiguille aimantée marquait le nord dans une direction

absolument opposée à celle que l’on supposait. Jasper

Hobson réfléchit et ne répondit pas.

« Il faut que nous nous soyons trompés ce matin en

quittant notre maison de glace, dit Sabine. Nous aurons

pris à gauche au lieu de prendre à droite.

– Non ! s’écria Mrs. Paulina Barnett, ce n’est pas

possible ! Nous ne nous sommes pas trompés !

– Mais... dit Marbre.

– Mais, répondit Mrs. Paulina Barnett, voyez le

soleil ! Est-ce qu’il ne se lève plus dans l’est, à

présent ? Or, comme nous lui avons toujours tourné le

dos depuis ce matin, et que nous le lui tournons encore,

il est manifeste que nous marchons vers l’ouest. Donc,

comme l’île est à l’ouest, nous la retrouverons en

débouchant de la vallée sur la partie occidentale de la

banquise. »

Marbre, stupéfait de cet argument auquel il ne

pouvait répondre, se croisa les bras.

« Soit, dit Sabine, mais alors la boussole et le soleil

sont en contradiction complète !

– Oui, en ce moment du moins, répondit Jasper

Hobson, et cela ne tient uniquement qu’à ceci : c’est

que sous les hautes latitudes boréales, et dans les

parages qui avoisinent le pôle magnétique, il arrive

quelquefois que les boussoles sont affolées, et que leurs

aiguilles donnent des indications absolument fausses.

– Bon, dit Marbre, il faut donc poursuivre notre

route en continuant de tourner le dos au soleil ?

– Sans aucun doute, répondit le lieutenant Hobson.

Il me semble qu’entre la boussole et le soleil, il n’y a

pas à hésiter. Le soleil ne se dérange pas, lui ! »

La marche fut reprise, les marcheurs ayant le soleil

derrière eux, et il est certain qu’aux arguments de

Jasper Hobson, arguments tirés de la position de l’astre

radieux, il n’y avait rien à objecter.

La petite troupe s’avança donc dans la vallée, mais

pendant un temps plus long qu’elle ne le supposait.

Jasper Hobson comptait avoir traversé la banquise

avant midi, et il était plus de deux heures, quand il se

trouva enfin au débouché de l’étroit passage.

Ce retard, assez bizarre, n’avait pas laissé de

l’inquiéter, mais que l’on juge de sa stupéfaction

profonde et de celle de ses compagnons, quand, en

prenant pied sur le champ de glace, à la base de la

banquise, ils n’aperçurent plus l’île Victoria qu’ils

auraient dû avoir en face d’eux !

Non ! l’île, fort reconnaissable de ce côté, grâce aux

arbres qui couronnaient le cap Michel, n’était plus là !

À sa place s’étendait un immense champ de glace, sur

lequel les rayons solaires, passant par-dessus la

banquise, s’étendaient à perte de vue !

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett,

Kalumah, les deux chasseurs regardaient et se

regardaient.

« L’île devrait être là ! s’écria Sabine.

– Et elle n’y est plus ! répondit Marbre. Ah ça ! mon

lieutenant, qu’est-elle devenue ? »

Mrs. Paulina Barnett, abasourdie, ne savait que

répondre. Jasper Hobson ne prononçait pas une parole.

En ce moment, Kalumah s’approcha du lieutenant

Hobson, lui toucha le bras et dit :

« Nous nous sommes égarés dans la vallée, nous

l’avons remontée au lieu de la descendre, et nous nous

retrouvons à l’endroit où nous étions hier, après avoir

traversé pour la première fois la banquise. Venez,

venez ! »

Et machinalement, pour ainsi dire, le lieutenant

Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre, Sabine, se fiant

à l’instinct de la jeune indigène, se laissèrent emmener,

et s’engagèrent de nouveau dans l’étroit passage, en

revenant sur leurs pas. Et pourtant les apparences

étaient contre Kalumah, à consulter la position du

soleil !

Mais Kalumah ne s’était pas expliquée, et se

contentait de murmurer en marchant : .

« Marchons ! vite ! vite ! »

Le lieutenant, la voyageuse et leurs compagnons

étaient donc exténués et se traînaient à peine, quand, la

nuit venue, après trois heures de route, ils se

retrouvèrent de l’autre côté de la banquise. L’obscurité

les empêchait de voir si l’île était là, mais ils ne

restèrent pas longtemps dans l’incertitude.

En effet, à quelques centaines de pas, sur le champ

de glace, des résines embrasées se promenaient en tous

sens et des coups de fusil éclataient dans l’air. On

appelait.

À cet appel, la petite troupe répondit, et fut bientôt

rejointe par le sergent Long, Thomas Black, que

l’inquiétude sur le sort de ses amis avait enfin tiré de sa

torpeur, et d’autres encore, qui accoururent au-devant

d’eux. Et, en vérité, ces pauvres gens avaient été bien

inquiets, car ils avaient lieu de supposer – ce qui était

vrai d’ailleurs –, que Jasper Hobson et ses compagnons

s’étaient égarés en voulant regagner l’île.

Et pourquoi devaient-ils penser ainsi, eux qui étaient

restés au fort Espérance ? Pourquoi devaient-ils croire

que le lieutenant et sa petite troupe s’égarerait au

retour ?

C’est que, depuis vingt-quatre heures, l’immense

champ de glace et l’île avec lui s’étaient déplacés, et

avaient fait un demi-tour sur eux-mêmes. C’est que, par

suite de ce déplacement, ce n’était plus à l’ouest, mais à

l’est de la banquise qu’il fallait désormais chercher l’île

errante !

XVI



La débâcle



Deux heures après, tous étaient rentrés au fort

Espérance. Et le lendemain, 10 mars, le soleil illumina

d’abord cette partie du littoral qui formait autrefois la

portion occidentale de l’île. Le cap Bathurst, au lieu de

pointer au nord, pointait au sud. La jeune Kalumah, à

laquelle ce phénomène était connu, avait eu raison, et si

le soleil ne s’était pas trompé, la boussole, du moins,

n’avait pas eu tort !

Ainsi donc, l’orientation de l’île Victoria était

encore une fois changée et plus complètement. Depuis

le moment où elle s’était détachée de la terre

américaine, l’île avait fait un demi-tour sur elle-même,

et non seulement l’île, mais aussi l’immense icefield

qui l’emprisonnait. Ce déplacement sur son centre

prouvait que le champ de glace ne se reliait plus au

continent, qu’il s’était détaché du littoral, et,

conséquemment, que la débâcle ne pouvait tarder à se

produire.

« En tout cas, dit le lieutenant Hobson à Mrs.

Paulina Barnett, ce changement de front ne peut que

nous être favorable. Le cap Bathurst et le fort Espérance

se sont tournés vers le sud-est, c’est-à-dire vers le point

qui se rapproche le plus du continent, et maintenant la

banquise, qui n’eût laissé qu’un étroit et difficile

passage à notre embarcation, ne s’élève plus entre

l’Amérique et nous.

– Ainsi, tout est pour le mieux ? demanda Mrs.

Paulina Barnett, en souriant.

– Tout est pour le mieux, madame », répondit Jasper

Hobson, qui avait justement apprécié les conséquences

du changement d’orientation de l’île Victoria.

Du 10 au 21 mars, aucun incident ne se produisit,

mais on pouvait déjà pressentir les approches de la

saison nouvelle. La température se maintenait entre 43

et 50° Fahrenheit (6° et 10° centig. au-dessus de zéro).

Sous l’influence du dégel, la rupture des glaces tendait

à se faire subitement. De nouvelles crevasses

s’ouvraient, et l’eau libre se projetait à la surface du

champ. Suivant l’expression pittoresque des baleiniers,

ces crevasses étaient autant de blessures par lesquelles

l’icefield « saignait ». Le fracas des glaçons qui se

brisaient était comparable alors à des détonations

d’artillerie. Une pluie assez chaude, qui tomba pendant

plusieurs jours, ne pouvait manquer d’activer la

dissolution de la surface solidifiée de la mer.

Les oiseaux qui avaient abandonné l’île errante au

commencement de l’hiver revinrent en grand nombre,

ptarmigans, guillemots, puffins, canards, etc. Marbre et

Sabine en tuèrent un certain nombre, dont quelques-uns

portaient encore au cou le billet que le lieutenant et la

voyageuse leur avaient confié quelques mois

auparavant. Des bandes de cygnes blancs reparurent

aussi et firent retentir les airs du son de leur éclatante

trompette. Quant aux quadrupèdes, rongeurs et

carnassiers, ils continuaient de fréquenter, suivant leur

habitude, les environs de la factorerie, comme de

véritables animaux domestiques.

Presque chaque jour, toutes les fois que l’état du ciel

le permettait, le lieutenant Hobson prenait hauteur.

Quelquefois même, Mrs. Paulina Barnett, devenue fort

habile au maniement du sextant, l’aidait ou le

remplaçait même dans ses observations. Il était très

important, en effet, de constater les moindres

changements qui se seraient effectués en latitude ou en

longitude dans la position de l’île. La grave question

des deux courants était toujours pendante, et de savoir

si, après la débâcle, on serait emporté au sud ou au

nord, voilà ce qui préoccupait par-dessus tout Jasper

Hobson et Mrs. Paulina Barnett.

Il faut dire que cette vaillante femme montrait en

tout et toujours une énergie supérieure à son sexe. Ses

compagnons la voyaient chaque jour, bravant les

fatigues, le mauvais temps, sous la pluie, sous la neige,

opérant une reconnaissance de quelque partie de l’île,

s’aventurant à travers l’icefield à demi décomposé ;

puis, à son retour, réglant la vie intérieure de la

factorerie, prodiguant ses soins et ses conseils, et

toujours activement secondée par sa fidèle Madge.

Mrs. Paulina Barnett avait courageusement envisagé

l’avenir, et des craintes qui l’assaillaient parfois, de

certains pressentiments que son esprit ne pouvait

dissiper, elle ne laissait jamais rien paraître. C’était

toujours la femme confiante, encourageante que l’on

connaît, et personne n’aurait pu deviner sous son

humeur égale les vives préoccupations dont elle ne

pouvait être exempte. Jasper Hobson l’admirait

profondément.

Il avait aussi une entière confiance en Kalumah, et il

s’en rapportait souvent à l’instinct naturel de la jeune

Esquimaude, absolument comme un chasseur se fie à

l’instinct de son chien. Kalumah, très intelligente,

d’ailleurs, était familiarisée avec tous les incidents

comme avec tous les phénomènes des régions polaires.

À bord d’un baleinier, elle eût certainement remplacé

avec avantage « l’icemaster », ce pilote auquel est

spécialement confiée la direction du navire au milieu

des glaces. Chaque jour, Kalumah allait reconnaître

l’état de l’icefield, et rien qu’au bruit des icebergs qui

se fracassaient au loin, la jeune indigène devinait les

progrès de la décomposition. Jamais, aussi, pied plus

sûr que le sien ne s’était aventuré sur les glaçons.

D’instinct, elle sentait lorsque la glace, « pourrie par-

dessous », n’offrait plus qu’un point d’appui trop

fragile, et elle cheminait sans une seule hésitation à

travers l’icefield troué de crevasses.

Du 20 au 30 mars, le dégel fit de rapides progrès.

Les pluies furent abondantes et activèrent la dissolution

des glaces. On pouvait espérer qu’avant peu l’icefield

se diviserait, et peut-être quinze jours ne se passeraient-

ils pas sans que le lieutenant Hobson, profitant des eaux

libres, pût lancer son navire à travers les glaces. Ce

n’était point un homme à hésiter, quand il pouvait

redouter, d’ailleurs, que l’île fût entraînée au nord, pour

peu que le courant du Kamtchatka l’emportât sur le

courant de Behring.

« Mais, répétait souvent Kalumah, cela n’est pas à

craindre. La débâcle ne remonte pas, elle descend, et le

danger est là ! » disait-elle, en montrant le sud, où

s’étendait l’immense mer du Pacifique.

La jeune Esquimaude était absolument affirmative.

Le lieutenant Hobson connaissait son opinion bien

arrêtée sur ce point, et il se rassurait, car il ne

considérait pas comme un danger que l’île allât se

perdre dans les eaux du Pacifique. En effet, auparavant,

tout le personnel de la factorerie serait embarqué à bord

de la chaloupe, et le trajet serait nécessairement court

pour gagner l’un ou l’autre continent, puisque le détroit

formait un véritable entonnoir entre le cap Oriental, sur

la côte asiatique, et le cap du Prince-de-Galles, sur la

côte américaine.

On comprend donc avec quelle attention il fallait

surveiller les moindres déplacements de l’île. Le point

dut donc être fait toutes les fois que le permit l’état du

ciel, et, dès cette époque, le lieutenant Hobson et ses

compagnons prirent toutes les précautions en prévision

d’un embarquement prochain, et peut-être précipité.

Comme on le pense bien, les travaux spéciaux à

l’exploitation de la factorerie, c’est-à-dire les chasses,

l’entretien des trappes, furent abandonnés. Les

magasins regorgeaient de fourrures, qui seraient

perdues pour la plus grande partie. Les chasseurs et les

trappeurs chômaient donc. Quant au maître charpentier

et à ses hommes, ils avaient achevé l’embarcation, et en

attendant le moment de la lancer à l’eau, quand la mer

serait libre, ils s’occupèrent de consolider la maison

principale du fort, qui, pendant la débâcle, serait peut-

être exposée à subir une pression considérable des

glaçons du littoral, si le cap Bathurst ne leur opposait

pas un obstacle suffisant. De forts étançons furent donc

appliqués aux murailles de bois. On disposa à

l’intérieur des chambres des étais placés verticalement,

qui multiplièrent les points d’appui aux poutres du

plafond. Le toit de la maison, dont les fermes furent

renforcées par des jambettes et des arcs-boutants, put

dès lors supporter des poids considérables, car il était

pour ainsi dire casematé. Ces divers travaux

s’achevèrent dans les premiers jours d’avril, et l’on put

constater bientôt non seulement leur utilité, mais aussi

leur opportunité.

Cependant, les symptômes de la saison nouvelle

s’accusaient davantage chaque jour. Ce printemps était

singulièrement précoce, car il succédait à un hiver qui

avait été si étrangement doux pour des régions polaires.

Quelques bourgeons apparaissaient aux arbres.

L’écorce des bouleaux, des saules, des arbousiers, se

gonflait en maint endroit sous la sève dégelée. Les

mousses nuançaient d’un vert pâle les talus exposés

directement au soleil, mais elles ne devaient pas fournir

une récolte abondante, car les rongeurs, accumulés aux

environs du fort et friands de nourriture, leur laissaient

à peine le temps de sortir de terre.

Si quelqu’un fut malheureux alors, ce fut sans

contredit l’honnête caporal. L’époux de Mrs. Joliffe

était, on le sait, préposé à la garde des terrains

ensemencés par sa femme. En toute autre circonstance,

il n’aurait eu à défendre que du bec de ces pillards ailés,

guillemots ou puffins, sa moisson d’oseille et de

chochléarias. Un mannequin eût suffi à effrayer ces

voraces oiseaux, et à plus forte raison le caporal en

personne. Mais, cette fois, aux oiseaux se joignaient

tous les rongeurs et ruminants de la faune arctique.

L’hiver ne les avait point chassés ; l’instinct du danger

les retenait aux abords de la factorerie, et rennes, lièvres

polaires, rats musqués, musaraignes, martres, etc.,

bravaient toutes les menaces du caporal. Le pauvre

homme n’y pouvait suffire. Quand il défendait un bout

de son champ, on dévorait l’autre.

Certes, il eût été plus sage de laisser à ces nombreux

ennemis une récolte qu’on ne pourrait pas utiliser,

puisque la factorerie devait être abandonnée sous peu.

C’était même le conseil que Mrs. Paulina Barnett

donnait à l’entêté caporal, quand celui-ci, vingt fois par

jour, venait la fatiguer de ses condoléances ; mais le

caporal Joliffe ne voulait absolument rien entendre.

« Tant de peine perdue ! répétait-il. Quitter un tel

établissement quand il est en voie de prospérité !

Sacrifier ces graines que madame Joliffe et moi, nous

avons semées avec tant de sollicitude !... Ah !

madame ! il me prend quelquefois l’envie de vous

laisser partir, vous et tous les autres, et de rester ici avec

mon épouse ! Je suis sûr que la Compagnie consentirait

à nous abandonner cette île en toute propriété... »

À cette réflexion saugrenue, Mrs. Paulina Barnett ne

pouvait s’empêcher de rire, et elle renvoyait le caporal à

sa petite femme, qui, elle, avait fait depuis longtemps le

sacrifice de son oseille, de ses chochléarias et autres

antiscorbutiques, désormais sans emploi.

Il convient d’ajouter ici que la santé des hiverneurs,

hommes et femmes, était excellente. La maladie, au

moins, les avait épargnés. Le bébé lui-même avait

parfaitement repris et poussait à merveille sous les

premiers rayons de printemps.

Pendant les journées des 2, 3, 4 et 5 avril, le dégel

continua franchement. La chaleur était sensible, mais le

temps couvert. La pluie tombait fréquemment, et à

grosses gouttes. Le vent soufflait du sud-ouest, tout

chargé des chaudes molécules du continent. Mais dans

cette atmosphère embrumée, il fut impossible de faire

une seule observation. Ni soleil, ni lune, ni étoile

n’apparurent à travers ce rideau opaque. Circonstance

regrettable, puisqu’il était si important d’observer les

moindres mouvements de l’île Victoria.

Ce fut dans la nuit du 7 au 8 avril, que la débâcle

commença véritablement. Au matin, le lieutenant

Hobson, Mrs. Paulina, Kalumah et le sergent Long,

s’étant portés sur le sommet du cap Bathurst,

constatèrent une certaine modification de la banquise.

L’énorme barrière, partagée presque en son milieu,

formait alors deux parties distinctes, et il semblait que

la portion supérieure cherchait à s’élever vers le nord.

Était-ce donc l’influence du courant kamtchatkale

qui se faisait sentir ? L’île errante allait-elle prendre la

même direction ? On comprend combien furent vives

les craintes du lieutenant et de ses compagnons. Leur

sort pouvait se décider en quelques heures, car si la

fatalité les entraînait au nord pendant quelques

centaines de milles encore, ils auraient grand-peine à

regagner le continent sur une embarcation aussi petite

que la leur.

Malheureusement, les hiverneurs n’avaient aucun

moyen d’apprécier la valeur et la nature du déplacement

qui se produisait. Toutefois, on put constater que l’île

ne se mouvait pas encore, – du moins dans le sens de la

banquise, puisque le mouvement de celle-ci était

sensible. Il paraissait donc probable qu’une portion de

l’icefield s’était séparée et remontait au nord, tandis que

celle qui enveloppait l’île demeurait encore immobile.

Du reste, ce déplacement de la haute barrière de

glace n’avait aucunement modifié les opinions de la

jeune Esquimaude. Kalumah soutenait que la débâcle se

ferait vers le sud, et que la banquise elle-même ne

tarderait pas à ressentir l’influence du courant de

Behring. Kalumah, au moyen d’un petit morceau de

bois, avait figuré sur le sable la disposition du détroit,

afin de se mieux faire comprendre, et, après en avoir

tracé la direction, elle montrait que l’île, en le suivant,

se rapprocherait de la côte américaine. Aucune

objection ne put ébranler son idée à cet égard, et,

vraiment, on se sentait presque rassuré en écoutant

l’intelligente indigène s’expliquer d’une manière si

affirmative.

Cependant, les journées du 8, du 9 et du 10 avril

semblèrent donner tort à Kalumah. La portion

septentrionale de la banquise s’éloigna de plus en plus

vers le nord. La débâcle s’opérait à grand bruit et sur

une vaste échelle. La dislocation se manifestait sur tous

les points du littoral avec un fracas assourdissant. Il

était impossible de s’entendre en plein air. Des

détonations retentissaient incessamment, comparables

aux décharges continues d’une formidable artillerie. À

un demi-mille du rivage, dans tout le secteur dominé

par le cap Bathurst, les glaçons commençaient déjà à

s’élever les uns sur les autres. La banquise s’était alors

cassée en morceaux nombreux, qui faisaient autant de

montagnes et dérivaient vers le nord. Du moins, c’était

le mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant

Hobson, sans le dire, était de plus en plus inquiet, et les

affirmations de Kalumah ne parvenaient pas à le

rassurer. Il faisait des objections, auxquelles la jeune

Esquimaude résistait opiniâtrement.

Enfin, un jour – dans la matinée du 11 avril –, Jasper

Hobson montra à Kalumah les derniers icebergs qui

allaient disparaître dans le nord, et il la pressa encore

une fois d’arguments que les faits semblaient rendre

irréfutables.

« Eh bien, non ! non ! répondit Kalumah avec une

conviction plus enracinée que jamais dans son esprit,

non ! Ce n’est pas la banquise qui remonte au nord,

c’est notre île qui descend au sud ! »

Kalumah avait raison peut-être ! Jasper Hobson fut

extrêmement frappé de sa réponse. Il était vraiment

possible que le déplacement de la banquise ne fût

qu’apparent, et qu’au contraire, l’île Victoria, entraînée

par le champ de glace, dérivât vers le détroit. Mais cette

dérive, si elle existait, on ne pouvait la constater, on ne

pouvait l’estimer, on ne pouvait relever ni la longitude,

ni la latitude de l’île.

En effet, le temps non seulement demeurait couvert

et impropre aux observations, mais, par malheur, un

phénomène, particulier aux régions polaires, le rendit

encore plus obscur et restreignit absolument le champ

de la vision.

En effet, précisément au moment de cette débâcle, la

température s’était abaissée de plusieurs degrés. Un

brouillard intense enveloppa bientôt tous ces parages de

la mer Arctique, mais ce n’était point un brouillard

ordinaire. Le sol se recouvrit, à sa surface, d’une croûte

blanche, très distincte de la gelée, – celle-ci n’étant

qu’une vapeur aqueuse qui se congèle après sa

précipitation. Les particules très déliées qui

composaient ce brouillard s’attachaient aux arbres, aux

arbustes, aux murailles du fort, à tout ce qui faisait

saillie, et y formaient bientôt une couche épaisse, que

hérissaient des fibres prismatiques ou pyramidales, dont

la pointe se dirigeait du côté du vent.

Jasper Hobson reconnut alors ce météore dont les

baleiniers et les hiverneurs ont souvent noté

l’apparition, au printemps, dans les régions polaires.

« Ce n’est point un brouillard, dit-il à ses

compagnons, c’est un « frost-rime », une fumée-gelée,

une vapeur dense, qui se maintient dans un état complet

de congélation. »

Mais, brouillard ou fumée-gelée, l’apparition de ce

météore n’en était pas moins regrettable, car il occupait

une hauteur de cent pieds, au moins, au-dessus du

niveau de la mer, et telle était sa complète opacité que,

placées à trois pas l’une de l’autre, deux personnes ne

pouvaient s’apercevoir.

Le désappointement des hiverneurs fut grand. Il

semblait que la nature ne voulût leur épargner aucun

ennui. C’était au moment où se produisait la débâcle, au

moment où l’île errante allait redevenir libre des liens

qui l’enchaînaient depuis tant de mois, au moment enfin

où ses mouvements devaient être surveillés avec plus

d’attention, que ce brouillard venait empêcher toute

observation !

Et ce fut ainsi pendant quatre jours ! Le « frost-

rime » ne se dissipa que le 15 avril. Pendant la matinée,

une violente brise du sud le déchira et l’anéantit.

Le soleil brillait. Le lieutenant Hobson se jeta sur

ses instruments. Il prit hauteur, et le résultat de ses

calculs pour les coordonnées actuelles de l’île fut celui-

ci :

Latitude : 69°57’ ;

Longitude : 179°33’.

Kalumah avait eu raison. L’île Victoria, saisie par le

courant de Behring, dérivait vers le sud.

XVII



L’avalanche



Les hiverneurs se rapprochaient donc enfin des

parages plus fréquentés de la mer de Behring. Ils

n’avaient plus à craindre d’être entraînés au nord. Il ne

s’agissait plus que de surveiller le déplacement de l’île

et d’en estimer la vitesse, qui, en raison des obstacles,

devait être fort inégale. C’est à quoi s’occupa très

minutieusement Jasper Hobson, qui prit tour à tour des

hauteurs de soleil et d’étoiles. Le lendemain même, 16

avril, après observation, il calcula que si la vitesse

restait uniforme, l’île Victoria atteindrait vers le

commencement de mai le Cercle polaire, dont 4° au

plus la séparaient en latitude.

Il était supposable qu’alors l’île, engagée dans la

partie resserrée du détroit, demeurerait stationnaire

jusqu’au moment où la débâcle lui ferait place. À ce

moment, l’embarcation serait mise à flot, et l’on ferait

voile vers le continent américain.

On le sait, grâce aux précautions prises, tout était

prêt pour un embarquement immédiat.

Les habitants de l’île attendirent donc avec plus de

patience et surtout plus de confiance que jamais. Ils

sentaient bien, ces pauvres gens tant éprouvés, qu’ils

touchaient au dénouement et qu’ils passeraient si près

de l’une ou de l’autre côte, que rien ne pourrait les

empêcher d’y atterrir en quelques jours.

Cette perspective ranima le cœur et l’esprit des

hiverneurs. Ils retrouvèrent cette gaieté naturelle que les

dures épreuves avaient chassée depuis longtemps. Les

repas redevinrent joyeux, d’autant plus que les

provisions ne manquaient pas, et que le programme

nouveau n’en prescrivait pas l’économie. Au contraire.

Puis, l’influence du printemps se faisait sentir, et

chacun aspirait avec une véritable ivresse les brises plus

tièdes qu’il apportait.

Pendant les jours suivants, plusieurs excursions

furent faites à l’intérieur de l’île et sur le littoral. Ni les

animaux à fourrures, ni les ruminants, ni les carnassiers

ne pouvaient songer maintenant à l’abandonner,

puisque le champ de glace qui l’emprisonnait, détaché

de la côte américaine – ce que prouvait son mouvement

de dérive –, ne leur eût pas permis de mettre pied sur le

continent.

Aucun changement ne s’était produit sur l’île, ni au

cap Esquimau, ni au cap Michel, ni sur aucune autre

partie du littoral. Rien à l’intérieur, ni dans les bois

taillis, ni sur les bords du lagon. La grande entaille, qui

s’était creusée pendant la tempête aux environs du cap

Michel, s’était entièrement refermée pendant l’hiver, et

aucune autre fissure ne se manifestait à la surface du

sol.

Pendant ces excursions, on aperçut des bandes de

loups qui parcouraient à grand train les diverses

portions de l’île. De toute la faune, ces farouches

carnassiers étaient les seuls que le sentiment d’un

danger commun n’eût pas familiarisés.

On revit plusieurs fois le sauveur de Kalumah. Ce

digne ours se promenait mélancoliquement sur les

plaines désertes, et s’arrêtait quand les explorateurs

venaient à passer. Quelquefois même, il les suivait

jusqu’au fort, sachant bien qu’il n’avait rien à craindre

de ces braves gens qui ne pouvaient lui en vouloir.

Le 20 avril, le lieutenant Hobson constata que l’île

errante n’avait point suspendu son mouvement de

dérive vers le sud. Ce qui restait de la banquise, c’est-à-

dire les icebergs de sa partie sud, la suivaient dans son

déplacement, mais les points de repère manquaient, et

on ne pouvait reconnaître ces changements de position

que par les observations astronomiques.

Jasper Hobson fit alors faire plusieurs sondages en

quelques endroits du sol, notamment au pied du cap

Bathurst et sur les rives du lagon. Il voulait connaître

quelle était l’épaisseur de la croûte de glace qui

supportait la terre végétale. Il fut constaté que cette

épaisseur ne s’était pas accrue pendant l’hiver, et que le

niveau général de l’île ne semblait point s’être relevé

au-dessus de la mer. On en conclut donc qu’on ne

saurait trop tôt quitter ce sol fragile, qui se dissoudrait

rapidement, dès qu’il serait baigné par les eaux plus

chaudes du Pacifique.

Vers cette époque, le 25 avril, l’orientation de l’île

fut encore une fois changée. Le mouvement de rotation

de tout l’icefield s’accomplit de l’est à l’ouest sur un

quart et demi de circonférence. Le cap Bathurst projeta

dès lors sa pointe vers le nord-ouest. Les derniers restes

de banquise fermèrent alors l’horizon du nord. Il était

donc bien prouvé que le champ de glace se mouvait

librement dans le détroit et ne confinait encore à aucune

terre.

Le moment fatal approchait. Les observations

diurnes ou nocturnes donnaient avec précision la

situation de l’île et, par conséquent, celle de l’icefield.

Au 30 avril, tout l’ensemble dérivait par le travers de la

baie Kotzebue, large échancrure triangulaire qui mord

profondément la côte américaine. Dans sa partie

méridionale s’allongeait le cap du Prince-de-Galles, qui

arrêterait peut-être l’île errante, pour peu qu’elle ne tînt

pas exactement le milieu de l’étroite passe.

Le temps était assez beau alors, et, fréquemment, la

colonne de mercure accusait 50° Fahrenheit (10° centig.

au-dessus de zéro). Les hiverneurs avaient quitté depuis

quelques semaines leurs vêtements d’hiver. Ils étaient

toujours prêts à partir. L’astronome Thomas Black avait

déjà transporté dans la chaloupe, qui reposait sur le

chantier, son bagage de savant, ses instruments, ses

livres. Une certaine quantité de provisions était

également embarquée, ainsi que quelques-unes des plus

précieuses fourrures.

Le 2 mai, d’une observation très minutieuse, il

résulta que l’île Victoria avait une tendance à se porter

vers l’est, et, conséquemment, à rechercher le continent

américain. C’était là une circonstance heureuse, car le

courant du Kamtchatka, on le sait, longe le littoral

asiatique, et on ne pouvait, par conséquent, plus

craindre d’être repris par lui. Les chances se déclaraient

donc enfin pour les hiverneurs !

« Je crois que nous avons fatigué le sort contraire,

madame, dit alors le sergent Long à Mrs. Paulina

Barnett. Nous touchons au terme de nos malheurs, et

j’estime que nous n’avons plus rien à redouter.

– En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, je le crois

comme vous, sergent Long, et il est sans doute heureux

que nous ayons dû renoncer, il y a quelques mois, à ce

voyage à travers le champ de glace. La Providence nous

protégeait en rendant l’icefield impraticable pour

nous ».

Mrs. Paulina Barnett avait raison, sans doute, de

parler ainsi. En effet, que de dangers, que d’obstacles

semés sur cette route pendant l’hiver, que de fatigues au

milieu d’une longue nuit arctique, et à cinq cents milles

de la côte !

Le 5 mai, Jasper Hobson annonça à ses compagnons

que l’île Victoria venait de franchir le Cercle polaire.

Elle rentrait enfin dans cette zone du sphéroïde terrestre

que le soleil n’abandonne jamais, même pendant sa plus

grande déclinaison australe. Il sembla à tous ces braves

gens qu’ils revenaient dans le monde habité.

On but quelques bons coups ce jour-là, et on arrosa

le Cercle polaire comme on eût fait de l’Équateur, à

bord d’un bâtiment coupant la ligne pour la première

fois.

Désormais, il n’y avait plus qu’à attendre le moment

où les glaces, disloquées et à demi fondues, pourraient

livrer passage à l’embarcation qui emporterait toute la

colonie avec elle !

Pendant la journée du 7 mai, l’île éprouva encore un

changement d’orientation d’un quart de circonférence.

Le cap Bathurst pointait maintenant au nord, ayant au-

dessus de lui les masses qui étaient restées debout de

l’ancienne banquise. Il avait donc à peu près repris

l’orientation que lui assignaient les cartes

géographiques, à l’époque où il était fixé au continent

américain. L’île avait fait un tour complet sur elle-

même, et le soleil levant avait successivement salué

tous les points de son littoral.

L’observation du 8 mai fit aussi connaître que l’île,

immobilisée, tenait à peu près le milieu de la passe, à

moins de quarante milles du cap du Prince-de-Galles.

Ainsi donc, la terre était là, à une distance relativement

courte, et le salut de tous dut paraître assuré.

Le soir, on fit un bon souper dans la grande salle.

Des toasts furent portés à Mrs. Paulina Barnett et au

lieutenant Hobson.

Cette nuit même, le lieutenant résolut d’aller

observer les changements qui avaient pu se produire au

sud dans le champ de glace, qui présenterait peut-être

quelque ouverture praticable.

Mrs. Paulina Barnett voulait accompagner Jasper

Hobson pendant cette exploration, mais celui-ci obtint

qu’elle prendrait quelque repos, et il n’emmena avec lui

que le sergent Long.

Mrs. Paulina Barnett se rendit aux instances du

lieutenant, et elle rentra dans la maison principale avec

Madge et Kalumah. De leur côté, les soldats et les

femmes avaient regagné leurs couchettes accoutumées

dans l’annexe qui leur était réservée.

La nuit était belle. En l’absence de la lune, les

constellations brillaient d’un éclat magnifique. Une

sorte de lumière extrêmement diffuse, réverbérée par

l’icefield, éclairait légèrement l’atmosphère et

prolongeait la portée du regard.

Le lieutenant Hobson et le sergent Long, quittant le

fort à neuf heures, se dirigèrent vers la portion du

littoral comprise entre le port Barnett et le cap Michel.

Les deux explorateurs suivirent le rivage sur un

espace de deux à trois milles. Mais quel aspect

présentait toujours le champ de glace ! Quel

bouleversement ! quel chaos ! Qu’on se figure une

immense concrétion de cristaux capricieux, une mer

subitement solidifiée au moment où elle est démontée

par l’ouragan. – De plus, les glaces ne laissaient encore

aucune passe libre entre elles, et une embarcation n’eût

pu s’y aventurer.

Jasper Hobson et le sergent Long, causant et

observant, demeurèrent sur le littoral jusqu’à minuit.

Voyant que toutes choses demeuraient dans l’état, ils

résolurent alors de retourner au fort Espérance, afin de

prendre, eux aussi, quelques heures de repos.

Tous deux avaient fait une centaine de pas et se

trouvaient déjà sur l’ancien lit desséché de la Paulina-

river, quand un bruit inattendu les arrêta. C’était comme

un grondement lointain qui se serait produit dans la

partie septentrionale du champ de glace. L’intensité de

ce bruit s’accrut rapidement, et même il prit bientôt des

proportions formidables. Quelque phénomène puissant

s’accomplissait évidemment dans ces parages, et,

particularité peu rassurante, le lieutenant Hobson crut

sentir le sol de l’île trembler sous ses pieds.

« Ce bruit-là vient du côté de la banquise ! dit le

sergent Long. Que se passe-t-il ?... »

Jasper Hobson ne répondit pas, et, inquiet au plus

haut point, il entraîna son compagnon vers le littoral.

« Au fort ! Au fort ! s’écria le lieutenant Hobson.

Peut-être une dislocation des glaces se sera-t-elle

produite, et pourrons-nous lancer notre embarcation à la

mer ! »

Et tous deux coururent à perte d’haleine par le plus

court et dans la direction du fort Espérance.

Mille pensées assiégeaient leur esprit. Quel nouveau

phénomène produisait ce bruit inattendu ? Les habitants

endormis du fort avaient-ils connaissance de cet

incident ? Oui, sans doute, car les détonations, dont

l’intensité redoublait d’instant en instant, eussent suffi,

suivant la vulgaire expression, « à réveiller un mort ! »

En vingt minutes, Jasper Hobson et le sergent Long

eurent franchi les deux milles qui les séparaient du fort

Espérance. Mais, avant même d’être arrivés à l’enceinte

palissadée, ils avaient aperçu leurs compagnons,

hommes, femmes, qui fuyaient en désordre, épouvantés,

poussant des cris de désespoir.

Le charpentier Mac Nap vint au lieutenant, tenant

son petit enfant dans ses bras.

« Voyez ! monsieur Hobson, » dit-il en entraînant le

lieutenant vers un monticule qui s’élevait à quelques

pas en arrière de l’enceinte.

Jasper Hobson regarda.

Les derniers restes de la banquise, qui, avant son

départ, se trouvaient encore à deux milles au large,

s’étaient précipités sur le littoral. Le cap Bathurst

n’existait plus, et sa masse de terre et de sable, balayée

par les icebergs, recouvrait l’enceinte du fort. La

maison principale et les bâtiments y attenant au nord

avaient disparu sous l’énorme avalanche. Au milieu

d’un bruit épouvantable, on voyait des glaçons monter

les uns sur les autres et retomber en écrasant tout sur

leur passage. C’était comme un assaut de blocs de glace

qui marchait sur l’île.

Quant au bateau construit au pied du cap, il était

anéanti. La dernière ressource des infortunés hiverneurs

avait disparu !

En ce moment même, le bâtiment qu’occupaient

naguère les soldats, les femmes, et dont tous avaient pu

se tirer à temps, s’effondra sous la chute d’un énorme

bloc de glace. Ces malheureux jetèrent au ciel un cri de

désespoir.

« Et les autres !... nos compagnes !... s’écria le

lieutenant avec l’accent de la plus effroyable épouvante.

– Là ! » répondit Mac Nap, en montrant la masse de

sable, de terre et de glaçons, sous laquelle avait

entièrement disparu la maison principale.

Oui ! sous cet entassement était enfouie Mrs.

Paulina Barnett, et, avec elle, Madge, Kalumah,

Thomas Black, que l’avalanche avait surpris dans leur

sommeil !

XVIII



Tous au travail



Un cataclysme épouvantable s’était produit. La

banquise s’était jetée sur l’île errante ! Enfoncée à une

grande profondeur au-dessous du niveau de la mer, à

une profondeur quintuple de la hauteur dont elle

émergeait, elle n’avait pu résister à l’action des

courants sous-marins. S’ouvrant un chemin à travers les

glaces disjointes, elle s’était précipitée en grand sur l’île

Victoria, qui, poussée par ce puissant moteur, dérivait

rapidement vers le sud.

Au premier moment, avertis par les bruits de

l’avalanche qui écrasait le chenil, l’étable et la maison

principale de la factorerie, Mac Nap et ses compagnons

avaient pu quitter leur logement menacé. Mais déjà

l’œuvre de destruction s’était accomplie. De ces

demeures, il n’y avait plus trace ! Et maintenant l’île

entraînait ses habitants avec elle vers les abîmes de

l’Océan ! Mais peut-être, sous les débris de l’avalanche,

leur vaillante compagne, Paulina Barnett, Madge, la

jeune Esquimaude, l’astronome vivaient-ils encore ! Il

fallait arriver à eux, ne dût-on plus trouver que leurs

cadavres.

Le lieutenant Hobson, d’abord atterré, reprit son

sang-froid, et s’écria :

« Aux pioches et aux pics ! La maison était solide !

Elle a pu résister. À l’ouvrage ! »

Les outils et les pics ne manquaient pas. Mais, en ce

moment, on ne pouvait s’approcher de l’enceinte. Les

glaçons y roulaient du sommet des icebergs

découronnés, dont quelques-uns, parmi les restes de

cette banquise, s’élevaient encore à deux cents pieds

au-dessus de l’île Victoria. Que l’on s’imagine dès lors

la puissance d’écrasement de ces masses ébranlées qui

semblaient surgir de toute la partie septentrionale de

l’horizon. Le littoral, dans cette portion comprise entre

l’ancien cap Bathurst et le cap Esquimau, était non

seulement dominé, mais envahi par ces montagnes

mouvantes. Irrésistiblement poussées, elles s’avançaient

déjà d’un quart de mille au-delà du rivage. À chaque

instant, un tressaillement du sol et une détonation

éclatante annonçaient qu’une de ces masses s’abattait.

Conséquence effroyable, on pouvait craindre que l’île

ne fût submergée sous un tel poids. Une dénivellation

très sensible indiquait que toute cette partie du rivage

s’enfonçait peu à peu, et déjà la mer s’avançait en

longues nappes jusqu’aux approches du lagon.

La situation des hiverneurs était terrible, et, pendant

tout le reste de la nuit, sans rien pouvoir tenter pour

sauver leurs compagnons, repoussés de l’enceinte par

les avalanches, incapables de lutter contre cet

envahissement, incapables de le détourner, ils durent

attendre, en proie au plus sombre désespoir.

Le jour parut enfin. Quel aspect offraient ces

environs du cap Bathurst ! Là où s’étendait le regard,

l’horizon était maintenant fermé par la barrière de

glace. Mais l’envahissement semblait être arrêté, au

moins momentanément. Cependant, çà et là, quelques

blocs s’écroulaient encore du sommet des icebergs mal

équilibrés. Mais leur masse entière, profondément

engagée sous les eaux, par sa base, communiquait

maintenant à l’île toute la force de dérive qu’elle puisait

dans les profondeurs du courant, et l’île s’en allait au

sud, c’est-à-dire à l’abîme, avec une vitesse

considérable.

Ceux qu’elle entraînait avec elle ne s’en

apercevaient seulement pas. Ils avaient des victimes à

sauver, et, parmi elles, cette courageuse et bien-aimée

femme, pour laquelle ils auraient donné leur vie. C’était

maintenant l’heure d’agir. On pouvait aborder

l’enceinte. Il ne fallait pas perdre un instant. Depuis six

heures déjà, les malheureux étaient enfouis sous les

débris de l’avalanche.

On l’a dit, le cap Bathurst n’existait plus. Repoussé

par un énorme iceberg, il s’était renversé en grand sur

la factorerie, brisant l’embarcation, couvrant ensuite le

chenil et l’étable, qu’il avait écrasés avec les animaux

qu’ils renfermaient. Puis, la maison principale avait

disparu sous la couche de sable et de terre, que des

blocs amassés sur une hauteur de cinquante à soixante

pieds accablaient de leur poids. La cour du fort était

comblée. De la palissade on ne voyait plus un seul

poteau. C’était sous cette masse de glaçons, de terre et

de sable, et au prix d’un travail effrayant, qu’il fallait

chercher les victimes.

Avant de se remettre à l’œuvre, le lieutenant Hobson

appela le maître charpentier.

« Mac Nap, lui demanda-t-il, pensez-vous que la

maison ait pu supporter le poids de l’avalanche ?

– Je le crois, mon lieutenant, répondit Mac Nap, et

je serais presque tenté de l’affirmer. Nous avions

consolidé cette maison, vous le savez. Son toit était

casematé, et les poutres placées verticalement entre les

planchers et les plafonds ont dû résister. Remarquez

aussi que la maison a été d’abord recouverte d’une

couche de sable et de terre, qui a pu amortir le choc des

blocs précipités du haut de la banquise.

– Dieu vous donne raison, Mac Nap ! répondit

Jasper Hobson, et qu’il nous épargne une telle

douleur ! »

Puis il fit venir Mrs. Joliffe.

« Madame, lui demanda-t-il, est-il resté des vivres

dans la maison ?

– Oui, monsieur Jasper, répondit Mrs. Joliffe,

l’office et la cuisine contenaient encore une certaine

quantité de conserves.

– Et de l’eau ?

– Oui, de l’eau et du brandevin, répondit Mrs.

Joliffe.

– Bon, fit le lieutenant Hobson, ils ne périront ni par

la faim ni par la soif ! Mais l’air ne leur manquera-t-il

pas ? »

À cette question, le maître charpentier ne put

répondre. Si la maison avait résisté, comme il le croyait,

le manque d’air était alors le plus grand danger qui

menaçât les quatre victimes. Mais enfin, ce danger, on

pouvait le conjurer en les délivrant rapidement, ou, tout

au moins, en établissant aussi vite que possible une

communication entre la maison ensevelie et l’air

extérieur.

Tous, hommes et femmes s’étaient mis à la besogne,

maniant le pic et la pioche. Tous s’étaient portés sur le

massif de sable, de terre et de glaces, au risque de

provoquer de nouveaux éboulements. Mac Nap avait

pris la direction des travaux, et il les dirigea avec

méthode.

Il lui parut convenable d’attaquer la masse par son

sommet. De là, on put faire rouler du côté du lagon les

blocs entassés. Le pic et les leviers aidant, on eut

facilement raison des glaçons de médiocre grosseur,

mais les énormes morceaux durent être brisés à coups

de pioche. Quelques-uns même, dont la masse était très

considérable, furent fondus au moyen d’un feu ardent,

alimenté à grand renfort de bois résineux. Tout était

employé à la fois pour détruire ou repousser la masse

des glaçons dans le plus court laps de temps.

Mais l’entassement était énorme, et, bien que ces

courageux travailleurs eussent travaillé sans relâche et

qu’ils ne se fussent reposés que pour prendre quelque

nourriture, c’est à peine, lorsque le soleil disparut au-

dessous de l’horizon, si l’entassement des glaçons

semblait avoir diminué. Cependant, il commençait à se

niveler à son sommet. On résolut donc de continuer ce

travail de nivellement pendant toute la nuit ; puis, cela

fait, lorsque les éboulements ne seraient plus à craindre,

le maître charpentier comptait creuser un puits vertical

à travers la masse compacte, ce qui permettrait d’arriver

plus directement et plus rapidement au but, et de donner

accès à l’air extérieur.

Donc, toute la nuit, le lieutenant Hobson et ses

compagnons s’occupèrent de ce déblaiement

indispensable. Le feu et le fer ne cessèrent d’attaquer et

de réduire cette matière incohérente des glaçons. Les

hommes maniaient le pic et la pioche. Les femmes

entretenaient les feux. Tous n’avaient qu’une pensée :

sauver Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas

Black !

Mais quand le matin reparut, il y avait déjà trente

heures que ces infortunés étaient ensevelis, au milieu

d’un air nécessairement raréfié sous l’épaisse couche.

Le charpentier, après les travaux accomplis dans la

nuit, songea à creuser le puits vertical, qui devait

aboutir directement au faîte de la maison. Ce puits,

suivant son calcul, ne devait pas mesurer moins de

cinquante pieds. Le travail serait facile, sans doute,

dans la glace, c’est-à-dire pendant une vingtaine de

pieds ; mais ensuite les difficultés seraient grandes pour

creuser la couche de terre et de sable, nécessairement

très friable, et qu’il serait nécessaire d’étayer sur une

épaisseur de trente pieds au moins. De longues pièces

de bois furent donc préparées à cet effet, et le forage du

puits commença. Trois hommes seulement y pouvaient

travailler ensemble. Les soldats eurent donc la

possibilité de se relayer souvent, et l’on put espérer que

le creusement se ferait vite.

Comme il arrive en ces terribles circonstances, ces

pauvres gens passaient par toutes les alternatives de

l’espoir et du désespoir. Lorsque quelque difficulté les

retardait, lorsque quelque éboulement survenait et

détruisait une partie du travail accompli, ils sentaient le

découragement les prendre, et il fallait que la voix

ferme et confiante du maître charpentier les ranimât.

Pendant qu’ils creusaient à tour de rôle, les trois

femmes, Mrs. Raë, Joliffe et Mac Nap, groupées au

pied d’un monticule, attendaient, parlant à peine, priant

quelquefois. Elles n’avaient d’autre occupation que de

préparer les aliments que leurs compagnons dévoraient

aux instants de repos.

Cependant, le puits se forait sans grandes difficultés,

mais la glace était extrêmement dure et le forage ne

s’accomplissait pas très rapidement. À la fin de cette

journée, Mac Nap avait seulement atteint la couche de

terre et de sable, et il ne pouvait pas espérer qu’elle fut

entièrement percée avant la fin du jour suivant.

La nuit vint. Le creusement ne devait pas être

suspendu. Il fut convenu que l’on travaillerait à la lueur

des résines. On creusa à la hâte une sorte de maison de

glace dans un des hummocks du littoral pour servir

d’abri aux femmes et au petit enfant. Le vent avait

passé au sud-ouest, et il tombait une pluie assez froide,

à laquelle se mêlaient parfois de grandes rafales. Ni le

lieutenant Hobson, ni ses compagnons ne songèrent à

suspendre leur travail.

En ce moment commencèrent les grandes

difficultés. En effet, on ne pouvait forer dans cette

matière mouvante. Il devint donc indispensable

d’établir une sorte de cuvelage en bois afin de maintenir

ces terres meubles à l’intérieur du puits. Puis, avec un

seau suspendu à une corde, les hommes, placés à

l’orifice du puits, enlevaient les terres dégagées. Dans

ces conditions, on le comprend, le travail ne pouvait

être rapide. Les éboulements étaient toujours à craindre,

et il fallait prendre des précautions minutieuses, pour

que les foreurs ne fussent pas enfouis à leur tour.

Le plus souvent, le maître charpentier se tenait lui-

même au fond de l’étroit boyau, dirigeant le creusement

et sondant fréquemment avec un long pic. Mais il ne

sentait aucune résistance qui prouvât qu’il eût atteint le

toit de la maison.

D’ailleurs, le matin venu, dix pieds seulement

avaient été creusés dans la masse de terre et de sable, et

il s’en fallait de vingt pieds encore qu’on fût arrivé à la

hauteur que le faîte occupait avant l’avalanche, en

admettant qu’il n’eût pas cédé.

Il y avait cinquante-quatre heures que Mrs. Paulina

Barnett, les deux femmes et l’astronome étaient

ensevelis !

Plusieurs fois, le lieutenant et Mac Nap se

demandèrent si les victimes, ne tentaient pas ou

n’avaient pas tenté de leur côté d’ouvrir une

communication avec l’extérieur. Avec le caractère

intrépide, le sang-froid qu’on lui connaissait, il n’était

pas douteux que Mrs. Paulina Barnett, si elle avait ses

mouvements libres, n’eût essayé de se frayer un

passage au-dehors. Quelques outils étaient restés dans

la maison, et l’un des hommes du charpentier, Kellet, se

rappelait parfaitement avoir laissé sa pioche dans la

cuisine. Les prisonniers n’avaient-ils donc point brisé

une des portes, et commencé le percement d’une galerie

à travers la couche de terre ? Mais cette galerie, ils ne

pouvaient la mener que dans une direction horizontale,

et c’était un travail bien autrement long que le forage du

puits entrepris par Mac Nap, car l’amoncellement

produit par l’avalanche, qui ne mesurait qu’une

soixantaine de pieds en hauteur, couvrait un espace de

plus de cinq cents pieds de diamètre. Les prisonniers

ignoraient nécessairement cette disposition, et en

admettant qu’ils eussent réussi à creuser leur galerie

horizontale, ils n’auraient pu crever la dernière croûte

de glace avant huit jours au moins. Et d’ici là, sinon les

vivres, l’air, du moins, leur aurait absolument manqué.

Cependant, Jasper Hobson surveillait lui-même

toutes les parties du massif, écoutant si quelque bruit ne

décèlerait pas un travail souterrain. Mais rien ne se fit

entendre.

Les travailleurs avaient repris avec plus d’activité

leur rude besogne avec la venue du jour. La terre et le

sable remontaient incessamment à l’orifice du puits, qui

se creusait régulièrement. Le grossier cuvelage

maintenait suffisamment la matière friable. Quelques

éboulements se produisirent, cependant, qui furent

rapidement contenus, et, pendant cette journée, on n’eut

aucun nouveau malheur à déplorer. Le soldat Garry fut

seulement blessé à la tête par la chute d’un bloc, mais

sa blessure n’était pas grave, et il ne voulut même pas

abandonner sa besogne.

À quatre heures, le puits avait atteint une profondeur

totale de cinquante pieds, soit vingt pieds creusés dans

la glace, et trente pieds dans la terre et le sable.

C’était à cette profondeur que Mac Nap avait

compté atteindre le faîte de la maison, si le toit avait

tenu solidement contre la pression de l’avalanche.

Il était en ce moment au fond du puits. Que l’on

juge de son désappointement, de son désespoir, quand

le pic, profondément enfoncé, ne rencontra aucune

résistance.

Il resta un instant les bras croisés, regardant Sabine,

qui se trouvait avec lui.

« Rien ? dit le chasseur.

– Rien, répondit le charpentier. Rien. Continuons.

Le toit aura fléchi sans doute, mais il est impossible que

le plancher du grenier n’ait pas résisté ! Avant dix

pieds, nous devons rencontrer ce plancher lui-même...

ou bien... »

Mac Nap n’acheva pas sa pensée, et, Sabine

l’aidant, il reprit son travail avec l’ardeur d’un

désespéré.

À six heures du soir, une nouvelle profondeur de dix

à douze pieds avait été atteinte.

Mac Nap sonda de nouveau. Rien encore. Son pic

s’enfonçait toujours dans la terre meuble.

Le charpentier, abandonnant un instant son outil, se

prit la tête à deux mains.

« Les malheureux ! » murmura-t-il.

Puis, s’élevant sur les étrésillons qui maintenaient le

cuvelage de bois, il remonta jusqu’à l’orifice du puits.

Là, il trouva le lieutenant Hobson et le sergent plus

anxieux que jamais, et, les prenant à l’écart, il leur fit

connaître l’horrible désappointement qu’il venait

d’éprouver.

« Mais alors, demanda Jasper Hobson, alors la

maison a été écrasée par l’avalanche, et ces infortunés...

– Non, répondit le maître charpentier d’un ton

d’inébranlable conviction. Non ! la maison n’a pas été

écrasée ! Elle a dû résister, renforcée comme elle

l’était ! Non ! elle n’a pas été écrasée ! Ce n’est pas

possible !

– Mais alors qu’est-il arrivé, Mac Nap ? demanda le

lieutenant, dont les yeux laissaient échapper deux

grosses larmes.

– Ceci, évidemment, répondit le charpentier Mac

Nap. La maison a résisté, elle, mais le sol sur lequel elle

reposait a fléchi. Elle s’est enfoncée tout d’une pièce !

Elle a passé au travers de cette croûte de glace qui

forme la base de l’île ! Elle n’est pas écrasée, mais

engloutie... Et les malheureuses victimes...

– Noyées ! s’écria le sergent Long.

– Oui ! sergent ! noyées avant d’avoir pu faire un

mouvement ! noyées comme les passagers d’un navire

qui sombre ! »

Pendant quelques instants, ces trois hommes

demeurèrent sans parler. L’hypothèse de Mac Nap

devait toucher de bien près à la réalité. Rien de plus

logique que de supposer un fléchissement en cet

endroit, et sous une telle pression, du banc de glace qui

formait la base de l’île. La maison, grâce aux étais

verticaux qui soutenaient les poutres du plafond en

s’appuyant sur celles du plancher, avait dû crever le sol

de glace et s’enfoncer dans l’abîme.

« Eh bien, Mac Nap, dit le lieutenant Hobson, si

nous ne pouvons les retrouver vivants...

– Oui, répondit le maître charpentier, il faut au

moins les retrouver morts ! »

Cela dit, Mac Nap, sans rien faire connaître à ses

compagnons de cette terrible hypothèse, reprit au fond

du puits son travail interrompu. Le lieutenant Hobson y

était descendu avec lui.

Pendant toute la nuit, le forage fut continué, les

hommes se relayant d’heure en heure ; mais tout ce

temps, pendant que deux soldats creusaient la terre et le

sable, Mac Nap et Jasper Hobson se tenaient au-dessus

d’eux suspendus à un des étrésillons.

À trois heures du matin, le pic de Kellet, en

s’arrêtant subitement sur un corps dur, rendit un son

sec. Le maître Charpentier le sentit plutôt qu’il ne

l’entendit.

« Nous y sommes, s’était écrié le soldat. Sauvés !

– Tais-toi, et continue ! » répondit le lieutenant

Hobson d’une voix sourde.

Il y avait en ce moment près de soixante-seize

heures que l’avalanche s’était abattue sur la maison.

Kellet et son compagnon, le soldat Pond, avaient

repris leur travail. La profondeur du puits devait

presque avoir atteint le niveau de la mer, et, par

conséquent, Mac Nap ne pouvait conserver aucun

espoir.

En moins de vingt minutes, le corps dur, heurté par

le pic, était à découvert. C’était un des chevrons du toit.

Le charpentier, s’élançant au fond du puits, saisit une

pioche et fit voler les lattes du faîtage. En quelques

instants, une large ouverture fut pratiquée...

À cette ouverture, apparut une figure à peine

reconnaissable dans l’ombre.

C’était la figure de Kalumah !

« À nous ! À nous ! » murmura faiblement la pauvre

Esquimaude.

Jasper Hobson se laissa glisser par l’ouverture. Un

froid très vif le saisit. L’eau lui montait à la ceinture.

Contrairement à ce qu’on croyait, le toit n’avait point

été écrasé, mais aussi, comme l’avait supposé Mac Nap,

la maison s’était enfoncée à travers le sol, et l’eau était

là. Mais cette eau ne remplissait pas le grenier, elle ne

s’élevait que d’un pied à peine au-dessus du plancher. Il

y avait encore un espoir !...

Le lieutenant, s’avançant dans l’obscurité, rencontra

un corps sans mouvement ! Il le traîna jusqu’à

l’ouverture, à travers laquelle Pond et Kellet le saisirent

et l’enlevèrent. C’était Thomas Black.

Un autre corps fut amené, celui de Madge. Des

cordes avaient été jetées de l’orifice du puits. Thomas

Black et Madge, enlevés par leurs compagnons,

reprenaient peu à peu leurs sens à l’air extérieur.

Restait Mrs. Paulina Barnett à sauver. Jasper

Hobson, conduit par Kalumah, avait dû gagner

l’extrémité du grenier, et, là, il avait enfin trouvé celle

qu’il cherchait, sans mouvement, la tête à peine hors de

l’eau. La voyageuse était comme morte.

Le lieutenant Hobson la prit dans ses bras, il la porta

près de l’ouverture, et, peu d’instants après, elle et lui,

Kalumah et Mac Nap apparaissaient à l’orifice du puits.

Tous les compagnons de la courageuse femme

étaient là, ne prononçant pas une parole, désespérés.

La jeune Esquimaude, si faible elle-même, s’était

jetée sur le corps de son amie.

Mrs. Paulina Barnett respirait encore, et son cœur

battait. L’air pur, aspiré par ses poumons desséchés,

ramena peu à peu la vie en elle. Elle ouvrit enfin les

yeux.

Un cri de joie s’échappa de toutes les poitrines, un

cri de reconnaissance qui monta vers le ciel, et qui

certainement fut entendu là-haut.

En ce moment, le jour se faisait, le soleil débordait

de l’horizon et jetait ses premiers rayons dans l’espace.

Mrs. Paulina Barnett, par un suprême effort, se

redressa. Du haut de cette montagne, formée par

l’avalanche, et qui dominait toute l’île, elle regarda.

Puis, avec un étrange accent :

« La mer ! la mer ! » murmura-t-elle.

Et en effet, sur les deux côtés de l’horizon, à l’est, à

l’ouest, la mer, dégagée de glaces, la mer entourait l’île

errante !

XIX



La mer de Behring



Ainsi, l’île, poussée par la banquise, avait, sous une

vitesse excessive, reculé jusque dans les eaux de la mer

de Behring, après avoir passé le détroit sans se fixer à

ses bords ! Elle dérivait, pressée par cette irrésistible

barrière qui prenait sa force dans les profondeurs du

courant sous-marin, et la banquise la repoussait toujours

vers ces eaux plus chaudes qui ne pouvaient tarder à se

changer en abîme pour elle ! Et l’embarcation, écrasée,

était hors d’usage !

Lorsque Mrs. Paulina Barnett eut entièrement repris

l’usage de ses sens, elle put en quelques mots raconter

l’histoire de ces soixante-quatorze heures passées dans

les profondeurs de la maison engloutie. Thomas Black,

Madge, la jeune Esquimaude avaient été surpris par la

brusquerie de l’avalanche. Tous s’étaient précipités à la

porte, aux fenêtres. Plus d’issue, la couche de terre ou

de sable, qui s’appelait un instant auparavant le cap

Bathurst, recouvrait la maison entière. Presque aussitôt,

les prisonniers purent entendre le choc des glaçons

énormes que la banquise projetait sur la factorerie.

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, et déjà Mrs.

Paulina Barnett, son compagnon, ses deux compagnes

sentaient la maison, qui résistait à cette épouvantable

pression, s’enfoncer dans le sol de l’île. La base de

glace s’effondrait. L’eau de la mer apparaissait.

S’emparer de quelques provisions demeurées dans

l’office, se réfugier dans le grenier, ce fut l’affaire d’un

instant. Cela se fit par un vague instinct de

conservation. Et cependant, ces infortunés pouvaient-ils

garder une lueur d’espoir ! En tout cas, le grenier

semblait devoir résister, et il était probable que deux

blocs de glace, s’arc-boutant au-dessus du faîte,

l’avaient sauvé d’un écrasement immédiat.

Pendant qu’ils étaient emprisonnés dans ce grenier,

ils entendaient au-dessus d’eux les énormes débris de

l’avalanche qui tombaient sans cesse. Au-dessous, l’eau

montait toujours. Écrasés ou noyés !

Mais par un miracle, on peut le dire, le toit de la

maison, supporté sur ses solides fermes, résista, et la

maison elle-même, après s’être enfoncée à une certaine

profondeur, s’arrêta, mais alors l’eau dépassait d’un

pied le niveau du grenier.

Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas

Black, avaient dû se réfugier jusque dans

l’entrecroisement des fermes. C’est là qu’ils restèrent

pendant tant d’heures. La dévouée Kalumah s’était faite

la servante de tous, et portait à travers la nappe d’eau la

nourriture à l’un et à l’autre. Il n’y avait rien à tenter

pour le salut ! Le secours ne pouvait venir que du

dehors !

Situation épouvantable. La respiration était

douloureuse dans cet air comprimé, qui, bientôt

désoxygéné et chargé d’acide carbonique, devint à peu

près irrespirable... Quelques heures encore

d’emprisonnement dans cet étroit espace, et le

lieutenant Hobson n’eût plus trouvé que les cadavres

des victimes !

En outre, aux tortures physiques s’étaient jointes les

tortures morales. Mrs. Paulina Barnett avait à peu près

compris ce qui s’était passé. Elle avait deviné que la

banquise s’était jetée sur l’île, et aux bouillonnements

de l’eau qui grondait sous la maison, elle sentait bien

que l’île dérivait irrésistiblement vers le sud. Et voilà

pourquoi, dès que ses yeux se rouvrirent, elle regarda

autour d’elle, et prononça ces mots, que la destruction

de la chaloupe rendait si terribles en cette circonstance :

« La mer ! la mer ! »

Mais, en ce moment, tous ceux qui l’entouraient ne

voulaient voir, ne voulaient comprendre qu’une chose,

c’est qu’ils avaient sauvé celle pour laquelle ils eussent

donné leur vie, et, avec elle, Madge, Thomas Black,

Kalumah. Enfin, et jusqu’alors, malgré tant d’épreuves,

tant de dangers, pas un de ceux que le lieutenant Jasper

Hobson avait emmenés dans cette désastreuse

expédition ne manquait encore à l’appel.

Mais les circonstances allaient devenir plus graves

que jamais et hâter sans nul doute la catastrophe finale

dont le dénouement ne pouvait être éloigné.

Le premier soin du lieutenant Hobson, pendant cette

journée, fut de relever la situation de l’île. Il ne fallait

plus songer à la quitter, puisque la chaloupe était

détruite, et que la mer, libre enfin, n’offrait pas un point

solide autour d’elle. En fait d’icebergs, il ne restait plus

que ce reste de banquise, dont le sommet venait

d’écraser le cap Bathurst, nais dont la base,

profondément immergée poussait l’île vers le sud.

En fouillant les ruines de la maison principale, on

avait pu retrouver les instruments et les cartes de

l’astronome que Thomas Black avait tout d’abord

emportés avec lui, et qui n’avaient point été brisés fort

heureusement. Le ciel était couvert de nuages, mais le

soleil apparaissait parfois, et le lieutenant Hobson put

prendre hauteur en temps utile et avec une

approximation suffisante.

De cette observation, il résulta que ce jour même, 12

mai, à midi, l’île Victoria occupait en longitude

168°12’ à l’ouest du méridien de Greenwich, et en

latitude 63°37’. Le point, rapporté sur la carte, se

trouvait être par le travers du golfe Norton, entre la

pointe asiatique de Tchaplin et le cap américain

Stephens, mais à plus de cent milles de l’une et de

l’autre côte.

« Il faut donc renoncer à atterrir sur le continent ?

dit alors Mrs. Paulina Barnett.

– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, tout espoir

est fermé de ce côté. Le courant nous porte au large

avec une extrême vitesse, et nous ne pouvons compter

que sur la rencontre d’un baleinier qui passerait en vue

de l’île.

– Mais, reprit la voyageuse, si nous ne pouvons

atterrir au continent, pourquoi le courant ne nous

porterait-il pas sur une des îles de la mer de Behring ? »

C’était encore là un frêle espoir, et ces désespérés

s’y accrochèrent, comme l’homme qui se noie, à la

planche de salut. Les îles ne manquaient pas à ces

parages de la mer de Behring, Saint-Laurent, Saint-

Mathieu, Nouniwak, Saint-Paul, Georges, etc.

Précisément, l’île errante n’était pas très éloignée de

Saint-Laurent, assez vaste terre entourée d’îlots, et, en

tout cas, si on la manquait, il était permis d’espérer que

ce semis des Aléoutiennes qui ferme la mer de Behring

au sud, l’arrêterait dans sa marche.

Oui, sans doute, l’île Saint-Laurent pouvait être un

port de salut pour les hiverneurs. S’ils le manquaient,

Saint-Mathieu et tout ce groupe d’îlots dont il forme le

centre se trouveraient peut-être encore sur leur passage.

Mais ces Aléoutiennes, dont plus de huit cents milles

les séparaient, il ne fallait pas espérer les atteindre.

Avant, bien avant, l’île Victoria, minée, dissoute par les

eaux chaudes, fondue par ce soleil qui s’avançait déjà

dans le signe des Gémeaux, serait abîmée au fond de la

mer !

On devait le supposer. En effet, la distance à

laquelle les glaces se rapprochent de l’Équateur est très

variable. Elle est plus courte dans l’hémisphère austral

que dans l’hémisphère boréal. On les a rencontrées

quelquefois par le travers du cap de Bonne-Espérance,

soit au 36e parallèle environ, tandis que les icebergs qui

descendent la mer Arctique n’ont jamais dépassé le 40e

degré de latitude. Mais la limite de fusion des glaces est

évidemment liée à l’état de la température, et elle

dépend des conditions climatériques. Par des hivers

prolongés, les glaces persistent sous des parallèles

relativement bas, et c’est tout le contraire avec des

printemps précoces.

Or, précisément, cette précocité de la saison chaude,

en cette année 1861, devait promptement amener la

dissolution de l’île Victoria. Déjà ces eaux de la mer de

Behring étaient vertes et non plus bleues, comme elles

le sont aux approches des icebergs, suivant la remarque

du navigateur Hudson. On devait donc, à tout moment,

redouter une catastrophe, maintenant que la chaloupe

n’existait plus.

Jasper Hobson résolut d’y parer en faisant construire

un radeau assez vaste pour porter toute la petite colonie,

et qui pût naviguer, tant bien que mal, vers le continent.

Il fit réunir les bois nécessaires à la construction d’un

appareil flottant sur lequel on pourrait tenir la mer sans

crainte de sombrer. Après tout, les chances de rencontre

étaient possibles à une époque où les baleiniers

remontent vers le nord à la poursuite des baleines. Mac

Nap eut donc mission d’établir un radeau large et

solide, qui surnagerait au moment où l’île Victoria

s’engloutirait dans la mer.

Mais auparavant, il était nécessaire de préparer une

demeure quelconque qui pût abriter les malheureux

habitants de l’île. Le plus simple parut être de déblayer

l’ancien logement des soldats, annexe de la maison

principale, dont les murs pourraient encore servir. Tous

se mirent résolument à l’ouvrage, et en quelques jours

on put se garder contre les intempéries d’un climat très

capricieux, que les rafales et les pluies attristaient

fréquemment.

On pratiqua aussi des fouilles dans la maison

principale, et on put extraire des chambres submergées

nombre d’objets plus ou moins utiles, des outils, des

armes, de la literie, quelques meubles, les pompes

d’aération, le réservoir à air, etc.

Dès le lendemain de ce jour, le 13 mai, on avait dû

renoncer à l’espoir de dériver sur l’île Saint-Laurent. Le

point de relèvement indiqua que l’île Victoria passait

fort à l’est de cette île, et, en effet, les courants,

généralement, ne viennent point butter contre les

obstacles naturels ; ils les tournent plutôt, et le

lieutenant Hobson comprit bien qu’il fallait renoncer à

l’espoir d’atterrir de cette façon. Seules, les îles

Aléoutiennes, tendues comme un immense filet semi-

circulaire sur un espace de plusieurs degrés, auraient pu

arrêter l’île, mais, on l’a dit, pouvait-on espérer de les

atteindre ? L’île était emportée avec une extrême

vitesse, sans doute, mais n’était-il pas probable que

cette vitesse diminuerait singulièrement, lorsque les

icebergs qui la poussaient en avant se détacheraient par

une raison quelconque, ou se dissoudraient, eux qu’une

couche de terre ne protégeait pas contre l’action des

rayons du soleil ?

Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le

sergent Long et le maître charpentier causèrent souvent

de ces choses, et, après mûres réflexions, ils furent de

cet avis que l’île ne pourrait, en aucun cas, atteindre le

groupe des Aléoutiennes, soit que sa vitesse diminuât,

soit qu’elle fût rejetée hors du courant de Behring, soit

enfin qu’elle fondît sous la double influence combinée

des eaux et du soleil.

Le 14 mai, maître Mac Nap et ses hommes s’étaient

mis à l’ouvrage et avaient commencé la construction

d’un vaste radeau. Il s’agissait de maintenir cet appareil

à un niveau aussi élevé que possible au-dessus des flots,

afin de le soustraire au balayage des lames. C’était là un

gros ouvrage, mais devant lequel le zèle de ces

travailleurs ne recula pas. Le forgeron Raë avait

heureusement retrouvé, dans un magasin attenant au

logement, une grande quantité de ces chevilles de fer

qui avaient été apportées du fort Reliance, et elles

servirent à fixer fortement entre elles les diverses pièces

qui formaient les bâtis du radeau.

Quant à l’emplacement sur lequel il fut construit, il

importe de le signaler. Ce fut d’après l’idée du

lieutenant que Mac Nap prit les mesures suivantes. Au

lieu de disposer les poutres et poutrelles sur le sol, le

charpentier les établit immédiatement à la surface du

lagon. Les diverses pièces, taraudées et mortaisées sur

la rive, étaient ensuite lancées isolément à la surface du

petit lac, et là on les ajustait sans peine. Cette manière

d’opérer présentait deux avantages :

1° le charpentier pouvait juger immédiatement du

point de flottaison et du degré de stabilité qu’il

convenait de donner à l’appareil ;

2° lorsque l’île Victoria viendrait à se dissoudre, le

radeau flotterait déjà et ne serait point soumis aux

dénivellations, aux chocs même que le sol disloqué

pouvait lui imprimer à terre.

Ces deux raisons, très sérieuses, engagèrent donc le

maître charpentier à procéder comme il est dit.

Pendant ces travaux, Jasper Hobson, tantôt seul,

tantôt accompagné de Mrs. Paulina Barnett, errait sur le

littoral. Il observait l’état de la mer et les sinuosités

changeantes du rivage que le flot rongeait peu à peu.

Son regard parcourait l’horizon absolument désert.

Dans le nord, on ne voyait plus aucune montagne de

glace se profiler à l’horizon. En vain cherchait-il,

comme tous les naufragés, ce navire « qui n’apparaît

jamais ! » La solitude de l’Océan n’était troublée que

par le passage de quelques souffleurs, qui fréquentaient

les eaux vertes où pullulent ces myriades d’animalcules

microscopiques dont ils font leur unique nourriture.

Puis c’étaient aussi des bois qui flottaient, des essences

diverses arrachées aux pays chauds, et que les grands

courants du globe entraînaient jusque dans ces parages.

Un jour, le 16 mai, Mrs. Paulina Barnett et Madge

se promenaient ensemble sur cette partie de l’île

comprise entre le cap Bathurst et l’ancien port. Il faisait

un beau temps. La température était chaude. Depuis

bien des jours déjà, il n’existait plus trace de neige à la

surface de l’île. Seuls, les glaçons que la banquise y

avait entassés dans sa partie septentrionale rappelaient

l’aspect polaire de ces climats. Mais ces glaçons se

dissolvaient peu à peu, et de nouvelles cascades

s’improvisaient chaque jour au sommet et sur les flancs

des icebergs. Certainement, avant peu, le soleil aurait

fondu ces dernières masses agglomérées par le froid.

C’était un curieux aspect que celui de l’île Victoria !

Des yeux moins attristés l’eussent contemplé avec

intérêt. Le printemps s’y déclarait avec une force

inaccoutumée. Sur ce sol, ramené à des parallèles plus

doux, la vie végétale débordait. Les mousses, les petites

fleurs, les plantations de Mrs. Joliffe se développaient

avec une véritable prodigalité. Toute la puissance

végétative de cette terre, soustraite aux âpretés du

climat arctique, s’épanchait au-dehors, non seulement

par la profusion des plantes qui s’épanouissaient à sa

surface, mais aussi par la vivacité de leurs couleurs. Ce

n’étaient plus ces nuances pâles et noyées d’eau, mais

des tons chauds, colorés, dignes du soleil qui les

éclairait. Les diverses essences, arbousiers ou saules,

pins ou bouleaux, se couvraient d’une verdure sombre.

Leurs bourgeons éclataient sous la sève échauffée à de

certaines heures par une température de 68° Fahrenheit

(20° centig. au-dessus de zéro). La nature arctique se

transformait sous un parallèle qui était déjà celui de

Christiana ou de Stockholm, en Europe, c’est-à-dire

celui des plus verdoyants pays des zones tempérées.

Mais Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir ces

avertissements que lui donnait la nature. Pouvait-elle

changer l’état de son domaine éphémère ? Pouvait-elle

lier cette île errante à l’écorce solide du globe ? Non, et

le sentiment d’une suprême catastrophe était en elle.

Elle en avait l’instinct, comme ces centaines d’animaux

qui pullulaient aux abords de la factorerie. Ces renards,

ces martres, ces hermines, ces lynx, ces castors, ces rats

musqués, ces visons, ces loups même que le sentiment

d’un danger prochain, inévitable, rendaient moins

farouches, toutes ces bêtes se rapprochaient de plus en

plus de leurs anciens ennemis, les hommes, comme si

les hommes eussent pu les sauver ! C’était comme une

reconnaissance tacite, instinctive de la supériorité

humaine, et précisément dans une circonstance où cette

supériorité ne pouvait rien !

Non ! Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir

toutes ces choses, et ses regards ne quittaient plus cette

impitoyable mer, immense, infinie, sans autre horizon

que le ciel qui se confondait avec elle !

« Ma pauvre Madge, dit-elle, c’est moi qui t’ai

entraînée à cette catastrophe, toi, qui m’as suivie

partout, toi, dont le dévouement et l’amitié méritaient

un autre sort ! Me pardonnes-tu ?

– Il n’y a qu’une chose au monde que je ne t’aurais

pas pardonnée, ma fille, répondit Madge. C’eût été une

mort que je n’eusse pas partagée avec toi !

– Madge ! Madge ! s’écria la voyageuse, si ma vie

pouvait sauver celle de tous ces infortunés, je la

donnerais sans hésiter !

– Ma fille, répondit Madge, tu n’as donc plus

d’espoir ?

– Non !... » murmura Mrs. Paulina Barnett en se

cachant dans les bras de sa compagne.

La femme venait de reparaître un instant dans cette

nature virile, et qui ne comprendrait un moment de

défaillance en de telles épreuves.

Mrs. Paulina Barnett sanglotait ! Son cœur

débordait. Des larmes s’échappaient de ses yeux.

Madge la consola par ses caresses et par ses baisers.

« Madge ! Madge ! dit la voyageuse en relevant la

tête, ne leur dis pas, au moins, que j’ai pleuré !

– Non, répondit Madge. D’ailleurs, ils ne me

croiraient pas. C’est un instant de faiblesse ! Relève-toi,

ma fille, toi, notre âme à tous, ici ! Relève-toi et

reprends courage !

– Mais tu espères donc encore ? s’écria Mrs. Paulina

Barnett, regardant dans les yeux sa fidèle compagne.

– J’espère toujours ! » répondit simplement Madge.

Et cependant, aurait-on pu conserver encore une

lueur d’espérance lorsque, quelques jours après, l’île

errante, passant au large du groupe de Saint-Mathieu,

n’avait plus une terre où se raccrocher sur toute cette

mer de Behring !

XX



Au large !



L’île Victoria flottait alors dans la partie la plus

vaste de la mer de Behring, à six cents milles encore

des premières Aléoutiennes et à plus de deux cents

milles de la côte la plus rapprochée dans l’est. Son

déplacement s’opérait toujours avec une vitesse

relativement considérable. Mais, en admettant qu’il ne

subît aucune diminution, trois semaines, au moins, lui

seraient encore nécessaires pour qu’elle atteignît cette

barrière méridionale de la mer de Behring.

Pourrait-elle durer jusque-là, cette île, dont la base

s’amincissait chaque jour sous l’action des eaux déjà

tièdes, et portées à une température moyenne de 50°

Fahrenheit (10° centig. au-dessus de zéro) ? Son sol ne

pouvait-il à chaque instant s’entrouvrir ?

Le lieutenant Hobson pressait de tout son pouvoir la

construction du radeau, dont le bâtis inférieur flottait

déjà sur les eaux du lagon. Mac Nap voulait donner à

cet appareil une très grande solidité, afin qu’il pût

résister pendant un long temps, s’il le fallait, aux

secousses de la mer. En effet, il était à supposer, s’il ne

rencontrait pas quelque baleinier dans les parages de

Behring, qu’il dériverait jusqu’aux îles Aléoutiennes, et

un long espace de mer lui restait à franchir.

Toutefois, l’île Victoria n’avait encore éprouvé

aucun changement de quelque importance dans sa

configuration générale. Des reconnaissances étaient

journellement faites, mais les explorateurs ne

s’aventuraient plus qu’avec une extrême circonspection,

car, à chaque instant, une fracture du sol, un

morcellement de l’île pouvait les isoler du centre

commun. Ceux qui partaient ainsi, on pouvait toujours

craindre de ne plus les revoir.

La profonde entaille située aux approches du cap

Michel, que les froids de l’hiver avaient refermée,

s’était peu à peu rouverte. Elle s’étendait maintenant

sur l’espace d’un mille à l’intérieur jusqu’au lit

desséché de la petite rivière. On pouvait craindre même

qu’elle ne suivît ce lit, qui, déjà creusé, amincissait

d’autant la croûte de glace. Dans ce cas, toute cette

portion comprise entre le cap Michel et le port Barnett,

limitée à l’ouest par le lit de la rivière, aurait disparu, –

c’est-à-dire un morceau énorme, d’une superficie de

plusieurs milles carrés. Le lieutenant Hobson

recommanda donc à ses compagnons de ne point s’y

aventurer sans nécessité, car il suffisait d’un fort

mouvement de la mer pour détacher cette importante

partie du territoire de l’île.

Cependant, on fit pratiquer des sondages sur

plusieurs points, afin de connaître ceux qui présentaient

le plus de résistance à la dissolution par suite de leur

épaisseur. On reconnut que cette épaisseur était plus

considérable précisément aux environs du cap Bathurst,

sur l’emplacement de l’ancienne factorerie, non pas

l’épaisseur de la couche de terre et de sable – ce qui

n’eût point été une garantie –, mais bien l’épaisseur de

la croûte de glace. C’était, en somme, une heureuse

circonstance. Ces trous de sondage furent tenus libres,

et chaque jour on put constater ainsi la diminution que

subissait la base de l’île. Cette diminution était lente,

mais, chaque jour, elle faisait quelques progrès. On

pouvait estimer que l’île ne résisterait pas trois

semaines encore, en tenant compte de cette circonstance

fâcheuse, qu’elle dérivait vers des eaux de plus en plus

échauffées par les rayons solaires.

Pendant cette semaine, du 19 au 25 mai, le temps fut

fort mauvais. Une tempête assez violente se déclara. Le

ciel s’illumina d’éclairs et les éclats de la foudre

retentirent. La mer, soulevée par un grand vent du nord-

ouest, se déchaîna en hautes lames qui fatiguèrent

extrêmement l’île. Cette houle lui donna même

quelques secousses très inquiétantes. Toute la petite

colonie demeura sur le qui-vive, prête à s’embarquer

sur le radeau, dont la plate-forme était à peu près

achevée. On y transporta même une certaine quantité de

provisions et d’eau douce, afin de parer à toutes les

éventualités.

Pendant cette tempête, la pluie tomba très

abondamment, pluie d’orage tiède, dont les larges

gouttes pénétrèrent profondément le sol et durent

attaquer la base de l’île. Ces infiltrations eurent pour

effet de dissoudre la glace inférieure en de certains

endroits et de produire des affouillements suspects. Sur

les pentes de quelques monticules, le sol fut absolument

raviné et la croûte blanche mise à nu. On se hâta de

combler ces excavations avec de la terre et du sable,

afin de soustraire la base à l’action de la température.

Sans cette précaution, le sol eût été bientôt troué

comme une écumoire.

Cette tempête causa aussi d’irréparables dommages

aux collines boisées qui bordaient la lisière occidentale

du lagon. Le sable et la terre furent entraînés par ces

abondantes pluies, et les arbres, n’étant plus maintenus

par le pied, s’abattirent en grand nombre. En une nuit,

tout l’aspect de cette portion de l’île comprise entre le

lac et l’ancien port Barnett fut changé. C’est à peine s’il

resta quelques groupes de bouleaux, quelques bouquets

de sapins isolés qui avaient résisté à la tourmente. Dans

ces faits, il y avait des symptômes de décomposition

qu’on ne pouvait méconnaître, mais contre lesquels

l’intelligence humaine était impuissante. Le lieutenant

Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, tous voyaient

bien que leur île éphémère s’en allait peu à peu, tous le

sentaient, – sauf peut-être Thomas Black, sombre,

muet, qui semblait ne plus être de ce monde.

Pendant la tempête, le 23 mai, le chasseur Sabine,

en quittant son logement, le matin, par une brume assez

épaisse, faillit se noyer dans un large trou qui s’était

creusé dans la nuit. C’était sur l’emplacement occupé

autrefois par la maison principale de la factorerie.

Jusqu’alors, cette maison, ensevelie sous la couche

de terre et de sable, et aux trois quarts engloutie, on le

sait, paraissait être fixée à la croûte glacée de l’île.

Mais, sans doute, les ondulations de la mer, choquant

cette large crevasse à sa partie inférieure, l’agrandirent,

et la maison, chargée de ce poids énorme des matières

qui formaient autrefois le cap Bathurst s’abîma

entièrement. Terre et sable se perdirent dans ce trou, au

fond duquel se précipitèrent les eaux clapoteuses de la

mer.

Les compagnons de Sabine, accourus à ses cris,

parvinrent à le retirer de cette crevasse, pendant qu’il

était encore suspendu à ses parois glissantes, et il en fut

quitte pour un bain très inattendu, qui aurait pu très mal

finir.

Plus tard on aperçut les poutres et les planches de la

maison, qui avaient glissé sous l’île, flottant au large du

rivage, comme les épaves d’un navire naufragé. Ce fut

le dernier dégât produit par la tempête, dégât qui dans

une certaine proportion compromettait encore la solidité

de l’île, puisqu’il permettait aux flots de la ronger à

l’intérieur, C’était comme une sorte de cancer qui

devait la ronger peu à peu.

Pendant la journée du 25 mai, le vent sauta au nord-

est. La rafale ne fut plus qu’une forte brise, la pluie

cessa, et la mer commença à se calmer. La nuit se passa

paisiblement, et au matin, le soleil ayant reparu, Jasper

Hobson put obtenir un bon relèvement.

Et, en effet, sa position à midi, ce jour-là, lui fut

donnée par la hauteur du soleil :

Latitude : 56°,13’ ;

Longitude : 170°,23’.

La vitesse de l’île était donc excessive, puisqu’elle

avait dérivé de près de huit cents milles depuis le point

qu’elle occupait deux mois auparavant dans le détroit

de Behring, au moment de la débâcle.

Cette rapidité de déplacement rendit quelque peu

d’espoir à Jasper Hobson.

« Mes amis, dit-il à ses compagnons en leur

montrant la carte de la mer de Behring, voyez-vous ces

îles Aléoutiennes ? Elles ne sont pas à deux cents milles

de nous, maintenant ! En huit jours, peut-être, nous

pourrions les atteindre !

– Huit jours ! répondit le sergent Long en secouant

la tête. C’est long, huit jours !

– J’ajouterai, dit le lieutenant Hobson, que si notre

île eût suivi le 16e méridien, elle aurait déjà gagné le

parallèle de ces îles. Mais il est évident qu’elle s’écarte

dans le sud-ouest, par une déviation du courant de

Behring. »

Cette observation était juste. Le courant tendait à

rejeter l’île Victoria fort au large des terres, et peut-être

même en dehors des Aléoutiennes, qui ne s’étendent

que jusqu’au 170e méridien.

Mrs. Paulina Barnett considérait la carte en silence !

Elle regardait ce point, fait au crayon, qui indiquait la

position actuelle de l’île. Sur cette carte, établie à une

grande échelle, ce point paraissait presque

imperceptible, tant la mer de Behring semblait

immense. Elle revoyait alors toute sa route retracée

depuis le lieu d’hivernage, cette route que la fatalité ou

plutôt l’immutable direction des courants avait dessinée

à travers tant d’îles, au large de deux continents, sans

toucher nulle part, et devant elle s’ouvrait maintenant

l’infini de l’océan Pacifique !

Elle songeait ainsi, perdue dans une sombre rêverie,

et n’en sortit que pour dire :

« Mais cette île, ne peut-on donc la diriger ? Huit

jours, huit jours encore de cette vitesse, et nous

pourrions peut-être atteindre la dernière des

Aléoutiennes !

– Ces huit jours sont dans la main de Dieu ! répondit

le lieutenant Hobson d’un ton grave. Voudra-t-il nous

les donner ? Je vous le dis bien sincèrement, madame,

le salut ne peut venir que du Ciel.

– Je le pense comme vous, monsieur Jasper, reprit

Mrs. Paulina Barnett, mais le Ciel veut que l’on s’aide

pour mériter sa protection. Y a-t-il donc quelque chose

à faire, à tenter, quelque parti à prendre que j’ignore ? »

Jasper Hobson secoua la tête d’un air de doute. Pour

lui, il n’y avait plus qu’un moyen de salut, le radeau,

mais fallait-il s’y embarquer dès maintenant, y établir

une voilure quelconque au moyen de draps et de

couvertures, et chercher à gagner la côte la plus

prochaine ?

Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier

Mac Nap, en qui il avait grande confiance, le forgeron

Raë, les chasseurs Sabine et Marbre. Tous, après avoir

pesé le pour et le contre, furent d’accord sur ce point

qu’il ne fallait abandonner l’île que lorsqu’on y serait

forcé. En effet, ce ne pouvait être qu’une dernière et

suprême ressource, ce radeau, que les lames

balaieraient incessamment, qui n’aurait même pas la

vitesse imprimée à l’île, que les icebergs poussaient

vers le sud. Quant au vent, il soufflait le plus

généralement de la partie est, et il tendrait plutôt à

rejeter le radeau au large de toute terre.

Il fallait attendre, attendre encore, puisque l’île

dérivait rapidement vers les Aléoutiennes. Aux

approches de ce groupe, on verrait ce qu’il conviendrait

de faire.

C’était, en effet, le parti le plus sage, et

certainement, dans huit jours, si sa vitesse ne diminuait

pas, ou bien l’île s’arrêterait sur cette frontière

méridionale de la mer de Behring, ou, entraînée au sud-

ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait

irrévocablement perdue.

Or, la fatalité qui avait tant accablé ces hiverneurs et

depuis si longtemps, allait encore les frapper d’un

nouveau coup. Cette vitesse de déplacement sur

laquelle ils comptaient devait avant peu leur faire

défaut.

En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l’île

Victoria subit un dernier changement d’orientation,

dont les conséquences furent extrêmement graves. Elle

fit un demi-tour sur elle-même. Les icebergs, restes de

l’énorme banquise qui la bornaient au nord, furent par

ce changement reportés au sud.

Au matin, les naufragés, – ne peut-on leur donner ce

nom ? – virent le soleil se lever du côté du cap

Esquimau et non plus sur l’horizon du port Barnett.

Là, se dressaient les icebergs, bien diminués par le

dégel, mais considérables encore, qui poussaient l’île.

De ce point, ils masquaient une grande partie de

l’horizon.

Quelles allaient être les conséquences de ce

changement d’orientation ? Ces montagnes de glace

n’allaient-elles pas se séparer de l’île errante, puisque

aucun ciment ne les liait à elle ?

Chacun avait le pressentiment d’un nouveau

malheur, et chacun comprit ce que voulait dire le soldat

Kellet, qui s’écria :

« Avant ce soir, nous aurons perdu notre hélice ! »

Kellet voulait dire par là que les icebergs, à présent

qu’ils n’étaient plus à l’arrière, mais à l’avant de l’île,

ne tarderaient pas à se détacher. C’étaient eux, en effet,

qui lui imprimaient cette excessive vitesse, parce que,

pour chaque pied dont ils s’élevaient au-dessus du

niveau de la mer, ils en avaient six ou sept au-dessous.

Ainsi plongés, dans le courant sous-marin, ce courant

leur communiquait toute la rapidité dont il était animé

lui-même, rapidité qui, vu son peu « de tirant d’eau »,

manquerait à l’île abandonnée à sa seule impulsion.

Oui ! le soldat Kellet avait raison. L’île serait alors

comme un bâtiment désemparé de sa mâture, et dont

l’hélice aurait été brisée !

À cette parole de Kellet, personne n’avait répondu.

Mais un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que le bruit

d’un craquement se faisait entendre. Le sommet des

icebergs s’ébranlait, la masse se détachait, et tandis que

l’île restait en arrière, les icebergs, irrésistiblement

entraînés par le courant sous-marin, dérivaient

rapidement vers le sud.

XXI



Où l’île se fait îlot



Trois heures plus tard, les derniers morceaux de la

banquise avaient déjà disparu au-dessous l’horizon.

Cette disparition si rapide prouvait que, maintenant,

l’île demeurait presque stationnaire. C’est que toute la

force du courant résidait dans les couches basses, et non

à la surface de la mer.

Du reste, le point fut fait à midi, et donna un

relèvement exact. Vingt-quatre heures après, le nouveau

point constatait que l’île Victoria ne s’était pas déplacée

d’un mille !

Restait donc une chance de salut, une seule : c’est

qu’un navire, quelque baleinier, passant en ces parages,

recueillît les naufragés, soit qu’ils fussent encore sur

l’île, soit que le radeau l’eût remplacée après sa

dissolution.

L’île se trouvait alors par 54°33’ de latitude et

177°19’ de longitude, à plusieurs centaines de milles de

la terre la plus rapprochée, c’est-à-dire des

Aléoutiennes.

Le lieutenant Hobson, pendant cette journée,

rassembla ses compagnons et leur demanda une

dernière fois ce qu’il convenait de faire.

Tous furent du même avis : demeurer encore et

toujours sur l’île tant qu’elle ne s’effondrerait pas, car

sa grandeur la rendait insensible à l’état de la mer ;

puis, quand elle menacerait définitivement de se

dissoudre, embarquer toute la petite colonie sur le

radeau, et attendre !

Attendre !

Le radeau était alors achevé. Mac Nap y avait

construit une vaste cabane, sorte de rouffle, dans lequel

tout le personnel du fort pouvait se mettre à l’abri. Un

mât avait été préparé, que l’on pourrait dresser en cas

de besoin, et les voiles qui devaient servir au bateau

étaient prêtes depuis longtemps. L’appareil était solide,

et si le vent soufflait du bon côté, si la mer n’était pas

trop mauvaise, peut-être cet assemblage de poutres et

de planches sauverait-il la colonie tout entière.

« Rien, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n’est

impossible à celui qui dispose des vents et des flots ! »

Jasper Hobson avait fait l’inventaire des vivres. La

réserve était peu abondante, car les dégâts produits par

l’avalanche l’avaient singulièrement diminuée, mais

ruminants et rongeurs ne manquaient pas, et l’île, toute

verdoyante de mousses et d’arbustes, les nourrissait

sans peine. Il parut nécessaire d’augmenter les

provisions de viande conservée, et les chasseurs tuèrent

des rennes et des lièvres.

En somme, la santé des colons était bonne. Ils

avaient peu souffert de ce dernier hiver, si modéré, et

les épreuves morales n’avaient point encore entamé leur

vigueur physique. Mais, il faut le dire, ils ne voyaient

pas sans une extrême appréhension, sans de sinistres

pressentiments, le moment où ils abandonneraient leur

île Victoria, ou, pour parler plus exactement, le moment

où cette île les abandonnerait eux-mêmes. Ils

s’effrayaient à la pensée de flotter à la surface de cette

immense mer, sur un plancher de bois qui serait soumis

à tous les caprices de la houle. Même par les temps

moyens, les lames y embarqueraient et rendraient la

situation très pénible. Qu’on le remarque aussi, ces

hommes n’étaient point des marins, des habitués de la

mer, qui ne craignent pas de se fier à quelques planches,

c’étaient des soldats, accoutumés aux solides territoires

de la Compagnie. Leur île était fragile, elle ne reposait

que sur un mince champ de glace, mais enfin, sur cette

glace, il y avait de la terre, et, sur cette terre, une

verdoyante végétation, des arbustes, des arbres ; les

animaux l’habitaient avec eux ; elle était absolument

indifférente à la mer, et on pouvait la croire immobile.

Oui ! ils l’aimaient cette île Victoria, sur laquelle ils

vivaient depuis près de deux ans, cette île qu’ils avaient

si souvent parcourue en toutes ses parties, qu’ils avaient

ensemencée, et qui, en somme, avait résisté jusqu’alors

à tant de cataclysmes ! Oui ! ils ne la quitteraient pas

sans regret, et ils ne le feraient qu’au moment où elle

leur manquerait sous les pieds.

Ces dispositions, le lieutenant Hobson les

connaissait, et il les trouvait bien naturelles. Il savait

avec quelle répugnance ses compagnons

s’embarqueraient sur le radeau, mais les événements

allaient se précipiter, et sur ces eaux chaudes, l’île ne

pouvait tarder à se dissoudre. En effet, de graves

symptômes apparurent, qu’on ne devait pas négliger.

Voici ce qu’était ce radeau. Carré, il mesurait trente

pieds sur chaque face, ce qui lui donnait une superficie

de mille pieds. Sa plate-forme s’élevait de deux pieds

au-dessus de l’eau, et ses parois le défendaient tout

autour contre les petites lames, mais il était bien évident

qu’une houle un peu forte passerait par-dessus cette

insuffisante barrière. Au milieu du radeau, le maître

charpentier avait construit un véritable rouffle, qui

pouvait contenir une vingtaine de personnes. Autour

étaient établis de grands coffres destinés aux provisions

et les pièces à eau, le tout solidement fixé à la plate-

forme au moyen de chevilles de fer. Le mât, haut d’une

trentaine de pieds, s’appuyait au rouffle, et était soutenu

par des haubans qui se rattachaient aux coins de

l’appareil. Ce mât devait porter une voile carrée, qui ne

pouvait évidemment servir que vent arrière. Toute autre

allure était nécessairement interdite à cet appareil

nautique, auquel une sorte de gouvernail, très

insuffisant sans doute, avait été adapté.

Tel était le radeau du maître charpentier, sur lequel

devaient se réfugier vingt personnes, vingt et une en

comptant le petit enfant de Mac Nap. Il flottait

tranquillement sur les eaux du lagon, retenu au rivage

par une forte amarre. Certes, il avait été construit avec

plus de soin que n’en peuvent mettre des naufragés

surpris en mer par la destruction soudaine de leur

navire, il était plus solide et mieux aménagé, mais enfin

ce n’était qu’un radeau.

Le 1er juin, un nouvel incident se produisit. Le soldat

Hope était allé puiser de l’eau au lagon pour les besoins

de la cuisine. Mrs. Joliffe, goûtant cette eau, la trouva

salée. Elle rappela Hope, lui disant qu’elle avait

demandé de l’eau douce, et non de l’eau de mer.

Hope répondit qu’il avait puisé cette eau au lagon.

De là une sorte de discussion, au milieu de laquelle

intervint le lieutenant. En entendant les affirmations du

soldat Hope, il pâlit, puis il se dirigea rapidement vers

le lagon...

Les eaux en étaient absolument salées ! Il était

évident que le fond du lagon s’était crevé, et que la mer

y avait fait irruption.

Ce fait aussitôt connu, une même crainte bouleversa

les esprits tout d’abord.

« Plus d’eau douce ! » s’écrièrent ces pauvres gens.

Et en effet, après la rivière Paulina, le lac Barnett

venait de disparaître à son tour !

Mais le lieutenant Hobson se hâta de rassurer ses

compagnons à l’endroit de l’eau potable.

« Nous ne manquons pas de glace, mes amis, dit-il.

Ne craignez rien. Il suffira de faire fondre quelques

morceaux de notre île, et j’aime à croire que nous ne la

boirons pas tout entière », ajouta-t-il en essayant de

sourire.

En effet, l’eau salée, qu’elle se vaporise ou qu’elle

se solidifie, abandonne complètement le sel qu’elle

contient en dissolution. On déterra donc, si on peut

employer cette expression, quelques blocs de glace, et

on les fit fondre, non seulement pour les besoins

journaliers, mais aussi pour remplir les pièces à eau

disposées sur le radeau.

Cependant, il ne fallait pas négliger ce nouvel

avertissement que la nature venait de donner. L’île se

dissolvait évidemment à sa base, et cet envahissement

de la mer par le fond du lagon le prouvait

surabondamment. Le sol pouvait donc à chaque instant

s’effondrer, et Jasper Hobson ne permit plus à ses

hommes de s’éloigner, car ils auraient risqués d’être

entraînés au large.

Il semblait aussi que les animaux eussent le

pressentiment d’un danger très prochain. Ils se

massaient autour de l’ancienne factorerie. Depuis la

disparition de l’eau douce, on les voyait venir lécher les

blocs de glace retirés du sol. Ils semblaient inquiets,

quelques-uns paraissaient pris de folie, les loups

surtout, qui arrivaient en bandes échevelées, puis

disparaissaient en poussant de rauques aboiements. Les

animaux à fourrures restaient parqués autour du puits

circulaire qui remplaçait la maison engloutie. On en

comptait plusieurs centaines de différentes espèces.

L’ours rôdait aux environs, aussi inoffensif aux

animaux qu’aux hommes. Il était évidemment très

inquiet, par instinct, et il eût volontiers demandé

protection contre ce danger qu’il pressentait et ne

pouvait détourner.

Les oiseaux, très nombreux jusqu’alors, parurent

aussi diminuer peu à peu. Pendant ces derniers jours,

des bandes considérables de grands volateurs, de ceux

auxquels la puissance de leurs ailes permettent de

traverser les larges espaces, les cygnes entre autres,

émigrèrent vers le sud, là où ils devaient rencontrer les

premières terres des Aléoutiennes qui leur offraient un

abri sûr. Ce départ fut observé et remarqué par Mrs.

Paulina Barnett, et Madge, qui erraient, à ce moment,

sur le littoral. Elles en tirèrent un fâcheux pronostic.

« Ces oiseaux trouvent sur l’île une nourriture

suffisante, dit Mrs. Paulina Barnett et cependant ils s’en

vont ! Ce n’est pas sans motif, ma pauvre Madge !

– Oui, répondit Madge, c’est leur intérêt qui les

guide. Mais s’ils nous avertissent, nous devons profiter

de l’avertissement. Je trouve aussi que les autres

animaux paraissent être plus inquiets que de coutume. »

Ce jour-là, Jasper Hobson résolut de faire

transporter sur le radeau la plus grande partie des vivres

et des effets de campement. Il fut décidé aussi que tout

le monde s’y embarquerait.

Mais, précisément, la mer était mauvaise, et sur

cette petite Méditerranée, formée maintenant par les

eaux mêmes de Behring à l’intérieur du lagon, toutes

les agitations de la houle se reproduisaient et même

avec une grande intensité. Les lames, enfermées dans

cet espace relativement restreint, heurtaient le rivage

accore, et s’y brisaient avec fureur. C’était comme une

tempête sur ce lac, ou plutôt sur cet abîme profond

comme la mer environnante. Le radeau était

violemment agité, et de forts paquets d’eau y

embarquaient sans cesse. On fut même obligé de

suspendre l’embarquement des effets et des vivres.

On comprend bien que, dans cet état de choses, le

lieutenant Hobson n’insista pas vis-à-vis de ses

compagnons. Autant valait passer encore une nuit

tranquille à terre. Le lendemain, si la mer se calmait, on

achèverait l’embarquement.

La proposition ne fut donc point faite aux soldats et

aux femmes de quitter leur logement et d’abandonner

l’île, car c’était véritablement l’abandonner que se

réfugier sur le radeau.

Du reste, la nuit fut meilleure qu’on ne l’aurait

espéré. Le vent vint à se calmer. La mer s’apaisa peu à

peu. Ce n’était qu’un orage qui avait passé, avec cette

rapidité spéciale aux météores électriques. À huit

heures du soir, la houle était presque entièrement

tombée, et les lames ne formaient plus qu’un clapotis

peu sensible à l’intérieur du lagon.

Certainement, l’île ne pouvait échapper à une

dissolution imminente, mais enfin il valait mieux

qu’elle ne fût pas brisée subitement par une tempête, et

c’est ce qui pouvait arriver d’un instant à l’autre, quand

la mer se soulevait en montagnes autour d’elle.

À l’orage avait succédé une légère brume qui

menaçait de s’épaissir dans la nuit. Elle venait du nord,

et, par conséquent, suivant la nouvelle orientation, elle

couvrait la plus grande partie de l’île !

Avant de se coucher, Jasper Hobson visita les

amarres du radeau qui étaient tournées à de forts troncs

de bouleaux. Par surcroît de précaution, on leur donna

un tour de plus. D’ailleurs, le pis qui pût arriver, c’était

que le radeau fût emporté à la dérive sur le lagon, et le

lagon n’était pas si grand qu’il pût s’y perdre.

XXII



Les quatre jours qui suivent



La nuit fut calme. Le lieutenant Hobson se leva, et,

décidé à ordonner l’embarquement de la petite colonie

pour le jour même, il se dirigea vers le lagon.

La brume était encore épaisse. Mais au-dessus de ce

brouillard, on sentait déjà les rayons du soleil. Le ciel

avait été nettoyé par l’orage de la veille, et la journée

promettait d’être chaude.

Lorsque Jasper Hobson arriva sur les bords du

lagon, il ne put en distinguer la surface, qui était encore

cachée par de grosses volutes de brumes.

À ce moment, Mrs. Paulina Barnett, Madge et

quelques autres venaient le rejoindre sur le rivage.

La brume commençait alors à se lever. Elle reculait

vers le fond du lagon et en découvrait peu à peu la

surface. Cependant, le radeau n’apparaissait pas encore.

Enfin, un coup de brise enleva tout le brouillard...

Il n’y avait pas de radeau ! Il n’y avait plus de lac.

C’était l’immense mer qui s’étendait devant les regards.

Le lieutenant Hobson ne put retenir un geste de

désespoir, et quand ses compagnons et lui se

retournèrent, quand leurs yeux se portèrent à tous les

points de l’horizon, un cri leur échappa !... Leur île

n’était plus qu’un îlot !

Pendant la nuit, les six septièmes de l’ancien

territoire du cap Bathurst s’étaient détachés sans bruit,

sans convulsion, usés, rongés par le flot. Ils s’étaient

abîmés dans la mer, et le radeau, trouvant une issue,

avait dérivé au large, sans que ceux qui avaient mis en

lui leur dernière chance pussent même l’apercevoir sur

cette mer déserte !

Les naufragés, suspendus sur un abîme prêt à les

engloutir, sans ressources, sans aucun moyen de salut,

furent terrassés par le désespoir. De ces soldats,

quelques-uns, comme fous, voulurent se précipiter à la

mer. Mrs. Paulina Barnett se jeta au-devant d’eux. Ils

revinrent. Quelques-uns pleuraient.

On voit maintenant quelle était la situation des

naufragés, et s’ils pouvaient conserver quelque espoir !

Que l’on juge aussi de la position du lieutenant au

milieu de ces infortunés à demi affolés. Vingt et une

personnes emportées sur un îlot de glace, qui ne pouvait

tarder à se fondre sous leurs pieds ! Avec cette vaste

portion de l’île maintenant engloutie, avaient disparu

les collines boisées. Donc, plus un arbre. En fait de

bois, il ne restait plus que les quelques planches du

logement, absolument insuffisantes pour la construction

d’un nouveau radeau, qui pût suffire au transport de la

colonie. La vie des naufragés était donc strictement

limitée à la durée de l’îlot, c’est-à-dire à quelques jours

au plus, car on était au mois de juin, et la température

moyenne dépassait 68° Fahrenheit (20° centig. au-

dessus de zéro).

Pendant cette journée, le lieutenant Hobson crut

devoir encore faire une reconnaissance de l’îlot. Peut-

être conviendrait-il de se réfugier sur un autre point,

auquel son épaisseur assurerait une durée plus longue.

Mrs. Paulina Barnett et Madge l’accompagnèrent dans

cette excursion.

« Espères-tu toujours ? demanda Mrs. Paulina

Barnett à sa fidèle compagne.

– Toujours ! » répondit Madge.

Mrs. Paulina Barnett ne répondit pas. Jasper Hobson

et elle marchaient d’un pas rapide, en suivant le littoral.

Toute la côte avait été respectée depuis le cap Bathurst

jusqu’au cap Esquimau, c’est-à-dire sur une longueur

de huit milles. C’était au cap Esquimau que la fracture

s’était opérée, suivant une ligne courbe qui rejoignait la

pointe extrême du lagon, dirigée vers l’intérieur de l’île.

De cette pointe, le nouveau littoral se composait du

rivage même du lagon, que baignaient maintenant les

eaux de la mer. Vers la partie supérieure du lagon, une

autre cassure se prolongeait jusqu’au littoral compris

entre le cap Bathurst et l’ancien port Barnett. L’îlot

représentait donc une bande oblongue, d’une largeur

moyenne d’un mille seulement.

Des cent quarante milles carrés qui formaient

autrefois la superficie totale de l’île, il n’en restait pas

vingt !

Le lieutenant Hobson observa avec une extrême

attention la nouvelle conformation de l’îlot et reconnut

que sa portion la plus épaisse était encore

l’emplacement de l’ancienne factorerie. Il lui parut

donc convenable de ne point abandonner le campement

actuel, et c’était aussi celui que les animaux, par

instinct, avaient conservé.

Toutefois, on remarqua qu’une notable quantité de

ces ruminants et de ces rongeurs et le plus grand

nombre des chiens qui erraient à l’aventure, avaient

disparu avec la plus grande partie de l’île. Mais il en

restait encore un certain nombre, principalement des

rongeurs. L’ours, affolé, errait sur l’îlot et en faisait

incessamment le tour, comme un fauve enfermé dans

une cage.

Vers cinq heures du soir, le lieutenant Hobson et ses

deux compagnes étaient rentrés au logement. Là,

hommes et femmes, tous se trouvèrent réunis,

silencieux, ne voulant plus rien voir, ne voulant plus

rien entendre. Mrs. Joliffe s’occupait de préparer

quelque nourriture. Le chasseur Sabine, moins accablé

que ses compagnons, allait et venait, cherchant à

obtenir un peu de venaison fraîche. Quant à

l’astronome, il s’était assis à l’écart et jetait sur la mer

un regard vague et presque indifférent ! Il semblait que

rien ne pût l’étonner !

Jasper Hobson apprit à ses compagnons les résultats

de son excursion. Il leur dit que le campement actuel

offrait une sécurité plus grande que tout autre point du

littoral, et il recommanda même de ne plus s’en

éloigner, car des traces d’une prochaine rupture se

manifestaient déjà, à mi-chemin du campement et du

cap Esquimau. Il était donc probable que la superficie

de l’îlot ne tarderait pas à être considérablement

réduite. Et rien, rien à faire !

La journée fut réellement chaude. Les glaçons,

déterrés pour fournir l’eau potable, se dissolvaient sans

qu’il fût nécessaire d’employer le feu. Sur les parties

accores du rivage, la croûte glacée s’en allait en minces

filets qui tombaient à la mer. Il était visible que, d’une

manière générale, le niveau moyen de l’îlot s’était

abaissé. Les eaux tièdes rongeaient incessamment sa

base.

On ne dormit guère au campement pendant la nuit

suivante. Qui aurait pu trouver quelque sommeil en

songeant qu’à tout instant l’abîme pouvait s’ouvrir, qui,

si ce n’est ce petit enfant qui souriait à sa mère, et que

sa mère ne voulait plus abandonner un instant ?

Le lendemain, 4 juin, le soleil reparut au-dessus de

l’horizon dans un ciel sans nuages. Aucun changement

ne s’était produit pendant la nuit. La conformation de

l’îlot n’avait point été altérée.

Ce jour-là, un renard bleu, effaré, se réfugia dans le

logement et n’en voulut plus sortir. On peut dire que les

martres, les hermines, les lièvres polaires, les rats

musqués, les castors fourmillaient sur l’emplacement de

l’ancienne factorerie. C’était comme un troupeau

d’animaux domestiques. Les bandes de loups

manquaient seules à la faune polaire. Ces carnassiers,

dispersés sur la partie opposée de l’île au moment de la

rupture, avaient été évidemment engloutis avec elle.

Comme par un pressentiment, l’ours ne s’éloignait plus

du cap Bathurst, et les animaux à fourrures, trop

inquiets, ne semblaient même pas s’apercevoir de sa

présence. Les naufragés eux-mêmes, familiarisés avec

le gigantesque animal, le laissaient aller et venir, sans

s’en préoccuper. Le danger commun, pressenti de tous,

avait mis au même niveau les instincts et les

intelligences.

Quelques moments avant midi, les naufragés

éprouvèrent une émotion bien vive, qui ne devait

aboutir qu’à une déception.

Le chasseur Sabine, monté sur le point culminant de

l’îlot, et qui observait la mer depuis quelques instants,

fit entendre ces cris :

« Un navire ! un navire ! »

Tous, comme galvanisés, se précipitèrent vers le

chasseur. Le lieutenant Hobson l’interrogeait du regard.

Sabine montra dans l’est une sorte de vapeur

blanche qui pointait à l’horizon. Chacun regarda sans

oser prononcer une parole. Tous virent ce navire dont la

silhouette s’accentuait de plus en plus. Personne n’osa

prononcer une parole !

C’était bien un bâtiment, un baleinier sans doute. On

ne pouvait s’y tromper, et, au bout d’une heure, sa

carène était visible.

Malheureusement, ce navire apparaissait dans l’est,

c’est-à-dire à l’opposé du point où le radeau entraîné

avait dû se diriger. Ce baleinier, le hasard seul

l’envoyait dans ces parages, et, puisqu’il n’avait point

communiqué avec le radeau, on ne pouvait admettre

qu’il fût à la recherche des naufragés, ni qu’il

soupçonnât leur présence.

Maintenant, ce navire apercevrait-il l’îlot, peu élevé

au-dessus de la surface de la mer ? Sa direction l’en

rapprocherait-il ? Distinguerait-il les signaux qui lui

seraient faits ? En plein jour, et par ce beau soleil,

c’était peu probable ! La nuit, en brûlant les quelques

planches du logement, on aurait pu entretenir un feu

visible à une grande distance. Mais le navire n’aurait-il

pas disparu avant l’arrivée de la nuit ? En tout cas, des

signaux furent faits, des coups de feu furent tirés.

Cependant, ce navire s’approchait ! On reconnaissait

en ce bâtiment un long trois-mâts, évidemment un

baleinier de New-Arkhangel, qui, après avoir doublé la

presqu’île d’Alaska, se dirigeait vers le détroit de

Behring. Il était au vent de l’îlot, et, tribord amure, sous

ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, il

s’élevait vers le nord. Un marin eût reconnu à son

orientation que ce navire ne laissait pas porter sur l’îlot.

Mais peut-être l’apercevrait-il ?

« S’il l’aperçoit, murmura le lieutenant Hobson à

l’oreille du sergent Long, s’il l’aperçoit, il s’enfuira au

contraire ! »

Jasper Hobson avait raison de parler ainsi. Les

navires ne redoutent rien tant, dans ces parages, que

l’approche des icebergs et des îles de glace ! Ce sont

des écueils errants contre lesquels ils craignent de se

briser, surtout pendant la nuit. Aussi se hâtent-ils de

changer leur direction, dès qu’ils les aperçoivent.

Ce navire n’agirait-il pas ainsi, dès qu’il aurait

connaissance de l’îlot ? C’était probable.

Par quelles alternatives d’espoir et de désespoir les

naufragés passèrent, cela ne saurait se peindre. Jusqu’à

deux heures du soir, ils purent croire que la Providence

prenait enfin pitié d’eux, que le secours leur arrivait,

que le salut était là ! Le navire s’était toujours approché

par une ligne oblique. Il n’était pas à six milles de l’îlot.

On multiplia les signaux, on tira des coups de fusil, on

produisit même une grosse fumée en brûlant quelques

planches du logement...

Ce fut en vain. Ou le bâtiment ne vit rien, ou il se

hâta de fuir l’îlot dès qu’il l’aperçut.

À deux heures et demie, il lofait légèrement et

s’éloignait dans le nord-est.

Une heure après, il n’apparaissait plus que comme

une vapeur blanche, et bientôt il avait entièrement

disparu.

Un des soldats, Kellet, poussa alors des rires

extravagants. Puis il se roula sur le sol. On dut croire

qu’il devenait fou.

Mrs. Paulina Barnett avait regardé Madge, bien en

face, comme pour lui demander si elle espérait encore !

Madge avait détourné la tête !...

Le soir de ce jour néfaste, un craquement se fit

entendre. C’était toute la plus grande partie de l’îlot qui

se détachait et s’abîmait dans la mer. Des cris terribles

d’animaux éclatèrent dans l’ombre. L’îlot était réduit à

cette pointe qui s’étendait depuis l’emplacement de la

maison engloutie jusqu’au cap Bathurst !

Ce n’était plus qu’un glaçon !

XXIII



Sur un glaçon



Un glaçon ! Un glaçon irrégulier, en forme de

triangle, mesurant cent pieds à sa base, cent cinquante

pieds à peine sur son plus grand côté ! Et sur ce glaçon,

vingt et un êtres humains, une centaine d’animaux à

fourrures, quelques chiens, un ours gigantesque, en ce

moment accroupi à la pointe extrême !

Oui ! tous les malheureux naufragés étaient là !

L’abîme n’en avait pas encore pris un seul. La rupture

s’était opérée au moment où ils étaient réunis dans le

logement. Le sort les avait encore sauvés, voulant sans

doute qu’ils périssent tous ensemble !

Quelle nuit, une nuit sans sommeil ! On ne parlait

pas. On ne bougeait pas. Peut-être le moindre

mouvement, la plus légère secousse eût-elle suffi à

rompre la base de glace !

Aux quelques morceaux de viande sèche que

distribua Mrs. Joliffe, personne ne put ou ne voulut

toucher. À quoi bon ?

La plupart de ces infortunés passèrent la nuit en

plein air. Ils aimaient mieux cela, être engloutis

librement, et non dans une étroite cabane de planches !

Le lendemain, 5 juin, un brillant soleil se leva sur ce

groupe de désespérés. Ils se parlaient à peine. Ils

cherchaient à se fuir. Quelques-uns regardaient d’un œil

troublé l’horizon circulaire, dont ce misérable glaçon

formait le centre.

La mer était absolument déserte. Pas une voile, pas

même une île de glace, ni un îlot. Ce glaçon, sans

doute, était le dernier qui flottât sur la mer de Behring !

La température s’élevait sans cesse. Le vent ne

soufflait plus. Un calme terrible régnait dans

l’atmosphère. De longues ondulations soulevaient

doucement ce dernier morceau de terre et de glace qui

restait de l’île Victoria. Il montait et descendait sans se

déplacer, comme une épave, et ce n’était plus qu’une

épave, en effet !

Mais une épave, un reste de carcasse, le tronçon

d’un mât, une hune brisée, quelques planches, cela

résiste, cela surnage, cela ne peut fondre ! Tandis qu’un

glaçon, de l’eau solidifiée, qu’un rayon de soleil va

dissoudre !

Ce glaçon – et cela explique qu’il eût résisté

jusqu’alors – formait la portion la plus épaisse de

l’ancienne île. Une calotte de terre et de verdure le

recouvrait, et il était supposable que sa croûte glacée

mesurait une épaisseur assez grande. Les longs froids

de la mer polaire avaient dû le « nourrir en glace »,

quand, autrefois, et pendant des périodes séculaires, ce

cap Bathurst faisait la pointe la plus avancée du

continent américain.

En ce moment, ce glaçon s’élevait encore en

moyenne de cinq à six pieds au-dessus du niveau de la

mer. On pouvait donc admettre que sa base avait une

épaisseur à peu près égale. Si donc, sur ces eaux

tranquilles, il ne courait pas le risque de se briser, du

moins devait-il peu à peu se réduire en eau. On le

voyait bien à ses bords qui s’usaient rapidement sous la

langue des longues lames, et, presque incessamment,

quelque morceau de terre, avec sa verdoyante

végétation, s’écroulait dans les flots.

Un écroulement de cette nature eut lieu ce jour

même, vers une heure du soir, dans la partie du sol

occupée par le logement, qui se trouvait tout à fait sur la

lisière du glaçon. Le logement était heureusement vide,

mais on ne put sauver que quelques-unes des planches

qui le formaient et deux ou trois poutrelles de la toiture.

La plupart des ustensiles et les instruments

d’astronomie furent perdus ! Toute la petite colonie dut

se réfugier alors sur la partie la plus élevée du sol, ou

rien ne la défendait des intempéries de l’air.

Là se trouvaient encore quelques outils, les pompes,

et le réservoir à air que Jasper Hobson utilisa en y

recueillant quelques gallons d’une pluie qui tomba en

abondance. Il ne fallait plus, en effet, emprunter au sol

déjà si réduit la glace qui fournissait jusqu’alors l’eau

potable. Il n’était pas une parcelle de ce glaçon qui ne

fût à ménager.

Vers quatre heures, le soldat Kellet, celui-là même

qui avait donné déjà quelques signes de folie, vint

trouver Mrs. Paulina Barnett et lui dit d’un ton calme :

« Madame, je vais me noyer.

– Kellet ? s’écria la voyageuse.

– Je vous dis que je vais me noyer, reprit le soldat.

J’ai bien réfléchi. Il n’y a pas moyen de s’en tirer.

J’aime mieux en finir volontairement.

– Kellet, répondit Mrs. Paulina Barnett, en prenant

la main du soldat, dont le regard était étrangement clair,

Kellet, vous ne ferez pas cela !

– Si, madame, et comme vous avez toujours été

bonne pour nous autres, je n’ai pas voulu mourir sans

vous dire adieu. Adieu, madame ! »

Et Kellet se dirigea vers la mer. Mrs. Paulina

Barnett, épouvantée, s’attacha à lui. Jasper Hobson et le

sergent accoururent à ses cris. Ils se joignirent à elle

pour détourner Kellet d’accomplir son dessein. Mais le

malheureux, pris par cette idée fixe, se contentait de

secouer négativement la tête.

Pouvait-on faire entendre raison à cet esprit égaré ?

Non. Et cependant l’exemple de ce fou se jetant à la

mer aurait pu être contagieux. Qui sait si quelques-uns

des compagnons de Kellet, démoralisés au dernier

degré, ne l’auraient pas suivi dans le suicide ? Il fallait à

tout prix arrêter ce malheureux prêt à se tuer.

« Kellet, dit alors Mrs. Paulina Barnett, en lui

parlant doucement, souriant presque, vous avez de la

bonne et franche amitié pour moi ?

– Oui, madame, répondit Kellet avec calme.

– Eh bien, Kellet, si vous le voulez, nous mourrons

ensemble... mais pas aujourd’hui.

– Madame !...

– Non, mon brave Kellet, je ne suis pas prête...,

demain seulement... demain, voulez-vous... »

Le soldat regarda plus fixement que jamais la

courageuse femme. Il sembla hésiter un instant, jeta un

regard d’envie féroce sur cette mer étincelante, puis,

passant sa main sur ses yeux :

« Demain ! » dit-il.

Et ce seul mot prononcé, il alla d’un pas tranquille

reprendre sa place parmi ses compagnons.

« Pauvre malheureux ! murmura Mrs. Paulina

Barnett, je lui ai demandé d’attendre à demain, et d’ici

là, qui sait si nous ne serons pas tous engloutis... ! »

Cette nuit, Jasper Hobson la passa immobile sur la

grève. Il se demandait s’il n’y aurait pas un moyen

quelconque d’arrêter la dissolution de l’îlot, si on ne

pouvait parvenir à le conserver jusqu’au moment où il

serait en vue d’une terre quelconque.

Mrs. Paulina Barnett et Madge ne se quittaient plus

d’un seul instant. Kalumah était couchée comme un

chien auprès de sa maîtresse et cherchait à la réchauffer.

Mrs. Mac Nap, enveloppée de quelques pelleteries,

restes de la riche moisson du fort Espérance, s’était

assoupie, son petit enfant sur son sein.

Les étoiles resplendissaient avec une incomparable

pureté. Les naufragés, étendus çà et là, ne bougeaient

pas plus que s’ils n’eussent été que des cadavres

abandonnés sur une épave. Nul bruit ne troublait ce

repos terrible. Seulement, on entendait la lame qui

rongeait le glaçon, et de petits éboulements se faisaient,

dont le bruit sec marquait sa dégradation.

Parfois, le sergent Long se levait. Il regardait autour

de lui, cherchant à fouiller cette ombre ; puis, un instant

après, il reprenait sa position horizontale. À l’extrémité

du glaçon, l’ours formait comme une grosse boule de

neige blanche qui ne remuait pas.

Encore cette nuit écoulée, et sans qu’aucun incident

eût modifié la situation ! Les basses brumes du matin se

nuancèrent, vers l’orient, de teintes un peu fauves.

Quelques nuages se fondirent au zénith, et bientôt les

rayons du soleil glissèrent à la surface des eaux.

Le premier soin du lieutenant fut d’explorer le

glaçon du regard. Son périmètre s’était encore réduit,

mais, circonstance plus grave, sa hauteur moyenne au-

dessus du niveau de la mer avait sensiblement diminué.

Les ondulations de la mer, si faibles qu’elles fussent,

suffisaient à le couvrir en partie. Seul le sommet du

monticule échappait à leur atteinte.

Le sergent Long avait, de son côté, observé les

changements qui s’étaient produits pendant la nuit. Les

progrès de la dissolution étaient si évidents qu’il ne lui

restait plus aucun espoir.

Mrs. Paulina Barnett alla trouver le lieutenant

Hobson.

« Ce sera pour aujourd’hui ? lui demanda-t-elle.

– Oui, madame, répondit le lieutenant, et vous

tiendrez la promesse que vous avez faite à Kellet !

– Monsieur Jasper, dit gravement la voyageuse,

avons-nous fait tout ce que nous devions faire ?

– Oui, madame.

– Eh bien, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! »

Cependant, pendant cette journée, une dernière

tentative désespérée devait être faite. Une brise assez

forte s’était levée et venait du large, c’est-à-dire qu’elle

portait vers le sud-est, précisément dans cette direction

où se trouvaient les terres les plus rapprochées des

Aléoutiennes. À quelle distance ? on ne pouvait le dire,

depuis que, faute d’instruments, la situation du glaçon

n’avait pu être relevée. Mais il ne devait pas avoir

dérivé considérablement, à moins que quelque courant

ne l’eût saisi, car il n’offrait aucune prise au vent.

Toutefois, il y avait là un doute. Si, par impossible,

ce glaçon eût été plus près de terre que les naufragés ne

le supposaient ! Si un courant dont on ne pouvait

constater la direction l’avait rapproché de ces

Aléoutiennes tant désirées ! Le vent portait alors vers

ces îles, et il pouvait rapidement déplacer le glaçon, si

on lui donnait prise. Le glaçon n’eût-il plus que

quelques heures à flotter, en quelques heures la terre

pouvait apparaître peut-être, ou sinon elle, du moins un

de ces navires de cabotage ou de pêche qui ne s’élèvent

jamais au large.

Une idée, d’abord confuse dans l’esprit du

lieutenant Hobson, prit bientôt une étrange fixité.

Pourquoi n’établirait-on pas une voile sur ce glaçon

comme sur un radeau ordinaire ? Cela était facile, en

effet.

Jasper Hobson communiqua son idée au charpentier.

« Vous avez raison, répondit Mac Nap. Toutes

voiles dehors. »

Ce projet, quelque peu de chances qu’il eût de

réussir, ranima ces infortunés. Pouvait-il en être

autrement ? Ne devaient-ils pas se raccrocher à tout ce

qui ressemblait à un espoir ?

Tous se mirent à l’œuvre, même Kellet, qui n’avait

pas encore rappelé à Mrs. Paulina Barnett sa promesse.

Une poutrelle, formant autrefois le faîte du logement

des soldats, fut dressée et fortement enfoncée dans la

terre et le sable dont se composait le monticule. Des

cordes, disposées comme des haubans et un étai,

l’assujettirent solidement. Une vergue, faite d’une forte

perche, reçut en guise de voile les draps et couvertures

qui garnissaient les dernières couchettes, et fut hissée

au haut du mât. La voile, ou plutôt cet assemblage de

voiles, convenablement orientée, se gonfla sous une

brise maniable, et au sillage qu’il laissait derrière lui, il

fut bientôt évident que le glaçon se déplaçait plus

rapidement dans la direction du sud-est.

C’était un succès. Une sorte de revivification se fit

dans ces esprits abattus. Ce n’était plus l’immobilité,

c’était la marche, et ils s’enivraient de cette vitesse, si

médiocre qu’elle fût. Le charpentier était

particulièrement satisfait de ce résultat. Tous, d’ailleurs,

comme autant de vigies, fouillaient l’horizon du regard,

et si on leur eût dit que la terre ne devait pas apparaître

à leurs yeux, ils n’auraient pas voulu le croire !

Il devait en être ainsi cependant.

Pendant trois heures, le glaçon marcha sur les eaux

assez calmes de la mer. Il ne résistait point au vent ni à

la houle, au contraire, et les lames le portaient, loin de

lui faire obstacle. Mais l’horizon se traçait toujours

circulairement, sans qu’aucun point en altérât la netteté.

Ces infortunés espéraient toujours.

Vers trois heures après midi, le lieutenant Hobson

prit le sergent Long à part et lui dit :

« Nous marchons, mais c’est aux dépens de la

solidité et de la dureté de notre îlot.

– Que voulez-vous dire, mon lieutenant ?

– Je veux dire que le glaçon s’use rapidement au

frottement des eaux accru par sa vitesse, il s’éraille, il

se casse, et, depuis que nous avons mis à la voile, il a

diminué d’un tiers.

– Vous êtes certain...

– Absolument certain, Long. Le glaçon s’allonge, il

s’efflanque. Voyez, la mer n’est plus à dix pieds du

monticule. »

Le lieutenant Hobson disait vrai, et avec ce glaçon,

rapidement entraîné, il ne pouvait en être autrement.

« Sergent, demanda alors Jasper Hobson, êtes-vous

d’avis de suspendre notre marche ?

– Je pense, répondit le sergent Long, après un

instant de réflexion, je pense que nous devons consulter

nos compagnons. Maintenant, la responsabilité de nos

décisions doit appartenir à tous. »

Le lieutenant fit un signe affirmatif. Tous deux

reprirent leur place sur le monticule, et Jasper Hobson

fit connaître la situation.

« Cette vitesse, dit-il, use rapidement le glaçon qui

nous porte. Elle hâtera peut-être de quelques heures

l’inévitable catastrophe. Décidez, mes amis. Voulez-

vous continuer de marcher en avant ?

– En avant ! »

Ce fut le mot prononcé d’une commune voix par

tous ces infortunés.

La navigation continua donc, et cette résolution des

naufragés devait avoir d’incalculables conséquences.

À six heures du soir, Madge se leva et, montrant un

point dans le sud-est :

« Terre ! » dit-elle.

Tous se levèrent, électrisés. Une terre, en effet, se

levait dans le sud-est, à douze milles du glaçon.

« De la toile ! de la toile ! » s’écria le lieutenant

Hobson.

On le comprit. La surface de voilure fut accrue. On

installa sur les haubans des sortes de bonnettes au

moyen de vêtements, de fourrures, de tout ce qui

pouvait donner prise au vent.

La vitesse fut accrue, d’autant plus que la brise

fraîchissait. Mais le glaçon fondait de toutes parts. On

le sentait tressaillir. Il pouvait s’ouvrir à chaque instant.

On n’y voulait pas songer. L’espoir entraînait. Le

salut était là-bas, sur ce continent. On l’appelait, on lui

faisait des signaux ! C’était un délire.

À sept heures et demie, le glaçon s’était

considérablement rapproché de la côte. Mais il fondait à

vue d’œil, il s’enfonçait aussi, l’eau l’ameurait, les

lames le balayaient et emportaient peu à peu les

animaux affolés de terreur. À chaque instant, on devait

craindre que le glaçon ne s’abîmât sous les flots ! Il

fallut l’alléger comme un navire qui coule. Puis on

étendit avec soin le peu de terre et de sable qui restait

sur la surface glacée, vers ses bords surtout, de manière

à les préserver de l’action directe des rayons solaires !

On y plaça aussi des fourrures, qui, de leur nature,

conduisent mal la chaleur. Enfin, ces hommes

énergiques employèrent tous les moyens imaginables

pour retarder la catastrophe suprême. Mais tout cela

était insuffisant. Des craquements couraient à l’intérieur

du glaçon, et des fentes se dessinaient à sa surface. On

sentait qu’il ne tarderait pas à s’entrouvrir.

La nuit arrivait, et ces malheureux ne savaient plus

que faire ! Comment accroître la vitesse du glaçon.

Quelques-uns pagayaient avec des planches. La côte

était encore à quatre milles au vent.

La nuit arriva. Une nuit sombre, sans lune.

« Allons ! un signal, mes amis, s’écria le lieutenant

Hobson, soutenu par une énergie héroïque. Peut-être

nous verra-t-on ! »

De tout ce qui restait d’objets combustibles, deux ou

trois planches, une poutrelle, on fit un bûcher et on y

mit le feu. Une grande flamme monta dans la demi-

obscurité...

Mais le glaçon fondait de plus en plus, et, en même

temps, il s’engloutissait. Bientôt, il n’y eut plus que le

monticule de terre qui émergeât ! Là, tous s’étaient

réfugiés, en proie aux angoisses de l’épouvante, et, avec

eux, ceux des animaux, en bien petit nombre, que la

mer n’avait pas encore dévorés ! L’ours poussait des

rugissements formidables.

L’eau montait toujours. Rien ne prouvait que les

naufragés eussent été aperçus. Certainement, un quart

d’heure ne se passerait pas avant qu’ils fussent

engloutis...

N’y avait-il donc pas un moyen de prolonger la

durée de ce glaçon ? Trois heures seulement, trois

heures encore, et on atteindrait peut-être cette terre qui

n’était pas à trois milles sous le vent ! Mais que faire ?

que faire ?

« Ah ! s’écria Jasper Hobson, un moyen, un seul

pour empêcher ce glaçon de se dissoudre. Je donnerais

ma vie pour le trouver ! Oui ! ma vie ! »

En ce moment, quelqu’un dit d’une voix brève :

« Il y en a un ! »

C’était Thomas Black qui parlait ! C’était

l’astronome qui, depuis si longtemps, n’avait plus

ouvert la bouche, pour ainsi dire, et qui ne semblait plus

compter comme un vivant parmi tous ces êtres voués à

la mort ! Et la première parole qu’il prononçait, c’était

pour dire : « Oui, il y a un moyen d’empêcher ce glaçon

de se dissoudre ! Il y a encore un moyen de nous

sauver ! »

Jasper Hobson s’était précipité vers Thomas Black.

Ses compagnons et lui interrogeaient l’astronome du

regard. Ils croyaient avoir mal entendu.

« Et ce moyen ? demanda le lieutenant Hobson.

– Aux pompes ! » répondit seulement Thomas

Black.

Thomas Black était-il fou ? Prenait-il le glaçon pour

un navire qui sombre avec dix pieds d’eau dans sa

cale ?

Cependant, il y avait bien là, en effet, les pompes

d’aération et aussi le réservoir à air qui servait alors de

charnier pour l’eau potable ! Mais en quoi ces pompes

pouvaient-elles être utiles ? Comment serviraient-elles à

durcir les arêtes de ce glaçon qui fondait de toutes

parts ?

« Il est fou ! dit le sergent Long.

– Aux pompes ! répéta l’astronome. Remplissez

d’air le réservoir !

– Faisons ce qu’il dit ! » s’écria Mrs. Paulina

Barnett.

Les pompes furent emmanchées au réservoir, dont le

couvercle fut rapidement fermé et boulonné. Les

pompes fonctionnèrent aussitôt, et l’air fut emmagasiné

dans le réservoir sous une pression de plusieurs

atmosphères. Puis, Thomas Black prenant un des

tuyaux de cuir soudés au réservoir, et qui, une fois le

robinet ouvert, pouvait donner passage à l’air

comprimé, il le promena sur les bords du glaçon,

partout où la chaleur le dissolvait.

Quel effet se produisit, à l’étonnement de tous !

Partout où cet air était projeté par la main de

l’astronome, le dégel s’arrêtait, les fentes se

raccordaient, la congélation se refaisait !

« Hurrah ! hurrah ! » s’écrièrent tous ces infortunés.

C’était un travail fatigant que la manœuvre des

pompes, mais les bras ne manquaient pas ! On se

relayait. Les arêtes du glaçon se revivifiaient comme si

elles étaient soumises à un froid excessif.

« Vous nous sauvez, monsieur Black, dit Jasper

Hobson..

– Mais rien de plus naturel ! » répondit simplement

l’astronome.

Rien n’était plus naturel, en effet, et voici l’effet

physique qui se produisait en ce moment.

La recongélation du glaçon se refaisait pour deux

motifs : d’abord, sous la pression de l’air, l’eau, en se

volatilisant à la surface du glaçon, produisait un froid

rigoureux ; puis, cet air comprimé, pour se détendre,

empruntait sa chaleur à la surface dégelée, et celle-ci se

recongelait immédiatement. Partout où une fracture

allait se produire, le froid, provoqué par la détente de

l’air, en cimentait les bords, et, grâce à ce moyen

suprême, le glaçon reprenait peu à peu sa solidité

première.

Et ce fut ainsi pendant plusieurs heures ! Les

naufragés, remplis d’un immense espoir, travaillaient

avec une ardeur que rien n’eût arrêtée !

On approchait de terre.

Quand on ne fut plus qu’à un quart de mille de la

côte, l’ours se jeta à la nage, et il atteignit bientôt le

rivage et disparut.

Quelques instants après, le glaçon s’échouait sur une

grève. Les quelques animaux qui l’occupaient encore

prenaient la fuite dans l’ombre. Puis les naufragés

débarquaient, tombaient à genoux et remerciaient le

Ciel de leur miraculeuse délivrance.

XXIV



Conclusion



C’était à l’extrémité de la mer de Behring, sur la

dernière des Aléoutiennes, l’île Blejinic, que tout le

personnel du fort Espérance avait pris terre, après avoir

franchi plus de dix-huit cents milles depuis la débâcle

des glaces ! Des pêcheurs aléoutiens, accourus à leur

secours, les accueillirent hospitalièrement. Bientôt

même, le lieutenant Hobson et les siens furent mis en

relation avec les agents anglais du continent, qui

appartenaient à la Compagnie de la baie d’Hudson.

Il est inutile de faire ressortir, après ce récit détaillé,

le courage de tous ces braves gens, bien dignes de leur

chef, et l’énergie qu’ils avaient montrée pendant cette

longue série d’épreuves. Le cœur ne leur avait pas

manqué, ni à ces hommes ni à ces femmes, auxquels la

vaillante Paulina Barnett avait toujours donné

l’exemple de l’énergie dans la détresse, et de la

résignation aux volontés du Ciel. Tous avaient lutté

jusqu’au bout et n’avaient pas permis au désespoir de

les abattre ; même quand ils virent ce continent, sur

lequel ils avaient fondé le fort Espérance, se changer en

île errante, cette île en îlot, cet îlot en glaçon, non pas

même enfin, quand ce glaçon se fondit sous la double

action des eaux chaudes et des rayons solaires ! Si la

tentative de la Compagnie était à reprendre, si le

nouveau fort avait péri, nul ne pouvait le reprocher à

Jasper Hobson ni à ses compagnons, qui avaient été

soumis à des éventualités en dehors des prévisions

humaines. En tout cas, des dix-neuf personnes confiées

au lieutenant, pas une ne manquait au retour, et même

la petite colonie s’était accrue de deux nouveaux

membres, la jeune Esquimaude Kalumah et l’enfant du

charpentier Mac Nap, le filleul de Mrs. Paulina Barnett.

Six jours après le sauvetage, les naufragés arrivaient

à New-Arkhangel, la capitale de l’Amérique russe.

Là, tous ces amis, qui avaient été si étroitement

attachés les uns aux autres par le danger commun,

allaient se séparer pour jamais, peut-être ! Jasper

Hobson et les siens devaient regagner le fort Reliance à

travers les territoires de la Compagnie, tandis que Mrs.

Paulina Barnett, Kalumah qui ne voulait plus se séparer

d’elle, Madge et Thomas Black comptaient retourner en

Europe par San Francisco et les États-Unis.

Mais avant de se séparer, le lieutenant Hobson,

devant tous ses compagnons réunis, la voix émue, parla

en ces termes à la voyageuse :

« Madame, soyez bénie pour tout le bien que vous

avez fait parmi nous ! Vous avez été notre foi, notre

consolation, l’âme de notre petit monde ! Je vous en

remercie au nom de tous ! »

Trois hurrahs éclatèrent en l’honneur de Mrs.

Paulina Barnett. Puis chacun des soldats voulut serrer la

main de la vaillante voyageuse. Chacune des femmes

l’embrassa avec effusion.

Quant au lieutenant Hobson, qui avait conçu pour

Mrs. Paulina Barnett une affection si sincère, ce fut le

cœur bien gros qu’il lui donna la dernière poignée de

main.

« Est-ce qu’il est possible que nous ne nous

revoyions pas un jour ? dit-il.

– Non, Jasper Hobson, répondit la voyageuse, non,

ce n’est pas possible ! Et si vous ne venez pas en

Europe, c’est moi qui reviendrai vous retrouver ici... ici

ou dans la nouvelle factorerie que vous fonderez un

jour... »

En ce moment, Thomas Black, qui, depuis qu’il

venait de reprendre pied sur la terre ferme, avait

retrouvé la parole, s’avança :

« Oui, nous nous reverrons... dans vingt-six ans !

dit-il de l’air le plus convaincu du monde. Mes amis,

j’ai manqué l’éclipse de 1860, mais je ne manquerai pas

celle qui se reproduira dans les mêmes conditions et

aux mêmes lieux, en 1896. Donc dans vingt-six ans, à

vous chère madame, et à vous, mon brave lieutenant, je

donne de nouveau rendez-vous aux limites de la mer

polaire. »

Cet ouvrage est le 374e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.







La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.


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