Jules Verne
Le pays des fourrures
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Jules Verne
1828-1905
Le pays des fourrures
roman
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 374 : version 1.2
Du même auteur, à la Bibliothèque
Famille-sans-nom L’école des Robinsons
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Les Indes noires L’île mystérieuse
Le chemin de France La maison à vapeur
L’île à hélice Le village aérien
Clovis Dardentor
Le Pays des fourrures a paru en 1873, en deux
volumes, illustrés par Férat et Beaurepaire. Mais il
paraît probable que Jules Verne en ait commencé
l’écriture bien avant cette date, soit autour de 1860 ; le
roman est donc une œuvre de jeunesse. Le roman
raconte les aventures invraisemblables
d’expéditionnaires anglais dans le grand nord canadien,
qui se retrouvent malencontreusement en perdition sur
une île de glace flottante.
Le pays des fourrures
Édition de référence :
Lausanne, Rencontre, 1966.
Première partie
I
Une soirée au fort Reliance
Ce soir-là – 17 mars 1859 – le capitaine Craventy
donnait une fête au fort Reliance.
Que ce mot de fête n’éveille pas dans l’esprit l’idée
d’un gala grandiose, d’un bal de cour, d’un « raout »
carillonné ou d’un festival à grand orchestre. La
réception du capitaine Craventy était plus simple, et,
pourtant, le capitaine n’avait rien épargné pour lui
donner tout l’éclat possible.
En effet, sous la direction du caporal Joliffe, le
grand salon du rez-de-chaussée s’était transformé. On
voyait bien encore les murailles de bois, faites de troncs
à peine équarris, disposés horizontalement ; mais quatre
pavillons britanniques, placés aux quatre angles, et des
panoplies, empruntées à l’arsenal du fort, en
dissimulaient la nudité. Si les longues poutres du
plafond, rugueuses, noirâtres, s’allongeaient sur les
contreforts grossièrement ajustés, en revanche, deux
lampes, munies de leur réflecteur en fer-blanc, se
balançaient comme deux lustres au bout de leur chaîne
et projetaient une suffisante lumière à travers
l’atmosphère embrumée de la salle. Les fenêtres étaient
étroites ; quelques-unes ressemblaient à des
meurtrières ; leurs carreaux, blindés par un épais givre,
défiaient toutes les curiosités du regard ; mais deux ou
trois pans de cotonnades rouges, disposées avec goût,
sollicitaient l’admiration des invités. Quant au plancher,
il se composait de lourds madriers juxtaposés, que le
caporal Joliffe avait soigneusement balayés pour la
circonstance. Ni fauteuils, ni divans, ni chaises, ni
autres accessoires des ameublements modernes ne
gênaient la circulation. Des bancs de bois, à demi
engagés dans l’épaisse paroi, des cubes massifs, débités
à coups de hache, deux tables à gros pieds, formaient
tout le mobilier du salon ; mais la muraille d’entrefend,
à travers laquelle une étroite porte à un seul battant
donnait accès dans la chambre voisine, était ornée
d’une façon pittoresque et riche à la fois. Aux poutres,
et dans un ordre admirable, pendaient d’opulentes
fourrures, dont pareil assortiment ne se fût pas
rencontré aux plus enviables étalages de Regent-Street
ou de la Perspective-Niewski. On eût dit que toute la
faune des contrées arctiques s’était fait représenter dans
cette décoration par un échantillon de ses plus belles
peaux. Le regard hésitait entre les fourrures de loups,
d’ours gris, d’ours polaires, de loutres, de wolvérènes,
de visons, de castors, de rats musqués, d’hermines, de
renards argentés. Au-dessus de cette exposition se
déroulait une devise dont les lettres avaient été
artistement découpées dans un morceau de carton peint,
– la devise de la célèbre Compagnie de la baie
d’Hudson :
PROPELLE CUTEM.
« Véritablement, caporal Joliffe, dit le capitaine
Craventy à son subordonné, vous vous êtes surpassé !
– Je le crois, mon capitaine, je le crois, répondit le
caporal. Mais rendons justice à chacun. Une part de vos
éloges revient à mistress Joliffe, qui m’a aidé en tout
ceci.
– C’est une femme adroite, caporal.
– Elle n’a pas sa pareille, mon capitaine. »
Au centre du salon se dressait un poêle énorme,
moitié brique, moitié faïence, dont le gros tuyau de tôle,
traversant le plafond, allait épancher au dehors des
torrents de fumée noire. Ce poêle tirait, ronflait,
rougissait sous l’influence des pelletées de charbon que
le chauffeur, – un soldat spécialement chargé de ce
service, – y engouffrait sans cesse. Quelquefois, un
remous de vent encapuchonnait la cheminée extérieure.
Une âcre fumée, se rabattant à travers le foyer,
envahissait alors le salon ; des langues de flammes
léchaient les parois de brique ; un nuage opaque voilait
la lumière de la lampe, et encrassait les poutres du
plafond. Mais ce léger inconvénient touchait peu les
invités du fort Reliance. Le poêle les chauffait, et ce
n’était pas acheter trop cher sa chaleur, car il faisait
terriblement froid au dehors, et au froid se joignait un
coup de vent de nord, qui en redoublait l’intensité.
En effet, on entendait la tempête mugir autour de la
maison. La neige qui tombait, presque solidifiée déjà,
crépitait sur le givre des vitres. Des sifflements aigus,
passant entre les jointures des portes et des fenêtres,
s’élevaient parfois jusqu’à la limite des sons
perceptibles. Puis, un grand silence se faisait. La nature
semblait reprendre haleine, et de nouveau, la rafale se
déchaînait avec une épouvantable force. On sentait la
maison trembler sur ses pilotis, les ais craquer, les
poutres gémir. Un étranger, moins habitué que les hôtes
du fort à ces convulsions de l’atmosphère, se serait
demandé si la tourmente n’allait pas emporter cet
assemblage de planches et de madriers. Mais les invités
du capitaine Craventy se préoccupaient peu de la rafale,
et, même au dehors, ils ne s’en seraient pas plus
effrayés que ces pètrels-satanicles qui se jouent au
milieu des tempêtes.
Cependant, au sujet de ces invités, il faut faire
quelques observations. La réunion comprenait une
centaine d’individus des deux sexes ; mais deux
seulement – deux femmes – n’appartenaient pas au
personnel accoutumé du fort Reliance. Ce personnel se
composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper
Hobson, du sergent Long, du caporal Joliffe et d’une
soixantaine de soldats ou employés de la Compagnie.
Quelques-uns étaient mariés, entre autres le caporal
Joliffe, heureux époux d’une Canadienne vive et alerte,
puis un certain Mac Nap, Écossais marié à une
Écossaise, et John Raë, qui avait pris femme
dernièrement parmi les Indiennes de la contrée. Tout ce
monde, sans distinction de rang, officiers, employés ou
soldats, était traité, ce soir-là, par le capitaine Craventy.
Il convient d’ajouter ici que le personnel de la
Compagnie n’avait pas fourni seul son contingent à la
fête. Les forts du voisinage, – et dans ces contrées
lointaines on voisine à cent milles de distance, – avaient
accepté l’invitation du capitaine Craventy. Bon nombre
d’employés ou de facteurs étaient venus du fort
Providence ou du fort Résolution, appartenant à la
circonscription du lac de l’Esclave, et même du fort
Chipewan et du fort Liard situés plus au sud. C’était un
divertissement rare, une distraction inattendue, que
devaient rechercher avec empressement ces reclus, ces
exilés, à demi perdus dans la solitude des régions
hyperboréennes.
Enfin, quelques chefs indiens n’avaient point
décliné l’invitation qui leur fut faite. Ces indigènes, en
rapports constants avec les factoreries, fournissaient en
grande partie et par voie d’échange les fourrures dont la
Compagnie faisait le trafic. C’étaient généralement des
Indiens Chipeways, hommes vigoureux, admirablement
constitués, vêtus de casaques de peaux et de manteaux
de fourrures du plus grand effet. Leur face, moitié
rouge, moitié noire, présentait ce masque spécial que la
« couleur locale » impose en Europe aux diables des
féeries. Sur leur tête se dressaient des bouquets de
plumes d’aigle déployés comme l’éventail d’une senora
et qui tremblaient à chaque mouvement de leur
chevelure noire. Ces chefs, au nombre d’une douzaine,
n’avaient point amené leurs femmes, malheureuses
« squaws » qui ne s’élèvent guère au-dessus de la
condition d’esclaves.
Tel était le personnel de cette soirée, auquel le
capitaine faisait les honneurs du fort Reliance. On ne
dansait pas, faute d’orchestre ; mais le buffet remplaçait
avantageusement les gagistes des bals européens. Sur la
table s’élevait un pudding pyramidal que Mrs. Joliffe
avait confectionné de sa main ; c’était un énorme cône
tronqué, composé de farine, de graisse de rennes et de
bœuf musqué, auquel manquaient peut-être les œufs, le
lait, le citron recommandés par les traités de cuisine,
mais qui rachetait ce défaut par ses proportions
gigantesques. Mrs. Joliffe ne cessait de le débiter en
tranches, et cependant l’énorme masse résistait
toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de
sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer remplaçait
les fines tartines de pain anglais ; entre deux tranches de
biscuit qui, malgré leur dureté, ne résistaient pas aux
dents des Chipeways, Mrs. Joliffe avait ingénieusement
glissé de minces lanières de « corn-beef, » sorte de
bœuf salé, qui tenait la place du jambon d’York et de la
galantine ruffée des buffets de l’ancien continent. Quant
aux rafraîchissements, le whisky et le gin, ils circulaient
dans de petits verres d’étain, sans parler d’un punch
gigantesque qui devait clore cette fête, dont les Indiens
parleront longtemps dans leurs wigwams.
Aussi que de compliments les époux Joliffe reçurent
pendant cette soirée ! Mais aussi, quelle activité, quelle
bonne grâce ! Comme ils se multipliaient ! Avec quelle
amabilité ils présidaient à la distribution des
rafraîchissements ! Non ! ils n’attendaient pas, ils
prévenaient les désirs de chacun. On n’avait pas le
temps de demander, de souhaiter même. Aux
sandwiches succédaient les tranches de l’inépuisable
pudding ! Au pudding, les verres de gin ou de whisky !
« Non, merci, mistress Joliffe.
– Vous êtes trop bon, caporal, je vous demanderai la
permission de respirer.
– Mistress Joliffe, je vous assure que j’étouffe !
– Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous
voulez.
– Non, cette fois, mistress, non ! c’est impossible ! »
Telles étaient les réponses que s’attirait presque
invariablement l’heureux couple. Mais le caporal et sa
femme insistaient tellement que les plus récalcitrants
finissaient par céder. Et l’on mangeait sans cesse, et
l’on buvait toujours ! Et le ton des conversations
montait ! Les soldats, les employés s’animaient. Ici l’on
parlait chasse, plus loin trafic. Que de projets formés
pour la saison prochaine ! La faune entière des régions
arctiques ne suffirait pas à satisfaire ces chasseurs
entreprenants. Déjà les ours, les renards, les bœufs
musqués, tombaient sous leurs balles ! Les castors, les
rats, les hermines, les martres, les visons se prenaient
par milliers dans leurs trappes ! Les fourrures
précieuses s’entassaient dans les magasins de la
Compagnie, qui, cette année-là, réalisait des bénéfices
hors de toute prévision. Et, tandis que les liqueurs,
abondamment distribuées, enflammaient ces
imaginations européennes, les Indiens, graves et
silencieux, trop fiers pour admirer, trop circonspects
pour promettre, laissaient dire ces langues babillardes,
tout en absorbant, à haute dose, l’eau de feu du
capitaine Craventy.
Le capitaine, lui, heureux de ce brouhaha, satisfait
du plaisir que prenaient ces pauvres gens, relégués pour
ainsi dire au delà du monde habitable, se promenait
joyeusement au milieu de ses invités, répondant à toutes
les questions qui lui étaient posées, lorsqu’elles se
rapportaient à la fête :
« Demandez à Joliffe ! demandez à Joliffe ! »
Et l’on demandait à Joliffe, qui avait toujours une
parole gracieuse au service de chacun.
Parmi les personnes attachées à la garde et au
service du fort Reliance, quelques-unes doivent être
plus spécialement signalées, car ce sont elles qui vont
devenir le jouet de circonstances terribles, qu’aucune
perspicacité humaine ne pouvait prévoir. Il convient
donc, entre autres, de citer le lieutenant Jasper Hobson,
le sergent Long, les époux Joliffe et deux étrangères
auxquelles le capitaine faisait les honneurs de la soirée.
C’était un homme de quarante ans que le lieutenant
Jasper Hobson. Petit, maigre, s’il ne possédait pas une
grande force musculaire, en revanche, son énergie
morale le mettait au-dessus de toutes les épreuves et de
tous les événements. C’était « un enfant de la
Compagnie ». Son père, le major Hobson, un Irlandais
de Dublin, mort depuis quelques années, avait
longtemps occupé avec Mrs. Hobson le fort
Assiniboine. Là était né Jasper Hobson. Là, au pied
même des Montagnes Rocheuses, son enfance et sa
jeunesse s’écoulèrent librement. Instruit sévèrement par
le major Hobson, il devint « un homme » par le sang-
froid et le courage, quand l’âge n’en faisait encore
qu’un adolescent. Jasper Hobson n’était point un
chasseur, mais un soldat, un officier intelligent et brave.
Pendant les luttes que la Compagnie eut à soutenir dans
l’Orégon contre les compagnies rivales, il se distingua
par son zèle et son audace, et conquit rapidement son
grade de lieutenant. En conséquence de son mérite bien
reconnu, il venait d’être désigné pour commander une
expédition dans le Nord. Cette expédition avait pour but
d’explorer les parties septentrionales du lac du Grand-
Ours et d’établir un fort sur la limite du continent
américain. Le départ du lieutenant Jasper Hobson devait
s’effectuer dans les premiers jours d’avril.
Si le lieutenant présentait le type accompli de
l’officier, le sergent Long, homme de cinquante ans,
dont la rude barbe semblait faite en fibres de coco, était,
lui, le type du soldat, brave par nature, obéissant par
tempérament, ne connaissant que la consigne, ne
discutant jamais un ordre, si étrange qu’il fût, ne
raisonnant plus, quand il s’agissait du service, véritable
machine en uniforme, mais machine parfaite, ne s’usant
pas, marchant toujours, sans se fatiguer jamais. Peut-
être le sergent Long était-il un peu dur pour ses
hommes, comme il l’était pour lui-même. Il ne tolérait
pas la moindre infraction à la discipline, consignant
impitoyablement à propos du moindre manquement, et
n’ayant jamais été consigné. Il commandait, car son
grade de sergent l’y obligeait, mais il n’éprouvait, en
somme, aucune satisfaction à donner des ordres. En un
mot, c’était un homme né pour obéir, et cette
annihilation de lui-même allait à sa nature passive.
C’est avec ces gens-là que l’on fait les armées
redoutables. Ce ne sont que des bras au service d’une
seule tête. N’est-ce pas là l’organisation véritable de la
force ? Deux types ont été imaginés par la Fable :
Briarée aux cents bras, l’Hydre aux cents têtes. Si l’on
met ces deux montres aux prises, qui remportera la
victoire ? Briarée.
On connaît le caporal Joliffe. C’était peut-être la
mouche du coche, mais on se plaisait à l’entendre
bourdonner. Il eût plutôt fait un majordome qu’un
soldat. Il le sentait bien. Aussi s’intitulait-il volontiers
« caporal chargé du détail », mais dans ces détails il se
serait perdu cent fois, si la petite Mrs. Joliffe ne l’eût
guidé d’une main sûre. Il s’ensuit que le caporal
obéissait à sa femme, sans vouloir en convenir, se
disant, sans doute, comme Sancho le philosophe : « Ce
n’est pas grand-chose qu’un conseil de femme, mais il
faut être fou pour n’y point prêter attention ! »
L’élément étranger, dans le personnel de la soirée,
était, on l’a dit, représenté par deux femmes, âgées de
quarante ans environ. L’une de ces femmes méritait
justement d’être placée au premier rang des voyageuses
célèbres. Rivale des Pfeiffer, des Tinné, des Haumaire
de Hell, son nom, Paulina Barnett, fut plus d’une fois
cité avec honneur aux séances de la Société royale de
géographie. Paulina Barnett, en remontant le cours du
Bramapoutre jusqu’aux montagnes du Tibet, et en
traversant un coin ignoré de la Nouvelle-Hollande, de la
baie des Cygnes au golfe de Carpentarie, avait déployé
les qualités d’une grande voyageuse. C’était une femme
de haute taille, veuve depuis quinze ans que la passion
des voyages entraînait incessamment à travers des pays
inconnus. Sa tête, encadrée dans de longs bandeaux,
déjà blanchis par place, dénotait une réelle énergie. Ses
yeux, un peu myopes, se dérobaient derrière un lorgnon
à monture d’argent, qui prenait son point d’appui sur un
nez long, droit, dont les narines mobiles « semblaient
aspirer l’espace ». Sa démarche, il faut l’avouer, était
peut-être un peu masculine, et toute sa personne
respirait moins la grâce que la force morale. C’était une
Anglaise du comté d’York, pourvue d’une certaine
fortune, dont le plus clair se dépensait en expéditions
aventureuses. Et si en ce moment, elle se trouvait au
fort Reliance, c’est que quelque exploration nouvelle
l’avait conduite en ce poste lointain. Après s’être lancée
à travers les régions équinoxiales, sans doute elle
voulait pénétrer jusqu’aux dernières limites des
contrées hyperboréennes. Sa présence au fort était un
événement. Le directeur de la Compagnie l’avait
recommandée par lettre spéciale au capitaine Craventy.
Celui-ci, d’après la teneur de cette lettre, devait faciliter
à la célèbre voyageuse le projet qu’elle avait formé de
se rendre aux rivages de la mer polaire. Grande
entreprise ! Il fallait reprendre l’itinéraire des Hearne,
des Mackenzie, des Raë, des Franklin. Que de fatigues,
que d’épreuves, que de dangers dans cette lutte avec les
terribles éléments des climats arctiques ! Comment une
femme osait-elle s’aventurer là où tant d’explorateurs
avaient reculé ou péri ? Mais l’étrangère, confinée en ce
moment au fort Reliance, n’était point une femme :
c’était Paulina Barnett, lauréate de la Société royale.
On ajoutera que la célèbre voyageuse avait dans sa
compagne Madge mieux qu’une servante, une amie
dévouée, courageuse, qui ne vivait que pour elle, une
Écossaise des anciens temps, qu’un Caleb eût pu
épouser sans déroger. Madge avait quelques années de
plus que sa maîtresse, – cinq ans environ ; elle était
grande et vigoureusement charpentée. Madge tutoyait
Paulina, et Paulina tutoyait Madge. Paulina regardait
Madge comme une sœur aînée ; Madge traitait Paulina
comme sa fille. En somme, ces deux êtres n’en faisaient
qu’un.
Et pour tout dire, c’était en l’honneur de Paulina
Barnett que le capitaine Craventy traitait ce soir-là ses
employés et les Indiens de la tribu Chipeways. En effet,
la voyageuse devait se joindre au détachement du
lieutenant Jasper Hobson dans son exploration au Nord.
C’était pour Mrs. Paulina Barnett que le grand salon de
la factorerie retentissait de joyeux hurrahs.
Et si pendant cette mémorable soirée, le poêle
consomma un quintal de charbon, c’est qu’un froid de
vingt-quatre degrés Fahrenheit au-dessous de zéro (32o
centigr. au-dessous de glace) régnait au dehors, et que
le fort Reliance est situé par 61o 47’ de latitude
septentrionale, à moins de quatre degrés du cercle
polaire.
II
Hudson’s Bay Fur Company
« Monsieur le capitaine ?
– Madame Barnett.
– Que pensez-vous de votre lieutenant, monsieur
Jasper Hobson ?
– Je pense que c’est un officier qui ira loin.
– Qu’entendez-vous par ces mots : il ira loin ?
Voulez-vous dire qu’il dépassera le quatre-vingtième
parallèle ? »
Le capitaine Craventy ne put s’empêcher de sourire
à cette question de Mrs. Paulina Barnett. Elle et lui
causaient auprès du poêle, pendant que les invités
allaient et venaient de la table des victuailles à la table
des rafraîchissements.
« Madame, répondit le capitaine, tout ce qu’un
homme peut faire, Jasper Hobson le fera. La
Compagnie l’a chargé d’explorer le nord de ses
possessions et d’établir une factorerie aussi près que
possible des limites du continent américain, et il
l’établira.
– C’est une grande responsabilité qui incombe au
lieutenant Hobson ! dit la voyageuse.
– Oui, madame, mais Jasper Hobson n’a jamais
reculé devant une tâche à accomplir, si rude qu’elle pût
être.
– Je vous crois, capitaine, répondit Mrs. Paulina, et
ce lieutenant, nous le verrons à l’œuvre. Mais quel
intérêt pousse donc la Compagnie à construire un fort
sur les limites de la mer Arctique ?
– Un grand intérêt, madame, répondit le capitaine, et
j’ajouterai même un double intérêt. Probablement dans
un temps assez rapproché, la Russie cédera ses
possessions américaines au gouvernement des États-
Unis1. Cette cession opérée, le trafic de la Compagnie
deviendra très difficile avec le Pacifique, à moins que le
passage du Nord-Ouest découvert par Mac Clure ne
devienne une voie praticable. C’est, d’ailleurs, ce que
de nouvelles tentatives démontreront, car l’amirauté va
envoyer un bâtiment dont la mission sera de remonter la
côte américaine depuis le détroit de Behring jusqu’au
1
Et, en effet, cette prévision du capitaine Craventy s’est réalisée
depuis.
golfe du Couronnement, limite orientale en deçà de
laquelle doit être établi le nouveau fort. Or, si
l’entreprise réussit, ce point deviendra une factorerie
importante dans laquelle se concentrera tout le
commerce de pelleteries du Nord. Et, tandis que le
transport des fourrures exige un temps considérable et
des frais énormes pour être effectué à travers les
territoires indiens, en quelques jours des steamers
pourront aller du nouveau fort à l’océan Pacifique.
– Ce sera là, en effet, répondit Mrs. Paulina Barnett,
un résultat considérable, si le passage du Nord-Ouest
peut être utilisé. Mais vous aviez parlé d’un double
intérêt, je crois ?
– L’autre intérêt, madame, reprit le capitaine, le
voici, et c’est, pour ainsi dire, une question vitale pour
la Compagnie, dont je vous demanderai la permission
de vous rappeler l’origine en quelques mots. Vous
comprendrez alors pourquoi cette association, si
florissante autrefois, est maintenant menacée dans la
source même de ses produits. »
En quelques mots, effectivement, le capitaine
Craventy fit l’historique de cette Compagnie célèbre.
On sait que dès les temps les plus reculés, l’homme
emprunta aux animaux leur peau ou leur fourrure pour
s’en vêtir. Le commerce des pelleteries remonte donc à
la plus haute antiquité. Le luxe de l’habillement se
développa même à ce point que des lois somptuaires
furent plusieurs fois édictées afin d’enrayer cette mode
qui se portait principalement sur les fourrures. Le vair
et le petit-gris durent être prohibés au milieu du 12e
siècle.
En 1553, la Russie fonda plusieurs établissements
dans ses steppes septentrionales, et des compagnies
anglaises ne tardèrent pas à l’imiter. C’était par
l’entremise des Samoyèdes que se faisait alors ce trafic
de martres-zibelines, d’hermines, de castors, etc. Mais,
pendant le règne d’Élisabeth, l’usage des fourrures
luxueuses fut restreint singulièrement, de par la volonté
royale, et, pendant quelques années, cette branche de
commerce demeura paralysée.
Le 2 mai 1670, un privilège fut accordé à la
Compagnie des pelleteries de la baie d’Hudson. Cette
société comptait un certain nombre d’actionnaires dans
la haute noblesse, le duc d’York, le duc d’Albermale, le
comte de Shaftesbury, etc. Son capital n’était alors que
de huit mille quatre cent vingt livres. Elle avait pour
rivales les associations particulières dont les agents
français, établis au Canada, se lançaient dans des
excursions aventureuses, mais fort lucratives. Ces
intrépides chasseurs, connus sous le nom de
« voyageurs canadiens », firent une telle concurrence à
la Compagnie naissante, que l’existence de celle-ci fut
sérieusement compromise.
Mais la conquête du Canada vint modifier cette
situation précaire. Trois ans après la prise de Québec,
en 1766, le commerce des pelleteries reprit avec un
nouvel entrain. Les facteurs anglais s’étaient
familiarisés avec les difficultés de ce genre de trafic : ils
connaissaient les mœurs du pays, les habitudes des
Indiens, le mode qu’ils employaient dans leurs
échanges. Cependant, les bénéfices de la Compagnie
étaient nuls encore. De plus, vers 1784, des marchands
de Montréal s’étant associés pour l’exploitation des
pelleteries, fondèrent cette puissante « Compagnie du
Nord-Ouest », qui centralisa bientôt toutes les
opérations de ce genre. En 1798, les expéditions de la
nouvelle société se montaient au chiffre énorme de cent
vingt mille livres sterling, et la Compagnie de la baie
d’Hudson était encore menacée dans son existence.
Il faut dire que cette Compagnie du Nord-Ouest ne
reculait devant aucun acte immoral, quand son intérêt
était en jeu. Exploitant leurs propres employés,
spéculant sur la misère des Indiens, les maltraitant, les
pillant après les avoir enivrés, bravant la défense du
parlement qui prohiba la vente des liqueurs alcooliques
sur les territoires indigènes, les agents du Nord-Ouest
réalisaient d’énormes bénéfices, malgré la concurrence
des sociétés américaines et russes qui s’étaient fondées,
entre autres la « Compagnie américaine des
pelleteries », créée en 1809 avec un capital d’un million
de dollars, et qui exploitait l’ouest des Montagnes-
Rocheuses.
Mais de toutes ces sociétés, la Compagnie de la baie
d’Hudson était la plus menacée, quand, en 1821, à la
suite de traités longuement débattus, elle absorba son
ancienne rivale, la Compagnie du Nord-Ouest, et prit la
dénomination générale de : Hudson’s bay fur Company.
Aujourd’hui, cette importante association n’a plus
d’autre rivale que « la Compagnie américaine des
pelleteries de Saint-Louis. » Elle possède des
établissements nombreux dispersés sur un domaine qui
compte trois millions sept cent mille milles carrés. Ses
principales factoreries sont situées sur la baie James, à
l’embouchure de la rivière de Severn, dans la partie sud
et vers les frontières du Haut-Canada, sur les lacs
Athapeskow, Winnipeg, Supérieur, Methye, Buffalo,
près des rivières Colombia, Mackenzie, Saskatchewan,
Assinipoil, etc. Le fort York, qui commande le cours du
fleuve Nelson, tributaire de la baie d’Hudson, forme le
quartier général de la Compagnie, et c’est là qu’est
établi son principal dépôt de fourrures. De plus, en
1842, elle a pris à bail, moyennant une rétribution
annuelle de deux cent mille francs, les établissements
russes de l’Amérique du Nord. Elle exploite ainsi, et
pour son propre compte, les terrains immenses compris
entre le Mississipi et l’océan Pacifique. Elle a lancé
dans toutes les directions des voyageurs intrépides,
Hearn vers la mer polaire, à la découverte de la
Coppernicie en 1770 ; Franklin, de 1819 à 1822, sur
cinq mille cinq cent cinquante milles du littoral
américain ; Mackenzie, qui, après avoir découvert le
fleuve auquel il a donné son nom, atteignit les bords du
Pacifique par 52024 de latitude nord. En 1833-34, elle
expédiait en Europe les quantités suivantes de peaux et
fourrures, quantités qui donneront un état exact de son
trafic :
Castors 1074
Parchemins et jeunes castors 92,288
Rats musqués 694,092
Blaireaux 1069
Ours 7451
Hermines 491
Pêcheurs 5296
Renards 9937
Lynx 14,255
Martres 64,490
Putois 25,100
Loutres 22,303
Ratons 713
Cygnes 7918
Loups 8484
Wolwérènes 1571
Une telle production devait donc assurer à la
Compagnie de la baie d’Hudson des bénéfices très
considérables ; mais, malheureusement pour elle, ces
chiffres ne se maintinrent pas, et depuis vingt ans
environ, ils étaient en proportion décroissante.
À quoi tenait cette décadence, c’est ce que le
capitaine Craventy expliquait en ce moment à Mrs.
Paulina Barnett.
« Jusqu’en 1837, madame, dit-il, on peut affirmer
que la situation de la Compagnie a été florissante. En
cette année-là, l’exportation des peaux s’était encore
élevée au chiffre de deux millions trois cent cinquante-
huit mille. Mais depuis, il a toujours été en diminuant,
et maintenant ce chiffre s’est abaissé de moitié au
moins.
– Mais à quelle cause attribuez-vous cet abaissement
notable dans l’exportation des fourrures ? demanda
Mrs. Paulina Barnett.
– Au dépeuplement que l’activité, et j’ajoute,
l’incurie des chasseurs a provoqué sur les territoires de
chasse. On a traqué et tué sans relâche. Ces massacres
se sont faits sans discernement. Les petits, les femelles
pleines n’ont même pas été épargnés. De là, une rareté
inévitable dans le nombre des animaux à fourrures. La
loutre a presque complètement disparu et ne se retrouve
guère que près des îles du Pacifique nord. Les castors se
sont réfugiés par petits détachements sur les rives des
plus lointaines rivières. De même pour tant d’autres
animaux précieux qui ont dû fuir devant l’invasion des
chasseurs. Les trappes, qui regorgeaient autrefois, sont
vides maintenant. Le prix des peaux augmente, et cela
précisément à une époque où les fourrures sont très
recherchées. Aussi, les chasseurs se dégoûtent, et il ne
reste plus que les audacieux et les infatigables qui
s’avancent maintenant jusqu’aux limites du continent
américain.
– Je comprends maintenant, répondit Mrs. Paulina
Barnett, l’intérêt que la Compagnie attache à la création
d’une factorerie sur les rives de l’océan Arctique,
puisque les animaux se sont réfugiés au delà du cercle
polaire.
– Oui, madame, répondit le capitaine. D’ailleurs, il
fallait bien que la Compagnie se décidât à reporter plus
au nord le centre de ses opérations, car, il y a deux ans,
une décision du parlement britannique a singulièrement
réduit ses domaines.
– Et qui a pu motiver cette réduction ? demanda la
voyageuse.
– Une raison économique de haute importance,
madame, et qui a dû vivement frapper les hommes
d’État de la Grande-Bretagne. En effet, la mission de la
Compagnie n’était pas civilisatrice. Au contraire. Dans
son propre intérêt, elle devait maintenir à l’état de
terrains vagues son immense domaine. Toute tentative
de défrichement qui eût éloigné les animaux à fourrures
était impitoyablement arrêtée par elle. Son monopole
même est donc ennemi de tout esprit d’entreprise
agricole. De plus, les questions étrangères à son
industrie sont impitoyablement repoussées par son
conseil d’administration. C’est ce régime absolu, et, par
certains côtés, antimoral, qui a provoqué les mesures
prises par le parlement, et en 1857, une commission,
nommée par le secrétaire d’État des colonies, décida
qu’il fallait annexer au Canada toutes les terres
susceptibles de défrichement, telles que les territoires
de la Rivière-Rouge, les districts du Saskatchewan, et
ne laisser que la partie du domaine à laquelle la
civilisation ne réservait aucun avenir. L’année suivante,
la Compagnie perdait le versant ouest des Montagnes-
Rocheuses qui releva directement du Colonial-Office,
et fut ainsi soustrait à la juridiction des agents de la baie
d’Hudson. Et voilà pourquoi, madame, avant de
renoncer à son trafic des fourrures, la Compagnie va
tenter l’exploitation de ces contrées du Nord, qui sont à
peine connues, et chercher les moyens de les rattacher
par le passage du Nord-Ouest avec l’océan Pacifique. »
Mrs. Pauline Barnett était maintenant édifiée sur les
projets ultérieurs de la célèbre Compagnie. Elle allait
assister de sa personne à l’établissement d’un nouveau
fort sur la limite de la mer polaire. Le capitaine
Craventy l’avait mise au courant de la situation ; mais
peut-être, – car il aimait à parler, – fût-il entré dans de
nouveaux détails, si un incident ne lui eût coupé la
parole.
En effet, le caporal Joliffe venait d’annoncer à haute
voix que, Mrs Joliffe aidant, il allait procéder à la
confection du punch. Cette nouvelle fut accueillie
comme elle méritait de l’être. Quelques hurrahs
éclatèrent. Le bol, – c’était plutôt un bassin, – le bol
était rempli de la précieuse liqueur. Il ne contenait pas
moins de dix pintes de brandevin. Au fond s’entassaient
les morceaux de sucre, dosés par la main de Mrs.
Joliffe. À la surface, surnageaient les tranches de citron,
déjà racornies par la vieillesse. Il n’y avait plus qu’à
enflammer ce lac alcoolique, et le caporal, la mèche
allumée, attendait l’ordre de son capitaine, comme s’il
se fût agi de mettre le feu à une mine.
« Allez, Joliffe ! » dit alors le capitaine Craventy.
La flamme fut communiquée à la liqueur, et le
punch flamba, en un instant, aux applaudissements de
tous les invités.
Dix minutes après, les verres remplis circulaient à
travers la foule, et trouvaient toujours preneurs, comme
des rentes dans un mouvement de hausse.
« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! pour mistress Paulina
Barnett ! Hurrah ! pour le capitaine ! »
Au moment où ces joyeux hurrahs retentissaient, des
cris se firent entendre au dehors. Les invités se turent
aussitôt.
« Sergent Long, dit le capitaine, voyez donc ce qui
se passe ! »
Et sur l’ordre de son chef, le sergent, laissant son
verre inachevé, quitta le salon.
III
Un savant dégelé
Le sergent Long, arrivé dans l’étroit couloir sur
lequel s’ouvrait la porte extérieure du fort, entendit les
cris redoubler. On heurtait violemment à la poterne qui
donnait accès dans la cour, protégée par de hautes
murailles de bois. Le sergent poussa la porte. Un pied
de neige couvrait le sol. Le sergent, s’enfonçant
jusqu’aux genoux dans cette masse blanche, aveuglé
par la rafale, piqué jusqu’au sang par ce froid terrible,
traversa la cour en biais et se dirigea vers la poterne.
« Qui diable peut venir par un temps pareil ! se
disait le sergent Long, en ôtant méthodiquement, on
pourrait dire « disciplinairement », les lourds barreaux
de la porte. Il n’y a que des Esquimaux qui osent se
risquer par un tel froid !
– Mais ouvrez donc, ouvrez donc ! criait-on du
dehors.
– On ouvre, » répondit le sergent Long, qui semblait
véritablement ouvrir en douze temps.
Enfin les battants de la porte se rabattirent
intérieurement, et le sergent fut à demi renversé dans la
neige par un traîneau attelé de six chiens qui passa
comme un éclair. Un peu plus, le digne Long était
écrasé. Mais se relevant, sans même proférer un
murmure, il ferma la poterne et revint vers la maison
principale, au pas ordinaire, c’est-à-dire en faisant
soixante-quinze enjambées à la minute.
Mais déjà le capitaine Craventy, le lieutenant Jasper
Hobson, le caporal Joliffe étaient là, bravant la
température excessive et regardant le traîneau, blanc de
neige, qui venait de s’arrêter devant eux.
Un homme, doublé et encapuchonné de fourrures,
en était aussitôt descendu.
« Le fort Reliance ? demanda cet homme.
– C’est ici, répondit le capitaine.
– Le capitaine Craventy ?
– C’est moi. Qui êtes-vous ?
– Un courrier de la Compagnie.
– Êtes-vous seul ?
– Non ! j’amène un voyageur !
– Un voyageur ! Et que vient-il faire ?
– Il vient voir la lune. »
À cette réponse, le capitaine Craventy se demanda
s’il avait affaire à un fou, et, dans de telles
circonstances, on pouvait le penser. Mais il n’eut pas le
temps de formuler son opinion. Le courrier avait retiré
du traîneau une masse inerte, une sorte de sac couvert
de neige, et il se disposait à l’introduire dans la maison,
quand le capitaine lui demanda :
« Quel est ce sac ?
– C’est mon voyageur ! répondit le courrier.
– Quel est ce voyageur ?
– L’astronome Thomas Black.
– Mais il est gelé !
– Eh bien, on le dégèlera. »
Thomas Black, transporté par le sergent, le caporal
et le courrier, fit son entrée dans la maison du fort. On
le déposa dans une chambre du premier étage, dont la
température était fort supportable, grâce à la présence
d’un poêle porté au rouge vif. On l’étendit sur un lit, et
le capitaine lui prit la main.
Cette main était littéralement gelée. On développa
les couvertures et les manteaux fourrés qui couvraient
Thomas Black, ficelé comme un paquet, et sous cette
enveloppe on découvrit un homme âgé de cinquante ans
environ, gros, court, les cheveux grisonnants, la barbe
inculte, les yeux clos, la bouche pincée comme si ses
lèvres eussent été collées par une gomme. Cet homme
ne respirait plus ou si peu, que son souffle eût à peine
terni une glace. Joliffe le déshabillait, le tournait, le
retournait avec prestesse, tout en disant :
« Allons donc ! allons donc ! monsieur ! Est-ce que
vous n’allez pas revenir à vous ? »
Ce personnage, arrivé dans ces circonstances,
semblait n’être plus qu’un cadavre. Pour rappeler en lui
la chaleur disparue, le caporal Joliffe n’entrevoyait
qu’un moyen héroïque, et ce moyen, c’était de plonger
le patient dans le punch brûlant.
Très heureusement sans doute pour Thomas Black,
le lieutenant Jasper Hobson eut une autre idée.
« De la neige ! demanda-t-il. Sergent Long,
plusieurs poignées de neige ! »
Cette substance ne manquait pas dans la cour du fort
Reliance. Pendant que le sergent allait chercher la neige
demandée, Joliffe déshabilla l’astronome. Le corps du
malheureux était couvert de plaques blanchâtres qui
indiquaient une violente pénétration du froid dans les
chairs. Il y avait urgence extrême à rappeler le sang aux
parties attaquées. C’était le résultat que Jasper Hobson
espérait obtenir au moyen de vigoureuses frictions de
neige. On sait que c’est le remède généralement
employé dans les contrées polaires pour rétablir la
circulation qu’un froid terrible a arrêtée, comme il
arrête le courant des rivières.
Le sergent Long étant revenu, Joliffe et lui
frictionnèrent le nouveau venu comme il ne l’avait
jamais été probablement. Ce n’était point une linition
douce, une fomentation onctueuse, mais un massage
vigoureux, pratiqué à bras raccourcis, et qui rappelait
plutôt les éraillures de l’étrille que les caresses de la
main.
Et pendant cette opération, le loquace caporal
interpellait toujours le voyageur, qui ne pouvait
l’entendre.
« Allons donc ! monsieur, allons donc ! Quelle idée
vous a donc pris de vous laisser refroidir ainsi ?
Voyons ! n’y mettez pas tant d’obstination ! »
Il est probable que Thomas Black s’obstinait, car
une demi-heure se passa sans qu’il consentît à donner
signe de vie. On désespérait même de le ranimer, et les
masseurs allaient suspendre leur fatigant exercice,
quand le pauvre homme fit entendre quelques soupirs.
« Il vit ! il revient ! » s’écria Jasper Hobson.
Après avoir réchauffé par les frictions l’extérieur du
corps, il ne fallait point oublier l’intérieur. Aussi le
caporal Joliffe se hâta-t-il d’apporter quelques verres de
punch. Le voyageur se sentit véritablement soulagé ; les
couleurs revinrent à ses joues, le regard à ses yeux, la
parole à ses lèvres, et le capitaine put espérer enfin que
Thomas Black allait lui apprendre pourquoi il arrivait
en ce lieu et dans un état si déplorable.
Thomas Black, bien enveloppé de couvertures, se
souleva à demi, s’appuya sur son coude, et d’une voix
encore affaiblie :
« Le fort Reliance ? demanda-t-il.
– C’est ici, répondit le capitaine.
– Le capitaine Craventy ?
– C’est moi, et j’ajouterai, monsieur, soyez le
bienvenu. Mais pourrai-je vous demander pourquoi
vous venez au fort Reliance ?
– Pour voir la lune ! » répondit le courrier, qui tenait
sans doute à cette réponse, car il la faisait pour la
seconde fois.
D’ailleurs, elle parut satisfaire Thomas Black, qui fit
un signe de tête affirmatif. Puis, reprenant :
« Le lieutenant Hobson ? demanda-t-il.
– Me voici, répondit le lieutenant.
– Vous n’êtes pas encore parti ?
– Pas encore, monsieur.
– Eh bien, monsieur, reprit Thomas Black, il ne me
reste plus qu’à vous remercier et à dormir jusqu’à
demain matin ! »
Le capitaine et ses compagnons se retirèrent donc,
laissant ce personnage singulier reposer tranquillement.
Une demi-heure après, la fête s’achevait, et les invités
regagnaient leurs demeures respectives, soit dans les
chambres du fort, soit dans les quelques habitations qui
s’élevaient en dehors de l’enceinte.
Le lendemain, Thomas Black était à peu près rétabli.
Sa vigoureuse constitution avait résisté à ce froid
excessif. Un autre n’eût pas dégelé, mais lui ne faisait
pas comme tout le monde.
Et maintenant, qui était cet astronome ? D’où
venait-il ? Pourquoi ce voyage à travers les territoires
de la Compagnie, lorsque l’hiver sévissait encore ? Que
signifiait la réponse du courrier ? Voir la lune ! Mais la
lune ne luit-elle pas en tous lieux, et faut-il venir la
chercher jusque dans les régions hyperboréennes ?
Telles furent les questions que se posa le capitaine
Craventy. Mais le lendemain, après avoir causé pendant
une heure avec son nouvel hôte, il n’avait plus rien à
apprendre.
Thomas Black était, en effet, un astronome attaché à
l’observatoire de Greenwich, si brillamment dirigé par
M. Airy. Esprit intelligent et sagace plutôt que
théoricien, Thomas Black, depuis vingt ans qu’il
exerçait ses fonctions, avait rendu de grands services
aux sciences uranographiques. Dans la vie privée,
c’était un homme absolument nul, qui n’existait pas en
dehors des questions astronomiques, vivant dans le ciel,
non sur la terre, un descendant de ce savant du
bonhomme La Fontaine qui se laissa choir dans un
puits. Avec lui pas de conversation possible si l’on ne
parlait ni d’étoiles ni de constellations. C’était un
homme à vivre dans une lunette. Mais quand il
observait, quel observateur sans rival au monde !
Quelle infatigable patience il déployait ! Il était capable
de guetter pendant des mois entiers l’apparition d’un
phénomène cosmique. Il avait d’ailleurs une spécialité,
les bolides et les étoiles filantes, et ses découvertes dans
cette branche de la météorologie méritaient d’être
citées. D’ailleurs, toutes les fois qu’il s’agissait
d’observations minutieuses, de mesures délicates, de
déterminations précises, on recourait à Thomas Black,
qui possédait « une habileté d’œil » extrêmement
remarquable. Savoir observer n’est pas donné à tout le
monde. On ne s’étonnera donc pas que l’astronome de
Greenwich eût été choisi pour opérer dans la
circonstance suivante qui intéressait au plus haut point
la science sélénographique.
On sait que pendant une éclipse totale de soleil, la
lune est entourée d’une couronne lumineuse. Mais
quelle est l’origine de cette couronne ? Est-ce un objet
réel ? N’est-ce plutôt qu’un effet de diffraction éprouvé
par les rayons solaires dans le voisinage de la lune ?
C’est une question que les études faites jusqu’à ce jour
n’ont pu permettre de résoudre.
Dès 1706, les astronomes avaient scientifiquement
décrit cette auréole lumineuse. Louville et Halley
pendant l’éclipse totale de 1715, Maraldi en 1724,
Antonio de Ulloa en 1778, Bouditch et Ferrer en 1806,
observèrent minutieusement cette couronne ; mais de
leurs théories contradictoires on ne put rien conclure de
définitif. À propos de l’éclipse totale de 1842, les
savants de toutes nations, Airy, Arago, Peytal, Laugier,
Mauvais, Otto-Struve, Petit, Baily, etc., cherchèrent à
obtenir une solution complète touchant l’origine du
phénomène ; mais quelque sévères qu’eussent été les
observations, « le désaccord, dit Arago, que l’on trouve
entre les observations faites en divers lieux par des
astronomes exercés, dans une seule et même éclipse, a
répandu sur la question de telles obscurités, qu’il n’est
maintenant possible d’arriver à aucune conclusion
certaine sur la cause du phénomène ». Depuis cette
époque, d’autres éclipses totales de soleil furent
étudiées, mais les observations n’obtinrent aucun
résultat concluant.
Cependant, cette question intéressait au plus haut
point les études sélénographiques. Il fallait la résoudre à
tout prix. Or, une occasion nouvelle se présentait
d’étudier la couronne lumineuse si discutée jusqu’alors.
Une nouvelle éclipse totale de soleil, totale pour
l’extrémité nord de l’Amérique, l’Espagne, le nord de
l’Afrique, etc., devait avoir lieu le 18 juillet 1860. Il fut
convenu entre astronomes de divers pays que des
observations seraient faites simultanément aux divers
points de la zone pour laquelle cette éclipse serait
totale. Or, ce fut Thomas Black que l’on désigna pour
observer ladite éclipse dans la partie septentrionale de
l’Amérique. Il devait donc se trouver à peu près dans
les conditions où se trouvèrent les astronomes anglais
qui se transportèrent en Suède et en Norvège à
l’occasion de l’éclipse de 1851.
On le pense bien, Thomas Black saisit avec
empressement l’occasion qui lui était offerte d’étudier
l’auréole lumineuse. Il devait également reconnaître
autant que possible la nature de ces protubérances
rougeâtres qui apparaissent sur divers points du contour
du satellite terrestre. Si l’astronome de Greenwich
parvenait à trancher la question d’une manière
irréfutable, il aurait droit aux éloges de toute l’Europe
savante.
Thomas Black se prépara donc à partir, et il obtint
de pressantes lettres de recommandation pour les agents
principaux de la Compagnie de la baie d’Hudson. Or,
précisément, une expédition devait se rendre
prochainement aux limites septentrionales du continent
afin d’y créer une factorerie nouvelle. C’était une
occasion dont il fallait profiter. Thomas Black partit
donc, traversa l’Atlantique, débarqua à New-York,
gagna à travers les lacs l’établissement de la rivière
Rouge, puis de fort en fort, emporté par un traîneau
rapide, sous la conduite d’un courrier de la Compagnie,
malgré l’hiver, malgré le froid, en dépit de tous les
dangers d’un voyage à travers les contrées arctiques, le
17 mars, il arriva au fort Reliance dans les conditions
que l’on connaît.
Telles furent les explications données par
l’astronome au capitaine Craventy. Celui-ci se mit tout
entier à la disposition de Thomas Black.
« Mais, monsieur Black, lui dit-il, pourquoi étiez-
vous si pressé d’arriver, puisque cette éclipse de soleil
ne doit avoir lieu qu’en 1860, c’est-à-dire l’année
prochaine seulement ?
– Mais, capitaine, répondit l’astronome, j’avais
appris que la Compagnie envoyait une expédition sur le
littoral américain au delà du soixante-dixième parallèle,
et je ne voulais pas manquer le départ du lieutenant
Hobson.
– Monsieur Black, répondit le capitaine, si le
lieutenant eût été parti, je me serais fait un devoir de
vous accompagner moi-même jusqu’aux limites de la
mer polaire. »
Puis, il répéta à l’astronome que celui-ci pouvait
absolument compter sur lui et qu’il était le bienvenu au
fort Reliance.
IV
Une factorerie
Le lac de l’Esclave est l’un des plus vastes qui se
rencontre dans la région située au delà du soixante et
unième parallèle. Il mesure une longueur de deux cent
cinquante milles sur une largeur de cinquante, et il est
exactement par 61°25’ de latitude et 114° de longitude
ouest. Toute la contrée environnante s’abaisse en
longues déclivités vers un centre commun, large
dépression du sol, qui est occupée par le lac.
La position de ce lac, au milieu des territoires de
chasse, sur lesquels pullulaient autrefois les animaux à
fourrures, attira, dès les premiers temps, l’attention de
la Compagnie. De nombreux cours d’eau s’y jetaient ou
y prenaient naissance, le Mackenzie, la rivière du Foin,
l’Atapeskow, etc. Aussi plusieurs forts importants
furent-ils construits sur ses rives, le fort Providence au
nord, le fort Résolution au sud. Quand au fort Reliance,
il occupe l’extrémité nord-est du lac et ne se trouve pas
à plus de trois cents milles de l’entrée de Chesterfield,
long et étroit estuaire formé par les eaux mêmes de la
baie d’Hudson.
Le lac de l’Esclave est pour ainsi dire semé de petits
îlots, hauts de cent à deux cents pieds, dont le granit et
le gneiss émergent en maint endroit. Sur sa rive
septentrionale se massent des bois épais, confinant à
cette portion aride et glacée du continent, qui a reçu,
non sans raison, le nom de Terre-Maudite. En revanche,
la région du sud, principalement formée de calcaire, est
plate, sans un coteau, sans une extumescence
quelconque du sol. Là se dessine la limite que ne
franchissent presque jamais les grands ruminants de
l’Amérique polaire, ces buffalos ou bisons, dont la chair
forme presque exclusivement la nourriture des
chasseurs canadiens et indigènes.
Les arbres de la rive septentrionale se groupent en
forêts magnifiques. Qu’on ne s’étonne pas de rencontrer
une végétation si belle sous une zone si reculée. En
réalité, le lac de l’Esclave n’est guère plus élevé en
latitude que les parties de la Norvège ou de la Suède,
occupées par Stockholm ou Christiania. Seulement, il
faut remarquer que les lignes isothermes, sur lesquelles
la chaleur se distribue à dose égale, ne suivent
nullement les parallèles terrestres, et qu’à pareille
latitude, l’Amérique est incomparablement plus froide
que l’Europe. En avril, les rues de New-York sont
encore blanches de neige, et cependant, New-York
occupe à peu près le même parallèle que les Açores.
C’est que la nature d’un continent, sa situation par
rapport aux océans, la conformation même du sol,
influent notablement sur ses conditions climatériques.
Le fort Reliance, pendant la saison d’été, était donc
entouré de masses de verdure, dont le regard se
réjouissait après les rigueurs d’un long hiver. Le bois ne
manquait pas à ces forêts presque uniquement
composées de peupliers, de pins et de bouleaux. Les
îlots du lac produisaient des saules magnifiques. Le
gibier abondait dans les taillis, et il ne les abandonnait
même pas pendant la mauvaise saison. Plus au sud, les
chasseurs du fort poursuivaient avec succès les bisons,
les élans et certains porcs-épics du Canada, dont la
chair est excellente. Quant aux eaux du lac de
l’Esclave, elles étaient très poissonneuses. Les truites y
atteignaient des dimensions extraordinaires, et leur
poids dépassait souvent soixante livres. Les brochets,
les lottes voraces, une sorte d’ombre, appelé « poisson
bleu » par les Anglais, des légions innombrables de
tittamegs, « le corregou blanc » des naturalistes,
foisonnaient dans le lac. La question d’alimentation
pour les habitants du fort Reliance se résolvait donc
facilement, la nature pourvoyait à leurs besoins, et à la
condition d’être vêtus, pendant l’hiver, comme le sont
les renards, les martres, les ours et autres animaux à
fourrures, ils pouvaient braver la rigueur de ces climats.
Le fort proprement dit se composait d’une maison
de bois, comprenant un étage et un rez-de-chaussée, qui
servait d’habitation au commandant et à ses officiers.
Autour de cette maison se disposaient régulièrement les
demeures des soldats, les magasins de la Compagnie et
les comptoirs dans lesquels s’opéraient les échanges.
Une petite chapelle, à laquelle il ne manquait qu’un
ministre, et une poudrière complétaient l’ensemble des
constructions du fort. Le tout était entouré d’une
enceinte palissadée, haute de vingt pieds, vaste
parallélogramme que défendaient quatre petits bastions
à toit aigu, posés aux quatre angles. Le fort se trouvait
donc à l’abri d’un coup de main. Précaution jadis
nécessaire, à une époque où les Indiens, au lieu d’être
les pourvoyeurs de la Compagnie, luttaient pour
l’indépendance de leur territoire ; précaution prise
également contre les agents et les soldats des
associations rivales, qui se disputaient autrefois la
possession et l’exploitation de ce riche pays des
fourrures.
La Compagnie de la baie d’Hudson comptait alors
sur tout son domaine, un personnel d’environ mille
hommes. Elle exerçait sur ses employés et ses soldats
une autorité absolue qui allait jusqu’au droit de vie et de
mort. Les chefs des factoreries pouvaient, à leur gré,
régler les salaires, fixer la valeur des objets
d’approvisionnement et des pelleteries. Grâce à ce
système dépourvu de tout contrôle, il n’était pas rare
qu’ils réalisassent des bénéfices s’élevant à plus de trois
cents pour cent.
On verra d’ailleurs, par le tableau suivant, emprunté
au Voyage du capitaine Robert Lade, dans quelles
conditions s’opéraient autrefois les échanges avec les
Indiens, qui sont devenus maintenant les véritables et
les meilleurs chasseurs de la Compagnie. La peau de
castor était à cette époque l’unité qui servait de base
aux achats et aux ventes.
Les Indiens payaient :
Pour un fusil : 10 peaux de castor
Une demi-livre de poudre : 1 peau de castor
Quatre livres de plomb : 1 peau de castor
Une hache : 1 peau de castor
Six couteaux : 1 peau de castor
Une livre de verroterie : 1 peau de castor
Un habit galonné : 6 peaux de castor
Un habit sans galons : 5 peaux de castor
Habits de femme galonnés : 6 peaux de castor
Une livre de tabac : 1 peau de castor
Une boîte à poudre : 1 peau de castor
Un peigne et un miroir : 2 peaux de castor
Mais, depuis quelques années, la peau de castor est
devenue si rare, que l’unité monétaire a dû être
changée. C’est maintenant la robe de bison qui sert de
base aux marchés. Quand un Indien se présente au fort,
les agents lui remettent autant de fiches de bois qu’il
apporte de peaux, et, sur les lieux mêmes, il échange
ces fiches contre des produits manufacturés. Avec ce
système, la Compagnie, qui, d’ailleurs, fixe
arbitrairement la valeur des objets qu’elle achète et des
objets qu’elle vend, ne peut manquer de réaliser et
réalise en effet des bénéfices considérables.
Tels étaient les usages établis dans les diverses
factoreries, et par conséquent au fort Reliance. Mrs.
Paulina Barnett put les étudier pendant son séjour, qui
se prolongea jusqu’au 16 avril. La voyageuse et le
lieutenant Hobson s’entretenaient souvent ensemble,
formant des projets superbes, et bien décidés à ne
reculer devant aucun obstacle. Quant à Thomas Black,
il ne causait que lorsqu’on lui parlait de sa mission
spéciale. Cette question de la couronne lumineuse et
des protubérances rougeâtres de la lune le passionnait.
On sentait qu’il avait mis toute sa vie dans la solution
de ce problème, et Thomas Black finit même par
intéresser très vivement Mrs. Paulina à cette
observation scientifique. Ah ! qu’il leur tardait à tous
les deux d’avoir franchi le cercle polaire, et que cette
date du 18 juillet 1860 semblait donc éloignée, surtout
pour l’impatient astronome de Greenwich !
Les préparatifs de départ n’avaient pu commencer
qu’à la mi-mars, et un mois se passa avant qu’ils
fussent achevés. C’était, en effet, une longue besogne
que d’organiser une telle expédition à travers les
régions polaires ! Il fallait tout emporter, vivres,
vêtements, ustensiles, outils, armes, munitions.
La troupe, commandée par le lieutenant Jasper
Hobson, devait se composer d’un officier, de deux
sous-officiers et de dix soldats, dont trois mariés qui
emmenaient leurs femmes avec eux. Voici la liste de
ces hommes que le capitaine Craventy avait choisis
parmi les plus énergiques et les plus résolus :
1° Le lieutenant Jasper Hobson,
2° Le sergent Long,
3° Le caporal Joliffe,
4° Petersen, soldat,
5° Belcher, soldat,
6° Raë, soldat,
7° Marbre, soldat,
8° Garry, soldat,
9° Pond, soldat,
10° Mac Nap, soldat,
11° Sabine, soldat,
12° Hope, soldat,
13° Kellet, soldat,
De plus :
Mrs. Rae,
Mrs. Joliffe,
Mrs. Mac Nap,
Étrangers au fort :
Mrs. Paulina Barnett,
Madge,
Thomas Black.
En tout dix-neuf personnes, qu’il s’agissait de
transporter pendant plusieurs centaines de milles, à
travers un territoire désert et peu connu.
Mais en prévision de ce projet, les agents de la
Compagnie avaient réuni au fort Reliance tout le
matériel nécessaire à l’expédition. Une douzaine de
traîneaux, pourvus de leur attelage de chiens, étaient
préparés. Ces véhicules, fort primitifs, consistaient en
un assemblage solide de planches légères que liaient
entre elles des bandes transversales. Un appendice,
formé d’une pièce de bois cintrée et relevée comme
l’extrémité d’un patin, permettait au traîneau de fendre
la neige sans s’y engager profondément. Six chiens,
attelés deux par deux, servaient de moteurs à chaque
traîneau, – moteurs intelligents et rapides qui, sous la
longue lanière du guide, peuvent franchir jusqu’à
quinze milles à l’heure.
La garde-robe des voyageurs se composait de
vêtements en peau de renne, doublés intérieurement
d’épaisses fourrures. Tous portaient des tissus de laine,
destinés à les garantir contre les brusques changements
de température, qui sont fréquents sous cette latitude.
Chacun, officier ou soldat, femme ou homme, était
chaussé de ces bottes en cuir de phoque, cousues de
nerfs, que les indigènes fabriquent avec une habileté
sans pareille. Ces chaussures sont absolument
imperméables et se prêtent à la marche par la souplesse
de leurs articulations. À leurs semelles pouvaient
s’adapter des raquettes en bois de pin, longues de trois à
quatre pieds, sortes d’appareils propres à supporter le
poids d’un homme sur la neige la plus friable et qui
permettent de se déplacer avec une extrême vitesse,
ainsi que font les patineurs sur les surfaces glacées. Des
bonnets de fourrure, des ceintures de peau de daim
complétaient l’accoutrement.
En fait d’armes, le lieutenant Hobson emportait,
avec des munitions en quantité suffisante, les
mousquetons réglementaires délivrés par la Compagnie,
des pistolets et quelques sabres d’ordonnance ; en fait
d’outils, des haches, des scies, des herminettes et autres
instruments nécessaires au charpentage ; en fait
d’ustensiles, tout ce que nécessitait l’établissement
d’une factorerie dans de telles conditions, entre autres
un poêle, un fourneau de fonte, deux pompes à air
destinées à la ventilation, un halkett-boat, sorte de canot
en caoutchouc que l’on gonfle au moment où on veut en
faire usage.
Quant aux approvisionnements, on pouvait compter
sur les chasseurs du détachement. Quelques-uns de ces
soldats étaient d’habiles traqueurs de gibier, et les
rennes ne manquent pas dans les régions polaires. Des
tribus entières d’Indiens ou d’Esquimaux, privées de
pain ou de tout autre aliment, se nourrissent
exclusivement de cette venaison, qui est à la fois
abondante et savoureuse. Cependant, comme il fallait
compter avec les retards inévitables et les difficultés de
toutes sortes, une certaine quantité de vivres dut être
emportée. C’était de la viande de bison, d’élan, de
daim, ramassée dans de longues battues faites au sud du
lac, du « corn-beef », qui pouvait se conserver
indéfiniment, des préparations indiennes dans lesquelles
la chair, broyée et réduite en poudre impalpable,
conserve tous ses éléments nutritifs sous un très petit
volume. Ainsi triturée, cette viande n’exige aucune
cuisson, et présente sous cette forme une alimentation
très nourrissante.
En fait de liqueurs, le lieutenant Hobson emportait
plusieurs barils de brandevin et de whisky, bien décidé,
d’ailleurs, à économiser autant que possible ces liquides
alcooliques, qui sont nuisibles à la santé des hommes
sous les froides latitudes. Mais, en revanche, la
Compagnie avait mis à sa disposition, avec une petite
pharmacie portative, de notables quantités de « lime-
juice », de citrons et autres produits naturels,
indispensables pour combattre les affections
scorbutiques, si terribles dans ces régions, et pour les
prévenir au besoin. Tous les hommes, d’ailleurs,
avaient été choisis avec soin ni trop gras, ni trop
maigres ; habitués depuis de longues années aux
rigueurs de ces climats, ils devaient supporter plus
aisément les fatigues d’une expédition vers l’Océan
polaire. De plus, c’étaient des gens de bonne volonté,
courageux, intrépides, qui avaient accepté librement.
Une double paye leur était attribuée pour tout le temps
de leur séjour aux limites du continent américain, s’ils
parvenaient à s’établir au-dessus du soixante-dixième
parallèle.
Un traîneau spécial, un peu plus confortable, avait
été préparé pour Mrs. Paulina Barnett et sa fidèle
Madge. La courageuse femme ne voulait pas être traitée
autrement que ses compagnons de route, mais elle dut
se rendre aux instances du capitaine, qui n’était,
d’ailleurs, que l’interprète des sentiments de la
Compagnie. Mrs. Paulina dut donc se résigner.
Quant à l’astronome Thomas Black, le véhicule qui
l’avait amené au fort Reliance devait le conduire
jusqu’à son but avec son petit bagage de savant. Les
instruments de l’astronome, peu nombreux d’ailleurs, –
une lunette pour ses observations sélénographiques, un
sextant destiné à donner la latitude, un chronomètre
pour la fixation des longitudes, quelques cartes,
quelques livres, – tout cela s’arrimait sur ce traîneau, et
Thomas Black comptait bien que ses fidèles chiens ne
le laisseraient pas en route.
On pense que la nourriture destinée aux divers
attelages n’avait pas été oubliée. C’était un total de
soixante-douze chiens, véritable troupeau qu’il
s’agissait de substanter, chemin faisant, et les chasseurs
du détachement devaient spécialement s’occuper de
leur nourriture. Ces animaux, intelligents et vigoureux,
avaient été achetés aux Indiens Chipeways, qui savent
merveilleusement les dresser à ce dur métier.
Toute cette organisation de la petite troupe fut
lestement menée. Le lieutenant Jasper Hobson s’y
employait avec un zèle au-dessus de tout éloge. Fier de
cette mission, passionné pour son œuvre, il ne voulait
rien négliger qui pût en compromettre le succès. Le
caporal Joliffe, très affairé toujours, se multipliait sans
faire grande besogne ; mais la présence de sa femme
était et devait être très utile à l’expédition. Mrs. Paulina
Barnett l’avait prise en amitié, cette intelligente et vive
Canadienne, blonde avec de grands yeux doux.
Il va sans dire que le capitaine Craventy n’oublia
rien pour le succès de l’entreprise. Les instructions qu’il
avait reçues des agents supérieurs de la Compagnie
montraient quelle importance ils attachaient à la
réussite de l’expédition et à l’établissement d’une
nouvelle factorerie au-delà du soixante-dixième
parallèle. On peut donc affirmer que tout ce qu’il était
humainement possible de faire pour atteindre ce but fut
fait. Mais la nature ne devait-elle pas créer
d’insurmontables obstacles devant les pas du courageux
lieutenant ? C’est ce que personne ne pouvait prévoir !
V
Du fort Reliance au fort Entreprise
Les premiers beaux jours étaient arrivés. Le fond
vert des collines commençait à reparaître sous les
couches de neige en partie effacées. Quelques oiseaux,
des cygnes, des tétras, des aigles à tête chauve et autres
migrateurs venant du sud, passaient à travers les airs
attiédis. Les bourgeons se gonflaient aux extrêmes
branches des peupliers, des bouleaux et des saules. Les
grandes mares, formées çà et là par la fonte des neiges,
attiraient ces canards à tête rouge dont les espèces sont
si variées dans l’Amérique septentrionale. Les
guillemots, les puffins, les eider-ducks, allaient
chercher au nord des parages plus froids. Les
musaraignes, petites souris microscopiques, grosses
comme une noisette, se hasardaient hors de leur trou, et
dessinaient sur le sol de capricieuses bigarrures du bout
de leur petite queue pointue. C’était une ivresse de
respirer, de humer ces rayons solaires que le printemps
rendait si vivifiants ! La nature se réveillait de son long
sommeil, après l’interminable nuit de l’hiver, et souriait
en s’éveillant. L’effet de ce renouveau est peut-être plus
sensible au milieu des contrées hyperboréennes qu’en
tout autre point du globe.
Cependant, le dégel n’était point complet. Le
thermomètre Fahrenheit indiquait bien quarante et un
degrés au-dessus de zéro (5° centr. au-dessus de glace),
mais la basse température des nuits maintenait la
surface des plaines neigeuses à l’état solide :
circonstance favorable, d’ailleurs, au glissage des
traîneaux, et dont Jasper Hobson voulait profiter avant
le complet dégel.
Les glaces du lac n’étaient pas encore rompues. Les
chasseurs du fort, depuis un mois, faisaient d’heureuses
excursions en parcourant ces longues plaines unies, que
le gibier fréquentait déjà. Mrs. Paulina Barnett ne put
qu’admirer l’étonnante habileté avec laquelle ces
hommes se servaient de leurs raquettes. Chaussés de
ces « souliers à neige », leur vitesse eût égalé celle d’un
cheval au galop. Suivant le conseil du capitaine
Craventy, la voyageuse s’exerça à marcher au moyen
de ces appareils, et en quelque temps, elle devint fort
habile à glisser à la surface des neiges.
Depuis quelques jours déjà, les Indiens arrivaient
par bandes au fort, afin d’échanger les produits de leur
chasse d’hiver contre des objets manufacturés. La
saison n’avait pas été heureuse. Les pelleteries
n’abondaient pas ; les fourrures de martre et de vison
atteignaient un chiffre assez élevé, mais les peaux de
castor, de loutre, de lynx, d’hermine, de renard, étaient
rares. La Compagnie faisait donc sagement en allant
exploiter plus au nord des territoires nouveaux, qui
eussent encore échappé à la rapacité de l’homme.
Le 16 avril, au matin, le lieutenant Jasper Hobson et
son détachement étaient prêts à partir. L’itinéraire avait
pu être tracé d’avance sur toute cette partie déjà connue
de la contrée qui s’étend entre le lac de l’Esclave et le
lac du Grand-Ours, situé au delà du cercle polaire.
Jasper Hobson devait atteindre le fort Confidence,
établi à l’extrémité septentrionale de ce lac. Une station
toute indiquée pour y ravitailler son détachement,
c’était le fort Entreprise, bâti à deux cent milles dans le
Nord-Ouest, sur les bords du petit lac Snure. À raison
de quinze milles par jour, Jasper Hobson comptait y
faire halte dès les premiers jours du mois de mai.
À partir de ce point, le détachement devait gagner
par le plus court le littoral américain, et se diriger
ensuite vers le cap Bathurst. Il avait été parfaitement
convenu que, dans un an, le capitaine Craventy
enverrait un convoi de ravitaillement à ce cap Bathurst,
et que le lieutenant détacherait quelques hommes à la
rencontre de ce convoi pour le diriger vers l’endroit où
le nouveau fort serait établi. De cette façon, l’avenir de
la factorerie était garanti contre toute chance fâcheuse,
et le lieutenant et ses compagnons, ces exilés
volontaires, conserveraient encore quelques relations
avec leurs semblables.
Dès le matin du 16 avril, les traîneaux attelés devant
la poterne n’attendaient plus que les voyageurs. Le
capitaine Craventy, ayant réuni les hommes qui
composaient le détachement, leur adressa quelques
sympathiques paroles. Par-dessus toutes choses, il leur
recommanda une constante union, au milieu de ces
périls qu’ils étaient appelés à braver. La soumission à
leurs chefs était une indispensable condition pour le
succès de cette entreprise, œuvre d’abnégation et de
dévouement. Des hurrahs accueillirent le speech du
capitaine. Puis les adieux furent rapidement faits, et
chacun se plaça dans le traîneau qui lui avait été
désigné d’avance. Jasper Hobson et le sergent Long
tenaient la tête. Mrs. Paulina Barnett et Madge les
suivaient, Madge maniant avec adresse le long fouet
esquimau terminé par une lanière de nerf durci. Thomas
Black et l’un des soldats, le canadien Petersen,
formaient le troisième rang de la caravane. Les autres
traîneaux défilaient ensuite, occupés par les soldats et
les femmes. Le caporal Joliffe et Mrs. Joliffe se tenaient
à l’arrière-garde. Suivant les ordres de Jasper Hobson,
chaque conducteur devait autant que possible conserver
sa place réglementaire et maintenir sa distance de
manière à ne provoquer aucune confusion. Et, en effet,
le choc de ces traîneaux, lancés à toute vitesse, aurait pu
amener quelque fâcheux accident.
En quittant le fort Reliance, Jasper Hobson prit
directement la route du Nord-Ouest. Il dut franchir
d’abord une large rivière qui réunissait le lac de
l’Esclave au lac Wolmsley. Mais ce cours d’eau,
profondément gelé encore, ne se distinguait pas de
l’immense plaine blanche. Un uniforme tapis de neige
couvrait toute la contrée, et les traîneaux, enlevés par
leurs rapides attelages, volaient sur cette couche durcie.
Le temps était beau, mais encore très froid. Le
soleil, peu élevé au-dessus de l’horizon, décrivait sur le
ciel une courbe très allongée. Ses rayons, brillamment
réfléchis par les neiges, donnaient plus de lumière que
de chaleur. Très heureusement, aucun souffle de vent ne
troublait l’atmosphère, et ce calme de l’air rendait le
froid plus supportable. Cependant, la bise, grâce à la
vitesse des traîneaux, devait tant soit peu couper la
figure de ceux des compagnons du lieutenant Hobson
qui n’étaient pas faits aux rudesses d’un climat polaire.
« Cela va bien, disait Jasper Hobson au sergent,
immobile près de lui comme s’il se fût tenu au port
d’armes, le voyage commence bien. Le ciel est
favorable, la température propice, nos attelages filent
comme des trains express, et, pour peu que ce beau
temps continue, notre traversée s’opérera sans
encombre. Qu’en pensez-vous, sergent Long ?
– Ce que vous pensez vous-même, lieutenant Jasper,
répondit le sergent, qui ne pouvait envisager les choses
autrement que son chef.
– Vous êtes bien décidé comme moi, sergent, reprit
Jasper Hobson, à pousser aussi loin que possible notre
reconnaissance vers le nord ?
– Il suffira que vous commandiez, mon lieutenant, et
j’obéirai.
– Je le sais, sergent, répondit Jasper Hobson, je sais
qu’il suffit de vous donner un ordre pour qu’il soit
exécuté. Puissent nos hommes comprendre comme
vous l’importance de notre mission et se dévouer corps
et âme aux intérêts de la Compagnie ! Ah ! sergent
Long, je suis sûr que si je vous donnais un ordre
impossible...
– Il n’y a pas d’ordres impossibles, mon lieutenant.
– Quoi ! si je vous ordonnais d’aller au pôle Nord !
– J’irais, mon lieutenant.
– Et d’en revenir ! ajouta Jasper Hobson en souriant.
– J’en reviendrais, » répondit simplement le sergent
Long.
Pendant ce colloque du lieutenant Hobson et de son
sergent, Mrs. Paulina Barnett et Madge, elles aussi,
échangeaient quelques paroles, lorsqu’une pente plus
accentuée du sol retardait un instant la marche du
traîneau. Ces deux vaillantes femmes, bien
encapuchonnées dans leur bonnets de loutre et à demi
ensevelies sous une épaisse peau d’ours blanc,
regardaient cette âpre nature et les pâles silhouettes des
hautes glaces qui se profilaient à l’horizon. Le
détachement avait déjà laissé derrière lui les collines
qui accidentaient la rive septentrionale du lac de
l’Esclave, et dont les sommets étaient couronnés de
grimaçants squelettes d’arbres. La plaine infinie se
déroulait à perte de vue dans une complète uniformité.
Quelques oiseaux animaient de leur chant et de leur vol
la vaste solitude. Parmi eux on remarquait des troupes
de cygnes qui émigraient vers le nord, et dont la
blancheur se confondait avec la blancheur des neiges.
On ne les distinguait que lorsqu’ils se projetaient sur
l’atmosphère grisâtre. Quand ils s’abattaient sur le sol,
ils se confondaient avec lui, et l’œil le plus perçant
n’aurait pu les reconnaître.
« Quelle étonnante contrée ! disait Mrs. Paulina
Barnett. Quelle différence entre ces régions polaires et
nos verdoyantes plaines de l’Australie ! Te souviens-tu,
ma bonne Madge, quand la chaleur nous accablait sur
les bords du golfe de Carpentarie, te rappelles-tu ce ciel
impitoyable, sans un nuage, sans une vapeur ?
– Ma fille, répondait Madge, je n’ai point comme toi
le don de me souvenir. Tu conserves tes impressions ;
moi, j’oublie les miennes.
– Comment, Madge, s’écria Mrs. Paulina Barnett, tu
as oublié les chaleurs tropicales de l’Inde et de
l’Australie ? Il ne t’est pas resté dans l’esprit un
souvenir de nos tortures, quand l’eau nous manquait au
désert, quand les rayons de ce soleil nous brûlaient
jusqu’aux os, quand la nuit même n’apportait aucun
répit à nos souffrances !
– Non, Paulina, non, répondait Madge, en
s’enveloppant plus étroitement dans ses fourrures, non,
je ne me souviens plus ! Et comment me rappellerais-je
ces souffrances dont tu parles, cette chaleur, ces tortures
de la soif, en ce moment surtout où les glaces nous
entourent de toutes parts, et quand il me suffit de laisser
pendre ma main en dehors de ce traîneau pour ramasser
une poignée de neige ! Tu me parles de chaleur, lorsque
nous gelons sous les peaux d’ours qui nous couvrent !
Tu te souviens des rayons brûlants du soleil, quand ce
soleil d’avril ne peut même pas fondre les petits glaçons
suspendus à nos lèvres ! Non, ma fille, ne me soutiens
pas que la chaleur existe quelque part, ne me répète pas
que je me sois jamais plainte d’avoir trop chaud, je ne
te croirais pas ! »
Mrs. Paulina Barnett ne put s’empêcher de sourire.
« Mais, ajouta-t-elle, tu as donc bien froid, ma
bonne Madge ?
– Certainement, ma fille, j’ai froid, mais cette
température ne me déplaît pas. Au contraire. Ce climat
doit être très sain, et je suis certaine que je me porterai à
merveille dans ce bout d’Amérique ! C’est vraiment un
beau pays !
– Oui, Madge, un pays admirable, et nous n’avons
encore rien vu jusqu’ici des merveilles qu’il renferme !
Mais laisse notre voyage s’accomplir jusqu’aux limites
de la mer polaire, laisse l’hiver venir avec ses glaces
gigantesques, sa fourrure de neige, ses tempêtes
hyperboréennes, ses aurores boréales, ses constellations
splendides, sa longue nuit de six mois, et tu
comprendras alors combien l’œuvre du Créateur est
toujours et partout nouvelle ! »
Ainsi parlait Mrs. Paulina Barnett, entraînée par sa
vive imagination. Dans ces régions perdues, sous un
climat implacable, elle ne voulait voir que
l’accomplissement des plus beaux phénomènes de la
nature. Ses instincts de voyageuse étaient plus forts que
sa raison même. De ces contrées polaires elle
n’extrayait que l’émouvante poésie dont les sagas ont
perpétué la légende, et que les bardes ont chantée dans
les temps ossianiques. Mais Madge, plus positive, ne se
dissimulait ni les dangers d’une expédition vers les
continents arctiques, ni les souffrances d’un hivernage,
à moins de trente degrés du pôle arctique.
Et en effet, de plus robustes avaient déjà succombé
aux fatigues, aux privations, aux tortures morales et
physiques, sous ces durs climats. Sans doute, la mission
du lieutenant Jasper Hobson ne devait pas l’entraîner
jusqu’aux latitudes les plus élevées du globe. Sans
doute, il ne s’agissait pas d’atteindre le pôle et de se
lancer sur les traces des Parry, des Ross, des Mac Clure,
des Kean, des Morton. Mais dès qu’on a franchi le
cercle polaire, les épreuves sont à peu près partout les
mêmes et ne s’accroissent pas proportionnellement avec
l’élévation des latitudes. Jasper Hobson ne songeait pas
à se porter au-dessus du soixante-dixième parallèle !
Soit. Mais qu’on n’oublie pas que Franklin et ses
infortunés compagnons sont morts, tués par le froid et
la faim, quand ils n’avaient pas même dépassé le
soixante-huitième degré de latitude septentrionale !
Dans le traîneau occupé par Mr. et Mrs. Joliffe, on
causait de toute autre chose. Peut-être le caporal avait-il
un peu trop arrosé les adieux du départ, car, par
extraordinaire, il tenait tête à sa petite femme. Oui ! il
lui résistait, – ce qui n’arrivait vraiment que dans des
circonstances exceptionnelles.
« Non, mistress Joliffe, disait le caporal, non, ne
craignez rien ! Un traîneau n’est pas plus difficile à
conduire qu’un poney-chaise, et le diable m’emporte si
je ne suis pas capable de diriger un attelage de chiens !
– Je ne conteste pas ton habileté, répondait Mrs.
Joliffe. Je t’engage seulement à modérer tes
mouvements. Te voilà déjà en tête de la caravane, et
j’entends le lieutenant Hobson qui te crie de reprendre
ton rang à l’arrière.
– Laissez-le crier, madame Joliffe, laissez-le
crier !... »
Et le caporal, enveloppant son attelage d’un
nouveau coup de fouet, accrut encore la rapidité du
traîneau.
« Prends garde, Joliffe ! répétait la petite femme.
Pas si vite ! nous voici sur une pente !
– Une pente ! répondait le caporal. Vous appelez
cela une pente, madame Joliffe ? Mais ça monte, au
contraire !
– Je te répète que cela descend !
– Je vous soutiens, moi, que ça monte ! Voyez,
voyez comme les chiens tirent ! »
Quoi qu’en eût l’entêté, les chiens ne tiraient en
aucune façon. La déclivité du sol était, au contraire, fort
prononcée. Le traîneau filait avec une rapidité
vertigineuse, et il se trouvait déjà très en avant du
détachement. Mr. et Mrs. Joliffe tressautaient à chaque
instant. Les heurts, provoqués par les inégalités de la
couche neigeuse, se multipliaient. Les deux époux, jetés
tantôt à droite, tantôt à gauche, se choquant l’un l’autre,
étaient secoués horriblement. Mais le caporal ne voulait
rien entendre, ni les recommandations de sa femme, ni
les cris du lieutenant Hobson. Celui-ci, comprenant le
danger de cette course folle, pressait son propre
attelage, afin de rejoindre les imprudents, et toute la
caravane le suivait dans cette course rapide.
Mais le caporal allait toujours de plus belle ! Cette
vitesse de son véhicule l’enivrait ! Il gesticulait, il
criait, il maniait son long fouet comme eût fait un
sportsman accompli.
« Remarquable instrument que ce fouet ! s’écriait-il,
et que les Esquimaux savent manœuvrer avec une
habileté sans pareille !
– Mais tu n’es pas un Esquimau, s’écriait Mrs.
Joliffe, essayant, mais en vain, d’arrêter le bras de son
imprudent conducteur.
– Je me suis laissé dire, reprenait le caporal, je me
suis laissé dire que ces Esquimaux savent piquer
n’importe quel chien de leur attelage à l’endroit qui leur
convient. Ils peuvent même du bout de ce nerf durci
leur enlever un petit bout de l’oreille, s’ils le jugent
convenable. Je vais essayer...
– N’essaye pas, Joliffe, n’essaye pas ! s’écria la
petite femme, effrayée au plus haut point.
– Ne craignez rien, mistress Joliffe, ne craignez
rien ! Je m’y connais ! Voilà précisément notre
cinquième chien de droite qui fait des siennes ! Je vais
le corriger !... »
Mais sans doute le caporal n’était pas encore assez
« Esquimau », ni assez familiarisé avec le maniement
de ce fouet dont la longue lanière dépasse de quatre
pieds l’avant-train de l’attelage, car le fouet se
développa en sifflant, et, revenant en arrière par un
contrecoup mal combiné, il s’enroula autour du cou de
maître Joliffe lui-même, dont la calotte fourrée s’envola
dans l’air. Nul doute que, sans cet épais bonnet, le
caporal ne se fût arraché sa propre oreille.
En ce moment, les chiens se jetèrent de côté, le
traîneau fut culbuté et le couple précipité dans la neige.
Très heureusement, la couche était épaisse, et les deux
époux n’eurent aucun mal. Mais quelle honte pour le
caporal ! Et de quelle façon le regarda sa petite femme !
Et quels reproches lui fit le lieutenant Hobson !
Le traîneau fut relevé ; mais on décida que
dorénavant les rênes du véhicule, comme celles du
ménage, appartiendrait de droit à Mrs. Joliffe. Le
caporal, tout penaud, dut se résigner, et la marche du
détachement, un instant interrompue, fut reprise
aussitôt.
Pendant les quinze jours qui suivirent, aucun
incident ne se produisit. Le temps était toujours propice,
la température supportable, et le 1er mai, le détachement
arrivait au fort Entreprise.
VI
Un duel de wapitis
L’expédition avait franchi une distance de deux
cents milles depuis son départ du fort Reliance. Les
voyageurs, favorisés par de longs crépuscules, courant
jour et nuit sur leurs traîneaux, pendant que les attelages
les emportaient à toute vitesse, étaient véritablement
accablés de fatigue, quand ils arrivèrent aux rives du lac
Snure, près duquel s’élevait le fort Entreprise.
Ce fort, établi depuis quelques années seulement par
la Compagnie de la baie d’Hudson, n’était en réalité
qu’un poste d’approvisionnement de peu d’importance.
Il servait principalement de station aux détachements
qui accompagnaient les convois de pelleteries venus du
lac du Grand-Ours situé à près de trois cents milles dans
le Nord-Ouest. Une douzaine de soldats en formaient la
garde. Le fort n’était composé que d’une maison de
bois, entourée d’une enceinte palissadée. Mais, si peu
confortable que fût cette habitation, les compagnons du
lieutenant Hobson s’y réfugièrent avec plaisir, et,
pendant deux jours, ils s’y reposèrent des premières
fatigues de leur voyage.
Le printemps polaire faisait déjà sentir en ce lieu sa
modeste influence. La neige fondait peu à peu, et les
nuits n’étaient déjà plus assez froides pour la glacer à
nouveau. Quelques légères mousses, de maigres
graminées, verdissaient çà et là, et de petites fleurs,
presque incolores, montraient leur humide corolle entre
les cailloux. Ces manifestations de la nature, à demi
réveillée après la longue nuit de l’hiver, plaisaient au
regard endolori par la blancheur des neiges, que
charmait l’apparition de ces rares spécimens de la flore
arctique.
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson mirent à
profit leurs loisirs pour visiter les rives du petit lac.
Tous les deux ils comprenaient la nature et l’admiraient
avec enthousiasme. Ils allèrent donc, de compagnie, à
travers les glaçons éboulés et les cascades qui
s’improvisaient sous l’action des rayons solaires. La
surface du lac Snure était prise encore. Nulle fissure
n’indiquait une prochaine débâcle. Quelques icebergs
en ruine hérissaient sa surface solide, affectant des
formes pittoresques du plus étrange effet, surtout quand
la lumière, s’irisant à leurs arêtes, en variait les
couleurs. On eût dit les morceaux d’un arc-en-ciel brisé
par une main puissante, et qui s’entrecroisaient sur le
sol.
« Ce spectacle est vraiment beau ! monsieur
Hobson, répétait Mrs. Paulina Barnett. Ces effets de
prisme se modifient à l’infini, suivant la place que l’on
occupe. Ne vous semble-t-il pas que nous sommes
penchés sur l’ouverture d’un immense kaléidoscope ?
Mais peut-être êtes-vous déjà blasé sur ce spectacle si
nouveau pour moi ?
– Non, madame, répondit le lieutenant. Bien que je
sois né sur ce continent et quoique mon enfance et ma
jeunesse s’y soient passées tout entières, je ne me
rassasie jamais d’en contempler les beautés sublimes.
Mais si votre enthousiasme est déjà grand, lorsque le
soleil verse sa lumière sur cette contrée, c’est-à-dire
quand l’astre du jour a déjà modifié l’aspect de ce pays,
que sera-t-il lorsqu’il vous sera donné d’observer ces
territoires au milieu des grands froids de l’hiver ? Je
vous avouerai, madame, que le soleil, si précieux aux
régions tempérées, me gâte un peu mon continent
arctique !
– Vraiment, monsieur Hobson, répondit la
voyageuse, en souriant à l’observation du lieutenant.
J’estime pourtant que le soleil est un excellent
compagnon de route, et qu’il ne faut pas se plaindre de
la chaleur qu’il donne, même aux régions polaires !
– Ah ! madame, répondit Jasper Hobson, je suis de
ceux qui pensent qu’il vaut mieux visiter la Russie
pendant l’hiver, et le Sahara pendant l’été. On voit alors
ces pays sous l’aspect qui les caractérise. Non ! le soleil
est un astre des hautes zones et des pays chauds. À
trente degrés du pôle, il n’est véritablement plus à sa
place ! Le ciel de cette contrée, c’est le ciel pur et froid
de l’hiver, ciel tout constellé, qu’enflamme parfois
l’éclat d’une aurore boréale. C’est ici le pays de la nuit,
non celui du jour, madame, et cette longue nuit du pôle
vous réserve des enchantements et des merveilles.
– Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett,
avez-vous visité les zones tempérées de l’Europe et de
l’Amérique ?
– Oui, madame, et je les ai admirées comme elles
méritent de l’être. Mais c’est toujours avec une passion
plus ardente, avec un enthousiasme nouveau, que je suis
revenu à ma terre natale. Je suis l’homme du froid, et,
véritablement, je n’ai aucun mérite à le braver. Il n’a
pas prise sur moi, et, comme les Esquimaux, je puis
vivre pendant des mois entiers dans une maison de
neige.
– Monsieur Hobson, répondit la voyageuse, vous
avez une manière de parler de ce redoutable ennemi,
qui réchauffe le cœur ! J’espère bien me montrer digne
de vous, et, si loin que vous alliez braver le froid du
pôle, nous irons le braver ensemble.
– Bien, madame, bien, et puissent tous ces
compagnons qui me suivent, ces soldats et ces femmes,
se montrer aussi résolus que vous l’êtes ! Dieu aidant,
nous irions loin alors !
– Mais vous ne pouvez vous plaindre de la façon
dont ce voyage a commencé. Jusqu’ici, pas un seul
accident, un temps propice à la marche des traîneaux,
une température supportable ! Tout nous réussit à
souhait.
– Sans doute, madame, répondit le lieutenant ; mais
précisément, ce soleil, que vous admirez tant, va bientôt
multiplier les fatigues et les obstacles sous nos pas.
– Que voulez-vous dire, monsieur Hobson ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Je veux dire que sa chaleur aura avant peu changé
l’aspect et la nature du pays, que la glace fondue ne
présentera plus une surface favorable au glissage des
traîneaux, que le sol redeviendra raboteux et dur, que
nos chiens haletants ne nous enlèveront plus avec la
rapidité d’une flèche, que les rivières et les lacs vont
reprendre leur état liquide, et qu’il faudra les tourner ou
les passer à gué. Tous ces changements, madame, dus à
l’influence solaire, se traduiront par des retards, des
fatigues, des dangers, dont les moindres sont ces neiges
friables qui fuient sous le pied ou ces avalanches qui se
précipitent du sommet des montagnes de glace ! Oui !
voilà ce que nous vaudra ce soleil qui chaque jour
s’élève de plus en plus au-dessus de l’horizon !
Rappelez-vous bien ceci, madame ! Des quatre
éléments de la cosmogonie antique, un seul ici, l’air,
nous est utile, nécessaire, indispensable. Mais les trois
autres, la terre, le feu et l’eau, ils ne devraient pas
exister pour nous ! Ils sont contraires à la nature même
des régions polaires !... »
Le lieutenant exagérait sans doute. Mrs. Paulina
Barnett aurait pu facilement rétorquer cette
argumentation, mais il ne lui déplaisait pas d’entendre
Jasper Hobson s’exprimer avec cette ardeur. Le
lieutenant aimait passionnément le pays vers lequel les
hasards de sa vie de voyageuse la conduisaient en ce
moment, et c’était une garantie qu’il ne reculerait
devant aucun obstacle.
Et, cependant, Jasper Hobson avait raison, lorsqu’il
s’en prenait au soleil des embarras à venir. On le vit
bien, quand, trois jours après, le 4 mai, le détachement
se remit en route. Le thermomètre, même aux heures les
plus froides de la nuit, se maintenait constamment au-
dessus de trente-deux degrés2. Les vastes plaines
subissaient un dégel complet. La nappe blanche s’en
2
Ce chiffre du thermomètre Fahrenheit correspond au zéro du
thermomètre centigrade.
allait en eau. Les aspérités d’un sol fait de roches de
formation primitive se trahissaient par des chocs
multipliés qui secouaient les traîneaux, et, par
contrecoup, les voyageurs. Les chiens, par la rudesse du
tirage, étaient forcés de s’en tenir à l’allure du petit trot,
et on eût pu sans danger, maintenant, remettre les
guides à la main imprudente du caporal Joliffe. Ni ses
cris ni les excitations du fouet n’auraient pu imprimer
aux attelages surmenés une vitesse plus grande.
Il arriva donc que, de temps en temps, les voyageurs
diminuèrent la charge des chiens en faisant une partie
de la route à pied. Ce mode de locomotion convenait,
d’ailleurs, aux chasseurs du détachement, qui s’élevait
insensiblement vers les territoires plus giboyeux de
l’Amérique anglaise. Mrs. Paulina Barnett et sa fidèle
Magde suivaient ces chasses avec un intérêt marqué.
Thomas Black affectait, au contraire, de se
désintéresser absolument de tout exercice cynégétique.
Il n’était pas venu jusqu’en ces contrées lointaines dans
le but de chasser le vison ou l’hermine, mais
uniquement pour observer la lune, à ce moment précis
où elle couvrirait de son disque le disque du soleil.
Aussi, quand l’astre des nuits paraissait au-dessus de
l’horizon, l’impatient astronome le dévorait-il des yeux.
Ce qui provoquait le lieutenant à lui dire :
« Hein ! monsieur Black ! si, par impossible, la lune
manquait au rendez-vous du 18 juillet 1860, voilà qui
serait désagréable pour vous !
– Monsieur Hobson, répondait gravement
l’astronome, si la lune se permettait un tel manque de
convenances, je l’attaquerais en justice ! »
Les principaux chasseurs du détachement étaient les
soldats Marbre et Sabine, tous les deux passés maîtres
dans leur métier. Ils y avaient acquis une adresse sans
égale, et les plus habiles Indiens ne leur en auraient pas
remontré pour la vivacité de l’œil et l’habileté de la
main. Ils étaient trappeurs et chasseurs tout à la fois. Ils
connaissaient tous les appareils ou engins au moyen
desquels on peut s’emparer des martres, des loutres, des
loups, des renards, des ours, etc. Aucune ruse ne leur
était inconnue. Hommes adroits et intelligents, que ce
Marbre et ce Sabine, et le capitaine Craventy avait
sagement fait en les adjoignant au détachement du
lieutenant Hobson.
Mais, pendant la marche de la petite troupe, ni
Marbre ni Sabine n’avaient le loisir de dresser des
pièges. Ils ne pouvaient s’écarter que pendant une heure
ou deux, au plus, et devaient se contenter du seul gibier
qui passait à portée de leur fusil. Cependant, ils furent
assez heureux pour tuer un de ces grands ruminants de
la faune américaine qui se rencontrent rarement sous
une latitude aussi élevée.
Un jour, dans la matinée du 15 mai, les deux
chasseurs, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett,
s’étaient portés à quelques milles dans l’est de
l’itinéraire. Marbre et Sabine avaient obtenu de leur
lieutenant la permission de suivre quelques traces
fraîches qu’ils venaient de découvrir, et non seulement
Jasper Hobson les y autorisa, mais il voulu les suivre
lui-même, en compagnie de la voyageuse.
Ces empreintes étaient évidemment dues au passage
récent d’une demi-douzaine de daims de grande taille.
Pas d’erreur possible. Marbre et Sabine étaient
affirmatifs sur ce point, et, au besoin, ils auraient pu
nommer l’espèce à laquelle appartenaient ces
ruminants.
« La présence de ces animaux en cette contrée
semble vous surprendre, monsieur Hobson ? demanda
Mrs. Paulina Barnett au lieutenant.
– En effet, madame, répondit Jasper Hobson, et il
est rare de rencontrer de telles espèces au delà du
cinquante-septième degré de latitude. Quand nous les
chassons, c’est seulement au sud du lac de l’Esclave, là
où se rencontrent avec des pousses de saule et de
peuplier, certaines roses sauvages dont les daims sont
très friands.
– Il faut alors admettre que ces ruminants, aussi bien
que les animaux à fourrures, traqués par les chasseurs,
s’enfuient maintenant vers des territoires plus
tranquilles.
– Je ne vois pas d’autre explication de leur présence
à la hauteur du soixante-cinquième parallèle, répondit le
lieutenant, en admettant toutefois que nos deux hommes
ne se soient pas mépris sur la nature et l’origine de ces
empreintes.
– Non, mon lieutenant, répondit Sabine, non !
Marbre et moi, nous ne nous sommes pas trompés. Ces
traces ont été laissées sur le sol par ces daims, que, nous
autres chasseurs, nous appelons des daims rouges, et
dont le nom indigène est « wapiti ».
– Cela est certain, ajouta Marbre. De vieux
trappeurs comme nous ne s’y laisseraient pas prendre.
D’ailleurs, mon lieutenant, entendez-vous ces
sifflements singuliers ? »
Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs
compagnons étaient arrivés, en ce moment, à la base
d’une petite colline dont les pentes, dépourvues de
neige, étaient praticables. Ils se hâtèrent de la gravir,
tandis que les sifflements, signalés par Marbre, se
faisaient entendre avec une certaine intensité. Des cris,
semblables au braiment de l’âne, s’y mêlaient parfois et
prouvaient que les deux chasseurs ne s’étaient pas
mépris.
Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre et
Sabine, parvenus au sommet de la colline, portèrent
leurs regards sur la plaine qui s’étendait vers l’est. Le
sol accidenté était encore blanc à de certaines places,
mais une légère teinte verte tranchait en maint endroit
avec les éblouissantes plaques de neige. Quelques
arbustes décharnés grimaçaient çà et là. À l’horizon, de
grands icebergs, nettement découpés, se profilaient sur
le fond grisâtre du ciel.
« Des wapitis ! des wapitis ! les voilà ! s’écrièrent
d’une commune voix Sabine et Marbre, en indiquant à
un quart de mille dans l’est un groupe compact
d’animaux très aisément reconnaissables.
– Mais que font-ils ? demanda la voyageuse.
– Ils se battent, madame, répondit Jasper Hobson.
C’est assez leur coutume, quand le soleil du pôle leur
échauffe le sang ! Encore un effet déplorable de l’astre
radieux ! »
De la distance à laquelle ils se trouvaient, Jasper
Hobson, Mrs. Paulina Barnett et leurs compagnons
pouvaient facilement distinguer le groupe des wapitis.
C’étaient de magnifiques échantillons de cette famille
de daims, que l’on connaît sous les noms variés de cerfs
à cornes rondes, cerfs américains, biches, élans gris et
élans rouges. Ces bêtes élégantes avaient les jambes
fines. Quelques poils rougeâtres, dont la couleur devait
s’accentuer encore pendant la saison chaude,
parsemaient leurs robes brunes. À leurs cornes
blanches, qui se développaient superbement, on
reconnaissait facilement en eux des mâles farouches,
car les femelles sont absolument dépourvues de cet
appendice. Ces wapitis étaient autrefois répandus sur
tous les territoires de l’Amérique septentrionale, et les
États de l’Union en recelaient un grand nombre. Mais,
les défrichements s’opérant de toutes parts, les forêts
tombant sous la hache des pionniers, le wapiti dut se
réfugier dans les paisibles districts du Canada. Là
encore, la tranquillité lui manqua bientôt, et il dut
fréquenter plus spécialement les abords de la baie
d’Hudson. En somme, le wapiti est plutôt un animal des
pays froids, cela est certain ; mais, ainsi que l’avait fait
observer le lieutenant, il n’habite pas ordinairement les
territoires situés au delà du cinquante-septième
parallèle. Donc, ceux-ci ne s’étaient élevés si haut que
pour fuir les Chippeways, qui leur faisaient une guerre à
outrance, et retrouver cette sécurité qui ne manque
jamais au désert.
Cependant, le combat des wapitis se poursuivait
avec acharnement. Ces animaux n’avaient point aperçu
les chasseurs dont l’intervention n’aurait probablement
pas arrêté leur lutte. Marbre et Sabine, qui savaient bien
à quels aveugles combattants ils avaient affaire,
pouvaient donc s’approcher sans crainte et tirer à loisir.
La proposition en fut faite par le lieutenant Hobson.
« Faites excuse, mon lieutenant, répondit Marbre.
Épargnons notre poudre et nos balles. Ces bêtes-là
jouent un jeu à s’entre-tuer, et nous arriverons toujours
à temps pour relever les vaincus. »
« Est-ce que ces wapitis ont une valeur
commerciale ? demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et leur
peau, qui est moins épaisse que celle de l’élan
proprement dit, forme un cuir très estimé. En frottant
cette peau avec la graisse et la cervelle même de
l’animal, on la rend extrêmement souple, et elle
supporte également bien la sécheresse et l’humidité.
Aussi les Indiens recherchent-ils avec soin toutes les
occasions de se procurer des peaux de wapitis.
– Mais leur chair ne donne-t-elle pas une venaison
excellente ?
– Médiocre, madame, répondit le lieutenant, fort
médiocre, en vérité. Cette chair est dure, d’un goût peu
savoureux. Sa graisse se fige immédiatement dès
qu’elle est retirée du feu et s’attache aux dents. C’est
donc une chair peu estimée, et qui est certainement
inférieure à celle des autres daims. Cependant, faute de
mieux, pendant les jours de disette, on en mange, et elle
nourrit son homme tout comme un autre. »
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
s’entretenaient ainsi depuis quelques minutes, lorsque
la lutte des wapitis se modifia subitement. Ces
ruminants avaient-ils satisfait leur colère ? Avaient-ils
aperçu les chasseurs et sentaient-ils un danger
prochain ? Quoi qu’il en fût, au même moment, à
l’exception de deux wapitis de haute taille, toute la
troupe s’enfuit vers l’est avec une vitesse sans égale. En
quelques instants, ces animaux avaient disparu, et le
cheval le plus rapide n’aurait pu les rejoindre.
Mais deux daims, superbes à voir, étaient restés sur
le champ de bataille. Le crâne baissé, cornes contre
cornes, les jambes de l’arrière-train puissamment arc-
boutées, ils se faisaient tête. Semblables à deux lutteurs
qui n’abandonnent plus prise dès qu’ils sont parvenus à
se saisir, ils ne se lâchaient pas et pivotaient sur leurs
jambes de devant, comme s’ils eussent été rivés l’un à
l’autre.
« Quel acharnement ! s’écria Mrs. Paulina Barnett.
– Oui, répondit Jasper Hobson. Ce sont des bêtes
rancunières que ces wapitis, et elles vident là, sans
doute, une ancienne querelle !
– Mais ne serait-ce pas le moment de les approcher,
tandis que la rage les aveugle ? demanda la voyageuse.
– Nous avons le temps, madame, répondit Sabine, et
ces daims-là ne peuvent plus nous échapper ! Nous
serions à trois pas d’eux, le fusil à l’épaule et le doigt
sur la gâchette, qu’ils ne quitteraient pas la place !
– Vraiment ?
– En effet, madame, dit Jasper Hobson, qui avait
regardé plus attentivement les deux combattants après
l’observation du chasseur, et, soit de notre main, soit
par la dent des loups, ces wapitis mourront tôt ou tard à
l’endroit même qu’ils occupent en ce moment.
– Je ne comprends pas ce qui vous fait parler ainsi,
monsieur Hobson, répondit la voyageuse.
– Eh bien, approchez, madame, répondit le
lieutenant. Ne craignez point d’effaroucher ces
animaux. Ainsi que vous l’a dit notre chasseur, ils ne
peuvent plus s’enfuir. »
Mrs. Paulina Barnett, accompagnée de Sabine, de
Marbre et du lieutenant, descendit la colline. Quelques
minutes lui suffirent à franchir la distance qui la
séparait du théâtre du combat. Les wapitis n’avaient pas
bougé. Ils se poussaient simultanément de la bête,
comme deux béliers en lutte, mais ils semblaient
inséparablement liés l’un à l’autre.
En effet, dans l’ardeur du combat, les cornes des
deux wapitis s’étaient tellement enchevêtrées qu’elles
ne pouvaient plus se dégager, à moins de se rompre.
C’est un fait qui se produit souvent, et sur les territoires
de chasse, il n’est pas rare de rencontrer ces appendices
branchus gisant sur le sol et attachés les uns aux autres.
Les animaux, ainsi embarrassés, ne tardent pas à mourir
de faim, ou ils deviennent facilement la proie des
fauves.
Deux balles terminèrent le combat des wapitis.
Marbre et Sabine, les dépouillant séance tenante,
conservèrent leur peau, qu’ils devaient préparer plus
tard, et abandonnèrent aux loups et aux ours un
monceau de chair saignante.
VII
Le cercle polaire
L’expédition continua de s’avancer vers le Nord-
Ouest, mais le tirage des traîneaux sur ce sol inégal
fatiguait extrêmement les chiens. Ces courageuses bêtes
ne s’emportaient plus, elles que la main de leurs
conducteurs avait tant de peine à contenir au début du
voyage. On ne pouvait obtenir des attelages que huit à
dix milles par jour. Cependant, Jasper Hobson pressait
autant que possible la marche de son détachement. Il
avait hâte d’arriver à l’extrémité du lac du Grand-Ours
et d’atteindre le fort Confidence. Là, en effet, il
comptait recueillir quelques renseignements utiles à son
expédition. Les Indiens qui fréquentent les rives
septentrionales du lac avaient-ils déjà parcouru les
parages voisins de la mer ? L’océan Arctique était-il
libre à cette époque de l’année ? C’étaient là de graves
questions, qui, résolues affirmativement, pouvaient
fixer le sort de la nouvelle factorerie.
La contrée que la petite troupe traversait alors était
capricieusement coupée d’un grand nombre de cours
d’eau, pour la plupart tributaires de deux fleuves
importants qui, coulant du sud au nord, vont se jeter
dans l’océan Glacial arctique. Ce sont, à l’ouest, le
fleuve Mackenzie ; à l’est, la Coppermine-river. Entre
ces deux principales artères se dessinaient des lacs, des
lagons, des étangs nombreux. Leur surface, maintenant
dégelée, ne permettait déjà plus aux traîneaux de s’y
aventurer. Dès lors, nécessité de les tourner, ce qui
accroissait considérablement la longueur de la route.
Décidément, il avait raison, le lieutenant Hobson.
L’hiver est la véritable saison de ces pays
hyperboréens, car il les rend plus aisément praticables.
Mrs. Paulina Barnett devait le reconnaître en plus d’une
occasion.
Cette région, comprise dans la Terre maudite, était,
d’ailleurs, absolument déserte, comme le sont presque
tous les territoires septentrionaux du continent
américain. On a calculé, en effet, que la moyenne de la
population n’y donne pas un habitant par dix milles
carrés. Ces habitants sont, sans compter les indigènes
déjà très raréfiés, quelques milliers d’agents ou de
soldats, appartenant aux diverses compagnies de
fourrures. Cette population est plus généralement
massée sur les districts du sud et aux environs des
factoreries. Aussi, nulle empreinte de pas humains ne
fut-elle relevée sur la route du détachement. Les traces,
conservées sur le sol friable, appartenaient uniquement
aux ruminants et aux rongeurs. Quelques ours furent
aperçus, animaux terribles, quand ils appartiennent aux
espèces polaires. Toutefois, la rareté de ces carnassiers
étonnait Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse pensait, en
s’en rapportant aux récits des hiverneurs, que les
régions arctiques devaient être très fréquentées par ces
redoutables animaux, puisque les naufragés ou les
baleiniers de la baie de Baffin comme ceux du
Groenland et du Spitzberg, sont journellement attaqués
par eux, et c’est à peine si quelques-uns se montraient
au large du détachement.
« Attendez l’hiver, madame, lui répondait le
lieutenant Hobson, attendez le froid qui engendre la
faim, et peut-être serez-vous servie à souhait ! »
Cependant, après un fatigant et long parcours, le 23
mai, la petite troupe était enfin arrivée sur la limite du
Cercle polaire. On sait que ce parallèle, éloigné de 23°
27’ 57’’ du pôle nord, forme cette limite mathématique
à laquelle s’arrêtent les rayons solaires, lorsque l’astre
radieux décrit son arc dans l’hémisphère opposée. À
partir de ce point, l’expédition entrait donc franchement
sur les territoires des régions arctiques.
Cette latitude avait été relevée soigneusement au
moyen des instruments très précis que l’astronome
Thomas Black et Jasper Hobson maniaient avec une
égale habileté. Mrs. Paulina Barnett, présente à
l’opération, apprit avec satisfaction qu’elle allait enfin
franchir le Cercle polaire. Amour-propre de voyageuse,
bien admissible, en vérité.
« Vous avez déjà passé les deux tropiques dans vos
précédents voyages, madame, lui dit le lieutenant, et
vous voilà aujourd’hui sur la limite du Cercle polaire.
Peu d’explorateurs se sont ainsi aventurés sous des
zones si différentes ! Les uns ont, pour ainsi dire, la
spécialité des terres chaudes, et l’Afrique et l’Australie,
principalement, forment le champ de leurs
investigations. Tels les Barth, les Burton, les
Livingstone, les Speck, les Douglas, les Stuart.
D’autres, au contraire, se passionnent, pour ces régions
arctiques, encore si imparfaitement connues, les
Mackenzie, les Franklin, les Penny, les Kane, les Parry,
les Rae, dont nous suivons en ce moment les traces. Il
convient donc de féliciter Mrs. Paulina Barnett d’être
une voyageuse si cosmopolite.
– Il faut tout voir, ou du moins tenter de tout voir,
monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett. Je
crois que les difficultés et les périls sont à peu près
partout les mêmes, sous quelque zone qu’ils se
présentent. Si nous n’avons pas à craindre sur ces terres
arctiques les fièvres des pays chauds, l’insalubrité des
hautes températures et la cruauté des tribus de race
noire, le froid n’est pas un ennemi moins redoutable.
Les animaux féroces se rencontrent sous toutes les
latitudes, et les ours blancs, j’imagine, n’accueillent pas
mieux les voyageurs que les tigres du Tibet ou les lions
de l’Afrique. Donc, au delà des Cercles polaires,
mêmes dangers, mêmes obstacles qu’entre les deux
tropiques. Il y a là des régions qui se défendront
longtemps contre les tentatives des explorateurs.
– Sans doute, madame, répondit Jasper Hobson,
mais j’ai lieu de penser que les contrées hyperboréennes
résisteront plus longtemps. Dans les régions tropicales,
ce sont principalement les indigènes dont la présence
forme le plus insurmontable obstacle, et je sais combien
de voyageurs ont été victimes de ces barbares africains,
qu’une guerre civilisatrice réduira nécessairement un
jour ! Dans les contrées arctiques ou antarctiques, au
contraire, ce ne sont point les habitants qui arrêtent
l’explorateur, c’est la nature elle-même, c’est
l’infranchissable banquise, c’est le froid, le cruel froid
qui paralyse les forces humaines !
– Vous croyez donc, monsieur Hobson, que la zone
torride aura été fouillée jusque dans ses territoires les
plus secrets en Afrique et en Australie avant que la zone
glaciale ait été parcourue tout entière ?
– Oui, madame, répondit le lieutenant, et cette
opinion me semble basée sur les faits. Les plus
audacieux découvreurs des régions arctiques, Parry,
Penny, Franklin, Mac Clure, Kane, Morton, ne se sont
pas élevés au-dessus du quatre vingt-troisième
parallèle, restant ainsi à plus de sept degrés du pôle. Au
contraire, l’Australie a été plusieurs fois explorée du
sud au nord par l’intrépide Stuart, et l’Afrique même, –
si redoutable à qui l’affronte, – fut totalement traversée
par le docteur Livingstone depuis la baie de Loanga
jusqu’aux embouchures du Zambèze. On a donc le droit
de penser que les contrées équatoriales sont plus près
d’être reconnues géographiquement que les territoires
polaires.
– Croyez-vous, monsieur Hobson, demanda Mrs.
Paulina Barnett, que l’homme puisse jamais atteindre le
pôle même ?
– Sans aucun doute, madame, répondit Jasper
Hobson, l’homme, – ou la femme, ajouta-t-il en
souriant. Cependant, il me semble que les moyens
employés jusqu’ici par les navigateurs afin de s’élever
jusqu’à ce point, auquel se croisent tous les méridiens
du globe, doivent être absolument modifiés. On parle de
la mer libre que quelques observateurs auraient
entrevue. Mais cette mer, dégagée de glaces, si elle
existe toutefois, est difficile à atteindre, et nul ne peut
assurer, avec preuves à l’appui, qu’elle s’étende
jusqu’au pôle. Je pense, d’ailleurs, que la mer libre
créerait plutôt une difficulté qu’une facilité aux
explorateurs. Pour moi, j’aimerais mieux avoir à
compter, pendant toute la durée du voyage, sur un
terrain solide, qu’il fût fait de roc ou de glace. Alors, au
moyen d’expéditions successives, je ferais établir des
dépôts de vivres et de charbons de plus en plus
rapprochés du pôle, et de cette façon, avec beaucoup de
temps, beaucoup d’argent, peut-être en sacrifiant bien
des hommes à la solution de ce grand problème
scientifique, je crois que j’atteindrais cet inaccessible
point du globe.
– Je partage votre opinion, monsieur Hobson,
répondit Mrs. Paulina Barnett, et, si jamais vous tentiez
l’aventure, je ne craindrais pas de partager avec vous
fatigues et dangers, pour aller planter au pôle nord le
pavillon du Royaume-Uni ! Mais, en ce moment, tel
n’est point notre but.
– En ce moment, non, madame, répondit Jasper
Hobson. Toutefois, les projets de la Compagnie une fois
réalisés, lorsque le nouveau fort aura été élevé sur
l’extrême limite du continent américain, il est possible
qu’il devienne un point de départ naturel pour toute
expédition dirigée vers le nord. D’ailleurs, si les
animaux à fourrures, trop vivement pourchassés, se
réfugient au pôle, il faudra bien que nous les suivions
jusque là !
– À moins que cette coûteuse mode des fourrures ne
passe enfin, répondit Mrs. Paulina Barnett.
– Ah ! madame, s’écria le lieutenant, il se trouvera
toujours quelque jolie femme qui aura envie d’un
manchon de zibeline ou d’une pèlerine de vison, et il
faudra bien la satisfaire !
– Je le crains, répondit en riant la voyageuse, et il est
probable, en effet, que le premier découvreur du pôle
n’aura atteint ce point qu’à la suite d’une martre ou
d’un renard argenté !
– C’est ma conviction, madame, reprit Jasper
Hobson. La nature humaine est ainsi faite, et l’appât du
gain entraînera toujours l’homme plus loin et plus vite
que l’intérêt scientifique.
– Quoi ! c’est vous qui parlez ainsi, vous, monsieur
Hobson !
– Mais ne suis-je pas un employé de la Compagnie
de la Baie d’Hudson, madame, et la Compagnie fait-elle
autre chose que de risquer ses capitaux et ses agents
dans l’unique espoir d’accroître ses bénéfices ?
– Monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina Barnett,
je crois vous connaître assez pour affirmer qu’au besoin
vous sauriez vous dévouer corps et âme à la science.
S’il fallait dans un intérêt purement géographique vous
élever jusqu’au pôle, je suis assurée que vous
n’hésiteriez pas. Mais, ajouta-t-elle en souriant, c’est là
une grosse question dont la solution est encore bien
éloignée. Pour nous, nous ne sommes encore arrivés
qu’au Cercle polaire, et j’espère que nous le franchirons
sans trop de difficultés.
– Je ne sais trop, madame, répondit Jasper Hobson,
qui, en ce moment, observait attentivement l’état de
l’atmosphère. Le temps depuis quelques jours devient
menaçant. Voyez la teinte uniformément grise du ciel.
Toutes ces brumes ne tarderont pas à se résoudre en
neige, et, pour peu que le vent se lève, nous pourrons
bien être battus par quelque grosse tempête. J’ai
vraiment hâte d’être arrivé au lac du Grand-Ours !
– Alors, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina
Barnett en se levant, ne perdons pas de temps, et
donnez-nous le signal du départ. »
Le lieutenant ne demandait point à être stimulé.
Seul, ou accompagné d’hommes énergiques comme lui,
il eût poursuivi sa marche en avant, sans perdre ni une
nuit ni un jour. Mais il ne pouvait obtenir de tous ce
qu’il eût obtenu de lui-même. Il lui fallait
nécessairement compter avec les fatigues des autres, s’il
ne faisait aucun cas des siennes. Ce jour-là donc, par
prudence, il accorda quelques heures de repos à sa
petite troupe, qui, vers trois heures après-midi, reprit la
route interrompue.
Jasper Hobson ne s’était point trompé en pressentant
un changement prochain dans l’état de l’atmosphère. Ce
changement, en effet, ne se fit pas attendre. Pendant
cette journée, dans l’après-midi, les brumes
s’épaissirent et prirent une teinte jaunâtre d’un sinistre
aspect. Le lieutenant était assez inquiet, sans cependant
rien laisser paraître de son inquiétude, et, tandis que les
chiens de son traîneau le déplaçaient, non sans grandes
fatigues, il s’entretenait avec le sergent Long, que ces
symptômes d’une tempête ne laissaient pas de
préoccuper.
Le territoire que le détachement traversait alors était
malheureusement peu propice au glissage des traîneaux.
Ce sol, très accidenté, raviné par endroits, tantôt hérissé
de gros blocs de granit, tantôt obstrué d’énormes
icebergs à peine entamés par le dégel, retardait
singulièrement la marche des attelages et la rendait très
pénible. Les malheureux chiens n’en pouvaient plus, et
le fouet des conducteurs demeurait sans effet.
Aussi le lieutenant et ses hommes furent-ils
fréquemment obligés de mettre pied à terre, de
renforcer l’attelage épuisé, de pousser à l’arrière des
traîneaux, de les soutenir même, lorsque les brusques
dénivellements du sol risquaient de les faire choir.
C’étaient, on le comprend, d’incessantes fatigues que
chacun supportait sans se plaindre. Seul, Thomas Black,
absorbé, d’ailleurs, dans son idée fixe, ne descendait
jamais de son véhicule, car sa corpulence se fût mal
accommodée de ces pénibles exercices.
Depuis que le Cercle polaire avait été franchi, le sol,
on le voit, s’était absolument modifié. Il était évident
que quelque convulsion géologique y avait semé ces
blocs énormes. Cependant, une végétation plus
complète se manifestait maintenant à sa surface. Non
seulement des arbrisseaux et des arbustes, mais aussi
des arbres se groupaient sur le flanc des collines, là où
quelque encaissement les abritait contre les mauvais
vents du nord. C’étaient invariablement les mêmes
essences, des pins, des sapins, des saules, dont la
présence attestait, dans cette terre froide, une certaine
force végétative. Jasper Hobson espérait bien que ces
produits de la flore arctique ne lui manqueraient pas
lorsqu’il serait arrivé sur les limites de la mer Glaciale.
Ces arbres, c’était du bois pour construire son fort, du
bois pour en chauffer les habitants. Chacun pensait
comme lui en observant le contraste que présentait cette
région relativement moins aride, et les longues plaines
blanches qui s’étendaient entre le lac de l’Esclave et le
fort Entreprise.
À la nuit, la brume jaunâtre devint plus opaque. Le
vent se leva. Bientôt la neige tomba à gros flocons, et,
en quelques instants, elle eut recouvert le sol d’une
nappe épaisse. En moins d’une heure, la couche
neigeuse eut atteint l’épaisseur d’un pied, et, comme
elle ne se solidifiait plus et restait à l’état de boue
liquide, les traîneaux n’avançaient plus qu’avec une
extrême difficulté. Leur avant recourbé s’engageait
profondément dans la masse molle, qui les arrêtait à
chaque instant.
Vers huit heures du soir, le vent commença à
souffler avec une violence extrême. La neige, vivement
chassée, tantôt précipitée sur le sol, tantôt relevée dans
l’air, ne formait plus qu’un épais tourbillon. Les chiens,
repoussés par la rafale, aveuglés par les remous de
l’atmosphère, ne pouvaient plus avancer. Le
détachement suivait alors une étroite gorge, pressée
entre de hautes montagnes de glace, à travers laquelle la
tempête s’engouffrait avec une incomparable puissance.
Des morceaux d’icebergs, détachés par l’ouragan,
tombaient dans la passe et en rendaient la traversée fort
périlleuse. C’étaient autant d’avalanches partielles, dont
la moindre eût écrasé les traîneaux et ceux qui les
montaient. Dans de telles conditions, la marche en
avant ne pouvait être continuée. Jasper Hobson ne
s’obstina pas plus longtemps. Après avoir pris l’avis du
sergent Long, il fit faire halte. Mais il fallait trouver un
abri contre le « chasse-neige », qui se déchaînait alors.
Cela ne pouvait embarrasser des hommes habitués aux
expéditions polaires. Jasper Hobson et ses compagnons
savaient comment se conduire en de telles conjonctures.
Ce n’était pas la première fois que la tempête les
surprenait ainsi, à quelques centaines de milles des forts
de la Compagnie, sans qu’ils eussent une hutte
d’Esquimaux ou une cahute d’Indien pour abriter leur
tête.
« Aux icebergs ! aux icebergs ! » cria Jasper
Hobson.
Le lieutenant fut compris de tous. Il s’agissait de
creuser dans ces masses glacées des « snow-houses »,
des maisons de neige, ou, pour mieux dire, de véritables
trous dans lesquels chacun se blottirait pendant toute la
durée de la tempête. Les haches et les couteaux eurent
vite fait d’attaquer la masse friable des icebergs. Trois
quarts d’heure après, une dizaine de tanières à étroites
ouvertures, qui pouvaient contenir chacune deux ou
trois personnes, étaient creusées dans l’épais massif.
Quant aux chiens, ils avaient été dételés et abandonnés
à eux-mêmes. On se fiait à leur sagacité, qui leur ferait
trouver sous la neige un abri suffisant.
Avant dix heures, tout le personnel de l’expédition
était tapi dans les « snow-houses ». On s’était groupé
par deux ou par trois, chacun suivant ses sympathies.
Mrs. Paulina Barnett, Madge et le lieutenant Hobson
occupaient la même hutte.
Thomas Black et le sergent Long s’étaient fourrés
dans le même trou. Les autres à l’avenant. Ces retraites
étaient véritablement chaudes, sinon confortables, et il
faut savoir que les Indiens ou les Esquimaux n’ont pas
d’autres refuges, même pendant les plus grands froids.
Jasper Hobson et les siens pouvaient donc attendre en
sûreté la fin de la tempête, en ayant soin, toutefois, que
l’entrée de leur trou ne s’obstruât pas sous la neige.
Aussi avaient-ils la précaution de le déblayer de demi-
heure en demi-heure. Pendant cette tourmente, à peine
le lieutenant et ses soldats purent-ils mettre le pied au
dehors. Fort heureusement, chacun s’était muni de
provisions suffisantes, et l’on put supporter cette
existence de castors, sans souffrir ni du froid ni de la
faim.
Pendant quarante-huit heures, l’intensité de la
tempête continua de s’accroître. Le vent mugissait dans
l’étroite passe et découronnait le sommet des icebergs.
De grands fracas, vingt fois répétés par les échos,
indiquaient à quel point se multipliaient les avalanches.
Jasper Hobson pouvait craindre avec raison que sa route
entre ces montagnes ne fut, par la suite, hérissée
d’obstacles insurmontables. À ces fracas se mêlaient
aussi des rugissements sur la nature desquels le
lieutenant ne se méprenait pas, et il ne cacha point à la
courageuse Mrs. Paulina Barnett que des ours devaient
rôder dans la passe. Mais très heureusement, ces
redoutables animaux, trop occupés d’eux-mêmes, ne
découvrirent pas la retraite des voyageurs. Ni les
chiens, ni les traîneaux enfouis sous une épaisse couche
de neige, n’attirèrent leur attention, et ils passèrent sans
songer à mal.
La dernière nuit, celle du 25 au 26 mai, fut plus
terrible encore. La violence de l’ouragan devint telle
que l’on put redouter un bouleversement général des
icebergs. On sentait, en effet, ces énormes masses
trembler sur leur base. Une mort affreuse eût attendu les
malheureux pris dans cet écrasement de montagnes. Les
blocs de glace craquaient avec un bruit effroyable, et
déjà, par de certaines oscillations, il s’y creusait des
failles qui devaient en compromettre la solidité.
Cependant, aucun éboulement ne se produisit. La masse
entière résista, et vers la fin de la nuit, par un de ces
phénomènes fréquents dans les contrées arctiques, la
violence de la tourmente s’étant épuisée subitement
sous l’influence d’un froid assez rigoureux, le calme de
l’atmosphère se refit avec les premières lueurs du jour.
VIII
Le lac du Grand-Ours
C’était une heureuse circonstance. Ces froids vifs,
mais peu durables, qui marquent ordinairement certains
jours du mois de mai, – même sur les parallèles de la
zone tempérée, – suffirent à solidifier l’épaisse couche
de neige. Le sol redevint favorable. Jasper Hobson se
remit en route, et le détachement s’élança à sa suite de
toute la vitesse des attelages.
La direction de l’itinéraire fut alors légèrement
modifiée. Au lieu de se porter directement au nord,
l’expédition s’avança vers l’ouest, en suivant pour ainsi
dire la courbure du Cercle polaire. Le lieutenant voulait
atteindre le fort Confidence, bâti à la pointe extrême du
lac du Grand-Ours. Ces quelques jours de froid
servirent utilement ses projets ; sa marche fut très
rapide ; aucun obstacle ne se présenta, et le 30 mai, sa
petite troupe arrivait à la factorerie.
Le fort Confidence et le fort Good-Hope, situés sur
la rivière Mackenzie, étaient alors les postes les plus
avancés vers le nord que la Compagnie de la baie
d’Hudson possédât à cette époque. Le fort Confidence,
bâti à l’extrémité septentrionale du lac du Grand-Ours,
point extrêmement important, se trouvait, par les eaux
mêmes du lac, glacées l’hiver, libres l’été, en
communication facile avec le fort Franklin, élevé à
l’extrémité méridionale. Sans parler des échanges
journellement opérés avec les Indiens chasseurs de ces
hautes latitudes, ces factoreries, et plus particulièrement
le fort Confidence, exploitaient les rives et les eaux du
Grand-Ours. Ce lac est une véritable mer
méditerranéenne, qui s’étend sur un espace de plusieurs
degrés en longueur et en largeur. D’un dessin très
irrégulier, étranglé dans sa partie centrale par deux
promontoires aigus, il affecte au nord la disposition
d’un triangle évasé. Sa forme générale serait à peu près
celle de la peau étendue d’un grand ruminant, auquel la
tête manquerait tout entière.
C’était à l’extrémité de la « patte droite » qu’avait
été construit le fort Confidence, à moins de deux cent
milles du Golfe-du-Couronnement, l’un de ces
nombreux estuaires qui échancrent si capricieusement
la côte septentrionale de l’Amérique. Il se trouvait donc
bâti au-dessus du Cercle polaire, mais encore à près de
trois degrés de ce soixante-dixième parallèle, au delà
duquel la Compagnie de la baie d’Hudson tenait
essentiellement à fonder un établissement nouveau.
Le fort Confidence, dans son ensemble, reproduisait
les mêmes dispositions qui se retrouvaient dans les
autres factoreries du Sud. Il se composait d’une maison
d’officiers, de logements pour les soldats, de magasins
pour les pelleteries, – le tout en bois et entouré d’une
enceinte palissadée. Le capitaine qui le commandait
était alors absent. Il avait accompagné dans l’Est un
parti d’Indiens et de soldats qui s’étaient aventurés à la
recherche de territoires plus giboyeux. La saison
dernière n’avait pas été bonne. Les fourrures de prix
manquaient. Toutefois, par compensation, les peaux de
loutre, grâce au voisinage du lac, avaient pu être
abondamment recueillies ; mais ce stock venait
précisément d’être dirigé vers les factoreries centrales
du Sud, de telle sorte que les magasins du fort
Confidence étaient vides en ce moment.
En l’absence du capitaine, ce fut un sergent qui fit à
Jasper Hobson les honneurs du fort. Ce sous-officier
était précisément le beau-frère du sergent Long, et se
nommait Felton. Il se mit entièrement à la disposition
du lieutenant, qui, désirant procurer quelque repos à ses
compagnons, résolut de demeurer deux ou trois jours au
fort Confidence. Les logements ne manquaient pas en
l’absence de la petite garnison. Hommes et chiens
furent bientôt installés confortablement. La plus belle
chambre de la maison principale fut naturellement
réservée à Mrs. Paulina Barnett, qui n’eut qu’à se louer
des attentions du sergent Felton.
Le premier soin de Jasper Hobson avait été de
demander à Felton si quelque parti d’Indiens du Nord
ne battait pas en ce moment les rives du Grand-Ours.
« Oui, mon lieutenant, répondit le sergent. On nous
a récemment signalé un campement d’Indiens-Lièvres,
qui se sont établis sur l’autre pointe septentrionale du
lac.
– À quelle distance du fort ? demanda Jasper
Hobson.
– À trente milles environ, répondit le sergent Felton.
Est-ce qu’il vous conviendrait d’entrer en relation avec
ces indigènes ?
– Sans aucun doute, dit Jasper Hobson. Ces Indiens
peuvent me donner d’utiles renseignements sur cette
partie du territoire qui confine à la mer Polaire, et que
termine le cap Bathurst. Si l’emplacement est propice,
c’est là que je compte bâtir notre nouvelle factorerie.
– Eh bien, mon lieutenant, répondit Felton, rien
n’est plus facile que de se rendre au campement des
Lièvres.
– Par la rive du lac ?
– Non, par les eaux mêmes du lac. Elles sont libres
en ce moment et le vent est favorable. Nous mettrons à
votre disposition un canot, un matelot pour le conduire,
et, en quelques heures, vous aurez atteint le campement
indien.
– Bien, sergent, dit Jasper Hobson. J’accepte votre
proposition, et demain matin, si vous le voulez...
– Quand il vous conviendra, mon lieutenant »,
répondit le sergent Felton.
Le départ fut fixé au lendemain matin. Lorsque Mrs.
Paulina Barnett eut connaissance de ce projet, elle
demanda à Jasper Hobson la permission de
l’accompagner, – permission qui, on le pense bien, lui
fut accordée avec empressement.
Mais il s’agissait d’occuper la fin de cette journée.
Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson, deux ou trois
soldats, Madge, Mrs. Mac Nap et Joliffe, guidés par
Felton, allèrent visiter les rives voisines du lac. Ces
rives n’étaient point dépourvues de verdure. Les
coteaux, alors débarrassées des neiges, se montraient
couronnés çà et là d’arbres résineux, de l’espèce des
pins écossais. Ces arbres s’élevaient à une quarantaine
de pieds au-dessus du sol, et ils fournissaient aux
habitants du fort tout le combustible dont ils avaient
besoin pendant les longs mois d’hiver. Leurs gros
troncs, revêtus de branches flexibles, offraient une
nuance grisâtre très caractérisée. Mais, formant d’épais
massifs qui descendaient jusqu’aux rives du lac,
uniformément groupés, droits, presque tous d’égale
hauteur, ils donnaient peu de variété au paysage. Entre
ces bouquets d’arbres, une sorte d’herbe blanchâtre
revêtait le sol et parfumait l’atmosphère de la suave
odeur du thym. Le sergent Felton apprit à ses hôtes que
cette herbe, très odorante, portait le nom « d’herbe-
encens », nom qu’elle justifiait, d’ailleurs, lorsqu’on la
jetait sur des charbons ardents.
Les promeneurs quittèrent le fort, et, après avoir
franchi quelques centaines de pas, ils arrivèrent près
d’un petit port naturel, encaissé dans de hautes roches
de granit, qui le défendaient contre le ressac du large.
C’est là que s’amarrait la flottille du fort Confidence,
consistant en un unique canot de pêche, – celui-là
même qui, le lendemain, devait transporter Jasper
Hobson et Mrs. Paulina Barnett au campement des
Indiens. De ce point, le regard embrassait une grande
partie du lac, ses coteaux boisés, ses rives capricieuses,
déchiquetées de caps et de criques, ses eaux faiblement
ondulées par la brise, et au-dessus desquelles quelques
icebergs découpaient encore leur silhouette mobile.
Dans le sud, l’œil s’arrêtait sur un véritable horizon de
mer, ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et
l’eau, qui s’y confondaient alors sous l’éclat des rayons
solaires.
Ce large espace, occupé par la surface liquide du
Grand-Ours, les rives semées de cailloux et de blocs de
granit, les talus tapissés d’herbes, les collines, les arbres
qui les couronnaient, offraient partout l’image de la vie
végétale et animale. De nombreuses variétés de canards
couraient sur les eaux, en jacassant à grand bruit :
c’étaient des eiders-ducks, des siffleurs, des arlequins,
des « vieilles femmes », oiseaux bavards dont le bec
n’est jamais fermé. Quelques centaines de puffins et de
guillemots s’enfuyaient à tire-d’aile en toute direction.
Sous le couvert des arbres se pavanaient des orfraies,
hautes de deux pieds, sortes de faucons dont le ventre
est gris-cendré, les pattes et le bec bleus, les yeux jaune
orange. Les nids de ces volatiles, accrochés aux
fourches des arbres, et formés d’herbes marines,
présentaient un volume énorme. Le chasseur Sabine
parvint à abattre une couple de ces gigantesques
orfraies, dont l’envergure mesurait près de six pieds, –
magnifiques échantillons de ces oiseaux voyageurs,
exclusivement ichtyophages, que l’hiver chasse
jusqu’aux rivages du golfe du Mexique, et que l’été
ramène vers les plus hautes latitudes de l’Amérique
septentrionale.
Mais ce qui intéressa particulièrement les
promeneurs, ce fut la capture d’une loutre, dont la peau
valait plusieurs centaines de roubles.
La fourrure de ces précieux amphibies était autrefois
très recherchée en Chine. Mais, si ces peaux ont
notablement baissé sur les marchés du Céleste Empire,
elles sont encore en grande faveur sur les marchés de la
Russie. Là, leur débit est toujours assuré, et à de très
hauts prix. Aussi les commerçants russes, exploitant
toutes les frontières du Nouveau-Cornouailles jusqu’à
l’océan Arctique, pourchassent-ils incessamment les
loutres marines, dont l’espèce tend singulièrement à se
raréfier. Telle est la raison pour laquelle ces animaux
fuient constamment devant les chasseurs, qui ont dû les
poursuivre jusque sur les rivages du Kamtchatka et dans
toutes les îles de l’archipel de Béring.
« Mais, ajouta le sergent Felton, après avoir donné
ces détails à ses hôtes, les loutres américaines ne sont
pas à dédaigner, et celles qui fréquentent le lac du
Grand-Ours valent encore de deux cent cinquante à
trois cents francs la pièce. »
C’étaient, en effet, des loutres magnifiques que
celles qui vivaient sous les eaux du lac. L’un de ces
mammifères, adroitement tiré et tué par le sergent lui-
même, valait presque les anhydres du Kamtchatka.
Cette bête, longue de deux pieds et demi depuis
l’extrémité du museau jusqu’au bout de la queue, avait
les pieds palmés, les jambes courtes, le pelage brunâtre,
plus foncé au dos, plus clair au ventre, des poils soyeux,
longs et luisants.
« Un beau coup de fusil, sergent ! dit le lieutenant
Hobson, qui faisait admirer à Mrs. Paulina Barnett la
magnifique fourrure de l’animal abattu.
– En effet, monsieur Hobson, répondit le sergent
Felton, et si chaque jour apportait ainsi sa peau de
loutre, nous n’aurions pas à nous plaindre ! Mais que de
temps perdu à guetter ces animaux, qui nagent et
plongent avec une rapidité extrême ! Ils ne chassent
guère que pendant la nuit, et il est très rare qu’ils se
hasardent de jour hors de leur gîte, tronc d’arbre ou
cavité de roche, fort difficile à découvrir, même aux
chasseurs exercés.
– Et ces loutres deviennent de moins en moins
nombreuses ? demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Oui, madame, répondit le sergent, et le jour où
cette espèce aura disparu, les bénéfices de la
Compagnie décroîtront dans une proportion notable.
Tous les chasseurs se disputent cette fourrure, et les
Américains, principalement, nous ont une ruineuse
concurrence. Pendant votre voyage, mon lieutenant,
n’avez-vous rencontré aucun agent des compagnies
américaines ?
– Aucun, répondit Jasper Hobson. Est-ce qu’ils
fréquentent ces territoires si élevés en latitude ?
– Assidûment, monsieur Hobson, dit le sergent, et
quand ces fâcheux sont signalés, il est bon de se mettre
sur ses gardes.
– Ces agents sont-ils donc des voleurs de grand
chemin ? demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Non, madame, répondit le sergent, mais ce sont
des rivaux redoutables, et quand le gibier est rare, les
chasseurs se le disputent à coups de fusil. J’oserais
même affirmer que, si la tentative de la Compagnie est
couronnée de succès, si vous parvenez à établir un fort
sur la limite extrême du continent, votre exemple ne
tardera pas à être imité par ces Américains, que le ciel
confonde !
– Bah ! répondit le lieutenant, les territoires de
chasse sont vastes, et il y a place au soleil pour tout le
monde. Quant à nous, commençons d’abord ! Allons en
avant, tant que la terre solide ne manquera pas à nos
pieds, et que Dieu nous garde ! »
Après trois heures de promenade, les visiteurs
revinrent au fort Confidence. Un bon repas, composé de
poisson et de venaison fraîche, les attendait dans la
grande salle, et ils firent honneur au dîner du sergent.
Quelques heures de causerie dans le salon terminèrent
cette journée, et la nuit procura aux hôtes du fort un
excellent sommeil.
Le lendemain, 31 mai, Mrs. Paulina Barnett et
Jasper Hobson étaient sur pied dès cinq heures du
matin. Le lieutenant devait consacrer tout ce jour à
visiter le campement des Indiens et à recueillir les
renseignements qui pouvaient lui être utiles. Il proposa
à Thomas Black de l’accompagner dans cette excursion.
Mais l’astronome préféra demeurer à terre. Il désirait
faire quelques observations astronomiques et
déterminer avec précision la longitude et la latitude du
fort Confidence. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
durent donc faire seuls la traversée du lac, sous la
conduite d’un vieux marin nommé Norman, qui était
depuis de longues années au service de la Compagnie.
Les deux passagers, accompagnés du sergent Felton,
se rendirent au petit port, où le vieux Norman les
attendait dans son embarcation. Ce n’était qu’un canot
de pêche, non ponté, mesurant seize pieds de quille,
gréé en cutter, qu’un seul homme pouvait manœuvrer
aisément. Le temps était beau. Il ventait une petite brise
du nord-est, très favorable à la traversée. Le sergent
Felton dit adieu à ses hôtes, les priant de l’excuser s’il
ne les accompagnait pas, mais il ne pouvait quitter la
factorerie en l’absence de son capitaine. L’amarre de
l’embarcation fut larguée, et le canot, tribord amure,
ayant quitté le petit port, fila rapidement sur les fraîches
eaux du lac.
Ce voyage n’était véritablement qu’une promenade,
et une promenade charmante. Le vieux matelot, assez
taciturne de sa nature, la barre engagée sous le bras, se
tenait silencieux à l’arrière de l’embarcation. Mrs.
Paulina Barnett et Jasper Hobson, assis sur les bancs
latéraux, examinaient le paysage qui se déployait
devant leurs yeux. Le canot prolongeait la côte
septentrionale du Grand-Ours à une distance de trois
milles environ, de manière à suivre une direction
rectiligne. On pouvait donc observer facilement les
grandes masses des coteaux boisés, qui s’abaissaient
peu à peu vers l’ouest. De ce côté, la région formant la
partie nord du lac semblait être entièrement plane, et la
ligne de l’horizon s’y reculait à une distance
considérable. Toute cette rive contrastait avec celle qui
dessinait l’angle aigu au fond duquel s’élevait le fort
Confidence, encadré dans sa bordure de sapins verts.
On voyait encore le pavillon de la Compagnie, qui se
déroulait au sommet du donjon. Vers le sud et l’ouest,
les eaux du lac, obliquement frappées par les rayons
solaires, resplendissaient par places ; mais ce qui
éblouissait le regard, c’étaient ces icebergs mobiles,
semblables à des blocs d’argent en fusion, dont l’œil ne
pouvait soutenir la réverbération. Des glaçons soudés
par l’hiver, il ne restait plus aucune trace. Seules, ces
montagnes flottantes, que l’astre radieux pouvait à
peine dissoudre, semblaient protester contre ce soleil
polaire, qui décrivait un arc diurne très allongé, et
auquel la chaleur manquait encore, sinon l’éclat.
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson causaient de
ces choses, échangeant, comme toujours, les pensées
que cette étrange nature provoquait en eux. Ils
enrichissaient leur esprit de souvenirs, tandis que
l’embarcation, ondulant à peine sur ces eaux paisibles,
marchait rapidement.
En effet, le canot était parti à six heures du matin, et
à neuf heures, il se rapprochait sensiblement déjà de la
rive septentrionale du lac qu’il devait atteindre. Le
campement des Indiens se trouvait établi à l’angle nord-
ouest du Grand-Ours. Avant dix heures, le vieux
Norman avait rallié cet endroit, et il venait atterrir près
d’une berge très accore, au pied d’une falaise de
médiocre hauteur.
Le lieutenant et Mrs. Paulina prirent terre aussitôt.
Deux ou trois Indiens accoururent au-devant d’eux, –
entre autres leur chef, personnage assez emplumé, qui
leur adressa la parole en un anglais suffisamment
intelligible.
Ces Indiens-Lièvres, de même que les Indiens-
Cuivre, les Indiens-Castors et autres, appartiennent tous
à la race des Chippeways, et conséquemment ils
diffèrent peu de leurs congénères par leurs coutumes et
leurs habillements. Ils sont, d’ailleurs, en fréquentes
relations avec les factoreries, et ce commerce les a pour
ainsi dire « britannisés », autant que peut l’être un
sauvage. C’est aux forts qu’ils portent les produits de
leur chasse, et c’est aux forts qu’ils les échangent contre
les objets nécessaires à la vie, que, depuis quelques
années, ils ne fabriquent plus eux-mêmes. Ils sont, pour
ainsi dire, à la solde de la Compagnie ; c’est par elle
qu’ils vivent, et l’on ne s’étonnera plus qu’ils aient déjà
perdu toute originalité. Pour trouver une race
d’indigènes sur laquelle le contact européen n’ait pas
encore laissé son empreinte, il faut remonter à des
latitudes plus élevées, jusqu’à ces glaciales régions
fréquentées par les Esquimaux. L’Esquimau, comme le
Groenlandais, est le véritable enfant des contrées
polaires.
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson se rendirent
au campement des Indiens-Lièvres, situé à un demi-
mille du rivage. Là, ils trouvèrent une trentaine
d’indigènes, hommes, femmes et enfants, qui vivaient
de pêche et de chasse, et exploitaient les environs du
lac. Ces Indiens étaient précisément revenus tout
récemment des territoires situés au nord du continent
américain, et ils donnèrent à Jasper Hobson quelques
renseignements, fort incomplets il est vrai, sur l’état
actuel du littoral aux environs du soixante-dixième
parallèle. Le lieutenant apprit cependant, avec une
certaine satisfaction, qu’aucun détachement européen
ou américain n’avait été vu sur les confins de la mer
polaire, et que cette mer était libre à cette époque de
l’année. Quand au cap Bathurst proprement dit, vers
lequel il avait l’intention de se diriger, les Indiens-
Lièvres ne le connaissaient pas. Leur chef parla,
d’ailleurs, de la région située entre le Grand-Ours et le
cap Bathurst comme d’un pays difficile à traverser,
assez accidenté et coupé de rios dégelés en ce moment.
Il engagea le lieutenant à descendre le cours de la
Coppermine-river, dans le nord-est du lac, de manière à
gagner la côte par le plus court chemin. Une fois la mer
polaire atteinte, il serait plus aisé d’en suivre les
rivages, et Jasper Hobson serait maître alors de s’arrêter
au point qui lui conviendrait.
Jasper Hobson remercia le chef indien, et prit congé
de lui, après lui avoir fait quelques présents. Puis,
accompagnant Mrs. Paulina Barnett, il visita les
environs du campement, et ne revint trouver
l’embarcation que vers trois heures après-midi.
IX
Une tempête sur un lac
Le vieux marin attendait avec une certaine
impatience le retour de ses passagers.
En effet, depuis une heure environ, le temps avait
changé. L’aspect du ciel, qui s’était subitement modifié,
ne pouvait qu’inquiéter un homme habitué à consulter
les vents et les nuages. Le soleil, masqué par une brume
épaisse, ne se montrait plus que sous l’aspect d’un
disque blanchâtre, alors sans éclat et sans rayonnement.
La brise s’était tue, mais on entendait les eaux du lac
gronder dans le sud. Ces symptômes d’un changement
très prochain dans l’état de l’atmosphère s’étaient
manifestés avec cette rapidité particulière aux latitudes
élevées.
« Partons, monsieur le lieutenant, partons ! s’écria le
vieux Norman, en regardant d’un air inquiet la brume
suspendue au-dessus de sa tête. Partons sans perdre un
instant. Il y a de graves menaces dans l’air.
– En effet, répondit Jasper Hobson, l’aspect du ciel
n’est plus le même. Nous n’avions pas remarqué ce
changement, madame.
– Craignez-vous donc quelque tempête ? demanda la
voyageuse en s’adressant à Norman.
– Oui, madame, répondit le vieux marin, et les
tempêtes du Grand-Ours sont souvent terribles.
L’ouragan s’y déchaîne comme en plein Atlantique.
Cette brume subite ne présage rien de bon. Toutefois, il
est possible que la tourmente n’éclate point avant trois
ou quatre heures, et, d’ici là, nous serons arrivés au fort
Confidence. Mais partons sans retard, car l’embarcation
ne serait pas en sûreté auprès de ces roches, qui se
montrent à fleur d’eau. »
Le lieutenant ne pouvait discuter avec Norman des
choses auxquelles celui-ci s’entendait mieux que lui. Le
vieux marin était, d’ailleurs, un homme habitué depuis
longtemps à ces traversées du lac. Il fallait donc s’en
rapporter à son expérience. Mrs. Paulina Barnett et
Jasper Hobson s’embarquèrent.
Cependant, au moment de détacher l’amarre et de
pousser au large, Norman, – éprouvait-il une sorte de
pressentiment ? – murmura ces mots :
« On ferait peut-être mieux d’attendre ! »
Jasper Hobson, auquel ces paroles n’avaient point
échappé, regarda le vieux marin, déjà assis à la barre.
S’il eût été seul, il n’aurait pas hésité à partir. Mais la
présence de Mrs. Paulina Barnett lui commandait une
circonspection plus grande. La voyageuse comprit
l’hésitation de son compagnon.
« Ne vous occupez point de moi, monsieur Hobson,
dit-elle, et agissez comme si je n’étais pas là. Du
moment que ce brave marin croit devoir partir, partons
sans retard.
– Adieu-vat ! répondit Norman, en larguant son
amarre, et retournons au fort par le plus court ! »
Le canot prit le large. Pendant une heure, il fit peu
de chemin. La voile, à peine gonflée par de folles brises
qui ne savaient où se fixer, battait sur le mât. La brume
s’épaississait. L’embarcation subissait déjà les
ondulations d’une houle plus violente, car la mer
« sentait », avant l’atmosphère, le cataclysme prochain.
Les deux passagers restaient silencieux, tandis que le
vieux marin, à travers ses paupières éraillées, cherchait
à percer l’opaque brouillard. D’ailleurs, il se tenait prêt
à tout événement, et, son écoute à la main, il attendait le
vent, prêt à la filer, si l’attaque était trop brusque.
Jusqu’alors, cependant, les éléments n’étaient point
entrés en lutte, et tout eût été pour le mieux, si
l’embarcation avait fait de la route. Mais, après une
heure de navigation, elle ne se trouvait pas encore à
deux milles du campement des Indiens. En outre,
quelques souffles malencontreux, venus de terre,
l’avaient repoussée au large, et déjà, par ce temps
embrumé, la côte se distinguait à peine. C’était une
circonstance fâcheuse, si le vent venait à se fixer dans
la partie du nord, car ce léger canot, très sensible à la
dérive et ne pouvant suffisamment tenir le plus près,
courait risque d’être entraîné très au loin sur le lac.
« Nous marchons à peine, dit le lieutenant au vieux
Norman.
– À peine, monsieur Hobson, répondit le marin. La
brise ne veut pas tenir, et, quand elle tiendra, il est
malheureusement à craindre que ce ne soit du mauvais
côté. Alors, ajouta-t-il en étendant sa main vers le sud,
nous pourrions bien voir le fort Franklin avant le fort
Confidence !
– Eh bien, répondit en plaisantant Mrs. Paulina
Barnett, ce serait une promenade plus complète, voilà
tout. Ce lac du Grand-Ours est magnifique, et il mérite
vraiment d’être visité du nord au sud ! Je suppose,
Norman, qu’on en revient, de ce fort Franklin ?
– Oui ! madame, quand on a pu l’atteindre, dit le
vieux Norman. Mais des tempêtes qui durent quinze
jours ne sont pas rares sur ce lac, et, si notre mauvaise
fortune nous poussait jusqu’aux rives du sud, je ne
promettrais pas à M. Jasper Hobson qu’il fût de retour
avant un mois au fort Confidence.
– Prenons garde alors, répondit le lieutenant, car un
pareil retard compromettrait fort nos projets. Ainsi donc
agissez avec prudence, mon ami, et, s’il le faut,
regagnez au plus tôt la terre du nord. Mrs. Paulina
Barnett ne reculera pas, je pense, devant une course de
vingt à vingt-cinq milles par terre.
– Je voudrais regagner la côte au nord, monsieur
Hobson, répondit Norman, que je ne pourrais plus
remonter maintenant. Voyez vous-même. Le vent a une
tendance à s’établir de ce côté. Tout ce que je puis
tenter, c’est de tenir le cap au nord-est, et, s’il ne
survente pas, j’espère que je ferai bonne route. »
Mais, vers quatre heures et demie, la tempête se
caractérisa. Des sifflements aigus retentirent dans les
hautes couches de l’air. Le vent, que l’état de
l’atmosphère maintenait dans les zones supérieures, ne
s’abaissait pas encore jusqu’à la surface du lac, mais
cela ne pouvait tarder. On entendait de grands cris
d’oiseaux effarés, qui passaient dans la brume. Puis,
tout d’un coup, cette brume se déchira et laissa voir de
gros nuages bas, déchiquetés, déloquetés, véritables
haillons de vapeur, violemment chassés vers le sud. Les
craintes du vieux marin s’étaient réalisées. Le vent
soufflait du nord, et il ne devait pas tarder à prendre les
proportions d’un ouragan en s’abattant sur le lac.
« Attention ! » cria Norman, en roidissant l’écoute
de manière à présenter l’embarcation debout au vent
sous l’action de la barre.
La rafale arriva. Le canot se coucha d’abord sur le
flanc, puis il se releva et bondit au sommet d’une lame.
À partir de ce moment, la houle s’accrut comme elle eût
fait sur une mer. Dans ces eaux relativement peu
profondes, les lames, se choquant lourdement contre le
fond du lac, rebondissaient ensuite à une prodigieuse
hauteur.
« À l’aide ! à l’aide ! » avait crié le vieux marin, en
essayant d’amener rapidement sa voile.
Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett elle-même,
tentèrent d’aider Norman, mais sans succès, car ils
étaient peu familiarisés avec la manœuvre d’une
embarcation. Norman, ne pouvant abandonner sa barre,
et les drisses étant engagées à la tête du mât, la voile
n’amenait pas. À chaque instant, le canot menaçait de
chavirer, et déjà de gros paquets de mer l’assaillaient
par le flanc. Le ciel, très chargé, s’assombrissait de plus
en plus. Une froide pluie, mêlée de neige, tombait à
torrents, et l’ouragan redoublait de fureur, en
échevelant la crête des lames.
« Coupez ! coupez donc ! » cria le vieux marin au
milieu des mugissements de la tempête.
Jasper Hobson, décoiffé par le vent, aveuglé par les
averses, saisit le couteau de Norman et trancha la drisse
tendue comme une corde de harpe. Mais le filin mouillé
ne courait plus dans la gorge des poulies, et la vergue
resta piquée en tête du mât.
Norman voulut fuir alors, fuir dans le sud, puisqu’il
ne pouvait tenir tête au vent ; fuir, quoique cette allure
fût extrêmement périlleuse, au milieu de lames dont la
vitesse dépassait celle de son embarcation ; fuir, bien
que cette fuite risquât de l’entraîner irrésistiblement
jusqu’aux rives méridionales du Grand-Ours !
Jasper Hobson et sa courageuse compagne avaient
conscience du danger qui les menaçait. Ce frêle canot
ne pouvait résister longtemps aux coups de mer. Ou il
serait démoli, ou il chavirerait. La vie de ceux qu’il
portait était entre les mains de Dieu.
Cependant ni le lieutenant ni Mrs. Paulina Barnett
ne se laissèrent aller au désespoir. Accrochés à leurs
bancs, couverts de la tête aux pieds par les froides
douches des lames, trempés de pluie et de neige,
enveloppés par les sombres rafales, ils regardaient à
travers les brumes. Toute terre avait disparu. À une
encablure du canot, les nuages et les eaux du lac se
confondaient obscurément. Puis, leurs yeux
interrogeaient le vieux Norman, qui, les dents serrées,
les mains contractées sur la barre, essayait encore de
maintenir son canot au plus près du vent.
Mais la violence de l’ouragan devint telle, que
l’embarcation ne put continuer à naviguer plus
longtemps sous cette allure. Les lames qui la
choquaient par l’avant l’auraient inévitablement
démolie. Déjà ses premiers bordages se disjoignaient, et
quand elle tombait de tout son poids dans le creux des
lames, c’était à croire qu’elle ne se relèverait pas.
« Il faut fuir, fuir quand même ! » murmura le vieux
marin.
Et, poussant la barre, filant l’écoute, il mit le cap au
sud. La voile, violemment tendue, emporta aussitôt
l’embarcation avec une vertigineuse rapidité. Mais les
immenses lames, plus mobiles, couraient encore plus
vite, et c’était le grand danger de cette fuite vent arrière.
Déjà même des masses liquides se précipitaient sur la
voûte du canot, qui ne pouvait les éviter. Il se
remplissait, et il fallait le vider sans cesse, sous peine de
sombrer. À mesure qu’il s’avançait dans la portion plus
large du lac, et, par cela même, plus loin de la côte, les
eaux devenaient plus tumultueuses. Aucun abri, ni
rideau d’arbres, ni collines, n’empêchait alors l’ouragan
de faire rage autour de lui. Dans certaines éclaircies, ou
plutôt au milieu du déchirement des brumes, on
entrevoyait d’énormes icebergs, qui roulaient comme
des bouées sous l’action des lames, poussés, eux aussi,
vers la partie méridionale du lac.
Il était cinq heures et demie. Ni Norman ni Jasper
Hobson ne pouvaient estimer le chemin parcouru, non
plus que la direction suivie. Ils n’étaient plus maîtres de
leur embarcation, et ils subissaient les caprices de la
tempête.
En ce moment, à cent pieds en arrière du canot, se
leva une monstrueuse lame, couronnée nettement par
une crête blanche. Au-devant d’elle, la dénivellation de
la surface liquide formait comme une sorte de gouffre.
Toutes les petites ondulations intermédiaires, écrasées
par le vent, avaient disparu. Dans ce gouffre mobile la
couleur des eaux était noire. Le canot, engagé au fond
de cet abîme qui se creusait de plus en plus, s’abaissait
profondément. La grande lame s’approchait, dominant
toutes les vagues environnantes. Elle gagnait sur
l’embarcation. Elle menaçait de l’aplatir. Norman,
s’étant retourné, la vit venir, Jasper Hobson et Mrs.
Paulina Barnett la regardèrent aussi, l’œil
démesurément ouvert, s’attendant à ce qu’elle croulât
sur eux et ne pouvant l’éviter !
Elle croula, en effet, et avec un bruit épouvantable.
Elle déferla sur l’embarcation, dont l’arrière fut
entièrement coiffé. Un choc terrible eut lieu. Un cri
s’échappa des lèvres du lieutenant et de sa compagne,
ensevelis sous cette montagne liquide. Ils durent croire
que l’embarcation sombrait en cet instant.
L’embarcation, aux trois quarts pleine d’eau, se
releva pourtant..., mais le vieux marin avait disparu !
Jasper Hobson poussa un cri de désespoir. Mrs.
Paulina Barnett se retourna vers lui.
« Norman ! s’écria-t-il, montrant la place vide à
l’arrière de l’embarcation.
– Le malheureux ! » murmura la voyageuse.
Jasper Hobson et elle s’étaient levés, au risque
d’être jetés hors de ce canot, qui bondissait sur le
sommet des lames. Mais ils ne virent rien. Pas un cri,
pas un appel ne se fit entendre. Aucun corps n’apparut
dans l’écume blanche... Le vieux marin avait trouvé la
mort dans les flots.
Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson étaient
retombés sur leur banc. Maintenant, seuls à bord, ils
devaient pourvoir eux-mêmes à leur salut. Mais ni le
lieutenant ni sa compagne ne savaient manœuvrer une
embarcation, et, dans ces déplorables circonstances, un
marin consommé aurait à peine pu la maintenir. Le
canot était le jouet des lames. Sa voile tendue
l’emportait. Jasper Hobson pouvait-il enrayer cette
course ?
C’était une affreuse situation pour ces infortunés,
pris dans la tempête, sur une barque fragile, qu’ils ne
savaient même pas diriger !
« Nous sommes perdus ! dit le lieutenant.
– Non, monsieur Hobson, répondit la courageuse
Paulina Barnett. Aidons-nous d’abord ! Le ciel nous
aidera ensuite. »
Jasper Hobson comprit bien alors ce qu’était cette
vaillante femme, dont il partageait en ce moment la
destinée.
Le plus pressé était de rejeter hors du canot cette eau
qui l’alourdissait. Un second coup de mer l’eût rempli
en un instant, et il aurait coulé par le fond. Il y avait
intérêt, d’ailleurs, à ce que l’embarcation, allégée,
s’élevât plus facilement à la lame, car alors elle risquait
moins d’être assommée. Jasper Hobson et Mrs. Paulina
Barnett vidèrent donc promptement cette eau, qui, par
sa mobilité même, pouvait les faire chavirer. Ce ne fut
pas une petite besogne, car, à chaque moment, quelque
crête de vague embarquait, et il fallait avoir
constamment l’écope à la main. La voyageuse
s’occupait plus spécialement de ce travail. Le lieutenant
tenait la barre et maintenait tant bien que mal
l’embarcation vent arrière.
Pour surcroît de danger, la nuit, ou sinon la nuit, –
qui, sous cette latitude et à cette époque de l’année,
dure à peine quelques heures, – l’obscurité, du moins,
s’accroissait. Les nuages, bas, mêlés aux brumes,
formaient un intense brouillard, à peine imprégné de
lumière diffuse. On n’y voyait pas à deux longueurs du
canot, qui se fût mis en pièces s’il eût heurté quelque
glaçon errant. Or, ces glaces flottantes pouvaient
inopinément surgir, et, avec cette vitesse, il n’existait
aucun moyen de les éviter.
« Vous n’êtes pas maître de votre barre, monsieur
Jasper ? demanda Mrs. Paulina Barnett, pendant une
courte accalmie de la tempête.
– Non, madame, répondit le lieutenant, et vous
devez vous tenir prête à tout événement !
– Je suis prête ! » répondit simplement la
courageuse femme.
En ce moment, un déchirement se fit entendre. Ce
fut un bruit assourdissant. La voile, éventrée par le vent,
s’en alla comme une vapeur blanche. Le canot, emporté
par la vitesse acquise, fila encore pendant quelques
instants ; puis, il s’arrêta, et les lames le ballottèrent
alors comme une épave. Jasper Hobson et Mrs. Paulina
Barnett se sentirent perdus ! Ils étaient effroyablement
secoués, ils étaient précipités de leurs bancs,
contusionnés, blessés. Il n’y avait pas à bord un
morceau de toile que l’on pût tendre au vent. Les deux
infortunés, dans ces obscurs embruns, au milieu de ces
averses de neige et de pluie, se voyaient à peine. Ils ne
pouvaient s’entendre, et, croyant à chaque instant périr,
pendant une heure peut-être, ils restèrent ainsi, se
recommandant à la Providence, qui seule les pouvait
sauver.
Combien de temps encore errèrent-ils ainsi, ballottés
sur ces eaux furieuses ? Ni le lieutenant Hobson ni Mrs.
Paulina Barnett n’auraient pu le dire, quand un choc
violent se produisit.
Le canot venait de heurter un énorme iceberg, – bloc
flottant, aux pentes roides et glissantes, sur lesquelles la
main n’eût pas trouvé prise. À ce heurt subit, qui
n’avait pu être paré, l’avant de l’embarcation
s’entrouvrit, et l’eau y pénétra à torrents.
« Nous coulons ! nous coulons ! » s’écria Jasper
Hobson.
En effet, le canot s’enfonçait, et l’eau avait déjà
atteint à la hauteur des bancs.
« Madame ! madame ! s’écria le lieutenant. Je suis
là... Je resterai... près de vous !
– Non, monsieur Jasper ! répondit Mrs. Paulina.
Seul, vous pouvez vous sauver... À deux nous
péririons ! Laissez-moi ! laissez-moi !
– Jamais ! » s’écria le lieutenant Hobson.
Mais il avait à peine prononcé ce mot, que
l’embarcation, frappée d’un nouveau coup de mer,
coulait à pic.
Tous deux disparurent dans le remous causé par
l’engouffrement subit du bateau. Puis, après quelques
instants, ils revinrent à la surface. Jasper Hobson
nageait vigoureusement d’un bras et soutenait sa
compagne de l’autre. Mais il était évident que sa lutte
contre ces lames furibondes ne pourrait être de longue
durée, et qu’il périrait lui-même avec celle qu’il voulait
sauver.
En ce moment, des sons étranges attirèrent son
attention. Ce n’étaient point des cris d’oiseaux effarés,
mais bien un appel proféré par une voix humaine.
Jasper Hobson, par un suprême effort, s’élevant au-
dessus des flots, lança un regard rapide autour de lui.
Mais il ne vit rien au milieu de cet épais brouillard.
Et cependant, il entendait encore ces cris, qui se
rapprochaient. Quels audacieux osaient venir ainsi à son
secours ? Mais, quoi qu’ils fissent, ils arriveraient trop
tard. Embarrassé de ses vêtements, le lieutenant se
sentait entraîné avec l’infortunée, dont il ne pouvait
déjà plus maintenir la tête au-dessus de l’eau.
Alors, par un dernier instinct, Jasper Hobson poussa
un cri déchirant, puis il disparut sous une énorme lame.
Mais Jasper Hobson ne s’était pas trompé. Trois
hommes, errant sur le lac, ayant aperçu le canot en
détresse, s’étaient lancés à son secours. Ces hommes,
les seuls qui pussent affronter avec quelque chance de
succès ces eaux furieuses, montaient les seules
embarcations qui pussent résister à cette tempête.
Ces trois hommes étaient des Esquimaux,
solidement attachés chacun à son kayak. Le kayak est
une longue pirogue, relevée des deux bouts, faite d’une
charpente extrêmement légère, sur laquelle sont tendues
des peaux de phoque, bien cousues avec des nerfs de
veau marin. Le dessus du kayak est également
recouvert de peaux dans toute sa longueur, sauf en son
milieu, où une ouverture est ménagée. C’est là que
l’Esquimau prend place. Il lace sa veste imperméable à
l’épaulement de l’ouverture, et il ne fait plus qu’un avec
son embarcation, dans laquelle aucune goutte d’eau ne
peut pénétrer. Ce kayak, souple et léger, toujours enlevé
sur le dos des lames, insubmersible, chavirable peut-
être, – mais un coup de pagaye le redresse aisément, –
peut résister et résiste, en effet, là où des chaloupes
seraient immanquablement brisées.
Les trois Esquimaux arrivèrent à temps sur le lieu du
naufrage, guidés par ce dernier cri de désespoir que le
lieutenant avait jeté. Jasper Hobson et Mrs. Paulina
Barnett, à demi suffoqués, sentirent cependant qu’une
main vigoureuse les retirait de l’abîme. Mais, dans cette
obscurité, ils ne pouvaient reconnaître leurs sauveurs.
L’un de ces Esquimaux prit le lieutenant, et il le mit
en travers de son embarcation. Un autre procéda de la
même façon à l’égard de Mrs. Paulina Barnett, et les
trois kayaks, habilement manœuvrés par de longues
pagayes de six pieds, s’avancèrent rapidement au milieu
des lames écumantes.
Une demi-heure après, les deux naufragés étaient
déposés sur une plage de sable, à trois milles au-
dessous du fort Providence.
Le vieux marin manquait seul au retour !
X
Un retour sur le passé
Vers dix heures du soir, Mrs. Paulina Barnett et
Jasper Hobson frappaient à la poterne du fort. Ce fut
une joie de les revoir, car on les croyait perdus. Mais
cette joie fit place à une profonde affliction, quand on
apprit la mort du vieux Norman. Ce brave homme était
aimé de tous, et sa mémoire fut honorée des plus vifs
regrets. Quant aux courageux et dévoués Esquimaux,
après avoir reçu flegmatiquement les affectueux
remerciements du lieutenant et de sa compagne, ils
n’avaient même pas voulu venir au fort. Ce qu’ils
avaient fait leur semblait tout naturel. Ils n’en étaient
pas à leur premier sauvetage, et ils avaient
immédiatement repris leur course aventureuse sur ce
lac, qu’ils parcouraient jour et nuit, chassant les loutres
et les oiseaux aquatiques.
La nuit qui suivit le retour de Jasper Hobson, le
lendemain, 1er juin, et la nuit du 1 au 2 furent
entièrement consacrés au repos. La petite troupe s’en
accommoda fort, mais le lieutenant était bien décidé à
partir le 2, dès le matin, et, très heureusement, la
tempête se calma.
Le sergent Felton avait mis toutes les ressources de
la factorerie à la disposition du détachement. Quelques
attelages de chiens furent remplacés, et, au moment du
départ, Jasper Hobson trouva ses traîneaux rangés en
bon ordre à la porte de l’enceinte.
Les adieux furent faits. Chacun remercia le sergent
Felton, qui s’était montré fort hospitalier dans cette
circonstance. Mrs. Paulina Barnett ne fut pas la dernière
à lui exprimer sa reconnaissance. Une vigoureuse
poignée de main que le sergent donna à son beau-frère
Long termina la cérémonie des adieux.
Chaque couple monta dans le traîneau qui lui fut
assigné, et, cette fois, Mrs. Paulina Barnett et le
lieutenant occupaient le même véhicule. Madge et le
sergent Long les suivaient.
D’après le conseil que lui avait donné le chef indien,
Jasper Hobson résolut de gagner la côte américaine par
le chemin le plus court, en coupant droit entre le fort
Confidence et le littoral. Après avoir consulté ses
cartes, qui ne donnaient que fort approximativement la
configuration du territoire, il lui parut bon de descendre
la vallée de la Coppermine, cours d’eau assez important
qui va se jeter dans le golfe du Couronnement.
Entre le fort Confidence et l’embouchure de la
rivière, la distance est au plus d’un degré et demi, – soit
quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. La profonde
échancrure qui forme le golfe se termine au nord par le
cap Krusenstern, et, depuis ce cap, la côte court
franchement à l’ouest, jusqu’au moment où elle s’élève
au-dessus du soixante-dixième parallèle par la pointe
Bathurst.
Jasper Hobson modifia donc la route qu’il avait
suivie jusqu’alors, et il se dirigea dans l’est, de manière
à gagner, en quelques heures, le cours d’eau par la
droite ligne.
La rivière fut atteinte, le lendemain, 3 juin, dans
l’après-midi. La Coppermine, aux eaux pures et rapides,
alors dégagée de glaces, coulait à pleins bords dans une
large vallée, arrosée par un grand nombre de rios
capricieux, mais facilement guéables. Le tirage des
traîneaux s’opéra donc assez rapidement. Pendant que
leur attelage les entraînait, Jasper Hobson racontait à sa
compagne l’histoire de ce pays qu’ils traversaient. Une
véritable intimité, une sincère amitié, autorisée par leur
situation et leur âge, existait entre le lieutenant Hobson
et la voyageuse. Mrs. Paulina Barnett aimait à
s’instruire, et, ayant l’instinct des découvertes, elle
aimait à entendre parler des découvreurs.
Jasper Hobson, qui connaissait « par cœur » son
Amérique septentrionale, put complètement satisfaire la
curiosité de sa compagne.
« Il y a quatre-vingt-dix ans environ, lui dit-il, tout
ce territoire traversé par la rivière Coppermine était
inconnu, et c’est aux agents de la Compagnie de la baie
d’Hudson que l’on doit sa découverte. Seulement,
madame, ainsi que cela arrive presque toujours dans le
domaine scientifique, c’est en cherchant une chose
qu’on en découvre une autre. Colomb cherchait l’Asie,
et il trouva l’Amérique.
– Et que cherchaient donc les agents de la
Compagnie ? demanda Mrs. Paulina Barnett. Était-ce ce
fameux passage du Nord-Ouest ?
– Non, madame, répondit le jeune lieutenant, non. Il
y a un siècle, la Compagnie n’avait point intérêt à ce
que l’on employât cette nouvelle voie de
communication, qui eût été plus profitable à ses
concurrents qu’à elle-même. On prétend même qu’en
1741, un certain Christophe Middleton, chargé
d’explorer ces parages, fut publiquement accusé d’avoir
reçu cinq mille livres de la Compagnie pour déclarer
que la communication par mer entre les deux océans
n’existait pas et ne pouvait exister.
– Ceci n’est point à la gloire de la célèbre
Compagnie, répondit Mrs. Paulina Barnett.
– Je ne la défends pas sur ce point, reprit Jasper
Hobson. J’ajouterai même que le parlement blâma
sévèrement ses agissements, quand, en 1746, il promit
une prime de vingt mille livres à quiconque découvrirait
le passage en question. Aussi vit-on, en cette année
même, deux intrépides voyageurs, William Moor et
Francis Smith, s’élever jusqu’à la baie Repulse, dans
l’espoir de reconnaître la communication tant désirée.
Toutefois, ils ne réussirent pas dans leur entreprise, et,
après une absence qui dura un an et demi, ils durent
revenir en Angleterre.
– Mais d’autres capitaines, audacieux et convaincus,
ne s’élancèrent-ils pas aussitôt sur leurs traces ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Non, madame, et, pendant trente ans encore,
malgré l’importance de la récompense promise par le
parlement, aucune tentative ne fut faite pour reprendre
l’exploration géographique de cette portion du
continent américain, ou plutôt de l’Amérique anglaise,
– car c’est le nom qu’il convient de lui conserver. Ce ne
fut qu’en 1769 qu’un agent de la Compagnie tenta de
reprendre les travaux de Moor et de Smith.
– La Compagnie était donc revenue de ses idées
étroites et égoïstes, monsieur Jasper ?
– Non, madame, pas encore. Samuel Hearne, – c’est
le nom de cet agent, – n’avait d’autre mission que de
reconnaître la situation d’une mine de cuivre, que les
coureurs indigènes avaient signalée. Ce fut le 6
novembre 1769 que cet agent quitta le fort du Prince-
de-Galles, situé sur la rivière Churchill, près de la côte
occidentale de la baie d’Hudson. Samuel Hearne
s’avança hardiment dans le Nord-Ouest ; mais le froid
devint si rigoureux que, ses vivres épuisés, il dut
retourner au fort du Prince-de-Galles. Heureusement, ce
n’était point un homme à se décourager. Le 23 février
de l’année suivante, il repartit, emmenant quelques
Indiens à sa suite. Les fatigues de ce second voyage
furent extrêmes. Le gibier et le poisson, sur lesquels
comptait Samuel Hearne, manquèrent souvent. Il lui
arriva même une fois de rester sept jours sans manger
autre chose que des fruits sauvages, des morceaux de
vieux cuir et des os brûlés. Force fut encore à ce
voyageur intrépide de revenir à la factorerie sans avoir
obtenu aucun résultat. Mais il ne se rebuta pas. Il partit
une troisième fois, le 7 décembre 1770, et, après dix-
neuf mois de luttes, le 13 juillet 1772, il découvrit la
Coppermine-River, qu’il descendit jusqu’à son
embouchure, et là, il prétendit avoir vu la mer libre.
C’était la première fois que la côte septentrionale de
l’Amérique était atteinte.
– Mais le passage du Nord-Ouest, c’est-à-dire cette
communication directe entre l’Atlantique et le
Pacifique, n’était point découvert ? demanda Mrs.
Paulina Barnett.
– Non, madame, répondit le lieutenant, et que de
marins aventureux le cherchèrent depuis lors ! Phipps
en 1773, James Cook et Clerke de 1776 à 1779,
Kotzebue de 1815 à 1818, Ross, Parry, Franklin et tant
d’autres se dévouèrent à cette tâche difficile, mais
inutilement, et il faut arriver au découvreur de notre
temps, à l’intrépide Mac Clure, pour trouver le seul
homme qui ait réellement passé d’un océan à l’autre en
traversant la mer polaire.
– En effet, monsieur Jasper, répondit Mrs. Paulina
Barnett, et c’est un fait géographique dont, nous autres
Anglais, nous devons être fiers ! Mais, dites-moi, la
Compagnie de la baie d’Hudson, revenue enfin à des
idées plus généreuses, n’a-t-elle donc encouragé aucun
autre voyageur depuis Samuel Hearne ?
– Elle l’a fait, madame, et c’est grâce à elle que le
capitaine Franklin a pu exécuter son voyage de 1819 à
1822, précisément entre la rivière de Hearne et le cap
Turnagain. Cette exploration ne s’opéra pas sans
fatigues et sans souffrances. Plusieurs fois la nourriture
manqua complètement aux voyageurs. Deux Canadiens,
assassinés par leurs camarades, furent dévorés... Malgré
tant de tortures, le capitaine Franklin n’en parcourut pas
moins un espace de cinq mille cinq cent cinquante
milles sur cette portion, inconnue jusqu’à lui, du littoral
du North-Amérique.
– C’était un homme d’une rare énergie ! ajouta Mrs.
Paulina Barnett, et il l’a bien prouvé quand, malgré tout
ce qu’il avait déjà souffert, il s’élança de nouveau à la
conquête du pôle Nord.
– Oui, répondit Jasper Hobson, et l’audacieux
explorateur a trouvé sur le théâtre même de ses
découvertes une cruelle mort ! Mais il est bien prouvé,
maintenant, que tous les compagnons de Franklin n’ont
pas péri avec lui. Beaucoup de ces malheureux errent
certainement encore au milieu de ces solitudes glacées !
Ah ! vraiment, je ne puis songer à cet abandon terrible
sans un serrement de cœur ! Un jour, madame, ajouta le
lieutenant avec une émotion et une assurance
singulières, un jour je fouillerai ces terres inconnues sur
lesquelles s’est accomplie la funeste catastrophe, et...
– Et ce jour-là, répondit Mrs. Paulina Barnett en
serrant la main du lieutenant, ce jour-là je serai votre
compagne d’exploration. Oui ! cette idée m’est venue
plus d’une fois, ainsi qu’à vous, monsieur Jasper, et
mon cœur s’émeut comme le vôtre à la pensée que des
compatriotes, des Anglais, attendent peut-être un
secours...
– Qui viendra trop tard pour la plupart de ces
infortunés, madame, mais qui viendra pour quelques-
uns, soyez-en sûre !
– Dieu vous entende, monsieur Hobson ! répondit
Mrs. Paulina Barnett. J’ajouterai que les agents de la
Compagnie, vivant à proximité du littoral, me semblent
mieux placés que tous autres pour tenter de remplir ce
devoir d’humanité.
– Je partage votre opinion, madame, répondit le
lieutenant, car ces agents sont, de plus, accoutumés aux
rigueurs des continents arctiques. Ils l’ont souvent
prouvé, d’ailleurs, en mainte circonstance. Ne sont-ce
pas eux qui ont assisté le capitaine Black pendant son
voyage de 1834, voyage qui nous a valu la découverte
de la Terre du Roi Guillaume, cette terre sur laquelle
s’est précisément accomplie la catastrophe de
Franklin ? Est-ce que ce ne sont pas deux des nôtres, les
courageux Dease et Simpson, que le gouverneur de la
baie d’Hudson, en 1838, chargea spécialement
d’explorer les rivages de la mer polaire, – exploration
pendant laquelle la terre Victoria fut reconnue pour la
première fois ? Je crois donc que l’avenir réserve à
notre Compagnie la conquête définitive du continent
arctique. Peu à peu ses factoreries monteront vers le
nord, – refuge obligé des animaux à fourrure, – et, un
jour, un fort s’élèvera au pôle même, sur ce point
mathématique où se croisent tous les méridiens du
globe ! »
Pendant cette conversation et tant d’autres qui lui
succédèrent, Jasper Hobson raconta ses propres
aventures depuis qu’il était au service de la Compagnie,
ses luttes avec les concurrents des agences rivales, ses
tentatives d’exploration dans les territoires inconnus du
nord et de l’ouest. De son côté, Mrs. Paulina Barnett fit
le récit de ses propres pérégrinations à travers les
contrées intertropicales. Elle dit tout ce qu’elle avait
accompli et tout ce qu’elle comptait accomplir un jour.
C’était entre le lieutenant et la voyageuse un agréable
échange de récits qui charmait les longues heures du
voyage.
Pendant ce temps, les traîneaux, enlevés au galop
des chiens, s’avançaient vers le nord. La vallée de la
Coppermine s’élargissait sensiblement aux approches
de la mer Arctique. Les collines latérales, moins
abruptes, s’abaissaient peu à peu. Certains bouquets
d’arbres résineux rompaient çà et là la monotonie de
ces paysages assez étranges. Quelques glaçons, charriés
par la rivière, résistaient encore à l’action du soleil,
mais leur nombre diminuait de jour en jour, et un canot,
une chaloupe même eût descendu sans peine le courant
de cette rivière, dont aucun barrage naturel, aucune
agrégation de rocs ne gênait le cours. Le lit de la
Coppermine était profond et large. Ses eaux, très
limpides, alimentées par la fonte des neiges, coulaient
assez vivement, sans jamais former de tumultueux
rapides. Son cours, d’abord très sinueux dans sa partie
haute, tendait peu à peu à se rectifier et à se dessiner en
droit ligne sur une étendue de plusieurs milles. Quant
aux rives, alors larges et plates, faites d’un sable fin et
dur, tapissées en certains endroits d’une petite herbe
sèche et courte, elles se prêtaient au glissage des
traîneaux et au développement de la longue suite des
attelages. Pas de côtes, et, par conséquent, un tirage
facile sur ce terrain nivelé.
Le détachement s’avançait donc avec une grande
rapidité. On allait nuit et jour, – si toutefois cette
expression peut s’appliquer à une contrée au-dessus de
laquelle le soleil, traçant un cercle presque horizontal,
disparaissait à peine. La nuit vraie ne durait pas deux
heures sous cette latitude, et l’aube, à cette époque de
l’année, succédait presque immédiatement au
crépuscule. Le temps était beau d’ailleurs, le ciel assez
pur, quoique un peu embrumé à l’horizon, et le
détachement accomplissait son voyage dans des
conditions excellentes.
Pendant deux jours, on continua de côtoyer sans
difficulté le cours de la Coppermine. Les environs de la
rivière étaient peu fréquentés par les animaux à
fourrure, mais les oiseaux y abondaient. On aurait pu
les compter par milliers. Cette absence presque
complète de martres, de castors, d’hermines, de renards
et autres, ne laissait pas de préoccuper le lieutenant. Il
se demandait si ces territoires n’avaient pas été
abandonnés comme ceux du sud par la population, trop
vivement pourchassée, des carnassiers et des rongeurs.
Cela était probable, car on rencontrait fréquemment des
restes de campement, des feux éteints qui attestaient le
passage plus ou moins récent de chasseurs indigènes ou
autres. Jasper Hobson voyait bien qu’il devrait reporter
son exploration plus au nord, et qu’une partie seulement
de son voyage serait faite, lorsqu’il aurait atteint
l’embouchure de la Coppermine. Il avait donc hâte de
toucher du pied ce point du littoral entrevu par Samuel
Hearne, et il pressait de tout son pouvoir la marche du
détachement.
D’ailleurs, chacun partageait l’impatience de Jasper
Hobson. Chacun se pressait résolument, afin d’atteindre
dans le plus bref délai les rivages de la mer Arctique.
Une indéfinissable attraction poussait en avant ces
hardis pionniers. Le prestige de l’inconnu miroitait à
leurs yeux. Peut-être les véritables fatigues
commenceraient-elles sur cette côte tant désirée ?
N’importe. Tous, ils avaient hâte de les affronter, de
marcher directement à leur but. Ce voyage qu’ils
faisaient alors, ce n’était qu’un passage à travers un
pays qui ne pouvait directement les intéresser, mais aux
rivages de la mer Arctique commencerait la recherche
véritable. Et chacun aurait déjà voulu se trouver sur ces
parages, que coupait, à quelques centaines de milles à
l’ouest, le soixante-dixième parallèle.
Enfin, le 5 juin, quatre jours après avoir quitté le fort
Confidence, le lieutenant Jasper Hobson vit la
Coppermine s’élargir considérablement. La côte
occidentale se développait suivant une ligne légèrement
courbe et courait presque directement vers le nord.
Dans l’est, au contraire, elle s’arrondissait jusqu’aux
extrêmes limites de l’horizon.
Jasper Hobson s’arrêta aussitôt, et, de la main, il
montra à ses compagnons la mer sans limites.
XI
En suivant la côte
Le large estuaire que le détachement venait
d’atteindre, après six semaines de voyage, formait une
échancrure trapézoïdale, nettement découpée dans le
continent américain. À l’angle ouest s’ouvrait
l’embouchure de la Coppermine. À l’angle est, au
contraire, se creusait un boyau profondément allongé,
qui a reçu le nom d’Entrée de Bathurst. De ce côté, le
rivage, capricieusement festonné, creusé de criques et
d’anses, hérissé de caps aigus et de promontoires
abrupts, allait se perdre dans ce confus enchevêtrement
de détroits, de pertuis, de passes, qui donne aux cartes
des continents polaires un si bizarre aspect. De l’autre
côté, sur la gauche de l’estuaire, à partir de
l’embouchure même de la Coppermine, la côte
remontait au nord et se terminait par le cap
Kruzenstern.
Cet estuaire portait le nom de Golfe-du-
Couronnement, et ses eaux étaient semées d’îles, îlets,
îlots, qui constituaient l’Archipel du Duc-d’York.
Après avoir conféré avec le sergent Long, Jasper
Hobson résolut d’accorder, en cet endroit, un jour de
repos à ses compagnons.
L’exploration proprement dite, qui devait permettre
au lieutenant de reconnaître le lieu propice à
l’établissement d’une factorerie, allait véritablement
commencer. La Compagnie avait recommandé à son
agent de se maintenir autant que possible au-dessus du
soixante-dixième parallèle, et sur les bords de la mer
Glaciale. Or, pour remplir son mandat, le lieutenant ne
pouvait chercher que dans l’ouest un point qui fût aussi
élevé en latitude et qui appartînt au continent américain.
Vers l’est, en effet, toutes ces terres si divisées font
plutôt partie des territoires arctiques, sauf peut-être la
terre de Boothia, franchement coupée par ce soixante-
dixième parallèle, mais dont la conformation
géographique est encore très indécise.
Longitude et latitude prises, Jasper Hobson, après
avoir relevé sa position sur la carte, vit qu’il se trouvait
encore à plus de cent milles au-dessous du soixante-
dixième degré. Mais au delà du cap Kruzenstern, la
côte, courant vers le nord-est, dépassait par un angle
brusque le soixante-dixième parallèle, à peu près sur le
cent trentième méridien, et précisément à la hauteur de
ce cap Bathurst, indiqué comme lieu de rendez-vous par
le capitaine Craventy. C’était donc ce point qu’il fallait
atteindre, et c’est là que le nouveau fort s’élèverait, si
l’endroit offrait les ressources nécessaires à une
factorerie.
« Là, sergent Long, dit le lieutenant en montrant au
sous-officier la carte des contrées polaires, là nous
serons dans les conditions qui nous sont imposées par la
Compagnie. En cet endroit, la mer, libre une grande
partie de l’année, permettra aux navires du détroit de
Behring d’arriver jusqu’au fort, de le ravitailler et d’en
exporter les produits.
– Sans compter, ajouta le sergent Long, que,
puisqu’ils se seront établis au delà du soixante-dixième
parallèle, nos gens auront droit à une double paye !
– Cela va sans dire, répondit le lieutenant, et je crois
qu’ils l’accepteront sans murmurer.
– Eh bien, mon lieutenant, il ne nous reste plus qu’à
partir pour le cap Bathurst », dit simplement le sergent.
Mais, un jour de repos ayant été accordé, le départ
n’eut lieu que le lendemain, 6 juin.
Cette seconde partie du voyage devait être et fut
effectivement toute différente de la première. Les
dispositions qui réglaient jusqu’ici la marche des
traîneaux n’avaient pas été maintenues. Chaque attelage
allait à sa guise. On marchait à petites journées, on
s’arrêtait à tous les angles de la côte, et le plus souvent
on cheminait à pied. Une seule recommandation avait
été faite à ses compagnons par le lieutenant Hobson, –
la recommandation de ne pas s’écarter à plus de trois
milles du littoral et de rallier le détachement deux fois
par jour, à midi et le soir. La nuit venue, on campait. Le
temps, à cette époque, était constamment beau, et la
température assez élevée, puisqu’elle se maintenait en
moyenne à cinquante-neuf degrés Fahrenheit au-dessus
de zéro (15° centigr. au-dessus de zéro). Deux ou trois
fois, de rapides tempêtes de neige se déclarèrent, mais
elles ne durèrent pas, et la température n’en fut pas
sensiblement modifiée.
Toute cette partie de la côte américaine comprise
entre le cap Kruzenstern et le cap Parry, qui s’étend sur
un espace de plus de deux cent cinquante milles, fut
donc examinée avec un soin extrême, du 6 au 26 juin.
Si la reconnaissance géographique de cette région ne
laissa rien à désirer, si Jasper Hobson, – très
heureusement aidé dans cette tâche par Thomas Black,
– put même rectifier quelques erreurs du levé
hydrographique, les territoires avoisinants furent non
moins bien observés à ce point de vue plus spécial, qui
intéressait directement la Compagnie de la baie
d’Hudson.
En effet, ces territoires étaient-ils giboyeux ?
Pouvait-on compter avec certitude sur le gibier
comestible non moins que sur le gibier à fourrure ? Les
seules ressources du pays permettraient-elles
d’approvisionner une factorerie, au moins pendant la
saison d’été ? Telle était la grave question que se posait
le lieutenant Hobson, et qui le préoccupait à bon droit.
Or, voici ce qu’il observa.
Le gibier proprement dit, – celui auquel le caporal
Joliffe, entre autres, accordait une préférence marquée,
– ne foisonnait pas dans ces parages. Les volatiles,
appartenant à la nombreuse famille des canards, ne
manquaient pas, sans doute, mais la tribu des rongeurs
était insuffisamment représentée par quelques lièvres
polaires, qui ne se laissaient que difficilement
approcher. Au contraire, les ours devaient être assez
nombreux sur cette portion du continent américain.
Sabine et Mac Nap avaient souvent relevé des traces
fraîchement laissées par ces carnassiers. Plusieurs
même furent aperçus et dépistés, mais ils se tenaient
toujours à bonne distance. En tout cas, il était certain
que, pendant la saison rigoureuse, ces animaux affamés,
venant de plus hautes latitudes, devaient fréquenter
assidûment les rivages de la mer Glaciale.
« Or, disait le caporal Joliffe, que cette question des
approvisionnements préoccupait sans cesse, quand
l’ours est dans le garde-manger, c’est un genre de
venaison qui n’est point à dédaigner, tant s’en faut.
Mais, quand il n’y est pas encore, c’est un gibier fort
problématique, très sujet à caution, et qui, en tout cas,
ne demande qu’à vous faire subir, à vous chasseurs, le
sort que vous lui réservez ! »
On ne saurait parler plus sagement. Les ours ne
pouvaient offrir une réserve assurée à l’office des forts.
Très heureusement, ce territoire était visité par des
bandes nombreuses d’animaux plus utiles que les ours,
excellents à manger, et dont les Esquimaux et les
Indiens font, dans certaines tribus, leur principale
nourriture. Ce sont les rennes, et le caporal Joliffe
constata avec une évidente satisfaction que ces
ruminants abondaient sur cette partie du littoral. Et en
effet, la nature avait tout fait pour les y attirer, en
prodiguant sur le sol cette espèce de lichen dont le
renne se montre extrêmement friand, qu’il sait
adroitement déterrer sous la neige, et qui constitue son
unique alimentation pendant l’hiver.
Jasper Hobson fut non moins satisfait que le caporal
en relevant, sur maint endroit, les empreintes laissées
par ces ruminants, empreintes aisément
reconnaissables, parce que le sabot des rennes, au lieu
de correspondre à sa face interne par une surface plane,
y correspond par une surface convexe, – disposition
analogue à celle du pied du chameau. On vit même des
troupeaux assez considérables de ces animaux qui,
errant à l’état sauvage dans certaines parties de
l’Amérique, se réunissent souvent à plusieurs milliers
de têtes. Vivants, ils se laissent aisément domestiquer et
rendent alors de grands services aux factoreries, soit en
fournissant un lait excellent et plus substantiel que celui
de la vache, soit en servant à tirer les traîneaux. Morts,
ils ne sont pas moins utiles, car leur peau, très épaisse,
est propre à faire des vêtements ; leurs poils donnent un
fil excellent ; leur chair est savoureuse, et il n’existe pas
un animal plus précieux sous ces latitudes. La présence
des rennes, étant dûment constatée, devait donc
encourager Jasper Hobson dans ses projets
d’établissement sur un point de ce territoire.
Il eut également lieu d’être satisfait à propos des
animaux à fourrure. Sur les petits cours d’eau
s’élevaient de nombreuses huttes de castors et de rats
musqués. Les blaireaux, les lynx, les hermines, les
wolvérènes, les martres, les visons, fréquentaient ces
parages, que l’absence des chasseurs avait laissés
jusqu’alors si tranquilles. La présence de l’homme en
ces lieux ne s’était encore décelée par aucune trace, et
les animaux savaient y trouver un refuge assuré. On
remarqua également des empreintes de ces magnifiques
renards bleus et argentés, espèce qui tend à se raréfier
de plus en plus, et dont la peau vaut pour ainsi dire son
poids d’or. Sabine et Mac Nap eurent, pendant cette
exploration, mainte occasion de tirer une tête de prix.
Mais, très sagement, le lieutenant avait interdit toute
chasse de ce genre. Il ne voulait pas effrayer ces
animaux avant la saison venue, c’est-à-dire avant ces
mois d’hiver pendant lesquels leur pelage, mieux
fourni, est beaucoup plus beau. D’ailleurs, il était
inutile de surcharger les traîneaux, Sabine et Mac Nap
comprirent ces bonnes raisons, mais la main ne leur en
démangeait pas moins, quand ils tenaient au bout de
leur fusil une martre zibeline ou quelque renard
précieux. Toutefois, les ordres de Jasper Hobson étaient
formels, et le lieutenant ne permettait pas qu’on les
transgressât.
Les coups de feu des chasseurs, pendant cette
seconde période du voyage, n’eurent donc pour objectif
que quelques ours polaires, qui se montrèrent parfois
sur les ailes du détachement. Mais ces carnassiers,
n’étant point poussés par la faim, détalaient
promptement, et leur présence n’amena aucun
engagement sérieux. Cependant, si les quadrupèdes de
ce territoire n’eurent point à souffrir de l’arrivée du
détachement, il n’en fut pas de même de la race
volatile, qui paya pour tout le règne animal. On tua des
aigles à tête blanche, énormes oiseaux au cri strident,
des faucons-pêcheurs, ordinairement nichés dans les
troncs d’arbres morts, et qui, pendant l’été, remontent
jusqu’aux latitudes arctiques ; puis, des oies de neige,
d’une blancheur admirable, des bernaches sauvages, le
meilleur échantillon de la tribu des ansérinées au point
de vue comestible, des canards à tête rouge et à poitrine
noire, des corneilles cendrées, sortes de geais moqueurs
d’une laideur peu commune, des eiders, des macreuses
et bien d’autres de cette gent ailée qui assourdissait de
ses cris les échos des falaises arctiques. C’est par
millions que vivent ces oiseaux en ces hauts parages, et
leur nombre est véritablement au-dessus de toute
appréciation sur le littoral de la mer Glaciale.
On comprend que les chasseurs, auxquels la chasse
des quadrupèdes était sévèrement interdite, se
rabattirent avec passion sur ce monde des volatiles.
Plusieurs centaines de ces oiseaux, appartenant
principalement aux espèces comestibles, furent tuées
pendant ces quinze premiers jours, et ajoutèrent à
l’ordinaire de corn-beef et de biscuit un surcroît qui fut
très apprécié.
Ainsi donc, les animaux ne manquaient point à ce
territoire. La Compagnie pourrait facilement remplir ses
magasins, et le personnel du fort ne laisserait pas vides
ses offices. Mais ces deux conditions ne suffisaient pas
pour assurer l’avenir de la factorerie. On ne pouvait
s’établir dans un pays si haut en latitude, s’il ne
fournissait pas, et abondamment, le combustible
nécessaire pour combattre la rigueur des hivers
arctiques.
Très heureusement, le littoral était boisé. Les
collines, qui s’étageaient en arrière de la côte, se
montraient couronnées d’arbres verts, parmi lesquels le
pin dominait. C’étaient d’importantes agglomérations
de ces essences résineuses, auxquelles on pouvait
donner, en certains endroits, le nom de forêts.
Quelquefois aussi, par groupes isolés, Jasper Hobson
remarqua des saules, des peupliers, des bouleaux-nains
et de nombreux buissons d’arbousiers. À cette époque
de la saison chaude, tous ces arbres étaient verdoyants,
et ils étonnaient un peu le regard, habitué aux profils
âpres et nus des paysages polaires. Le sol, au pied des
collines, se tapissait d’une herbe courte, que les rennes
paissaient avec avidité, et qui devait les nourrir pendant
l’hiver. On le voit, le lieutenant ne pouvait que se
féliciter d’avoir cherché dans le nord-ouest du continent
américain le nouveau théâtre d’une exploitation.
Il a été dit également que si les animaux ne
manquaient pas à ce territoire, en revanche, les hommes
semblaient y faire absolument défaut. On ne voyait ni
Esquimaux, dont les tribus courent plus volontiers les
districts rapprochés de la baie d’Hudson, ni Indiens, qui
ne s’aventurent pas habituellement aussi loin au delà du
Cercle polaire. Et en effet, à cette distance, les
chasseurs peuvent être pris par des mauvais temps
continus, par une reprise subite de l’hiver, et être alors
coupés de toute communication. On le pense bien, le
lieutenant Hobson ne songea point à se plaindre de
l’absence de ses semblables. Il n’aurait pu trouver que
des rivaux en eux. C’était un pays inoccupé qu’il
cherchait, un désert auquel les animaux à fourrure
devaient avoir intérêt à demander asile, et, à ce sujet,
Jasper Hobson tenait les propos les plus sensés à Mrs.
Paulina Barnett, qui s’intéressait vivement au succès de
l’entreprise. La voyageuse n’oubliait pas qu’elle était
l’hôte de la Compagnie de la baie d’Hudson, et elle
faisait tout naturellement des vœux pour la réussite des
projets du lieutenant.
Que l’on juge donc du désappointement de Jasper
Hobson, quand, dans la matinée du 20 juin, il se trouva
en face d’un campement qui venait d’être plus ou moins
récemment abandonné.
C’était au fond d’une petite baie étroite, qui porte le
nom de baie Darnley, et dont le cap Parry forme la
pointe la plus avancée dans l’ouest. On voyait en cet
endroit, au bas d’une petite colline, des piquets qui
avaient servi à tracer une sorte de circonvallation, et des
cendres refroidies entassées sur l’emplacement de
foyers éteints.
Tout le détachement s’était réuni auprès de ce
campement. Chacun comprenait que cette découverte
devait singulièrement déplaire au lieutenant Hobson.
« Voilà une fâcheuse circonstance, dit-il en effet, et
certes, j’aurais mieux aimé rencontrer sur mon chemin
une famille d’ours polaires !
– Mais les gens, quels qu’ils soient, qui ont campé
en cet endroit, répondit Mrs. Paulina Barnett, sont déjà
loin sans doute, et il est probable qu’ils ont déjà
regagné plus au sud leurs territoires habituels de chasse.
– Cela dépend, madame, répondit le lieutenant. Si
ceux dont nous voyons ici les traces sont des
Esquimaux, ils auront plutôt continué leur route vers le
nord. Si, au contraire, ce sont des Indiens, ils sont peut-
être en train d’explorer ce nouveau district de chasse,
comme nous le faisons nous-mêmes, et, je le répète,
c’est pour nous une circonstance véritablement
fâcheuse.
– Mais, demanda Mrs. Paulina Barnett, peut-on
reconnaître à quelle race ces voyageurs appartiennent ?
Ne peut-on savoir si ce sont des Esquimaux ou des
Indiens du sud ? Il me semble que des tribus si
différentes de mœurs et d’origine ne doivent pas
camper de la même manière. »
Mrs. Paulina Barnett avait raison, et il était possible
que cette importante question fût résolue après une plus
complète inspection du campement.
Jasper Hobson et quelques-uns de ses compagnons
se livrèrent donc à cet examen, et recherchèrent
minutieusement quelque trace, quelque objet oublié,
quelque empreinte même, qui pût les mettre sur la voie.
Mais ni le sol ni ces cendres refroidies n’avaient gardé
aucun indice suffisant. Quelques ossements d’animaux,
abandonnés çà et là, ne disaient rien non plus. Le
lieutenant, fort dépité, allait donc abandonner cet inutile
examen, quand il s’entendit appeler par Mrs. Joliffe, qui
s’était éloignée d’une centaine de pas sur la gauche.
Jasper Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, le
caporal, quelques autres, se dirigèrent aussitôt vers la
jeune Canadienne, qui restait immobile, considérant le
sol avec attention.
Lorsqu’ils furent arrivés près d’elle :
« Vous cherchiez des traces ? dit Mrs. Joliffe au
lieutenant Hobson. Eh bien, en voilà ! »
Et Mrs. Joliffe montrait d’assez nombreuses
empreintes de pas, très nettement conservées sur un sol
glaiseux.
Ceci pouvait être un indice caractéristique, car le
pied de l’Indien et le pied de l’Esquimau, aussi bien que
leur chaussure, diffèrent complètement.
Mais, avant toutes choses, Jasper Hobson fut frappé
de la singulière disposition de ces empreintes. Elles
provenaient bien de la pression d’un pied humain, et
même d’un pied chaussé, mais, circonstance bizarre,
elles semblaient n’avoir été faites qu’avec la plante de
ce pied. La marque du talon leur manquait. En outre,
ces empreintes étaient singulièrement multipliées,
rapprochées, croisées, quoiqu’elles fussent, cependant,
contenues dans un cercle très restreint.
Jasper Hobson fit observer cette singularité à ses
compagnons.
« Ce ne sont pas là les pas d’une personne qui
marche, dit-il.
– Ni d’une personne qui saute, puisque le talon
manque, ajouta Mrs. Paulina Barnett.
– Non, répondit Mrs. Joliffe, ce sont les pas d’une
personne qui danse ! »
Mrs. Joliffe avait certainement raison. À bien
examiner ces empreintes, il n’était pas douteux qu’elles
n’eussent été faites par le pied d’un homme qui s’était
livré à quelque exercice chorégraphique, – non point
une danse lourde, compassée, écrasante, mais plutôt une
danse légère, aimable, gaie. Cette observation était
indiscutable. Mais quel pouvait être l’individu assez
joyeux de caractère pour avoir été pris de cette idée ou
de ce besoin de danser aussi allègrement sur cette limite
du continent américain, à quelques degrés au-dessus du
cercle polaire ?
« Ce n’est certainement point un Esquimau, dit le
lieutenant.
– Ni un Indien ! s’écria le caporal Joliffe.
– Non ! c’est un Français ! » dit tranquillement le
sergent Long.
Et, de l’avis de tous, il n’y avait qu’un Français qui
eût été capable de danser en un tel point du globe !
XII
Le soleil de minuit
Cette affirmation du sergent Long n’était-elle pas
peut-être un peu hasardée ? On avait dansé, c’était un
fait évident, mais, quelle que soit sa légèreté, pouvait-
on en conclure que seul, un Français avait pu exécuter
cette danse ?
Cependant, le lieutenant Jasper Hobson partagea
l’opinion de son sergent, – opinion que personne,
d’ailleurs, ne trouva trop affirmative. Et tous tinrent
pour certain qu’une troupe de voyageurs, dans laquelle
on comptait au moins un compatriote de Vestris, avait
séjourné récemment en cet endroit.
On le comprend, cette découverte ne satisfit pas le
lieutenant. Jasper Hobson dut craindre d’avoir été
devancé par des concurrents sur les territoires du nord-
ouest de l’Amérique anglaise, et, si secret que la
Compagnie eût tenu son projet, il avait été sans doute
divulgué dans les centres commerciaux du Canada ou
des États de l’Union.
Lors donc qu’il reprit sa marche un instant
interrompue, le lieutenant parut singulièrement
soucieux ; mais, à ce point de son voyage, il ne pouvait
songer à revenir sur ses pas.
Après cet incident, Mrs. Paulina Barnett fut
naturellement amenée à lui faire cette question :
« Mais, monsieur Jasper, on rencontre donc encore
des Français sur les territoires du continent arctique ?
– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, ou sinon
des Français, du moins, ce qui est à peu près la même
chose, des Canadiens, qui descendent des anciens
maîtres du Canada, au temps où le Canada appartenait à
la France, – et, à vrai dire, ces gens-là sont nos plus
redoutables rivaux.
– Je croyais, cependant, reprit la voyageuse, que,
depuis qu’elle avait absorbé l’ancienne Compagnie du
nord-ouest, la Compagnie de la baie d’Hudson se
trouvait sans concurrents sur le continent américain.
– Madame, répondit Jasper Hobson, s’il n’existe
plus d’association importante qui se livre maintenant au
trafic des pelleteries en dehors de la nôtre, il se trouve
encore des associations particulières parfaitement
indépendantes. En général, ce sont des sociétés
américaines, qui ont conservé à leur service des agents
ou des descendants d’agents français.
– Ces agents étaient donc tenus en haute estime ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Certainement, madame, et à bon droit. Pendant les
quatre-vingt-quatorze ans que dura la suprématie de la
France au Canada, ces agents français se montrèrent
constamment supérieurs aux nôtres. Il faut savoir rendre
justice, même à ses rivaux.
– Surtout à ses rivaux ! ajouta Mrs. Paulina Barnett.
– Oui... surtout... À cette époque, les chasseurs
français, quittant Montréal, leur principal établissement,
s’avançaient dans le nord plus hardiment que tous
autres. Ils vivaient pendant des années au milieu des
tribus indiennes. Ils s’y mariaient quelquefois. On les
nommait « coureurs des bois » ou « voyageurs
canadiens », et ils se traitaient entre eux de cousins et
de frères. C’étaient des hommes audacieux, habiles, très
experts dans la navigation fluviale, très braves, très
insouciants, se pliant à tout avec cette souplesse
particulière à leur race, très loyaux, très gais et toujours
prêts, en n’importe quelle circonstance, à chanter
comme à danser !
– Et vous supposez que cette troupe de voyageurs,
dont nous venons de reconnaître les traces, ne s’est
avancée si loin que dans le but de chasser les animaux à
fourrure ?
– Aucune autre hypothèse ne peut être admise,
madame, répondit le lieutenant Hobson, et,
certainement, ces gens-là sont en quête de nouveaux
territoires de chasse. Mais puisqu’il n’y a aucun moyen
de les arrêter, tâchons d’atteindre au plus tôt notre but,
et nous lutterons courageusement contre toute
concurrence ! »
Le lieutenant Hobson avait pris son parti d’une
concurrence probable, à laquelle, d’ailleurs, il ne
pouvait s’opposer, et il pressa la marche de son
détachement afin de s’élever plus promptement au-
dessus du soixante-dixième parallèle. Peut-être, – il
l’espérait du moins, – ses rivaux ne le suivraient-ils pas
jusque-là.
Pendant les jours suivants, la petite troupe
redescendit d’une vingtaine de milles vers le sud, afin
de contourner plus aisément la baie Franklin. Le pays
conservait toujours son aspect verdoyant. Les
quadrupèdes et les oiseaux, déjà observés, le
fréquentaient en grand nombre, et il était probable que
toute l’extrémité nord-ouest du continent américain
était ainsi peuplée.
La mer qui baignait ce littoral s’étendait alors sans
limites devant le regard. Les cartes les plus récentes ne
portaient, d’ailleurs, aucune terre au nord du littoral
américain. C’était l’espace libre, et la banquise seule
avait pu empêcher les navigateurs du détroit de Behring
de s’élever jusqu’au pôle.
Le 4 juillet, le détachement avait tourné une autre
baie très profondément échancrée, la baie Whasburn, et
il atteignit la pointe extrême d’un lac peu connu
jusqu’alors, qui ne couvrait qu’une petite surface du
territoire, – à peine deux milles carrés. Ce n’était
véritablement qu’un lagon d’eau douce, un vaste étang,
et non point un lac.
Les traîneaux cheminaient paisiblement et
facilement. L’aspect du pays était tentant pour le
fondateur d’une factorerie nouvelle, et il était probable
qu’un fort, établi à l’extrémité du cap Bathurst, ayant
derrière lui ce lagon, devant lui le grand chemin du
détroit de Behring, c’est-à-dire la mer libre alors, libre
toujours pendant les quatre ou cinq mois de la saison
chaude, se trouverait ainsi dans une situation très
favorable pour son exportation et son ravitaillement.
Le lendemain, 5 juillet, vers trois heures après midi,
le détachement s’arrêtait enfin à l’extrémité du cap
Bathurst. Restait à relever la position exacte de ce cap,
que les cartes plaçaient au-dessus du soixante-dixième
parallèle. Mais on ne pouvait se fier au levé
hydrographique de ces côtes, qui n’avait encore pu être
fait avec une précision suffisante. En attendant, Jasper
Hobson résolut de s’arrêter en cet endroit.
« Qui nous empêche de nous fixer définitivement
ici ? demanda le caporal Joliffe. Vous conviendrez,
mon lieutenant, que l’endroit est séduisant.
– Il vous séduira sans doute bien davantage,
répondit le lieutenant Hobson, si vous y touchez une
double paye, mon digne caporal.
– Cela n’est pas douteux, répondit le caporal Joliffe,
et il faut se conformer aux instructions de la
Compagnie.
– Patientez donc jusqu’à demain, ajouta Jasper
Hobson, et si, comme je le suppose, ce cap Bathurst est
réellement situé au delà du soixante-dixième degré de
latitude septentrionale, nous y planterons notre tente. »
L’emplacement était favorable, en effet, pour y
fonder une factorerie. Les rivages du lagon, bordés de
collines boisées, pouvaient fournir abondamment les
pins, les bouleaux et autres essences nécessaires à la
construction, puis au chauffage du nouveau fort. Le
lieutenant, s’étant avancé avec quelques-uns de ses
compagnons jusqu’à l’extrémité même du cap, fit
l’observation que, dans l’ouest, la côte se courbait
suivant un arc très allongé. Des falaises assez élevées
fermaient l’horizon à quelques milles au delà. Quant
aux eaux du lagon, on reconnut qu’elles étaient douces
et non saumâtres comme on eût pu le penser, à raison
du voisinage de la mer. Mais, en tout cas, l’eau douce
n’eût pas manqué à la colonie, même au cas où ces eaux
eussent été impotables, car une petite rivière, alors
limpide et fraîche, coulait vers l’Océan glacial et s’y
jetait par une étroite embouchure, à quelques centaines
de pas dans le sud-est du cap Bathurst. Cette
embouchure, protégée non par des roches, mais par un
amoncellement assez singulier de terre et de sable,
formait un port naturel, dans lequel deux ou trois
navires eussent été parfaitement couverts contre les
vents du large. Cette disposition pouvait être
avantageusement utilisée pour le mouillage des
bâtiments qui viendraient, dans la suite, du détroit de
Behring. Jasper Hobson, par galanterie pour la
voyageuse, donna à ce petit cours d’eau le nom de
Paulina-river, et au petit port le nom de Port-Barnett, ce
dont la voyageuse se montra enchantée.
En construisant le fort un peu en arrière de la pointe
formée par le cap Bathurst, la maison principale aussi
bien que les magasins devaient être abrités absolument
des vents les plus froids. L’élévation même du cap
contribuerait à les défendre contre ces violents chasse-
neige, qui, en quelques heures, peuvent ensevelir des
habitations entières sous leurs épaisses avalanches.
L’espace compris entre le pied du promontoire et le
rivage du lagon était assez vaste pour recevoir les
constructions nécessitées par l’exploitation d’une
factorerie. On pouvait même l’entourer d’une enceinte
palissadée, qui s’appuierait aux premières rampes de la
falaise, et couronner le cap lui-même d’une redoute
fortifiée, – travaux purement défensifs, mais utiles au
cas où des concurrents songeraient à s’établir sur ce
territoire. Aussi, Jasper Hobson, sans songer à les
exécuter encore, observa-t-il avec satisfaction que la
situation était facile à défendre.
Le temps était alors très beau et la chaleur assez
forte. Aucun nuage, ni à l’horizon, ni au zénith.
Seulement, ce ciel limpide des pays tempérés et des
pays chauds, il ne fallait pas le chercher sous ces hautes
latitudes. Pendant l’été, une légère brume restait
presque incessamment suspendue dans l’atmosphère ;
mais, à la saison d’hiver, quand les montagnes de glace
s’immobilisaient, lorsque le rauque vent du nord battait
de plein fouet les falaises, quand une nuit de quatre
mois s’étendait sur ces continents, que devait être ce
cap Bathurst ? Pas un seul des compagnons de Jasper
Hobson n’y songeait alors, car le temps était superbe, le
paysage verdoyant, la température chaude, la mer
étincelante.
Un campement provisoire, dont les traîneaux
fournirent tout le matériel, avait été disposé pour la
nuit, sur les bords mêmes du lagon. Jusqu’au soir, Mrs.
Paulina Barnett, le lieutenant, Thomas Black lui-même
et le sergent Long parcoururent le pays environnant afin
d’en reconnaître les ressources. Ce territoire convenait
sous tous les rapports. Jasper Hobson avait hâte d’être
au lendemain, afin d’en relever la situation exacte, et de
savoir s’il se trouvait dans les conditions
recommandées par la Compagnie.
« Eh bien, lieutenant, lui dit l’astronome, quand ils
eurent achevé leur exploration, voilà une contrée
véritablement charmante, et je n’aurais jamais cru
qu’un tel pays pût se trouver au delà du Cercle polaire.
– Eh ! monsieur Black, c’est ici que se voient les
plus beaux pays du monde ! répondit Jasper Hobson, et
je suis impatient de déterminer la latitude et la
longitude de celui-ci.
– La latitude surtout ! reprit l’astronome, qui ne
pensait jamais qu’à sa future éclipse, et je crois que vos
braves compagnons ne sont pas moins impatients que
vous, monsieur Hobson. Double paye, si vous vous
fixez au delà du soixante-dixième parallèle !
– Mais vous-même, monsieur Black, demanda Mrs.
Paulina Barnett, n’avez-vous pas un intérêt, – un intérêt
purement scientifique, – à dépasser ce parallèle ?
– Sans doute, madame, sans doute, j’ai intérêt à le
dépasser, mais pas trop cependant, répondit
l’astronome. Suivant nos calculs qui sont d’une
exactitude absolue, l’éclipse de soleil, que je suis
chargé d’observer, ne sera totale que pour un
observateur placé un peu au delà du soixante-dixième
degré. Je suis donc aussi impatient que notre lieutenant
de relever la position du cap Bathurst !
– Mais j’y pense, monsieur Black, dit la voyageuse,
cette éclipse de soleil, ce n’est que le 18 juillet qu’elle
doit se produire, si je ne me trompe ?
– Oui, madame, le 18 juillet 1860.
– Et nous ne sommes encore qu’au 5 juillet 1859 !
Le phénomène n’aura donc lieu que dans un an !
– J’en conviens, madame, répondit l’astronome.
Mais si je n’était parti que l’année prochaine, convenez
que j’aurais couru le risque d’arriver trop tard !
– En effet, monsieur Black, répliqua Jasper Hobson,
et vous avez bien fait de partir un an d’avance. De cette
façon, vous êtes certain de ne point manquer votre
éclipse. Car, je vous l’avoue, notre voyage du fort
Reliance au cap Bathurst s’est accompli dans des
conditions très favorables et très exceptionnelles. Nous
n’avons éprouvé que peu de fatigues, et
conséquemment, peu de retards. À vous dire vrai, je ne
comptais pas avoir atteint cette partie du littoral avant la
mi-août, et si l’éclipse avait dû se produire le 18 juillet
1859, c’est-à-dire cette année, vous auriez fort bien pu
la manquer. Et d’ailleurs, nous ne savons même pas
encore si nous sommes au-dessus du soixante-dixième
parallèle.
– Aussi, mon cher lieutenant, répondit Thomas
Black, je ne regrette point le voyage que j’ai fait en
votre compagnie, et j’attendrai patiemment mon éclipse
jusqu’à l’année prochaine. La blonde Phœbé est une
assez grande dame, j’imagine, pour qu’on lui fasse
l’honneur de l’attendre ! »
Le lendemain, 6 juillet, peu de temps avant midi,
Jasper Hobson et Thomas Black avaient pris leurs
dispositions pour obtenir un relèvement rigoureusement
exact du cap Bathurst, c’est-à-dire sa position en
longitude et en latitude. Ce jour-là, le soleil brillait avec
une netteté suffisante pour qu’il fût possible d’en
relever rigoureusement les contours. De plus, à cette
époque de l’année, il avait acquis son maximum de
hauteur au-dessus de l’horizon, et, par conséquent, sa
culmination, lors de son passage au méridien, devait
rendre plus facile le travail des deux observateurs.
Déjà, la veille, et dans la matinée, en prenant
différentes hauteurs, et au moyen d’un calcul d’angles
horaires, le lieutenant et l’astronome avaient obtenu
avec une extrême précision la longitude du lieu. Mais
son élévation en latitude était la circonstance qui
préoccupait surtout Jasper Hobson. Peu importait, en
effet, le méridien du cap Bathurst, si le cap Bathurst se
trouvait situé au delà du soixante-dixième parallèle.
Midi approchait. Tous les hommes composant le
détachement entouraient les observateurs qui s’étaient
munis de leurs sextants. Ces braves gens attendaient le
résultat de l’observation avec une impatience qui se
comprendra facilement. En effet, il s’agissait pour eux
de savoir s’ils étaient arrivés au but de leur voyage, ou
s’ils devaient continuer à chercher sur un autre point du
littoral un territoire placé dans les conditions voulues
par la Compagnie.
Or, cette dernière alternative n’aurait probablement
amené aucun résultat satisfaisant. En effet, – d’après les
cartes, fort imparfaites, il est vrai, de cette portion du
rivage américain, – la côte, à partir du cap Bathurst,
s’infléchissant vers l’ouest, redescendait au-dessous du
soixante-dixième parallèle, et ne le dépassait de
nouveau que dans cette Amérique russe sur laquelle des
Anglais n’avaient encore aucun droit à s’établir. Ce
n’était pas sans raison que Jasper Hobson, après avoir
consciencieusement étudié la cartographie de ces terres
boréales, s’était dirigé vers le cap Bathurst. Ce cap, en
effet, s’élance comme une pointe au-dessus du
soixante-dixième parallèle, et, entre les cent et cent-
cinquantième méridiens, nul autre promontoire,
appartenant au continent proprement dit, c’est-à-dire à
l’Amérique anglaise, ne se projette au delà de ce cercle.
Restait donc à déterminer si réellement le cap Bathurst
occupait la position que lui assignaient les cartes les
plus modernes.
Telle était, en somme, l’importante question que les
observations précises de Thomas Black et de Jasper
Hobson allaient résoudre.
Le soleil s’approchait, en ce moment, du point
culminant de sa course. Les deux observateurs
braquèrent alors la lunette de leur sextant sur l’astre qui
montait encore. Au moyen des miroirs inclinés,
disposés sur l’instrument, le soleil devait être, en
apparence, ramené à l’horizon même, et le moment où
il semblerait le toucher par le bord inférieur de son
disque, serait précisément celui auquel il occuperait le
plus haut point de l’arc diurne, et, par conséquent, le
moment exact où il passerait au méridien, c’est-à-dire le
midi du lieu.
Tous regardaient et gardaient un profond silence.
« Midi ! s’écria bientôt Jasper Hobson.
– Midi ! » répondit au même instant Thomas Black.
Les lunettes furent immédiatement abaissées. Le
lieutenant et l’astronome lurent sur les limbes gradués
la valeur des angles qu’ils venaient d’obtenir, et se
mirent immédiatement à chiffrer leurs observations.
Quelques minutes après, le lieutenant Hobson se
levait, et, s’adressant à ses compagnons :
« Mes amis, leur dit-il, à partir de ce jour, 6 juillet,
la Compagnie de la baie d’Hudson, s’engageant par ma
parole, élève au double la solde qui vous est attribuée !
– Hurrah ! hurrah ! hurrah pour la Compagnie ! »
s’écrièrent d’une commune voix les dignes compagnons
du lieutenant Hobson.
En effet, le cap Bathurst et le territoire y confinant
se trouvaient indubitablement situés au-dessus du
soixante-dixième parallèle.
Voici d’ailleurs, à une seconde près, ces
coordonnées, qui devaient avoir plus tard une
importance si grande dans l’avenir du nouveau fort :
Longitude : 127° 36’ 12’’ à l’ouest du méridien de
Greenwich.
Latitude : 70° 44’ 37’’ septentrionale.
Et ce soir même, ces hardis pionniers, campés, en ce
moment, si loin du monde habité, à plus de huit cents
milles du fort Reliance, virent l’astre radieux raser les
bords de l’horizon occidental, sans même y échancrer
son disque flamboyant.
Le soleil de minuit brillait pour la première fois à
leurs yeux.
XIII
Le fort Espérance
L’emplacement du fort était irrévocablement arrêté.
Aucun autre endroit ne pouvait être plus favorable que
ce terrain, naturellement plat, situé au revers du cap
Bathurst, sur la rive orientale du lagon. Jasper Hobson
résolut donc de commencer immédiatement la
construction de la maison principale. En attendant,
chacun dut s’organiser un peu à sa guise, et les
traîneaux furent utilisés d’une manière ingénieuse pour
former le campement provisoire.
D’ailleurs, grâce à l’habileté de ses hommes, le
lieutenant comptait qu’en un mois, au plus, la maison
principale serait construite. Elle devait être assez vaste
pour contenir provisoirement les dix-neuf personnes qui
composaient le détachement. Plus tard, avant l’arrivée
des grands froids, si le temps ne manquait pas, on
élèverait les communs destinés aux soldats, et les
magasins dans lesquels les fourrures et les pelleteries
devaient être déposées. Mais Jasper Hobson ne
supposait pas que ces travaux pussent être achevés
avant la fin du mois de septembre. Or, après septembre,
les nuits déjà longues, le mauvais temps, la saison
d’hiver, les premières gelées, suspendraient forcément
toute besogne.
Des dix soldats qui avaient été choisis par le
capitaine Craventy, deux étaient plus spécialement
chasseurs, Sabine et Marbre. Les huit autres maniaient
la hache avec autant d’adresse que le mousquet. Ils
étaient, comme des marins, propres à tout, sachant tout
faire. Mais en ce moment, ils devaient être utilisés
plutôt comme ouvriers que comme soldats, puisqu’il
s’agissait de l’érection d’un fort qu’aucun ennemi
encore ne songeait à attaquer. Petersen, Belcher, Raë,
Garry, Pond, Hope, Kellet, formaient un groupe de
charpentiers habiles et zélés, que Mac Nap, un Écossais
de Stirling, fort capable dans la construction des
maisons et même des navires, s’entendait à commander.
Les outils ne manquaient pas, haches, besaiguës,
égoïnes, herminettes, rabots, scies à bras, masses,
marteaux, ciseaux, etc. L’un de ces hommes, Raë, plus
spécialement forgeron, pouvait même fabriquer, au
moyen d’une petite forge portative, toutes les chevilles,
tenons, boulons, clous, vis et écrous nécessaires au
charpentage. On ne comptait aucun maçon parmi ces
ouvriers, et de fait, il n’en était pas besoin, puisque
toutes ces maisons des factoreries du nord sont
construites en bois. Très heureusement, les arbres ne
manquent pas aux environs du cap Bathurst, mais par
une singularité que Jasper Hobson avait déjà
remarquée, pas un rocher, pas une pierre ne se
rencontrait sur ce territoire, pas même un caillou, pas
même un galet. De la terre, du sable, rien de plus. Le
rivage était semé d’une innombrable quantité de
coquilles bivalves, brisées par le ressac, et de plantes
marines ou de zoophytes, consistant principalement en
oursins et en astéries. Mais, ainsi que le lieutenant le fit
observer à Mrs. Paulina Barnett, il n’existait pas, aux
environs du cap, une seule pierre, un seul morceau de
silex, un seul débris de granit. Le cap n’était formé lui-
même que par l’amoncellement de terres meubles, dont
quelques végétaux reliaient à peine les molécules.
Ce jour-là, dans l’après-midi, Jasper Hobson et
maître Mac Nap, le charpentier, allèrent choisir
l’emplacement que la maison principale devait occuper
sur le plateau qui s’étendait au pied du cap Bathurst. De
là, le regard pouvait embrasser le lagon et le territoire
situé dans l’ouest jusqu’à une distance de dix à douze
milles. Sur la droite, mais à quatre milles au moins,
s’étageaient des falaises assez élevées, que
l’éloignement noyait en partie dans la brume. Sur la
gauche, au contraire, d’immenses plaines, de vastes
steppes, que, pendant l’hiver, rien ne devait distinguer
des surfaces glacées du lagon et de l’Océan.
Cette place ayant été choisie, Jasper Hobson et
maître Mac Nap tracèrent au cordeau le périmètre de la
maison. Ce tracé formait un rectangle qui mesurait
soixante pieds sur son grand côté, et trente sur son petit.
La façade de la maison devait donc se développer sur
une longueur de soixante pieds, et être percée de quatre
ouvertures : une porte et trois fenêtres du côté du
promontoire, sur la partie qui servirait de cour
intérieure, et quatre fenêtres du côté du lagon. La porte,
au lieu de s’ouvrir au milieu de la façade postérieure,
fut reportée sur l’angle gauche de manière à rendre la
maison plus habitable. En effet, cette disposition ne
permettait pas à la température extérieure de pénétrer
aussi facilement jusqu’aux dernières chambres,
reléguées à l’autre extrémité de l’habitation.
Un premier compartiment formant antichambre et
soigneusement défendu contre les rafales par une
double porte ; – un second compartiment servant
uniquement aux travaux de la cuisine, afin que la
cuisson n’introduisît aucun principe d’humidité dans les
pièces plus spécialement habitées ; – un troisième
compartiment, vaste salle dans laquelle les repas
devaient chaque jour se prendre en commun ; – un
quatrième compartiment, divisé en plusieurs cabines,
comme le carré d’un navire : tel fut le plan, très simple,
arrêté entre le lieutenant et son maître charpentier.
Les soldats devaient provisoirement occuper la
grande salle, au fond de laquelle serait établi une sorte
de lit de camp. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett,
Thomas Black, Madge, Mrs. Joliffe, Mrs. Mac Nap et
Mrs. Raë devaient se loger dans les cabines du
quatrième compartiment. Pour employer une expression
assez juste, « on serait un peu les uns sur les autres »,
mais cet état de choses ne devait pas durer, et, dès que
le logement des soldats serait construit, la maison
principale serait uniquement réservée au chef de
l’expédition, à son sergent, à Mrs. Paulina Barnett, que
sa fidèle Madge ne quitterait pas, et à l’astronome
Thomas Black. Peut-être alors pourrait-on diviser le
quatrième compartiment en trois chambres seulement,
et détruire les cabines provisoires, car il est une règle
que les hiverneurs ne doivent point oublier : « faire la
guerre aux coins ! » En effet, les coins, les angles, sont
autant de réceptacles à glaces ; les cloisons empêchent
la ventilation de s’opérer convenablement, et
l’humidité, bientôt transformée en neige, rend les
chambres inhabitables, malsaines, et provoque les
maladies les plus graves chez ceux qui les occupent.
Aussi certains navigateurs, lorsqu’il se préparent à
hiverner au milieu des glaces, disposent-ils à l’intérieur
de leur navire une salle unique, que tout l’équipage,
officiers et matelots, habite en commun. Mais Jasper
Hobson ne pouvait agir ainsi, pour diverses raisons
qu’il est aisé de comprendre.
On le voit, par cette description anticipée d’une
demeure qui n’existait pas encore, la principale
habitation du fort ne se composait que d’un rez-de-
chaussée, au-dessus duquel devait s’élever un vaste toit,
dont les pentes très raides devaient faciliter
l’écoulement des eaux. Quand aux neiges, elles
sauraient bien s’y fixer, et, une fois tassées, elles
avaient le double avantage de clore hermétiquement
l’habitation et d’y conserver la température intérieure à
un degré constant. La neige, en effet, est de sa nature
très mauvaise conductrice de la chaleur ; elle ne permet
pas à celle-ci d’entrer, il est vrai, mais, ce qui est
beaucoup plus important pendant les hivers arctiques,
elle l’empêche de sortir.
Au-dessus du toit, le charpentier devait dresser deux
cheminées, l’une correspondant à la cuisine, l’autre au
poêle de la grande salle, qui devait chauffer en même
temps les cabines du quatrième compartiment. De cet
ensemble il ne résulterait certainement pas une œuvre
architecturale, mais l’habitation serait dans les
meilleures conditions possibles d’habitabilité. Que
pouvait-on demander de plus ? D’ailleurs, sous ce
sombre crépuscule, au milieu des rafales de neige, à
demi enfouie sous les glaces, blanche de la base au
sommet, avec ses lignes empâtées, ses fumées grisâtres
tordues par le vent, cette maison d’hiverneurs
présenterait encore un aspect étrange, sombre,
lamentable, qu’un artiste ne saurait oublier.
Le plan de la nouvelle maison était conçu. Restait à
l’exécuter. Ce fut l’affaire de maître Mac Nap et de ses
hommes. Pendant que les charpentiers travailleraient,
les chasseurs de la troupe, chargés du ravitaillement, ne
demeureraient pas oisifs. La besogne ne manquerait à
personne.
Maître Mac Nap alla d’abord choisir les arbres
nécessaires à sa construction. Il trouva sur les collines
un grand nombre de ces pins qui ressemblent beaucoup
au pin écossais. Ces arbres étaient de moyenne taille, et
très convenables pour la maison qu’il s’agissait
d’édifier. Dans ces demeures grossières, en effet,
murailles, planchers, plafonds, murs de refend,
cloisons, chevrons, faîtage, arbalétriers, bardeaux, tout
est planches, poutres et poutrelles.
On le comprend, ce genre de construction ne
demande qu’une main-d’œuvre très élémentaire, et Mac
Nap put procéder sommairement, – ce qui ne devait
nuire en rien à la solidité de l’habitation.
Maître Mac Nap choisit des arbres bien droits, qui
furent coupés à un pied au-dessus du sol. Ces pins,
ébranchés au nombre d’une centaine, ni écorcés ni
équarris, formèrent autant de poutrelles longues de
vingt pieds. La hache et la besaiguë ne les entamèrent
qu’à leurs extrémités pour y entailler les tenons et les
mortaises, qui devaient les fixer les unes aux autres.
Cette opération ne demanda que quelques jours pour
être achevée, et bientôt tous ces bois, traînés par des
chiens, furent transportés au plateau que devait occuper
la maison principale.
Préalablement, ce plateau avait été soigneusement
nivelé. Le sol, mêlé de terre et de sable fin, fut battu et
tassé à grands coups de pilon. Les herbes courtes et les
maigres arbrisseaux qui le tapissaient avaient été brûlés
sur place, et les cendres résultant de l’incinération
formèrent à la surface une couche épaisse, absolument
imperméable à toute humidité. Mac Nap obtint ainsi un
emplacement net et sec, sur lequel il put établir avec
sécurité ses premiers entrecroisements.
Ce premier travail terminé, à chaque angle de la
maison et à l’aplomb des murs de refend, se dressèrent
verticalement les maîtresses poutres, qui devaient
soutenir la carcasse de la maison. Elles furent enfoncées
de quelques pieds dans le sol, après que leur bout eut
été durci au feu. Ces poutres, un peu évidées sur leurs
faces latérales, reçurent les poutrelles transversales de
la muraille proprement dite, entre lesquelles la baie des
portes et fenêtres avait été préalablement ménagée. À
leur partie supérieure, ces poutres furent réunies par des
élongis qui, étant bien encastrés dans les mortaises,
consolidèrent ainsi l’ensemble de la construction. Ces
élongis figuraient l’entablement des deux façades, et ce
fut à leur extrémité que reposèrent les hautes fermes du
toit, dont l’extrémité inférieure surplombait la muraille,
comme la toiture d’un chalet. Sur le carré de
l’entablement s’allongèrent les poutrelles du plafond, et
sur la couche de cendres, celles du plancher.
Il va sans dire que ces poutrelles, celles des
murailles extérieures comme celles des murs de refend,
ne furent que juxtaposées. À de certains endroits, et
pour en assurer la jonction, le forgeron Raë les avait
taraudées et liées par de longues chevilles de fer,
forcées à grands coups de masse. Mais la juxtaposition
ne pouvait être parfaite, et les interstices durent être
hermétiquement bouchés. Mac Nap employa avec
succès le calfatage, qui rend le bordé des navires si
impénétrable à l’eau et qu’un simple bouffetage ne
tiendrait pas étanches. Pour ce calfatage, on employa,
en guise d’étoupe, une certaine mousse sèche, dont tout
le revers oriental du cap Bathurst était abondamment
tapissé. Cette mousse fut engagée dans les interstices au
moyen de fers à calfat battus à coups de maillet, et,
dans chaque rainure, le maître charpentier fit étendre à
chaud plusieurs couches de goudron que les pins
fournirent à profusion. Les murailles et les planchers,
ainsi construits, présentaient une imperméabilité
parfaite, et leur épaisseur était une garantie contre les
rafales et les froids de l’hiver.
La porte et les fenêtres, percées dans les deux
façades, furent grossièrement, mais solidement établies.
Les fenêtres, à petits vitraux, n’eurent d’autres vitres
que cette substance cornée, jaunâtre, à peine diaphane,
que fournit la colle de poisson séchée, mais il fallait
s’en contenter. D’ailleurs, pendant la belle saison, on
devait tenir ces fenêtres constamment ouvertes, afin
d’aérer la maison. Pendant la mauvaise saison, comme
on n’avait aucune lumière à attendre de ce ciel obscurci
par la nuit arctique, les fenêtres devaient être, au
contraire, toujours et hermétiquement fermées par
d’épais volets à grosses ferrures, capables de résister à
tous les efforts de la tourmente.
À l’intérieur de la maison, les aménagements furent
assez rapidement exécutés. Une double porte, installée
en arrière de la première dans le compartiment qui
formait antichambre, permettait aux entrants comme
aux sortants de passer par une température moyenne
entre la température intérieure et la température
extérieure. De cette façon, le vent, tout chargé de
froidures aiguës et d’humidités glaciales, ne pouvait
plus arriver directement jusqu’aux chambres.
D’ailleurs, les pompes à air qui avaient été apportées du
fort Reliance furent installées ainsi que leur réservoir,
de manière à pouvoir modifier dans une juste
proportion l’atmosphère de l’habitation, pour le cas où
des froids trop vifs eussent empêché d’ouvrir portes et
fenêtres. L’une de ces pompes devait rejeter l’air du
dedans, lorsqu’il serait trop chargé d’éléments
délétères, et l’autre devait amener sans inconvénient
l’air pur du dehors dans le réservoir d’où on le
distribuerait suivant le besoin. Le lieutenant Hobson
donna tous ses soins à cette installation, qui, le cas
échéant, devait rendre de grands services.
Le principal ustensile de la cuisine fut un vaste
fourneau de fonte, qui avait été apporté, par pièces, du
fort Reliance. Le forgeron Raë n’eut que la peine de le
remonter, ce qui ne fut ni long ni difficile. Mais les
tuyaux destinés à la conduite de la fumée, celui de la
cuisine comme celui du poêle de la grande salle,
exigèrent plus de temps et d’ingéniosité. On ne pouvait
se servir de tuyaux de tôle, qui n’eussent pas résisté
longtemps aux coups de vent d’équinoxe, et il fallait de
toute nécessité employer des matériaux plus résistants.
Après plusieurs essais qui ne réussirent pas, Jasper
Hobson se décida à utiliser une autre matière que le
bois. S’il avait eu de la pierre à sa disposition, la
difficulté eût été rapidement vaincue. Mais, on l’a dit,
par une étrangeté assez inexplicable, les pierres
manquaient absolument aux environs du cap Bathurst.
En revanche, on l’a dit aussi, les coquillages
s’accumulaient par millions sur le sable des grèves.
« Eh bien, dit le lieutenant Hobson à maître Mac
Nap, nous ferons nos tuyaux de cheminée en
coquillages !
– En coquillages ! s’écria le charpentier.
– Oui, Mac Nap, répondit Jasper Hobson, mais en
coquillages écrasés, brûlés, réduits en chaux. Avec cette
chaux, nous fabriquerons des espèces de plaquettes, et
nous les disposerons comme des briques ordinaires.
– Va pour les coquillages ! » répondit le charpentier.
L’idée du lieutenant Hobson était bonne, et elle fut
mise aussitôt en pratique. Le rivage était recouvert
d’une innombrable quantité de ces coquilles calcaires
qui forment l’étage inférieur des terrains tertiaires. Le
charpentier Mac Nap en fit ramasser plusieurs tonnes,
et une sorte de four fut construit afin de décomposer par
la cuisson le carbonate qui entre dans la composition de
ces coquilles. On obtint ainsi une chaux propre aux
travaux de maçonnerie.
Cette opération dura une douzaine d’heures. Dire
que Jasper Hobson et Mac Nap produisirent par ces
procédés élémentaires une belle chaux grasse, pure de
toute matière étrangère, se délitant bien au contact de
l’eau, foisonnant comme les produits de bonne qualité,
et pouvant former une pâte liante avec un excès de
liquide, ce serait peut-être exagérer. Mais telle était
cette chaux, lorsqu’elle fut réduite en briquettes, qu’elle
put être convenablement utilisée pour la construction
des cheminées de la maison. En quelques jours, deux
tuyaux coniques s’élevaient au-dessus du faîtage, et leur
épaisseur en garantissait la solidité contre les coups de
vent.
Mrs. Paulina Barnett félicita le lieutenant et le
charpentier Mac Nap d’avoir mené à bien et en peu de
temps cet ouvrage difficile.
« Pourvu que vos cheminées ne fument pas ! ajouta-
t-elle en riant.
– Elles fumeront, madame, répondit
philosophiquement Jasper Hobson, elles fumeront,
gardez-vous d’en douter. Toutes les cheminées
fument ! »
Le grand ouvrage fut complètement terminé dans
l’espace d’un mois. Le 6 août, l’inauguration de la
maison devait être faite. Mais, pendant que maître Mac
Nap et ses hommes travaillaient sans relâche, le sergent
Long, le caporal Joliffe, – tandis que Mrs. Joliffe
organisait le service culinaire, – puis les deux chasseurs
Marbre et Sabine, dirigés par Jasper Hobson, avaient
battu les alentours du cap Bathurst. Ils avaient, à leur
grande satisfaction, reconnu que les animaux de poil et
de plume y abondaient. Les chasses n’étaient pas
encore organisées, et les chasseurs cherchaient plutôt à
explorer le pays. Cependant ils parvinrent à s’emparer
de quelques couples de rennes vivants, que l’on résolut
de domestiquer. Ces animaux devaient fournir des petits
et du lait. Aussi se hâta-t-on de les parquer dans une
enceinte palissadée, qui fut établie à une cinquantaine
de pas de l’habitation. La femme du forgeron Raë, qui
était une Indienne, s’entendait à ce service, et elle fut
spécialement chargée du soin de ces animaux.
Quant à Mrs. Paulina Barnett, secondée par Madge,
elle voulut s’occuper d’organisation intérieure, et l’on
ne devait pas tarder à sentir l’influence de cette femme
intelligente et bonne dans une multitude de détails dont
Jasper Hobson et ses compagnons ne se seraient
probablement jamais préoccupés.
Après avoir exploré le territoire sur un rayon de
plusieurs milles, le lieutenant reconnut qu’il formait une
vaste presqu’île, d’une superficie de cent cinquante
milles carrés environ. Un isthme, large de quatre milles
au plus, la rattachait au continent américain, et
s’étendait depuis le fond de la baie Whasburn, à l’est,
jusqu’à une échancrure correspondante de la côte
opposée. La délimitation de cette presqu’île, à laquelle
le lieutenant donna le nom de presqu’île Victoria, était
très nettement accusée.
Jasper Hobson voulut savoir ensuite quelles
ressources offraient le lagon et la mer. Il eut lieu d’être
satisfait. Les eaux du lagon, très peu profondes
d’ailleurs, mais fort poissonneuses, promettaient une
abondante réserve de truites, de brochets et autres
poissons d’eau douce, dont on devait tenir compte. La
petite rivière donnait asile à des saumons qui en
remontaient aisément le cours, et à des familles
frétillantes de blanches et d’éperlans. La mer, sur ce
littoral, semblait moins richement peuplée que le lagon.
Mais, de temps en temps, on voyait passer au large
d’énormes souffleurs, des baleines, des cachalots, qui
fuyaient sans doute le harpon des pêcheurs de Behring,
et il n’était pas impossible qu’un de ces gros
mammifères vînt s’échouer sur la côte. C’était à peu
près le seul moyen que les colons du cap Bathurst
eussent de s’en emparer. Quant à la partie du rivage
située dans l’ouest, elle était fréquentée, en ce moment,
par de nombreuses familles de phoques ; mais Jasper
Hobson recommanda à ses compagnons de ne point
donner inutilement la chasse à ces animaux. On verrait
plus tard s’il ne conviendrait pas d’en tirer parti.
Ce fut le 6 août que les colons du cap Bathurst
prirent possession de leur nouvelle demeure.
Auparavant, et après discussion publique, ils lui
donnèrent un nom de bon augure, qui réunit l’unanimité
des voix.
Cette habitation, ou plutôt ce fort, – alors le poste le
plus avancé de la Compagnie sur le littoral américain, –
fut nommé fort Espérance.
Et s’il ne figure pas actuellement sur les cartes les
plus récentes des régions arctiques, c’est qu’un sort
terrible l’attendait dans un avenir très rapproché, au
détriment de la cartographie moderne.
XIV
Quelques excursions
L’aménagement de la nouvelle demeure s’opéra
rapidement. Le lit de camp, établi dans la grande salle,
n’attendit bientôt plus que des dormeurs. Le charpentier
Mac Nap avait fabriqué une vaste table, à gros pieds,
lourde et massive, que le poids des mets, si
considérable qu’il fût, ne ferait jamais gémir. Autour de
cette table étaient disposés des bancs non moins solides,
mais fixes et par conséquent peu propres à justifier ce
qualificatif de « meubles » qui n’appartient qu’aux
objets mobiles. Enfin quelques sièges volants et deux
vastes armoires complétaient le matériel de cette pièce.
La chambre du fond était prête aussi. Des cloisons
épaisses la divisaient en six cabines, dont deux
seulement étaient éclairées par les dernières fenêtres
ouvertes sur les façades antérieure et postérieure. Le
mobilier de chaque cabine se composait uniquement
d’un lit et d’une table. Mrs. Paulina Barnett et Madge
occupaient ensemble celle qui prenait directement vue
sur le lac. Jasper Hobson avait offert à Thomas Black
l’autre cabine éclairée sur la façade de la cour, et
l’astronome en avait immédiatement pris possession.
Quant à lui, en attendant que ses hommes fussent logés
dans des bâtiments nouveaux, il se contenta d’une sorte
de cellule à demi sombre, attenant à la salle à manger,
et qui s’éclairait tant bien que mal au moyen d’un œil-
de-bœuf percé dans le mur de refend. Mrs. Joliffe, Mrs.
Mac Nap et Mrs. Raë occupaient avec leurs maris les
autres cabines. C’étaient trois bons ménages, forts unis,
qu’il eût été cruel de séparer. D’ailleurs, la petite
colonie ne devait pas tarder à compter un nouveau
membre, et maître Mac Nap, – un certain jour, – n’avait
pas hésité à demander à Mrs Paulina Barnett si elle
voudrait lui faire l’honneur d’être marraine vers la fin
de la présente année. Ce que Mrs. Paulina Barnett
accepta avec grande satisfaction.
On avait entièrement déchargé les traîneaux et
transporté la literie dans les différentes chambres. Dans
le grenier, auquel on arrivait par une échelle placée au
fond du couloir d’entrée, on relégua les ustensiles, les
provisions, les munitions, dont on ne devait pas faire un
usage immédiat. Les vêtements d’hiver, bottes ou
casaques, fourrures et pelleteries, y trouvèrent place
dans de vastes armoires, à l’abri de l’humidité.
Ces premiers travaux terminés, le lieutenant
s’occupa du chauffage futur de la maison. Il fit faire,
sur les collines boisées, une provision considérable de
combustible, sachant bien que, par certaines semaines
de l’hiver, il serait impossible de s’aventurer au dehors.
Il songea même à utiliser la présence des phoques sur le
littoral, de manière à se procurer une abondante réserve
d’huile, – le froid polaire devant être combattu par les
plus énergiques moyens. D’après son ordre et sous sa
direction, on établit dans la maison des condensateurs
destinés à recueillir l’humidité interne, appareils qu’il
serait facile de débarrasser de la glace dont ils se
rempliraient pendant l’hiver.
Cette question du chauffage, très grave assurément,
préoccupait beaucoup le lieutenant Hobson.
« Madame, disait-il quelquefois à la voyageuse, je
suis un enfant des régions arctiques, j’ai quelque
expérience de ces choses, et j’ai surtout lu et relu bien
des récits d’hivernage. On ne saurait prendre trop de
précautions quand il s’agit de passer la saison du froid
dans ces contrées. Il faut tout prévoir, car un oubli, un
seul, peut amener d’irréparables catastrophes pendant
les hivernages.
– Je vous crois, monsieur Hobson, répondait Mrs.
Paulina Barnett, et je vois bien que le froid aura en vous
un terrible adversaire. Mais la question d’alimentation
ne vous paraît-elle pas aussi importante ?
– Tout autant, madame, et je compte bien vivre sur
le pays pour économiser nos réserves. Aussi, dans
quelques jours, dès que nous serons à peu près installés,
nous organiserons des chasses de ravitaillement. Quant
à la question des animaux à fourrure, nous verrons à la
résoudre plus tard et à remplir les magasins de la
Compagnie. D’ailleurs, ce n’est pas le moment de
chasser la martre, l’hermine, le renard et autres animaux
à fourrure. Ils n’ont pas encore le pelage d’hiver, et les
peaux perdraient vingt-cinq pour cent de leur valeur, si
on les emmagasinait en ce moment. Non. Bornons-nous
d’abord à approvisionner l’office du fort Espérance. Les
rennes, les élans, les wapitis, si quelques-uns se sont
avancés jusqu’à ces parages, doivent seuls attirer nos
chasseurs. En effet, vingt personnes à nourrir et une
soixantaine de chiens, cela vaut la peine que l’on s’en
préoccupe ! »
On voit que le lieutenant était un homme d’ordre. Il
voulait agir avec méthode, et, si ses compagnons le
secondaient, il ne doutait pas de mener à bonne fin sa
difficile entreprise.
Le temps, à cette époque de l’année, était presque
invariablement beau. La période des neiges ne devait
pas commencer avant cinq semaines. Lorsque la maison
principale eut été achevée, Jasper Hobson fit donc
continuer les travaux de charpentage, en construisant un
vaste chenil destiné à abriter les attelages de chiens.
Cette « dog-house » fut bâtie au pied même du
promontoire, et s’appuya sur le talus même, à une
quarantaine de pas sur le flanc droit de la maison. Les
futurs communs, appropriés pour le logement des
hommes, devaient faire face au chenil, sur la gauche,
tandis que les magasins et la poudrière occuperaient la
partie antérieure de l’enceinte.
Cette enceinte, par une prudence peut-être exagérée,
Jasper Hobson résolut de l’établir avant l’hiver. Une
bonne palissade, solidement plantée, faite de poutres
pointues, devait garantir la factorerie non seulement de
l’attaque des gros animaux, mais aussi contre
l’agression des hommes, au cas où quelque parti
ennemi, Indiens ou autres, se présenterait. Le lieutenant
n’avait point oublié ces traces, qu’une troupe
quelconque avait laissées sur le littoral, à moins de deux
cents milles du fort Espérance. Il connaissait les
procédés violents de ces chasseurs nomades, et il
pensait que mieux valait, en tout cas, se mettre à l’abri
d’un coup de main. La ligne de circonvallation fut donc
tracée de manière à entourer la factorerie, et aux deux
angles antérieurs qui couvraient le côté du lagon, maître
Mac Nap se chargea de construire deux petites
poivrières en bois, très convenables pour abriter des
hommes de garde.
Avec un peu de diligence, – et ces braves ouvriers
travaillaient sans relâche, – il était possible d’achever
ces nouvelles constructions avant l’hiver.
Pendant ce temps, Jasper Hobson organisa diverses
chasses. Il remit à quelques jours l’expédition qu’il
méditait contre les phoques du littoral, et il s’occupa
plus spécialement des ruminants dont la chair, séchée et
conservée, devait assurer l’alimentation du fort pendant
la mauvaise saison.
Donc, à partir du 8 août, Sabine et Marbre,
quelquefois seuls, quelquefois suivis du lieutenant et du
sergent Long qui s’y entendaient, battirent chaque jour
le pays dans un rayon de plusieurs milles. Souvent
aussi, l’infatigable Mrs. Paulina Barnett les
accompagnait, ayant à la main un fusil qu’elle maniait
adroitement, et elle ne restait pas en arrière de ses
compagnons de chasse.
Pendant tout ce mois d’août, ces expéditions furent
très fructueuses, et le grenier aux provisions se remplit
à vue d’œil. Il faut dire que Marbre et Sabine
n’ignoraient aucune des ruses qu’il convient
d’employer sur ces territoires, particulièrement avec les
rennes, dont la défiance est extrême. Aussi quelle
patience ils mettaient à prendre le vent pour échapper
au subtil odorat de ces animaux ! Parfois, ils les
attiraient en agitant au-dessus des buissons de bouleaux
nains quelque magnifique andouiller, trophée des
chasses précédentes, et ces rennes, – ou plutôt ces
« caribous », pour leur restituer leur nom indien, –
trompés par l’apparence, s’approchaient à portée des
chasseurs, qui ne les manquaient point. Souvent aussi,
un oiseau délateur, bien connu de Sabine et de Marbre,
un petit hibou de jour, gros comme un pigeon, trahissait
la retraite des caribous. Il appelait les chasseurs en
poussant comme un cri aigu d’enfant, et justifiait ainsi
le nom de « moniteur » qui lui a été donné par les
Indiens. Une cinquantaine de ruminants furent abattus.
Leur chair, découpée en longues lanières, forma un
approvisionnement considérable, et leurs peaux, une
fois tannées, devaient servir à la confection des
chaussures.
Les caribous ne contribuèrent pas seuls à accroître la
réserve alimentaire. Les lièvres polaires, qui s’étaient
prodigieusement multipliés sur ce territoire, y
concoururent pour une part notable. Ils se montraient
moins fuyards que leurs congénères d’Europe, et se
laissaient tuer assez stupidement. C’étaient de grands
rongeurs à longues oreilles, aux yeux bruns, avec une
fourrure blanche comme un duvet de cygne, et qui
pesaient de dix à quinze livres. Les chasseurs abattirent
un grand nombre de ces animaux, dont la chair est
véritablement succulente. C’est par centaines qu’on les
prépara en les fumant, sans compter ceux qui, sous la
main habile de Mrs. Joliffe, se transformèrent en pâtés
fort alléchants.
Mais, tandis que les ressources de l’avenir
s’amassaient ainsi, l’alimentation quotidienne n’était
point négligée. Beaucoup de ces lièvres polaires
servirent au repas du jour, et les chasseurs comme les
travailleurs de maître Mac Nap n’étaient pas gens à
dédaigner un morceau de venaison fraîche et
savoureuse. Dans le laboratoire de Mrs. Joliffe, ces
rongeurs subissaient les combinaisons culinaires les
plus variées, et l’adroite petite femme se surpassait, au
grand enchantement du caporal, qui quêtait
incessamment pour elle des éloges qu’on ne lui
marchandait pas, d’ailleurs.
Quelques oiseaux aquatiques varièrent aussi fort
agréablement le menu quotidien. Sans parler des
canards qui foisonnaient sur les rives du lagon, il
convient de citer certains oiseaux qui s’abattaient par
bandes nombreuses dans les endroits où poussaient
quelques maigres saules. C’étaient des volatiles
appartenant à l’espèce des perdrix, et auxquels les
dénominations zoologiques ne manquent pas. Aussi,
lorsque Mrs. Paulina Barnett demanda pour la première
fois à Sabine quel était le nom de ces oiseaux :
« Madame, lui répondit le chasseur, les Indiens les
appellent des « tétras de saules », mais pour nous
autres, chasseurs européens, ce sont de véritables coqs
de bruyère. »
En vérité, on eût dit des perdrix blanches, avec de
grandes plumes mouchetées de noir à l’extrémité de la
queue. C’était un gibier excellent, qui n’exigeait qu’une
cuisson rapide devant un feu clair et pétillant.
À ces diverses sortes de venaison, les eaux du lac et
de la petite rivière ajoutaient encore leur contingent.
Personne ne s’entendait mieux à pêcher que le calme et
paisible sergent Long. Soit qu’il laissât le poisson
mordre à son hameçon amorcé, soit qu’il cinglât les
eaux avec sa ligne armée d’hameçons vides, personne
ne pouvait rivaliser avec lui d’habileté et de patience, –
si ce n’était la fidèle Madge, la compagne de Mrs.
Paulina Barnett. Pendant des heures entières, ces deux
disciples du célèbre Isaac Walton3 restaient assis l’un
près de l’autre, la ligne à la main, guettant leur proie, ne
prononçant pas une parole ; mais, grâce à eux, la
« marée ne manqua jamais », et le lagon ou la rivière
leur livraient journellement de magnifiques échantillons
de la famille des salmonées.
Pendant ces excursions qui se poursuivirent presque
quotidiennement jusqu’à la fin du mois d’août, les
chasseurs eurent souvent affaire à des animaux fort
3
Auteur d’un traité de la pêche à la ligne très estimé en Angleterre.
dangereux. Jasper Hobson constata, non sans une
certaine appréhension, que les ours étaient nombreux
sur cette partie du territoire. Il était rare, en effet, qu’un
jour se passât sans qu’un couple de ces formidables
carnassiers ne fût signalé. Bien des coups de fusil furent
adressés à ces terribles visiteurs. Tantôt, c’était une
bande de ces ours bruns qui sont fort communs sur
toute la région de la Terre-Maudite, tantôt, une de ces
familles d’ours polaires d’une taille gigantesque, que
les premiers froids amèneraient sans doute en plus
grand nombre aux environs du cap Bathurst. Et, en
effet, dans les récits d’hivernage, on peut observer que
les explorateurs ou les baleiniers sont plusieurs fois par
jour exposés à la rencontre de ces carnassiers.
Marbre et Sabine aperçurent aussi, à plusieurs
reprises, des bandes de loups qui, à l’approche des
chasseurs, détalaient comme une vague mouvante. On
les entendait « aboyer », surtout quand ils étaient lancés
sur les talons d’un renne ou d’un wapiti. C’étaient de
grands loups gris, hauts de trois pieds, à longue queue,
dont la fourrure devait blanchir aux approches de
l’hiver. Ce territoire, très peuplé, leur offrait une
nourriture facile, et ils y abondaient. Il n’était pas rare
de rencontrer, en de certains endroits boisés, des trous à
plusieurs entrées, dans lesquels ces animaux se terraient
à la façon des renards. À cette époque, bien repus, ils
fuyaient les chasseurs du plus loin qu’ils les
apercevaient, avec cette couardise qui distingue leur
race. Mais, aux heures de la faim, ces animaux
pouvaient devenir terribles par leur nombre, et, puisque
leurs terriers étaient là, c’est qu’ils ne quittaient point la
contrée, même pendant la saison d’hiver.
Un jour, les chasseurs rapportèrent au fort
Espérance un animal assez hideux que n’avaient encore
vu ni Mrs. Paulina Barnett, ni l’astronome Thomas
Black. Cet animal était un plantigrade qui ressemblait
assez au glouton d’Amérique, un affreux carnassier,
ramassé de torse, court de jambes, armé de griffes
recourbées et de mâchoires formidables, les yeux durs
et féroces, la croupe souple comme celle de tous les
félins.
« Quelle est cette horrible bête ? demanda Mrs.
Paulina Barnett.
– Madame, répondit Sabine, qui était toujours un
peu dogmatique dans ses réponses, un Écossais vous
dirait que c’est un « quickhatch », un Indien, que c’est
un « okelcoo-haw-gew », un Canadien, que c’est un
« carcajou... »
– Et pour vous autres ? demanda Mrs. Paulina
Barnett, c’est... ?
– C’est un « wolverène », madame », répondit
Sabine, évidemment enchanté de la tournure qu’il avait
donnée à sa réponse.
En effet, wolverène était la véritable dénomination
zoologique de ce singulier quadrupède, redoutable
rôdeur nocturne, qui gîte dans les trous d’arbres ou les
rochers creux, grand destructeur de castors, de rats
musqués et autres rongeurs, ennemi déclaré du renard et
du loup auxquels il ne craint pas de disputer leur proie,
animal très rusé, très fort de muscles, très fin d’odorat,
qui se rencontre jusque sous les latitudes les plus
élevées, et, dont la fourrure, à poils courts, presque
noire pendant l’hiver, figure pour un chiffre assez
important dans les exportations de la Compagnie.
Pendant ces excursions, la flore du pays avait été
observée avec autant d’attention que la faune. Mais les
végétaux étaient nécessairement moins variés que les
animaux, n’ayant point comme ceux-ci la faculté d’aller
chercher, pendant la mauvaise saison, des climats plus
doux. C’étaient le pin et le sapin qui se multipliaient le
plus abondamment sur les collines qui formaient la
lisière orientale du lagon. Jasper Hobson remarqua
aussi quelques « tacamahacs », sortes de peupliers-
baumiers, d’une grande hauteur, dont les feuilles,
jaunes quand elles poussent, prennent dans l’arrière-
saison une teinte verdoyante. Mais ces arbres étaient
rares, ainsi que quelques mélèzes assez étiques, que les
obliques rayons du soleil ne parvenaient pas à vivifier.
Certains sapins noirs réussissaient mieux, surtout dans
les gorges abritées contre les vents du nord. La présence
de cet arbre fut accueillie avec satisfaction, car on
fabrique avec ses bourgeons une bière estimée, connue
dans le North-Amérique sous le nom de « bière de
sapin ». On fit une bonne récolte de ces bourgeons, qui
fut transportée dans le cellier du fort Espérance.
Les autres végétaux consistaient en bouleaux nains,
arbrisseaux hauts de deux pieds, qui sont particuliers
aux climats très froids, et en bouquets de cèdres, qui
fournissent un bois excellent pour le chauffage.
Quant aux végétaux sauvages, qui poussaient
spontanément sur cette terre avare et pouvaient servir à
l’alimentation, ils étaient extrêmement rares. Mrs.
Joliffe, que la botanique « positive » intéressait fort,
n’avait rencontré que deux plantes dignes de figurer
dans sa cuisine.
L’une, racine bulbeuse, difficile à reconnaître,
puisque ses feuilles tombent précisément au moment où
elle entre dans la période de floraison, n’était autre que
le poireau-sauvage. Ce poireau fournissait une ample
récolte d’oignons, gros comme un œuf, qui furent
judicieusement employés en guise de légumes.
L’autre plante, connue dans tout le nord de
l’Amérique sous le nom de « thé du Labrador »,
poussait en grande abondance sur les bords du lagon,
entre les bouquets de saules et d’arbousiers, et elle
formait la nourriture favorite des lièvres polaires. Ce
thé, infusé dans l’eau bouillante et additionné de
quelques gouttes de brandy ou de gin, composait une
excellente boisson, et cette plante mise en conserve,
permit d’économiser la provision de thé chinois apporté
du fort Reliance.
Mais, pour obvier à la pénurie des végétaux
alimentaires, Jasper Hobson s’était muni d’une certaine
quantité de graines qu’il comptait semer, quand le
moment en serait venu. C’étaient principalement des
graines d’oseille et de cochlearias, dont les propriétés
antiscorbutiques sont très appréciées sous ces latitudes.
On pouvait espérer qu’en choisissant un terrain abrité
contre les brises aiguës qui brûlent toute végétation
comme une flamme, ces graines réussiraient pour la
saison prochaine.
Au surplus, la pharmacie du nouveau fort n’était pas
dépourvue d’antiscorbutiques. La Compagnie avait
fourni quelques caisses de citrons et de « lime-juice »,
précieuse substance dont aucune expédition polaire ne
saurait se passer. Mais il importait d’économiser cette
réserve comme bien d’autres car une série de mauvais
temps pouvait compromettre les communications entre
le fort Espérance et les factoreries du Sud.
XV
À quinze milles du cap Bathurst
Les premiers jours de septembre étaient arrivés.
Dans trois semaines, même en admettant les chances les
plus favorables, la mauvaise saison allait
nécessairement interrompre les travaux. Il fallait donc
se hâter. Très heureusement, les nouvelles constructions
avaient été rapidement conduites. Maître Mac Nap et
ses hommes faisaient des prodiges d’activité. La « dog-
house » n’attendit bientôt plus qu’un dernier coup de
marteau, et la palissade se dressait presque en entier
déjà sur le périmètre assigné au fort. On s’occupa alors
d’établir la poterne qui devait donner accès dans la cour
intérieure. Cette enceinte, faite de gros pieux pointus,
hauts de quinze pieds, formait une sorte de demi-lune
ou de cavalier sur sa partie antérieure. Mais afin de
compléter le système de fortification, il fallait
couronner le sommet du cap Bathurst qui commandait
la position. On le voit, le lieutenant Jasper Hobson
admettait le système de l’enceinte continue et des forts
détachés : grand progrès dans l’art des Vauban et des
Cormontaigne. Mais, en attendant le couronnement du
cap, la palissade suffisait à mettre les nouvelles
constructions à l’abri « d’un coup de patte », sinon d’un
coup de main.
Le 4 septembre, Jasper Hobson décida que ce jour
serait employé à chasser les amphibies du littoral. Il
s’agissait, en effet, de s’approvisionner à la fois en
combustible et en luminaire, avant que la mauvaise
saison ne fût arrivée.
Le campement des phoques était éloigné d’une
quinzaine de milles. Jasper Hobson proposa à Mrs.
Paulina Barnett de suivre l’expédition. La voyageuse
accepta. Non pas que le massacre projeté fût très
attrayant par lui-même, mais voir le pays, observer les
environs du cap Bathurst, et précisément cette partie du
littoral que bordaient de hautes falaises, il y avait de
quoi tenter sa curiosité.
Le lieutenant Hobson désigna pour l’accompagner
le sergent Long et les soldats Petersen, Hope et Kellet.
On partit à huit heures du matin. Deux traîneaux,
attelés chacun de six chiens, suivaient la petite troupe,
afin de rapporter au fort le corps des amphibies.
Ces traîneaux étant vides, le lieutenant, Mrs. Paulina
Barnett et leurs compagnons y prirent place. Le temps
était beau, mais les basses brumes de l’horizon
tamisaient les rayons du soleil, dont le disque jaunâtre,
à cette époque de l’année, disparaissait déjà pendant
quelques heures de la nuit.
Cette partie du littoral, dans l’ouest du cap Bathurst,
présentait une surface absolument plane, qui s’élevait à
peine de quelques mètres au-dessus du niveau de
l’océan Polaire. Or cette disposition du sol attira
l’attention du lieutenant Hobson, et voici pourquoi.
Les marées sont assez fortes dans les mers arctiques,
ou, du moins, elles passent pour telles. Bien des
navigateurs qui les ont observées, Parry, Franklin, les
deux Ross, Mac Clure, Mac Clintock, ont vu la mer, à
l’époque des syzygies, monter de vingt à vingt-cinq
pieds au-dessus du niveau moyen. Si cette observation
était juste, – et il n’existait aucune raison de mettre en
doute la véracité des observateurs, – le lieutenant
Hobson devait forcément se demander comment il se
faisait que l’Océan, gonflé sous l’action de la lune,
n’envahît pas ce littoral peu élevé au-dessus du niveau
de la mer, puisque aucun obstacle, ni dune, ni
extumescence quelconque du sol, ne s’opposait à la
propagation des eaux ; comment il se faisait que ce
phénomène des marées n’entraînât pas la submersion
complète du territoire jusqu’aux limites les plus
reculées de l’horizon, et ne provoquât pas la confusion
des eaux du lac et de l’océan Glacial ? Or il était
évident que cette submersion ne se produisait pas, et ne
s’était jamais produite.
Jasper Hobson ne put donc s’empêcher de faire cette
remarque, ce qui amena sa compagne à lui répondre
que, sans doute, quoi qu’on en eût dit, les marées
étaient insensibles dans l’océan Glacial arctique.
« Mais au contraire, madame, répondit Jasper
Hobson, tous les rapports des navigateurs s’accordent
sur ce point, que le flux et le reflux sont très prononcés
dans les mers polaires, et il n’est pas admissible que
leur observation soit fausse.
– Alors, monsieur Hobson, reprit Mrs. Paulina
Barnett, veuillez m’expliquer pourquoi les flots de
l’Océan ne couvrent point ce pays, qui ne s’élève pas à
dix pieds au-dessus du niveau de la basse mer ?
– Eh, madame ! répondit Jasper Hobson, voilà
précisément mon embarras, je ne sais comment
expliquer ce fait. Depuis un mois que nous sommes sur
ce littoral, j’ai constaté et à plusieurs reprises que le
niveau de la mer s’élevait d’un pied à peine en temps
ordinaire, et j’affirmerais presque que dans quinze
jours, au 22 septembre, en plein équinoxe, c’est-à-dire
au moment même où le phénomène atteindra son
maximum, le déplacement des eaux ne dépassera pas un
pied et demi sur les rivages du cap Bathurst. Du reste,
nous le verrons bien.
– Mais enfin, l’explication, monsieur Hobson,
l’explication de ce fait, car tout s’explique en ce
monde ?
– Eh bien, madame, répondit le lieutenant, de deux
choses l’une : ou les navigateurs ont mal observé, ce
que je ne puis admettre quand il s’agit de personnages
tels que Franklin, Parry, Ross et autres, – ou bien, les
marées sont nulles spécialement sur ce point du littoral
américain, et peut-être pour les mêmes raisons qui les
rendent insensibles dans certaines mers resserrées, la
Méditerranée entre autres, où le rapprochement des
continents riverains et l’étroitesse des pertuis ne
donnent pas un accès suffisant aux eaux de
l’Atlantique.
– Admettons cette dernière hypothèse, monsieur
Jasper, répondit Mrs. Paulina Barnett.
– Il le faut bien, répondit le lieutenant en secouant la
tête, et pourtant elle ne me satisfait pas, et je sens là
quelque singularité naturelle dont je ne puis me rendre
compte. »
À neuf heures, les deux traîneaux, après avoir suivi
un rivage constamment plat et sablonneux, étaient
arrivés à la baie ordinairement fréquentée par les
phoques. On laissa les attelages en arrière, afin de ne
point effrayer ces animaux, qu’il importait de
surprendre sur le rivage.
Combien cette partie du territoire différait de celle
qui confinait au cap Bathurst !
Au point où les chasseurs s’étaient arrêtés, le
littoral, capricieusement échancré et rongé sur sa lisière,
bizarrement convulsionné sur toute son étendue,
trahissait de la façon la plus évidente une origine
plutonienne, bien distincte, en effet, des formations
sédimentaires qui caractérisaient les environs du cap.
Le feu des époques géologiques, et non l’eau, avait
évidemment produit ces terrains. La pierre, qui
manquait au cap Bathurst, – particularité, pour le dire
en passant, non moins inexplicable que l’absence de
marées, – reparaissait ici sous forme de blocs
erratiques, de roches profondément encastrées dans le
sol. De tous côtés, sur un sable noirâtre, au milieu de
laves vésiculaires, s’éparpillaient des cailloux
appartenant à ces silicates alumineux compris sous le
nom collectif de feldspath, et dont la présence
démontrait irréfutablement que ce littoral n’était qu’un
terrain de cristallisation. À sa surface scintillaient
d’innombrables labradorites, galets variés, aux reflets
vifs et changeants, bleus, rouges, verts, puis, çà et là,
des pierres ponces et des obsidiennes. En arrière
s’étageaient de hautes falaises, qui s’élevaient de deux
cents pieds au-dessus du niveau de la mer.
Jasper Hobson résolut de gravir ces falaises jusqu’à
leur sommet, afin d’examiner toute la partie orientale
du pays. Il avait le temps, car l’heure de la chasse aux
phoques n’était pas encore venue. On voyait seulement
quelques couples de ces amphibies qui prenaient leurs
ébats sur le rivage, et il convenait d’attendre qu’ils se
fussent réunis en plus grand nombre, afin de les
surprendre pendant leur sieste, ou plutôt pendant ce
sommeil que le soleil de midi provoque chez les
mammifères marins. Le lieutenant Hobson reconnut,
d’ailleurs, que ces amphibies n’étaient point des
phoques proprement dits, ainsi que ses gens le lui
avaient annoncé. Ces mammifères appartenaient bien
au groupe des pinnipèdes, mais c’étaient des chevaux
marins et des vaches marines, qui forment dans la
nomenclature zoologique le genre des morses, et sont
reconnaissables à leurs canines supérieures, longues
défenses dirigées de haut en bas.
Les chasseurs, tournant alors la petite baie que
semblaient affectionner ces animaux, et à laquelle ils
donnèrent le nom de Baie des Morses, s’élevèrent sur la
falaise du littoral. Petersen, Hope et Kellet demeurèrent
sur un petit promontoire, afin de surveiller les
amphibies, tandis que Mrs. Paulina Barnett, Jasper
Hobson et le sergent gagnaient le sommet de la falaise
de manière à dominer de cent cinquante à deux cents
pieds le pays environnant. Ils ne devaient point perdre
de vue leurs trois compagnons, chargés de les prévenir
par un signal dès que la réunion des morses serait
suffisamment nombreuse.
En un quart d’heure, le lieutenant, sa compagne et le
sergent eurent atteint le plus haut sommet. De ce point
ils purent aisément observer tout le territoire qui se
développait sous leurs yeux.
À leurs pieds s’étendait la mer immense que fermait
au nord l’horizon du ciel. Nulle terre en vue, nulle
banquise, nul iceberg. L’Océan était libre de glaces
même au delà des limites du regard, et, probablement,
sous ce parallèle, cette portion de la mer Glaciale restait
ainsi navigable jusqu’au détroit de Behring. Pendant la
saison d’été, les navires de la Compagnie pourraient
donc facilement atterrir au cap Bathurst par la voie du
nord-ouest.
En se retournant vers l’ouest, Jasper Hobson
découvrit une contrée toute nouvelle, et il eut alors
l’explication de ces débris volcaniques dont le littoral
était véritablement encombré.
À une dizaine de milles s’étageaient des collines
ignivomes, à cône tronqué, qu’on ne pouvait apercevoir
du cap Bathurst, parce qu’elles étaient cachées par la
falaise. Elles se profilaient assez confusément sur le
ciel, comme si une main tremblante en eût tracé la ligne
terminale. Jasper Hobson, après les avoir observées
avec attention, les montra de la main au sergent et à
Mrs. Paulina Barnett, puis, sans rien dire, il porta ses
regards vers le côté opposé.
Dans l’est, c’était cette longue lisière de rivage, sans
une irrégularité, sans un mouvement de terrain, qui se
prolongeait jusqu’au cap Bathurst. Des observateurs
munis d’une bonne lorgnette auraient pu reconnaître le
fort Espérance, et même la petite fumée bleuâtre qui, à
cette heure, devait s’échapper des fourneaux de Mrs.
Joliffe.
En arrière, le territoire offrait deux aspects bien
tranchés. Dans l’est et au sud, une vaste plaine confinait
au cap sur une étendue de plusieurs centaines de milles
carrés. Au contraire, en arrière-plan des falaises, depuis
la baie des Morses jusqu’aux montagnes volcaniques, le
pays, effroyablement convulsionné, indiquait
clairement qu’il devait son origine à un soulèvement
éruptif.
Le lieutenant observait ce contraste si marqué entre
ces deux parties du territoire. Et, il faut l’avouer, cela
lui semblait presque « étrange ».
« Pensez-vous, monsieur Hobson, demanda alors le
sergent Long, que ces montagnes qui ferment l’horizon
à l’ouest soient des volcans ?
– Sans aucun doute, sergent, répondit Jasper
Hobson. Ce sont elles qui ont lancé jusqu’ici ces pierres
ponces, ces obsidiennes, ces innombrables labradorites,
et nous n’aurions pas trois milles à faire pour fouler du
pied des laves et des cendres.
– Et croyez-vous, mon lieutenant, que ces volcans
soient encore en activité ? demanda le sergent.
– À cela, je ne puis vous répondre.
– Cependant nous n’apercevons en ce moment
aucune fumée à leur sommet.
– Ce n’est pas une raison, sergent Long. Est-ce que
vous avez toujours la pipe à la bouche ?
– Non, monsieur Hobson.
– Eh bien, Long, c’est exactement la même chose
pour les volcans. Ils ne fument pas toujours.
– Je vous comprends, monsieur Hobson, répondit le
sergent Long, mais ce que je comprends moins, en
vérité, c’est qu’il existe des volcans sur les continents
polaires.
– Ils n’y sont pas très nombreux, dit Mrs. Paulina
Barnett.
– Non, madame, répondit le lieutenant, mais on en
compte, cependant, un certain nombre : à l’île de Jean-
Mayen, aux îles Aléoutiennes, dans le Kamtchatka,
dans l’Amérique russe, en Islande ; puis dans le sud, à
la Terre de Feu, sur les contrées australes. Ces volcans
ne sont que les cheminées de cette vaste usine centrale
où s’élaborent les produits chimiques du globe, et je
pense que le Créateur de toutes choses a percé ces
cheminées partout où elles étaient nécessaires.
– Sans doute, monsieur Hobson, répondit le sergent,
mais au pôle, sous ces climats glacés !...
– Et qu’importe, sergent, qu’importe que ce soit au
pôle ou à l’équateur ! Je dirai même plus, les soupiraux
doivent être plus nombreux aux environs des pôles
qu’en aucun autre point du globe.
– Et pourquoi, monsieur Hobson ? demanda le
sergent, qui paraissait fort surpris de cette affirmation.
– Parce que si ces soupapes se sont ouvertes sous la
pression des gaz intérieurs, c’est précisément aux
endroits où la croûte terrestre était moins épaisse. Or,
par suite de l’aplatissement de la terre aux pôles, il
semble naturel que... – Mais j’aperçois un signal de
Kellet, dit le lieutenant, interrompant son
argumentation. Voulez-vous nous accompagner,
madame ?
– Je vous attendrai ici, monsieur Hobson, répondit la
voyageuse. Ce massacre de morses n’a vraiment rien
qui m’attire !
– C’est entendu, madame, répondit Jasper Hobson,
et si vous voulez nous rejoindre dans une heure, nous
reprendrons ensemble le chemin du fort. »
Mrs. Paulina Barnett resta donc sur le sommet de la
falaise, contemplant le panorama si varié qui se
déroulait sous ses yeux.
Un quart d’heure après, Jasper Hobson et le sergent
Long arrivaient sur le rivage.
Les morses étaient alors en grand nombre. On
pouvait en compter une centaine. Quelques-uns
rampaient sur le sable au moyen de leurs pieds courts et
palmés. Mais, pour la plupart, groupés par famille, ils
dormaient. Un ou deux, des plus grands, mâles longs de
trois mètres, à pelage peu fourni, de couleur roussâtre,
semblaient veiller comme des sentinelles sur le reste du
troupeau.
Les chasseurs durent s’avancer avec une extrême
prudence, en profitant de l’abri des rochers et des
mouvements de terrain, de manière à cerner quelques
groupes de morses et à leur couper la retraite vers la
mer. Sur terre, en effet, ces animaux sont lourds, peu
mobiles, gauches. Ils ne marchent que par petits sauts,
ou en produisant avec leur échine un certain
mouvement de reptation. Mais dans l’eau, leur véritable
élément, ils redeviennent des poissons agiles, des
nageurs redoutables, qui souvent mettent en péril les
chaloupes qui les poursuivent.
Cependant les grands mâles se défiaient. Ils
sentaient un danger prochain. Leur tête se redressait.
Leurs yeux se portaient de tous côtés. Mais, avant qu’ils
eussent eu le temps de donner le signal d’alarme, Jasper
Hobson et Kellet, s’élançant d’une part, le sergent,
Petersen et Hope se précipitant de l’autre, frappèrent
cinq morses de leurs balles, puis ils les achevèrent à
coups de pique, pendant que le reste du troupeau se
précipitait à la mer.
La victoire avait été facile. Les cinq amphibies
étaient de grande taille. L’ivoire de leurs défenses,
quoique un peu grenu, paraissait être de première
qualité ; mais, ce que le lieutenant Hobson appréciait
davantage, leur corps gros et gras promettait de fournir
une huile abondante. On se hâta de les placer sur les
traîneaux, et les attelages de chiens en eurent leur
charge suffisante.
Il était une heure alors. En ce moment, Mrs. Paulina
Barnett rejoignit ses compagnons, et tous reprirent, en
côtoyant le littoral, la route du fort Espérance.
Il va sans dire que ce retour se fit à pied, puisque les
traîneaux étaient à pleine charge. Ce n’était qu’une
dizaine de milles à franchir, mais en ligne droite. Or
« rien n’est plus long qu’un chemin qui ne fait pas de
coudes », dit le proverbe anglais, et ce proverbe a
raison.
Aussi, pour tromper les ennuis de la route, les
chasseurs causèrent-ils de choses et d’autres. Mrs.
Paulina Barnett se mêlait fréquemment à leur
conversation, et s’instruisait ainsi en profitant des
connaissances spéciales à ces braves gens. Mais, en
somme, on n’allait pas vite. C’était un lourd fardeau
pour les attelages que ces masses charnues, et les
traîneaux glissaient mal. Sur une couche de neige bien
durcie, les chiens auraient franchi en moins de deux
heures la distance qui séparait la baie des Morses du
fort Espérance.
Plusieurs fois, le lieutenant Hobson dut faire halte
pour donner quelques instants de repos à ses chiens, qui
étaient à bout de forces.
Ce qui amena le sergent Long à dire :
« Ces morses, dans notre intérêt, auraient bien dû
établir plus près du fort leur campement habituel.
– Ils n’y auraient point trouvé d’emplacement
favorable, répondit le lieutenant en secouant la tête.
– Pourquoi donc, monsieur Hobson ? demanda Mrs.
Paulina Barnett, assez surprise de cette réponse.
– Parce que ces amphibies ne fréquentent que les
rivages à pente douce, sur lesquels ils peuvent ramper
en sortant de la mer.
– Mais le littoral du cap ?...
– Le littoral du cap, répondit Jasper Hobson, est
accore comme un mur de courtine. Son rivage ne
présente aucune déclivité. Il semble qu’il ait été coupé à
pic. C’est encore là, madame, une inexplicable
singularité de ce territoire, et quand nos pêcheurs
voudront pêcher sur ses bords, leurs lignes ne devront
pas avoir moins de trois cents brasses de fond !
Pourquoi cette disposition ? Je l’ignore, mais je suis
porté à croire qu’il y a bien des siècles, une rupture
violente, due à quelque action volcanique, aura séparé
du littoral une portion du continent, maintenant
engloutie dans la mer Glaciale ! »
XVI
Deux coups de feu
La première moitié du mois de septembre s’était
écoulée. Si le fort Espérance eût été situé au pôle
même, c’est-à-dire vingt degrés plus haut en latitude, le
21 du présent mois, la nuit polaire l’aurait déjà
enveloppé de ténèbres. Mais sur ce soixante-dixième
parallèle, le soleil allait se traîner circulairement au-
dessus de l’horizon pendant plus d’un mois encore.
Déjà, pourtant, la température se refroidissait
sensiblement. Pendant la nuit, le thermomètre tombait à
trente et un degrés Fahrenheit (1° centigr. au-dessous de
zéro). De jeunes glaces se formaient çà et là, que les
derniers rayons solaires dissolvaient pendant le jour.
Quelques bourrasques de neige passaient au milieu des
rafales de pluie et du vent. La mauvaise saison était
évidemment prochaine.
Mais les habitants de la factorerie pouvaient
l’attendre sans crainte. Les approvisionnements
actuellement emmagasinés devaient suffire et au delà.
La réserve de venaison sèche s’était accrue. Une
vingtaine d’autres morses avaient été tués. Mac Nap
avait eu le temps de construire une étable bien close,
destinée aux rennes domestiques, et en arrière de la
maison, un vaste hangar qui renfermait le combustible.
L’hiver, c’est-à-dire la nuit, la neige, la glace, le froid,
pouvait venir. On était prêt à le recevoir.
Mais après avoir pourvu aux besoins futurs des
habitants du fort, Jasper Hobson songea aux intérêts de
la Compagnie. Le moment arrivait où les animaux,
revêtant la fourrure hivernale, devenaient une proie
précieuse. L’époque était favorable pour les abattre à
coups de fusil, en attendant que la terre, uniformément
couverte de neige, permît de leur tendre des trappes.
Jasper Hobson organisa donc les chasses. Sous cette
haute latitude, on ne pouvait compter sur le concours
des Indiens, qui sont habituellement les fournisseurs des
factoreries, car ces indigènes fréquentent des territoires
plus méridionaux. Le lieutenant Hobson, Marbre,
Sabine et deux ou trois de leurs compagnons durent
donc chasser pour le compte de la Compagnie, et, on le
pense, ils ne manquèrent pas de besogne.
Une tribu de castors avait été signalée sur un
affluent de la petite rivière, à six milles environ dans le
sud du fort. Ce fut là que Jasper Hobson dirigea sa
première expédition. Autrefois le duvet de castor valait
jusqu’à quatre cents francs le kilogramme, au temps où
la chapellerie l’employait communément ; mais, si
l’utilisation de ce duvet a diminué, cependant les peaux,
sur les marchés de fourrures, conservent encore un prix
élevé dans une certaine proportion, parce que cette race
de rongeurs, impitoyablement traquée, tend à
disparaître.
Les chasseurs se rendirent sur la rivière, à l’endroit
indiqué. Là, le lieutenant fit admirer à Mrs. Paulina
Barnett les ingénieuses dispositions prises par ces
animaux pour aménager convenablement leur cité sous-
marine. Il y avait une centaine de castors qui occupaient
par couple des terriers creusés dans le voisinage de
l’affluent. Mais déjà ils avaient commencé la
construction de leur village d’hiver, et ils y travaillaient
assidûment.
En travers de ce ruisseau aux eaux rapides et assez
profondes pour ne point geler dans leurs couches
inférieures, même pendant les hivers les plus rigoureux,
les castors avaient construit une digue, un peu arquée en
amont ; cette digue était un solide assemblage de pieux
plantés verticalement, entrelacés de branches flexibles
et d’arbres ébranchés, qui s’y appuyaient
transversalement ; le tout était lié, maçonné, cimenté
avec de la terre argileuse, que les pieds du rongeur
avaient gâchée d’abord ; puis, sa queue aidant, – une
queue large et presque ovale, aplatie horizontalement et
recouverte de poils écailleux, – cette argile, disposée en
pelote, avait uniformément revêtu toute la charpente de
la digue.
« Cette digue, madame, dit Jasper Hobson, a eu pour
but de donner à la rivière un niveau constant, et elle a
permis aux ingénieurs de la tribu d’établir en amont ces
cabanes de forme ronde dont vous apercevez le
sommet. Ce sont de solides constructions que ces
huttes ; leurs parois de bois et d’argile mesurent deux
pieds d’épaisseur, et elles n’offrent d’accès à l’intérieur
que par une étroite porte située sous l’eau, ce qui oblige
chaque habitant à plonger, quand il veut sortir de chez
lui ou y rentrer, mais ce qui assure, par là même, la
sécurité de la famille. Si vous démolissiez une de ces
huttes, vous la trouveriez composée de deux étages : un
étage inférieur qui sert de magasin et dans lequel sont
entassées les provisions d’hiver, telles que branches,
écorces, racines, et un étage supérieur, que l’eau
n’atteint pas, et dans lequel le propriétaire vit avec sa
petite maisonnée.
– Mais je n’aperçois aucun de ces industrieux
animaux, dit Mrs. Paulina Barnett. Est-ce que la
construction du village serait déjà abandonnée ?
– Non, madame, reprit le lieutenant Hobson, mais en
ce moment les ouvriers se reposent et dorment, car ces
animaux ne travaillent que la nuit, et c’est dans leurs
terriers que nous allons les surprendre ! »
Et, en effet, la capture de ces rongeurs ne présenta
aucune difficulté. Une centaine furent saisis dans
l’espace d’une heure, et parmi eux on en comptait
quelques-uns d’une grande valeur commerciale, attendu
que leur fourrure était absolument noire. Les autres
présentaient un pelage soyeux, long, luisant, mais d’une
nuance rouge mêlée de marron, et sous ce pelage un
duvet fin, serré et gris d’argent. Les chasseurs revinrent
au fort très satisfaits du résultat de leur chasse. Les
peaux de castor furent emmagasinées et enregistrées
sous la dénomination de « parchemins » ou de jeunes
castors, suivant leur prix.
Pendant tout le mois de septembre, et jusqu’à la mi-
octobre, à peu près, ces expéditions se poursuivirent et
produisirent des résultats favorables.
Des blaireaux furent pris, mais en petite quantité ;
on les recherchait pour leur peau, qui sert à la garniture
des colliers de chevaux de trait, et pour leurs poils dont
on fait des brosses et des pinceaux. Ces carnivores, – ce
ne sont véritablement que de petits ours, –
appartenaient à l’espèce des blaireaux-carcajous qui
sont particuliers à l’Amérique du Nord.
D’autres échantillons de la tribu des rongeurs, et
presque aussi industrieux que le castor, comptèrent pour
un très haut chiffre dans les magasins de la factorerie.
C’étaient des rats musqués, longs de plus d’un pied,
queue déduite, et dont la fourrure est assez estimée. On
les prit au terrier, et sans peine, car ils pullulaient avec
cette abondance spéciale à leur espèce.
Quelques animaux de la famille des félins, les lynx,
exigèrent l’emploi des armes à feu. Ces animaux
souples, agiles, à pelage roux clair et tacheté de
mouchetures noirâtres, redoutables même aux rennes,
ne sont à vrai dire que des loups-cerviers qui se
défendent bravement. Mais ni Marbre ni Sabine n’en
étaient à leurs premiers lynx, et ils tuèrent une
soixantaine de ces animaux.
Quelques wolverènes, assez beaux de fourrure,
furent abattus aussi dans les mêmes conditions.
Les hermines se montrèrent rarement. Ces animaux,
qui font partie de la tribu des martres, comme les
putois, ne portaient pas leur belle robe d’hiver, qui est
entièrement blanche, sauf un point noir au bout de la
queue. Leur pelage était encore roux en dessus, et d’un
gris jaunâtre en dessous. Jasper Hobson avait donc
recommandé à ses compagnons de les épargner
momentanément. Il fallait attendre et les laisser
« mûrir », pour employer l’expression du chasseur
Sabine, c’est-à-dire blanchir sous la froidure de l’hiver.
Quant aux putois, dont la chasse est fort désagréable à
cause de l’odeur fétide que ces animaux répandent et
qui leur a valu le nom qu’ils portent, on en prit un assez
grand nombre, soit en les traquant dans les trous d’arbre
qui leur servent de terriers, soit en les abattant à coups
de fusil, quand ils se glissaient entre les branches.
Les martres proprement dites furent l’objet d’une
chasse toute spéciale. On sait combien la peau de ces
carnivores est estimée, quoique à un degré inférieur à la
zibeline, dont la riche fourrure est noirâtre en hiver ;
mais cette zibeline ne fréquente que les régions
septentrionales de l’Europe et de l’Asie jusqu’au
Kamtchatka, et ce sont les Sibériens qui lui font la
chasse la plus active. Néanmoins, sur le littoral
américain de la mer arctique se rencontraient d’autres
martres, dont les peaux ont encore une très grande
valeur, telles que le vison et le pékan, autrement dits
« martres du Canada ».
Ces martres et ces visons, pendant le mois de
septembre, ne fournirent à la factorerie qu’un petit
nombre de fourrures. Ce sont des animaux très vifs, très
agiles, au corps long et souple, qui leur a valu la
dénomination de « vermiformes ». Et, en effet, ils
peuvent s’allonger comme un ver, et conséquemment se
faufiler par les plus étroites ouvertures. On comprend
donc qu’ils puissent échapper aisément aux poursuites
des chasseurs. Aussi, pendant la saison d’hiver, les
prend-on plus facilement au moyen de trappes. Marbre
et Sabine n’attendaient que le moment favorable de se
transformer en trappeurs, et ils comprenaient bien qu’au
retour du printemps, ni les visons ni les martres ne
manqueraient dans les magasins de la Compagnie.
Pour achever l’énumération des pelleteries dont le
fort Espérance s’enrichit pendant ces expéditions, il
convient de parler des renards bleus et des renards
argentés, qui sont considérés sur les marchés de Russie
et d’Angleterre comme les plus précieux des animaux à
fourrure.
Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu
zoologiquement sous le nom « d’isatis ». Ce joli animal
est noir de museau, cendré ou blond foncé de poil, et
nullement bleu, comme on pourrait le croire ; son
pelage très long, très épais, très moelleux, est admirable
et possède toutes les qualités qui constituent la beauté
d’une fourrure : douceur, solidité, longueur du poil,
épaisseur et couleur. Le renard bleu est
incontestablement le roi des animaux à fourrure. Aussi
sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre peau, et
un manteau appartenant à l’empereur de Russie, fait
tout entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui
sont les plus belles, fut-il estimé, à l’exposition de
Londres, en 1851, trois mille quatre cents livres
sterling.4
Quelques-uns de ces renards avaient paru aux
environs du cap Bathurst, mais les chasseurs n’avaient
pu s’en emparer, car ces carnivores sont rusés, agiles,
difficiles à prendre, mais on réussit à tuer une douzaine
de renards argentés dont le pelage, d’un noir
magnifique, est pointillé de blanc. Quoique la peau de
ces derniers ne vaille pas celle des renards bleus, c’est
encore une riche dépouille, qui trouve un haut prix sur
les marchés de l’Angleterre et de la Russie.
L’un de ces renards argentés était un animal
superbe, dont la taille surpassait un peu celle du renard
commun. Il avait les oreilles, les épaules, la queue d’un
noir de fumée, mais la fine extrémité de son appendice
caudal et le haut de ses sourcils étaient blancs.
Les circonstances particulières dans lesquelles ce
renard fut tué méritent d’être rapportées avec détail, car
elles justifièrent certaines appréhensions du lieutenant
Hobson, ainsi que certaines précautions défensives qu’il
avait cru devoir prendre.
Le 24 septembre, dans la matinée, deux traîneaux
avaient amené Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant, le
sergent Long, Marbre et Sabine à la baie des Morses.
4
85,000 francs.
Des traces de renards avaient été reconnues, la veille,
par quelques hommes du détachement, au milieu de
roches entre lesquelles poussaient de maigres
arbrisseaux, et certains indices indiscutables avaient
trahi leur passage. Les chasseurs, mis en appétit,
s’occupèrent de retrouver une piste qui leur promettait
une dépouille de haut prix, et, en effet, les recherches
ne furent point vaines. Deux heures après leur arrivée,
un assez beau renard argenté gisait sans vie sur le sol.
Deux ou trois autres de ces carnivores furent encore
entrevus. Les chasseurs se divisèrent alors. Tandis que
Marbre et Sabine se lançaient sur les traces d’un renard,
le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett et le sergent
Long essayaient de couper la retraite à un autre bel
animal qui cherchait à se dissimuler derrière les roches.
Il fallut naturellement ruser avec ce renard, qui, se
laissant à peine voir, n’exposait aucune partie de son
corps au choc d’une balle.
Pendant une demi-heure, cette poursuite continua
sans amener de résultat. Cependant l’animal était cerné
sur trois côtés, et la mer lui fermait le quatrième. Il
comprit bientôt le désavantage de sa situation, et il
résolut d’en sortir par un bond prodigieux, qui ne
laissait d’autre chance au chasseur que de le tirer au
vol.
Il s’élança donc, franchissant une roche ; mais
Jasper Hobson le guettait, et au moment où l’animal
passait comme une ombre, il le salua d’une balle.
Au même instant, un autre coup de feu éclatait, et le
renard, mortellement frappé, tombait à terre.
« Hurrah ! hurrah ! s’écria Jasper Hobson. Il est à
moi !
– Et à moi ! » répondit un étranger, qui posa le pied
sur le renard à l’instant où le lieutenant y portait la
main.
Jasper Hobson, stupéfait, recula. Il avait cru que la
seconde balle était partie du fusil du sergent, et il se
trouvait en présence d’un chasseur inconnu, dont le
fusil fumait encore.
Les deux rivaux se regardèrent.
Mrs. Paulina Barnett et son compagnon arrivaient
alors et étaient bientôt rejoints par Marbre et Sabine,
tandis qu’une douzaine d’hommes, tournant la falaise,
s’approchaient de l’étranger, qui s’inclina poliment
devant la voyageuse.
C’était un homme de haute taille, offrant le type
parfait de ces « voyageurs canadiens » dont Jasper
Hobson redoutait si particulièrement la concurrence. Ce
chasseur portait encore ce costume traditionnel dont le
romancier américain Washington Irving a fait
exactement la description : couverture disposée en
forme de capote, chemise de coton à raies, larges
culottes de drap, guêtres de cuir, mocassins de peau de
daim, ceinture de laine bigarrée supportant le couteau,
le sac à tabac, la pipe et quelques ustensiles de
campement, en un mot, un habillement moitié civilisé,
moitié sauvage. Quatre de ses compagnons étaient vêtus
comme lui, mais moins élégamment. Les huit autres qui
lui servaient d’escorte étaient des Indiens Chippeways.
Jasper Hobson ne s’y méprit point. Il avait devant
lui un Français, ou tout au moins un descendant des
Français du Canada, et peut-être un agent des
compagnies américaines chargé de surveiller
l’établissement de la nouvelle factorerie.
« Ce renard m’appartient, monsieur, dit le lieutenant
Hobson, après quelques moments de silence, pendant
lequel son adversaire et lui s’étaient regardés dans le
blanc des yeux.
– Il vous appartient si vous l’avez tué, répondit
l’inconnu en bon anglais, mais avec un léger accent
étranger.
– Vous vous trompez, monsieur, répondit assez
vivement Jasper Hobson, cet animal m’appartient,
même au cas où votre balle l’aurait tué et non la
mienne ! »
Un sourire dédaigneux accueillit cette réponse,
grosse de toutes les prétentions que la Compagnie
s’attribuait sur les territoires de la baie d’Hudson, de
l’Atlantique au Pacifique.
« Ainsi, monsieur, reprit l’inconnu, en s’appuyant
avec grâce sur son fusil, vous regardez la Compagnie de
la baie d’Hudson comme étant maîtresse absolue de
tout ce domaine du nord de l’Amérique ?
– Sans aucun doute, répondit le lieutenant Hobson,
et si vous, monsieur, comme je le suppose, vous
appartenez à une association américaine...
– À la Compagnie des pelletiers de Saint-Louis, dit
le chasseur en s’inclinant.
– Je crois, continua le lieutenant, que vous seriez
fort empêché de montrer l’acte qui lui accorde un
privilège sur une partie quelconque de ce territoire.
– Actes ! privilèges ! fit dédaigneusement le
Canadien, ce sont là des mots de la vieille Europe qui
résonnent mal en Amérique.
– Aussi n’êtes-vous point en Amérique, mais sur le
sol même de l’Angleterre ! répondit Jasper Hobson
avec fierté.
– Monsieur le lieutenant, répondit le chasseur en
s’animant un peu, ce n’est point le moment d’engager
une discussion à ce sujet. Nous connaissons quelles
sont les prétentions de l’Angleterre en général et de la
Compagnie de la baie d’Hudson en particulier au sujet
des territoires de chasses ; mais je crois que, tôt ou tard,
les événements modifieront cet état de choses, et que
l’Amérique sera américaine depuis le détroit de
Magellan jusqu’au pôle Nord.
– Je ne le crois pas, monsieur, répondit sèchement
Jasper Hobson.
– Quoi qu’il en soit, monsieur, reprit le Canadien, je
vous proposerai de laisser de côté la question
internationale. Quelles que soient les prétentions de la
Compagnie, il est bien évident que dans les portions les
plus élevées du continent, et principalement sur le
littoral, le territoire appartient à qui l’occupe. Vous avez
fondé une factorerie au cap Bathurst, eh bien, nous ne
chasserons pas sur vos terres, et, de votre côté, vous
respecterez les nôtres, quand les pelletiers de Saint-
Louis auront créé quelque fort, en un autre point, sur les
limites septentrionales de l’Amérique. »
Le front du lieutenant se rida. Jasper Hobson savait
bien que, dans un avenir peu éloigné, la Compagnie de
la baie d’Hudson rencontrerait de redoutables rivaux
jusqu’au littoral, que ses prétentions à posséder tous les
territoires du North-Amérique ne seraient pas
respectées, et qu’un échange de coups de fusil se ferait
entre les concurrents. Mais il comprit aussi, lui, que ce
n’était point le moment de discuter une question de
privilèges, et il vit sans déplaisir que le chasseur, très
poli d’ailleurs, transportait le débat sur un autre terrain.
« Quant à l’affaire qui nous divise, dit le voyageur
canadien, elle est de médiocre importance, monsieur, et
je pense que nous devons la trancher en chasseurs.
Votre fusil et le mien ont un calibre différent, et nos
balles seront aisément reconnaissables. Que ce renard
appartienne donc à celui de nous deux qui l’aura
véritablement tué ! »
La proposition était juste. La question de propriété
touchant l’animal abattu pouvait être ainsi résolue avec
certitude.
Le cadavre du renard fut examiné. Il avait reçu les
deux balles des deux chasseurs, l’une au flanc, l’autre
au cœur. Cette dernière était la balle du Canadien.
« Cet animal est à vous, monsieur », dit Jasper
Hobson, dissimulant mal son dépit de voir cette
magnifique dépouille passer à des mains étrangères.
Le voyageur prit le renard, et, au moment où l’on
pouvait croire qu’il allait le charger sur son épaule et
l’emporter, s’avançant vers Mrs. Paulina Barnett :
« Les dames aiment les belles fourrures, lui dit-il.
Peut-être, si elles savaient au prix de quelles fatigues et
souvent de quels dangers on les obtient, peut-être en
seraient-elles moins friandes. Mais enfin elles les
aiment. Permettez-moi donc, madame, de vous offrir
celle-ci en souvenir de notre rencontre. »
Mrs. Paulina Barnett hésitait à accepter, mais le
chasseur canadien avait offert cette magnifique fourrure
avec tant de grâce et de si bon cœur, qu’un refus eût été
blessant pour lui.
La voyageuse accepta et remercia l’étranger.
Aussitôt celui-ci s’inclina devant Mrs. Paulina
Barnett ; puis il salua les Anglais, et, ses compagnons le
suivant, il disparut bientôt entre les roches du littoral.
Le lieutenant et les siens reprirent la route du fort
Espérance. Mais Jasper Hobson s’en alla tout pensif. La
situation du nouvel établissement fondé par ses soins
était maintenant connue d’une compagnie rivale, et
cette rencontre du voyageur canadien lui laissait
entrevoir de grosses difficultés pour l’avenir.
XVII
L’approche de l’hiver
On était au 21 septembre. Le soleil passait alors
dans l’équinoxe d’automne, c’est-à-dire que le jour et la
nuit avaient une durée égale pour le monde entier, et
qu’à partir de ce moment, les nuits allaient être plus
longues que les jours. Ces retours successifs de l’ombre
et de la lumière avaient été accueillis avec satisfaction
par les habitants du fort. Ils n’en dormaient que mieux
pendant les heures sombres. L’œil, en effet, se délasse
et se refait dans les ténèbres, surtout lorsque quelques
mois d’un soleil perpétuel l’ont obstinément fatigué.
Pendant l’équinoxe, on sait que les marées sont
ordinairement très fortes, car lorsque le soleil et la lune
se trouvent en conjonction, leur double influence
s’ajoute et accroît ainsi l’intensité du phénomène.
C’était donc le cas d’observer avec soin la marée qui
allait se produire sur le littoral du cap Bathurst. Jasper
Hobson, quelques jours avant, avait établi des points de
repère, une sorte de marégraphe, afin d’évaluer
exactement le déplacement vertical des eaux entre la
basse et la haute mer. Or, cette fois encore, il constata,
quoi qu’il en eût, et malgré tout ce qu’avaient pu
rapporter les observateurs, que l’influence solaire et
lunaire se faisait à peine sentir dans cette portion de la
mer Glaciale. La marée y était à peu près nulle, – ce qui
contredisait les rapports des navigateurs.
« Il y a là quelque chose qui n’est pas naturel ! » se
dit le lieutenant.
Et véritablement, il ne savait que penser ; mais
d’autres soins le réclamèrent, et il ne chercha pas plus
longtemps à s’expliquer cette particularité.
Le 29 septembre, l’état de l’atmosphère se modifia
sensiblement. Le thermomètre tomba à 41° Fahrenheit
(50 centig. au-dessus de zéro). Le ciel était couvert de
brumes qui ne tardèrent pas à se résoudre en pluie. La
mauvaise saison arrivait.
Mrs. Joliffe, avant que la neige couvrît le sol,
s’occupa de ses semailles. On pouvait espérer que les
graines vivaces d’oseille et de cochléarias, abritées sous
les couches neigeuses, résisteraient à l’âpreté du climat
et lèveraient au printemps. Un terrain de plusieurs
acres, caché derrière la falaise du cap, avait été préparé
d’avance, et il fut ensemencé pendant les derniers jours
de septembre.
Jasper Hobson ne voulut pas attendre l’arrivée des
grands froids pour faire revêtir à ses compagnons leurs
habits d’hiver. Aussi, tous ne tardèrent-ils pas à être
convenablement vêtus, portant de la laine sur tout le
corps, des capotes de peau de daim, des pantalons de
cuir de phoque, des bonnets de fourrure et des bottes
imperméables. On peut dire que l’on fit également la
toilette des chambres. Les murs de bois furent tapissés
de pelleteries, afin d’empêcher, par certains
abaissements de la température, les couches de glace de
se former à leur surface. Maître Raë établit, vers ce
temps-là, les condensateurs destinés à recueillir la
vapeur d’eau suspendue dans l’air, et qui durent être
vidés deux fois par semaine. Quant au feu du poêle, il
fut réglé suivant les variations de la température
extérieure, de manière à maintenir le thermomètre des
chambres à 50° Fahrenheit (100 centig. au-dessus de
zéro). D’ailleurs, la maison allait être bientôt recouverte
d’une épaisse couche de neige, qui empêcherait toute
déperdition de la chaleur interne. Par ces divers
moyens, on espérait combattre victorieusement ces
deux redoutables ennemis des hiverneurs, le froid et
l’humidité.
Le 2 octobre, la colonne thermométrique s’étant
encore abaissée, les premières neiges envahirent tout le
territoire du cap Bathurst. La brise était molle, et ne
forma point un de ces tourbillons si communs dans les
régions polaires, auxquels les Anglais ont donné le nom
de « drifts ». Un vaste tapis blanc, uniformément
disposé, confondit bientôt dans une même blancheur le
cap, l’enceinte du fort et la longue lisière du littoral.
Seules, les eaux du lac et de la mer, qui n’étaient pas
encore prises, contrastèrent par leur teinte grisâtre, terne
et sale. Cependant, à l’horizon du nord, on apercevait
les premiers icebergs qui se profilaient sur le ciel
brumeux. Ce n’était pas encore la banquise, mais la
nature amassait les matériaux que le froid allait bientôt
cimenter pour former cette impénétrable barrière.
D’ailleurs, « la jeune glace » ne tarda pas à solidifier
les surfaces liquides de la mer et du lac. Le lagon se prit
le premier. De larges taches d’un blanc gris apparurent
çà et là, indice d’une gelée prochaine que favorisait le
calme de l’atmosphère. Et en effet, le thermomètre
s’étant maintenu pendant une nuit à 15° Fahrenheit au-
dessus de zéro (90 centig. au-dessous de glace), le lac
présenta le lendemain une surface unie qui eût satisfait
les plus difficiles patineurs de la Serpentine5. Puis, à
l’horizon, le ciel revêtit une couleur particulière que les
baleiniers désignent sous le nom de « blink », qui était
produite par la réverbération des champs de glace. La
mer gela bientôt sur un espace immense, un vaste
5
Petite rivière de Hyde-Park, à Londres.
icefield se forma peu à peu par l’agrégation des glaçons
épars et se souda au littoral. Mais cet icefield
océanique, ce n’était plus le miroir uni du lac.
L’agitation des flots avait altéré sa pureté. Çà et là
ondulaient de longues pièces solidifiées, imparfaitement
réunies par leurs bords, quelques-unes de ces glaces
flottantes connues sous la dénomination de « drift-
ices », et, en maint endroit, des protubérances, des
extumescences souvent très accusées, produites par la
pression, et que les baleiniers appellent des
« hummocks ».
En quelques jours, l’aspect du cap Bathurst et de ses
environs fut entièrement changé. Mrs. Paulina Barnett,
dans un perpétuel ravissement, assistait à ce spectacle
nouveau pour elle ! De quelles souffrances, de quelle
fatigues son âme de voyageuse n’eût-elle pas payé la
contemplation de telles choses ! Rien de sublime
comme cet envahissement de la saison hivernale, de
cette prise de possession des régions hyperboréennes
par le froid de l’hiver ! Aucun des points de vue, aucun
des sites que Mrs. Paulina Barnett avait observés
jusqu’alors, n’était reconnaissable. La contrée se
métamorphosait. Un pays nouveau naissait, pour ainsi
dire, devant ses regards, pays empreint d’une tristesse
grandiose. Les détails disparaissaient, et la neige ne
laissait plus au paysage que ses grandes lignes, à peine
estompées dans les brumes. C’était un décor qui
succédait à un autre décor, avec une rapidité féerique.
Plus de mer, là où naguère s’étendait le vaste Océan.
Plus de sol aux couleurs variées, mais un tapis
éblouissant. Plus de forêts d’essences diverses, mais un
fouillis de silhouettes grimaçantes, poudrées par les
frimas. plus de soleil radieux, mais un disque pâli, se
traînant à travers le brouillard, traçant un arc rétréci
pendant quelques heures à peine. Enfin, plus d’horizon
de mer, nettement profilé sur le ciel, mais une
interminable chaîne d’icebergs, capricieusement
ébréchée, formant cette banquise infranchissable que la
nature a dressée entre le pôle et ses audacieux
chercheurs !
Que de conversations, que d’observations, ces
changements de cette contrée arctique provoquèrent !
Thomas Black fut le seul peut-être qui restât insensible
aux sublimes beautés de ce spectacle ! Mais que
pouvait-on attendre d’un astronome aussi absorbé, et
qui jusqu’ici ne comptait véritablement pas dans le
personnel de la petite colonie. Ce savant exclusif ne
vivait que dans la contemplation des phénomènes
célestes, il ne se promenait que sur les routes azurées du
firmament, il ne s’élançait d’une étoile que pour aller à
une autre ! Et précisément voilà que son ciel se
bouchait, que les constellations se dérobaient à sa vue,
qu’un voile brumeux, impénétrable, s’étendait entre le
zénith et lui. Il était furieux ! Mais Jasper Hobson le
consola en lui promettant avant peu de belles nuits
froides, très propices aux observations astronomiques,
des aurores boréales, des halos, des parasélènes et
autres phénomènes des contrées polaires, dignes de
provoquer son admiration.
Cependant, la température était supportable. Il ne
faisait pas de vent, et c’est le vent surtout qui rend les
piqûres du froid plus aiguës. On continua donc les
chasses pendant quelques jours. De nouvelles fourrures
s’entassèrent dans les magasins de la factorerie, de
nouvelles provisions alimentaires remplirent ses offices.
Les perdrix, les ptarmigans, fuyant vers des régions
plus tempérées, passaient en grand nombre, et
fournirent une viande fraîche et saine. Les lièvres
polaires pullulaient, et déjà ils portaient leur robe
hivernale. Une centaine de ces rongeurs, dont la passée
se reconnaissait aisément sur la neige, grossirent bientôt
les réserves du fort. Il y eut aussi de grands vols de
cygnes-siffleurs, l’une des belles espèces de l’Amérique
du Nord. Les chasseurs en tuèrent quelques couples.
C’étaient de magnifiques oiseaux, longs de quatre à
cinq pieds, blancs de plumage, mais cuivrés à la tête et
à la partie supérieure du cou. Ils allaient chercher, sous
une zone plus hospitalière, les plantes aquatiques et les
insectes nécessaires à leur alimentation, volant avec une
rapidité extrême, car l’air et l’eau sont leurs véritables
éléments. D’autres cygnes, dits « cygnes-trompettes »,
dont le cri ressemble à un appel de clairon, furent
aperçus aussi, émigrant par troupes nombreuses. Ils
étaient blancs comme les siffleurs, ayant à peu près leur
taille, mais noirs de pieds et de bec. Ni Marbre, ni
Sabine ne furent assez heureux pour abattre quelques-
uns de ces trompettes, mais ils les saluèrent d’un « au
revoir » très significatif. Ces oiseaux devaient revenir,
en effet, avec les premières brises du printemps, et c’est
précisément à cette époque qu’ils se font prendre avec
plus de facilité. Leur peau, leur plume, leur duvet les
font particulièrement rechercher des chasseurs et des
Indiens, et, en de certaines années favorables, c’est par
dizaines de mille que les factoreries expédient sur les
marchés de l’ancien continent ces cygnes, qui se
vendent une demi-guinée la pièce.
Pendant les excursions, qui ne duraient plus que
quelques heures et que le mauvais temps interrompait
souvent, des bandes de loups furent fréquemment
rencontrées. Il n’était pas nécessaire d’aller loin, car ces
animaux, plus audacieux quand la faim les aiguillonne,
se rapprochaient déjà de la factorerie. Ils ont le nez très
fin, et les émanations de la cuisine les attiraient.
Pendant la nuit, on les entendait hurler d’une façon
sinistre. Ces carnassiers, peu dangereux
individuellement, pouvaient le devenir par leur nombre.
Aussi, les chasseurs ne s’aventuraient-ils que bien
armés en dehors de l’enceinte du fort.
En outre, les ours se montraient plus agressifs. Pas
un jour ne se passait sans que plusieurs de ces animaux
fussent signalés. La nuit venue, ils s’avançaient
jusqu’au pied même de l’enceinte. Quelques-uns furent
blessés à coups de fusil et s’éloignèrent, tachant la
neige de leur sang. Mais, à la date du 10 octobre, aucun
n’avait encore abandonné sa chaude et précieuse
fourrure aux mains des chasseurs. Du reste, Jasper
Hobson ne permettait point à ses hommes d’attaquer
ces formidables bêtes. Avec elles, il valait mieux rester
sur la défensive, et peut-être le moment approchait-il
où, poussés par la faim, ces carnivores tenteraient
quelque attaque contre le fort Espérance. On verrait
alors à se défendre et à s’approvisionner tout à la fois.
Pendant quelques jours, le temps demeura sec et
froid. La neige présentait une surface dure, très
favorable à la marche. Aussi fit-on quelques excursions
sur le littoral et au sud du fort. Le lieutenant Hobson
désirait savoir si, les agents des pelletiers de Saint-
Louis ayant quitté le territoire, on retrouverait aux
environs quelques traces de leur passage, mais les
recherches furent vaines. Il était supposable que les
Américains avaient dû redescendre vers quelque
établissement plus méridional, afin d’y passer les mois
d’hiver.
Ces quelques beaux jours ne durèrent pas, et,
pendant la première semaine de novembre, le vent
ayant sauté au sud, bien que la température se fût
adoucie, la neige tomba en grande abondance. Elle
couvrit bientôt le sol sur une hauteur de plusieurs pieds.
Il fallut chaque jour déblayer les abords de la maison, et
ménager une allée qui conduisait à la poterne, à l’étable
des rennes et au chenil. Les excursions devinrent plus
rares, et il fallut employer les raquettes ou chaussures à
neige.
En effet, quand la couche neigeuse est durcie par le
froid, elle supporte sans céder le poids d’un homme et
laisse au pied un appui solide. La marche ordinaire
n’est donc pas entravée. Mais quand cette neige est
molle, il serait impossible à un marcheur de faire un pas
sans y enfoncer jusqu’au genou. C’est dans ces
circonstances que les Indiens font usage des raquettes.
Le lieutenant Hobson et ses compagnons étaient
habitués à se servir de ces « snow-shoes », et sur la
neige friable ils couraient avec la rapidité d’un patineur
sur la glace. Mrs. Paulina Barnett s’était déjà
accoutumée à ce genre de chaussures, et bientôt elle put
rivaliser de vitesse avec ses compagnons. De longues
promenades furent faites aussi bien sur le lac glacé que
sur le littoral. On put même s’avancer pendant plusieurs
milles à la surface solide de l’Océan, car la glace
mesurait alors une épaisseur de plusieurs pieds. Mais ce
fut une excursion fatigante, car l’icefield était
raboteux ; partout des glaçons superposés, des
hummocks qu’il fallait tourner ; plus loin, la chaîne
d’icebergs, ou plutôt la banquise présentant un
infranchissable obstacle, car sa crête s’élevait à une
hauteur de cinq cents pieds ! Ces icebergs,
pittoresquement entassés, étaient magnifiques. Ici, on
eût dit les ruines blanchies d’une ville, avec ses
monuments, ses colonnes, ses courtines abattues ; là,
une contrée volcanique, au sol convulsionné, un
entassement de glaçons, formant des chaînes de
montagnes avec leur ligne de faîte, leurs contreforts,
leurs vallées, – toute une Suisse de glace ! Quelques
oiseaux retardataires, des pétrels, des guillemots, des
puffins, animaient encore cette solitude et jetaient des
cris perçants. De grands ours blancs apparaissaient
entre les hummocks et se confondaient dans leur
blancheur éblouissante. En vérité, les impressions, les
émotions ne manquèrent pas à la voyageuse ! Sa fidèle
Madge, qui l’accompagnait, les partageait avec elle !
Qu’elles étaient loin, toutes deux, des zones tropicales
de l’Inde ou de l’Australie !
Plusieurs excursions furent faites sur cet océan
glacé, dont l’épaisse croûte eût supporté sans
s’effondrer des parcs d’artillerie ou même des
monuments. Mais bientôt ces promenades devinrent si
pénibles qu’il fallut absolument les suspendre. En effet,
la température s’abaissait sensiblement, et le moindre
travail, le moindre effort produisait chez chaque
individu un essoufflement qui le paralysait. Les yeux
étaient aussi attaqués par l’intense blancheur des neiges,
et il était impossible de supporter longtemps cette vive
réverbération, qui provoque de nombreux cas de cécité
chez les Esquimaux. Enfin, par un singulier phénomène
dû à la réfraction des rayons lumineux, les distances, les
profondeurs, les épaisseurs n’apparaissaient plus telles
qu’elles étaient. C’étaient cinq ou six pieds à franchir
entre deux glaçons, quand l’œil n’en mesurait qu’un ou
deux. De là, par suite de cette illusion d’optique, des
chutes très nombreuses et douloureuses fort souvent.
Le 14 octobre, le thermomètre accusa 3° Fahrenheit
au-dessous de zéro (16° centig. au-dessous de glace).
Rude température à supporter, d’autant plus que la bise
était forte. L’air semblait fait d’aiguilles. Il y avait
danger sérieux pour quiconque restait en dehors de la
maison, d’être « frost bitten », c’est-à-dire gelé
instantanément, s’il ne parvenait à rétablir la circulation
du sang, dans la partie attaquée, au moyen de frictions
de neige. Plusieurs des hôtes du fort se laissèrent
prendre de congélation subite, entre autres Garry,
Belcher, Hope ; mais, frictionnés à temps, ils
échappèrent au danger.
Dans ces conditions, on le comprend, tout travail
manuel devint impossible. À cette époque, d’ailleurs,
les journées étaient extrêmement courtes. Le soleil ne
restait au-dessus de l’horizon que pendant quelques
heures. Un long crépuscule lui succédait. Le véritable
hivernage, c’est-à-dire la séquestration, allait
commencer. Déjà les derniers oiseaux polaires avaient
fui le littoral assombri. Il ne restait plus que quelques
couples de ces faucons-perdrix mouchetés, auxquels les
Indiens donnent précisément le nom d’ « hiverneurs »,
parce qu’ils s’attardent dans les régions glacées
jusqu’au commencement de la nuit polaire, et bientôt ils
allaient eux-mêmes disparaître.
Le lieutenant Hobson hâta donc l’achèvement des
travaux, c’est-à-dire des trappes et pièges qui devaient
être tendus pour l’hiver aux environs du cap Bathurst.
Ces trappes consistaient uniquement en lourds
madriers, supportés sur un 4 formé de trois morceaux
de bois, disposés dans un équilibre instable, et dont le
moindre attouchement provoquait la chute. C’était, sur
une grande échelle, la trappe même que les oiseleurs
tendent dans les champs. L’extrémité du morceau de
bois horizontal était amorcée au moyen de débris de
venaison, et tout animal de moyenne taille, renard ou
martre, qui y portait la patte, ne pouvait manquer d’être
écrasé. Telles sont les trappes que les fameux chasseurs,
dont Cooper a si poétiquement raconté la vie
aventureuse, tendent pendant l’hiver, et sur un espace
qui comprend souvent plusieurs milles. Une trentaine
de ces pièges furent établis autour du fort Espérance, et
ils durent être visités à des intervalles de temps assez
rapprochés.
Ce fut le 12 novembre que la petite colonie s’accrut
d’un nouveau membre. Mrs. Mac Nap accoucha d’un
gros garçon bien constitué, dont le maître charpentier se
montra extrêmement fier. Mrs. Paulina Barnett fut
marraine du bébé, qu’on nomma Michel-Espérance. La
cérémonie du baptême s’accomplit avec une certaine
solennité, et ce jour-là fut jour de fête à la factorerie, en
l’honneur du petit être qui venait de naître au-delà du
70e degré de latitude septentrionale !
Quelques jours après, le 20 novembre, le soleil se
cachait au-dessous de l’horizon et ne devait plus
reparaître avant deux mois. La nuit polaire avait
commencé !
XVIII
La nuit polaire
Cette longue nuit débuta par une violente tempête.
Le froid était peut-être un peu moins vif, mais
l’humidité de l’atmosphère fut extrême. Malgré toutes
les précautions prises, cette humidité pénétrait dans la
maison, et, chaque matin, les condensateurs que l’on
vidait renfermaient plusieurs livres de glace.
Au-dehors, les drifts passaient en tourbillonnant
comme des trombes. La neige ne tombait plus
verticalement, mais presque horizontalement. Jasper
Hobson dut interdire d’ouvrir la porte, car il se
produisait un tel envahissement, que le couloir eût été
comblé en un instant. Les hiverneurs n’étaient plus que
des prisonniers.
Les volets des fenêtres avaient été hermétiquement
rabattus. Les lampes étaient donc continuellement
allumées pendant les heures de cette longue nuit que
l’on ne consacrait pas au sommeil.
Mais si l’obscurité régnait au-dehors, le bruit de la
tempête avait remplacé le majestueux silence des hautes
latitudes. Le vent, qui s’engageait entre la maison et la
falaise, n’était plus qu’un long mugissement.
L’habitation, qu’il prenait d’écharpe, tremblait sur ses
pilotis. Sans la solidité de sa construction, elle n’eût
certainement pas résisté. Très heureusement, la neige,
en s’amoncelant autour de ses murs, amortissait le coup
des rafales. Mac Nap ne craignait que pour les
cheminées, dont le tuyau extérieur, en chaux briquetée,
pouvait céder à la pression du vent. Elles résistèrent
cependant, mais on dut fréquemment en dégager
l’orifice, obstrué par la neige.
Au milieu des sifflements de la tourmente, on
entendait parfois des fracas extraordinaires, dont Mrs.
Paulina Barnett ne pouvait se rendre compte. C’étaient
des chutes d’icebergs qui se produisaient au large. Les
échos répercutaient ces bruits, semblables à des
roulements de tonnerre. Des crépitations incessantes
accompagnaient la dislocation de quelques parties de
l’icefield, écrasées par ces chutes de montagnes. Il
fallait avoir l’âme singulièrement aguerrie aux
violences de ces âpres climats pour ne point éprouver
une impression sinistre. Le lieutenant Hobson et ses
compagnons y étaient faits, Mrs. Paulina Barnett et
Magde s’y habituèrent peu à peu. Elles n’étaient point,
d’ailleurs, sans avoir éprouvé, pendant leurs voyages,
quelque attaque de ces vents terribles qui font jusqu’à
quarante lieues à l’heure et déplacent des canons de
vingt-quatre ! Mais ici, à ce cap Bathurst, le phénomène
s’accomplissait avec les circonstances aggravantes de
nuit et de neige. Ce vent, s’il ne démolissait pas, il
enterrait, il ensevelissait, et il était probable que douze
heures après le début de la tempête, la maison, le
chenil, le hangar, l’enceinte, auraient disparu sous une
égale épaisseur de neige.
Pendant cet emprisonnement, la vie intérieure s’était
organisée. Tous ces braves gens s’entendaient
parfaitement entre eux, et cette existence commune,
dans un si étroit espace, n’entraîna ni gêne ni
récrimination. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, accoutumés
à vivre dans ces conditions, au fort Entreprise comme
au fort Reliance ? Mrs. Paulina Barnett ne s’étonna
donc pas de les trouver d’aussi facile composition.
Le travail, d’une part, la lecture et les jeux, de
l’autre, occupaient tous les instants. Le travail, c’était la
confection des vêtements, leur raccommodage,
l’entretien des armes, la fabrication des chaussures, la
mise à jour du journal quotidien tenu par le lieutenant
Hobson, qui notait les moindres événements de
l’hivernage, tel que le temps, la température, la
direction des vents, l’apparition des météores si
fréquents dans les régions polaires, etc. ; c’était aussi
l’entretien de la maison, le balayage des chambres, la
visite journalière des pelleteries emmagasinées, que
l’humidité aurait pu altérer ; c’était encore la
surveillance des feux et du tirage des poêles, et cette
chasse incessante faite aux molécules humides qui se
glissaient dans les coins. Chacun avait sa part dans ces
travaux, suivant les prescriptions d’un règlement
affiché dans la grande salle. Sans être occupés outre
mesure, les hôtes du fort n’étaient jamais sans rien
faire. Pendant ce temps, Thomas Black vissait et
dévissait ses instruments, revoyait ses calculs
astronomiques ; presque toujours enfermé dans sa
cabine, il maugréait contre la tempête qui lui défendait
toute observation nocturne. Quant aux trois femmes
mariées, Mrs. Mac Nap s’occupait de son baby, qui
venait à merveille, tandis que Mrs. Joliffe, aidée de
Mrs. Raë et talonnée par le « tatillon » de caporal,
présidait aux opérations culinaires.
Les distractions se prenaient en commun, à certaines
heures, et le dimanche pendant toute la journée. C’était,
avant tout, la lecture. La Bible et quelques livres de
voyage composaient uniquement la bibliothèque du
fort, mais ce menu suffisait à ces braves gens. Le plus
ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture, et
ses auditeurs éprouvaient véritablement un grand plaisir
à l’entendre. Les histoires bibliques comme les récits de
voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa
voix pénétrante, convaincue, lisait quelque chapitre des
livres saints. Les imaginaires personnages, les héros
légendaires s’animaient et vivaient alors d’une vie
surprenante ! Aussi était-ce un contentement général,
lorsque l’aimable femme prenait son livre à l’heure
accoutumée. Elle était, d’ailleurs, l’âme de ce petit
monde, s’instruisant et instruisant les autres, donnant un
avis et demandant un conseil, prête partout et toujours à
rendre service. Elle réunissait en elle toutes les grâces
d’une femme, toutes ses bontés jointes à l’énergie
morale d’un homme : double qualité, double valeur aux
yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et eussent
donné leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina
Barnett partageait l’existence commune, qu’elle ne se
confinait point dans sa cabine, qu’elle travaillait au
milieu de ses compagnons d’hivernage, et qu’enfin, par
ses interrogations, par ses demandes, elle provoquait
chacun à se mêler à la conversation. Rien ne chômait
donc au fort Espérance, ni les mains, ni les langues. On
travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se portait
bien. De là une bonne humeur qui entretenait la bonne
santé et triomphait des ennuis de cette longue
séquestration.
Cependant, la tempête ne diminuait pas. Depuis trois
jours, les hiverneurs étaient confinés dans la maison, et
le chasse-neige se déchaînait toujours avec la même
intensité. Jasper Hobson s’impatientait. Il devenait
urgent de renouveler l’atmosphère intérieure, trop
chargée d’acide carbonique, et déjà les lampes
pâlissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors
mettre en jeu les pompes à air ; mais les tuyaux étaient
naturellement engorgés de glace, et elles ne
fonctionnèrent pas, n’étant destinées à agir que dans le
cas où la maison n’eût pas été ensevelie sous de telles
masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit
conseil du sergent Long, et il fut décidé, le 23
novembre, qu’une des fenêtres percée sur la façade
antérieure, à l’extrémité du couloir, serait ouverte, le
vent donnant avec moins de violence de ce côté.
Ce ne fut point une petite affaire. Les battants furent
facilement rabattus à l’intérieur, mais le volet, pressé
par les blocs durcis, résista à tous les efforts. On fut
obligé de le démonter de ses gonds. Puis, la couche de
neige fut attaquée à coups de pic et de pelle. Elle
mesurait au moins dix pieds d’épaisseur. Il fallut donc
creuser une sorte de tranchée qui donna bientôt accès à
l’air extérieur.
Jasper Hobson, le sergent, quelques soldats, Mrs.
Paulina Barnett elle-même s’aventurèrent aussitôt à
travers cette tranchée, non sans peine, car le vent s’y
engouffrait avec une fougue extraordinaire.
Quel aspect que celui du cap Bathurst et de la plaine
environnante ! Il était alors midi, et c’est à peine si
quelques lueurs crépusculaires nuançaient l’horizon du
sud. Le froid n’était pas aussi vif qu’on l’eût pu croire,
et le thermomètre n’indiqua que 15° Fahrenheit au-
dessous de zéro (9° centig. au-dessous de glace). Mais
le chasse-neige se déchaînait toujours avec une
incomparable violence, et le lieutenant, ses
compagnons, la voyageuse auraient été
immanquablement renversés, si la couche neigeuse,
dans laquelle ils étaient entrés jusqu’à mi-corps, ne les
eût maintenus contre la poussée du vent. Ils ne
pouvaient parler, ils ne pouvaient regarder sous l’averse
de flocons qui les aveuglait. En moins d’une demi-
heure, ils eussent été enlisés. Tout était blanc autour
d’eux, l’enceinte était comblée, le toit de la maison et
ses murs se confondaient dans un égal enfouissement,
et sans deux tourbillons de fumée bleuâtre qui se
tordaient dans l’air, un étranger n’aurait pu soupçonner
en cet endroit l’existence d’une maison habitée.
Dans ces conditions, la « promenade » fut très
courte. Mais la voyageuse avait jeté un coup d’œil
rapide sur cette scène désolée. Elle avait entrevu cet
horizon polaire, battu par les neiges, et la sublime
horreur de cette tempête arctique. Elle rentra donc,
emportant avec elle un impérissable souvenir.
L’air de la maison avait été renouvelé en quelques
instants et les mauvaises vapeurs se dissipèrent sous
l’action d’un courant atmosphérique pur et revivifiant.
Le lieutenant et ses compagnons se hâtèrent à leur tour
d’y chercher un refuge. La fenêtre fut refermée, mais,
depuis lors, chaque jour on eut soin d’en déblayer
l’ouverture, dans l’intérêt même de la ventilation.
La semaine entière s’écoula ainsi. Très
heureusement, les rennes et les chiens avaient une
nourriture abondante, et il ne fut pas nécessaire de les
visiter. Pendant huit jours, les hiverneurs se virent ainsi
séquestrés. C’était long pour des hommes habitués au
grand air, des soldats, des chasseurs. Aussi avouera-t-on
que peu à peu la lecture y perdit quelque charme, et que
le « cribbage6 » finit par sembler monotone. On se
couchait avec l’espoir d’entendre, au réveil, les derniers
mugissements de la rafale, mais en vain. La neige
s’amoncelait toujours sur les vitres de la fenêtre, le vent
tourbillonnait, les icebergs se fracassaient avec un
roulement de tonnerre, la fumée se rabattait dans les
chambres, provoquant des toux incessantes, et non
seulement la tempête ne finissait pas, mais elle ne
paraissait pas devoir finir !
Enfin, le 28 novembre, le baromètre anéroïde, placé
dans la grande salle, annonça une modification
prochaine dans l’état atmosphérique. Il remonta d’une
manière sensible. En même temps, le thermomètre,
6
Jeu de cartes très usité en Amérique.
placé extérieurement, tombait presque subitement à
moins de 4° au-dessous de zéro (10° centig. au-dessous
de glace). C’étaient là des symptômes auxquels on ne
pouvait se tromper. Et en effet, le 29 novembre, les
habitants du fort Espérance purent reconnaître, au
calme du dehors, que la tempête avait cessé.
Chacun alors de sortir au plus vite !
L’emprisonnement avait assez duré. La porte n’était pas
praticable, on dut passer par la fenêtre et la déblayer des
derniers amas de neige. Mais, cette fois, il ne s’agissait
plus de percer une couche molle. Le froid intense avait
solidifié toute la masse, et il fallut l’attaquer à coups de
pic.
Ce fut l’ouvrage d’une demi-heure, et bientôt tous
les hiverneurs, à l’exception de Mrs. Mac Nap, qui ne
se levait pas encore, arpentaient la cour intérieure.
Le froid était extrêmement vif, mais le vent étant
entièrement tombé, il fut supportable. Cependant, au
sortir d’une chaude demeure, chacun dut prendre
quelques précautions pour affronter une différence de
température de 54° environ (30° centig.).
Il était huit heures du matin. Des constellations
d’une admirable pureté resplendissait depuis le zénith,
où brillait la polaire, jusqu’aux dernières limites de
l’horizon. L’œil eût cru les compter par millions, bien
que le nombre des étoiles visibles à l’œil nu ne dépasse
pas cinq mille sur toute la sphère céleste. Thomas Black
s’échappait en interjections admiratives. Il applaudissait
ce firmament tout constellé, que pas une vapeur, pas
une brume ne voilait. Jamais plus beau ciel ne s’était
offert aux regards d’un astronome.
Pendant que Thomas Black s’extasiait, indifférent
aux choses de la terre, ses compagnons se portaient
jusqu’à la limite de l’enceinte fortifiée. La couche de
neige avait la dureté du roc, mais elle était fort
glissante, et il y eut quelques chutes sans conséquences.
Il va sans dire que la cour était entièrement comblée.
Le toit seul de la maison excédait la masse blanche qui
présentait une horizontalité parfaite, car le vent avait
promené son rude niveau à sa surface. De la palissade,
il ne restait que le sommet pointu des pieux, et dans cet
état, elle n’eut pas arrêté le moins souple des rongeurs !
Mais qu’y faire ? On en pouvait songer à déblayer dix
pieds de neige durcie sur un si large espace. Tout au
plus essaierait-on de dégager la partie antérieure de
l’enceinte, de manière à former un fossé dont la
contrescarpe protégerait encore la palissade. Mais
l’hiver ne faisait que commencer, et on devait craindre
qu’une nouvelle tempête ne comblât ce fossé en
quelques heures.
Pendant que le lieutenant examinait les ouvrages qui
ne pouvaient plus défendre la maison principale, tant
qu’un rayon de soleil n’aurait pas fondu cette croûte
neigeuse, Mrs. Joliffe s’écria :
« Et nos chiens ! et nos rennes ! »
Et, en effet, il fallait se préoccuper de l’état de ces
animaux. La « dog-house » et l’étable, moins élevés
que la maison, devaient être entièrement ensevelis, et il
était possible que l’air y eût manqué. On se précipita
donc, qui vers le chenil, qui vers le hangar des rennes,
mais toute crainte fut immédiatement dissipée. La
muraille de glace qui reliait l’angle nord de la maison à
la falaise avait protégé en partie les deux constructions,
autour desquelles la hauteur de la couche de neige ne
dépassait pas quatre pieds. Les « jours » ménagés dans
les parois n’étaient donc point obstrués. On trouva les
animaux en bonne santé, et la porte ayant été ouverte,
les chiens s’échappèrent en jetant de longs aboiements
de satisfaction.
Cependant, le froid commençait à piquer vivement,
et après une promenade d’une heure, chacun songea au
poêle bienfaisant qui ronflait dans la grande salle. Il n’y
avait rien à faire au-dehors en ce moment. Les trappes,
enfouies sous dix pieds de neige, ne pouvaient être
visitées. On rentra donc. La fenêtre fut fermée, et
chacun prit sa place à table, car l’heure du dîner était
arrivée.
On pense bien que, dans la conversation, il fut
question de ce froid subit, qui avait si rapidement
solidifié l’épaisse couche des neiges. C’était une
circonstance regrettable, qui compromettait, jusqu’à un
certain point, la sécurité du fort.
« Mais, monsieur Hobson, demanda Mrs. Paulina
Barnett, ne pouvons-nous compter sur quelques jours de
dégel qui réduiront en eau toute cette glace ?
– Non, madame, répondit le lieutenant, un dégel à
cette époque de l’année n’est pas probable ! Je crois
plutôt que l’intensité du froid s’accroîtra encore, et il est
fâcheux que nous n’ayons pu enlever cette neige, quand
elle était molle.
– Quoi ! vous pensez que la température subira un
abaissement plus considérable ?
– Sans aucun doute, madame. 4° au-dessous de
zéro7 (20° centig. au-dessous de glace), qu’est cela pour
une latitude aussi élevée ?
– Mais que serait-ce donc si nous étions au pôle ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Le pôle, madame, n’est pas, très probablement, le
point le plus froid du globe, puisque la plupart des
navigateurs s’accordent pour y placer la mer libre. Il
semble même que, par suite de certaines dispositions
7
Il s’agit du zéro Fahrenheit.
géographiques et hydrographiques, l’endroit où la
moyenne de la température est la plus basse est situé sur
le 95e méridien et par 78° de latitude, c’est-à-dire sur
les côtes de la Géorgie septentrionale. Là, cette
moyenne serait seulement de 2° au-dessous de zéro
(19° centig. au-dessous de glace) pour l’année entière.
Aussi ce point est-il connu sous le nom de « pôle du
froid ».
– Mais, monsieur Hobson, répondit Mrs. Paulina
Barnett, nous sommes à plus de 8° en latitude de ce
point redoutable.
– Aussi, répondit Jasper Hobson, je compte bien que
nous ne serons pas éprouvés au cap Bathurst comme
nous le serions dans la Géorgie septentrionale ! Mais si
je vous parle du pôle du froid, c’est pour vous dire qu’il
ne faut point le confondre avec le pôle proprement dit,
quand il s’agit de l’abaissement de la température.
Remarquons, d’ailleurs, que de grands froids ont été
éprouvés sur d’autres points du globe. Seulement, ils ne
duraient pas.
– Et en quels points, monsieur Hobson ? demanda
Mrs. Paulina Barnett. Je vous assure qu’en ce moment
cette question du froid m’intéresse particulièrement.
– Autant qu’il m’en souvient, répondit le lieutenant
Hobson, les voyageurs arctiques ont constaté qu’à l’île
Melville, la température s’était abaissée jusqu’à 61° au-
dessous de zéro, et jusqu’à 65° au port Félix.
– Cette île Melville et ce port Félix ne sont-ils pas
plus élevés en latitude que le cap Bathurst ?
– Sans doute, madame, mais dans une certaine
limite, la latitude ne prouve rien. Il suffit du concours
de diverses circonstances atmosphériques pour amener
des froids considérables. Et si j’ai bonne mémoire, en
1845... Sergent Long, à cette époque, n’étiez-vous pas
au fort Reliance ?
– Oui, mon lieutenant, répondit le sergent Long.
– Eh bien, cette année-là, est-ce qu’en janvier nous
n’avons pas constaté un froid extraordinaire ?
– En effet, répondit le sergent, et je me rappelle fort
bien que le thermomètre marqua 70° au-dessous de zéro
(50°,7 centig. au-dessous de zéro).
– Quoi ! s’écria Mrs. Paulina Barnett, 70°, au fort
Reliance, sur le grand lac de l’Esclave ?
– Oui, madame, répondit le lieutenant, et par 65° de
latitude seulement, un parallèle qui n’est que celui de
Christiania ou de Saint-Pétersbourg !
– Alors, monsieur Hobson, il faut s’attendre à tout !
– Oui, madame, à tout, en vérité, quand on hiverne
dans les contrées arctiques ! »
Pendant les journées des 29 et 30 novembre,
l’intensité du froid ne diminua pas, et il fallut chauffer
les poêles à grand feu, car l’humidité se fût
certainement changée en glace dans tous les coins de la
maison. Mais le combustible était abondant et on ne
l’épargna pas. La moyenne de 52° (10° centigr. au-
dessus de zéro) fut maintenue au-dedans en dépit des
menaces du dehors.
Malgré l’abaissement de la température, Thomas
Black, tenté par ce ciel si pur, voulut faire des
observations d’étoiles. Il espérait dédoubler quelques-
uns de ces astres magnifiques qui rayonnaient au zénith.
Mais il dut renoncer à toute observation. Ses
instruments lui « brûlaient » les mains. Brûler est le
seul mot qui puisse rendre l’impression produite par un
corps métallique soumis à un tel froid.
Physiquement, d’ailleurs, le phénomène est
identique. Que la chaleur soit violemment introduite
dans la chair par un corps brûlant, ou qu’elle en soit
violemment retirée par un corps glacé, l’impression est
la même. Et le digne savant l’éprouva si bien, quoi qu’il
en eût, que la peau de ses doigts resta collée à sa
lunette. Aussi suspendit-il ses observations.
Mais le ciel le dédommagea en lui donnant, vers
cette époque, le spectacle indescriptible de ses plus
beaux météores : un parasélène d’abord, une aurore
boréale ensuite.
Le parasélène ou halo lunaire formait sur le ciel un
cercle blanc, bordé d’une teinte rouge pâle, autour de la
lune. Cet exergue lumineux, dû à la réfraction des
rayons lunaires à travers les petits cristaux prismatiques
de glace, qui flottaient dans l’atmosphère, présentait un
diamètre de 45° environ. L’astre des nuits brillait du
plus vif éclat au centre de cette couronne, qui
ressemblait aux arcs laiteux et diaphanes des arcs-en-
ciel lunaires.
Quinze heures après, une magnifique aurore boréale,
décrivant un arc de plus de 100° géographiques, se
déploya au-dessus de l’horizon du nord. Le sommet de
l’arc se trouvait placé sensiblement dans le méridien
magnétique, et, par une bizarrerie quelquefois observée
en de moins hautes latitudes, le météore était paré de
toutes les couleurs du prisme, entre lesquelles le rouge
s’accusait plus nettement. En de certains endroits du
ciel, les constellations semblaient être noyées dans le
sang. De cette agglomération brumeuse disposée à
l’horizon et qui formait le noyau du météore,
s’irradiaient des effluves ardentes, dont quelques-unes
dépassaient le zénith et faisaient pâlir la lumière de la
lune submergée dans ces ondes électriques. Ces rayons
tremblotaient comme si quelque courant d’air eût agité
leurs molécules. Aucune description ne saurait rendre la
sublime magnificence de cette « gloire », qui rayonnait
dans toute sa splendeur au pôle boréal du monde. Puis,
après une demi-heure d’un incomparable éclat, sans
qu’il se fût resserré ni concentré, sans un
amoindrissement même partiel de sa lumière, le superbe
météore s’éteignit soudain, comme si quelque main
invisible eût subitement tari les sources électriques qui
le vivifiaient.
Il n’était que temps pour Thomas Black. Cinq
minutes encore, et l’astronome eût été gelé sur place !
XIX
Une visite de voisinage
Le 2 décembre, l’intensité du froid avait diminué.
Ces phénomènes de parasélènes étaient un symptôme
auquel un météorologiste n’aurait pu se méprendre. Ils
constataient la présence d’une certaine quantité de
vapeur d’eau dans l’atmosphère, et, en effet, le
baromètre baissa légèrement, en même temps que la
colonne thermométrique se relevait à 15° Fahrenheit
(90 centigr. au-dessous de zéro).
Bien que ce froid eût encore paru rigoureux en toute
région de la zone tempérée, des hiverneurs de
profession le supportaient aisément. D’ailleurs,
l’atmosphère était calme. Le lieutenant Hobson, ayant
observé que les couches supérieures de neige glacée
s’étaient ramollies, ordonna de déblayer les abords
extérieurs de l’enceinte. Mac Nap et ses hommes
entreprirent cette besogne avec courage, et en quelques
jours elle fut menée à bonne fin. En même temps, on
mit à découvert les trappes enfouies, et elles furent
tendues de nouveau. De nombreuses empreintes
prouvaient que le gibier à fourrure se massait aux
environs du cap, et, la terre lui refusant toute nourriture,
il devait aisément se laisser prendre à l’amorce des
pièges.
D’après les conseils du chasseur Marbre, on
construisit aussi un traquenard à rennes, suivant la
méthode des Esquimaux. C’était une fosse large en tous
sens d’une dizaine de pieds et creuse d’une douzaine.
Une planche formant bascule, et pouvant se relever par
son propre poids, la recouvrait de manière à la
dissimuler entièrement. L’animal, attiré par les herbes
et branches déposées à l’extrémité de la planche, était
inévitablement précipité dans la fosse, dont il ne
pouvait plus sortir. On comprend que, par ce système
de bascule, le traquenard se retendait automatiquement,
et qu’un renne pris, d’autres pouvaient s’y prendre à
leur tour. Marbre n’éprouva d’autre difficulté, en
établissant son traquenard, qu’à percer un sol très dur ;
mais il fut assez surpris – et Jasper Hobson ne le fut pas
moins – quand la pioche, après avoir traversé quatre à
cinq pieds de terre et de sable, rencontra en dessous une
couche de neige, dure comme du roc, et qui paraissait
être très épaisse.
« Il faut, dit le lieutenant Hobson, après avoir
observé cette disposition géologique, il faut que cette
partie du littoral ait été soumise, il y a bien des années,
à un froid excessif et pendant un laps de temps très
long ; puis, les sables, la terre, auront peu à peu
recouvert la masse glacée, vraisemblablement étendue
sur un lit de granit.
– En effet, mon lieutenant, répondit le chasseur,
mais cela ne rendra pas notre traquenard plus mauvais.
Au contraire même, les rennes, une fois emprisonnés,
trouveront une paroi glissante sur laquelle ils n’auront
aucune prise.”
Marbre avait raison, et l’événement justifia ses
prévisions.
Le 5 décembre, Sabine et lui étant allés visiter la
fosse, entendirent de sourds grondements qui s’en
échappaient. Ils s’arrêtèrent.
« Ce n’est point le bramement du renne, dit Marbre,
et je nommerais bien la bête qui s’est fait prendre à
notre traquenard !
– Un ours ! répondit Sabine.
– Oui, fit Marbre, dont les yeux brillèrent de
satisfaction.
– Eh bien, répliqua Sabine, nous ne perdrons pas au
change. Le beefsteak d’ours vaut le beefsteak de renne,
et on a la fourrure en plus. Allons ! »
Les deux chasseurs étaient armés. Ils coulèrent une
balle dans leur fusil déjà chargé à plomb, et
s’avancèrent vers le traquenard. La bascule s’était
remise en place, mais l’amorce avait disparu, ayant été
probablement entraînée au fond de la fosse.
Marbre et Sabine, arrivés près de l’ouverture,
regardèrent jusqu’au fond du trou, après avoir déplacé
la bascule. Les grognements redoublèrent. C’étaient, en
effet, ceux d’un ours. Dans un coin de la fosse était
blottie une masse gigantesque, un véritable paquet de
fourrure blanche, à peine visible dans l’ombre, au
milieu de laquelle brillaient deux yeux étincelants. Les
parois de la fosse étaient profondément labourées à
coups de griffes, et certainement, si les murs eussent été
faits de terre, l’ours aurait pu se frayer un chemin au-
dehors. Mais sur cette glace glissante, ses pattes
n’avaient pas eu prise, et si sa prison s’était élargie sous
ses coups, du moins n’avait-il pu la quitter.
Dans ces conditions, la capture de l’animal n’offrait
aucune difficulté. Deux balles, ajustées avec précision
vers le fond de la fosse, eurent raison du vigoureux
animal, et le plus gros de la besogne fut de l’en tirer.
Les deux chasseurs revinrent au fort Espérance pour y
chercher du renfort. Une dizaine de leurs compagnons,
munis de cordes, les suivirent jusqu’au traquenard, et ce
ne fut pas sans peine que la bête fut extraite de la fosse.
C’était un ours gigantesque, haut de six pieds, pesant au
moins six cents livres, et dont la vigueur devait être
prodigieuse. Il appartenait au sous-genre des ours
blancs par son crâne aplati, son corps allongé, ses
ongles courts et peu recourbés, son museau fin et son
pelage entièrement blanc. Quant aux parties
comestibles de l’individu, elles furent soigneusement
rapportées à Mrs. Joliffe, et figurèrent avantageusement
comme plat de résistance au dîner du jour.
Dans la semaine qui suivit, les trappes
fonctionnèrent assez heureusement. On prit une
vingtaine de martres, alors dans toute la beauté de leur
vêtement d’hiver, mais seulement deux ou trois renards.
Ces sagaces animaux devinaient le piège qui leur était
tendu, et le plus souvent, creusant le sol près de la
trappe, ils parvenaient à s’emparer de l’appât et à se
débarrasser ensuite de la trappe rabattue sur eux.
Résultat qui mettait Sabine hors de lui, le chasseur
déclarant un tel subterfuge « indigne d’un renard
honnête ».
Vers le 10 décembre, le vent ayant passé dans le
sud-ouest, la neige se reprit à tomber, mais non pas par
flocons épais. C’était une neige fine, en somme peu
abondante, mais elle se glaçait aussitôt, car un froid vif
se faisait sentir, et comme la brise était forte, on le
supportait difficilement. Il fallut donc se caserner de
nouveau et reprendre les travaux de l’intérieur. Par
précaution, Jasper Hobson distribua à tout son monde
des pastilles de chaux et du jus de citron, l’emploi de
ces antiscorbutiques étant réclamé par la persistance de
ce froid humide. Du reste, aucun symptôme de scorbut
ne s’était encore manifesté parmi les habitants du fort
Espérance. Grâce aux précautions hygiéniques prises, la
santé générale n’avait point été altérée.
La nuit polaire était profonde alors. Le solstice
d’hiver approchait, époque à laquelle l’astre du jour se
trouve à son maximum d’abaissement au-dessous de
l’horizon pour l’hémisphère boréal. Au crépuscule de
minuit, le bord méridional des longues plaines blanches
se teintait à peine de nuances moins sombres. Une
réelle impression de tristesse se dégageait de ce
territoire polaire, que les ténèbres enveloppaient de
toutes parts.
Quelques jours se passèrent dans la maison
commune. Jasper Hobson était plus rassuré contre
l’attaque des bêtes fauves, depuis que les abords de
l’enceinte avaient été déblayés, – fort heureusement, car
on entendait de sinistres grognements sur la nature
desquels on ne pouvait se méprendre. Quant à la visite
de chasseurs indiens ou canadiens, elle n’était pas à
craindre à cette époque.
Cependant, un incident se produisit, ce qu’on
pourrait appeler un épisode dans ce long hivernage, et
qui prouvait que, même au cœur de l’hiver, ces
solitudes n’étaient pas entièrement dépeuplées. Des
êtres humains parcouraient encore ce littoral, chassant
les morses et campant sous la neige. Ils appartenaient à
la race « des mangeurs de poissons crus8 », qui sont
répandus sur le continent du North-Amérique, depuis la
mer de Baffin jusqu’au détroit de Behring, et dont le lac
de l’Esclave semble former la limite méridionale.
Un matin du 14 décembre, ou plutôt à neuf heures
avant midi, le sergent Long, revenant d’une excursion
sur le littoral, termina son rapport au lieutenant, en
disant que si ses yeux ne l’avaient point trompé, une
tribu de nomades devait être campée à quatre milles du
fort, près d’un petit cap qui se projetait en cet endroit.
« Quels sont ces nomades ? demanda Jasper
Hobson.
– Ce sont des hommes ou des morses, répondit le
sergent Long. Pas de milieu ! »
On aurait bien étonné le brave sergent en lui
apprenant que certains naturalistes ont précisément
admis « ce milieu » que lui, Long, ne reconnaissait pas.
Et, en effet, quelques savants ont plus ou moins
8
Traduction exacte du mot « esquimau ».
plaisamment regardé les Esquimaux comme « une
espèce intermédiaire entre l’homme et le veau-marin ».
Aussitôt le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett,
Madge et quelques autres, d’aller constater la présence
de ces visiteurs. Bien vêtus, bien encapuchonnés, se
tenant en garde contre les gelées subites, armés de fusils
et de haches, chaussés de bottes fourrées auxquelles la
neige glacée prêtait un point d’appui solide, ils sortirent
par la poterne et suivirent le littoral, dont les glaçons
encombraient la rivière.
La lune, dans son dernier quartier, jetait de vagues
lueurs sur l’icefield, à travers les brumes du ciel. Après
une marche d’une heure, le lieutenant dut croire que son
sergent s’était trompé, ou tout au moins qu’il n’avait vu
que des morses, lesquels avaient sans doute regagné
leur élément par ces trous qu’ils tiennent constamment
praticables au milieu des champs de glace.
Mais le sergent Long, montrant un tourbillon
grisâtre qui sortait d’une extumescence conique, sorte
de hutte, élevée sur l’icefield, se contenta de répondre
tranquillement :
« Voilà donc une fumée de morses ! »
En ce moment, des êtres vivants sortirent de la hutte,
se traînant sur la neige. C’étaient des Esquimaux, mais
s’ils étaient hommes ou femmes, c’est ce qu’un
Esquimau seul eût pu dire, tant leur accoutrement
permettait de les confondre.
En vérité, et sans approuver en quoi que ce soit
l’opinion des naturalistes citée plus haut, on eût dit des
phoques, de véritables amphibies, velus, poilus. Ils
étaient au nombre de six, quatre grands et deux petits,
larges d’épaules pour leur taille médiocre, le nez épaté,
les yeux abrités sous d’énormes paupières, la bouche
grande, la lèvre épaisse, les cheveux noirs, longs, rudes,
la face dépourvue de barbe. Pour vêtements, une
tunique ronde en peau de morse, un capuchon, des
bottes, des mitaines de même nature. Ces êtres, à demi
sauvages, s’étaient approchés des Européens et les
regardaient en silence.
« Personne de vous ne sait l’esquimau ? » demanda
Jasper Hobson à ses compagnons.
Personne ne connaissait cet idiome ; mais aussitôt,
une voix se fit entendre, qui souhaitait la bienvenue en
anglais :
« Welcome ! welcome ! »
C’était un Esquimau, ou plutôt, comme on ne tarda
pas à l’apprendre, une Esquimaude, qui, s’avançant vers
Mrs. Paulina Barnett, lui fit un salut de la main.
La voyageuse, surprise, répondit par quelques mots
que l’indigène parut comprendre facilement, et une
invitation fut faite à la famille de suivre les Européens
jusqu’au fort. Les Esquimaux semblèrent se consulter
du regard, puis, après quelques instants d’hésitation, ils
accompagnèrent le lieutenant Hobson, marchant en
groupe serré.
Arrivée à l’enceinte, la femme indigène, voyant
cette maison dont elle ne soupçonnait pas l’existence,
s’écria :
« House ! house ! snow-house ? »
Elle demandait si c’était une maison de neige, et
pouvait le croire, car l’habitation se perdait alors dans
toute cette masse blanche qui couvrait le sol. On lui fit
comprendre qu’il s’agissait d’une maison de bois.
L’Esquimaude dit alors quelques mots à ses
compagnons, qui firent un signe approbatif. Tous
passèrent alors par la poterne, et, un instant après, ils
étaient introduits dans la salle principale.
Là, leurs capuchons furent retirés, et l’on put
reconnaître les sexes. Il y avait deux hommes de
quarante à cinquante ans, au teint jaune-rougeâtre, aux
dents aiguës, aux pommettes saillantes, ce qui leur
donnait une vague ressemblance avec des carnivores ;
deux femmes encore jeunes, dont les cheveux nattés
étaient ornés de dents et de griffes d’ours polaires ;
enfin, deux enfants de cinq à six ans, pauvres petits
êtres à mine éveillée, qui regardaient en ouvrant de
grands yeux.
« On doit vraisemblablement supposer que des
Esquimaux ont toujours faim, dit Jasper Hobson. Je
pense donc qu’un morceau de venaison ne déplaira pas
à nos hôtes. »
Sur l’ordre du lieutenant Hobson, le caporal Joliffe
apporta quelques morceaux de renne, sur lesquels ces
pauvres gens se jetèrent avec une sorte d’avidité
bestiale. Seule, la jeune Esquimaude qui s’était
exprimée en anglais montra une certaine réserve,
regardant, sans les quitter des yeux, Mrs. Paulina
Barnett et les autres femmes de la factorerie. Puis,
apercevant le petit baby que Mrs. Mac Nap tenait sur
ses bras, elle se leva, courut à lui et, lui parlant d’une
voix douce, se mit à le caresser le plus gentiment du
monde.
Cette jeune indigène semblait être, sinon supérieure,
du moins plus civilisée que les autres, et cela parut
surtout quand, ayant été prise d’un léger accès de toux,
elle mit sa main devant sa bouche, d’après les règles les
plus élémentaires de la civilité.
Ce détail n’échappa à personne. Mrs. Paulina
Barnett, causant avec l’Esquimaude et employant les
mots anglais les plus usités, apprit en quelques phrases
que cette jeune indigène avait servi pendant un an chez
le gouverneur danois d’Uppernawik, dont la femme
était Anglaise. Puis elle avait quitté le Groenland pour
suivre sa famille sur les territoires de chasse. Les deux
hommes étaient ses deux frères ; l’autre femme, mariée
à l’un d’eux et mère des deux enfants, était sa belle-
sœur. Ils revenaient tous de l’île Melbourne, située,
dans l’est, sur le littoral de l’Amérique anglaise,
regagnant à l’ouest la pointe Barrow, l’un des caps de la
Géorgie occidentale de l’Amérique russe, où vivait leur
tribu, et c’était un sujet d’étonnement pour eux de
trouver une factorerie installée au cap Bathurst. Les
deux Esquimaux secouèrent même la tête en voyant cet
établissement. Désapprouvaient-ils la construction d’un
fort sur ce point du littoral ? Trouvaient-ils l’endroit
mal choisi ? Malgré toute sa patience, le lieutenant
Hobson ne parvint point à les faire s’expliquer à ce
sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs réponses.
Quant à la jeune Esquimaude, elle se nommait
Kalumah, et elle parut prendre en grande amitié Mrs.
Paulina Barnett. Cependant la pauvre créature, toute
sociable qu’elle était, ne regrettait point la position
qu’elle avait autrefois chez le gouverneur
d’Uppernawik, et elle se montrait très attachée à sa
famille.
Après s’être restaurés, après avoir partagé une demi-
pinte de brandevin dont les petits eurent leur part, les
Esquimaux prirent congé de leurs hôtes, mais, avant de
partir, la jeune indigène invita la voyageuse à visiter
leur hutte de neige. Mrs. Paulina Barnett promit de s’y
rendre le lendemain, si le temps le permettait.
Le lendemain, en effet, accompagnée de Madge, du
lieutenant Hobson et de quelques soldats armés – non
contre ces pauvres gens, mais pour le cas où les ours
eussent rôdé sur le littoral –, Mrs. Paulina Barnett se
transporta au cap Esquimau, nom qui fut donné à la
pointe près de laquelle se dressait le campement
indigène.
Kalumah accourut au-devant de son amie de la
veille et lui montra la hutte d’un air satisfait. C’était un
gros cône de neige, percé d’une étroite ouverture à son
sommet qui donnait issue à la fumée d’un foyer
intérieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creusé
leur demeure passagère. Ces « snow-houses », qu’ils
établissent avec une extrême rapidité, se nomment
« igloo » dans la langue du pays. Elles sont
merveilleusement appropriées au climat, et leurs
habitants y supportent, même sans feu et sans trop
souffrir, des froids de 40° au-dessous de zéro. Pendant
l’été, les Esquimaux campent sous des tentes de peaux
de rennes et de phoques, qui portent le nom de
« tupic ».
Pénétrer dans cette hutte n’était point une opération
facile. Elle n’avait qu’une entrée au ras du sol, et il
fallait se glisser par une sorte de couloir long de trois à
quatre pieds, car les parois de neige mesuraient au
moins cette épaisseur. Mais une voyageuse de
profession, une lauréate de la Société royale, ne pouvait
hésiter, et Mrs. Paulina Barnett n’hésita pas. Suivie de
Madge, elle s’enfourna bravement dans l’étroit boyau à
la suite de la jeune indigène. Quant au lieutenant
Hobson et à ses hommes, ils se dispensèrent de cette
visite.
Et Mrs. Paulina Barnett comprit bientôt que le plus
difficile n’était pas de pénétrer dans cette hutte de
neige, mais d’y rester. L’atmosphère, échauffée par un
foyer sur lequel brûlaient des os de morses, infectée par
l’huile fétide d’une lampe, imprégnée des émanations
de vêtements gras et de la chair d’amphibie qui forme la
nourriture principale des Esquimaux, cette atmosphère
était écœurante. Madge ne put y tenir et sortit presque
aussitôt. Mrs. Paulina Barnett montra un courage
surhumain pour ne point chagriner la jeune indigène et
prolongea sa visite pendant cinq grandes minutes, –
cinq siècles ! Les deux enfants et leur mère étaient là.
Quant aux deux hommes, la chasse aux morses les avait
entraînés à quatre ou cinq milles de leur campement.
Mrs. Paulina Barnett, une fois sortie de la hutte,
aspira avec ivresse l’air froid du dehors, qui ramena les
couleurs sur sa figure un peu pâlie.
« Eh bien, madame ? lui demanda le lieutenant, que
dites-vous des maisons esquimaudes ?
– L’aération laisse à désirer ! » répondit simplement
Mrs. Paulina Barnett.
Pendant huit jours, cette intéressante famille
indigène demeura campée en cet endroit. Sur vingt-
quatre heures, les deux Esquimaux en passaient douze à
la chasse aux morses. Ils allaient, avec une patience que
les huttiers pourront seuls comprendre, guetter les
amphibies sur le bord de ces trous par lesquels ils
venaient respirer à la surface de l’icefield. Le morse
apparaissait-il, une corde à nœud coulant lui était jetée
autour des pectorales, et, non sans peine, les deux
indigènes le hissaient sur-le-champ et le tuaient à coups
de hache. Véritablement, c’était plutôt une pêche
qu’une chasse. Puis le grand régal consistait à boire ce
sang chaud des amphibies dont les Esquimaux
s’enivrent avec volupté.
Chaque jour, Kalumah, malgré la basse température,
se rendait au fort Espérance. Elle prenait un extrême
plaisir à parcourir les différentes chambres de la
maison, regardant coudre, suivant tous les détails des
manipulations culinaires de Mrs. Joliffe. Elle demandait
le nom anglais de chaque chose et causait pendant des
heures entières avec Mrs. Paulina Barnett, si le mot
« causer » peut s’employer quand il s’agit d’un échange
de mots longtemps cherchés de part et d’autre. Quand la
voyageuse faisait la lecture à voix haute, Kalumah
l’écoutait avec une extrême attention, bien qu’elle ne la
comprît certainement point.
Kalumah chantait aussi, d’une voix assez douce, des
chansons d’un rythme singulier, chansons froides,
glaciales, mélancoliques et d’une coupe étrange. Mrs.
Paulina Barnett eut la patience de traduire une de ces
« sagas » groenlandaises, curieux échantillon de la
poésie hyperboréenne, auquel un air triste, entrecoupé
de pauses, procédant par intervalles bizarres, prêtait une
indéfinissable couleur. Voici, d’ailleurs, un spécimen
de cette poésie, copié sur l’album même de la
voyageuse.
Chanson groenlandaise
Le ciel est noir,
Et le soleil se traîne
À peine !
De désespoir
Ma pauvre âme incertaine
Est pleine !
La blonde enfant se rit de mes tendres chansons,
Et sur son cœur l’hiver promène ses glaçons !
Ange rêvé,
Ton amour qui fait vivre
M’enivre,
Et j’ai bravé
Pour te voir, pour te suivre
Le givre.
Hélas ! sous mes baisers et leur douce chaleur,
Je n’ai pu dissiper les neiges de ton cœur !
Ah ! que demain
À ton âme convienne
La mienne,
Et que ma main
Amoureusement tienne
La tienne !
Le soleil brillera là-haut dans notre ciel,
Et de ton cœur l’amour forcera le dégel !
Le 20 décembre, la famille esquimaude vint au fort
Espérance prendre congé de ses habitants. Kalumah
s’était attachée à la voyageuse, qui l’eût volontiers
conservée près d’elle ; mais la jeune indigène ne voulait
pas abandonner les siens. D’ailleurs, elle promit de
revenir pendant l’été prochain au fort Espérance.
Ses adieux furent touchants. Elle remit à Mrs.
Paulina Barnett une petite bague de cuivre, et reçut en
échange un collier de jais dont elle se para aussitôt.
Jasper Hobson ne laissa point partir ces pauvres gens
sans une bonne provision de vivres qui fut chargée sur
leur traîneau, et, après quelques paroles de
reconnaissance prononcées par Kalumah, l’intéressante
famille, se dirigeant vers l’ouest, disparut au milieu des
épaisses brumes du littoral.
XX
Où le mercure gèle
Le temps sec et le calme de l’atmosphère
favorisèrent les chasseurs pendant quelques jours
encore. Toutefois, ils ne s’éloignaient pas du fort.
L’abondance du gibier leur permettait, d’ailleurs,
d’opérer dans un rayon restreint. Le lieutenant Hobson
ne pouvait donc que se féliciter d’avoir fondé son
établissement sur ce point du continent. Les trappes
prirent un grand nombre d’animaux à fourrures de
toutes sortes. Sabine et Marbre tuèrent une certaine
quantité de lièvres polaires. Une vingtaine de loups
affamés furent abattus à coups de fusil. Ces carnassiers
se montraient fort agressifs, et, réunis par bandes autour
du fort, pendant la nuit si longue, ils remplissaient l’air
de leurs rauques aboiements. Du côté de l’icefield, entre
les hummocks, passaient fréquemment de grands ours,
dont l’approche était surveillée avec le plus grand soin.
Le 25 décembre, il fallut de nouveau abandonner
tout projet d’excursion. Le vent sauta au nord et le froid
reprit, avec une extrême vivacité. On ne pouvait rester
en plein air sans risquer d’être instantanément « frost
bitten ». Le thermomètre Fahrenheit descendit à 18° au-
dessous de zéro (28° centigr. au-dessous de glace). La
brise sifflait comme une volée de mitraille. Avant de
s’emprisonner, Jasper Hobson eut soin de fournir aux
animaux une nourriture assez. abondante pour les
sustenter pendant quelques semaines.
Le 25 décembre était le jour de Noël, cette fête du
foyer domestique, si chère aux Anglais. Elle fut
célébrée avec un zèle tout religieux. Les hiverneurs
remercièrent la Providence de les avoir protégés
jusqu’alors ; puis les travailleurs, ayant chômé pendant
ce jour sacré du « Christmas », se retrouvèrent tous
réunis devant un splendide festin, dans lequel figurait
un gigantesque pudding.
Le soir venu, un punch flamba sur la grande table,
au milieu des verres. Les lampes furent éteintes, et la
salle, illuminée par la flamme livide du brandevin, prit
un aspect fantastique. Toutes ces bonnes figures de
soldats s’animèrent, à ses reflets tremblotants, d’une
animation que le brûlant liquide allait encore accroître.
Puis la flamme se modéra, elle s’éparpilla autour du
gâteau national en petites langues bleuâtres et
s’évanouit.
Phénomène inattendu ! Bien que les lampes
n’eussent pas encore été rallumées, cependant la salle
ne redevint pas obscure. Une vive lumière y pénétrait
par sa fenêtre, lumière rougeâtre que l’éclat des lampes
avait empêché de voir jusqu’alors.
Tous les convives se levèrent extrêmement surpris et
s’interrogèrent du regard.
« Un incendie ! » s’écrièrent quelques-uns. Mais, à
moins que la maison n’eût elle-même brûlé, aucun
incendie ne pouvait éclater dans le voisinage du cap
Bathurst !
Le lieutenant se précipita vers la fenêtre, et il
reconnut aussitôt la cause de cette réverbération. C’était
une éruption.
En effet, par-delà les falaises de l’ouest, au-delà de
la baie des Morses, l’horizon était en feu. On ne pouvait
apercevoir le sommet des collines ignivomes, situées à
trente milles du cap Bathurst, mais la gerbe de flammes,
s’épanouissant à une prodigieuse hauteur, couvrait tout
le territoire de ses fauves reflets.
« C’est encore plus beau qu’une aurore boréale ! »
s’écria Mrs. Paulina Barnett.
Thomas Black protesta contre cette affirmation. Un
phénomène terrestre plus beau qu’un météore ! Mais au
lieu de discuter cette thèse, malgré le froid intense,
malgré la bise aiguë, chacun quitta la salle et alla
contempler l’admirable spectacle de cette gerbe
étincelante qui se développait sur le fond noir du ciel.
Si Jasper Hobson, ses compagnes, ses compagnons
n’avaient eu les oreilles et la bouche emmaillotées dans
d’épaisses fourrures, ils auraient pu entendre les bruits
sourds de l’éruption, qui se propageaient à travers
l’atmosphère. Ils auraient pu se communiquer les
impressions que ce sublime spectacle faisait naître en
eux. Mais, ainsi encapuchonnés, il ne leur était permis
ni de parler, ni d’entendre. Ils durent se contenter de
voir, mais quelle scène imposante pour leurs yeux !
quel souvenir pour leur esprit ! Entre l’obscurité
profonde du firmament et la blancheur de l’immense
tapis de neige, l’épanouissement des flammes
volcaniques produisait des effets de lumière qu’aucune
plume, qu’aucun pinceau ne saurait rendre ! L’intense
réverbération s’étendait jusqu’au-delà du zénith,
éteignant graduellement toutes les étoiles. Le sol blanc
revêtait des teintes d’or. Les hummocks de l’icefield, et,
en arrière-plan, les énormes icebergs réfléchissaient les
lueurs diverses comme autant de miroirs ardents. Ces
faisceaux lumineux venaient se briser ou se réfracter à
tous ces angles, et les plans, diversement inclinés, les
renvoyaient avec un éclat plus vif et une teinte
nouvelle. Choc de rayons véritablement magique ! On
eût dit l’immense décor de glaces d’une féerie, dressé
tout exprès pour cette fête de la lumière !
Mais le froid excessif obligea bientôt les spectateurs
à rentrer dans leur chaude habitation, et plus d’un nez
faillit payer cher ce plaisir que les yeux venaient de
prendre à son détriment par une pareille température...
Pendant les jours qui suivirent, l’intensité du froid
redoubla. On put croire que le thermomètre à mercure
ne suffirait pas à en marquer les degrés9, et qu’il
faudrait employer un thermomètre à alcool. Dans la nuit
du 28 au 29 décembre, la colonne s’abaissa à 32° au-
dessous de zéro (37° centig. au-dessous de glace).
Les poêles furent bourrés de combustible, mais la
température intérieure ne put être maintenue au-dessus
de 20° (7° centig. au-dessous de zéro). On souffrait du
froid jusque dans les chambres, et, sur un rayon de dix
pieds autour du poêle, la chaleur s’annihilait
complètement. Aussi, la meilleure place appartenait-
elle au petit enfant, que berçaient ceux qui
s’approchaient tour à tour du foyer. Défense absolue fut
faite d’ouvrir porte ou fenêtre, car la vapeur, concentrée
dans les salles, se fût immédiatement changée en neige.
Déjà dans le couloir la respiration des hommes
produisait un phénomène identique. On entendait de
toutes parts des détonations sèches, qui surprirent les
9
À 42° centig. au-dessous de zéro, le mercure gèle dans la cuvette du
thermomètre, et on est obligé d’employer des appareils à alcool pur, qui ne
se solidifie que sous un froid excessif.
personnes inaccoutumées aux phénomènes de ces
climats. C’étaient les troncs d’arbres, formant les parois
de la maison, qui craquaient sous l’action du froid. La
provision de liqueurs, brandevin et gin, déposée dans le
grenier, dut être descendue dans la salle commune ;
déjà l’alcool était coagulé, et tout l’esprit se concentrait
au fond des bouteilles sous la forme d’un noyau. La
bière, fabriquée avec les bourgeons de sapins, faisait, en
gelant, éclater les barils. Tous les corps solides, comme
pétrifiés, résistaient à la pénétration de la chaleur. Le
bois brûlait difficilement, et Jasper Hobson dut sacrifier
une certaine quantité d’huile de morse pour en activer
la combustion. Très heureusement, les cheminées
tiraient bien et empêchaient toute émanation
désagréable à l’intérieur. Mais extérieurement, le fort
Espérance devait se trahir au loin par l’odeur âcre et
fétide de ses fumées et méritait d’être rangé parmi les
établissements insalubres.
Un symptôme à remarquer, c’était l’extrême soif
dont chacun était dévoré par ce froid intense. Mais,
pour se rafraîchir, il fallait constamment dégeler les
liquides auprès du feu, car, sous la forme de glace, ils
eussent été impropres à désaltérer. Un autre symptôme
contre lequel le lieutenant Hobson engageait ses
compagnons à réagir, c’était une somnolence opiniâtre,
que quelques-uns ne parvenaient pas à vaincre. Mrs.
Paulina Barnett, toujours vaillante, par ses conseils, sa
conversation, son va-et-vient, réagissait à la fois pour
son propre compte et encourageait tout son monde.
Souvent elle lisait quelque livre de voyage ou chantait
quelque vieux refrain d’Angleterre, et tous le répétaient
en chœur avec elle. Ces chants réveillaient, bon gré mal
gré, les endormis, qui bientôt faisaient chorus à leur
tour. Les longues journées s’écoulaient ainsi dans une
séquestration complète, et Jasper Hobson, consultant à
travers les vitres le thermomètre placé extérieurement,
constatait que le froid s’accroissait sans cesse. Le 31
décembre, le mercure était entièrement gelé dans la
cuvette de l’instrument. Il y avait donc plus de 44° au-
dessous de zéro (42° centig. au-dessous de glace).
Le lendemain, 1er janvier 1860, le lieutenant Jasper
Hobson présenta ses compliments de nouvelle année à
Mrs. Paulina Barnett, et la félicita du courage et de la
bonne humeur avec lesquels elle supportait les misères
de l’hivernage. Mêmes compliments à l’adresse de
l’astronome, qui, lui, ne voyait qu’une chose dans ce
changement du millésime de 1859 pour celui de 1860,
c’est qu’il entrait dans l’année de sa fameuse éclipse
solaire ! Des souhaits furent échangés entre tous les
membres de cette petite colonie, si unis entre eux, et
dont la santé, grâce au Ciel, continuait d’être excellente.
Si quelques symptômes de scorbut s’étaient montrés, ils
avaient promptement cédé à l’emploi opportun du lime-
juice et des pastilles de chaux.
Mais il ne fallait pas se réjouir trop vite ! La
mauvaise saison devait durer trois mois encore. Sans
doute, le soleil ne tarderait pas à reparaître au-dessus de
l’horizon, mais rien ne prouvait que le froid eût atteint
son maximum d’intensité, et, généralement, sous toutes
les zones boréales, c’est dans le mois de février que
s’observent les plus extrêmes abaissements de
température. En tout cas, la rigueur de l’atmosphère ne
diminua pas pendant les premiers jours de l’année
nouvelle, et, le 5 janvier, le thermomètre à alcool, placé
à l’extérieur de la fenêtre du couloir, accusa 66° au-
dessous de zéro (52° centig. au-dessous de glace).
Encore quelques degrés, et les minima de température
relevés au fort Reliance, en 1835, seraient atteints et
peut-être dépassés !
Cette persistance d’un froid aussi violent inquiétait
de plus en plus Jasper Hobson. Il craignait que les
animaux à fourrures ne fussent obligés de chercher au
sud un climat moins rigoureux, ce qui eût contrarié ses
projets de chasse au printemps nouveau. En outre, il
entendait, à travers les couches souterraines, certains
roulements sourds qui se rattachaient évidemment à
l’éruption volcanique. L’horizon occidental était
toujours embrasé des feux de la terre, et certainement
un formidable travail plutonien s’accomplissait dans les
entrailles du globe. Ce voisinage d’un volcan en activité
ne pouvait-il être dangereux pour la nouvelle
factorerie ? C’est à quoi songeait le lieutenant, quand il
surprenait quelques-uns de ces grondements intérieurs.
Mais ces appréhensions, très vagues d’ailleurs, il les
garda pour lui.
Comme on le pense bien, par un tel froid, personne
ne songeait à quitter la maison. Les chiens et les rennes
étaient abondamment pourvus, et ces animaux, habitués
d’ailleurs à de longs jeûnes pendant la saison d’hiver,
ne réclamaient point les services de leurs maîtres. Il
n’existait donc aucun motif pour s’exposer aux rigueurs
de l’atmosphère. C’était assez déjà de subir au-dedans
une température que la combustion du bois et de l’huile
parvenait à peine à rendre supportable. Malgré toutes
les précautions prises, l’humidité se glissait dans les
salles inaérées, et déposait sur les poutres de brillantes
couches de glace qui s’épaississaient chaque jour. Les
condensateurs étaient engorgés, et même l’un d’eux
éclata sous la pression de l’eau solidifiée.
Dans ces conditions, le lieutenant Hobson ne
songeait point à ménager le combustible. Il le
prodiguait même, afin de relever cette température, qui,
dès que les feux du poêle et du fourneau baissaient tant
soit peu, tombait quelquefois à 15° Fahrenheit (9°
centig. au-dessous de glace). Aussi des hommes de
quart, se relayant d’heure en heure, avaient-ils ordre de
surveiller et d’entretenir les feux.
« Le bois nous manquera bientôt, dit un jour le
sergent Long au lieutenant.
– Nous manquer ! s’écria Jasper Hobson.
– Je veux dire, reprit le sergent, que
l’approvisionnement de la maison s’épuise et qu’il
faudra, avant peu, nous ravitailler au magasin. Or, je le
sais par expérience, s’exposer à l’air avec un froid
pareil, c’est risquer sa vie.
– Oui ! répondit le lieutenant, c’est une faute que
nous avons commise, d’avoir construit un bûcher non
contigu à la maison et sans communication directe avec
elle. Je m’en aperçois un peu tard. J’aurais dû ne pas
oublier que nous allions hiverner au-delà du 70e
parallèle ! Mais enfin, ce qui est fait est fait.
– Dites-moi, Long, quelle quantité de bois reste-t-il
dans la maison ?
– De quoi alimenter le poêle et le fourneau pendant
deux ou trois jours au plus, répondit le sergent.
– Espérons que d’ici là, reprit Jasper Hobson, la
rigueur de la température aura quelque peu diminué et
qu’on pourra sans danger traverser la cour du fort.
– J’en doute, mon lieutenant, répliqua le sergent
Long en secouant la tête. L’atmosphère est pure, les
étoiles sont brillantes, le vent se maintient au nord, et je
ne serais pas étonné que ce froid durât quinze jours
encore, jusqu’à la lune nouvelle.
– Eh bien, mon brave Long, reprit le lieutenant
Hobson, nous ne nous laisserons certainement pas
mourir de froid, et le jour où il faudra s’exposer...
– On s’exposera, mon lieutenant », répondit le
sergent Long.
Jasper Hobson serra la main du sergent, dont le
dévouement lui était bien connu.
On pourrait croire que Jasper Hobson et le sergent
Long exagéraient, quand ils regardaient comme
pouvant causer la mort la subite impression d’un tel
froid sur l’organisme. Mais, habitués aux violences des
climats polaires, ils avaient pour eux une longue
expérience. Ils avaient vu, dans des circonstances
identiques, des hommes robustes tomber évanouis sur la
glace, dès qu’ils s’exposaient au-dehors. La respiration
leur manquait, et on les relevait asphyxiés. Ces faits, si
incroyables qu’ils paraissent, se sont reproduits maintes
fois pendant certains hivernages. Lors de leur voyage
sur les rives de la baie d’Hudson, en 1746, William
Moor et Smith ont cité plusieurs accidents de ce genre,
et ils ont perdu quelques-uns de leurs compagnons,
foudroyés par le froid. Il est incontestable que c’est
s’exposer à une mort subite que d’affronter une
température dont la colonne mercurielle ne peut même
plus mesurer l’intensité !
Telle était la situation assez inquiétante des
habitants du fort Espérance, quand un incident vint
encore l’aggraver.
XXI
Les grands ours polaires
La seule des quatre fenêtres qui permît de voir la
cour du fort était celle qui s’ouvrait au fond du couloir
d’entrée, fenêtre dont les volets extérieurs n’avaient pas
été rabattus. Mais pour que le regard pût traverser les
vitres, alors doublées d’une épaisse couche de glace, il
fallait préalablement les laver à l’eau bouillante. Ce
travail, d’après les ordres du lieutenant, se faisait
plusieurs fois par jour, et, en même temps que les
environs du cap Bathurst, on observait soigneusement
l’état du ciel et le thermomètre à alcool placé
extérieurement.
Or, le 6 janvier, vers onze heures du matin, le soldat
Kellet, chargé de l’observation, appela soudain le
sergent et lui montra certaines masses qui se mouvaient
confusément dans l’ombre.
Le sergent Long, s’étant approché de la fenêtre, dit
simplement :
« Ce sont des ours ! » En effet, une demi-douzaine
de ces animaux étaient parvenus à franchir l’enceinte
palissadée, et, attirés par les émanations de la fumée, ils
s’avançaient vers la maison.
Jasper Hobson, dès qu’il fut averti de la présence de
ces redoutables carnassiers, donna l’ordre de barricader
à l’intérieur la fenêtre du couloir. C’était la seule issue
qui fût praticable, et, cette ouverture une fois bouchée,
il semblait impossible que les ours parvinssent à
pénétrer dans la maison. La fenêtre fut donc close au
moyen de fortes barres que le charpentier Mac Nap
assujettit solidement, après avoir ménagé, toutefois, une
étroite ouverture, qui permettait d’observer au-dehors
les manœuvres de ces incommodes visiteurs.
« Et maintenant, dit le maître charpentier, ces
messieurs n’entreront pas sans notre permission. Nous
avons donc tout le temps de tenir un conseil de guerre.
– Eh bien, monsieur Hobson, dit Mrs. Paulina
Barnett, rien n’aura manqué à notre hivernage ! Après
le froid, les ours.
– Non pas « après », madame, répondit le lieutenant
Hobson, mais, ce qui est plus grave, « pendant » le
froid, et un froid qui nous empêche de nous hasarder
au-dehors ! Je ne sais donc pas comment nous pourrons
nous débarrasser de ces malfaisantes bêtes.
– Mais elles perdront patience, je suppose, répondit
la voyageuse, et elles s’en iront comme elles sont
venues ! »
Jasper Hobson secoua la tête, en homme peu
convaincu.
« Vous ne connaissez pas ces animaux, madame,
répondit-il. Ce rigoureux hiver les a affamés, et ils ne
quitteront point la place, à moins qu’on ne les y force !
– Êtes-vous donc inquiet, monsieur Hobson ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Oui et non, répondit le lieutenant. Ces ours, je sais
bien qu’ils n’entreront pas dans la maison ; mais nous,
je ne sais pas comment nous en sortirons, si cela
devient nécessaire ! »
Cette réponse faite, Jasper Hobson retourna près de
la fenêtre. Pendant ce temps, Mrs. Paulina Barnett,
Madge et les autres femmes, réunies autour du sergent,
écoutaient ce brave soldat, qui traitait cette « question
des ours » en homme d’expérience. Maintes fois, le
sergent Long avait eu affaire à ces carnassiers, dont la
rencontre est fréquente, même sur les territoires du sud,
mais c’était dans des conditions où l’on pouvait les
attaquer avec succès. Ici, les assiégés étaient bloqués, et
le froid les empêchait de tenter aucune sortie.
Pendant toute la journée, on surveilla attentivement
les allées et venues des ours. De temps en temps, l’un
de ces animaux venait poser sa grosse tête près de la
vitre, et on entendait un sourd grognement de colère. Le
lieutenant Hobson et le sergent Long tinrent conseil, et
ils décidèrent que si les ours n’abandonnaient pas la
place, on pratiquerait quelques meurtrières dans les
murs de la maison, afin de les chasser à coups de fusil.
Mais il fut décidé aussi qu’on attendrait un jour ou deux
avant d’employer ce moyen d’attaque, car Jasper
Hobson ne se souciait pas d’établir une communication
quelconque entre la température extérieure et la
température intérieure de la chambre, si basse déjà.
L’huile de morse, que l’on introduisait dans les poêles,
était solidifiée en glaçons tellement durs, qu’il fallait
briser ces glaçons à coups de hache.
La journée s’acheva sans autre incident. Les ours
allaient, venaient, faisant le tour de la maison, mais ne
tentant aucune attaque directe. Les soldats veillèrent
toute la nuit, et, vers quatre heures du matin, on put
croire que les assaillants avaient quitté la cour. En tout
cas, ils ne se montraient plus.
Mais vers sept heures, Marbre étant monté dans le
grenier, afin d’en rapporter quelques provisions,
redescendit aussitôt, disant que les ours marchaient sur
le toit de la maison.
Jasper Hobson, le sergent, Mac Nap, deux ou trois
autres de leurs compagnons saisissant des armes,
s’élancèrent sur l’échelle du couloir qui communiquait
avec le grenier au moyen d’une trappe. Mais dans ce
grenier, l’intensité du froid était telle, qu’après quelques
minutes, le lieutenant Hobson et ses compagnons ne
pouvaient même plus tenir à la main le canon de leurs
fusils. L’air humide, rejeté par leur respiration,
retombait en neige autour d’eux.
Marbre ne s’était point trompé. Les ours occupaient
le toit de la maison. On les entendait courir et grogner.
Parfois leurs ongles, traversant la couche de glace,
s’incrustaient dans les lattes de la toiture, et on pouvait
craindre qu’ils fussent assez vigoureux pour les
arracher.
Le lieutenant et ses hommes, bientôt gagnés par
l’étourdissement que provoquait ce froid insoutenable,
redescendirent. Jasper Hobson fit connaître la situation.
« Les ours, dit-il, sont en ce moment sur le toit.
C’est une circonstance fâcheuse. Cependant, nous
n’avons rien encore à redouter pour nous-mêmes, car
ces animaux ne pourront pénétrer dans les chambres.
Mais il est à craindre qu’ils ne forcent l’entrée du
grenier et ne dévorent les fourrures qui y sont déposées.
Or, ces fourrures appartiennent à la Compagnie, et notre
devoir est de les conserver intactes. Je vous demande
donc, mes amis, de m’aider à les mettre en lieu sûr. »
Aussitôt, tous les compagnons du lieutenant
s’échelonnèrent dans la salle, dans la cuisine, dans le
couloir, sur l’échelle. Deux ou trois, se relayant – car ils
n’auraient pu faire un travail soutenu –, affrontèrent la
température du grenier, et, en une heure, les pelleteries
étaient emmagasinées dans la grande salle.
Pendant cette opération, les ours continuaient leurs
manœuvres et cherchaient à soulever les chevrons de la
toiture. En quelques points, on pouvait voir les lattes
fléchir sous leur poids. Maître Mac Nap ne laissait pas
d’être inquiet. En construisant ce toit, il n’avait pu
prévoir une telle surcharge, et il craignait qu’il ne vînt à
céder.
Cette journée se passa, cependant, sans que les
assaillants eussent fait irruption dans le grenier. Mais
un ennemi non moins redoutable s’introduisait peu à
peu dans les chambres ! Le feu baissait dans les poêles.
La réserve de combustible était presque épuisée. Avant
douze heures, le dernier morceau de bois serait dévoré
et le poêle éteint.
Ce serait la mort, la mort par le froid, la plus terrible
de toutes les morts ! Déjà ces pauvres gens, serrés les
uns contre les autres, entourant ce poêle qui se
refroidissait, sentaient leur propre chaleur les
abandonner aussi. Mais ils ne se plaignaient pas. Les
femmes elles-mêmes supportaient héroïquement ces
tortures. Mrs. Mac Nap pressait convulsivement son
petit enfant sur sa poitrine glacée. Quelques-uns des
soldats dormaient ou plutôt languissaient dans une
sombre torpeur, qui ne pouvait être du sommeil.
À trois heures du matin, Jasper Hobson consulta le
thermomètre à mercure suspendu intérieurement au mur
de la grande salle, à moins de dix pieds du poêle.
Il marquait 4° Fahrenheit au-dessous de zéro (20°
centig. au-dessous de glace) !
Le lieutenant passa sa main sur son front, il regarda
ses compagnons, qui formaient un groupe compact et
silencieux, et il demeura pendant quelques instants
immobile. La vapeur à demi condensée de sa
respiration l’entourait d’un nuage blanchâtre.
En ce moment, une main se posa sur son épaule. Il
tressaillit et se retourna. Mrs. Paulina Barnett était
devant lui.
« Il faut faire quelque chose, lieutenant Hobson, lui
dit l’énergique femme, nous ne pouvons mourir ainsi
sans nous défendre !
– Oui, madame, répondit le lieutenant, sentant se
réveiller en lui l’énergie morale, il faut faire quelque
chose ! »
Le lieutenant appela le sergent Long, Mac Nap et
Raë le forgeron, c’est-à-dire les hommes les plus
courageux de sa troupe. Accompagnés de Mrs. Paulina
Barnett, ils se rendirent près de la fenêtre, et là, par la
vitre qu’ils lavèrent à l’eau bouillante, ils consultèrent
le thermomètre extérieur.
« 72° (40° centig. au-dessous de zéro) ! s’écria
Jasper Hobson. Mes amis, nous n’avons plus que deux
partis à prendre : ou risquer notre vie pour renouveler la
provision de combustible, ou brûler peu à peu les bancs,
les lits, les cloisons, tout ce qui, dans cette maison, peut
alimenter nos poêles ! Mais c’est un expédient suprême,
car le froid peut durer, et rien ne fait présager un
changement de temps.
– Risquons-nous ! » répondit le sergent Long.
Ce fut aussi l’opinion de ses deux camarades.
Aucune autre parole ne fut prononcée, et chacun se mit
en mesure d’agir.
Voici ce qui fut convenu, et quelles précautions on
dut prendre pour sauvegarder, autant que possible, la
vie de ceux qui allaient se dévouer au salut commun.
Le hangar, dans lequel le bois était renfermé,
s’élevait à cinquante pas environ sur la gauche et en
arrière de la maison principale. On décida que l’un des
hommes essayerait, en courant, de gagner ce magasin.
Il devait emporter une longue corde roulée autour de lui
et en traîner une autre, dont l’extrémité resterait entre
les mains de ses compagnons. Une fois arrivé dans le
hangar, il jetterait sur un des traîneaux remisés en cet
endroit une charge de combustible ; puis, fixant l’une
des cordes à l’avant du traîneau, ce qui permettrait de le
haler jusqu’à la maison, attachant l’autre à l’arrière, ce
qui permettrait de le ramener au hangar, il établirait
ainsi un va-et-vient entre le hangar et la maison, ce qui
permettrait de renouveler sans trop de danger la
provision de bois. Une secousse, imprimée à l’une ou
l’autre corde, indiquerait que le traîneau était, ou chargé
dans le hangar, ou déchargé dans la maison.
Ce plan était sagement imaginé, mais deux
circonstances pouvaient le faire échouer : d’une part, il
était possible que la porte du magasin au bois, obstruée
par la glace, fût très difficile à ouvrir ; de l’autre, on
pouvait craindre que les ours, abandonnant la toiture, ne
vinssent s’interposer entre la maison et le magasin.
C’étaient deux chances à courir.
Le sergent Long, Mac Nap et Raë offrirent tous les
trois de se risquer. Mais le sergent fit observer que ses
deux camarades étaient mariés, et il insista pour
accomplir personnellement cette tâche. Quant au
lieutenant, qui voulait tenter l’aventure :
« Monsieur Jasper, lui dit Mrs. Paulina Barnett, vous
êtes notre chef, vous êtes utile à tous, et vous n’avez
pas le droit de vous exposer. Laissez faire le sergent. »
Jasper Hobson comprit les devoirs que lui imposait
sa situation de chef, et, étant appelé à décider entre ses
trois compagnons, il se prononça pour le sergent. Mrs.
Paulina Barnett serra la main du brave Long.
Les autres habitants du fort, endormis ou assoupis,
ignoraient la tentative qui allait être faite.
Deux longues cordes furent préparées. L’une, le
sergent l’enroula autour de son corps, par-dessus de
chaudes fourrures dont il se revêtit, et dont il avait pour
une valeur de plus de mille livres sterling sur le dos.
L’autre, il l’attacha à sa ceinture, à laquelle il suspendit
un briquet et un revolver chargé. Puis, au moment de
partir, il avala un demi-verre de brandevin, – ce qu’il
appelait « boire un bon coup de combustible ».
Jasper Hobson, Long, Raë et Mac Nap sortirent
alors de la salle commune. Ils passèrent dans la cuisine,
dont le fourneau s’éteignait, et ils arrivèrent dans le
couloir. De là, Raë monta jusqu’à la trappe du grenier,
et s’assura que les ours occupaient toujours le toit de la
maison. C’était donc le moment d’agir.
La première porte du couloir fut ouverte. Jasper
Hobson et ses compagnons, malgré leurs épaisses
fourrures, se sentirent gelés jusqu’à la moelle des os. La
seconde porte, qui donnait directement sur la cour,
s’ouvrit alors devant eux. Ils reculèrent un instant,
suffoqués. Instantanément, la vapeur humide, tenue en
suspension dans le couloir, se condensa, et une neige
fine en couvrit les murs et le plancher.
Le temps, au-dehors, était extraordinairement sec.
Les étoiles resplendissaient avec un éclat
extraordinaire. Le sergent Long, sans tarder un instant,
s’élança au milieu de l’obscurité, entraînant dans sa
course l’extrémité de la corde dont ses compagnons
conservaient l’autre bout. La porte extérieure fut alors
repoussée contre le chambranle, et Jasper Hobson, Mac
Nap et Raë rentrèrent dans le couloir, dont ils fermèrent
hermétiquement la seconde porte. Puis ils attendirent.
Si Long n’était pas revenu après quelques minutes, on
devait supposer que son entreprise avait réussi, et
qu’installé dans le hangar, il formait le premier train de
bois. Mais dix minutes au plus devaient suffire à cette
opération, si toutefois la porte du magasin n’avait pas
résisté. Pendant ce temps, Raë surveillait le grenier et
les ours. Par cette nuit noire, on pouvait espérer que le
rapide passage du sergent leur eût échappé.
Dix minutes après le départ du sergent, Jasper
Hobson, Mac Nap et Raë rentrèrent dans l’étroit espace
compris entre les deux portes du couloir, et là ils
attendirent que le signal de haler le traîneau leur fût fait.
Cinq minutes s’écoulèrent. La corde dont ils
tenaient le bout ne remua pas. Que l’on juge de leur
anxiété ! Le sergent était parti depuis un quart d’heure,
laps de temps plus que suffisant pour le chargement du
traîneau, et aucun avertissement n’était donné.
Jasper Hobson attendit quelques instants encore ;
puis, raidissant l’extrémité de la corde, il fit signe à ses
compagnons de haler avec lui. Si le train de bois n’était
pas prêt, le sergent saurait bien arrêter le halage.
La corde fut tirée vigoureusement. Un objet lourd
vint en glissant peu à peu sur le sol. En quelques
instants, cet objet arriva à la porte extérieure...
C’était le corps du sergent, attaché par la ceinture.
L’infortuné Long n’avait pas même pu atteindre le
hangar. Il était tombé en route, foudroyé par le froid.
Son corps, exposé pendant près de vingt minutes à cette
température, ne devait plus être qu’un cadavre.
Mac Nap et Raë, poussant un cri de désespoir,
transportèrent le corps dans le couloir ; mais, au
moment où le lieutenant voulut refermer la porte
extérieure, il sentit qu’elle était violemment repoussée.
En même temps, un horrible grognement se fit
entendre.
« À moi ! » s’écria Jasper Hobson.
Mac Nap et Raë allaient se précipiter à son secours.
Une autre personne les précéda. Ce fut Mrs. Paulina
Barnett, qui vint joindre ses efforts à ceux du lieutenant
pour refermer la porte. Mais la monstrueuse bête, s’y
appuyant de tout le poids de son corps la repoussait peu
à peu et allait forcer l’entrée du couloir...
Mrs. Paulina Barnett, saisissant alors un des
pistolets passés à la ceinture de Jasper Hobson, attendit
avec sang-froid l’instant où la tête de l’ours
s’introduisait entre le chambranle et la porte, et elle le
déchargea dans la gueule ouverte de l’animal.
L’ours tomba en arrière, frappé à mort sans doute, et
la porte, refermée, put être barricadée solidement.
Aussitôt, le corps du sergent fut apporté dans la
grande salle et étendu près du poêle. Mais les derniers
charbons s’éteignaient alors ! Comment le ranimer, ce
malheureux ? Comment rappeler en lui cette vie dont
tout symptôme semblait disparu ?
« J’irai, moi ! j’irai ! s’écria le forgeron Raë, j’irai
chercher ce bois, ou...
– Oui, Raë ! dit une voix près de lui, et nous irons
ensemble ! » .
C’était sa courageuse femme qui parlait ainsi.
« Non, mes amis, non ! s’écria Jasper Hobson. Vous
n’échapperiez ni au froid ni aux ours. Brûlons tout ce
qui peut être brûlé ici, et ensuite, que Dieu nous
sauve ! »
Et alors, tous ces malheureux, à demi gelés, se
relevèrent, la hache à la main, comme des fous. Les
bancs, les tables, les cloisons, tout fut démoli, brisé,
réduit en morceaux, et le poêle de la grande salle, le
fourneau de la cuisine ronflèrent bientôt sous une
flamme ardente, que quelques gouttes d’huile de morse
activaient encore !
La température intérieure remonta d’une douzaine
de degrés. Les soins les plus empressés furent
prodigués au sergent. On le frotta de brandevin chaud,
et peu à peu la circulation du sang se rétablit en lui. Les
taches blanchâtres, dont certaines parties de son corps
étaient couvertes, commencèrent à disparaître. Mais
l’infortuné avait cruellement souffert, et plusieurs
heures s’écoulèrent avant qu’il pût articuler une parole.
On le coucha dans un lit brûlant, et Mrs. Paulina
Barnett et Madge le veillèrent jusqu’au lendemain.
Cependant Jasper Hobson, Mac Nap et Raë
cherchaient un moyen de sauver la situation, si
effroyablement compromise alors. Il était évident que,
dans deux jours au plus, ce nouveau combustible,
emprunté à la maison même, manquerait aussi. Que
deviendrait alors tout ce monde, si ce froid extrême
persévérait ? La lune était nouvelle depuis quarante-huit
heures, et sa réapparition n’avait provoqué aucun
changement de temps. Le vent du nord couvrait le pays
de son souffle glacé. Le baromètre restait au « beau
sec », et, de ce sol qui ne formait plus qu’un immense
icefield, aucune vapeur ne se dégageait. On pouvait
donc craindre que le froid ne fût pas près de cesser !
Mais alors, quel parti prendre ? Devait-on renouveler la
tentative de retourner au bûcher, tentative que l’éveil
donné aux ours rendait plus périlleuse encore ? Était-il
possible de combattre ces animaux en plein air ? Non.
C’eût été un acte de folie, qui aurait eu pour
conséquence la perte de tous.
Toutefois, la température des chambres était
redevenue plus supportable. Ce matin-là, Mrs. Joliffe
servit un déjeuner composé de viandes chaudes et de
thé. Les grogs brûlants ne furent pas épargnés, et le
brave sergent Long put en prendre sa part. Ce feu
bienfaisant des poêles, qui relevait la température,
ranimait en même temps le moral de ces pauvres gens.
Ils n’attendaient plus que les ordres de Jasper Hobson
pour attaquer les ours. Mais le lieutenant, ne trouvant
pas la partie égale, ne voulut pas risquer son monde. La
journée semblait donc devoir s’écouler sans incident,
quand, vers trois heures après midi, un grand bruit se fit
entendre dans les combles de la maison.
« Les voilà ! » s’écrièrent deux ou trois soldats,
s’armant à la hâte de haches et de pistolets.
Il était évident que les ours, après avoir arraché un
des chevrons de la toiture, avaient forcé l’entrée du
grenier.
« Que personne ne quitte sa place ! dit le lieutenant
d’une voix calme. Raë, la trappe ! »
Le forgeron s’élança vers le couloir, gravit l’échelle
et assujettit la trappe solidement.
On entendait un bruit épouvantable au-dessus du
plafond, qui semblait fléchir sous le poids des ours.
C’étaient des grognements, des coups de pattes, des
coups de griffes formidables !
Cette invasion changeait-elle la situation ? Le mal
était-il aggravé ou non ? Jasper Hobson et quelques-uns
de ses compagnons se consultèrent à ce sujet. La
plupart pensaient que leur situation s’était améliorée. Si
les ours se trouvaient tous réunis dans ce grenier – ce
qui paraissait probable –, peut-être était-il possible de
les attaquer dans cet étroit espace, sans avoir à craindre
que le froid n’asphyxiât les combattants ou ne leur
arrachât les armes de la main. Certes, une attaque corps
à corps avec ces carnassiers était extrêmement
périlleuse ; mais enfin, il n’y avait plus impossibilité
physique à la tenter.
Restait donc à décider si l’on irait ou non combattre
les assaillants dans le poste qu’ils occupaient, opération
difficile et d’autant plus dangereuse, que, par l’étroite
trappe, les soldats ne pouvaient pénétrer qu’un à un
dans le grenier.
On comprend donc que Jasper Hobson hésitât à
commencer l’attaque. Toute réflexion faite, et de l’avis
du sergent et autres dont la bravoure était indiscutable,
il résolut d’attendre. Peut-être un incident se produirait-
il qui accroîtrait les chances ? Il était presque
impossible que les ours pussent déplacer les poutres du
plafond, bien autrement solides que les chevrons de la
toiture. Donc, impossibilité pour eux de descendre dans
les chambres du rez-de-chaussée.
On attendit. La journée s’acheva. Pendant la nuit,
personne ne put dormir, tant ces enragés firent de
tapage !
Le lendemain, vers neuf heures, un nouvel incident
vint compliquer la situation et obliger le lieutenant
Hobson à agir.
On sait que les tuyaux des cheminées du poêle et du
fourneau de la cuisine traversaient le grenier dans toute
sa hauteur. Ces tuyaux, construits en briques de chaux
et imparfaitement cimentés, pouvaient difficilement
résister à une pression latérale. Or, il arriva que les
ours, soit en s’attaquant directement à cette maçonnerie,
soit en s’y appuyant pour profiter de la chaleur des
foyers, la démolirent peu à peu. On entendit des
morceaux de briques tomber à l’intérieur, et bientôt les
poêles et le fourneau ne tirèrent plus.
C’était un irréparable malheur, qui, certainement,
eût désespéré des gens moins énergiques. Il se
compliqua encore. En effet, en même temps que les
feux baissaient, une fumée noire, âcre, nauséabonde,
produit de la combustion du bois et de l’huile, se
répandit dans toute la maison. Les tuyaux étaient crevés
au-dessous du plafond. En quelques minutes, cette
fumée fut si épaisse, que la lumière des lampes
disparut. Jasper Hobson se trouvait donc dans la
nécessité de quitter la maison sous peine d’être
asphyxié dans cette atmosphère irrespirable ! Et quitter
la maison, c’était périr de froid.
Quelques cris de femmes se firent entendre.
« Mes amis, s’écria le lieutenant, en s’emparant
d’une hache, aux ours ! aux ours ! »
C’était le seul parti à prendre ! Il fallait exterminer
ces redoutables animaux. Tous, sans exception, se
précipitèrent vers le couloir ; ils s’élancèrent sur
l’échelle, Jasper Hobson en tête. La trappe fut soulevée.
Des coups de feu éclatèrent au milieu des noirs
tourbillons de fumée. Il y eut des cris mêlés à des
hurlements, du sang répandu. On se battait au milieu de
la plus profonde obscurité...
Mais, en ce moment, quelques grondements terribles
se firent entendre. De violentes secousses agitèrent le
sol. La maison s’inclina comme si elle eût été arrachée
de ses pilotis. Les poutres des murs se disjoignirent, et,
par ces ouvertures, Jasper Hobson et ses compagnons
stupéfaits purent voir les ours, épouvantés comme eux,
s’enfuir en hurlant au milieu des ténèbres !
XXII
Pendant cinq mois
Un violent tremblement de terre venait d’ébranler
cette portion du continent américain. De telles
secousses devaient certainement être fréquentes dans ce
sol volcanique ! La connexité qui existe entre ce
phénomène et les phénomènes éruptifs était une fois de
plus démontrée.
Jasper Hobson comprit ce qui s’était passé. Il
attendit avec une inquiétude poignante. Une fracture du
sol pouvait engloutir ses compagnons et lui. Mais une
seule secousse se produisit, qui fut plutôt un contrecoup
qu’un coup direct. Elle fit incliner la maison du côté du
lac et en disjoignit les parois. Puis, le sol reprit sa
stabilité et son immobilité.
Il fallait songer au plus pressé. La maison, quoique
déjetée, était encore habitable. On boucha rapidement
les ouvertures produites par la disjonction des poutres.
Les tuyaux des cheminées furent aussitôt réparés tant
bien que mal.
Les blessures que quelques-uns des soldats avaient
reçues pendant leur lutte avec les ours étaient
heureusement légères et n’exigèrent qu’un simple
pansement.
Ces pauvres gens passèrent, dans ces conditions,
deux jours pénibles, brûlant le bois des lits, la planche
des cloisons. Pendant ce laps de temps, Mac Nap et ses
hommes firent intérieurement les réparations les plus
urgentes. Les pilotis, solidement encastrés dans le sol,
n’avaient point cédé, et l’ensemble tenait bon. Mais il
était évident que le tremblement de terre avait provoqué
une dénivellation étrange de la surface du littoral, et que
des changements s’étaient produits sur cette portion de
ce territoire. Jasper Hobson avait hâte de connaître ces
résultats, qui, jusqu’à un certain point, pouvaient
compromettre la sécurité de la factorerie. Mais
l’impitoyable froid défendait à quiconque de se
hasarder au-dehors.
Cependant, certains symptômes furent remarqués,
qui indiquaient un changement de temps assez
prochain. À travers la vitre, on pouvait observer une
diminution d’éclat des constellations. Le 11 janvier, le
baromètre baissa de quelques lignes. Des vapeurs se
formaient dans l’air, et leur condensation devait relever
la température.
En effet, le 12 janvier, le vent sauta au sud-ouest,
accompagné d’une neige intermittente. Le thermomètre
extérieur remonta presque subitement à 15° au-dessus
de zéro (9° centig. au-dessous de glace). Pour ces
hiverneurs, si cruellement éprouvés, c’était une
température de printemps.
Ce jour-là, à onze heures du matin, tout le monde fut
dehors. On eût dit une bande de captifs rendus
inopinément à la liberté. Mais défense absolue fut faite
de quitter l’enceinte du fort, dans la crainte des
mauvaises rencontres.
À cette époque de l’année, le soleil n’avait pas
encore reparu, mais il s’approchait assez de l’horizon
pour donner un long crépuscule. Les objets se
montraient distinctement dans un rayon de deux milles.
Le premier regard de Jasper Hobson fut donc pour ce
territoire que le tremblement de terre avait sans doute
modifié.
En effet, divers changements s’étaient produits. Le
promontoire qui terminait le cap Bathurst était en partie
découronné, et de larges morceaux de la falaise avaient
été précipités du côté du rivage. Il semblait aussi que
toute la masse du cap s’était inclinée vers le lac,
déplaçant ainsi le plateau sur lequel reposait
l’habitation. D’une façon générale, tout le sol s’était
abaissé vers l’ouest et relevé vers l’est. Ce
dénivellement devait entraîner cette conséquence grave,
que les eaux du lac et de la Paulina-river, dès que le
dégel les aurait rendues libres, se déplaceraient
horizontalement suivant le nouveau plan, et il était
probable qu’une portion du territoire de l’ouest serait
inondée. Le ruisseau, sans doute, se creuserait un autre
lit, ce qui compromettrait le port naturel fondé à son
embouchure. Les collines de la rive orientale
semblaient s’être considérablement abaissées. Mais
quant aux falaises de l’ouest, on ne pouvait en juger, vu
leur éloignement. En somme, l’importante modification
provoquée par le tremblement de terre consistait en
ceci : c’est que, sur un espace de quatre à cinq milles au
moins, l’horizontalité du sol était détruite, et que sa
pente s’accusait en descendant de l’est à l’ouest.
« Eh bien, monsieur Hobson, dit en riant la
voyageuse, vous aviez eu l’amabilité de donner mes
noms au port et à la rivière, et voilà qu’il n’y a plus ni
Paulina-river, ni port Barnett ! Il faut avouer que je n’ai
pas de chance.
– En effet, madame, répondit le lieutenant, mais si la
rivière est partie, le lac est resté, lui, et, si vous le
permettez, nous l’appellerons désormais le lac Barnett.
J’aime à croire qu’il vous sera fidèle ! »
Mr. et Mrs. Joliffe, aussitôt sortis de la maison,
s’étaient rendus, l’un au chenil, l’autre à l’étable des
rennes. Les chiens n’avaient point trop souffert de leur
longue séquestration, et ils s’élancèrent en gambadant
dans la cour intérieure. Un renne était mort depuis peu
de jours. Quant aux autres, quoique un peu amaigris, ils
semblaient être dans un bon état de conservation.
« Eh bien, madame, dit le lieutenant à Mrs. Paulina
Barnett, qui accompagnait Jasper Hobson, nous voilà
tirés d’affaire, et mieux que nous ne pouvions
l’espérer !
– Je n’ai jamais désespéré, monsieur Hobson,
répondit la voyageuse. Des hommes tels que vos
compagnons et vous ne se laisseraient pas vaincre par
les misères d’un hivernage !
– Madame, depuis que je vis dans les contrées
polaires, reprit le lieutenant Hobson, je n’ai jamais
éprouvé un pareil froid, et pour tout dire, s’il eût
persévéré quelques jours encore, je crois que nous
étions véritablement perdus.
– Alors ce tremblement de terre est venu à propos
pour chasser ces maudits ours, dit la voyageuse, et peut-
être a-t-il contribué à modifier cette excessive
température ?
– Cela est possible, madame, très possible en vérité,
répondit le lieutenant. Tous ces phénomènes naturels se
tiennent et s’influencent l’un l’autre. Mais, je vous
l’avoue, la composition volcanique de ce sol
m’inquiète. Je regrette, pour notre établissement, le
voisinage de ce volcan en activité. Si ses laves ne
peuvent l’atteindre, il provoque du moins des secousses
qui le compromettent ! Voyez à quoi ressemble
maintenant notre maison !
– Vous la ferez réparer, monsieur Hobson, dès que
la belle saison sera venue, répondit Mrs. Paulina
Barnett, et vous profiterez de l’expérience pour l’étayer
plus solidement.
– Sans doute, madame ; mais telle qu’elle est à
présent et pendant quelques mois encore, je crains
qu’elle ne vous paraisse plus assez confortable !
– À moi, monsieur Hobson, répondit en riant Mrs.
Paulina Barnett, à moi, une voyageuse ! Je me figurerai
que j’habite la cabine d’un bâtiment qui donne la bande,
et, du moment que votre maison ne tangue ni ne roule,
je n’ai rien à craindre du mal de mer !
– Bien, madame, bien, répondit Jasper Hobson, je
n’en suis plus à apprécier votre caractère ! Il est connu
de tous ! Par votre énergie morale, par votre humeur
charmante, vous avez contribué à nous soutenir pendant
ces dures épreuves, mes compagnons et moi, et je vous
en remercie en leur nom et au mien !
– Je vous assure, monsieur Hobson, que vous
exagérez...
– Non, non, et ce que je vous dis là, tous sont prêts à
vous le redire... Mais permettez-moi de vous faire une
question. Vous savez qu’au mois de juin prochain, le
capitaine Craventy doit nous expédier un convoi de
ravitaillement, qui, à son retour, emportera nos
provisions de fourrures au fort Reliance. Il est probable
que notre ami Thomas Black, après avoir observé son
éclipse, retournera en juillet avec ce détachement. Me
permettez-vous de vous demander, madame, si votre
intention est de l’accompagner ?
– Est-ce que vous me renvoyez, monsieur Hobson ?
demanda en souriant la voyageuse.
– Oh ! madame !...
– Eh bien, « mon lieutenant », répondit Mrs. Paulina
Barnett en tendant la main à Jasper Hobson, je vous
demanderai la permission de passer encore un hiver au
fort Espérance. L’année prochaine, il est probable que
quelque navire de la Compagnie viendra mouiller au
cap Bathurst, et j’en profiterai, car je ne serai pas
fâchée, après être venue par la voie de terre, de m’en
aller par le détroit de Behring. »
Le lieutenant fut enchanté de cette détermination de
sa compagne. Il l’avait jugée et appréciée. Une grande
sympathie l’unissait à cette vaillante femme, qui le
tenait, elle, pour un homme bon et brave.
Véritablement, l’un et l’autre n’eussent pas vu venir
sans regrets l’heure de la séparation. Qui sait, d’ailleurs,
si le Ciel ne leur réservait pas encore de terribles
épreuves, pendant lesquelles leur double influence
devrait s’unir pour le salut commun ?
Le 20 janvier, le soleil reparut pour la première fois
et termina la nuit polaire. Il ne demeura que quelques
instants au-dessus de l’horizon, et fut salué par les
joyeux hurrahs des hiverneurs. À compter de cette date,
la durée du jour alla toujours croissant.
Pendant le mois de février et jusqu’au 15 mars, il y
eut encore des successions très brusques de beau et de
mauvais temps. Les beaux temps furent très froids ; les
mauvais, très neigeux. Pendant ceux-là, le froid
empêchait les chasseurs de sortir, et pendant ceux-ci,
c’étaient les tempêtes de neige qui les obligeaient à
rester à la maison. Il n’y eut donc que par les temps
moyens que certains travaux purent être exécutés au-
dehors, mais aucune longue excursion ne fut tentée.
D’ailleurs, à quoi bon s’éloigner du fort, puisque les
trappes fonctionnaient avec succès. Pendant cette fin
d’hiver, des martres, des renards, des hermines, des
wolvérènes et autres précieux animaux se firent prendre
en grand nombre, et les trappeurs ne chômèrent pas,
tout en restant aux environs du cap Bathurst. Une seule
excursion, faite en mars à la baie des Morses, fit
reconnaître que le tremblement de terre avait beaucoup
modifié la forme des falaises qui s’étaient
singulièrement abaissées. Au-delà, les montagnes
ignivomes, couronnées d’une légère vapeur, semblaient
momentanément apaisées.
Vers le 20 mars, les chasseurs signalèrent les
premiers cygnes, qui émigraient des territoires
méridionaux et s’envolaient vers le nord en poussant
d’aigres sifflements. Quelques « bruants de neige » et
des « faucons hiverneurs » firent aussi leur apparition.
Mais une immense couche blanche couvrait encore le
sol, et le soleil ne pouvait fondre la surface solide de la
mer et du lac.
La débâcle n’arriva que dans les premiers jours
d’avril. La rupture des glaces s’opérait avec un fracas
extraordinaire, comparable parfois à des décharges
d’artillerie. De brusques changements, se produisirent
dans la banquise. Plus d’un iceberg, ruiné par les chocs,
rongé à sa base, culbuta avec un bruit terrible par suite
du déplacement de son centre de gravité. De là des
éboulements qui activaient le bris de l’icefield.
À cette époque, la moyenne de la température était
de 32° au-dessus de zéro (0° centigr.). Aussi les
premières glaces du rivage ne tardèrent pas à se
dissoudre, et la banquise, entraînée par les courants
polaires, recula peu à peu dans les brumes de l’horizon.
Au 15 avril, la mer était libre, et certainement un navire
venu de l’océan Pacifique, par le détroit de Behring,
après avoir longé la côte américaine, aurait pu atterrir
au cap Bathurst.
En même temps que l’océan Arctique, le lac Barnett
se délivra de sa cuirasse glacée, à la grande satisfaction
des milliers de canards et autres volatiles aquatiques,
qui pullulaient sur ses bords. Mais, ainsi que l’avait
prévu le lieutenant Hobson, le périmètre du lac avait été
modifié par la nouvelle pente du sol. La portion du
rivage qui s’étendait devant l’enceinte du fort, et que
bornaient à l’est les collines boisées, s’élargit
considérablement. Jasper Hobson estima à cent
cinquante pas le recul des eaux du lac sur sa rive
orientale. À l’opposé, ces eaux durent se déplacer
d’autant vers l’ouest, et inonder le pays, si quelque
barrière naturelle ne les contenait pas.
En somme, il était fort heureux que la dénivellation
du sol se fût faite de l’est à l’ouest, car si elle se fût
produite en sens contraire, la factorerie eût été
inévitablement submergée.
Quant à la petite rivière, elle se tarit aussitôt que le
dégel eut rétabli son courant. On peut dire que ses eaux
remontèrent vers leur source, la pente s’étant établie en
cet endroit du nord au sud.
« Voilà, dit Jasper Hobson au sergent, une rivière à
rayer de la carte des continents polaires ! Si nous
n’avions eu que ce ruisseau pour nous fournir d’eau
potable, nous aurions été fort embarrassés ! Très
heureusement, il nous reste le lac Barnett, et j’aime à
penser que nos buveurs ne l’épuiseront pas.
– En effet, répondit le sergent Long, le lac... Mais
ses eaux sont-elles restées douces ? »
Jasper Hobson regarda fixement son sergent, et ses
sourcils se contractèrent. Cette idée ne lui était pas
encore venue, qu’une fracture du sol avait pu établir
une communication entre la mer et le lagon ! Malheur
irréparable, qui eût forcément entraîné la ruine et
l’abandon de la nouvelle factorerie.
Le lieutenant et le sergent Long coururent en toute
hâte vers le lac !... Les eaux étaient douces !
Dans les premiers jours de mai, le sol, nettoyé de
neige en de certains endroits, commença à reverdir sous
l’influence des rayons solaires. Quelques mousses,
quelques graminées montrèrent timidement leurs petites
pointes hors de terre. Les graines d’oseille et de
chochléarias semées par Mrs. Joliffe levèrent aussi. La
couche de neige les avait protégées contre ce rude
hiver. Mais il fallut les défendre du bec des oiseaux et
de la dent des rongeurs. Cette importante besogne fut
dévolue au digne caporal, qui s’en acquitta avec la
conscience et le sérieux d’un mannequin accroché dans
un potager !
Les longs jours étaient revenus. Les chasses furent
reprises.
Le lieutenant Hobson voulait compléter
l’approvisionnement de fourrures dont les agents du
fort Reliance devaient prendre livraison dans quelques
semaines. Marbre, Sabine et autres chasseurs se mirent
en campagne. Leurs excursions ne furent ni longues ni
fatigantes. Jamais ils ne s’écartèrent de plus de deux
milles du cap Bathurst. Jamais ils n’avaient rencontré
de territoire aussi giboyeux. Ils en étaient à la fois très
surpris et très satisfaits. Les martres, les rennes, les
lièvres, les caribous, les renards, les hermines venaient
au-devant des coups de fusil.
Une seule observation à faire, au grand regret des
hiverneurs qui leur tenaient rancune, c’est qu’on ne
voyait plus d’ours, pas même leurs traces. On eût dit
qu’en fuyant, les assaillants avaient entraîné tous leurs
congénères avec eux. Peut-être ce tremblement de terre
avait-il plus particulièrement effrayé ces animaux, dont
l’organisation est très fine, et même « très nerveuse »,
si, toutefois, ce qualificatif peut s’appliquer à un simple
quadrupède !
Le mois de mai fut assez pluvieux. La neige et la
pluie alternaient. La moyenne de la température ne
donna que 41° au-dessus de zéro (5° centigr. au-dessus
de glace). Les brouillards furent fréquents, et tellement
épais parfois, qu’il eût été imprudent de s’écarter du
fort. Petersen et Kellet, égarés pendant quarante-huit
heures, causèrent les plus vives inquiétudes à leurs
compagnons. Une erreur de direction, qu’ils ne
pouvaient rectifier, les avait entraînés dans le sud,
quand ils se croyaient aux environs de la baie des
Morses. Ils ne revinrent donc qu’exténués et à demi
morts de faim.
Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une
chaleur véritable. Les hiverneurs avaient quitté leurs
vêtements d’hiver. On travaillait activement à réparer la
maison, qu’il s’agissait de reprendre en sous-œuvre. En
même temps, Jasper Hobson faisait construire un vaste
magasin à l’angle sud de la cour. Le territoire se
montrait assez giboyeux pour justifier l’opportunité de
cette construction. L’approvisionnement de fourrures
était considérable, et il devenait nécessaire d’établir un
local spécialement destiné à l’emmagasinage des
pelleteries.
Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour
le détachement que devait lui envoyer le capitaine
Craventy. Bien des objets manquaient encore à la
nouvelle factorerie. Les munitions étaient à renouveler.
Si ce détachement avait quitté le fort Reliance dès les
premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin
le cap Bathurst. On se souvient que c’était le point de
ralliement convenu entre le capitaine et son lieutenant.
Or, comme Jasper Hobson avait précisément établi le
nouveau fort au cap même, les agents envoyés à sa
rencontre ne pouvaient manquer de l’y trouver.
Donc, à partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller
les environs du cap. Le pavillon britannique avait été
arboré au sommet de la falaise et devait s’apercevoir de
loin. Il était présumable, d’ailleurs, que le convoi de
ravitaillement suivrait à peu près l’itinéraire du
lieutenant, et longerait le littoral depuis le golfe du
Couronnement jusqu’au cap Bathurst. C’était la voie la
plus sûre, sinon la plus courte, à une époque de l’année
où la mer, libre de glaces, délimitait nettement le rivage
et permettait d’en suivre le contour.
Cependant, le mois de juin s’acheva sans que le
convoi eût apparu. Jasper Hobson ressentit quelques
inquiétudes, surtout quand les brouillards vinrent
envelopper de nouveau le territoire. Il craignait pour les
agents aventurés sur ce désert, et auxquels ces brumes
persistantes pouvaient opposer de sérieux obstacles.
Jasper Hobson s’entretint souvent avec Mrs. Paulina
Barnett, le sergent, Mac Nap, Raë, de cet état de choses.
L’astronome Thomas Black ne cachait point ses
appréhensions, car, l’éclipse une fois observée, il
comptait bien s’en retourner avec le détachement. Or, si
le détachement ne venait pas, il se voyait réservé à un
second hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce
brave savant, sa tâche accomplie, ne demandait qu’à
s’en aller. Il faisait donc part de ses craintes au
lieutenant Hobson, qui ne savait, en vérité, que lui
répondre.
Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes,
envoyés en reconnaissance à trois milles sur la côte,
dans le sud-est, n’avaient découvert aucune trace.
Il fallut admettre alors, ou que les agents du fort
Reliance n’étaient point partis, ou qu’ils s’étaient égarés
en route. Malheureusement, cette dernière hypothèse
devenait la plus probable. Jasper Hobson connaissait le
capitaine Craventy, et il ne mettait point en doute que le
convoi n’eût quitté le fort Reliance à l’époque
convenue.
On conçoit donc combien ses inquiétudes devinrent
vives ! La belle saison s’écoulait. Encore deux mois, et
l’hiver arctique, c’est-à-dire les âpres brises, les
tourbillons de neige, les nuits longues, s’abattrait sur
cette portion du continent.
Le lieutenant Hobson n’était point homme à rester
dans une telle incertitude ! Il fallait prendre un parti, et
voici celui auquel il s’arrêta après avoir consulté ses
compagnons. Il va sans dire que l’astronome l’appuyait
de toutes ses forces.
On était au 5 juillet. Dans quatorze jours – le 18
juillet –, l’éclipse solaire devait se produire. Dès le
lendemain, Thomas Black pouvait quitter le fort
Espérance. Il fut donc décidé que si, d’ici là, les agents
attendus n’étaient point arrivés, un convoi, composé de
quelques hommes et de quatre ou cinq traîneaux,
quitterait la factorerie pour se rendre au lac de
l’Esclave. Ce convoi emporterait une partie des
fourrures les plus précieuses, et, en six semaines au
plus, c’est-à-dire vers la fin du mois d’août, pendant
que la saison le permettait encore, il pouvait atteindre le
fort Reliance.
Ce point décidé, Thomas Black redevint l’homme
absorbé qu’il était, n’attendant plus que le moment où
la lune, exactement interposée entre l’astre radieux et
« lui », éclipserait totalement le disque du soleil !
XXIII
L’éclipse du 18 juillet 1860
Cependant les brumes ne se dissipaient pas. Le
soleil n’apparaissait qu’à travers un opaque rideau de
vapeurs, ce qui ne laissait pas de tourmenter
l’astronome au sujet de son éclipse. Souvent même, le
brouillard était si intense, que, de la cour du fort, on ne
pouvait pas apercevoir le sommet du cap.
Le lieutenant Hobson se sentait de plus en plus
inquiet. Il ne doutait pas que le convoi envoyé du fort
Reliance ne se fût égaré dans ce désert. Et puis, de
vagues appréhensions, de tristes pressentiments
agitaient son esprit. Cet homme énergique n’envisageait
pas l’avenir sans une certaine anxiété. Pourquoi ? Il
n’aurait pu le dire. Tout, cependant, semblait lui réussir.
Malgré les rigueurs de l’hivernage, sa petite colonie
jouissait d’une santé excellente. Aucun désaccord
n’existait entre ses compagnons, et ces braves gens
s’acquittaient de leur tâche avec zèle. Le territoire était
giboyeux. La récolte de fourrures avait été belle, et la
Compagnie ne pouvait qu’être enchantée des résultats
obtenus par son agent. En admettant même que le fort
Espérance ne fût pas ravitaillé, le pays offrait assez de
ressources pour que l’on pût envisager sans trop de
crainte la perspective d’un second hivernage. Pourquoi
donc la confiance manquait-elle au lieutenant Hobson ?
Plus d’une fois, Mrs. Paulina Barnett et lui
s’entretinrent à ce sujet. La voyageuse cherchait à le
rassurer en faisant valoir les raisons déduites ci-dessus.
Ce jour-là, se promenant avec lui sur le rivage, elle
plaida avec plus d’insistance la cause du cap Bathurst et
de la factorerie, fondée au prix de tant de peines.
« Oui, madame, oui, vous avez raison, répondit
Jasper Hobson, mais on ne commande pas à ses
pressentiments ! Je ne suis pourtant point un
visionnaire. Vingt fois, dans ma vie de soldat, je me
suis trouvé dans des circonstances critiques, sans m’en
être ému un instant. Eh bien, pour la première fois,
l’avenir m’inquiète ! Si j’avais en face de moi un
danger certain, je ne le craindrais pas. Mais un danger
vague, indéterminé, que je ne fais que pressentir !...
– Mais quel danger ? demanda Mrs. Paulina Barnett,
et que redoutez-vous, les hommes, les animaux ou les
éléments ?
– Les animaux ? en aucune façon, répondit le
lieutenant. C’est à eux de redouter les chasseurs du cap
Bathurst. Les hommes ? Non. Ces territoires ne sont
guère fréquentés que par les Esquimaux, et les Indiens
s’y aventurent rarement...
– Et je vous ferai observer, monsieur Hobson, ajouta
Mrs. Paulina Barnett, que ces Canadiens, dont vous
pouviez jusqu’à un certain point craindre la visite
pendant la belle saison, ne sont même pas venus...
– Et je le regrette, madame !
– Quoi ! vous regrettez ces concurrents dont les
dispositions envers la Compagnie sont évidemment
hostiles ?
– Madame, répondit le lieutenant, je les regrette, et
je ne les regrette pas !... Cela est assez difficile à
expliquer ! Remarquez que le convoi du fort Reliance
devait arriver et qu’il n’est point arrivé. Il en est de
même des agents des Pelletiers de Saint-Louis, qui
pouvaient venir et qui ne sont point venus. Aucun
Esquimau, même, n’a visité cette partie du littoral
pendant cet été...
– Et votre conclusion, monsieur Hobson... ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– C’est qu’on ne vient peut-être pas au cap Bathurst
et au fort Espérance « aussi facilement » qu’on le
voudrait, madame ! »
La voyageuse regarda le lieutenant Hobson, dont le
front était évidemment soucieux, et qui, avec un accent
singulier, avait souligné le mot « facilement ! »
« Lieutenant Hobson, lui dit-elle, puisque vous ne
craignez rien, ni de la part des animaux, ni de la part
des hommes, je dois croire que ce sont les éléments...
– Madame, répondit Jasper Hobson, je ne sais si j’ai
l’esprit frappé, si mes pressentiments m’aveuglent, mais
il me semble que ce pays est étrange. Si je l’avais
mieux connu, je crois que je ne m’y serais pas fixé. Je
vous ai déjà fait observer certaines particularités qui
m’ont semblé inexplicables, telles que le manque
absolu de pierres sur tout le territoire, et la coupure si
nette du littoral ! La formation primitive de ce bout de
continent ne me parait pas claire ! Je sais bien que le
voisinage d’un volcan peut produire certains
phénomènes... Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit
au sujet des marées.
– Parfaitement, monsieur Hobson.
– Là où la mer, d’après les observations faites par
les, explorateurs sur ces parages, devrait monter de
quinze ou vingt pieds, elle ne s’élève que d’un pied à
peine !
– Sans doute, répondit Mrs. Paulina Barnett, mais
vous avez expliqué cet effet par la configuration bizarre
des terres, le resserrement des détroits...
– J’ai tenté d’expliquer, et voilà tout ! répondit le
lieutenant Hobson, mais avant-hier, j’ai observé un
phénomène encore plus invraisemblable, phénomène
que je ne vous expliquerai pas, et je doute que de plus
savants parvinssent à le faire. »
Mrs. Paulina Barnett regarda Jasper Hobson.
« Que s’est-il donc passé ? lui demanda-t-elle.
– Avant-hier, madame, c’était jour de pleine lune, et
la marée, d’après l’annuaire, devait être très forte ! Eh
bien, la mer ne s’est pas même élevée d’un pied comme
autrefois ! Elle ne s’est pas élevée « du tout ! »
– Vous avez pu vous tromper ! fit observer Mrs.
Paulina Barnett au lieutenant.
– Je ne me suis pas trompé. J’ai observé moi-même.
Avant-hier, 4 juillet, la marée a été nulle, absolument
nulle sur le littoral du cap Bathurst !
– Et vous en concluez, monsieur Hobson ?...
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– J’en conclus, madame, répondit le lieutenant, ou
que les lois de la nature sont changées, ou... que ce pays
est dans une situation particulière... Ou plutôt, je ne
conclus pas... je n’explique pas... je ne comprends pas...
et... je suis inquiet ! »
Mrs. Paulina Barnett ne pressa pas davantage le
lieutenant Hobson. Évidemment, cette absence totale de
marée était inexplicable, extra-naturelle, comme le
serait l’absence du soleil au méridien à l’heure de midi.
À moins que le tremblement de terre n’eût tellement
modifié la conformation du littoral et des terres
arctiques... Mais cette hypothèse ne pouvait satisfaire
un sérieux observateur des phénomènes terrestres.
Quant à penser que le lieutenant se fût trompé dans
son observation, ce n’était pas admissible, et ce jour-là
même – 6 juillet – Mrs. Paulina Barnett et lui
constatèrent, au moyen de repères marqués sur le
littoral, que la marée, qui, il y a un an, se déplaçait au
moins d’un pied en hauteur, était maintenant nulle, tout
à fait nulle !
Le secret sur cette observation fut gardé. Le
lieutenant Hobson ne voulait pas, et avec raison, jeter
une inquiétude quelconque dans l’esprit de ses
compagnons. Mais souvent ils pouvaient le voir, seul,
silencieux, immobile, au sommet du cap, observer la
mer libre alors, qui se développait sous ses regards.
Pendant ce mois de juillet, la chasse des animaux à
fourrures dut être suspendue. Les martres, les renards et
autres avaient déjà perdu leur poil d’hiver. On se borna
donc à la poursuite du gibier comestible, des caribous,
des lièvres polaires et autres, qui, par un caprice au
moins bizarre – Mrs. Paulina Barnett le remarqua elle-
même –, pullulaient littéralement aux environs du cap
Bathurst, bien que les coups de fusil eussent dû peu à
peu les en éloigner.
Au 15 juillet, la situation n’avait pas changé.
Aucune nouvelle du fort Reliance. Le convoi attendu ne
paraissait pas. Jasper Hobson résolut de mettre son
projet à exécution et d’aller au capitaine Craventy,
puisque le capitaine ne venait pas à lui.
Naturellement, le chef de ce petit détachement ne
pouvait être que le sergent Long. Le sergent aurait
désiré ne pas se séparer du lieutenant. Il s’agissait, en
effet, d’une absence assez prolongée, car on ne pouvait
revenir au fort Espérance avant l’été prochain, et le
sergent serait forcé de passer la mauvaise saison au fort
Reliance. C’était donc une absence de huit mois au
moins. Mac Nap ou Raë aurait certainement pu
remplacer le sergent Long, mais ces deux braves soldats
étaient mariés. D’ailleurs, Mac Nap, maître charpentier,
et Raë, forgeron, étaient nécessaires à la factorerie, qui
ne pouvait se passer de leurs services.
Telles furent les raisons que fit valoir le lieutenant
Hobson et auxquelles le sergent se rendit
« militairement ». Quant aux quatre soldats qui devaient
l’accompagner, ce furent Belcher, Pond, Petersen et
Kellet, qui se déclarèrent prêts à partir.
Quatre traîneaux et leur attelage de chiens furent
disposés pour ce voyage. Ils devaient porter des vivres
et des fourrures, que l’on choisit parmi les plus
précieuses, renards, hermines, martres, cygnes, lynx,
rats musqués, wolvérènes. Quant au départ, il fut fixé
au 19 juillet matin, le lendemain même de l’éclipse. Il
va sans dire que Thomas Black accompagnerait le
sergent Long, et qu’un des traîneaux servirait au
transport de ses instruments et de sa personne.
Il faut avouer que ce digne savant fut bien
malheureux pendant les jours qui précédèrent le
phénomène si impatiemment attendu par lui. Les
intermittences du beau temps et du mauvais temps, la
fréquence des brumes, l’atmosphère, tantôt chargée de
pluie, tantôt humide de brouillards, le vent inconstant,
ne se fixant à aucun point de l’horizon, l’inquiétaient à
bon droit. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, il ne
vivait plus. Si, pendant les quelques minutes que
durerait l’éclipse, le ciel était couvert de vapeurs, si
l’astre des nuits et l’astre du jour se dérobaient derrière
un voile opaque, si lui ! Thomas Black, envoyé dans ce
but, ne pouvait observer ni la couronne lumineuse, ni
les protubérances rougeâtres, quel désappointement !
Tant de fatigues inutilement supportées, tant de dangers
courus en pure perte !
« Venir si loin pour voir la lune ! s’exclamait-il d’un
ton piteusement comique, et ne point la voir ! »
Non ! il ne pouvait se faire à cette idée ! Dès que
l’obscurité arrivait, le digne savant montait au sommet
du cap et il regardait le ciel. Il n’avait même pas la
consolation de pouvoir contempler la blonde Phœbé en
ce moment ! La lune allait être nouvelle dans trois
jours ; elle accompagnait, par conséquent, le soleil dans
sa révolution autour du globe, et disparaissait dans son
irradiation !
Thomas Black épanchait souvent ses peines dans le
cœur de Mrs. Paulina Barnett. La compatissante femme
ne pouvait s’empêcher de le plaindre, et, un jour, elle le
rassura de son mieux, lui assurant que le baromètre
avait une certaine tendance à remonter, lui répétant que
l’on était alors dans la belle saison !
« La belle saison ! s’écria Thomas Black, haussant
les épaules. Est-ce qu’il y a une belle saison dans un
pareil pays !
– Mais enfin, monsieur Black, répondit Mrs. Paulina
Barnett, en admettant que, par malchance, cette éclipse
vous échappe, il s’en produira d’autres, je suppose !
Celle du 18 juillet n’est sans doute pas la dernière du
siècle !
– Non, madame, répondit l’astronome, non. Après
celle-ci, nous aurons encore cinq éclipses totales de
soleil jusqu’en 1900 : une première, le 31 décembre
1861, qui sera totale pour l’océan Atlantique, la
Méditerranée et le désert de Sahara ; une seconde, le 22
décembre 1870, totale pour les Acores, l’Espagne
méridionale, l’Algérie, la Sicile et la Turquie ; une
troisième, le 19 août 1887, totale pour le nord-est de
l’Allemagne, la Russie méridionale et l’Asie centrale ;
une quatrième, le 9 août 1896, visible pour le
Groenland, la Laponie et la Sibérie, et enfin, en 1900, le
28 mai, une cinquième qui sera totale pour les États-
Unis, l’Espagne, l’Algérie et l’Égypte.
– Eh bien, monsieur Black, reprit Mrs. Paulina
Barnett, si vous manquez l’éclipse du 18 juillet 1860,
vous vous consolerez avec celle du 31 décembre 1861 !
Qu’est-ce que dix-sept mois !
– Pour me consoler, madame, répondit gravement
l’astronome, ce ne serait pas dix-sept mois, mais vingt-
six ans que j’aurais à attendre !
– Et pourquoi ?
– C’est que, de toutes ces éclipses, une seule, celle
du 9 août 1896, sera totale pour les lieux situés en haute
latitude, tels que Laponie, Sibérie ou Groenland !
– Mais quel intérêt avez-vous à faire une
observation sous un parallèle aussi élevé ? demanda
Mrs. Paulina Barnett.
– Quel intérêt, madame ! s’écria Thomas Black,
mais un intérêt scientifique de la plus haute importance.
Rarement les éclipses ont été observées dans les régions
rapprochées du pôle, où le soleil, peu élevé au-dessus
de l’horizon, présente, en apparence, un disque
considérable. Il en est de même pour la lune, qui vient
l’occulter, et il est possible que, dans ces conditions,
l’étude de la couronne lumineuse et des protubérances
puisse être plus complète ! Voilà pourquoi, madame, je
suis venu opérer au-dessus du 70e parallèle ! Or, ces
conditions ne se reproduiront qu’en 1896 ! M’assurez-
vous que je vivrai jusque-là ? »
À cette argumentation, il n’y avait rien à répondre.
Thomas Black continua donc d’être fort malheureux,
car l’inconstance du temps menaçait de lui jouer un
mauvais tour.
Le 16 juillet, il fit très beau. Mais le lendemain, par
contre, temps couvert, brumes épaisses. C’était à se
désespérer. Thomas Black fut réellement malade ce
jour-là. L’état fiévreux dans lequel il vivait depuis
quelque temps menaçait de dégénérer en maladie
véritable. Mrs. Paulina Barnett et Jasper Hobson
essayaient vainement de le calmer. Quant au sergent
Long et aux autres, ils ne comprenaient point qu’on se
rendît si malheureux « par amour de la lune » !
Le lendemain, 18 juillet, c’était enfin le grand jour.
L’éclipse totale devait durer, d’après les calculs des
éphémérides, quatre minutes trente-sept secondes,
c’est-à-dire de onze heures quarante-trois minutes et
quinze secondes à onze heures quarante-sept minutes et
cinquante-sept secondes du matin.
« Qu’est-ce que je demande ? s’écriait
lamentablement l’astronome en s’arrachant les cheveux,
je demande uniquement qu’un coin du ciel, rien qu’un
petit coin, celui dans lequel s’opérera l’occultation, soit
pur de tout nuage, et pendant combien de temps ?
pendant quatre minutes seulement ! Et puis après, qu’il
neige, qu’il tonne, que les éléments se déchaînent, je
m’en moque comme un colimaçon d’un
chronomètre ! »
Thomas Black avait quelques raisons de désespérer
tout à fait. Il semblait probable que l’opération
manquerait. Au lever du jour, l’horizon était couvert de
brumes. De gros nuages s’élevaient du sud, précisément
sur cette partie du ciel où l’éclipse devait se produire.
Mais, sans doute, le dieu des astronomes eut pitié du
pauvre Black, car, vers huit heures, une brise assez vive
s’établit dans le nord et nettoya tout le firmament !
Ah ! quel cri de reconnaissance, quelles
exclamations de gratitude s’élevèrent de la poitrine du
digne savant ! Le ciel était pur, le soleil resplendissait,
en attendant que la lune, encore perdue dans son
irradiation, l’éteignît peu à peu !
Aussitôt les instruments de Thomas Black furent
portés et installés au sommet du promontoire. Puis
l’astronome les braqua sur l’horizon méridional, et il
attendit. Il avait retrouvé toute sa patience accoutumée,
tout le sang-froid nécessaire à son observation. Que
pouvait-il craindre, maintenant ? Rien, si ce n’est que le
ciel ne lui tombât sur la tête ! À neuf heures, il n’y avait
plus un nuage, pas une vapeur, ni à l’horizon, ni au
zénith ! Jamais observation astronomique ne s’était
présentée dans des conditions plus favorables !
Jasper Hobson et tous ses compagnons, Mrs. Paulina
Barnett et toutes ses compagnes avaient voulu assister à
l’opération. La colonie entière se trouvait réunie sur le
cap Bathurst et entourait l’astronome. Le soleil montait
peu à peu, en décrivant un arc très allongé au-dessus de
l’immense plaine qui s’étendait vers le sud. Personne ne
parlait. On attendait avec une sorte d’anxiété solennelle.
Vers neuf heures et demie, l’occultation commença.
Le disque de la lune mordit sur le disque du soleil. Mais
le premier ne devait couvrir complètement le second
qu’entre onze heures quarante-trois minutes quinze
secondes et onze heures quarante-sept minutes
cinquante-sept secondes. C’était le temps assigné par
les éphémérides à l’éclipse totale, et personne n’ignore
qu’aucune erreur ne peut entacher ces calculs, établis,
vérifiés, contrôlés par les savants de tous les
observatoires du monde.
Thomas Black avait apporté dans son bagage
d’astronome une certaine quantité de verres noircis ; il
les distribua à ses compagnons, et chacun put suivre les
progrès du phénomène sans se brûler les yeux.
Le disque brun de la lune s’avançait peu à peu. Déjà
les objets terrestres prenaient une teinte particulière de
jaune orangé. L’atmosphère, au zénith, avait changé de
couleur. À dix heures un quart, la moitié du disque
solaire était obscurcie. Quelques chiens, errant en
liberté, allaient et venaient, montrant une certaine
inquiétude et aboyant parfois d’une façon lamentable.
Les canards, immobiles sur les bords du lac, jetaient
leur cri du soir et cherchaient une place favorable pour
dormir. Les mères appelaient leurs petits, qui se
réfugiaient sous leurs ailes. Pour tous ces animaux, la
nuit allait venir, et c’était l’heure du sommeil.
À onze heures, les deux tiers du soleil étaient
couverts. Les objets avaient pris une teinte de rouge
vineux. Une demi-obscurité régnait alors, et elle devait
être à peu près complète pendant les quatre minutes que
durerait l’occultation totale. Mais déjà quelques
planètes, Mercure, Vénus, apparaissaient, ainsi que
certaines constellations, la Chèvre, le Taureau, et Orion.
Les ténèbres s’accroissaient de minute en minute.
Thomas Black, l’œil à l’oculaire de sa lunette,
immobile, silencieux, suivait les progrès du
phénomène. À onze heures quarante-trois, les deux
disques devaient être exactement placés l’un devant
l’autre.
« Onze heures quarante-trois », dit Jasper Hobson,
qui consultait attentivement l’aiguille à secondes de son
chronomètre.
Thomas Black, penché sur l’instrument, ne remuait
pas. Une demi-minute s’écoula...
Thomas Black se releva, l’œil démesurément ouvert.
Puis il se replaça devant l’oculaire pendant une demi-
minute encore, et se relevant une seconde fois :
« Mais elle s’en va ! elle s’en va ! S’écria-t-il d’une
voix étranglée. La lune, la lune fuit ! elle disparaît ! »
En effet, le disque lunaire glissait sur celui du soleil
sans l’avoir masqué tout entier ! Les deux tiers
seulement de l’orbe solaire avaient été recouverts !
Thomas Black était retombé, stupéfait ! Les quatre
minutes étaient passées. La lumière se refaisait peu à
peu. La couronne lumineuse ne s’était pas produite !
« Mais qu’y a-t-il ? demanda Jasper Hobson.
– Il y a ! s’écria l’astronome, il y a que l’éclipse n’a
pas été complète, qu’elle n’a pas été totale pour cet
endroit du globe ! Vous m’entendez ! pas to-ta-le ! !
– Alors, vos éphémérides sont fausses !
– Fausses ! allons donc ! Dites cela à d’autres,
monsieur le lieutenant !
– Mais alors... s’écria Jasper Hobson, dont la
physionomie se modifia subitement.
– Alors, répondit Thomas Black, nous ne sommes
pas sous le 70e parallèle !
– Par exemple ! s’écria Mrs. Paulina Barnett.
– Nous le saurons bien ! dit l’astronome, dont les
yeux respiraient à la fois la colère et le
désappointement. Dans quelques minutes, le soleil va
passer au méridien... Mon sextant, vite ! vite ! »
Un des soldats courut à la maison et en rapporta
l’instrument demandé.
Thomas Black visa l’astre du jour, le laissa passer
au méridien, puis abaissant son sextant, et chiffrant
rapidement quelques calculs sur son carnet :
« Comment était situé le cap Bathurst, demanda-t-il,
quand, il y a un an, à notre arrivée, nous l’avons relevé
en latitude ?
– Il était par 70°44’37” ! répondit le lieutenant
Hobson.
– Eh bien, monsieur, il est maintenant par
73°7’20” ! Vous voyez bien que nous ne sommes pas
sous le 70e parallèle !...
– Ou plutôt que nous n’y sommes plus ! » murmura
Jasper Hobson.
Une révélation soudaine s’était faite dans son
esprit ! Tous les phénomènes, inexpliqués jusqu’ici,
s’expliquaient alors !...
Le territoire du cap Bathurst, depuis l’arrivée du
lieutenant Hobson, avait « dérivé » de 3° dans le nord !
Deuxième partie
I
Un fort flottant
Le fort Espérance, fondé par le lieutenant Jasper
Hobson sur les limites de la mer polaire, avait dérivé !
Le courageux agent de la Compagnie méritait-il un
reproche quelconque ? Non. Tout autre y eût été trompé
comme lui. Aucune prévision humaine ne pouvait le
mettre en garde contre une telle éventualité. Il avait cru
bâtir sur le roc et n’avait pas même bâti sur le sable !
Cette portion de territoire, formant la presqu’île
Victoria, que les cartes les plus exactes de l’Amérique
anglaise rattachaient au continent américain, s’en était
brusquement séparée. Cette presqu’île n’était, par le
fait, qu’un immense glaçon d’une superficie de cent
cinquante milles carrés, dont les alluvions successives
avaient fait en apparence un terrain solide, auquel ne
manquaient ni la végétation, ni l’humus. Liée au littoral
depuis des milliers de siècles, sans doute le
tremblement de terre du 8 janvier avait rompu ses liens,
et la presqu’île s’était faite île, mais île errante et
vagabonde que, depuis trois mois, les courants
entraînaient sur l’océan Arctique !
Oui ! ce n’était qu’un glaçon qui emportait ainsi le
fort Espérance et ses habitants ! Jasper Hobson avait
immédiatement compris qu’on ne pouvait expliquer
autrement ce déplacement de la latitude observée.
L’isthme, c’est-à-dire la langue de terre qui réunissait la
presqu’île Victoria au continent, s’était évidemment
brisé sous l’effort d’une convulsion souterraine,
provoquée par l’éruption volcanique, quelques mois
auparavant. Tant que dura l’hiver boréal, tant que la
mer demeura solidifiée sous le froid intense, cette
rupture n’amena aucun changement dans la position
géographique de la presqu’île. Mais, la débâcle venue,
quand les glaçons se fondirent sous les rayons solaires,
lorsque la banquise, repoussée au large, eut reculé
derrière les limites de l’horizon, quand la mer fut libre
enfin, ce territoire, reposant sur sa base glacée, s’en alla
en dérive avec ses bois, ses falaises, son promontoire,
son lagon intérieur, son littoral, sous l’influence de
quelque courant inconnu. Depuis plusieurs mois, il était
ainsi entraîné, sans que les hiverneurs, qui, pendant
leurs chasses, ne s’étaient point éloignés du fort
Espérance, eussent pu s’en apercevoir. Aucun point de
repère, des brumes épaisses arrêtant le regard à
quelques milles, une immobilité apparente du sol, rien
ne pouvait indiquer ni au lieutenant Hobson, ni à ses
compagnons, que de continentaux ils fussent devenus
insulaires. Il était même remarquable que l’orientation
de la presqu’île n’eût pas changé, malgré son
déplacement, ce qui tenait sans doute à son étendue et à
la direction rectiligne du courant qu’elle suivait. En
effet, si les points cardinaux se fussent modifiés par
rapport au cap Bathurst, si l’île eût tourné sur elle-
même, si le soleil et la lune se fussent levés ou couchés
sur un horizon nouveau, Jasper Hobson, Thomas Black,
Mrs. Paulina Barnett ou tout autre eussent compris ce
qui s’était passé. Mais, par une raison quelconque, le
déplacement s’était accompli jusqu’alors suivant un des
parallèles du globe, et, quoiqu’il fût rapide, on ne le
sentait pas.
Jasper Hobson, bien qu’il ne doutât pas du courage,
du sang-froid, de l’énergie morale de ses compagnons,
ne voulut cependant pas leur faire connaître la vérité. Il
serait toujours temps de leur exposer la nouvelle
situation qui leur était faite, quand on l’aurait étudiée
avec soin. Très heureusement, ces braves gens, soldats
ou ouvriers, s’entendaient peu aux observations
astronomiques, ni aux questions de longitude ou de
latitude, et du changement accompli depuis quelques
mois dans les coordonnées de la presqu’île, ils ne
pouvaient tirer les conséquences qui préoccupaient si
justement Jasper Hobson.
Le lieutenant, résolu à se taire tant qu’il le pourrait
et à cacher une situation à laquelle il n’y avait
présentement aucun remède, rappela toute son énergie.
Par un suprême effort de volonté, qui n’échappa point à
Mrs. Paulina Barnett, il redevint maître de lui-même, et
il s’employa à consoler de son mieux l’infortuné
Thomas Black, qui, lui, se lamentait et s’arrachait les
cheveux.
Car l’astronome ne se doutait en aucune façon du
phénomène dont il était victime. N’ayant pas, comme le
lieutenant, observé les étrangetés de ce territoire, il ne
pouvait rien comprendre, rien imaginer en dehors de ce
fait si malencontreux, à savoir : que, ce jour-là, à
l’heure indiquée, la lune n’avait point occulté
entièrement le soleil. Mais que devait-il naturellement
penser ? Que, à la honte des observatoires, les
éphémérides étaient fausses, et que cette éclipse tant
désirée, son éclipse à lui, Thomas Black, qu’il était
venu chercher si loin et au prix de tant de fatigues,
n’avait jamais dû être « totale » pour cette zone du
sphéroïde terrestre, comprise sur le soixante-dixième
parallèle ! Non ! jamais il n’eût admis cela ! Jamais !
Aussi son désappointement était-il grand, et il devait
l’être. Mais Thomas Black allait bientôt apprendre la
vérité.
Cependant, Jasper Hobson, laissant croire à ses
compagnons que l’incident de l’éclipse manquée ne
pouvait intéresser que l’astronome et ne les concernait
en rien, les avait engagés à reprendre leurs travaux, ce
qu’ils il allaient faire. Mais, au moment où ils se
préparaient à quitter le sommet du cap Bathurst, afin de
rentrer dans la factorerie, le caporal Joliffe, s’arrêtant
soudain :
« Mon lieutenant, dit-il en s’approchant, la main au
bonnet, pourrais-je vous faire une simple question ?
– Sans doute, caporal, répondit Jasper Hobson, qui
ne savait trop où son subordonné voulait en venir.
Voyons, parlez ! »
Mais le caporal ne parlait pas. Il hésitait. Sa petite
femme le poussa du coude.
« Eh bien, mon lieutenant, reprit le caporal, c’est à
propos de ce 70° de latitude. Si j’ai bien compris, nous
ne sommes pas où vous croyiez être... »
Le lieutenant fronça le sourcil.
« En effet, répondit-il évasivement... nous nous
étions trompés dans nos calculs... notre première
observation a été fausse. Mais pourquoi... en quoi cela
peut-il vous préoccuper ?
– C’est à cause de la paie, mon lieutenant, répondit
le caporal, qui prit un air très malin. Vous savez bien, la
double paie promise par la Compagnie... »
Jasper Hobson respira. En effet, ses hommes, on
s’en souvient, avaient droit à une solde plus élevée, s’ils
parvenaient à s’établir sur le 70e parallèle ou au-dessus.
Le caporal Joliffe, toujours intéressé, n’avait vu en tout
cela qu’une question d’argent, et il pouvait craindre que
la prime ne fût point encore acquise.
« Rassurez-vous, caporal, répondit Jasper Hobson
en souriant, et rassurez aussi vos braves camarades.
Notre erreur, qui est vraiment inexplicable, ne vous
portera heureusement aucun préjudice. Nous ne
sommes pas au-dessous, mais au-dessus du 70e
parallèle, et, par conséquent, vous serez payés double.
– Merci, mon lieutenant, dit le caporal, dont le
visage rayonna, merci. Ce n’est pas que l’on tienne à
l’argent, mais c’est ce maudit argent qui vous tient. »
Sur cette réflexion, le caporal Joliffe et ses
compagnons se retirèrent sans soupçonner en aucune
façon la terrible et étrange modification qui s’était
accomplie dans la nature et la situation de ce territoire.
Le sergent Long se disposait aussi à redescendre
vers la factorerie, quand Jasper Hobson, l’arrêtant, lui
dit :
« Restez, sergent Long. »
Le sous-officier fit demi-tour sur ses talons et
attendit que le lieutenant lui adressât la parole.
Les seules personnes qui occupaient alors le sommet
du promontoire étaient Mrs. Paulina Barnett, Madge,
Thomas Black, le lieutenant et le sergent.
Depuis l’incident de l’éclipse, la voyageuse n’avait
pas prononcé une parole. Elle interrogeait du regard
Jasper Hobson, qui semblait l’éviter. Le visage de la
courageuse femme montrait plus de surprise que
d’inquiétude. Avait-elle compris ? L’éclaircissement
s’était-il brusquement fait à ses yeux comme aux yeux
du lieutenant Hobson ? Connaissait-elle la situation, et
son esprit pratique en avait-il déduit les conséquences ?
Quoi qu’il en fût, elle se taisait et demeurait appuyée
sur Madge, dont le bras entourait sa taille.
Quant à l’astronome, il allait et venait. Il ne pouvait
tenir en place. Ses cheveux étaient hérissés. Il
gesticulait. Il frappait dans ses mains et les laissait
retomber. Des interjections de désespoir s’échappaient
de ses lèvres. Il montrait le poing au soleil ! Il le
regardait en face, au risque de se brûler les yeux !
Enfin, après quelques minutes, son agitation
intérieure se calma. Il sentit qu’il pourrait parler, et, les
bras croisés, l’œil enflammé, la face colère, le front
menaçant, il vint se planter carrément devant le
lieutenant Hobson.
« À nous deux ! s’écria-t-il, à nous deux, monsieur
l’agent de la Compagnie de la baie d’Hudson ! »
Cette appellation, ce ton, cette pose ressemblaient
singulièrement à une provocation. Jasper Hobson ne
voulut point s’y arrêter, et il se contenta de regarder le
pauvre homme, dont il comprenait bien le
désappointement immense.
« Monsieur Hobson, dit Thomas Black avec l’accent
d’une irritation mal contenue, m’apprendrez-vous ce
que cela signifie, s’il vous plaît ? Est-ce une
mystification provenant de votre fait ? Dans ce cas,
monsieur, elle frapperait plus haut que moi, entendez-
vous, et vous pourriez avoir à vous en repentir !
– Que voulez-vous dire, monsieur Black ? demanda
tranquillement Jasper Hobson.
– Je veux dire, monsieur, reprit l’astronome, que
vous vous étiez engagé à conduire votre détachement
sur la limite du 70e degré de latitude...
– Ou au-delà, répondit Jasper Hobson.
– Au-delà, monsieur, s’écria Thomas Black. Eh !
qu’avais-je à faire au-delà ? Pour observer cette éclipse
totale de soleil, je ne devais pas m’écarter de la ligne
d’ombre circulaire que délimitait, en cette partie de
l’Amérique anglaise, le 70e parallèle, et nous voilà à 30
au-dessus !
– Eh bien, monsieur Black, répondit Jasper Hobson
du ton le plus tranquille, nous nous sommes trompés,
voilà tout.
– Voilà tout ! s’écria l’astronome, que le calme du
lieutenant exaspérait.
– Je vous ferai d’ailleurs observer, reprit Jasper
Hobson, que si je me suis trompé, vous avez partagé
mon erreur, vous, monsieur Black, car, à notre arrivée
au cap Bathurst, c’est ensemble, vous avec vos
instruments, moi avec les miens, que nous avons relevé
sa situation en latitude. Vous ne pouvez donc me rendre
responsable d’une erreur d’observation que vous avez
commise pour votre part ! »
À cette réponse, Thomas Black fut aplati, et, malgré
sa profonde irritation, ne sut que répliquer. Pas
d’excuse admissible ! S’il y avait eu faute, il était
coupable, lui aussi. Et, dans l’Europe savante, à
l’observatoire de Greenwich, que penserait-on d’un
astronome assez maladroit pour se tromper dans une
observation de latitude ? Un Thomas Black commettre
une erreur de trois degrés en prenant la hauteur du
soleil, et en quelles circonstances ? Quand la
détermination exacte d’un parallèle devait le mettre à
même d’observer une éclipse totale, dans des conditions
qui ne devaient plus se reproduire avant longtemps !
Thomas Black était un savant déshonoré !
« Mais comment, s’écria-t-il en s’arrachant encore
une fois les cheveux, comment ai-je pu me tromper
ainsi ? Mais je ne sais donc plus manier un sextant ! Je
ne sais donc plus calculer un angle ! Je suis donc
aveugle ! S’il en est ainsi, je n’ai plus qu’à me
précipiter du haut de ce promontoire, la tête la
première !...
– Monsieur Black, dit alors Jasper Hobson d’une
voix grave, ne vous accusez pas, vous n’avez commis
aucune erreur d’observation, vous n’avez aucun
reproche à vous faire !
– Alors, vous seul...
– Je ne suis pas plus coupable que vous, monsieur
Black. Veuillez m’écouter, je vous en prie, vous aussi,
madame, ajouta-t-il en se retournant vers Mrs. Paulina
Barnett ; vous aussi, Madge, vous aussi, sergent Long.
Je ne vous demande qu’une chose, le secret le plus
absolu sur ce que je vais vous apprendre. Il est inutile
d’effrayer, de désespérer peut-être nos compagnons
d’hivernage. »
Mrs. Paulina Barnett, sa compagne, le sergent,
Thomas Black, s’étaient rapprochés du lieutenant. Ils ne
répondirent pas, mais il y eut comme un consentement
tacite à garder le secret sur la révélation qui allait leur
être faite.
« Mes amis, dit Jasper Hobson, quand, il y a un an,
arrivés en ce point de l’Amérique anglaise, nous avons
relevé la position du cap Bathurst, ce cap se trouvait
situé exactement sur le 70e parallèle, et si maintenant il
se trouve au-delà du 72e degré de latitude, c’est-à-dire à
3° plus au nord, c’est qu’il a dérivé.
– Dérivé ! s’écria Thomas Black. À d’autres,
monsieur ! Depuis quand un cap dérive-t-il ?
– Cela est pourtant ainsi, monsieur Black ; répondit
gravement le lieutenant Hobson. Toute cette presqu’île
Victoria n’est plus qu’une île de glace. Le tremblement
de terre l’a détachée du littoral américain, et maintenant
un des grands courants arctiques l’entraîne !...
– Où ? demanda le sergent Long.
– Où il plaira à Dieu ! » répondit Jasper Hobson.
Les compagnons du lieutenant demeurèrent
silencieux. Leurs regards se portèrent involontairement
vers le sud, au-delà des vastes plaines, du côté de
l’isthme rompu, mais de la place qu’ils occupaient, sauf
vers le nord, ils ne pouvaient apercevoir l’horizon de
mer qui maintenant les entourait de toutes parts. Si le
cap Bathurst eût mesuré quelques centaines de pieds de
plus au-dessus du niveau de l’Océan, le périmètre de
leur domaine serait nettement apparu à leurs yeux, et ils
auraient vu qu’il s’était changé en île.
Une vive émotion leur serra le cœur, à la vue du fort
Espérance et de ses habitants, entraînés au large de
toute terre, et devenus avec lui le jouet des vents et des
flots.
« Ainsi, monsieur Hobson, dit alors Mrs. Paulina
Barnett, ainsi s’expliquent toutes les singularités
inexplicables que vous aviez observées sur ce
territoire ?
– Oui, madame, répondit le lieutenant, tout
s’explique. Cette presqu’île Victoria, île maintenant,
que nous croyions, que nous devions croire
inébranlablement fixée sur sa base, n’était qu’un vaste
glaçon, soudé depuis des siècles au continent américain.
Peu à peu, le vent y a jeté la terre, le sable, et semé ces
germes qui ont produit les bois et les mousses. Les
nuages lui ont versé l’eau douce du lagon et de la petite
rivière. La végétation l’a transformée ! Mais sous ce
lac, sous cette terre, sous ce sable, sous nos pieds enfin,
il existe un sol de glace qui flotte sur la mer, en raison
de sa légèreté spécifique. Oui ! c’est un glaçon qui nous
porte et qui nous emporte, et voilà pourquoi, depuis que
nous l’habitons, nous n’avons trouvé ni un caillou, ni
une pierre à sa surface ! Voilà pourquoi ses rivages
étaient coupés à pic, pourquoi, lorsque nous avons
creusé le piège à rennes, la glace est apparue à dix pieds
au-dessous du sol, pourquoi, enfin, la marée était
insensible sur ce littoral, puisque le flux et le reflux
soulevaient et abaissaient toute la presqu’île avec eux !
– Tout s’explique, en effet, monsieur Hobson,
répondit Mrs. Paulina Barnett, et vos pressentiments ne
vous ont pas trompé. Je vous demanderai, cependant, à
propos de ces marées, pourquoi, nulles maintenant,
elles étaient encore légèrement sensibles à notre arrivée
au cap Bathurst ?
– Précisément, madame, répondit le lieutenant
Hobson, parce que, à notre arrivée, la presqu’île tenait
encore par son isthme flexible au continent américain.
Elle opposait ainsi une certaine résistance au flux, et,
sur son littoral du nord, la surface des eaux se déplaçait
de deux pieds environ, au lieu des vingt pieds qu’elle
aurait dû marquer au-dessus de l’étiage. Aussi, du
moment que la rupture a été produite par le
tremblement de terre, du moment que la presqu’île,
libre tout entière, a pu monter et descendre avec le flot
et le jusant, la marée est devenue absolument nulle, et
c’est ce que nous avons constaté ensemble, il y a
quelques jours, au moment de la nouvelle lune ! »
Thomas Black, malgré son désespoir bien naturel,
avait écouté avec un extrême intérêt les explications de
Jasper Hobson. Les conséquences émises par le
lieutenant durent lui paraître absolument justes, mais,
furieux qu’un pareil phénomène, si rare, si inattendu, si
« absurde » – ainsi disait-il –, se fût précisément produit
pour lui faire manquer l’observation de son éclipse, il
ne dit pas un mot, et demeura sombre et, pour ainsi dire,
tout honteux.
« Pauvre monsieur Black ! dit alors Mrs. Paulina
Barnett, il faut convenir que jamais astronome, depuis
que le monde existe, ne s’est vu exposé à pareille
mésaventure !
– En tout cas, madame, répondit Jasper Hobson, il
n’y a aucunement de notre faute ! On ne pourra rien
reprocher, ni à vous, ni à moi. La nature a tout fait, et
elle est la seule coupable ! Le tremblement de terre a
brisé le lien qui rattachait la presqu’île au continent, et
nous sommes bien réellement emportés sur une île
flottante. Et cela explique encore pourquoi les animaux
à fourrures et autres, emprisonnés comme nous sur ce
territoire, sont si nombreux aux environs du fort !
– Et pourquoi, dit Madge, nous n’avons pas eu,
depuis la belle saison, la visite de ces concurrents dont
vous redoutiez la présence, monsieur Hobson !
– Et pourquoi, ajouta le sergent, le détachement
envoyé par le capitaine Craventy n’a pu arriver
jusqu’au cap Bathurst !
– Et pourquoi, enfin, dit Mrs. Paulina Barnett, en
regardant le lieutenant, je dois renoncer à tout espoir,
pour cette année du moins, de retourner en Europe ! »
La voyageuse avait fait cette dernière réflexion d’un
ton qui prouvait qu’elle se résignait à son sort beaucoup
plus philosophiquement qu’on ne l’aurait supposé. Elle
semblait avoir pris soudain son parti de cette étrange
situation, qui lui réservait, sans doute, une série
d’observations intéressantes. D’ailleurs, quand elle se
fût désespérée, quand tous ses compagnons se seraient
plaints, quand ils auraient récriminé, pouvaient-ils
empêcher ce qui était ? pouvaient-ils enrayer la course
de l’île errante ? pouvaient-ils, par une manœuvre
quelconque, la rattacher à un continent ? Non. Dieu seul
disposait de l’avenir du fort Espérance. Il fallait donc se
soumettre à sa volonté.
II
Où l’on est
La situation nouvelle, imprévue, créée aux agents de
la Compagnie, voulait être étudiée avec le plus grand
soin, et c’est ce que Jasper Hobson avait hâte de faire,
la carte sous les yeux. Mais il fallait nécessairement
attendre au lendemain, afin de relever la position en
longitude de l’île Victoria – c’est le nom qui lui fut
conservé –, comme elle venait de l’être en latitude.
Pour faire ce calcul, il était nécessaire de prendre deux
hauteurs du soleil, avant et après midi, et de mesurer
deux angles horaires.
À deux heures du soir, le lieutenant Hobson et
Thomas Black relevèrent au sextant l’élévation du
soleil au-dessus de l’horizon. Le lendemain, ils
comptaient, vers dix heures du matin, recommencer la
même opération, afin de déduire des deux hauteurs la
longitude du point alors occupé par l’île sur l’Océan
polaire.
Mais ils ne redescendirent pas immédiatement au
fort, et la conversation continua assez longtemps entre
Jasper Hobson, l’astronome, le sergent, Mrs. Paulina
Barnett et Madge. Cette dernière ne songeait guère à
elle, étant toute résignée aux volontés de la Providence.
Quant à sa maîtresse, sa « fille Paulina », elle ne
pouvait la regarder sans émotion, songeant aux
épreuves et peut-être aux catastrophes que l’avenir lui
réservait. Madge était prête à donner sa vie pour
Paulina, mais ce sacrifice sauverait-il celle qu’elle
aimait plus que tout au monde ? En tout cas, elle le
savait, Mrs. Paulina Barnett n’était pas femme à se
laisser abattre. Cette âme vaillante envisageait déjà
l’avenir sans terreur, et, il faut le dire, elle n’aurait
encore eu aucune raison de désespérer.
En effet, il n’y avait pas péril imminent pour les
habitants du fort Espérance, et même tout portait à
croire qu’une catastrophe suprême serait conjurée.
C’est ce que Jasper Hobson expliqua clairement à ses
compagnons.
Deux dangers menaçaient l’île flottante, au large du
continent américain, deux seulement :
Ou elle serait entraînée par les courants de la mer
libre jusqu’à ces hautes latitudes polaires, d’où l’on ne
revient pas.
Ou les courants l’emporteraient au sud, peut-être à
travers le détroit de Behring, et jusque dans l’océan
Pacifique.
Dans le premier cas, les hiverneurs, pris par les
glaces, barrés par l’infranchissable banquise, n’ayant
plus aucune communication possible avec leurs
semblables, périraient de froid ou de faim dans les
solitudes hyperboréennes.
Dans le second cas, l’île Victoria, repoussée par les
courants jusque dans les eaux plus chaudes du
Pacifique, fondrait peu à peu par sa base et s’abîmerait
sous les pieds de ses habitants.
Dans cette double hypothèse, c’était la perte
inévitable du lieutenant Jasper Hobson, de tous ses
compagnons et de la factorerie élevée au prix de tant de
fatigues.
Mais ces deux cas se présenteraient-ils l’un ou
l’autre ? Non. Ce n’était pas probable.
En effet, la saison d’été était fort avancée. Avant
trois mois, la mer serait solidifiée sous les premiers
froids du pôle. Le champ de glace s’établirait sur toute
la mer, et, au moyen des traîneaux, on pourrait gagner
la terre la plus rapprochée, soit l’Amérique russe, si
l’île s’était maintenue dans l’est, soit la côte d’Asie, si,
au contraire, elle avait été repoussée dans l’ouest.
« Car, ajoutait Jasper Hobson, nous ne sommes
aucunement maîtres de notre île flottante. N’ayant point
de voile à hisser comme sur un navire, nous ne pouvons
lui imprimer une direction. Où elle nous mènera, nous
irons. »
L’argumentation du lieutenant Hobson, très claire,
très nette, fut admise sans contestation. Il était certain
que les grands froids de l’hiver souderaient au vaste
icefield l’île Victoria, et il était présumable même
qu’elle ne dériverait ni trop au nord ni trop au sud. Or,
quelques cents milles à franchir sur les champs de glace
n’étaient pas pour embarrasser ces hommes courageux
et résolus, habitués aux climats polaires et aux longues
excursions des contrées arctiques. Ce serait, il est vrai,
abandonner ce fort Espérance, objet de tous leurs soins,
ce serait perdre le bénéfice de tant de travaux menés à
bonne fin, mais qu’y faire ? La factorerie, établie sur ce
sol mouvant, ne devait plus rendre aucun service à la
Compagnie de la baie d’Hudson. D’ailleurs, un jour ou
l’autre, tôt ou tard, un effondrement de l’île
l’entraînerait au fond de l’Océan. Il fallait donc
l’abandonner, dès que les circonstances le
permettraient.
La seule chance défavorable – et le lieutenant insista
particulièrement sur ce point –, c’était que pendant huit,
à neuf semaines encore, avant la solidification de la mer
Arctique, l’île Victoria fût entraînée trop au nord ou
trop au sud. Et l’on voit, en effet, dans les récits des
hiverneurs, des exemples de dérives qui se sont
accomplies sur un très long espace et sans qu’on ait pu
les enrayer.
Tout dépendait donc des courants inconnus qui
s’établissaient à l’ouvert du détroit de Behring, et il
importait de relever avec soin leur direction sur la carte
de l’océan Arctique. Jasper Hobson possédait une de
ces cartes, et il pria Mrs. Paulina Barnett, Madge,
l’astronome et le sergent de le suivre dans sa chambre ;
mais avant de quitter le sommet du cap Bathurst, il leur
recommanda encore une fois le secret le plus absolu sur
la situation actuelle.
« La situation n’est pas désespérée, tant s’en faut,
ajouta-t-il, et, par conséquent, je trouve inutile de jeter
le trouble dans l’esprit de nos compagnons, qui ne
feraient peut-être pas comme nous la part des bonnes et
des mauvaises chances.
– Cependant, fit observer Mrs. Paulina Barnett, ne
serait-il pas prudent de construire dès maintenant une
embarcation assez grande pour nous contenir tous, et
qui pût tenir la mer pendant une traversée de quelques
centaines de milles ?
– Cela sera prudent, en effet, répondit le lieutenant
Hobson, et nous le ferons. J’imaginerai quelque
prétexte pour commencer ce travail sans retard, et je
donnerai des ordres en conséquence au maître
charpentier pour qu’il procède à la construction d’une
embarcation solide. Mais, pour moi, ce mode de
rapatriement ne devra être qu’un pis aller. L’important,
c’est d’éviter de se trouver sur l’île au moment de la
dislocation des glaces, et nous devrons tout faire pour
gagner à pied le continent, dès que l’Océan aura été
solidifié par l’hiver. »
C’était, en effet, la meilleure façon de procéder. Il
fallait au moins trois mois pour qu’une embarcation de
trente à trente-cinq tonneaux fût construite, et, à ce
moment, on ne pourrait s’en servir, puisque la mer ne
serait plus libre. Mais si alors le lieutenant pouvait
rapatrier la petite colonie en la guidant à travers le
champ de glace jusqu’au continent, ce serait un heureux
dénouement de la situation, car embarquer tout son
monde à l’époque de la débâcle serait un expédient fort
périlleux. C’était donc avec raison que Jasper Hobson
regardait ce bateau projeté comme un pis aller, et son
opinion fut partagée de tous.
Le secret fut de nouveau promis au lieutenant
Hobson, qui était le meilleur juge de la question ; et
quelques minutes plus tard, après avoir quitté le cap
Bathurst, les deux femmes et les trois hommes
s’attablaient dans la grande salle du fort Espérance,
salle alors inoccupée, car chacun vaquait aux travaux
du dehors.
Une excellente carte des courants atmosphériques et
océaniques fut apportée par le lieutenant, et l’on
procéda à un examen minutieux de cette portion de la
mer Glaciale qui s’étend depuis le cap Bathurst
jusqu’au détroit de Behring.
Deux courants principaux divisent ces parages
dangereux compris entre le Cercle polaire et cette zone
peu connue, appelée « passage du nord-ouest », depuis
l’audacieuse découverte de Mac Clure, – du moins les
observations hydrographiques n’en désignent pas
d’autres.
L’un porte le nom de courant du Kamtchatka. Après
avoir pris naissance au large de la presqu’île de ce nom,
il suit la côte asiatique et traverse le détroit de Behring
en touchant le cap Oriental, pointe avancée du pays des
Tchouktchis. Sa direction générale du sud au nord
s’infléchit brusquement à six cents milles environ au-
delà du détroit, et il se développe franchement vers
l’est, à peu près suivant le parallèle du passage de Mac
Clure, qu’il tend sans doute à rendre praticable pendant
les quelques mois de la saison chaude.
L’autre courant, nommé courant de Behring, se
dirige en sens contraire. Après avoir prolongé la côte
américaine de l’est à l’ouest et à cent milles au plus du
littoral, il va, pour ainsi dire, heurter le courant du
Kamtchatka, à l’ouvert du détroit, puis, descendant au
sud et se rapprochant des rivages de l’Amérique russe,
il finit par se briser à travers la mer de Behring sur cette
espèce de digue circulaire des îles Aléoutiennes.
Cette carte donnait fort exactement le résumé des
observations nautiques les plus récentes. On pouvait
donc s’y fier.
Jasper Hobson l’examina attentivement avant de se
prononcer. Puis, après avoir passé la main sur son front,
comme s’il eût voulu chasser quelque fâcheux
pressentiment :
« Il faut espérer, mes amis, dit-il, que la fatalité ne
nous entraînera pas jusqu’à ces lointains parages. Notre
île errante courrait le risque de n’en plus jamais sortir.
– Et pourquoi, monsieur Hobson ? demanda
vivement Mrs. Paulina Barnett.
– Pourquoi, madame ? répondit le lieutenant.
Regardez bien cette portion de l’océan Arctique, et
vous allez facilement le comprendre. Deux courants,
dangereux pour nous, y coulent en sens inverse. Au
point où ils se rencontrent, l’île serait forcément
immobilisée, et à une grande distance de toute terre. En
ce point précis, elle hivernerait pendant la mauvaise
saison, et quand la débâcle des glaces se produirait, ou
elle suivrait le courant du Kamtchatka jusqu’au milieu
des contrées perdues du nord-ouest, ou elle subirait
l’influence du courant de Behring et irait s’abîmer dans
les profondeurs du Pacifique.
– Cela n’arrivera pas, monsieur le lieutenant, dit
Madge avec l’accent d’une foi sincère, Dieu ne le
permettra pas.
– Mais, reprit Mrs. Paulina Barnett, je ne puis
imaginer sur quelle partie de la mer polaire nous
flottons en ce moment, car je ne vois au large du cap
Bathurst que ce dangereux courant du Kamtchatka qui
porte directement vers le nord-ouest. N’est-il pas à
craindre qu’il ne nous ait saisis dans son cours, et que
nous ne fassions route vers les terres de la Géorgie
septentrionale ?
– Je ne le pense pas, répondit Jasper Hobson, après
un moment de réflexion.
– Pourquoi n’en serait-il pas ainsi ?
– Parce que ce courant est rapide, madame, et que
depuis trois mois, si nous l’avions suivi, nous aurions
quelque côte en vue, – ce qui n’est pas.
– Où supposez-vous que nous nous trouvions alors ?
demanda la voyageuse.
– Mais sans doute, répondit Jasper Hobson, entre ce
courant du Kamtchatka et le littoral, probablement dans
une sorte de vaste remous qui doit exister sur la côte.
– Cela ne peut être, monsieur Hobson, répondit
vivement Mrs. Paulina Barnett.
– Cela ne peut être ? répéta le lieutenant. Et pour
quelle raison, madame ?
– Parce que l’île Victoria, prise dans un remous, et,
par conséquent, sans direction fixe, eût certainement
obéi à un mouvement de rotation quelconque. Or,
puisque son orientation n’a pas changé depuis trois
mois, c’est que cela n’est pas.
– Vous avez raison, madame, répondit Jasper
Hobson. Vous comprenez parfaitement ces choses et je
n’ai rien à répondre à votre observation, – à moins
toutefois qu’il n’existe quelque courant inconnu qui ne
soit point encore porté sur cette carte. Vraiment, cette
incertitude est affreuse. Je voudrais être à demain pour
être définitivement fixé sur la situation de l’île.
– Demain arrivera », répondit Madge.
Il n’y avait donc plus qu’à attendre. On se sépara.
Chacun reprit ses occupations habituelles. Le sergent
Long prévint ses compagnons que le départ pour le fort
Reliance, fixé au lendemain, n’aurait pas lieu. Il leur
donna pour raison que, toute réflexion faite, la saison
était trop avancée pour permettre d’atteindre la
factorerie avant les grands froids, que l’astronome se
décidait à subir un nouvel hivernage, afin de compléter
ses observations météorologiques, que le ravitaillement
du fort Espérance n’était pas indispensable, etc., –
toutes choses dont ces braves gens se préoccupaient
peu.
Une recommandation spéciale fut faite aux
chasseurs par le lieutenant Hobson, la recommandation
d’épargner désormais les animaux à fourrures, dont il
n’avait que faire, mais de se rabattre sur le gibier
comestible, afin de renouveler les réserves de la
factorerie. Il leur défendit aussi de s’éloigner du fort de
plus de deux milles, ne voulant pas que Marbre, Sabine
ou autres chasseurs se trouvassent inopinément en face
d’un horizon de mer, là où se développait, il y a
quelques mois, l’isthme qui réunissait la presqu’île
Victoria au continent américain. Cette disparition de
l’étroite langue de terre eût, en effet, dévoilé la
situation.
Cette journée parut interminable au lieutenant
Hobson. Il retourna plusieurs fois au sommet du cap
Bathurst, seul ou accompagné de Mrs. Paulina Barnett.
La voyageuse, âme vigoureusement trempée, ne
s’effrayait aucunement. L’avenir ne lui paraissait pas
redoutable. Elle plaisanta même en disant à Jasper
Hobson que cette île errante, qui les portait alors, était
peut-être le vrai véhicule pour aller au pôle Nord ! Avec
un courant favorable, pourquoi n’atteindrait-on pas cet
inaccessible point du globe ?
Le lieutenant Hobson hochait la tête en écoutant sa
compagne développer cette théorie, mais ses yeux ne
quittaient point l’horizon et cherchaient si quelque terre,
connue ou inconnue, n’apparaîtrait pas au loin. Mais le
ciel et l’eau se confondaient inséparablement sur une
ligne circulaire dont rien ne troublait la netteté, – ce qui
confirmait Jasper Hobson dans cette pensée que l’île
Victoria dérivait plutôt vers l’ouest qu’en toute autre
direction.
« Monsieur Hobson, lui demanda Mrs. Paulina
Barnett, est-ce que vous n’avez pas l’intention de faire
le tour de notre île, et cela le plus tôt possible ?
– Si vraiment, madame, répondit le lieutenant
Hobson. Dès que j’aurai relevé sa situation, je compte
en reconnaître la forme et l’étendue. C’est une mesure
indispensable pour apprécier dans l’avenir les
modifications qui se produiraient. Mais il y a toute
apparence qu’elle s’est rompue à l’isthme même, et
que, par conséquent, la presqu’île tout entière s’est
transformée en île par cette rupture.
– Singulière destinée que la nôtre, monsieur
Hobson ! reprit Mrs. Paulina Barnett. D’autres
reviennent de leurs voyages, après avoir ajouté
quelques nouvelles terres au contingent géographique !
Nous, au contraire, nous l’aurons amoindri, en rayant
de la carte cette prétendue presqu’île Victoria ! »
Le lendemain, 18 juillet, à dix heures du matin, par
un ciel pur, Jasper Hobson prit une bonne hauteur du
soleil. Puis, chiffrant ce résultat et celui de
l’observation de la veille, il détermina
mathématiquement la longitude du lieu.
Pendant l’opération, l’astronome n’avait pas même
paru. Il boudait dans sa chambre, – comme un grand
enfant qu’il était, d’ailleurs, en dehors de la vie
scientifique.
L’île se trouvait alors par 157°37’ de longitude, à
l’ouest du méridien de Greenwich.
La latitude obtenue la veille, au midi qui suivit
l’éclipse, était, on le sait, de 73°7’20”.
Le point fut reporté sur la carte, en présence de Mrs.
Paulina Barnett et du sergent Long.
Il y eut là un moment d’extrême anxiété, et voici
quel fut le résultat du pointage.
En ce moment, l’île errante se trouvait reportée dans
l’ouest, ainsi que l’avait prévu le lieutenant Hobson,
mais un courant non marqué sur la carte, un courant
inconnu des hydrographes de ces côtes, l’entraînait
évidemment vers le détroit de Behring. Tous les
dangers pressentis par Jasper Hobson étaient donc à
craindre, si, avant l’hiver, l’île Victoria n’était pas
ramenée au littoral.
« Mais à quelle distance exacte sommes-nous du
continent américain ? demanda la voyageuse. Voilà,
pour l’instant, quelle est la question intéressante. »
Jasper Hobson prit son compas et mesura avec soin
la plus étroite portion de mer, laissée sur la carte entre
le littoral et le 73e parallèle.
« Nous sommes actuellement à plus de deux cent
cinquante milles de cette extrémité nord de l’Amérique
russe, formée par la pointe Barrow, répondit-il.
– Il faudrait savoir alors de combien de milles l’île a
dérivé depuis la position occupée autrefois par le cap
Bathurst ? demanda le sergent Long.
– De sept cents milles au moins, répondit Jasper
Hobson, après avoir à nouveau consulté la carte.
– Et à quelle époque, à peu près, peut-on admettre
que la dérive ait commencé ?
– Sans doute vers la fin d’avril, répondit le
lieutenant Hobson. À cette époque, en effet, l’icefield
s’est désagrégé, et les glaçons que le soleil ne fondait
pas ont été entraînés vers le nord. On peut donc
admettre que l’île Victoria, sollicitée par ce courant
parallèle au littoral, dérive vers l’ouest depuis trois
mois environ, ce qui donnerait une moyenne de neuf à
dix milles par jour.
– Mais n’est-ce point une vitesse considérable ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Considérable en effet, répondit Jasper Hobson, et
vous jugez jusqu’où nous pouvons être entraînés
pendant les deux mois d’été qui laisseront libre encore
cette portion de l’océan Arctique ! »
Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett et le sergent
Long demeurèrent silencieux pendant quelques instants.
Leurs yeux ne quittaient pas la carte de ces régions
polaires qui se défendent si obstinément contre les
investigations de l’homme, et vers lesquelles ils se
sentaient irrésistiblement emportés !
« Ainsi, dans cette situation, nous n’avons rien à
faire, rien à tenter ? demanda la voyageuse.
– Rien, madame, répondit le lieutenant Hobson,
rien. Il faut attendre, il faut appeler de tous nos vœux
cet hiver arctique, si généralement, si justement redouté
des navigateurs, et qui seul peut nous sauver. L’hiver,
c’est la glace, madame, et la glace, c’est notre ancre de
salut, notre ancre de miséricorde, la seule qui puisse
arrêter la marche de l’île errante. »
III
Le tour de l’île
À compter de ce jour, il fut décidé que le point serait
fait, ainsi que cela se pratique à bord d’un navire, toutes
les fois que l’état de l’atmosphère rendrait cette
opération possible. Cette île Victoria, n’était-ce pas,
désormais, un vaisseau désemparé, errant à l’aventure,
sans voiles, sans gouvernail ?
Le lendemain, après le relèvement, Jasper Hobson
constata que l’île, sans avoir changé sa direction en
latitude, s’était encore portée de quelques milles plus à
l’ouest. Ordre fut donné au charpentier Mac Nap de
procéder à la construction d’une vaste embarcation.
Jasper Hobson donna pour prétexte qu’il voulait, l’été
prochain, opérer une reconnaissance du littoral jusqu’à
l’Amérique russe. Le charpentier, sans en demander
davantage, s’occupa donc de choisir ses bois, et il prit
pour chantier la grève située au pied du cap Bathurst, de
manière à pouvoir lancer facilement son bateau à la
mer.
Ce jour-là même, le lieutenant Hobson aurait voulu
mettre à exécution ce projet qu’il avait formé de
reconnaître ce territoire sur lequel ses compagnons et
lui étaient emprisonnés maintenant. Des changements
considérables pouvaient se produire dans la
configuration de cette île de glace, exposée à
l’influence de la température variable des eaux, et il
importait d’en déterminer la forme actuelle, sa
superficie, et même son épaisseur en de certains
endroits. La ligne de rupture, très vraisemblablement
l’isthme, devait être examinée avec soin, et sur cette
cassure neuve encore, peut-être distinguerait-on ces
couches stratifiées de glace et de terre qui constituaient
le sol de l’île.
Mais, ce jour-là, l’atmosphère s’embruma
subitement, et une forte bourrasque, accompagnée de
brumailles, se déclara dans l’après-dîner. Bientôt le ciel
se chargea et la pluie tomba à torrents. Une grosse grêle
crépita sur le toit de la maison, et même quelques coups
d’un tonnerre éloigné se firent entendre, – phénomène
qui a été rarement observé sous des latitudes aussi
hautes.
Le lieutenant Hobson dut retarder son voyage, et
attendre que le trouble des éléments se fût apaisé. Mais
pendant les journées des 20, 21 et 22 juillet, l’état du
ciel ne se modifia pas. La tempête fut violente, le ciel se
chargea, et les lames battirent le littoral avec un fracas
assourdissant. Des avalanches liquides heurtaient le cap
Bathurst, et si violemment que l’on pouvait craindre
pour sa solidité, désormais fort problématique, puisqu’il
ne se composait que d’une agrégation de terre et de
sable sans base assurée. Ils étaient à plaindre, les
navires exposés en mer à ce terrible coup de vent ! Mais
l’île errante ne ressentait rien de ces agitations des eaux,
et son énorme masse la rendait indifférente aux colères
de l’Océan.
Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempête
s’apaisa subitement. Une forte brise, venant du nord-
est, chassa les dernières brumes accumulées sur
l’horizon. Le baromètre avait remonté de quelques
lignes, et les conditions atmosphériques parurent
favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son
voyage.
Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient
l’accompagner dans cette reconnaissance. Il s’agissait
d’une absence d’un à deux jours, qui ne pouvait étonner
les habitants de la factorerie, et on se munit en
conséquence d’une certaine quantité de viande sèche,
de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne
chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les
jours étaient très longs alors, et le soleil n’abandonnait
l’horizon que pendant quelques heures.
Aucune rencontre d’animal dangereux n’était
probablement à craindre. Les ours, guidés par leur
instinct, semblaient avoir abandonné l’île Victoria, alors
qu’elle était encore presqu’île. Cependant, par
précaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs. Paulina
Barnett elle-même s’armèrent de fusils. En outre, le
lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le
couteau à neige, qui n’abandonnent jamais un voyageur
des régions polaires.
Pendant l’absence du lieutenant Hobson et du
sergent Long, le commandement du fort revenait
hiérarchiquement au caporal Joliffe, c’est-à-dire à sa
petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu’il
pouvait se fier à celle-ci. Quant à Thomas Black, on ne
pouvait plus compter sur lui, pas même pour se joindre
aux explorateurs. Toutefois, l’astronome promit de
surveiller avec soin les parages du nord, pendant
l’absence du lieutenant, et de noter les changements qui
pourraient se produire, soit en mer, soit dans
l’orientation de l’île.
Mrs. Paulina Barnett avait bien essayé de raisonner
le pauvre savant, mais il ne voulut entendre à rien. Il se
considérait, non sans raison, comme un mystifié de la
nature, et il ne pardonnerait jamais à la nature une
pareille mystification.
Après quelques bonnes poignées de main échangées
en guise d’adieu, Mrs. Paulina Barnett et ses deux
compagnons quittèrent la maison du fort, franchirent la
poterne, et se dirigeant vers l’ouest, ils suivirent la
courbe allongée formée par le littoral depuis le cap
Bathurst jusqu’au cap Esquimau.
Il était huit heures du matin. Les obliques rayons du
soleil animaient la côte, en la piquant de lueurs fauves.
Les dernières houles de la mer tombaient peu à peu. Les
oiseaux, dispersés par la tempête, ptarmigans,
guillemots, puffins, pétrels, étaient revenus par milliers.
Des bandes de canards se hâtaient de regagner les bords
du lac Barnett, courant sans le savoir au-devant du pot-
au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques lièvres polaires, des
martres, des rats musqués, des hermines, se levaient
devant les voyageurs, et s’enfuyaient, mais sans trop de
hâte. Les animaux se sentaient évidemment portés à
rechercher la société de l’homme, par le pressentiment
d’un danger commun.
« Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper
Hobson, et qu’ils ne peuvent plus quitter cette île !
– Ces rongeurs, lièvres ou autres, demanda Mrs.
Paulina Barnett, n’ont-ils pas l’habitude, avant l’hiver,
d’aller chercher au sud des climats plus doux ?
– Oui, madame, répondit Jasper Hobson ; mais, cette
fois, à moins qu’ils ne puissent s’enfuir à travers les
champs de glace, ils devront rester emprisonnés comme
nous, et il est à craindre que, pendant l’hiver, la plupart
ne meurent de froid ou de faim.
– J’aime à croire, dit le sergent Long, que ces bêtes-
là nous rendront le service de nous alimenter, et il est
fort heureux pour la colonie qu’elles n’aient point eu
l’instinct de s’enfuir avant la rupture de l’isthme.
– Mais les oiseaux nous abandonneront sans doute ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Oui, madame, répondit Jasper Hobson. Tous ces
échantillons de l’espèce volatile fuiront avec les
premiers froids. Ils peuvent traverser, eux, de larges
espaces sans se fatiguer, et, plus heureux que nous, ils
sauront bien regagner la terre ferme.
– Eh bien, pourquoi ne nous serviraient-ils pas de
messagers ? répondit la voyageuse.
– C’est une idée, madame, et une excellente idée, dit
le lieutenant Hobson. Rien ne nous empêchera de
prendre quelques centaines de ces oiseaux et de leur
attacher au cou un papier sur lequel sera mentionné le
secret de notre situation. Déjà John Ross, en 1848,
essaya, par un moyen analogue, de faire connaître la
présence de ses navires, l’Entreprise et l’Investigator,
dans les mers polaires, aux survivants de l’expédition
Franklin. Il prit dans des pièges quelques centaines de
renards blancs, il leur riva au cou un collier de cuivre
sur lequel étaient gravées les mentions nécessaires, puis
il les lâcha en toutes directions.
– Peut-être quelques-uns de ces messagers sont-ils
tombés entre les mains des naufragés ? dit Mrs. Paulina
Barnett.
– Peut-être, répondit Jasper Hobson. En tout cas, je
me rappelle qu’un de ces renards, vieux déjà, fut pris
par le capitaine Hatteras pendant son voyage de
découverte, et ce renard portait encore au cou un collier
à demi usé et perdu au milieu de sa blanche fourrure.
Quant à nous, ce que nous ne pouvons faire avec des
quadrupèdes, nous le ferons avec des oiseaux ! »
Tout en causant ainsi, en formant des projets pour
l’avenir, les deux explorateurs et leur compagne
suivaient le littoral de l’île. Ils n’y remarquèrent aucun
changement. C’étaient toujours ces mêmes rivages, très
accores, recouverts de terre et de sable, mais ces rivages
ne présentaient aucune cassure nouvelle qui pût faire
supposer que le périmètre de l’île se fût récemment
modifié. Toutefois, il était à craindre que l’énorme
glaçon, en traversant des courants plus chauds, ne s’usât
par sa base et ne diminuât d’épaisseur, hypothèse qui
inquiétait très justement Jasper Hobson.
À onze heures du matin, les explorateurs avaient
franchi les huit milles qui séparaient le cap Bathurst du
cap Esquimau. Ils retrouvèrent sur ce point les traces du
campement qu’avait occupé la famille de Kalumah. Des
maisons de neige, il ne restait naturellement plus rien ;
mais les cendres refroidies et les ossements de phoques
attestaient encore le passage des Esquimaux.
Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent
Long firent halte en cet endroit, leur intention étant de
passer les courtes heures de nuit à la baie des Morses,
qu’ils comptaient atteindre quelques heures plus tard.
Ils déjeunèrent, assis sur une légère extumescence du
sol, recouverte d’une herbe maigre et rare. Devant leurs
yeux se développait un bel horizon de mer, tracé avec
une grande netteté. Ni une voile, ni un iceberg
n’animait cet immense désert d’eau.
« Est-ce que vous seriez très surpris, monsieur
Hobson, demanda Mrs. Paulina Barnett, si quelque
bâtiment se montrait à nos yeux en ce moment ?
– Très surpris, non, madame, répondit le lieutenant
Hobson, mais je le serais agréablement, je l’avoue.
Pendant la belle saison, il n’est pas rare que les
baleiniers de Behring s’avancent jusqu’à cette latitude,
surtout depuis que l’océan Arctique est devenu le vivier
des cachalots et des baleines. Mais nous sommes au 23
juillet, et l’été est déjà bien avancé. Toute la flottille de
pêche se trouve, sans doute, en ce moment dans le golfe
Kotzebue, à l’entrée du détroit. Les baleiniers défient,
et avec raison, des surprises de la mer Arctique. Ils
redoutent les glaces et ont souci de ne point se laisser
enfermer par elles. Or, précisément, ces icebergs, ces
icestreams, cette banquise qu’ils craignent tant, ces
glaces enfin, ce sont elles que nous appelons de tous
nos vœux !
– Elles viendront, mon lieutenant, répondit le
sergent Long, ayons patience, et avant deux mois les
lames du large ne battront plus le cap Esquimau.
– Le cap Esquimau ! dit en souriant Mrs. Paulina
Barnett, mais ce nom, cette dénomination, ainsi que
toutes celles que nous avons données aux anses et aux
pointes de la presqu’île, sont peut-être un peu bien
aventurés ! Nous avons déjà perdu le port Barnett, la
Paulina-river, qui sait si le cap Esquimau et la baie des
Morses ne disparaîtront pas à leur tour ?
– Ils disparaîtront aussi, madame, répondit Jasper
Hobson, et, après eux, l’île Victoria tout entière,
puisque rien ne la rattache plus au continent et qu’elle
est fatalement condamnée à périr ! Ce résultat est
inévitable, et nous nous serons inutilement mis en frais
de nomenclature géographique ! Mais, en tout cas, nos
dénominations n’avaient point encore été adoptées par
la Société royale, et l’honorable Roderick Murchison10
n’aura aucun nom à effacer de ses cartes.
10
Alors président de la Société.
– Si, un seul ! dit le sergent.
– Lequel ? demanda Jasper Hobson.
– Le cap Bathurst, répondit le sergent.
– En effet, vous avez raison, le cap Bathurst est
maintenant à rayer de la cartographie polaire ! »
Deux heures de repos avaient suffi aux explorateurs.
À une heure après midi, ils se disposèrent à continuer
leur voyage.
Au moment de partir, Jasper Hobson, du haut du cap
Esquimau, porta un dernier regard sur la mer
environnante. Puis, n’ayant rien vu qui pût solliciter son
attention, il redescendit et rejoignit Mrs. Paulina
Barnett, qui l’attendait près du sergent.
« Madame, lui demanda-t-il, vous n’avez point
oublié la famille d’indigènes que nous rencontrâmes ici
même, quelque temps avant la fin de l’hiver ?
– Non, monsieur Hobson, répondit la voyageuse, et
j’ai conservé de cette bonne petite Kalumah un
excellent souvenir. Elle a même promis de venir nous
revoir au fort Espérance, promesse qu’il lui sera
maintenant impossible de remplir. Mais à quel propos
me faites-vous cette question ?
– Parce que je me rappelle un fait, madame, un fait
auquel je n’ai pas attaché assez d’importance alors, et
qui me revient maintenant à l’esprit.
– Et lequel ?
– Vous souvenez-vous de cette sorte d’étonnement
inquiet que ces Esquimaux manifestèrent en voyant que
nous avions fondé une factorerie au pied du cap
Bathurst ?
– Parfaitement, monsieur Hobson.
– Vous rappelez-vous aussi que j’ai insisté à cet
égard pour comprendre, pour deviner la pensée de ces
indigènes, mais que je n’ai pu y parvenir ?
– En effet.
– Eh bien, maintenant, dit le lieutenant Hobson, je
m’explique leurs hochements de tête. Ces Esquimaux,
par tradition, par expérience, enfin par une raison
quelconque, connaissaient la nature et l’origine de la
presqu’île Victoria. Ils savaient que nous n’avions pas
bâti sur un terrain solide. Mais, sans doute, les choses
étant ainsi depuis des siècles, ils n’ont pas cru le danger
imminent, et c’est pourquoi ils ne se sont pas expliqués
d’une façon plus catégorique.
– Cela doit être, monsieur Hobson, répondit Mrs.
Paulina Barnett, mais très certainement Kalumah
ignorait ce que soupçonnaient ses compagnons, car, si
elle l’avait su, la pauvre enfant n’aurait pas hésité à
nous l’apprendre. »
Sur ce point, le lieutenant Hobson partagea
l’opinion de Mrs. Paulina Barnett.
« Il faut avouer que c’est une bien grande fatalité,
dit alors le sergent, que nous soyons venus nous
installer sur cette presqu’île, précisément à l’époque où
elle allait se détacher du continent pour courir les mers !
Car enfin, mon lieutenant, il y avait longtemps, bien
longtemps que les choses étaient en cet état ! Des
siècles peut-être !
– Vous pouvez dire des milliers et des milliers
d’années, sergent Long, répondit Jasper Hobson.
Songez donc que la terre végétale que nous foulons en
ce moment a été apportée par les vents parcelle par
parcelle, que ce sable a volé jusqu’ici grain à grain !
Pensez au temps qu’il a fallu à ces semences de sapins,
de bouleaux, d’arbousiers pour se multiplier, pour
devenir des arbrisseaux et des arbres ! Peut-être ce
glaçon qui nous porte était-il formé et soudé au
continent avant même l’apparition de l’homme sur la
terre !
– Eh bien, s’écria le sergent Long, il aurait bien dû
attendre encore quelques siècles avant de s’en aller à la
dérive, ce glaçon capricieux ! Cela nous eût épargné
bien des inquiétudes et, peut-être, bien des dangers ! »
Cette très juste réflexion du sergent Long termina la
conversation, et on se remit en route.
Depuis le cap Esquimau jusqu’à la baie des Morses,
la côte courait à peu près nord et sud, suivant la
projection du 127e méridien. En arrière, on apercevait, à
une distance de quatre à cinq milles, l’extrémité pointue
du lagon, qui réverbérait les rayons du soleil, et un peu
au-delà, les dernières rampes boisées dont la verdure
encadrait ses eaux. Quelques aigles-siffleurs passaient
dans l’air avec de grands battements d’aile. De
nombreux animaux à fourrures, des martres, des visons,
des hermines, tapis derrière quelques excroissances
sablonneuses ou cachés entre les maigres buissons
d’arbousiers et de saules, regardaient les voyageurs. Ils
semblaient comprendre qu’ils n’avaient aucun coup de
fusil à redouter. Jasper Hobson entrevit aussi quelques
castors, errant à l’aventure et fort désorientés, sans
doute, depuis la disparition de la petite rivière. Sans
huttes pour s’abriter, sans cours d’eau pour y construire
leur village, ils étaient destinés à périr par le froid, dès
que les grandes gelées se feraient sentir. Le sergent
Long reconnut également une bande de loups qui
couraient à travers la plaine.
On pouvait donc croire que tous les animaux de la
ménagerie polaire étaient emprisonnés sur l’île
flottante, et que les carnassiers, lorsque l’hiver les aurait
affamés – puisqu’il leur était interdit d’aller chercher
leur nourriture sous un climat plus doux –,
deviendraient évidemment redoutables pour les hôtes
du fort Espérance.
Seuls – et il ne fallait pas s’en plaindre –, les ours
blancs semblaient manquer à la faune de l’île.
Toutefois, le sergent crut apercevoir confusément, à
travers un bouquet de bouleaux, une masse blanche,
énorme, qui se mouvait lentement ; mais, après un
examen plus rigoureux, il fut porté à croire qu’il s’était
trompé.
Cette partie du littoral, qui confinait à la baie des
Morses, était généralement peu élevée au-dessus du
niveau de la mer. Quelques portions même affleuraient
la nappe liquide, et les dernières ondulations des lames
couraient en écumant à leur surface, comme si elles se
fussent développées sur une grève. Il était à craindre
qu’en cette partie de l’île, le sol ne se fût abaissé depuis
quelque temps seulement, mais les points de contrôle
manquaient et ne permettaient pas de reconnaître cette
modification et d’en déterminer l’importance. Jasper
Hobson regretta de n’avoir pas, avant son départ, établi
des repères aux environs du cap Bathurst, qui lui
eussent permis de noter les divers abaissements et
affaissements du littoral. Il se promit de prendre cette
précaution à son retour.
Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni
au lieutenant, ni au sergent, ni à la voyageuse, de
marcher rapidement. Souvent on s’arrêtait, on
examinait le sol, on recherchait si quelque fracture ne
menaçait pas de se produire sur le rivage, et parfois les
explorateurs durent se porter jusqu’à un demi-mille à
l’intérieur de l’île. En de certains points, le sergent prit
la précaution de planter des branches de saule ou de
bouleau, qui devaient servir de jalons pour l’avenir,
surtout en ces portions plus profondément affouillées, et
dont la solidité semblait problématique. Il serait, dès
lors, aisé de reconnaître les changements qui pourraient
se produire.
Cependant on avançait, et, vers trois heures après
midi, la baie des Morses ne se trouvait plus qu’à trois
milles dans le sud. Jasper Hobson put déjà faire
observer à Mrs. Paulina Barnett la modification
apportée par la rupture de l’isthme, modification très
importante, en effet.
Autrefois, l’horizon, dans le sud-ouest, était barré
par une très longue ligne de côtes, légèrement arrondie,
formant le littoral de la vaste baie Liverpool.
Maintenant, c’était une ligne d’eau qui fermait cet
horizon. Le continent avait disparu. L’île Victoria se
terminait là par un angle brusque, à l’endroit même où
la fracture avait dû se faire. On sentait que, cet angle
tourné, l’immense mer apparaîtrait aux regards,
baignant la partie méridionale de l’île sur toute cette
ligne, solide autrefois, qui s’étendait de la baie des
Morses à la baie Washburn.
Mrs. Paulina Barnett ne considéra pas ce nouvel
aspect sans une certaine émotion. Elle s’attendait à cela,
et pourtant son cœur battit fort. Elle cherchait des yeux
ce continent qui manquait à l’horizon, ce continent qui
maintenant restait à plus de deux cents milles en arrière,
et elle sentit bien qu’elle ne foulait plus du pied la terre
américaine. Pour tous ceux qui ont l’âme sensible, il est
inutile d’insister sur ce point, et on doit dire que Jasper
Hobson et le sergent lui-même partagèrent l’émotion de
leur compagne.
Tous pressèrent le pas, afin d’atteindre l’angle
brusque qui fermait encore le sud. Le sol remontait un
peu sur cette portion de littoral. La couche de terre et de
sable était plus épaisse, ce qui s’expliquait par la
proximité de cette partie du vrai continent qui autrefois
jouxtait l’île et ne faisait qu’un même territoire avec
elle. L’épaisseur de la croûte glacée et de la couche de
terre à cette jonction, probablement accrue à chaque
siècle, démontrait pourquoi l’isthme avait dû résister,
tant qu’un phénomène géologique n’en avait pas
provoqué la rupture. Le tremblement de terre du 8
janvier n’avait agité que le continent américain, mais la
secousse avait suffi à casser la presqu’île, livrée
désormais à tous les caprices de l’Océan.
Enfin, à quatre heures, l’angle fut atteint. La baie
des Morses, formée par une échancrure de la terre
ferme, n’existait plus. Elle était restée attachée au
continent.
« Par ma foi, madame, dit gravement le sergent
Long à la voyageuse, il est heureux pour vous que nous
ne lui ayons pas donné le nom de baie Paulina Barnett !
– En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, et je
commence à croire que je suis une triste marraine en
nomenclature géographique ! »
IV
Un campement de nuit
Ainsi, Jasper Hobson ne s’était pas trompé sur la
question du point de rupture. C’était l’isthme qui avait
cédé aux secousses du tremblement de terre. Aucune
trace du continent américain, plus de falaises, plus de
volcans dans l’ouest de l’île. La mer partout.
L’angle, formé au sud-ouest de l’île par le
détachement du glaçon, dessinait maintenant un cap
assez aigu qui, rongé par les eaux plus chaudes, exposé
à tous les chocs, ne pouvait évidemment échapper à une
destruction prochaine.
Les explorateurs reprirent donc leur marche, en
prolongeant la ligne rompue qui, presque droite, courait
à peu près ouest et est. La cassure était nette, comme si
elle eût été produite par un instrument tranchant. On
pouvait, en de certains endroits, observer la disposition
du sol. Cette berge, mi-partie glace, mi-partie terre et
sable, émergeait d’une dizaine de pieds. Elle était
absolument accore, sans talus, et quelques portions,
quelques tranches plus fraîches, attestaient des
éboulements récents. Le sergent Long signala même
deux ou trois petits glaçons détachés de la rive, qui
achevaient de se dissoudre au large. On sentait que,
dans ses mouvements de ressac, l’eau plus chaude
rongeait plus facilement cette lisière nouvelle, que le
temps n’avait pas encore revêtu, comme le reste du
littoral, d’une sorte de mortier de neige et de sable.
Aussi, cet état de choses était-il rien moins que
rassurant.
Mrs. Paulina Barnett, le lieutenant Hobson et le
sergent Long, avant de prendre du repos, voulurent
achever l’examen de cette arête méridionale de l’île. Le
soleil, suivant un arc très allongé, ne devait pas se
coucher avant onze heures du soir, et par conséquent, le
jour ne manquait pas. Le disque brillant se traînait avec
lenteur sur l’horizon de l’ouest, et ses obliques rayons
projetaient démesurément devant leurs pas les ombres
des explorateurs. À de certains instants, la conversation
de ceux-ci s’animait, puis, pendant de longs intervalles,
ils restaient silencieux, interrogeant la mer, songeant à
l’avenir.
L’intention de Jasper Hobson était de camper,
pendant la nuit, à la baie Washburn. Rendu à ce point, il
aurait fait environ dix-huit milles, c’est-à-dire, si ses
hypothèses étaient justes, la moitié de son voyage
circulaire. Puis, après quelques heures de repos, quand
sa compagne serait remise de ses fatigues, il comptait
reprendre, par le rivage occidental, la route du fort
Espérance.
Aucun incident ne marqua cette exploration du
nouveau littoral, compris entre la baie des Morses et la
baie Washburn. À sept heures du soir, Jasper Hobson
était arrivé au lieu de campement dont il avait fait
choix. De ce côté, même modification. De la baie
Washburn, il ne restait plus que la courbe allongée,
formée par la côte de l’île, et qui, autrefois, la délimitait
au nord. Elle s’étendait sans altération jusqu’à ce cap
qu’on avait nommé cap Michel, et sur une longueur de
sept milles. Cette portion de l’île ne semblait avoir
souffert aucunement de la rupture de l’isthme. Les
taillis de pins et de bouleaux, qui se massaient un peu
en arrière, étaient feuillus et verdoyants à cette époque
de l’année. On voyait encore une assez grande quantité
d’animaux à fourrures bondir à travers la plaine.
Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons de
route s’arrêtèrent en cet endroit. Si leurs regards étaient
bornés au nord, du moins, dans le sud, pouvaient-ils
embrasser une moitié de l’horizon. Le soleil traçait un
arc tellement ouvert que ses rayons, arrêtés par le relief
du sol plus accusé vers l’ouest, n’arrivaient plus
jusqu’aux rivages de la baie Washburn. Mais ce n’était
pas encore la nuit, pas même le crépuscule, puisque
l’astre radieux n’avait pas disparu.
« Mon lieutenant, dit alors le sergent Long du ton le
plus sérieux du monde, si, par miracle, une cloche
venait à sonner en ce moment, que croyez-vous qu’elle
sonnerait ?
– L’heure du souper, sergent, répondit Jasper
Hobson. Je pense, madame, que vous êtes de mon
avis ?
– Entièrement, répondit la voyageuse, et puisque
nous n’avons qu’à nous asseoir pour être attablés,
asseyons-nous. Voici un tapis de mousse – un peu usé,
il faut bien le dire –, mais que la Providence semble
avoir étendu pour nous. »
Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sèche,
un pâté de lièvres, tiré de l’officine de Mrs. Joliffe,
quelque peu de biscuit, formèrent le menu du souper.
Ce repas terminé un quart d’heure après, Jasper
Hobson retourna vers l’angle sud-est de l’île, pendant
que Mrs. Paulina Barnett demeurait assise au pied d’un
maigre sapin à demi ébranché, et que le sergent Long
préparait le campement pour la nuit.
Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure
du glaçon qui formait l’île, et reconnaître, s’il était
possible, son mode de fondation. Une petite berge,
produite par un éboulement, lui permit de descendre
jusqu’au niveau de la mer, et, de là, il put observer la
muraille accore qui formait le littoral.
En cet endroit, le sol s’élevait de trois pieds à peine
au-dessus de l’eau. Il se composait, à sa partie
supérieure, d’une assez mince couche de terre et de
sable, mélangée d’une poussière de coquillages. Sa
partie inférieure consistait en une glace compacte, très
dure et comme métallisée, qui supportait ainsi l’humus
de l’île.
Cette couche de glace ne dépassait que d’un pied
seulement le niveau de la mer. On voyait nettement, sur
cette coupure nouvellement faite, les stratifications qui
divisaient uniformément l’icefield. Ces nappes
horizontales semblaient indiquer que les gelées
successives qui les avaient faites s’étaient produites
dans des eaux relativement tranquilles.
On sait que la congélation s’opère par la partie
supérieure des liquides ; puis, si le froid persévère,
l’épaisseur de la carapace solide s’accroît en allant de
haut en bas. Du moins, il en est ainsi pour les eaux
tranquilles. Au contraire, pour les eaux courantes, on a
reconnu qu’il se formait des glaces de fond, lesquelles
montaient ensuite à la surface.
Mais, pour ce glaçon, base de l’île Victoria, il n’était
pas douteux que, sur le rivage du continent américain, il
ne se fût constitué en eaux calmes. Sa congélation
s’était évidemment faite par sa partie supérieure, et, en
bonne logique, on devait nécessairement admettre que
le dégel s’opérerait par sa surface inférieure. Le glaçon
diminuerait d’épaisseur, quand il serait dissous par des
eaux plus chaudes, et alors le niveau général de l’île
s’abaisserait d’autant par rapport à la surface de la mer.
C’était là le grand danger.
Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observé que
la couche solidifiée de l’île, le glaçon proprement dit,
ne s’élevait que d’un pied environ au-dessus du niveau
de la mer. Or, on sait que tout au plus les quatre
cinquièmes d’une glace flottante sont immergés. Un
icefield, un iceberg, pour un pied qu’ils ont au-dessus
de l’eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut
dire que, suivant leur mode de formation ou leur
origine, la densité, ou, si l’on veut, le poids spécifique
des glaces flottantes est variable. Celles qui proviennent
de l’eau de mer, poreuses, opaques, teintes de bleu ou
de vert, suivant les rayons lumineux qui les traversent,
sont plus légères que les glaces formées d’eau douce.
Leur surface saillante s’élève donc un peu plus au-
dessus du niveau océanique. Or, il était certain que la
base de l’île Victoria était un glaçon d’eau de mer.
Donc, tout considéré, Jasper Hobson fut amené à
conclure, en tenant compte du poids de la couche
minérale et végétale qui recouvrait le glaçon, que son
épaisseur au-dessous du niveau de la mer devait être de
quatre à cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de
l’île, aux éminences, aux extumescences du sol, ils
n’affectaient évidemment que sa surface terreuse et
sableuse, et on devait admettre que, d’une façon
générale, l’île errante n’était pas immergée de plus de
cinq pieds.
Cette observation rendit Jasper Hobson fort
soucieux. Cinq pieds seulement ! Mais, sans compter
les causes de dissolution auxquelles cet icefield pouvait
être soumis, le moindre choc n’amènerait-il pas une
rupture à sa surface ? Une violente agitation des eaux,
provoquée par une tempête, par un coup de vent, ne
pouvait-elle entraîner la dislocation du champ de
glaces, sa rupture en glaçons et bientôt sa
décomposition complète ? Ah ! l’hiver, le froid, la
colonne mercurielle gelée dans sa cuvette de verre,
voilà ce que le lieutenant Hobson appelait de tous ses
vœux ! Seul, le terrible froid des contrées polaires, le
froid d’un hiver arctique, pourrait consolider, épaissir la
base de l’île, en même temps qu’il établirait une voie de
communication entre elle et le continent.
Le lieutenant Hobson revint au lieu de halte. Le
sergent Long s’occupait d’organiser la couchée, car il
n’avait pas l’intention de passer la nuit à la belle étoile,
ce à quoi la voyageuse se fût pourtant résignée. Il fit
connaître à Jasper Hobson son intention de creuser dans
le sol une maison de glace, assez large pour contenir
trois personnes, sorte de « snow-house », qui les
préserverait fort bien du froid de la nuit.
« Dans le pays des Esquimaux, dit-il, rien de plus
sage que de se conduire en Esquimau. »
Jasper Hobson approuva, mais il recommanda à son
sergent de ne pas trop profondément fouiller dans le sol
de glace, qui ne devait pas mesurer plus de cinq pieds
d’épaisseur.
Le sergent Long se mit à la besogne. Sa hachette et
son couteau à neige aidant, il eut bientôt déblayé la
terre et creusé une sorte de couloir en pente douce qui
aboutissait directement à la carapace glacée. Puis il
s’attaqua à cette masse friable, que le sable et la terre
recouvraient depuis de longs siècles.
Il ne fallait pas plus d’une heure pour creuser cette
retraite souterraine, ou plutôt ce terrier à parois de
glace, très propre à conserver la chaleur, et, par
conséquent, d’une habitabilité suffisante pour quelques
heures de nuit.
Tandis que le sergent Long travaillait comme un
termite, le lieutenant Hobson, ayant rejoint sa
compagne, lui communiquait le résultat de ses
observations sur la constitution physique de l’île
Victoria. Il ne lui cacha pas les craintes sérieuses que
cet examen laissait dans son esprit. Le peu d’épaisseur
du glaçon, suivant lui, devait provoquer avant peu des
failles à sa surface, puis des ruptures impossibles à
prévoir, et par conséquent impossibles à empêcher.
L’île errante pouvait, à chaque instant, ou s’immerger
peu à peu par changement de pesanteur spécifique, ou
se diviser en îlots plus ou moins nombreux dont la
durée serait nécessairement éphémère. Sa conclusion
fut, qu’autant que possible, les hôtes du fort Espérance
ne devaient pas s’éloigner de la factorerie et rester
réunis sur le même point afin de partager ensemble les
mêmes chances.
Jasper Hobson en était là de sa conversation, quand
des cris se firent entendre.
Mrs. Paulina Barnett et lui se levèrent aussitôt. Ils
regardèrent autour d’eux, vers le taillis, sur la plaine, en
mer.
Personne.
Cependant, les cris redoublaient.
« Le sergent ! le sergent ! » dit Jasper Hobson.
Et, suivi de Mrs. Paulina Barnett, il se précipita vers
le campement.
À peine fut-il arrivé à l’ouverture béante de la
maison de neige, qu’il aperçut le sergent Long,
cramponné des deux mains à son couteau qu’il avait
enfoncé dans la paroi de glace, et appelant, d’ailleurs,
d’une voix forte, mais avec le plus grand sang-froid.
On ne voyait plus que la tête et les bras du sergent.
Pendant qu’il creusait, le sol glacé avait soudain
manqué sous lui, et il avait été plongé dans l’eau
jusqu’à la ceinture.
Jasper Hobson se contenta de dire :
« Tenez bon ! »
Et, se couchant sur l’entaille, il arriva au bord du
trou. Puis il tendit la main au sergent qui, sûr de ce
point d’appui, parvint à sortir de l’excavation.
« Mon Dieu, sergent Long ! s’écria Mrs. Paulina
Barnett, que vous est-il donc arrivé ?
– Il m’est arrivé, madame, répondit Long, en se
secouant comme un barbet mouillé, que ce sol de glace
a cédé sous moi et que j’ai pris un bain forcé.
– Mais, demanda Jasper Hobson, vous n’avez donc
pas tenu compte de ma recommandation de ne pas
creuser trop profondément au-dessous de la couche de
terre ?
– Faites excuse, mon lieutenant. Vous pouvez voir
que c’est à peine si j’ai entamé de quinze pouces le sol
de glace. Seulement, il faut croire qu’il existait en
dessous une boursouflure, qu’il y avait là comme une
sorte de caverne. La glace ne reposait pas sur l’eau, et
je suis passé comme au travers d’un plafond qui se
fend. Si je n’avais pu m’accrocher à mon couteau, je
m’en allais tout bêtement sous l’île, et c’eût été
fâcheux, n’est-il pas vrai, madame ?
– Très fâcheux, brave sergent ! » répondit la
voyageuse, en tendant la main au digne homme.
L’explication donnée par le sergent Long était
exacte. En cet endroit, par une raison quelconque, sans
doute par suite d’un emmagasinage d’air, la glace avait
formé voûte au-dessus de l’eau, et, par conséquent, sa
paroi peu épaisse, amincie encore par le couteau à
neige, n’avait pas tardé à se rompre sous le poids du
sergent.
Cette disposition qui, sans doute, se reproduisait en
mainte partie du champ de glace, n’était point
rassurante. Où serait-on jamais certain de poser le pied
sur un terrain solide ? Le sol ne pouvait-il à chaque pas
céder à la pression ? Et quand on songeait que sous
cette mince couche de terre et de glace se creusaient les
gouffres de l’Océan, quel cœur ne se serait pas serré, si
énergique qu’il fût !
Cependant le sergent Long, se préoccupant peu du
bain qu’il venait de prendre, voulait reprendre en un
autre endroit son travail de mineur. Mais, cette fois,
Mrs. Paulina Barnett n’y voulut pas consentir. Une nuit
à passer en plein air ne l’embarrassait pas. L’abri du
taillis voisin lui suffirait aussi bien qu’à ses
compagnons, et elle s’opposa absolument à ce que le
sergent Long recommençât son opération. Celui-ci dut
se résigner et obéir.
Le campement fut donc reporté à une centaine de
pieds en arrière du littoral, sur une petite extumescence
où poussaient quelques bouquets isolés de pins et de
bouleaux, dont l’agglomération ne méritait
certainement pas la qualification de taillis. Un feu
pétillant de branches mortes fut allumé vers dix heures
du soir, au moment où le soleil rasait les bords de cet
horizon au-dessous duquel il n’allait disparaître que
pendant quelques heures.
Le sergent Long eut là une belle occasion de sécher
ses jambes, et il ne la manqua pas. Jasper Hobson et lui
causèrent jusqu’au moment où le crépuscule remplaça
la lumière du jour. Mrs. Paulina Barnett prenait de
temps en temps part à la conversation et cherchait à
distraire le lieutenant de ses idées un peu sombres.
Cette belle nuit, très étoilée au zénith, comme toutes les
nuits polaires, était propice d’ailleurs à un apaisement
de l’esprit. Le vent murmurait à travers les sapins. La
mer semblait dormir sur le littoral. Une houle très
allongée gonflait à peine sa surface et venait expirer
sans bruit à la lisière de l’île. Pas un cri d’oiseau dans
l’air, pas un vagissement sur la plaine. Quelques
crépitements des souches de sapins s’épanouissant en
flammes résineuses, puis, à de certains intervalles, le
murmure des voix qui s’envolaient dans l’espace,
troublaient seuls, en le faisant paraître sublime, ce
silence de la nuit :
« Qui pourrait croire, dit Mrs. Paulina Barnett, que
nous sommes ainsi emportés à la surface de l’Océan !
En vérité, monsieur Hobson, il me faut un certain effort
pour me rendre à l’évidence, car cette mer nous paraît
absolument immobile, et, cependant, elle nous entraîne
avec une irrésistible puissance !
– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, et
j’avouerai que si le plancher de notre véhicule était
solide, si la carène ne devait pas tôt ou tard manquer au
bâtiment, si sa coque ne devait pas s’entrouvrir un jour
ou l’autre, et enfin si je savais où il me mène, j’aurais
quelque plaisir à flotter ainsi sur cet Océan.
– En effet, monsieur Hobson, reprit la voyageuse,
est-il un mode de locomotion plus agréable que le
nôtre ? Nous ne nous sentons pas aller. Notre île a
précisément la même vitesse que celle du courant qui
l’emporte. N’est-ce pas le même phénomène que celui
qui accompagne un ballon dans l’air ? Puis, quel
charme ce serait de voyager ainsi avec sa maison, son
jardin, son parc, son pays lui-même ! Une île errante,
mais j’entends une véritable île, avec une base solide,
insubmersible, ce serait véritablement le plus
confortable et le plus merveilleux véhicule que l’on pût
imaginer. On a fait des jardins suspendus, dit-on ?
Pourquoi, un jour, ne ferait-on pas des parcs flottants
qui nous transporteraient à tous les points du monde ?
Leur grandeur les rendrait absolument insensibles à la
houle. Ils n’auraient rien à craindre des tempêtes. Peut-
être même, par les vents favorables, pourrait-on les
diriger avec de grandes voiles tendues à la brise ? Et
puis, quels miracles de végétation surprendraient les
regards des passagers, quand des zones tempérées ils
seraient passés sous les zones tropicales ! J’imagine
même qu’avec d’habiles pilotes, bien instruits des
courants, on saurait se maintenir sous des latitudes
choisies et jouir à son gré d’un printemps éternel ! »
Jasper Hobson ne pouvait que sourire aux rêveries
de l’enthousiaste Paulina Barnett. L’audacieuse femme
se laissait entraîner avec tant de grâce, elle ressemblait
si bien à cette île Victoria qui marchait sans
aucunement trahir sa marche ! Certes, étant donnée la
situation, on pouvait ne pas se plaindre de cette étrange
façon de courir les mers, mais à la condition, toutefois,
que l’île ne menaçât point à chaque instant de fondre et
de s’effondrer dans l’abîme.
La nuit se passa. On dormit quelques heures. Au
réveil, on déjeuna, et chacun trouva le déjeuner
excellent. Des broussailles bien flambantes ranimèrent
les jambes des dormeurs, un peu engourdis par le froid
de la nuit.
À six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper
Hobson et le sergent Long se remettaient en route.
La côte, depuis le cap Michel jusqu’à l’ancien port
Barnett, se dirigeait presque en droite ligne du sud au
nord, sur une longueur de onze milles environ. Elle
n’offrait aucune particularité et ne semblait pas avoir
souffert depuis la rupture de l’isthme. C’était une lisière
généralement basse, peu ondulée. Le sergent Long, sur
l’ordre du lieutenant, plaça quelques repères en arrière
du littoral, qui permettraient plus tard d’en reconnaître
les modifications.
Le lieutenant Hobson désirait, et pour cause, rallier
le fort Espérance le soir même. De son côté, Mrs.
Paulina Barnett avait hâte de revoir ses compagnons,
ses amis, et, dans les conditions où ils se trouvaient, il
ne fallait pas prolonger l’absence du chef de la
factorerie.
On marcha donc vite, en coupant par une ligne
oblique, et, à midi, on tournait le petit promontoire qui
défendait autrefois le port Barnett contre les vents de
l’est.
De ce point au fort Espérance il ne fallait plus
compter qu’une huitaine de milles. Avant quatre heures
du soir, ces huit milles étaient franchis, et le retour des
explorateurs était salué par les hurrahs du caporal
Joliffe.
V
Du 25 juillet au 20 août
Le premier soin de Jasper Hobson, en rentrant au
fort, fut d’interroger Thomas Black sur l’état de la
petite colonie. Aucun changement n’avait eu lieu depuis
vingt-quatre heures. Mais l’île, ainsi que le démontra
une observation subséquente, s’était abaissée d’un
degré en latitude, c’est-à-dire qu’elle avait dérivé vers
le sud, tout en gagnant dans l’ouest. Elle se trouvait
alors à la hauteur du cap des Glaces, petite pointe de la
Géorgie occidentale, et à deux cents milles de la côte
américaine. La vitesse du courant, en ces parages,
semblait être un peu moins forte que dans la partie
orientale de la mer Arctique, mais l’île se déplaçait
toujours, et, au grand ennui de Jasper Hobson, elle
gagnait du côté du détroit de Behring. On n’était encore
qu’au 24 juillet, et il suffisait d’un courant un peu
rapide pour l’entraîner, en moins d’un mois, à travers le
détroit et jusque dans les flots échauffés du Pacifique,
où elle fondrait « comme un morceau de sucre dans un
verre d’eau ».
Mrs. Paulina Barnett fit connaître à Madge le
résultat de son exploration autour de l’île ; elle lui
indiqua la disposition des couches stratifiées sur la
partie rompue de l’isthme, l’épaisseur de l’icefield
évaluée à cinq pieds au-dessous du niveau de la mer,
l’incident du sergent Long et son bain involontaire,
enfin toutes ces raisons qui pouvaient amener à chaque
instant la rupture ou l’affaissement du glaçon.
Cependant, l’idée d’une sécurité complète régnait
dans la factorerie. Jamais la pensée ne fût venue à ces
braves gens que le fort Espérance flottait sur un abîme,
et que la vie de ses habitants était à chaque minute en
danger. Ils étaient tous bien portants. Le temps était
beau, le climat sain et vivifiant. Hommes et femmes
rivalisaient de bonne humeur et de belle santé. Le bébé
Michel venait à ravir ; il commençait à faire de petits
pas dans l’enceinte du fort, et le caporal Joliffe, qui en
raffolait, voulait déjà lui apprendre le maniement du
mousqueton et les premiers principes de l’école du
soldat. Ah ! si Mrs. Joliffe lui eût donné un pareil fils,
quel guerrier il en eût fait ! Mais l’intéressante famille
Joliffe ne prospérait pas, et le ciel, jusqu’alors du
moins, lui refusait une bénédiction qu’elle implorait
chaque jour.
Quant aux soldats, ils ne manquaient pas de
besogne. Mac Nap, le charpentier, et ses ouvriers,
Petersen, Belcher, Garry, Pond, Hope, travaillaient avec
ardeur à la construction du bateau, opération longue et
difficile, qui devait durer plusieurs mois. Mais, comme
cette embarcation ne pourrait être utilisée qu’à l’été
prochain, après la débâcle des glaces, on ne négligea
pas pour elle les travaux plus spécialement relatifs à la
factorerie. Jasper Hobson laissait faire, comme si la
durée du fort eût été assurée pour un temps illimité. Il
persistait à tenir ses hommes dans l’ignorance de leur
situation. Plusieurs fois, cette question assez grave avait
été traitée par ce qu’on pourrait appeler « l’état-major »
du fort Espérance. Mrs. Paulina Barnett et Madge ne
partageaient pas absolument les idées du lieutenant à ce
sujet. Il leur semblait que leurs compagnons, énergiques
et résolus, n’étaient pas gens à désespérer, et qu’en tout
cas, le coup serait certainement plus rude, lorsque les
dangers de la situation se seraient tellement accrus
qu’on ne pourrait plus les leur cacher. Mais, malgré la
valeur de cet argument, Jasper Hobson ne se rendit pas,
et on doit dire que, sur cette question, il fut soutenu par
le sergent Long. Peut-être, après tout, avaient-ils raison
tous deux, ayant pour eux l’expérience des choses et
des hommes.
Aussi les travaux d’appropriation et de défense du
fort furent-ils continués. L’enceinte palissadée,
renforcée de nouveaux pieux et surélevée en maint
endroit, forma une circonvallation très sérieusement
défensive, Maître Mac Nap exécuta même un des
projets qui lui tenaient le plus au cœur, et que son chef
approuva. Aux angles qui formaient saillant sur le lac, il
éleva deux petites poivrières aiguës qui complétaient
l’œuvre, et le caporal Joliffe soupirait après le moment
où il irait y relever les sentinelles. Cela donnait à
l’ensemble des constructions un aspect militaire qui le
réjouissait.
La palissade entièrement achevée, Mac Nap, se
rappelant les rigueurs du dernier hiver, construisit un
nouveau hangar à bois sur le flanc même de la maison
principale, à droite, de telle sorte qu’on pouvait
communiquer avec ce hangar bien clos, par une porte
intérieure, sans être obligé de s’aventurer au-dehors. De
cette façon, le combustible serait toujours sous la main
des consommateurs. Sur le flanc gauche, le charpentier
bâtit, en retour, une vaste salle destinée au logement des
soldats, de façon à débarrasser du lit de camp la salle
commune. Cette salle fut uniquement consacrée,
désormais, aux repas, aux jeux, au travail. Le nouveau
logement, depuis lors, servit exclusivement d’habitation
aux trois ménages qui furent établis dans des chambres
particulières, et aux autres soldats de la colonie. Un
magasin spécial, destiné aux fourrures, fut également
élevé en arrière de la maison, près de la poudrière, ce
qui laissa libre tout le grenier, dont les chevrons et les
fermes furent assujettis au moyen de crampons de fer,
de manière à défier toute agression.
Mac Nap avait aussi l’intention de construire une
petite chapelle en bois. Cet édifice était compris dans
les plans primitifs de Jasper Hobson et devait compléter
l’ensemble de la factorerie. Mais son érection fut
remise à la prochaine saison d’été.
Avec quel soin, quel zèle, quelle activité le
lieutenant Hobson aurait autrefois suivi tous ces détails
de son établissement ! S’il eût bâti sur un terrain solide,
avec quel plaisir il aurait vu ces maisons, ces hangars,
ces magasins, s’élever autour de lui ! Et ce projet,
désormais inutile, qu’il avait formé de couronner le cap
Bathurst par un ouvrage qui eût assuré la sécurité du
fort Espérance ! Le fort Espérance ! Ce nom,
maintenant, lui serrait le cœur ! Le cap Bathurst avait
pour jamais quitté le continent américain, et le fort
Espérance se fût plus justement appelé le fort Sans-
Espoir !
Ces divers travaux occupèrent la saison tout entière,
et les bras ne chômèrent pas. La construction du bateau
marchait régulièrement. D’après les plans de Mac Nap,
il devait jauger une trentaine de tonneaux, et cette
capacité serait suffisante pour qu’il pût, dans la belle
saison, transporter une vingtaine de passagers pendant
quelques centaines de milles. Le charpentier avait
heureusement trouvé quelques bois courbes qui lui
avaient permis d’établir les premiers couples de
l’embarcation, et bientôt l’étrave et l’étambot, fixés à la
quille, se dressèrent sur le chantier disposé au pied du
cap Bathurst.
Tandis que les charpentiers maniaient la hache, la
scie, l’herminette, les chasseurs faisaient la chasse au
gibier domestique, rennes et lièvres polaires, qui
abondaient aux environs de la factorerie. Le lieutenant
avait, d’ailleurs, enjoint à Sabine et à Marbre de ne
point s’éloigner, leur donnant pour raison que tant que
l’établissement ne serait pas achevé, il ne voulait pas
laisser aux alentours des traces qui pussent attirer
quelque parti ennemi. La vérité est que Jasper Hobson
ne voulait pas laisser soupçonner les changements
survenus à la presqu’île.
Il arriva même un jour que Marbre, ayant demandé
si le moment n’était pas venu d’aller à la baie des
Morses et de recommencer la chasse aux amphibies,
dont la graisse fournissait un excellent combustible,
Jasper Hobson répondit vivement :
« Non, c’est inutile, Marbre ! »
Le lieutenant Hobson savait bien que la baie des
Morses était restée à plus de deux cents milles dans le
sud et que les amphibies ne fréquentaient plus les
rivages de l’île !
Il ne faudrait pas croire, on le répète, que Jasper
Hobson considérât la situation comme désespérée. Loin
de là, et plus d’une fois il s’en était franchement
expliqué, soit avec Mrs. Paulina Barnett, soit avec le
sergent Long. Il affirmait, de la façon la plus
catégorique, que l’île résisterait jusqu’au moment où les
froids de l’hiver viendraient à la fois épaissir sa couche
de glace et l’arrêter dans sa marche.
En effet, après son voyage d’exploration, Jasper
Hobson avait exactement relevé le périmètre de son
nouveau domaine. L’île mesurait plus de quarante
milles de tour11, ce qui lui attribuait une superficie de
cent quarante milles carrés au moins. Pour donner un
terme de comparaison, l’île Victoria était un peu plus
grande encore que l’île Sainte-Hélène. Son périmètre
égalait à peu près celui de Paris, à la ligne des
fortifications. Au cas même où elle se fût divisée en
fragments, les fragments pouvaient encore conserver
une grande étendue qui les aurait rendus habitables
pendant quelque temps.
À Mrs. Paulina Barnett, qui s’étonnait qu’un champ
de glace eût une telle superficie, le lieutenant Hobson
répondait par les observations mêmes des navigateurs
arctiques. Il n’était pas rare que Parry, Penny, Franklin,
11
Environ 52 kilomètres ou 13 lieues.
dans les traversées des mers polaires, eussent rencontré
des icefields, longs de cent milles et larges de
cinquante. Le capitaine Kellet abandonna même son
navire sur un champ de glace qui ne mesurait pas moins
de trois cents milles carrés. Qu’était, en comparaison,
l’île Victoria ?
Cependant, sa grandeur devait être suffisante pour
qu’elle résistât jusqu’aux froids de l’hiver, avant que les
courants d’eau plus chaude eussent dissous sa base.
Jasper Hobson ne faisait aucun doute à cet égard, et, il
faut le dire, il n’était désespéré que de voir tant de
peines inutiles, tant d’efforts perdus, tant de plans
détruits, et son rêve, si prêt à se réaliser, tout à vau-
l’eau. On conçoit qu’il ne pût prendre aucun intérêt aux
travaux actuels. Il laissait faire, voilà tout !
Mrs. Paulina Barnett, elle, faisait, suivant
l’expression usitée, contre fortune bon cœur. Elle
encourageait le travail de ses compagnes et y participait
même, comme si l’avenir lui eût appartenu. Ainsi,
voyant avec quel intérêt Mrs. Joliffe s’occupait de ses
semailles, elle l’aidait journellement par ses conseils.
L’oseille et les chochléarias avaient fourni une belle
récolte, et cela grâce au caporal, qui, avec le sérieux et
la ténacité d’un mannequin, défendait les terrains
ensemencés contre des milliers d’oiseaux de toutes
sortes.
La domestication des rennes avait parfaitement
réussi. Plusieurs femelles avaient mis bas, et le petit
Michel fut même en partie nourri avec du lait de renne.
Le total du troupeau s’élevait alors à une trentaine de
têtes. On menait paître ces animaux sur les parties
gazonneuses du cap Bathurst, et on faisait provision de
l’herbe courte et sèche, qui tapissait les talus, pour les
besoins de l’hiver. Ces rennes, déjà très familiarisés
avec les gens du fort, très faciles d’ailleurs à
domestiquer, ne s’éloignaient pas de l’enceinte, et
quelques-uns avaient été employés au tirage des
traîneaux pour le transport du bois.
En outre, un certain nombre de leurs congénères, qui
erraient aux alentours de la factorerie, se laissèrent
prendre au traquenard creusé à mi-chemin du fort et du
port Barnett. On se rappelle que, l’année précédente, ce
traquenard avait servi à la capture d’un ours
gigantesque. Pendant cette saison, ce furent des rennes
qui tombèrent fréquemment dans ce piège. La chair de
ceux-ci fut salée, séchée et conservée pour
l’alimentation future. On prit au moins une vingtaine de
ces ruminants, que l’hiver devait bientôt ramener vers
des régions moins élevées en latitude.
Mais, un jour, par suite de la conformation du sol, le
traquenard fut mis hors d’usage, et, le 5 août, le
chasseur Marbre, revenant de le visiter, aborda Jasper
Hobson, en lui disant d’un ton assez singulier :
« Je reviens de faire ma visite quotidienne au
traquenard, mon lieutenant.
– Eh bien, Marbre, répondit Jasper Hobson, j’espère
que vous aurez été aussi heureux aujourd’hui qu’hier, et
qu’un couple de rennes aura donné dans votre piège ?
– Non, mon lieutenant... non... répondit Marbre avec
un certain embarras.
– Quoi ! votre traquenard n’a pas fourni son
contingent habituel ?
– Non, et si quelque bête était tombée dans notre
fosse, elle s’y serait certainement noyée.
– Noyée ! s’écria le lieutenant, en regardant le
chasseur d’un œil inquiet.
– Oui, mon lieutenant, répondit Marbre, qui
observait attentivement son chef, la fosse est remplie
d’eau.
– Bon, répondit Jasper Hobson, du ton d’un homme
qui n’attachait aucune importance à ce fait, vous savez
que cette fosse était en partie creusée dans la glace. Les
parois auront fondu aux rayons du soleil, et alors...
– Je vous demande pardon de vous interrompre,
mon lieutenant, répondit Marbre, mais cette eau ne peut
aucunement provenir de la fusion de la glace.
– Pourquoi, Marbre ?
– Parce que, si la glace l’avait produite, cette eau
serait douce, comme vous me l’avez expliqué dans le
temps, et qu’au contraire, l’eau qui remplit notre fosse
est salée ! »
Si maître de lui qu’il fût, Jasper Hobson pâlit
légèrement et ne répondit rien.
« D’ailleurs, ajouta le chasseur, j’ai voulu sonder la
fosse pour reconnaître la hauteur de l’eau, et, à ma
grande surprise, je vous l’avoue, je n’ai point trouvé de
fond.
– Eh bien, Marbre, que voulez-vous ? répondit
vivement Jasper Hobson, il n’y a pas là de quoi
s’étonner. Quelque fracture du sol aura établi une
communication entre le traquenard et la mer ! Cela
arrive quelquefois... même dans les terrains les plus
solides ! Ainsi, ne vous inquiétez pas, mon brave
chasseur. Renoncez, pour le moment, à employer le
traquenard, et contentez-vous de tendre des trappes aux
environs du fort. »
Marbre porta la main à son front, en guise de salut,
et, tournant sur ses talons, il quitta le lieutenant, non
sans avoir jeté sur son chef un singulier regard.
Jasper Hobson demeura pensif pendant quelques
instants. C’était une grave nouvelle que venait de lui
apprendre le chasseur Marbre. Il était évident que le
fond de la fosse, successivement aminci par les eaux
plus chaudes, avait crevé, et que la surface de la mer
formait maintenant le fond du traquenard.
Jasper Hobson alla trouver le sergent Long et lui fit
connaître cet incident. Tous deux, sans être aperçus de
leurs compagnons, se rendirent sur le rivage, au pied du
cap Bathurst, à cet endroit du littoral où ils avaient
établi des marques et des repères.
Ils les consultèrent.
Depuis leur dernière observation, le niveau de l’île
flottante s’était abaissé de six pouces !
« Nous nous enfonçons peu à peu ! murmura le
sergent Long. Le champ de glace s’use par-dessous !
– Oh ! l’hiver ! l’hiver ! » s’écria Jasper Hobson, en
frappant du pied ce sol maudit. Mais aucun symptôme
n’annonçait encore l’approche de la saison froide. Le
thermomètre se maintenait, en moyenne, à 59°
Fahrenheit (15° centig. au-dessus de zéro), et pendant
les quelques heures que durait la nuit, la colonne
mercurielle s’abaissait à peine de trois à quatre degrés.
Les préparatifs du prochain hivernage furent
continués avec beaucoup de zèle. On ne manquait de
rien, et véritablement, bien que le fort Espérance n’eût
pas été ravitaillé par le détachement du capitaine
Craventy, on pouvait attendre en toute sécurité les
longues heures de la nuit arctique. Seules, les munitions
durent être ménagées. Quant aux spiritueux, dont on
faisait d’ailleurs une consommation peu importante, et
au biscuit, qui ne pouvait être remplacé, il en restait
encore une réserve assez considérable. Mais la venaison
fraîche et la viande conservée se renouvelaient sans
cesse, et cette alimentation, abondante et saine, à
laquelle se joignaient quelques plantes antiscorbutiques,
maintenait en excellente santé tous les membres de la
petite colonie.
D’importantes coupes de bois furent faites dans la
futaie qui bordait la côte orientale du lac Barnett.
Nombre de bouleaux, de pins et de sapins tombèrent
sous la hache de Mac Nap, et ce furent les rennes
domestiques qui charrièrent tout ce combustible au
magasin. Le charpentier n’épargnait pas la petite forêt,
tout en aménageant convenablement ses abatis. Il devait
penser, d’ailleurs, que le bois ne manquerait pas sur
cette île, qu’il regardait encore comme une presqu’île.
En effet, toute la portion du territoire avoisinant le cap
Michel était riche en essences diverses.
Aussi, maître Mac Nap s’extasiait-il souvent et
félicitait-il son lieutenant d’avoir découvert ce territoire
béni du ciel, sur lequel le nouvel établissement ne
pouvait que prospérer. Du bois, du gibier, des animaux
à fourrures qui s’empilaient d’eux-mêmes dans les
magasins de la Compagnie ! Un lagon pour pêcher, et
dont les produits variaient agréablement l’ordinaire !
De l’herbe pour les animaux, et « une double paie pour
les gens », eût certainement ajouté le caporal Joliffe !
N’était-il pas, ce cap Bathurst, un bout de terre
privilégiée, dont on ne trouverait pas l’équivalent sur
tout le domaine du continent arctique ! Ah ! certes, le
lieutenant Hobson avait eu la main heureuse, et il fallait
en remercier la Providence, car ce territoire devait être
unique au monde.
Unique au monde ! Honnête Mac Nap ! Il ne savait
pas si bien dire, ni quelles angoisses il éveillait dans le
cœur de son lieutenant, quand il parlait ainsi !
On pense bien que, dans la petite colonie, la
confection des vêtements d’hiver ne fut pas négligée.
Mrs. Paulina Barnett et Madge, Mrs. Raë et Mac Nap,
et Mrs. Joliffe, quand ses fourneaux lui laissaient
quelque répit, travaillaient assidûment. La voyageuse
savait qu’il faudrait quitter le fort, et, en prévision d’un
long trajet sur les glaces, quand, en plein hiver, il
s’agirait de regagner le continent américain, elle voulait
que chacun fût solidement et chaudement vêtu. Ce
serait un terrible froid à affronter pendant la longue nuit
polaire, et à braver durant bien des jours, si l’île
Victoria ne s’immobilisait qu’à une grande distance du
littoral ! Pour franchir ainsi des centaines de milles,
dans ces conditions, il ne fallait négliger ni le vêtement,
ni la chaussure. Aussi, Mrs. Paulina Barnett et Madge
donnèrent-elles tous leurs soins aux confections.
Comme on le pense bien, les fourrures, qu’il serait
vraisemblablement impossible de sauver, furent
employées sous toutes les formes. On les ajustait en
double, de manière que le vêtement présentât le poil à
l’intérieur comme à l’extérieur. Et il était certain que, le
moment venu, ces dignes femmes de soldats et les
soldats eux-mêmes, aussi bien que leurs officiers,
seraient vêtus de pelleteries du plus haut prix, que leur
eussent enviées les plus riches ladies ou les plus
opulentes princesses russes. Sans doute, Mrs. Raë, Mrs.
Mac Nap et Mrs. Joliffe s’étonnèrent un peu de
l’emploi qui était fait des richesses de la Compagnie.
Mais l’ordre du lieutenant Hobson était formel.
D’ailleurs, les martres, les visons, les rats musqués, les
castors, les renards même pullulaient sur le territoire, et
les fourrures ainsi dépensées seraient remplacées
facilement, quand on le voudrait, avec quelques coups
de fusil ou de trappe. Au surplus, lorsque Mrs. Mac
Nap vit le délicieux vêtement d’hermine que Madge
avait confectionné pour son bébé, vraiment elle ne
trouva plus la chose extraordinaire !
Ainsi s’écoulèrent les journées jusque dans la moitié
du mois d’août. Le temps avait toujours été beau, le ciel
quelquefois brumeux, mais le soleil avait vite fait de
boire ces brumes.
Chaque jour, le lieutenant Jasper Hobson faisait le
point, en ayant soin toutefois de s’éloigner du fort, afin
de ne point éveiller les soupçons de ses compagnons
par ces observations quotidiennes. Il visitait aussi les
diverses parties de l’île, et, fort heureusement, il n’y
remarqua aucune modification importante.
Au 16 août, l’île Victoria se trouvait, en longitude,
par 167°27’, et, en latitude, par 70°49’. Elle s’était donc
un peu reportée au sud depuis quelque temps, mais
sans, pour cela, s’être rapprochée de la côte, qui, se
recourbant, dans cette direction lui restait encore à plus
de deux cents milles dans le sud-est.
Quant au chemin parcouru par l’île depuis la rupture
de l’isthme ou plutôt depuis la dernière débâcle des
glaces, on pouvait l’estimer déjà à onze ou douze cents
milles vers l’ouest.
Mais qu’était-ce que ce parcours comparé à
l’étendue de la mer immense ? N’avait-on pas vu déjà
des bâtiments dériver, sous l’action des courants,
pendant des milliers de milles, tels que le navire anglais
Resolute, le brick américain Advance, et enfin le Fox,
qui, sur un espace de plusieurs degrés, furent emportés
avec leurs champs de glace, jusqu’au moment où
l’hiver les arrêta dans leur marche !
VI
Dix jours de tempête
Pendant les quatre jours du 17 au 20 août, le temps
fut constamment beau, et la température assez élevée.
Les brumes de l’horizon ne se changèrent point en
nuages. Il était rare même que l’atmosphère se maintînt
dans un tel état de pureté sous une zone si élevée en
latitude. On le conçoit, ces conditions climatériques ne
pouvaient satisfaire le lieutenant Hobson.
Mais, le 21 août, le baromètre annonça un
changement prochain dans l’état atmosphérique. La
colonne de mercure baissa subitement de quelques
millièmes. Cependant, elle remonta le lendemain, puis
redescendit, et ce fut le 23 seulement que son
abaissement se fit d’une manière continue.
Le 24 août, en effet, les vapeurs, accumulées peu à
peu au lieu de se dissiper, s’élevèrent dans
l’atmosphère. Le soleil, au moment de sa culmination,
fut entièrement voilé, et le lieutenant Hobson ne put
faire son point. Le lendemain, le vent s’établit au nord-
ouest, il souffla en grande brise, et, pendant certaines
accalmies, la pluie tomba avec abondance. Cependant,
la température ne se modifia pas d’une façon très
sensible et le thermomètre se tint à 54° Fahrenheit (12°
centig. au-dessus de zéro).
Très heureusement, à cette époque, les travaux
projetés étaient exécutés, et Mac Nap venait d’achever
la carcasse de l’embarcation, qui était bordée et
membrée. On pouvait même, sans inconvénient,
suspendre la chasse aux animaux comestibles, les
réserves étant suffisantes. D’ailleurs, le temps devint
bientôt si mauvais, le vent si violent, la pluie si
pénétrante, les brouillards souvent si intenses, que l’on
dut renoncer à quitter l’enceinte du fort.
« Que pensez-vous de ce changement de temps,
monsieur Hobson ? demanda Mrs. Paulina Barnett,
dans la matinée du 27 août, en voyant la fureur de la
tourmente s’accroître d’heure en heure. Ne peut-il nous
être favorable ?
– Je ne saurais l’affirmer, madame, répondit le
lieutenant Hobson, mais je vous ferai observer que tout
vaut mieux pour nous que ce temps magnifique,
pendant lequel le soleil échauffe continuellement les
eaux de la mer. En outre, je vois que le vent s’est fixé
au nord-ouest, et comme il est très violent, notre île, par
sa masse même, ne peut échapper à son influence. Je ne
serais donc pas étonné qu’elle se rapprochât du
continent américain.
– Malheureusement, dit le sergent Long, nous ne
pourrons pas relever chaque jour notre situation. Au
milieu de cette atmosphère embrumée, il n’y a plus ni
soleil, ni lune, ni étoiles ! Allez donc prendre hauteur
dans ces conditions !
– Bon, sergent Long, répondit Mrs. Paulina Barnett,
si la terre nous apparaît, nous saurons bien la
reconnaître, je vous le garantis. Quelle qu’elle soit,
d’ailleurs, elle sera bienvenue. Remarquez que ce sera
nécessairement une portion quelconque de l’Amérique
russe et probablement la Géorgie occidentale.
– Cela est présumable, en effet, ajouta Jasper
Hobson, car, malheureusement pour nous, il n’y a, dans
toute cette portion de la mer Arctique, ni un îlot, ni une
île, ni même une roche à laquelle nous puissions nous
raccrocher !
– Eh ! dit Mrs. Paulina Barnett, pourquoi notre
véhicule ne nous transporterait-il pas tout droit à la côte
d’Asie ? Ne peut-il, sous l’influence des courants,
passer à l’ouvert du détroit de Behring et aller se souder
au pays des Tchouktchis ?
– Non, madame, non, répondit le lieutenant Hobson,
notre glaçon rencontrerait bientôt le courant du
Kamtchatka et il serait rapidement reporté dans le nord-
est, ce qui serait fort regrettable. Non. Il est plus
probable que, sous la poussée du vent de nord-ouest,
nous nous rapprocherons des rivages de l’Amérique
russe !
– Il faudra veiller, monsieur Hobson, dit la
voyageuse, et autant que possible reconnaître notre
direction.
– Nous veillerons, madame, répondit Jasper Hobson,
bien que ces épaisses brumes limitent singulièrement
nos regards. Au surplus, si nous sommes jetés à la côte,
le choc sera violent et nous le ressentirons
nécessairement. Espérons qu’à ce moment l’île ne se
brisera pas en morceaux ! C’est là un danger ! Mais
enfin, s’il se produit, nous aviserons. Jusque-là, rien à
faire. »
Il va sans dire que cette conversation ne se tenait pas
dans la salle commune, où la plupart des soldats et les
femmes étaient installés pendant les heures de travail.
Mrs. Paulina Barnett causait de ces choses dans sa
propre chambre, dont la fenêtre s’ouvrait sur la partie
antérieure de l’enceinte. C’est à peine si l’insuffisante
lumière du jour pénétrait à travers les opaques vitres.
On entendait, au-dehors, la bourrasque passer comme
une avalanche. Heureusement, le cap Bathurst défendait
la maison contre les rafales du nord-est. Cependant, le
sable et la terre, enlevés au sommet du promontoire,
tombaient sur la toiture et y crépitaient comme grêle.
Mac Nap fut de nouveau fort inquiet pour ses
cheminées et principalement pour celle de la cuisine,
qui devait fonctionner toujours. Aux mugissements du
vent se mêlait le bruit terrible que faisait la mer
démontée, en se brisant sur le littoral. La tempête
tournait à l’ouragan.
Malgré les violences de la rafale, Jasper Hobson,
dans la journée du 28 août, voulut absolument monter
au cap Bathurst, afin d’observer, en même temps que
l’horizon, l’état de la mer et du ciel. Il s’enveloppa donc
de manière à ne donner dans ses vêtements aucune prise
à l’air violemment chassé, puis il s’aventura au-dehors.
Le lieutenant Hobson arriva sans grande peine,
après avoir traversé la cour intérieure, au pied du cap.
Le sable et la terre l’aveuglaient, mais du moins, abrité
par l’épaisse falaise, il n’eut pas à lutter directement
contre le vent.
Le plus difficile, pour Jasper Hobson, fut alors de
s’élever sur les flancs du massif, qui étaient taillés
presque à pic de ce côté. Il y parvint, cependant, en
s’accrochant aux touffes d’herbes, et il arriva ainsi au
sommet du cap. En cet endroit, la force de l’ouragan
était telle, qu’il n’aurait pu se tenir ni debout, ni assis. Il
dut donc s’étendre sur le ventre, au revers même du
talus, et se cramponner aux arbrisseaux, ne laissant
ainsi que la partie supérieure de sa tête exposée aux
rafales.
Jasper Hobson regarda à travers les embruns qui
passaient au-dessus de lui comme des nappes liquides.
L’aspect de l’Océan et du ciel était vraiment terrible.
Tous deux se confondaient dans les brumailles à un
demi-mille du cap. Au-dessus de sa tête, Jasper Hobson
voyait des nuages bas et échevelés courir avec une
effrayante vitesse, tandis que de longues bandes de
vapeurs s’immobilisaient vers le zénith. Par instants, il
se faisait un grand calme dans l’air, et l’on n’entendait
plus que les bruits déchirants du ressac et le choc des
lames courroucées. Puis, la tempête atmosphérique
reprenait avec une fureur sans égale, et le lieutenant
Hobson sentait le promontoire trembler sur sa base. En
de certains moments, la pluie était si violemment
injectée, que ses raies, presque horizontales, formaient
autant de milliers de jets d’eau que le vent cinglait
comme une mitraille.
C’était bien là un ouragan, dont la source était
placée dans la plus mauvaise partie du ciel. Ce vent de
nord-est pouvait durer longtemps et longtemps
bouleverser l’atmosphère. Mais Jasper Hobson ne s’en
plaignait pas. Lui qui, en toute autre circonstance, eût
déploré les désastreux effets d’une telle tempête,
l’applaudissait alors ! Si l’île résistait – et on pouvait
l’espérer –, elle serait inévitablement rejetée dans le
sud-ouest sous la poussée de ce vent supérieur aux
courants de la mer, et là, dans le sud-ouest, était le
continent, là le salut ! Oui, pour lui, pour ses
compagnons, pour tous, il fallait que la tempête durât
jusqu’au moment où elle les aurait jetés à la côte, quelle
qu’elle fut. Ce qui eût été la perte d’un navire était le
salut de l’île errante.
Pendant un quart d’heure, Jasper Hobson demeura
ainsi courbé sous le fouet de l’ouragan, trempé par les
douches d’eau de mer et d’eau de pluie, se cramponnant
au sol avec l’énergie d’un homme qui se noie,
cherchant à surprendre enfin les chances que pouvait lui
donner cette tempête. Puis il redescendit, se laissa
glisser sur les flancs du cap, traversa la cour au milieu
des tourbillons de sable et rentra dans la maison.
Le premier soin de Jasper Hobson fut d’annoncer à
ses compagnons que l’ouragan ne semblait pas avoir
encore atteint son maximum d’intensité et qu’on devait
s’attendre à ce qu’il se prolongeât pendant plusieurs
jours. Mais le lieutenant annonça cela d’un ton
singulier, comme s’il eût apporté quelque bonne
nouvelle, et les habitants de la factorerie ne purent
s’empêcher de le regarder avec un certain sentiment de
surprise. Leur chef avait vraiment l’air de faire bon
accueil à cette lutte des éléments.
Pendant la journée du 30, Jasper Hobson, bravant
encore une fois les rafales, retourna, sinon au sommet
du cap Bathurst, du moins à la lisière du littoral. Là, sur
ce rivage accore, à la limite des longues lames qui le
frappaient de biais, il aperçut quelques longues herbes
inconnues à la flore de l’île.
Ces herbes étaient encore fraîches ! C’étaient de
longs filaments de varechs qui, on n’en pouvait douter,
avaient été récemment arrachés au continent
américain ! Ce continent n’était donc plus éloigné ! Le
vent de nord-est avait donc repoussé l’île en dehors du
courant qui l’emportait jusqu’alors ! Ah ! Christophe
Colomb ne se sentit pas plus de joie au cœur, quand il
rencontra ces herbes errantes qui lui annonçaient la
proximité de la terre !
Jasper Hobson revint au fort. Il fit part de sa
découverte à Mrs. Paulina Barnett et au sergent Long.
En ce moment, il eut presque envie de tout avouer à ses
compagnons, tant il se croyait assuré de leur salut. Mais
un dernier pressentiment le retint. Il se tut.
Cependant, durant ces interminables journées de
séquestration, les habitants du fort ne demeuraient point
inactifs. Ils occupaient leur temps aux travaux de
l’intérieur. Quelquefois aussi, ils pratiquaient des
rigoles dans la cour afin de faire écouler les eaux qui
s’amassaient entre la maison et les magasins. Mac Nap,
un clou d’une main, un marteau de l’autre, avait
toujours quelque rajustement à opérer dans un coin
quelconque. On travaillait ainsi pendant toute la
journée, sans trop se préoccuper des violences de la
tempête. Mais, la nuit venue, il semblait que la violence
de l’ouragan redoublât ! Il était impossible de dormir.
Les rafales s’abattaient sur la maison comme autant de
coups de massue. Il s’établissait parfois une sorte de
remous atmosphérique entre le promontoire et le fort.
C’était comme une trombe, une tornade partielle qui
enlaçait la maison. Les ais craquaient alors, les poutres
menaçaient de se disjoindre, et l’on pouvait craindre
que toute la construction ne s’en allât par morceaux. De
là, pour le charpentier, des transes continuelles, et pour
ses hommes l’obligation de demeurer constamment sur
le qui-vive.
Quant à Jasper Hobson, ce n’était pas la solidité de
la maison qui le préoccupait, mais bien celle de ce sol
sur lequel il l’avait bâtie. La tempête devenait
décidément si violente, la mer se faisait si monstrueuse,
qu’on pouvait justement redouter une dislocation de
l’icefield. Il semblait impossible que l’énorme glaçon,
diminué sur son épaisseur, rongé à sa base, soumis aux
incessantes dénivellations de l’Océan, pût résister
longtemps. Sans doute les habitants qu’il portait ne
ressentaient pas les agitations de la houle, tant sa masse
était considérable, mais il ne les en subissait pas moins.
La question se réduisait donc à ceci : l’île durerait-elle
jusqu’au moment où elle serait jetée à la côte ? Ne se
mettrait-elle pas en pièces avant d’avoir heurté la terre
ferme ?
Quant à avoir résisté jusqu’alors, cela n’était pas
douteux. Et c’est ce que Jasper Hobson expliqua
catégoriquement à Mrs. Paulina Barnett. En effet, si la
dislocation se fût déjà produite, si l’icefield eût été
divisé en glaçons plus petits, si l’île se fût rompue en
îlots nombreux, les habitants du fort Espérance s’en
seraient aussitôt aperçus, car celui des morceaux de l’île
qui les eût encore portés ne serait pas resté indifférent à
l’état de la mer ; il aurait subi l’action de la houle ; des
mouvements de tangage et de roulis l’auraient secoué
avec ceux qui flottaient à sa surface, comme des
passagers à bord d’un navire battu par la mer. Or, cela
n’était pas. Dans ses observations quotidiennes, le
lieutenant Hobson n’avait jamais surpris ni un
mouvement, ni même un tremblement, un frémissement
quelconque de l’île, qui paraissait aussi ferme, aussi
immobile que si son isthme l’eût encore rattachée au
continent américain.
Mais la rupture qui n’était pas arrivée pouvait
évidemment se produire d’un instant à l’autre !
Une extrême préoccupation de Jasper Hobson,
c’était de savoir si l’île Victoria, rejetée hors du courant
et poussée par le vent du nord-est, s’était rapprochée de
la côte, et, en effet, tout espoir était dans cette chance.
Mais, on le conçoit, sans soleil, sans lune, sans étoiles,
les instruments devenaient inutiles, et la position
actuelle de l’île ne pouvait être relevée. Si donc on
s’approchait de la terre, on ne le saurait que lorsque la
terre serait en vue, et encore le lieutenant Hobson n’en
aurait-il connaissance en temps utile – à moins de
ressentir un choc – que s’il se transportait sur la portion
sud de ce dangereux territoire. En effet, l’orientation de
l’île Victoria n’avait pas changé d’une façon
appréciable. Le cap Bathurst pointait encore vers le
nord, comme au temps où il formait une pointe avancée
de la terre américaine. Il était donc évident que l’île, si
elle accostait, atterrirait par sa partie méridionale,
comprise entre le cap Michel et l’angle qui s’appuyait
autrefois à la baie des Morses. En un mot, c’est par
l’ancien isthme que la jonction s’opérerait. Il devenait
donc essentiel et opportun de reconnaître ce qui se
passait de ce côté.
Le lieutenant Hobson résolut donc de se rendre au
cap Michel, quelque effroyable que fût la tempête. Mais
il résolut aussi d’entreprendre cette reconnaissance en
cachant à ses compagnons le véritable motif de son
exploration. Seul, le sergent Long devait
l’accompagner, pendant que l’ouragan faisait rage.
Ce jour-là, 31 août, vers les quatre heures du soir,
afin d’être prêt à toute éventualité, Jasper Hobson fit
demander le sergent, qui vint le trouver dans sa
chambre.
« Sergent Long, lui dit-il, il est nécessaire que nous
soyons fixés sans retard sur la position de l’île Victoria,
ou, tout au moins, que nous sachions si ce coup de vent,
comme je l’espère, l’a rapprochée du continent
américain.
– Cela me paraît nécessaire en effet, répondit le
sergent, et le plus tôt sera le mieux.
– De là, reprit Jasper Hobson, obligation pour nous
d’aller dans le sud de l’île.
– Je suis prêt, mon lieutenant.
– Je sais, sergent Long, que vous êtes toujours prêt à
remplir un devoir. Mais vous n’irez pas seul. Il est bon
que nous soyons deux, pour le cas où, quelque terre
étant en vue, il serait urgent de prévenir nos
compagnons. Et puis il faut que je voie moi-même...
Nous irons ensemble.
– Quand vous le voudrez, mon lieutenant, et à
l’instant même si vous le jugez convenable.
– Nous partirons ce soir, à neuf heures, lorsque tous
nos hommes seront endormis...
– En effet, la plupart voudraient nous accompagner,
répondit le sergent Long, et il ne faut pas qu’ils sachent
quel motif nous entraîne loin de la factorerie.
– Non, il ne faut pas qu’ils le sachent, répondit
Jasper Hobson, et jusqu’au bout, si je le puis, je leur
épargnerai les inquiétudes de cette terrible situation.
– Cela est convenu, mon lieutenant.
– Vous aurez un briquet, de l’amadou, afin que nous
puissions faire un signal, si cela est nécessaire, dans le
cas, par exemple, où une terre se montrerait dans le sud.
– Oui.
– Notre exploration sera rude, sergent.
– Elle sera rude, en effet, mais n’importe.
– À propos, mon lieutenant, et notre voyageuse ?
– Je compte ne pas la prévenir, répondit Jasper
Hobson, car elle voudrait nous accompagner.
– Et cela est impossible ! dit le sergent. Une femme
ne pourrait lutter contre cette rafale ! Voyez combien la
tempête redouble en ce moment ! »
En effet, la maison tremblait alors sous l’ouragan à
faire craindre qu’elle ne fût arrachée de ses pilotis.
« Non ! dit Jasper Hobson, cette vaillante femme ne
peut pas, ne doit pas nous accompagner. Mais, toute
réflexion faite, mieux vaut la prévenir de notre projet. Il
faut qu’elle soit instruite, afin que si quelque malheur
nous arrivait en route...
– Oui, mon lieutenant, oui ! répondit le sergent
Long. Il ne faut rien lui cacher, – et au cas où nous ne
reviendrions pas...
– Ainsi, à neuf heures, sergent.
– À neuf heures ! »
Le sergent Long, après avoir salué militairement, se
retira.
Quelques instants plus tard, Jasper Hobson,
s’entretenant avec Mrs. Paulina Barnett, lui faisait
connaître son projet d’exploration. Comme il s’y
attendait, la courageuse femme insista pour
l’accompagner, voulant braver avec lui la fureur de la
tempête. Le lieutenant ne chercha point à l’en dissuader
en lui parlant des dangers d’une expédition entreprise
dans des conditions semblables, mais il se contenta de
dire qu’en son absence, la présence de Mrs. Paulina
Barnett était indispensable au fort, et qu’il dépendait
d’elle, en restant, de lui laisser quelque tranquillité
d’esprit. Si un malheur arrivait, il serait au moins assuré
que sa vaillante compagne était là pour le remplacer
auprès de ses compagnons.
Mrs. Paulina Barnett comprit et n’insista plus.
Toutefois, elle supplia Jasper Hobson de ne pas
s’aventurer au-delà de toute raison, lui rappelant qu’il
était le chef de la factorerie, que sa vie ne lui
appartenait pas, qu’elle était nécessaire au salut de tous.
Le lieutenant promit d’être aussi prudent que la
situation le comportait, mais il fallait que cette
observation de la portion méridionale de l’île fût faite
sans retard, et il la ferait. Le lendemain, Mrs. Paulina
Barnett se bornerait à dire à ses compagnons que le
lieutenant et le sergent étaient partis dans l’intention
d’opérer une dernière reconnaissance avant l’arrivée de
l’hiver.
VII
Un feu et un cri
Le lieutenant et le sergent Long passèrent la soirée
dans la grande salle du fort Espérance jusqu’à l’heure
du coucher. Tous étaient rassemblés dans cette salle, à
l’exception de l’astronome, qui restait, pour ainsi dire,
continuellement et hermétiquement calfeutré dans sa
cabine. Les hommes s’occupaient diversement, les uns
nettoyant leurs armes, les autres réparant ou affûtant
leurs outils. Mrs. Mac Nap, Raë et Joliffe travaillaient à
l’aiguille avec la bonne Madge, pendant que Mrs.
Paulina Barnett faisait la lecture à haute voix. Cette
lecture était fréquemment interrompue, non seulement
par le choc de la rafale, qui frappait comme un bélier
les murailles de la maison, mais aussi par les cris du
bébé. Le caporal Joliffe, chargé de l’amuser, avait fort à
faire. Ses genoux, changés en chevaux fougueux, n’y
pouvaient suffire et étaient déjà fourbus. Il fallut que le
caporal se décidât à déposer son infatigable cavalier sur
la grande table, et, là, l’enfant se roula à sa guise
jusqu’au moment où le sommeil vint calmer son
agitation.
À huit heures, suivant la coutume, la prière fut dite
en commun, les lampes furent éteintes, et bientôt
chacun eut regagné sa couche habituelle. Dès que tous
furent endormis, le lieutenant Hobson et le sergent
Long traversèrent sans bruit la grande salle déserte, et
gagnèrent le couloir. Là, ils trouvèrent Mrs. Paulina
Barnett, qui voulait leur serrer une dernière fois la
main.
« À demain, dit-elle au lieutenant.
– À demain, madame, répondit Jasper Hobson...
oui... à demain... sans faute...
– Mais si vous tardez ?...
– Il faudra nous attendre patiemment, répondit le
lieutenant, car après avoir examiné l’horizon du sud par
cette nuit noire, au milieu de laquelle un feu pourrait
apparaître – dans le cas par exemple où nous nous
serions approchés des côtes de la Nouvelle-Géorgie –,
j’ai ensuite intérêt à reconnaître notre position pendant
le jour. Peut-être cette exploration durera-t-elle vingt-
quatre heures. Mais si nous pouvons arriver au cap
Michel avant minuit, nous serons de retour au fort
demain soir. Ainsi, patientez, madame, et croyez que
nous ne nous exposerons pas sans raison.
– Mais, demanda la voyageuse, si vous n’êtes pas
revenus demain, après-demain, dans deux jours ? ...
– C’est que nous ne devrons plus revenir ! »
répondit simplement Jasper Hobson.
La porte s’ouvrit alors. Mrs. Paulina Barnett la
referma sur le lieutenant Hobson et son compagnon.
Puis, inquiète, pensive, elle regagna sa chambre, où
l’attendait Madge.
Jasper Hobson et le sergent Long traversèrent la
cour intérieure, au milieu d’un tourbillon qui faillit les
renverser, mais ils se soutinrent l’un l’autre, et, appuyés
sur leurs bâtons ferrés, ils franchirent la poterne et
s’avancèrent entre les collines et la rive orientale du
lagon.
Une vague lueur crépusculaire était répandue sur le
territoire. La lune, nouvelle depuis la veille, ne devait
pas paraître au-dessus de l’horizon, et laissait à la nuit
toute sa sombre horreur, mais l’obscurité n’allait durer
que quelques heures au plus. En ce moment même, on y
voyait encore suffisamment à se conduire.
Quel vent et quelle pluie ! Le lieutenant Hobson et
son compagnon étaient chaussés de bottes
imperméables et couverts de capotes cirées, bien serrées
à la taille, dont le capuchon leur enveloppait
entièrement la tête. Ainsi protégés, ils marchèrent
rapidement, car le vent, les prenant de dos, les poussa
avec une extrême violence, et, par certains
redoublements de la rafale, on peut dire qu’ils allaient
plus vite qu’ils ne le voulaient. Quant à se parler, ils
n’essayèrent même pas, car, assourdis par les fracas de
la tempête, époumonés par l’ouragan, ils n’auraient pu
s’entendre.
L’intention de Jasper Hobson n’était point de suivre
le littoral, dont les irrégularités eussent inutilement
allongé sa route, tout en l’exposant aux coups directs de
l’ouragan, qu’aucun obstacle, par conséquent, n’arrêtait
à la limite de la mer. Il comptait, autant que possible,
couper en ligne droite depuis le cap Bathurst jusqu’au
cap Michel, et il s’était, dans cette prévision, muni
d’une boussole de poche qui lui permettrait de relever
sa direction. De cette façon, il n’aurait pas plus de dix à
onze milles à franchir pour atteindre son but, et il
pensait arriver au terme de son voyage à peu près à
l’heure où le crépuscule s’effacerait pour deux heures à
peine, et laisserait à la nuit toute son obscurité.
Jasper Hobson et son sergent, courbés sous l’effort
du vent, le dos arrondi, la tête dans les épaules, s’arc-
boutant sur leurs bâtons, avançaient donc assez
rapidement. Tant qu’ils prolongèrent la rive est du lac,
ils ne reçurent point la rafale de plein fouet et n’eurent
pas trop à souffrir. Les modestes collines et les arbres
dont elles étaient couronnées les garantissaient en
partie. Le vent sifflait avec une violence sans égale à
travers cette ramure, au risque de déraciner ou de briser
quelque tronc mal assuré, mais il se « cassait » en
passant. La pluie même n’arrivait que divisée en une
impalpable poussière. Aussi, pendant l’espace de quatre
milles environ, les deux explorateurs furent-ils moins
rudement éprouvés qu’ils ne le craignaient.
Arrivés à l’extrémité méridionale de la futaie, là où
venait mourir la base des collines, là où le sol plat, sans
une extumescence quelconque, sans un rideau d’arbres,
était balayé par le vent de la mer, ils s’arrêtèrent un
instant. Ils avaient encore six milles à franchir avant
d’atteindre le cap Michel.
« Cela va être un peu dur ! cria le lieutenant Hobson
à l’oreille du sergent Long.
– Oui, répondit le sergent, le vent et la pluie vont
nous cingler de concert.
– Je crains même que, de temps en temps, il ne s’y
joigne un peu de grêle ! ajouta Jasper Hobson.
– Ce sera toujours moins meurtrier que de la
mitraille ! répliqua philosophiquement le sergent Long.
Or, mon lieutenant, ça vous est arrivé, à vous comme à
moi, de passer à travers la mitraille. Passons donc, et en
avant !
– En avant, mon brave soldat ! »
Il était dix heures alors. Les dernières lueurs
crépusculaires commençaient à s’évanouir ; elles
s’effaçaient comme si elles eussent été noyées dans la
brume ou éteintes par le vent et la pluie. Cependant, une
certaine lumière, très diffuse, se sentait encore. Le
lieutenant battit le briquet, consulta sa boussole, en
promenant un morceau d’amadou à sa surface, puis,
hermétiquement serré dans sa capote, son capuchon ne
laissant passage qu’à ses rayons visuels, il s’élança,
suivi du sergent, sur cet espace, largement découvert,
qu’aucun obstacle ne protégeait plus.
Au premier moment, tous deux furent violemment
jetés à terre, mais, se relevant aussitôt, se cramponnant
l’un à l’autre, et courbés comme de vieux bonshommes,
ils prirent un pas accéléré, moitié trot, moitié amble.
Cette tempête était magnifique dans son horreur !
De grands lambeaux de brumes tout déloquetés, de
véritables haillons tissus d’air et d’eau, balayaient le
sol. Le sable et la terre volaient comme une mitraille, et
au sel qui s’attachait à leurs lèvres, le lieutenant Hobson
et son compagnon reconnurent que l’eau de la mer,
distante de deux à trois milles au moins, arrivait jusqu’à
eux en nappes pulvérisées.
Pendant de certaines accalmies, bien courtes et bien
rares, ils s’arrêtaient et respiraient. Le lieutenant
vérifiait alors la direction du mieux qu’il pouvait en
estimant la route parcourue, et ils reprenaient leur route.
Mais la tempête s’accroissait encore avec la nuit.
Ces deux éléments, l’air et l’eau, semblaient être
absolument confondus. Ils formaient dans les basses
régions du ciel une de ces redoutables trombes qui
renversent les édifices, déracinent les forêts, et que les
bâtiments, pour s’en défendre, attaquent à coups de
canon. On eût pu croire, en effet, que l’Océan, arraché
de son lit, allait passer tout entier par-dessus l’île
errante.
Vraiment, Jasper Hobson se demandait avec raison
comment l’icefield, qui la supportait, soumis à un tel
cataclysme, pouvait résister, comment il ne s’était pas
déjà fracturé en cent endroits sous l’action de la houle !
Cette houle devait être formidable, et le lieutenant
l’entendait rugir au loin. En ce moment, le sergent
Long, qui le précédait de quelques pas, s’arrêta
soudain ; puis, revenant au lieutenant et lui faisant
entendre quelques paroles entrecoupées :
« Pas par là ! dit-il.
– Pourquoi ?
– La mer !...
– Comment ! la mer ! Nous ne sommes pourtant pas
arrivés au rivage du sud-ouest ?
– Voyez, mon lieutenant. »
En effet, une large étendue d’eau apparaissait dans
l’ombre, et des lames se brisaient avec violence aux
pieds du lieutenant.
Jasper Hobson battit une seconde fois le briquet, et,
au moyen d’un nouveau morceau d’amadou allumé, il
consulta attentivement l’aiguille de sa boussole.
« Non, dit-il, la mer est plus à gauche. Nous n’avons
pas encore passé la grande futaie qui nous sépare du cap
Michel.
– Mais alors, c’est...
– C’est une fracture de l’île, répondit Jasper
Hobson, qui, ainsi que son compagnon, avait dû se
coucher sur le sol pour résister à la bourrasque. Ou bien
une énorme portion de l’île, détachée, est partie en
dérive, ou ce n’est qu’une simple entaille que nous
pourrons tourner. En route. »
Jasper Hobson et le sergent Long se relevèrent et
s’enfoncèrent sur leur droite, à l’intérieur de l’île, en
suivant la lisière liquide qui écumait à leurs pieds. Ils
allèrent ainsi pendant dix minutes environ, craignant,
non sans raison, d’être coupés de toute communication
avec la partie méridionale de l’île. Puis, le bruit du
ressac, qui s’ajoutait aux autres bruits de la tempête,
s’arrêta.
« Ce n’est qu’une entaille, dit le lieutenant Hobson à
l’oreille du sergent. Tournons ! »
Et ils reprirent leur première direction vers le sud.
Mais alors ces hommes courageux s’exposaient à un
danger terrible, et ils le savaient bien tous deux, sans
s’être communiqué leur pensée. En effet, cette partie de
l’île Victoria, sur laquelle ils s’aventuraient en ce
moment, déjà disloquée sur un long espace, pouvait
s’en séparer d’un instant à l’autre. Si l’entaille se
creusait plus avant sous la dent du ressac, elle les eût
immanquablement entraînés à la dérive ! Mais ils
n’hésitèrent pas, et ils s’élancèrent dans l’ombre, sans
même se demander si le chemin ne leur manquerait pas
au retour !
Que de pensées inquiétantes assiégeaient alors le
lieutenant Hobson ! Pouvait-il espérer désormais que
l’île résistât jusqu’à l’hiver ? N’était-ce pas là le
commencement de l’inévitable rupture ? Si le vent ne la
jetait pas à la côte, n’était-elle pas condamnée à périr
avant peu, à s’effondrer, à se dissoudre ? Quelle
effroyable perspective, et quelle chance restait-il aux
infortunés habitants de cet icefield !
Cependant, battus, brisés par les coups de la rafale,
ces deux hommes énergiques, que soutenait le
sentiment d’un devoir à accomplir, allaient toujours. Ils
arrivèrent ainsi à la lisière de cette vaste futaie, qui
confinait au cap Michel. Il s’agissait alors de la
traverser, afin d’atteindre au plus tôt le littoral. Jasper
Hobson et le sergent Long s’engagèrent donc sous la
futaie, au milieu de la plus profonde obscurité, au
milieu de ce tonnerre que le vent faisait à travers les
sapins et les bouleaux. Tout craquait autour d’eux. Les
branches brisées les fouettaient au passage. À chaque
instant, ils couraient le risque d’être écrasés par la chute
d’un arbre, ou ils se heurtaient à des souches rompues
qu’ils ne pouvaient apercevoir dans l’ombre. Mais
alors, ils n’allaient plus au hasard, et les mugissements
de la mer guidaient leurs pas à travers le taillis ! Ils
entendaient ces énormes retombées des lames qui
déferlaient avec un épouvantable bruit, et même, plus
d’une fois, ils sentirent le sol, évidemment aminci,
trembler à leur choc. Enfin, se tenant par la main pour
ne point s’égarer, se soutenant, se relevant quand l’un
d’eux buttait contre quelque obstacle, ils arrivèrent à la
lisière opposée de la futaie.
Mais là, un tourbillon les arracha l’un à l’autre. Ils
furent violemment séparés, et, chacun de son côté, jetés
à terre.
« Sergent ! sergent ! où êtes-vous ? cria Jasper
Hobson de toute la force de ses poumons.
– Présent, mon lieutenant ! » hurla le sergent Long.
Puis, rampant tous deux sur le sol, ils essayèrent de
se rejoindre. Mais il semblait qu’une main puissante les
clouât sur place. Enfin, après des efforts inouïs, ils
parvinrent à se rapprocher, et, pour prévenir toute
séparation ultérieure, ils se lièrent l’un l’autre à la
ceinture ; puis ils rampèrent sur le sable, de manière à
gagner une légère extumescence que dominait un
maigre bouquet de sapins. Ils y arrivèrent enfin, et là,
un peu abrités, ils creusèrent un trou dans lequel ils se
blottirent, exténués, rompus, brisés !
Il était onze heures et demie du soir.
Jasper Hobson et son compagnon demeurèrent ainsi
pendant plusieurs minutes sans prononcer une parole.
Les yeux à demi clos, ils ne pouvaient plus remuer, et
une sorte de torpeur, d’irrésistible somnolence, les
envahissait, pendant que la bourrasque secouait au-
dessus d’eux les sapins qui craquaient comme les os
d’un squelette. Toutefois, ils résistèrent au sommeil, et
quelques gorgées de brandevin, puisées à la gourde du
sergent, les ranimèrent à propos.
« Pourvu que ces arbres tiennent, dit le lieutenant
Hobson.
– Et pourvu que notre trou ne s’en aille pas avec
eux ! ajouta le sergent en s’arc-boutant dans ce sable
mobile.
– Enfin, puisque nous voilà ici, dit Jasper Hobson, à
quelques pas seulement du cap Michel, puisque nous
sommes venus pour regarder, regardons ! Voyez-vous,
sergent Long, j’ai comme un pressentiment que nous ne
sommes pas loin de la terre ferme, mais enfin ce n’est
qu’un pressentiment ! »
Dans la position qu’ils occupaient, les regards du
lieutenant et de son compagnon auraient embrassé les
deux tiers de l’horizon du sud, si cet horizon eût été
visible. Mais, en ce moment, l’obscurité était absolue,
et, à moins qu’un feu n’apparût, ils se voyaient obligés
d’attendre le jour pour avoir connaissance d’une côte,
dans le cas où l’ouragan les aurait suffisamment rejetés
dans le sud.
Or – le lieutenant l’avait dit à Mrs. Paulina Barnett –
, les pêcheries ne sont pas rares sur cette partie de
l’Amérique septentrionale qui s’appelle la Nouvelle-
Géorgie. Cette côte compte aussi de nombreux
établissements, dans lesquels les indigènes recueillent
des dents de mammouths, car ces parages recèlent en
grand nombre des squelettes de ces grands
antédiluviens, réduits à l’état fossile. À quelques degrés
plus bas, s’élève New-Arkhangel, centre de
l’administration qui s’étend sur tout l’archipel des îles
Aléoutiennes, et chef-lieu de l’Amérique russe. Mais
les masseurs fréquentent plus assidûment les rivages de
la mer polaire, depuis surtout que la Compagnie de la
baie d’Hudson a pris à bail les territoires de chasse que
la Russie exploitait autrefois. Jasper Hobson, sans
connaître ce pays, connaissait les habitudes des agents
qui le visitaient à cette époque de l’année, et il était
fondé à croire qu’il y rencontrerait des compatriotes,
des collègues même, ou, à défaut, quelque parti de ces
Indiens nomades qui courent le littoral.
Mais Jasper Hobson avait-il raison d’espérer que
l’île Victoria eût été repoussée vers la côte ?
« Oui, cent fois oui ! répéta-t-il au sergent. Voilà
sept jours que ce vent du nord-est souffle en ouragan. Je
sais bien que l’île, très plate, lui donne peu de prise,
mais, cependant, ses collines, ses futaies, tendues et là
comme des voiles, doivent céder quelque peu à l’action
du vent. En outre, la mer qui nous porte subit aussi cette
influence, et il est bien certain que les grandes lames
courent vers la côte. Il me paraît donc impossible que
nous ne soyons pas sortis du courant qui nous entraînait
dans l’ouest, impossible que nous n’ayons pas été
rejetés au sud. Nous n’étions, à notre dernier
relèvement, qu’à deux cents milles de la terre, et, depuis
sept jours...
– Tous vos raisonnements sont justes, mon
lieutenant, répondit le sergent Long. D’ailleurs, si nous
avons l’aide du vent, nous avons aussi l’aide de Dieu,
qui ne voudra pas que tant d’infortunés périssent, et
c’est en lui que je mets tout mon espoir ! »
Jasper Hobson et le sergent parlaient ainsi en
phrases coupées par les bruits de la tempête. Leurs
regards cherchaient à percer cette ombre épaisse, que
des lambeaux d’un brouillard échevelé par l’ouragan
rendaient encore plus opaque. Mais pas un point
lumineux n’étincelait dans cette obscurité.
Vers une heure et demie du matin, l’ouragan
éprouva une accalmie de quelques minutes. Seule, la
mer, effroyablement démontée, n’avait pu modérer ses
mugissements. Les lames déferlaient les unes sur les
autres avec une violence extrême.
Tout d’un coup, Jasper Hobson, saisissant le bras de
son compagnon, s’écria :
« Sergent, entendez-vous ?...
– Quoi ?
– Le bruit de la mer.
– Oui, mon lieutenant, répondit le sergent Long, en
prêtant plus attentivement l’oreille, et, depuis quelques
instants, il me semble que ce fracas des vagues...
– N’est plus le même... n’est-ce pas, sergent...
écoutez... écoutez... c’est comme le bruit d’un ressac...
on dirait que les lames se brisent sur des roches !... »
Jasper Hobson et le sergent Long écoutèrent avec
une extrême attention. Ce n’était évidemment plus ce
bruit monotone et sourd des vagues qui s’entrechoquent
au large, mais ce roulement retentissant des nappes
liquides lancées contre un corps dur et que répercute
l’écho des roches. Or, il ne se trouvait pas un seul
rocher sur le littoral de l’île, qui n’offrait qu’une lisière
peu sonore, faite de terre et de sable.
Jasper Hobson et son compagnon ne s’étaient-ils
point trompés ? Le sergent essaya de se lever afin de
mieux entendre, mais il fut aussitôt renversé par la
bourrasque, qui venait de reprendre avec une nouvelle
violence. L’accalmie avait cessé, et les sifflements de la
rafale éteignaient alors les mugissements de la mer, et
avec eux cette sonorité particulière qui avait frappé
l’oreille du lieutenant.
Que l’on juge de l’anxiété des deux observateurs. Ils
s’étaient blottis de nouveau dans leur trou, se
demandant s’il ne leur faudrait pas, par prudence,
quitter cet abri, car ils sentaient le sable s’ébouler sous
eux et le bouquet de sapins craquer jusque dans ses
racines. Mais ils ne cessaient de regarder vers le sud.
Toute leur vie se concentrait alors dans leur regard, et
leurs yeux fouillaient incessamment cette ombre
épaisse, que les premières lueurs de l’aube ne
tarderaient pas à dissiper.
Soudain, un peu avant deux heures et demie du
matin, le sergent Long s’écria :
« J’ai vu !
– Quoi ?
– Un feu !
– Un feu ?
– Oui !... là... dans cette direction ! »
Et du doigt le sergent indiquait le sud-ouest. S’était-
il trompé ? Non, car Jasper Hobson, regardant aussi,
surprit une lueur indécise dans la direction indiquée.
« Oui ! s’écria-t-il, oui ! sergent ! un feu ! la terre est
là !
– À moins que ce feu ne soit un feu de navire !
répondit le sergent Long,
– Un navire à la mer par un pareil temps ! s’écria
Jasper Hobson, c’est impossible ! Non ! non ! la terre
est là, vous dis-je, à quelques milles de nous !
– Eh bien, faisons un signal !
– Oui, sergent, répondons à ce feu du continent par
un feu de notre île ! »
Ni le lieutenant Hobson ni le sergent n’avaient de
torche qu’ils pussent enflammer. Mais au-dessus d’eux
se dressaient ces sapins résineux que l’ouragan tordait.
« Votre briquet, sergent », dit Jasper Hobson.
Le sergent Long battit son briquet et enflamma
l’amadou ; puis, rampant sur le sable, il s’éleva
jusqu’au pied du bouquet d’arbres. Le lieutenant le
rejoignit. Le bois mort ne manquait pas. Ils
l’entassèrent à la racine même des pins, ils l’allumèrent,
et, le vent aidant, la flamme se communiqua au bouquet
tout entier.
« Ah ! s’écria Jasper Hobson, puisque nous avons
vu, on doit nous voir aussi ! »
Les sapins brûlaient avec un éclat livide et
projetaient une flamme fuligineuse, comme eût fait une
énorme torche. La résine crépitait dans ces vieux troncs,
qui furent rapidement consumés. Bientôt les derniers
pétillements se firent entendre et tout s’éteignit.
Jasper Hobson et le sergent Long regardaient si
quelque nouveau feu répondrait au leur...
Mais rien. Pendant dix minutes environ, ils
observèrent, espérant retrouver ce point lumineux qui
avait brillé un instant, et ils désespéraient de revoir un
signal quelconque, – quand, soudain, un cri se fit
entendre, un cri distinct, un appel désespéré qui venait
de la mer !
Jasper Hobson et le sergent Long, dans une
effroyable anxiété, se laissèrent glisser jusqu’au
rivage...
Le cri ne se renouvela plus.
Cependant, depuis quelques minutes, l’aube se
faisait peu à peu. Il semblait même que la violence de la
tempête diminuât avec la réapparition du soleil. Bientôt
la clarté fut assez forte pour permettre au regard de
parcourir l’horizon...
Il n’y avait pas une terre en vue, et le ciel et la mer
se confondaient toujours sur une même ligne
d’horizon !
VIII
Une excursion de Mrs. Paulina Barnett
Pendant toute la matinée, Jasper Hobson et le
sergent Long errèrent sur cette partie du littoral. Le
temps s’était considérablement modifié. La pluie avait
presque entièrement cessé, mais le vent, avec une
brusquerie extraordinaire, venait de sauter au sud-est,
sans que sa violence eût diminué. Circonstance
extrêmement fâcheuse ! Ce fut un surcroît d’inquiétude
pour le lieutenant Hobson, qui dut renoncer, dès lors, à
tout espoir d’atteindre la terre ferme.
En effet, ce coup de vent de sud-est ne pouvait plus
qu’éloigner l’île errante du continent américain, et la
rejeter dans les courants si dangereux qui portaient au
nord de l’océan Arctique.
Mais pouvait-on affirmer que l’île fût jamais
rapprochée de la côte pendant cette nuit terrible ?
N’était-ce qu’un pressentiment du lieutenant Hobson, et
qui ne s’était pas réalisé ? L’atmosphère était assez
nette alors, la portée du regard pouvait s’étendre sur un
rayon de plusieurs milles, et, cependant, il n’y avait pas
même l’apparence d’une terre. Ne devait-on pas en
revenir à l’hypothèse du sergent, et supposer qu’un
bâtiment avait passé la nuit en vue de l’île, qu’un feu de
bord avait apparu un instant, qu’un cri avait été jeté par
quelque marin en détresse ? Et ce bâtiment, ne devait-il
pas avoir sombré dans la tourmente ?
En tout cas, quelle que fût la cause, on ne voyait pas
une épave en mer, pas un débris sur le rivage. L’Océan,
contrarié maintenant par ce vent de terre, se soulevait
en lames énormes auxquelles un navire eût
difficilement résisté !
« Eh bien, mon lieutenant, dit le sergent Long, il
faut bien en prendre son parti !
– Il le faut, sergent, répondit Jasper Hobson, en
passant la main sur son front, il faut rester sur notre île,
il faut attendre l’hiver ! Lui seul peut nous sauver ! »
Il était midi alors. Jasper Hobson, voulant arriver
avant le soir au fort Espérance, reprit aussitôt le chemin
du cap Bathurst. Son compagnon et lui furent encore
aidés au retour par le vent qui les prenait encore de dos.
Ils étaient très inquiets, et se demandaient, non sans
raison, si l’île n’avait pas achevé de se séparer en deux
parties pendant cette lutte des éléments. L’entaille
observée la veille ne s’était-elle pas prolongée sur toute
sa largeur ? N’étaient-ils pas maintenant séparés de
leurs amis ? Tout cela, ils pouvaient le craindre.
Ils arrivèrent bientôt à la futaie, qu’ils avaient
traversée la veille. Des arbres, en grand nombre,
gisaient sur le sol, les uns brisés par le tronc, les autres
déracinés, arrachés de cette terre végétale dont la mince
couche ne leur donnait pas un point d’appui suffisant.
Les feuilles envolées ne laissaient plus apercevoir que
de grimaçantes silhouettes, qui cliquetaient
bruyamment au vent du sud-est.
Deux milles après avoir dépassé ce taillis dévasté, le
lieutenant Hobson et le sergent Long arrivèrent au bord
de cette entaille dont ils n’avaient pu reconnaître les
dimensions dans l’obscurité. Ils l’examinèrent avec
soin. C’était une fracture large de cinquante pieds
environ, coupant le littoral à mi-chemin à peu près du
cap Michel et de l’ancien port Barnett, et formant une
sorte d’estuaire qui s’étendait à plus d’un mille et demi
dans l’intérieur. Qu’une nouvelle tempête provoquât
l’agitation de la mer, et l’entaille s’ouvrirait de plus en
plus !
Le lieutenant Hobson, s’étant rapproché du littoral,
vit, en ce moment, un énorme glaçon qui se détacha de
l’île et s’en alla à la dérive.
« Oui ! murmura le sergent Long, c’est là le
danger ! »
Tous deux revinrent alors d’un pas rapide dans
l’ouest, afin de tourner l’énorme entaille, et, à partir de
ce point, ils se dirigèrent directement vers le fort
Espérance.
Ils n’observèrent aucun autre changement sur leur
route. À quatre heures, ils franchissaient la poterne de
l’enceinte et trouvaient tous leurs compagnons vaquant
à leurs occupations habituelles.
Jasper Hobson dit à ses hommes qu’il avait voulu
une dernière fois, avant l’hiver, chercher quelque trace
du convoi promis par la capitaine Craventy, mais que
ses recherches avaient été vaines.
« Allons, mon lieutenant, dit Marbre, je crois qu’il
faut renoncer définitivement, pour cette année du
moins, à voir nos camarades du fort Reliance ?
– Je le crois aussi, Marbre », répondit simplement
Jasper Hobson, et il rentra dans la salle commune.
Mrs. Paulina Barnett et Madge furent mises au
courant des deux faits qui avaient marqué l’exploration
du lieutenant : l’apparition du feu, l’audition du cri.
Jasper Hobson affirma que ni son sergent ni lui
n’avaient pu être le jouet d’une illusion. Le feu avait été
réellement vu, le cri réellement entendu. Puis, après
mûres réflexions, tous furent d’accord sur ce point :
qu’un navire en détresse avait passé pendant la nuit en
vue de l’île, mais que l’île ne s’était point approchée du
continent américain.
Cependant, avec le vent du sud-est, le ciel se
nettoyait rapidement et l’atmosphère se dégageait des
vapeurs qui l’obscurcissaient. Jasper Hobson put
espérer, non sans raison, que le lendemain il serait à
même de faire son point.
En effet, la nuit fut plus froide, et une neige fine
tomba, qui couvrit tout le territoire de l’île. Le matin, en
se levant, Jasper Hobson put saluer ce premier
symptôme de l’hiver.
On était au 2 septembre. Le ciel se dégagea peu à
peu des vapeurs qui l’embrumaient. Le soleil parut. Le
lieutenant l’attendait. À midi, il fit une bonne
observation de latitude, et, vers deux heures, un calcul
d’angle horaire qui lui donna sa longitude.
Le résultat de ses observations fut :
Latitude : 70° 57’ ;
Longitude : 170° 30’.
Ainsi donc, malgré la violence de l’ouragan, l’île
errante s’était à peu près maintenue sur le même
parallèle. Seulement, le courant l’avait encore reportée
dans l’ouest. En ce moment, elle se trouvait par le
travers du détroit de Behring, mais à quatre cents
milles, au moins, dans le nord du cap Oriental et du cap
du Prince-de-Galles, qui marquent la partie la plus
resserrée du détroit.
Cette nouvelle situation était plus grave. L’île se
rapprochait chaque jour de ce dangereux courant du
Kamtchatka qui, s’il la saisissait dans ses eaux rapides,
pouvait l’entraîner loin vers le nord ! Évidemment,
avant peu, son destin serait décidé. Où elle
s’immobiliserait entre les deux courants contraires, en
attendant que la mer se solidifiât autour d’elle, ou elle
irait se perdre dans les solitudes des régions
hyperboréennes !
Jasper Hobson, très péniblement affecté, mais
voulant cacher ses inquiétudes, rentra seul dans sa
chambre et ne parut plus de la journée. Ses cartes sous
les yeux, il employa tout ce qu’il possédait d’invention,
d’ingéniosité pratique, à imaginer quelque solution.
La température, pendant cette journée, s’abaissa de
quelques degrés encore, et les brumes qui s’étaient
levées le soir, au-dessus de l’horizon du sud-est,
retombèrent en neige pendant la nuit suivante. Le
lendemain, la couche blanche s’étendait sur une hauteur
de deux pouces. L’hiver approchait enfin.
Ce jour-là, 3 septembre, Mrs. Paulina Barnett
résolut de visiter sur une distance de quelques milles
cette portion du littoral qui s’étendait entre le cap
Bathurst et le cap Esquimau. Elle voulait reconnaître les
changements que la tempête avait pu produire pendant
les jours précédents. Très certainement, si elle eût
proposé au lieutenant Hobson de l’accompagner dans
cette exploration, celui-ci l’eût fait sans hésiter. Mais ne
voulant pas l’arracher à ses préoccupations, elle se
décida à partir sans lui, en emmenant Madge avec elle.
Il n’y avait, d’ailleurs, aucun danger à craindre. Les
seuls animaux réellement redoutables, les ours,
semblaient avoir tous abandonné l’île à l’époque du
tremblement de terre. Deux femmes pouvaient donc,
sans imprudence, se hasarder aux environs du cap pour
une excursion qui ne devait durer que quelques heures.
Madge accepta sans faire aucune réflexion la
proposition de Mrs. Paulina Barnett, et toutes deux,
sans avoir prévenu personne, dès huit heures du matin,
armées du simple couteau à neige, la gourde et le bissac
au côté, elles se dirigèrent vers l’ouest, après avoir
descendu les rampes du cap Bathurst.
Déjà le soleil se traînait languissamment au-dessus
de l’horizon, car il ne s’élevait dans sa culmination que
de quelques degrés à peine. Mais ses obliques rayons
étaient clairs, pénétrants, et ils fondaient encore la
légère couche de neige en de certains endroits
directement exposés à leur action dissolvante.
Des oiseaux nombreux, ptarmigans, guillemots,
puffins, des oies sauvages, des canards de toutes
espèces, voletaient par bandes et animaient le littoral.
L’air était rempli du cri de ces volatiles, qui couraient
incessamment du lagon à la mer, suivant que les eaux
douces ou les eaux salées les attiraient.
Mrs. Paulina Barnett put observer alors combien les
animaux à fourrures, martres, hermines, rats musqués,
renards, étaient nombreux aux environs du fort
Espérance. La factorerie eût pu sans peine remplir ses
magasins. Mais à quoi bon, maintenant ! Ces animaux
inoffensifs, comprenant qu’on ne les chasserait pas,
allaient, venaient sans crainte jusqu’au pied même de la
palissade et se familiarisaient de plus en plus. Sans
doute, leur instinct leur avait appris qu’ils étaient
prisonniers dans cette île, prisonniers comme ses
habitants, et un sort commun les rapprochait. Mais
chose assez singulière et que Mrs. Paulina Barnett avait
parfaitement remarquée, c’est que Marbre et Sabine,
ces deux enragés chasseurs, obéissaient sans aucune
contrainte aux ordres du lieutenant qui leur avait
prescrit d’épargner absolument les animaux à fourrures,
et ils ne semblaient pas éprouver le moindre désir de
saluer d’un coup de fusil ce précieux gibier. Renards et
autres n’avaient pas encore, il est vrai, leur robe
hivernale, ce qui en diminuait notablement la valeur,
mais ce motif ne suffisait pas à expliquer
l’extraordinaire indifférence des deux chasseurs à leur
endroit.
Cependant, tout en marchant d’un bon pas, Mrs.
Paulina Barnett et Madge, causant de leur étrange
situation, observaient attentivement la lisière de sable
qui formait le rivage. Les dégâts que la mer y avait
causés récemment étaient très visibles. Des éboulis
nouvellement faits laissaient voir çà et là des cassures
neuves, parfaitement reconnaissables. La grève, rongée
en certaines places, s’était même abaissée dans une
inquiétante proportion, et, maintenant, les longues
lames s’étendaient là où le rivage accore leur opposait
autrefois une insurmontable barrière. Il était évident que
quelques portions de l’île s’étaient enfoncées et ne
faisaient plus qu’affleurer le niveau moyen de l’Océan.
« Ma bonne Madge, dit Mrs. Paulina Barnett, en
montrant à sa compagne de vastes étendues au sol sur
lesquelles les vagues couraient en déferlant, notre
situation a empiré pendant cette funeste tempête ! Il est
certain que le niveau général de l’île s’abaisse peu à
peu. Notre salut n’est plus, désormais, qu’une question
de temps ! L’hiver arrivera-t-il assez vite ? Tout est là !
– L’hiver arrivera, ma fille, répondit Madge avec
son inébranlable confiance. Voici déjà deux nuits que la
neige tombe. Le froid commence à se faire là-haut, dans
le ciel, et j’imagine volontiers que c’est Dieu qui nous
l’envoie.
– Tu as raison, Madge, reprit la voyageuse, il faut
avoir confiance. Nous autres femmes, qui ne cherchons
pas la raison physique des choses, nous devons ne pas
désespérer là où des hommes instruits désespéreraient
peut-être. C’est une grâce d’état. Malheureusement,
notre lieutenant ne peut raisonner comme nous. Il sait le
pourquoi des faits, il réfléchit, il calcule, il mesure le
temps qui nous reste, et je le vois bien près de perdre
tout espoir !
– C’est pourtant un homme énergique, un cœur
courageux, répondit Madge.
– Oui, ajouta Mrs. Paulina Barnett, et il nous
sauvera, si notre salut est encore dans la main de
l’homme ! »
À neuf heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge
avaient franchi une distance de quatre milles. Plusieurs
fois, il leur fallut abandonner la ligne du rivage et
remonter à l’intérieur de l’île, afin de tourner des
portions basses du sol déjà envahies par les lames. En
de certains endroits, les dernières traces de la mer,
s’étaient portées à une distance d’un demi-mille, et, là,
l’épaisseur de l’icefield devait être singulièrement
réduite. Il était donc à craindre qu’il ne cédât sur
plusieurs points, et que, par suite de cette fracture, il ne
formât des anses ou des baies nouvelles sur le littoral.
À mesure qu’elle s’éloignait du fort Espérance, Mrs.
Paulina Barnett remarqua que le nombre des animaux à
fourrures diminuait singulièrement. Ces pauvres bêtes
se sentaient évidemment plus rassurées par la présence
de l’homme, dont jusqu’ici elles redoutaient l’approche,
et elles se massaient plus volontiers aux environs de la
factorerie. Quant aux fauves que leur instinct n’avait
point entraînés en temps utile hors de cette île
dangereuse, ils devaient être rares. Cependant, Mrs.
Paulina Barnett et Madge aperçurent quelques loups
errant au loin dans la plaine, sauvages carnassiers que le
danger commun ne semblait pas avoir encore
apprivoisés. Ces loups, d’ailleurs, ne s’approchèrent pas
et disparurent bientôt derrière les collines méridionales
du lagon.
« Que deviendront, demanda Madge, ces animaux
emprisonnés comme nous dans l’île, et que feront-ils,
lorsque toute nourriture leur manquera et que l’hiver les
aura affamés ?
– Affamés ! ma bonne Madge, répondit Mrs.
Paulina Barnett. Va, crois-moi, nous n’avons rien à
craindre d’eux ! La nourriture ne leur fera pas défaut, et
toutes ces martres, ces hermines, ces lièvres polaires
que nous respectons, seront pour eux une proie assurée.
Nous n’avons donc point à redouter leurs agressions !
Non ! Le danger n’est pas là ! Il est dans ce sol fragile
qui s’effondrera, qui peut s’effondrer à tout instant sous
nos pieds. Tiens, Madge, vois comme en cet endroit la
mer s’avance à l’intérieur de l’île ! Elle couvre déjà
toute une partie de cette plaine, que ses eaux,
relativement chaudes encore, rongeront à la fois et en
dessus et en dessous ! Avant peu, si le froid ne l’arrête,
cette mer aura rejoint le lagon, et nous perdrons notre
lac, après avoir perdu notre port et notre rivière !
– Mais si cela arrivait, dit Madge, ce serait
véritablement un irréparable malheur !
– Et pourquoi cela, Madge ? demanda Mrs. Paulina
Barnett, en regardant sa compagne.
– Mais parce que nous serions absolument privés
d’eau douce ! répondit Madge.
– Oh ! l’eau douce ne nous manquera pas, ma bonne
Madge ! La pluie, la neige, la glace, les icebergs de
l’Océan, le sol même de l’île qui nous emporte, tout
cela, c’est de l’eau douce ! Non ! je te le répète ! non !
Le danger n’est pas là ! »
Vers dix heures, Mrs. Paulina Barnett et Madge se
trouvaient à la hauteur du cap Esquimau, mais à deux
milles au moins à l’intérieur de l’île, car il avait été
impossible de suivre le littoral, profondément rongé par
la mer. Les deux femmes, un peu fatiguées d’une
promenade allongée par tant de détours, résolurent de
se reposer pendant quelques instants avant de reprendre
la route du fort Espérance. En cet endroit s’élevait un
petit taillis de bouleaux et d’arbousiers qui couronnait
une colline peu élevée. Un monticule, garni d’une
mousse jaunâtre, et que son exposition directe aux
rayons du soleil avait dégagé de neige, leur offrait un
endroit propice pour une halte.
Mrs. Paulina Barnett et Madge s’assirent l’une à
côté de l’autre, au pied d’un bouquet d’arbres, le bissac
fut ouvert, et elles partagèrent en sœurs leur frugal
repas. Une demi-heure plus tard, Mrs. Paulina Barnett,
avant de reprendre vers l’est le chemin de la factorerie,
proposa à sa compagne de remonter jusqu’au littoral
afin de reconnaître l’état actuel du cap Esquimau. Elle
désirait savoir si cette pointe avancée avait résisté ou
non aux assauts de la tempête. Madge se déclara prête à
accompagner sa fille partout où il lui plairait d’aller, lui
rappelant toutefois qu’une distance de huit à neuf milles
les séparait alors du cap Bathurst, et qu’il ne fallait pas
inquiéter le lieutenant Hobson par une trop longue
absence.
Cependant, Mrs. Paulina Barnett, mue par quelque
pressentiment sans doute, persista dans son idée, et elle
fit bien, comme on le verra par la suite. Ce détour, au
surplus, ne devait guère accroître que d’une demi-heure
la durée totale de l’exploration.
Mrs. Paulina Barnett et Madge se levèrent donc et se
dirigèrent vers le cap Esquimau.
Mais les deux femmes n’avaient pas fait un quart de
mille, que la voyageuse, s’arrêtant soudain, montrait à
Madge des traces régulières, très nettement imprimées
sur la neige. Or, ces empreintes avaient été faites
récemment et ne dataient pas de plus de neuf à dix
heures, sans quoi la dernière tombée de neige qui s’était
opérée dans la nuit les eût évidemment recouvertes.
« Quel est l’animal qui a passé là ? demanda Madge.
– Ce n’est point un animal, répondit Mrs. Paulina
Barnett en se baissant afin de mieux observer les
empreintes. Un animal quelconque, marchant sur ses
quatre pattes, laisse des traces différentes de celles-ci.
Vois, Madge, ces empreintes sont identiques, et il est
aisé de voir qu’elles ont été faites par un pied humain !
– Mais qui pourrait être venu ici ? répondit Madge.
Pas un soldat, pas une femme n’a quitté le fort, et
puisque nous sommes dans une île... Tu dois te tromper,
ma fille. Au surplus, suivons ces traces et voyons où
elles nous conduiront. »
Mrs. Paulina Barnett et Madge reprirent leur
marche, observant attentivement les empreintes.
Cinquante pas plus loin, elles s’arrêtèrent encore.
« Tiens... vois, Madge, dit la voyageuse, en retenant
sa compagne, et dis si je me suis trompée ! »
Auprès des traces de pas et sur un endroit où la
neige avait été assez récemment foulée par un corps
pesant, on voyait très visiblement l’empreinte d’une
main.
« Une main de femme ou d’enfant ! s’écria Madge.
– Oui ! répondit Mrs. Paulina Barnett, un enfant ou
une femme, épuisé, souffrant, à bout de force, est
tombé... Puis, ce pauvre être s’est relevé, a repris sa
marche... Vois ! les traces continuent... plus loin il y a
encore eu des chutes !...
– Mais qui ? qui ? demanda Madge.
– Que sais-je ? répondit Mrs. Paulina Barnett. Peut-
être quelque infortuné emprisonné comme nous depuis
trois ou quatre mois sur cette île ? Peut-être aussi
quelque naufragé jeté sur le rivage pendant cette
tempête... Rappelle-toi ce feu, ce cri, dont nous ont
parlé le sergent Long et le lieutenant Hobson !... Viens,
viens. Madge, nous avons peut-être quelque
malheureux à sauver !... »
Et Mrs. Paulina Barnett, entraînant sa compagne,
suivit en courant cette voie douloureuse imprimée sur la
neige, et sur laquelle elle trouva bientôt quelques
gouttes de sang.
« Quelque malheureux à sauver ! » avait dit la
compatissante et courageuse femme ! Avait-elle donc
oublié que sur cette île, à demi rongée par les eaux,
destinée à s’abîmer tôt ou tard dans l’Océan, il n’y avait
de salut ni pour autrui, ni pour elle ?
Les empreintes laissées sur le sol se dirigeaient vers
le cap Esquimau. Mrs. Paulina Barnett et Madge les
suivaient attentivement mais bientôt les taches de sang
se multiplièrent et les traces de pas disparurent. Il n’y
avait plus qu’un sentier irrégulier tracé sur la neige. À
partir de ce point, le malheureux être n’avait plus eu la
force de se porter. Il s’était avancé en rampant, se
traînant, se poussant des mains et des jambes. Des
morceaux de vêtements déchirés se voyaient çà et là.
C’étaient des fragments de peau de phoque et de
fourrure.
« Allons ! allons ! » répétait Paulina Barnett, dont le
cœur battait à se rompre.
Madge la suivait. Le cap Esquimau n’était plus qu’à
cinq cents pas. On le voyait qui se dessinait un peu au-
dessus de la mer sur le fond du ciel. Il était désert.
Évidemment, les traces suivies par les deux femmes
se dirigeaient droit sur le cap. Mrs. Paulina Barnett et
Madge, toujours courant, les remontèrent jusqu’au bout.
Rien encore, rien. Mais ces empreintes, au pied même
du cap, à la base du monticule qui le formait, tournaient
sur la droite et traçaient un sentier vers la mer.
Mrs. Paulina Barnett s’élança vers la droite, mais au
moment où elle débouchait sur le rivage, Madge, qui la
suivait et portait un regard inquiet autour d’elle, la retint
de la main.
« Arrête ! lui dit-elle.
– Non, Madge, non ! s’écria Mrs. Paulina Barnett,
qu’une sorte d’instinct entraînait malgré elle.
– Arrête, ma fille, et regarde ! » répondit Madge, en
retenant plus énergiquement sa compagne.
À cinquante pas du cap Esquimau, sur la lisière
même du rivage, une masse blanche, énorme, s’agitait
en poussant des grognements formidables.
C’était un ours polaire, d’une taille gigantesque. Les
deux femmes, immobiles, le considérèrent avec effroi.
Le gigantesque animal tournait autour d’une sorte de
paquet de fourrure étendu sur la neige ; puis il le
souleva, il le laissa retomber, il le flaira. On eût pris ce
paquet pour le corps inanimé d’un morse.
Mrs. Paulina Barnett et Madge ne savaient que
penser, ne savaient si elles devaient marcher en avant,
quand, dans un mouvement imprimé à ce corps, une
espèce de capuchon se rabattit de sa tête, et de longs
cheveux bruns se déroulèrent.
« Une femme ! s’écria Mrs. Paulina Barnett, qui
voulut s’élancer vers cette infortunée, voulant à tout
prix reconnaître si elle était vivante ou morte !
– Arrête ! dit encore Madge, en la retenant. Arrête !
Il ne lui fera pas de mal ! »
L’ours, en effet, regardait attentivement ce corps, se
contentant de le retourner, et ne songeant aucunement à
le déchirer de ses formidables griffes. Puis il s’en
éloignait et s’en rapprochait de nouveau. Il paraissait
hésiter sur ce qu’il devait faire. Il n’avait point aperçu
les deux femmes qui l’observaient avec une anxiété
terrible !
Soudain, un craquement se produisit. Le sol éprouva
comme une sorte de tremblement. On eût pu croire que
le cap Esquimau s’abîmait tout entier dans la mer...
C’était un énorme morceau de l’île, qui se détachait
du rivage, un vaste glaçon dont le centre de gravité
s’était déplacé par un changement de pesanteur
spécifique, et qui s’en allait à la dérive, entraînant
l’ours et le corps de la femme !
Mrs. Paulina Barnett jeta un cri et voulut s’élancer
vers ce glaçon, avant qu’il n’eût été entraîné au large.
« Arrête, arrête encore, ma fille ! » répéta
froidement Madge, qui la serrait d’une main
convulsive.
Au bruit produit par la rupture du glaçon, l’ours
avait reculé soudain ; poussant alors un grognement
formidable, il abandonna le corps et se précipita vers le
côté du rivage dont il était déjà séparé par une
quarantaine de pieds ; comme une bête effarée, il fit en
courant le tour de l’îlot, laboura le sol de ses griffes, fit
voler autour de lui la neige et le sable, et revint près du
corps inanimé.
Puis, à l’extrême stupéfaction des deux femmes,
l’animal, saisissant ce corps par ses vêtements, le
souleva de sa gueule, gagna le bord du glaçon qui
faisait face au rivage de l’île, et se précipita à la mer.
En quelques brasses, l’ours, robuste nageur comme
le sont tous ses congénères des régions arctiques, eut
atteint le rivage de l’île. Un vigoureux effort lui permit
de prendre pied sur le sol, et, là, il déposa le corps qu’il
avait emporté.
En ce moment, Mrs. Paulina Barnett ne put se
contenir, et sans songer au danger de se trouver face à
face avec le redoutable carnassier, elle échappa à la
main de Madge et s’élança vers le rivage.
L’ours, la voyant, se redressa sur ses pattes de
derrière et vint droit à elle. Toutefois, à dix pas, il
s’arrêta, il secoua son énorme tête ; puis, comme s’il eût
perdu sa férocité naturelle sous l’influence de cette
terreur qui semblait avoir métamorphosé toute la faune
de l’île, il se retourna, poussa un grognement sourd, et
s’en alla tranquillement vers l’intérieur, sans même
regarder derrière lui.
Mrs. Paulina Barnett avait aussitôt couru vers ce
corps étendu sur la neige.
Un cri s’échappa de sa poitrine.
« Madge ! Madge ! » s’écria-t-elle.
Madge s’approcha et considéra ce corps inanimé.
C’était le corps de la jeune Esquimaude Kalumah !
IX
Aventures de Kalumah
Kalumah sur l’île flottante à deux cents milles du
continent américain ! C’était à peine croyable !
Mais avant tout, l’infortunée respirait-elle encore ?
Pourrait-on la rappeler à la vie ? Mrs. Paulina Barnett
avait défait les vêtements de la jeune Esquimaude, dont
le corps ne lui parut pas entièrement refroidi. Elle lui
écouta le cœur. Le cœur battait faiblement, mais il
battait. Le sang perdu par la pauvre fille ne provenait
que d’une blessure faite à sa main, mais peu grave.
Madge comprima cette blessure avec son mouchoir, et
arrêta ainsi l’hémorragie.
En même temps, Mrs. Paulina Barnett, agenouillée
près de Kalumah, et l’appuyant sur elle, avait relevé la
tête de la jeune indigène, et, à travers ses lèvres
desserrées, elle parvint à introduire quelques gouttes de
brandevin ; puis elle lui baigna le front et les tempes
avec un peu d’eau froide.
Quelques minutes s’écoulèrent. Ni Mrs. Paulina
Barnett, ni Madge n’osaient prononcer une parole. Elles
attendaient toutes deux dans une anxiété extrême, car le
peu de vie qui restait à l’Esquimaude pouvait à chaque
instant s’évanouir !
Mais un léger soupir s’échappa de la poitrine de
Kalumah. Ses mains s’agitèrent faiblement, et avant
même que ses yeux se fussent ouverts et qu’elle eût pu
reconnaître celle qui lui donnait ses soins, elle murmura
ces mots :
« Madame Paulina ! Madame Paulina ! »
La voyageuse demeura stupéfaite, à entendre son
nom ainsi prononcé dans ces circonstances. Kalumah
était-elle donc venue volontairement sur l’île errante, et
savait-elle qu’elle y rencontrerait l’Européenne dont
elle n’avait point oublié les bontés ? Mais comment
aurait-elle pu le savoir, et comment, à cette distance de
toute terre, avait-elle pu atteindre l’île Victoria ?
Comment enfin aurait-elle deviné que ce glaçon
emportait loin du continent Mrs. Paulina Barnett et tous
ses compagnons du fort Espérance ? C’étaient là des
choses véritablement inexplicables.
« Elle vit ! elle vivra ! dit Madge, qui, sous sa main,
sentait la chaleur et le mouvement revenir à ce pauvre
corps meurtri.
– La malheureuse enfant ! murmurait Mrs. Paulina
Barnett, le cœur ému, et mon nom, mon nom ! au
moment de mourir, elle l’avait encore sur ses lèvres ! »
Mais alors les yeux de Kalumah s’entrouvrirent. Son
regard, encore effaré, vague, indécis, apparut entre ses
paupières. Soudain, il s’anima, car il s’était reposé sur
la voyageuse. Un instant, rien qu’un instant, Kalumah
avait vu Mrs. Paulina Barnett, mais cet instant avait
suffi. La jeune Indigène avait reconnu sa bonne dame,
et son nom s’échappa encore une fois de ses lèvres,
tandis que sa main, qui s’était peu à peu soulevée,
retombait dans la main de Mrs. Paulina Barnett !
Les soins des deux femmes ne tardèrent pas à
ranimer entièrement la jeune Esquimaude, dont
l’extrême épuisement provenait non seulement de la
fatigue, mais aussi de la faim. Ainsi que Mrs. Paulina
Barnett l’allait apprendre, Kalumah n’avait rien mangé
depuis quarante-huit heures. Quelques morceaux de
venaison froide et un peu de brandevin lui rendirent ses
forces, et, une heure après, Kalumah se sentait capable
de prendre avec ses deux amies le chemin du fort.
Mais, pendant cette heure, assise sur le sable entre
Madge et Mrs. Paulina Barnett, Kalumah avait pu leur
prodiguer ses remerciements et les témoignages de son
affection. Puis elle avait raconté son histoire. Non ! la
jeune Esquimaude n’avait point oublié les Européens
du fort Espérance, et l’image de Mrs. Paulina Barnett
était toujours restée présente à son souvenir. Non ! ce
n’était point le hasard, ainsi qu’on va le voir, qui l’avait
jetée à demi morte sur le rivage de l’île Victoria !
En peu de mots, voici ce que Kalumah apprit à Mrs.
Paulina Barnett.
On se souvient de la promesse qu’avait faite la jeune
Esquimaude, à sa première visite, de retourner l’année
suivante, pendant la belle saison, vers ses amis du fort
Espérance. La longue nuit polaire se passa, et, le mois
de mai venu, Kalumah se mit en devoir d’accomplir sa
promesse. Elle quitta donc les établissements de la
Nouvelle-Georgie, dans lesquels elle avait hiverné, et,
en compagnie d’un de ses beaux-frères, elle se dirigea
vers la presqu’île Victoria.
Six semaines plus tard, vers la mi-juin, elle arrivait
sur les territoires de la Nouvelle-Bretagne, qui
avoisinaient le cap Bathurst. Elle reconnut parfaitement
les montagnes volcaniques dont les hauteurs couvraient
la baie Liverpool, et, vingt milles plus loin, elle arriva à
cette baie des Morses dans laquelle elle et les siens
avaient si souvent fait la chasse aux amphibies.
Mais, au-delà de cette baie, au nord, rien ! La côte,
par une ligne droite, se rabaissait vers le sud-est. Plus
de cap Esquimau, plus de cap Bathurst !
Kalumah comprit ce qui s’était passé ! Ou tout ce
territoire, devenu depuis l’île Victoria, s’était abîmé
dans les flots, ou il s’en allait errant par les mers !
Kalumah pleura en ne retrouvant plus ceux qu’elle
venait chercher si loin.
Mais l’Esquimau, son beau-frère, n’avait point paru
autrement surpris de cette catastrophe. Une sorte de
légende, une tradition répandue parmi les tribus
nomades de l’Amérique septentrionale, disait que ce
territoire du cap Bathurst s’était rattaché au continent
depuis des milliers de siècles, mais qu’il n’en faisait pas
partie, et qu’un jour il s’en détacherait par un effort de
la nature. De là cette surprise que les Esquimaux
avaient manifestée en voyant la factorerie fondée par le
lieutenant Hobson au pied même du cap Bathurst. Mais,
avec cette déplorable réserve particulière à leur race,
peut-être aussi poussés par ce sentiment qu’éprouve
tout indigène pour l’étranger qui fait prise de possession
en son pays, les Esquimaux ne dirent rien au lieutenant
Hobson, dont l’établissement était alors achevé.
Kalumah ignorait cette tradition, qui, d’ailleurs, ne
reposant sur aucun document sérieux, n’était sans doute
qu’une de ces nombreuses légendes de la cosmogonie
hyperboréenne, et c’est pourquoi les hôtes du fort
Espérance ne furent pas prévenus du danger qu’ils
couraient à s’établir sur ce territoire.
Et certainement, Jasper Hobson, averti par les
Esquimaux et suspectant déjà ce sol, qui présentait des
particularités si étranges, aurait cherché plus loin un
terrain nouveau – inébranlable, cette fois –, pour y jeter
les fondements de sa factorerie.
Lorsque Kalumah eut constaté la disparition de ce
territoire du cap Bathurst, elle continua son exploration
jusqu’au-delà de la baie Washburn, mais sans
rencontrer aucune trace de ceux qu’elle cherchait, et
alors, désespérée, elle n’eut plus qu’à revenir dans
l’ouest aux pêcheries de l’Amérique russe.
Son beau-frère et elle quittèrent donc la baie des
Morses dans les derniers jours du mois de juin. Ils
reprirent la route du littoral, et, à la fin de juillet, après
cet inutile voyage, ils retrouvaient les établissements de
la Nouvelle-Georgie.
Kalumah n’espérait plus jamais revoir ni Mrs.
Paulina Barnett, ni ses compagnons du fort Espérance.
Elle les croyait engloutis dans les abîmes de la mer
Arctique.
À ce point de son récit, la jeune Esquimaude tourna
ses yeux humides vers Mrs. Paulina Barnett et lui serra
plus affectueusement la main. Puis, murmurant une
prière, elle remercia son Dieu de l’avoir sauvée par la
main même de son amie !
Kalumah, revenue à sa demeure, au milieu de sa
famille, avait repris son existence accoutumée. Elle
travaillait avec les siens à la pêcherie du cap des
Glaces, qui est située à peu près sur le 70e parallèle, à
plus de six cents milles du cap Bathurst.
Pendant toute la première partie du mois d’août,
aucun incident ne se produisit. Vers la fin du mois se
déclara cette violente tempête dont s’inquiéta si
vivement Jasper Hobson, et qui, paraît-il, étendit ses
ravages sur toute la mer polaire et même jusqu’au-delà
du détroit de Behring. Au cap des Glaces, elle fut
effroyable aussi et se déchaîna avec la même violence
que sur l’île Victoria. À cette époque, l’île errante ne se
trouvait pas à plus de deux cents milles de la côte, ainsi
que l’avait déterminé par ses relèvements le lieutenant
Jasper Hobson.
En écoutant parler Kalumah, Mrs. Paulina Barnett,
fort au courant de la situation, on le sait, faisait
rapidement dans son esprit des rapprochements qui
allaient enfin lui donner la clef de ces singuliers
événements et surtout lui expliquer l’arrivée dans l’île
de la jeune indigène.
Pendant ces premiers jours de la tempête, les
Esquimaux du cap des Glaces furent confinés dans leurs
huttes. Ils ne pouvaient sortir et encore moins pêcher.
Cependant, dans la nuit du 31 août au 1er septembre,
mue par une sorte de pressentiment, Kalumah voulut
s’aventurer sur le rivage. Elle alla ainsi, bravant le vent
et la pluie qui faisaient rage autour d’elle, observant
d’un œil inquiet la mer irritée qui se levait dans l’ombre
comme une chaîne de montagnes.
Soudain, quelque temps après minuit, il lui sembla
voir une masse énorme qui dérivait sous la poussée de
l’ouragan et parallèlement à la côte. Ses yeux, doués
d’une extrême puissance de vision, comme tous ceux de
ces indigènes nomades, habitués aux ténèbres des
longues nuits de l’hiver arctique, ne pouvaient la
tromper. Une chose énorme passait à deux milles du
littoral, et cette chose ne pouvait être ni un cétacé, ni un
navire, ni même un iceberg à cette époque de l’année.
D’ailleurs, Kalumah ne raisonna même pas. Il se fit
dans son esprit comme une révélation. Devant son
cerveau surexcité apparut l’image de ses amis. Elle les
revit tous, Mrs. Paulina Barnett, Madge, le lieutenant
Hobson, le bébé qu’elle avait tant couvert de ses
caresses au fort Espérance ! Oui ! c’étaient eux qui
passaient, emportés dans la tempête sur ce glaçon
flottant !
Kalumah n’eut pas un instant de doute, pas un
moment d’hésitation. Elle se dit qu’il fallait apprendre à
ces naufragés, qui ne s’en doutaient peut-être pas, que
la terre était proche. Elle courut à sa hutte, elle prit une
de ces torches faites d’étoupe et de résine dont les
Esquimaux se servent pour leurs pêches de nuit, elle
l’enflamma et vint l’agiter sur le rivage au sommet du
cap des Glaces.
C’était le feu que Jasper Hobson et le sergent Long,
blottis alors au cap Michel, avaient aperçu au milieu des
sombres brumes, pendant la nuit du 31 août.
Quelle fut la joie, l’émotion de la jeune
Esquimaude, quand elle vit un signal répondre au sien,
lorsqu’elle aperçut ce bouquet de sapins, enflammé par
le lieutenant Hobson, qui jeta ses fauves lueurs jusqu’au
littoral américain, dont il ne se savait pas si près !
Mais tout s’éteignit bientôt. L’accalmie dura à peine
quelques minutes, et l’effroyable bourrasque, sautant au
sud-est, reprit avec une nouvelle violence.
Kalumah comprit que « sa proie » – c’est ainsi
qu’elle l’appelait –, que sa proie allait lui échapper, que
l’île flottante n’atterrirait pas ! Elle la voyait, cette île,
elle la sentait s’éloigner dans la nuit et reprendre le
chemin de la haute mer.
Ce fut un moment terrible pour la jeune indigène.
Elle se dit qu’il fallait que ses amis fussent prévenus de
leur situation, que, pour eux, il serait peut-être encore
temps d’agir, que chaque heure perdue les éloignait de
ce continent...
Elle n’hésita pas. Son kayak était là, cette frêle
embarcation sur laquelle elle avait plus d’une fois bravé
les tempêtes de la mer Arctique. Elle poussa son kayak
à la mer, laça autour de sa ceinture la veste de peau de
phoque qui se rattachait au canot, et, la pagaie à la
main, elle s’aventura dans les ténèbres.
À ce moment de son récit, Mrs. Paulina Barnett
pressa affectueusement sur son cœur la jeune Kalumah,
la courageuse enfant, et Madge pleura en l’écoutant.
Kalumah, lancée sur ces flots irrités, se trouva alors
plutôt aidée que contrariée par la saute du vent qui
portait au large. Elle se dirigea vers la masse qu’elle
apercevait encore confusément dans l’ombre. Les lames
couvraient en grand son kayak, mais elles ne pouvaient
rien contre l’insubmersible embarcation, qui flottait
comme une paille à la crête des lames. Plusieurs fois
elle chavira, mais un coup de pagaie la retourna
toujours.
Enfin, après une heure d’efforts, Kalumah distingua
plus distinctement l’île errante. Elle ne doutait plus
d’arriver à son but, car elle en était à moins d’un quart
de mille !
C’est alors qu’elle jeta dans la nuit ce cri que Jasper
Hobson et le sergent Long entendirent tous deux !
Mais alors, Kalumah se sentit, malgré elle, emportée
dans l’ouest par un irrésistible courant, auquel elle
offrait plus de prise que l’île Victoria ! En vain voulut-
elle lutter avec sa pagaie ! Sa légère embarcation filait
comme une flèche. Elle poussa de nouveaux cris qui ne
furent point entendus, car elle était déjà loin, et quand
l’aube vint jeter quelque clarté dans l’espace, les terres
de la Nouvelle-Georgie qu’elle avait quittées et l’île
errante qu’elle poursuivait ne formaient plus que deux
masses confuses à l’horizon.
Désespéra-t-elle alors, la jeune indigène ? Non.
Revenir au continent américain était désormais
impossible. Elle avait vent debout, un vent terrible, ce
même vent qui, repoussant l’île, allait en trente-six
heures la reporter de deux cents milles au large, aidé
d’ailleurs par le courant du littoral.
Kalumah n’avait qu’une ressource : gagner l’île en
se maintenant dans le même courant qu’elle et dans ces
mêmes eaux qui l’entraînaient irrésistiblement !
Mais, hélas ! les forces trahirent le courage de la
pauvre enfant. La faim la tortura bientôt. L’épuisement,
la fatigue rendirent sa pagaie inerte entre ses mains.
Pendant plusieurs heures, elle lutta, et il lui sembla
qu’elle se rapprochait de l’île, d’où l’on ne pouvait
l’apercevoir, car elle n’était qu’un point sur cette
immense mer. Elle lutta, même lorsque ses bras
rompus, ses mains ensanglantées lui refusèrent tout
service ! Elle lutta jusqu’au bout et perdit enfin
connaissance, tandis que son frêle kayak, abandonné,
devenait le jouet du vent et des flots !
Que se passa-t-il alors ? Elle ne put le dire, ayant
perdu connaissance. Combien de temps erra-t-elle ainsi,
à l’aventure, comme une épave ? Elle ne le savait, et ne
revint au sentiment que lorsque son kayak, brusquement
choqué, s’ouvrit sous elle.
Kalumah fut plongée dans l’eau froide dont la
fraîcheur la ranima, et quelques instants plus tard, une
lame la jetait mourante sur une grève de sable.
Cela s’était fait dans la nuit précédente, à peu près
au moment où l’aube apparaissait, c’est-à-dire de deux
à trois heures du matin.
Depuis le moment où Kalumah s’était précipitée
dans son embarcation jusqu’au moment où cette
embarcation fut submergée, il s’était donc écoulé plus
de soixante-dix heures !
Cependant, la jeune indigène, sauvée des flots, ne
savait sur quelle côte l’ouragan l’avait portée. L’avait-il
ramenée au continent ? L’avait-il dirigée, au contraire,
sur cette île qu’elle poursuivait avec tant d’audace ?
Elle l’espérait. Oui ! elle l’espérait ! D’ailleurs, le vent
et le courant avaient dû l’entraîner au large et non la
repousser à la côte !
Cette pensée la ranima. Elle se releva et, toute
brisée, se mit à suivre le rivage.
Sans s’en douter, la jeune indigène avait été
providentiellement jetée sur cette portion de l’île
Victoria qui formait autrefois l’angle supérieur de la
baie des Morses. Mais, dans ces conditions, elle ne
pouvait reconnaître ce littoral, corrodé par les eaux,
après les changements qui s’y étaient produits depuis la
rupture de l’isthme.
Kalumah marcha, puis, n’en pouvant plus, s’arrêta,
et reprit avec un nouveau courage. La route s’allongeait
devant ses pas. À chaque mille, il lui fallait tourner les
parties du rivage déjà envahies par la mer. C’est ainsi
que, se traînant, tombant, se relevant, elle arriva non
loin du petit taillis qui, le matin même, avait servi de
lieu de halte à Mrs. Paulina Barnett et à Madge. On sait
que les deux femmes, se dirigeant vers le cap
Esquimau, avaient rencontré non loin de ce taillis la
trace de ses pas empreints sur la neige. Puis, à quelque
distance, la pauvre Kalumah était tombée une dernière
fois !
À partir de ce point, épuisée par la fatigue et la faim,
elle ne s’avança plus qu’en rampant.
Mais un immense espoir était entré dans le cœur de
la jeune indigène. À quelques pas du littoral, elle avait
enfin reconnu ce cap Esquimau au pied duquel avaient
campé les siens et elle l’année précédente. Elle savait
qu’elle n’était plus qu’à huit milles de la factorerie,
qu’il ne lui faudrait plus que suivre ce chemin qu’elle
avait si souvent parcouru, quand elle allait visiter ses
amis du fort Espérance.
Oui ! cette pensée la soutint. Mais, enfin, arrivée au
rivage, n’ayant plus aucune force, elle tomba sur la
neige et perdit encore une fois connaissance. Sans Mrs.
Paulina Barnett, elle était perdue !
« Mais, dit-elle, ma chère dame, je savais bien que
vous viendriez à mon secours et que mon Dieu me
sauverait par vos mains ! »
On sait le reste ! On sait quel providentiel instinct
entraîna ce jour même Mrs. Paulina Barnett et Madge à
explorer cette partie du littoral, et quel dernier
pressentiment les porta à visiter le cap Esquimau, après
leur halte au taillis et avant leur retour à la factorerie.
On sait aussi – ce que Mrs. Paulina Barnett apprit à la
jeune indigène – comment eut lieu cette rupture du
glaçon et ce que fit l’ours en cette circonstance.
Et même, Mrs. Paulina Barnett ajouta en souriant :
« Ce n’est pas moi qui t’ai sauvée, mon enfant, c’est
cet honnête animal ! Sans lui, tu étais perdue, et si
jamais il revient vers nous, on le respectera comme ton
sauveur ! »
Pendant ce récit, Kalumah, bien restaurée et bien
caressée, avait repris ses forces. Mrs. Paulina Barnett
lui proposa de retourner au fort immédiatement, afin de
ne pas prolonger son absence. La jeune Esquimaude se
leva aussitôt, prête à partir.
Mrs. Paulina Barnett avait en effet hâte d’informer
Jasper Hobson des incidents de cette matinée, et de lui
apprendre ce qui s’était passé pendant la nuit de la
tempête, lorsque l’île errante s’était rapprochée du
littoral américain.
Mais avant tout, la voyageuse recommanda à
Kalumah de garder un secret absolu sur ces
événements, aussi bien que sur la situation de l’île. Elle
serait censée être venue tout naturellement par le
littoral, afin d’accomplir la promesse qu’elle avait faite
de visiter ses amis pendant la belle saison. Son arrivée
même serait de nature à confirmer les habitants de la
factorerie dans la pensée qu’aucun changement ne
s’était produit au territoire du cap Bathurst, pour le cas
où quelques-uns auraient eu des soupçons à cet égard.
Il était trois heures environ, quand Mrs. Paulina
Barnett, la jeune indigène appuyée à son bras, et la
fidèle Madge reprirent la route de l’est, et, avant cinq
heures du soir, toutes trois arrivaient à la poterne du fort
Espérance.
X
Le courant du Kamtchatka
On peut facilement imaginer l’accueil qui fut fait à
la jeune Kalumah par les habitants du fort. Pour eux,
c’était comme si le lien rompu avec le reste du monde
se renouait, Mrs. Mac Nap, Mrs. Raë et Mrs. Joliffe lui
prodiguèrent leurs caresses. Kalumah, ayant tout
d’abord aperçu le petit enfant, courut à lui et le couvrit
de ses baisers.
La jeune Esquimaude fut vraiment touchée des
hospitalières façons de ses amis d’Europe. Ce fut à qui
lui ferait fête. On fut enchanté de savoir qu’elle
passerait tout l’hiver à la factorerie, car l’année, trop
avancée déjà, ne lui permettait pas de retourner aux
établissements de la Nouvelle-Georgie.
Mais si les habitants du fort Espérance se
montrèrent très agréablement surpris par l’arrivée de la
jeune indigène, que dut penser Jasper Hobson, quand il
vit apparaître Kalumah au bras de Mrs. Paulina
Barnett ? Il ne put en croire ses yeux. Une pensée
subite, qui ne dura que le temps d’un éclair, traversa
son esprit, – la pensée que l’île Victoria, sans qu’on
s’en fût aperçu, et en dépit des relèvements quotidiens,
avait atterri sur un point du continent.
Mrs. Paulina Barnett lut dans les yeux du lieutenant
Hobson cette invraisemblable hypothèse, et elle secoua
négativement la tête.
Jasper Hobson comprit que la situation n’avait
aucunement changé, et il attendit que Mrs. Paulina
Barnett lui donnât l’explication de la présence de
Kalumah.
Quelques instants plus tard, Jasper Hobson et la
voyageuse se promenaient au pied du cap Bathurst, et le
lieutenant écoutait avidement le récit des aventures de
Kalumah.
Ainsi donc, toutes les suppositions de Jasper
Hobson s’étaient réalisées ! Pendant la tempête, cet
ouragan, qui chassait du nord-est, avait rejeté l’île
errante hors du courant ! Dans cette horrible nuit du 30
au 31 août, l’icefield s’était rapproché à moins d’un
mille du continent américain ! Ce n’était point le feu
d’un navire, ce n’était point le cri d’un naufragé qui
frappèrent à la fois les yeux et les oreilles de Jasper
Hobson ! La terre était là, tout près, et, si le vent eût
soufflé une heure de plus dans cette direction, l’île
Victoria eût heurté le littoral de l’Amérique russe !
Et, à ce moment, une saute de vent, fatale, funeste,
avait repoussé l’île au large de la côte ! L’irrésistible
courant l’avait reprise dans ses eaux, et, depuis lors,
avec une vitesse excessive que rien ne pouvait enrayer,
poussée par ces violentes brises du sud-est, elle avait
dérivé jusqu’à ce point dangereux, situé entre deux
attractions contraires, qui toutes deux pouvaient amener
sa perte et celle des infortunés qu’elle entraînait avec
elle !
Pour la centième fois, le lieutenant et Mrs. Paulina
Barnett s’entretinrent de ces choses. Puis, Jasper
Hobson demanda si des modifications importantes du
territoire s’étaient produites entre le cap Bathurst et la
baie des Morses.
Mrs. Paulina Barnett répondit qu’en certaines parties
le niveau du littoral semblait s’être abaissé et que les
lames couraient là où naguère le sol était au-dessus de
leur atteinte. Elle raconta aussi l’incident du cap
Esquimau, et fit connaître la rupture importante qui
s’était produite en cette portion du rivage.
Rien n’était moins rassurant. Il était évident que
l’icefield, base de l’île, se dissolvait peu à peu, que les
eaux relativement plus chaudes en rongeaient la surface
inférieure. Ce qui s’était passé au cap Esquimau pouvait
à chaque instant se produire au cap Bathurst. Les
maisons de la factorerie pouvaient à chaque heure de la
nuit ou du jour s’engouffrer dans un abîme, et le seul
remède à cette situation, c’était l’hiver, cet hiver avec
toutes ses rigueurs, cet hiver qui tardait tant à venir !
Le lendemain, 4 septembre, une observation faite
par le lieutenant Hobson démontra que la position de
l’île Victoria ne s’était pas sensiblement modifiée
depuis la veille. Elle demeurait immobile entre les deux
courants contraires, et, en somme, c’était maintenant la
circonstance la plus heureuse qui pût se présenter.
« Que le froid nous saisisse ainsi, que la banquise
nous arrête, dit Jasper Hobson, que la mer se solidifie
autour de nous, et je regarderai notre salut comme
assuré. Nous ne sommes pas à deux cents milles de la
côte en ce moment, et, en s’aventurant sur les icefields
durcis, il sera possible d’atteindre soit l’Amérique
russe, soit les rivages de l’Asie. Mais l’hiver, l’hiver à
tout prix et en toute hâte ! »
Cependant, et d’après les ordres du lieutenant, les
derniers préparatifs de l’hivernage s’achevaient. On
s’occupait de pourvoir à la nourriture des animaux
domestiques pour tout le temps que durerait la longue
nuit polaire. Les chiens étaient en bonne santé et
s’engraissaient à ne rien faire, mais on ne pouvait trop
en prendre soin, car les pauvres bêtes auraient
terriblement à travailler, lorsqu’on abandonnerait le fort
Espérance pour gagner le continent à travers le champ
de glace. Il importait donc de les maintenir dans un
parfait état de vigueur. Aussi la viande saignante, et
principalement la chair de ces rennes qui se laissaient
tuer aux environs de la factorerie, ne leur fut-elle point
ménagée.
Quant aux rennes domestiques, ils prospéraient.
Leur étable était convenablement installée, et une
récolte considérable de mousses avait été emménagée à
leur intention dans les magasins du fort. Les femelles
fournissaient un lait abondant à Mrs. Joliffe, qui
l’employait journellement dans ses préparations
culinaires.
Le caporal et sa petite femme avaient aussi refait
leurs semailles, qui avaient si bien réussi pendant la
saison chaude. Le terrain avait été préparé avant les
neiges pour les plants d’oseille, de cochléarias et du thé
du Labrador. Ces précieux antiscorbutiques ne devaient
pas manquer à la colonie.
Quant au bois, il remplissait les hangars jusqu’au
faîtage. L’hiver rude et glacial pouvait maintenant venir
et la colonne de mercure geler dans la cuvette du
thermomètre, sans qu’on fût réduit, comme à l’époque
des derniers grands froids, à brûler le mobilier de la
maison. Le charpentier Mac Nap et ses hommes avaient
pris leurs mesures en conséquence, et les débris
provenant du bateau en construction fournirent même
un notable surcroît de combustible.
Vers cette époque, on prit déjà quelques animaux
qui avaient revêtu leur fourrure hivernale, des martres,
des visons, des renards bleus, des hermines. Marbre et
Sabine avaient obtenu du lieutenant l’autorisation
d’établir quelques trappes aux abords de l’enceinte.
Jasper Hobson n’avait pas cru devoir leur refuser cette
permission, dans la crainte d’exciter la défiance de ses
hommes, car il n’avait aucun prétexte sérieux à faire
valoir pour arrêter l’approvisionnement des pelleteries.
Il savait pourtant bien que c’était une besogne inutile, et
que cette destruction d’animaux précieux et inoffensifs
ne profiterait à personne. Toutefois, la chair de ces
rongeurs fut employée à nourrir les chiens et on
économisa ainsi une grande quantité de viande de
rennes.
Tout se préparait donc pour l’hivernage, comme si
le fort Espérance eût été établi sur un terrain solide, et
les soldats travaillaient avec un zèle qu’ils n’auraient
pas eu, s’ils avaient été mis dans le secret de la
situation.
Pendant les jours suivants, les observations, faites
avec le plus grand soin, n’indiquèrent aucun
changement appréciable dans la position de l’île
Victoria. Jasper Hobson, la voyant ainsi immobile, se
reprenait à espérer : Si les symptômes de l’hiver ne
s’étaient encore pas montrés dans la nature inorganique,
si la température se maintenait toujours à quarante-neuf
degrés Fahrenheit, en moyenne (9° centig. au-dessus de
zéro), on avait signalé quelques cygnes qui, s’enfuyant
vers le sud, allaient chercher des climats plus doux.
D’autres oiseaux, grands volateurs, que les longues
traversées au-dessus des mers n’effrayaient pas,
abandonnaient peu à peu les rivages de l’île. Ils savaient
bien que le continent américain ou le continent
asiatique, avec leur température moins âpre, leurs
territoires plus hospitaliers, leurs ressources de toutes
sortes, n’étaient pas loin, et que leurs ailes étaient assez
puissantes pour les y porter. Plusieurs de ces oiseaux
furent pris, et, suivant le conseil de Mrs. Paulina
Barnett, le lieutenant leur attacha au cou un billet en
toile gommée, sur lequel étaient inscrits la position de
l’île errante et les noms de ses habitants. Puis on les
laissa prendre leur vol, et ce ne fut pas sans envie qu’on
les vit se diriger vers le sud.
Il va sans dire que cette opération se fit en secret et
n’eut d’autres témoins que Mrs. Paulina Barnett,
Madge, Kalumah, Jasper Hobson et le sergent Long.
Quant aux quadrupèdes emprisonnés dans l’île, ils
ne pouvaient plus, eux, aller chercher dans les régions
méridionales leurs retraites accoutumées de l’hiver.
Déjà, à cette époque de l’année, après que les premiers
jours de septembre s’étaient écoulés, les rennes, les
lièvres polaires, les loups eux-mêmes, auraient dû
abandonner les environs du cap Bathurst, et se réfugier
du côté du lac du Grand-Ours ou du lac de l’Esclave,
bien au-dessous du Cercle polaire. Mais cette fois, la
mer leur opposait une infranchissable barrière, et ils
devaient attendre qu’elle se fût solidifiée par le froid,
afin d’aller retrouver des régions plus habitables. Sans
doute, ces animaux, poussés par leur instinct, avaient
essayé de reprendre les routes du sud, mais, arrêtés au
littoral de l’île, ils étaient, par instinct aussi, revenus
aux approches du fort Espérance, près de ces hommes,
prisonniers comme eux, près de ces chasseurs, leurs
plus redoutables ennemis d’autrefois.
Le 5, le 6, le 7, le 8 et le 9 septembre, après
observation, on ne constata aucune modification dans la
position de l’île Victoria. Ce vaste remous, situé entre
les deux courants, dont elle n’avait point abandonné les
eaux, la tenait stationnaire. Encore quinze jours, trois
semaines au plus de ce statu quo, et le lieutenant
Hobson pourrait se croire sauvé.
Mais la mauvaise chance ne s’était pas encore
lassée, et bien d’autres épreuves terribles, surhumaines,
on peut le dire, attendaient encore les habitants du fort
Espérance !
En effet, le 10 septembre, le point constata un
déplacement de l’île Victoria. Ce déplacement, peu
rapide jusqu’alors, s’opérait dans le sens du nord.
Jasper Hobson fut atterré ! L’île était définitivement
prise par le courant du Kamtchatka ! Elle dérivait du
côté de ces parages inconnus où se forment les
banquises ! Elle s’en allait vers ces solitudes de la mer
polaire, interdites aux investigations de l’homme, vers
les régions dont on ne revient pas !
Le lieutenant Hobson ne cacha point ce nouveau
danger à ceux qui étaient dans le secret de la situation.
Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, aussi bien que
le sergent Long, reçurent ce nouveau coup avec courage
et résignation.
« Peut-être, dit la voyageuse, l’île s’arrêtera-t-elle
encore ! Peut-être son mouvement sera-t-il lent !
Espérons toujours... et attendons ! L’hiver n’est pas
loin, et, d’ailleurs, nous allons au-devant de lui. En tout
cas, que la volonté de Dieu s’accomplisse !
– Mes amis, demanda le lieutenant Hobson, pensez-
vous que je doive prévenir nos compagnons ? Vous
voyez dans quelle situation nous sommes, et ce qui peut
nous arriver ! N’est-ce pas assumer une responsabilité
trop grande que de leur cacher les périls dont ils sont
menacés ?
– J’attendrais encore, répondit sans hésiter Mrs.
Paulina Barnett. Tant que nous n’avons pas épuisé
toutes les chances, il ne faut pas livrer nos compagnons
au désespoir.
– C’est aussi mon avis », ajouta simplement le
sergent Long.
Jasper Hobson pensait ainsi, et il fut heureux de voir
son opinion confirmée dans ce sens.
Le 11 et le 12 septembre, le déplacement vers le
nord fut encore plus accusé. L’île Victoria dérivait avec
une vitesse de douze à treize milles par jour. C’était
donc de douze à treize milles qu’elle s’éloignait de
toute terre, en s’élevant dans le nord, c’est-à-dire en
suivant la courbure très sensiblement accusée du
courant du Kamtchatka sur cette haute latitude. Elle
n’allait donc pas tarder à dépasser ce 70e parallèle qui
traversait autrefois la pointe extrême du cap Bathurst, et
au-delà duquel aucune terre, continentale ou autre, ne se
prolongeait dans cette portion des contrées arctiques.
Jasper Hobson, chaque jour, reportait le point sur sa
carte, et il pouvait voir vers quels abîmes infinis courait
l’île errante. La seule chance, la moins mauvaise, c’était
qu’on allait au-devant de l’hiver, ainsi que l’avait dit
Mrs. Paulina Barnett. À dériver ainsi vers le nord, on
rencontrerait plus vite, avec le froid, les eaux glacées
qui devaient peu à peu accroître et consolider l’icefield.
Mais si alors les habitants du fort Espérance pouvaient
espérer de ne plus s’effondrer en mer, quel chemin
interminable, impraticable peut-être, ils auraient à faire
pour revenir de ces profondeurs hyperboréennes ? Ah !
si l’embarcation, tout imparfaite qu’elle était, eût été
prête, le lieutenant Hobson n’eût pas hésité à s’y
embarquer avec tout le personnel de la colonie ; mais,
malgré toute la diligence du charpentier, elle n’était
point achevée et ne pouvait l’être avant longtemps, car
Mac Nap était forcé d’apporter tous ses soins à la
construction de ce bateau auquel devait être confiée la
vie de vingt personnes et cela dans des mers très
dangereuses.
Au 16 septembre, l’île Victoria se trouvait de
soixante-quinze à quatre-vingts milles dans le nord,
depuis le point où elle s’était immobilisée pendant
quelques jours entre les deux courants du Kamtchatka
et de la mer de Behring. Mais alors des symptômes plus
fréquents de l’approche de l’hiver se produisirent. La
neige tomba souvent, et parfois en flocons pressés. La
colonne mercurielle s’abaissa peu à peu. La moyenne
de la température, pendant le jour, était encore de 44°
Fahrenheit (6 à 7° centigr. au-dessus de zéro), mais
pendant la nuit elle tombait à 32° (zéro du thermomètre
centigrade). Le soleil traçait une courbe excessivement
allongée au-dessus de l’horizon. À midi, il ne s’élevait
plus que de quelques degrés, et il disparaissait déjà
pendant onze heures sur vingt-quatre.
Enfin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, les
premiers indices de glace apparurent sur la mer.
C’étaient de petits cristaux isolés, semblables à une
sorte de neige, qui faisaient tache à la surface de l’eau
limpide. On pouvait remarquer, suivant une observation
déjà reproduite par le célèbre navigateur Scoresby, que
cette neige avait pour effet immédiat de calmer la
houle, ainsi que fait l’huile que les marins « filent »
pour apaiser momentanément les agitations de la mer.
Ces petits glaçons avaient une tendance à se souder, et
ils l’eussent fait certainement en eau calme ; mais les
ondulations des lames les brisaient et les séparaient dès
qu’ils formaient une surface un peu considérable.
Jasper Hobson observa avec une extrême attention
la première apparition de ces jeunes glaces. Il savait que
vingt-quatre heures suffisaient pour que la croûte
glacée, accrue par sa partie inférieure, atteignît une
épaisseur de deux à trois pouces, épaisseur qui suffisait
déjà à supporter le poids d’un homme. Il comptait donc
que l’île Victoria serait avant peu arrêtée dans son
mouvement vers le nord.
Mais jusqu’alors, le jour défaisait le travail de la
nuit, et si la course de l’île était ralentie pendant les
ténèbres par quelques pièces plus résistantes qui lui
faisaient obstacle, pendant le jour, ces glaces, fondues
ou brisées, n’enrayaient plus sa marche, qu’un courant,
remarquablement fort, rendait très rapide.
Aussi le déplacement vers les régions
septentrionales s’accroissait-il sans que l’on pût rien
faire pour l’arrêter. Au 21 septembre, au moment de
l’équinoxe, le jour fut précisément égal à la nuit, et, à
partir de cet instant, les heures de nuit s’accrurent
successivement aux dépens des heures du jour. L’hiver
arrivait visiblement, mais il n’était ni prompt, ni
rigoureux. À cette date, l’île Victoria avait déjà dépassé
de près d’un degré le 70e parallèle, et, pour la première
fois, elle éprouva un mouvement de rotation sur elle-
même que Jasper Hobson évalua environ à un quart de
la circonférence.
On conçoit alors quels furent les soucis du
lieutenant Hobson. Cette situation, qu’il avait essayé de
cacher jusqu’alors, la nature menaçait d’en dévoiler le
secret, même aux moins clairvoyants. En effet, par suite
de ce mouvement de rotation, les points cardinaux de
l’île étaient changés. Le cap Bathurst ne pointait plus
vers le nord, mais vers l’est. Le soleil, la lune, les
étoiles, ne se levaient plus et ne se couchaient plus sur
le même horizon, et il était impossible que des gens
observateurs, tels que Mac Nap, Raë, Marbre et
d’autres, ne remarquassent pas ce changement qui leur
eût tout appris.
Mais, à la grande satisfaction de Jasper Hobson, ces
braves soldats ne parurent s’apercevoir de rien. Le
déplacement, par rapport aux points cardinaux, n’avait
pas été considérable, et l’atmosphère, très souvent
embrumée, ne permettait pas de relever exactement le
lever et le coucher des astres.
Mais ce mouvement de rotation parut coïncider avec
un mouvement de translation plus rapide encore.
Depuis ce jour, l’île Victoria dériva avec une vitesse de
près d’un mille à l’heure. Elle remontait toujours vers
les latitudes élevées, s’éloignant de toute terre. Jasper
Hobson ne se laissait pas aller au désespoir, car il
n’était pas dans son caractère de désespérer, mais il se
sentait perdu, et il appelait l’hiver, c’est-à-dire le froid à
tout prix.
Enfin, la température s’abaissa encore. Une neige
abondante tomba pendant les journées des 23 et 24
septembre, et, s’ajoutant à la surface des glaçons que le
froid cimentait déjà, elle accrut leur épaisseur.
L’immense plaine de glace se formait peu à peu. L’île,
en marchant, la brisait bien encore, mais sa résistance
augmentait d’heure en heure. La mer se prenait tout
autour et jusqu’au-delà des limites du regard.
Enfin, l’observation du 27 septembre prouva que
l’île Victoria, emprisonnée dans un immense icefield,
était immobile depuis la veille ! Immobile par 177°22’
de longitude et 77°57’ de latitude, – à plus de six cents
milles de tout continent !
XI
Une communication de Jasper Hobson
Telle était la situation. L’île avait « jeté l’ancre »,
suivant l’expression du sergent Long, elle s’était
arrêtée, elle était stationnaire, comme au temps où
l’isthme la rattachait encore au continent américain.
Mais six cents milles la séparaient alors des terres
habitées, et ces six cents milles, il faudrait les franchir
avec les traîneaux, en suivant la surface solidifiée de la
mer, au milieu des montagnes de glace que le froid
allait accumuler, et cela pendant les plus rudes mois de
l’hiver arctique.
C’était une terrible entreprise, et, cependant, il n’y
avait pas à hésiter. Cet hiver que le lieutenant Hobson
avait appelé de tous ses vœux, il arrivait enfin, il avait
enrayé la funeste marche de l’île vers le nord, il allait
jeter un pont de six cents milles entre elles et les
continents voisins ! Il fallait donc profiter de ces
nouvelles chances et rapatrier toute cette colonie perdue
dans les régions hyperboréennes.
En effet – ainsi que le lieutenant Hobson l’expliqua
à ses amis –, on ne pouvait attendre que le printemps
prochain eût amené la débâcle des glaces, c’est-à-dire
s’abandonner encore une fois aux caprices des courants
de la mer de Behring. Il s’agissait donc uniquement
d’attendre que la mer fût suffisamment prise, c’est-à-
dire pendant un laps de temps qu’on pouvait évaluer à
trois ou quatre semaines. D’ici là, le lieutenant Hobson
comptait opérer des reconnaissances fréquentes sur
l’icefield qui enserrait l’île, afin de déterminer son état
de solidification, les facilités qu’il offrirait au glissage
des traîneaux, et la meilleure route qu’il présenterait,
soit vers les rivages asiatiques, soit vers le continent
américain.
« Il va sans dire, ajouta Jasper Hobson, qui
s’entretenait alors de ces choses avec Mrs. Paulina
Barnett et le sergent Long, il va sans dire que les terres
de la Nouvelle-Georgie, et non les côtes d’Asie, auront
toutes nos préférences, et qu’à chances égales, c’est
vers l’Amérique russe que nous dirigerons nos pas.
– Kalumah nous sera très utile alors, répondit Mrs.
Paulina Barnett, car, en sa qualité d’indigène, elle
connaît parfaitement ces territoires de la Nouvelle-
Georgie.
– Très utile, en effet, dit le lieutenant Hobson, et son
arrivée jusqu’à nous a véritablement été providentielle.
Grâce à elle, il nous sera aisé d’atteindre les
établissements du fort Michel dans le golfe de Norton,
soit même, beaucoup plus au sud, la ville de New-
Arkhangel, où nous achèverons de passer l’hiver.
– Pauvre fort Espérance ! dit Mrs. Paulina Barnett.
Construit au prix de tant de fatigues, et si heureusement
créé par vous, monsieur Jasper ! Cela me brisera le
cœur de l’abandonner sur cette île, au milieu de ces
champs de glace, de le laisser peut-être au-delà de
l’infranchissable banquise ! Oui ! quand nous partirons,
mon cœur saignera, en lui donnant le dernier adieu !
– Je n’en souffrirai pas moins que vous, madame,
répondit le lieutenant Hobson, et peut-être plus encore !
C’était l’œuvre la plus importante de ma vie ! J’avais
mis toute mon intelligence, toute mon énergie à établir
ce fort Espérance, si malheureusement nommé, et je ne
me consolerai jamais d’avoir été forcé de
l’abandonner ! Puis, que dira la Compagnie, qui m’avait
confié cette tâche, et dont je ne suis que l’humble agent,
après tout !
– Elle dira, monsieur Jasper, s’écria Mrs. Paulina
Barnett avec une généreuse animation, elle dira que
vous avez fait votre devoir, que vous ne pouvez pas être
responsable des caprices de la nature, plus puissante
partout et toujours que la main et l’esprit de l’homme !
Elle comprendra que vous ne pouviez prévoir ce qui est
arrivé, car cela était en dehors des prévisions
humaines ! Elle saura enfin que, grâce à votre prudence
et à votre énergie morale, elle n’aura pas à regretter la
perte d’un seul des compagnons qu’elle vous avait
confiés.
– Merci, madame, répondit le lieutenant en serrant
la main de Mrs. Paulina Barnett, je vous remercie de
ces paroles que vous inspire votre cœur, mais je connais
un peu les hommes, et, croyez-moi, mieux vaut réussir
qu’échouer. Enfin, à la grâce du Ciel ! »
Le sergent Long, voulant couper court aux idées
tristes de son lieutenant, ramena la conversation sur les
circonstances présentes ; il parla des préparatifs à
commencer pour un prochain départ, et enfin il lui
demanda s’il comptait enfin apprendre à ses
compagnons la situation réelle de l’île Victoria.
« Attendons encore, répondit Jasper Hobson, nous
avons par notre silence épargné jusqu’ici bien des
inquiétudes à ces pauvres gens, attendons que le jour de
notre départ soit définitivement fixé, et nous leur ferons
connaître alors la vérité tout entière ! »
Ce point arrêté, les travaux habituels de la factorerie
continuèrent pendant les semaines suivantes.
Quelle était, il y a un an, la situation des habitants
alors heureux et contents, du fort Espérance ?
Il y a un an, les premiers symptômes de la saison
froide apparaissaient tels qu’ils étaient alors. Les jeunes
glaces se formaient peu à peu sur le littoral. Le lagon,
dont les eaux étaient plus tranquilles que celles de la
mer, se prenaient d’abord. La température se tenait
pendant le jour à un ou deux degrés au-dessus de la
glace fondante et s’abaissait de 3 ou 4° au-dessous
pendant la nuit. Jasper Hobson commençait à faire
revêtir à ses hommes les habits d’hiver, les fourrures,
les vêtements de laine. On installait les condenseurs à
l’intérieur de la maison. On nettoyait le réservoir à air
et les pompes d’aération. On tendait des trappes autour
de l’enceinte palissadée, aux environs du cap Bathurst,
et Sabine et Marbre s’applaudissaient de leurs succès de
chasseurs. Enfin, on terminait les derniers travaux
d’appropriation de la maison principale.
Cette année, ces braves gens procédèrent de la
même façon. Bien que, par le fait, le fort Espérance fût
en latitude environ de deux degrés plus haut qu’au
commencement du dernier hiver, cette différence ne
devait pas amener une modification sensible dans l’état
moyen de la température. En effet, entre le 70e et le 72e
parallèle, l’écart n’est pas assez considérable pour que
la moyenne thermométrique en soit sérieusement
influencée. On eût plutôt constaté que le froid était
maintenant moins rigoureux qu’il ne l’avait été au
commencement du dernier hivernage. Mais très
probablement, il semblait plus supportable, parce que
les hiverneurs se sentaient déjà faits à ce rude climat.
Il faut remarquer, cependant, que la mauvaise saison
ne s’annonça pas avec sa rigueur accoutumée. Le temps
était humide, et l’atmosphère se chargeait journellement
de vapeurs qui se résolvaient tantôt en pluie, tantôt en
neige. Il ne faisait certainement pas assez froid, au gré
du lieutenant Hobson.
Quant à la mer, elle se prenait autour de l’île, mais
non d’une manière régulière et continue. De larges
taches noirâtres, disséminées à la surface du nouvel
icefield, indiquaient que les glaçons étaient encore mal
cimentés entre eux. On entendait presque incessamment
des fracas retentissants, dus à la rupture du banc, qui se
composait d’un nombre infini de morceaux
insuffisamment soudés, dont la pluie dissolvait les
arêtes supérieures. On ne sentait pas cette énorme
pression qui se produit d’ordinaire, quand les glaces
naissent rapidement sous un froid vif et s’accumulent
les unes sur les autres. Les icebergs, les hummochs
même, étaient rares, et la banquise ne se levait pas
encore à l’horizon.
« Voilà une saison, répétait souvent le sergent Long,
qui n’eût point déplu aux chercheurs du passage du
nord-ouest ou aux découvreurs du pôle Nord, mais elle
est singulièrement défavorable à nos projets et nuisible
à notre rapatriement ! »
Ce fut ainsi pendant tout le mois d’octobre, et Jasper
Hobson constata que la moyenne de la température ne
dépassa guère 32° Fahrenheit (zéro du thermomètre
centigrade). Or, on sait qu’il faut sept à huit degrés au-
dessous de glace d’un froid qui persiste pendant
plusieurs jours, pour que la mer se solidifie.
D’ailleurs, une circonstance, qui n’échappa pas plus
à Mrs. Paulina Barnett qu’au lieutenant Hobson,
prouvait bien que l’icefield n’était en aucune façon
praticable.
Les animaux emprisonnés dans l’île, animaux à
fourrures, rennes, loups, etc., se seraient évidemment
enfuis vers de plus basses latitudes, si la fuite eût été
possible, c’est-à-dire si la mer solidifiée leur eût offert
un passage assuré. Or, ils abondaient toujours autour de
la factorerie, et recherchaient de plus en plus le
voisinage de l’homme. Les loups eux-mêmes venaient
jusqu’à portée de fusil de l’enceinte dévorer les martres
ou les lièvres polaires qui formaient leur unique
nourriture. Les rennes affamés, n’ayant plus ni mousses
ni herbe à brouter, rôdaient, par bande, aux environs du
cap Bathurst. Un ours – celui sans doute envers lequel
Mrs. Paulina Barnett et Kalumah avaient contracté une
dette de reconnaissance – passait fréquemment entre les
arbres de la futaie, sur les bords du lagon. Or, si ces
divers animaux étaient là, et principalement les
ruminants, auxquels il faut une nourriture
exclusivement végétale, s’ils étaient encore sur l’île
Victoria pendant ce mois d’octobre, c’est qu’ils
n’avaient pu, c’est qu’ils ne pouvaient fuir.
On a dit que la moyenne de la température se
maintenait au degré de la glace fondante. Or, quand
Jasper Hobson consulta son journal, il vit que l’hiver
précédent, dans ce même mois d’octobre, le
thermomètre marquait déjà vingt degrés Fahrenheit au-
dessous de zéro (10° centig. au-dessous de glace).
Quelle différence, et combien la température se
distribue capricieusement dans ces régions polaires !
Les hiverneurs ne souffraient donc aucunement du
froid, et ils ne furent point obligés de se confiner dans
leur maison. Cependant, l’humidité était grande, car des
pluies, mêlées de neige, tombaient fréquemment, et le
baromètre, par son abaissement, indiquait que
l’atmosphère était saturée de vapeurs.
Pendant ce mois d’octobre, Jasper Hobson et le
sergent Long entreprirent plusieurs excursions afin de
reconnaître l’état de l’icefield au large de l’île. Un jour,
ils allèrent au cap Michel, un autre à l’angle de
l’ancienne baie des Morses, désireux de savoir si le
passage était praticable, soit pour le continent
américain, soit pour le continent asiatique, et si le
départ pouvait être arrêté.
Or, la surface du champ de glace était couverte de
flaques d’eau, et, en de certains endroits, criblée de
crevasses qui eussent immanquablement arrêté la
marche des traîneaux. Il ne semblait même pas qu’un
voyageur pût se hasarder à pied dans ce désert, presque
aussi liquide que solide. Ce qui prouvait bien qu’un
froid insuffisant et mal réglé, une température
intermittente, avaient produit cette solidification
incomplète, c’était la multitude de pointes, de cristaux,
de prismes, de polyèdres de toutes sortes qui hérissaient
la surface de l’icefield, comme une concrétion de
stalactites. Il ressemblait plutôt à un glacier qu’à un
champ, ce qui eût rendu la marche excessivement
pénible, au cas où elle aurait été praticable.
Le lieutenant Hobson et le sergent Long,
s’aventurant sur l’icefield, firent ainsi un mille ou deux
dans la direction du sud, mais au prix de peines infinies
et en y employant un temps considérable. Ils
reconnurent donc qu’il fallait encore attendre, et ils
revinrent très désappointés au fort Espérance.
Les premiers jours de novembre arrivèrent. La
température s’abaissa un peu, mais de quelques degrés
seulement. Ce n’était pas suffisant. De grands
brouillards humides enveloppaient l’île Victoria. Il
fallait pendant toute la journée tenir les lampes
allumées dans les salles. Or, cette dépense de luminaire
aurait dû être précisément très modérée. En effet, la
provision d’huile était fort restreinte, car la factorerie
n’avait point été ravitaillée par le convoi du capitaine
Craventy, et, d’autre part, la chasse aux morses était
devenue impossible, puisque ces amphibies ne
fréquentaient plus l’île errante. Si donc l’hivernage se
prolongeait dans ces conditions, les hiverneurs en
seraient bientôt réduits à employer la graisse des
animaux, ou même la résine des sapins, afin de se
procurer un peu de lumière. Déjà, à cette époque, les
jours étaient excessivement courts, et le soleil, qui ne
présentait plus au regard qu’un disque pâle, sans
chaleur et sans éclat, ne se promenait que pendant
quelques heures au-dessus de l’horizon. Oui ! c’était
bien l’hiver, avec ses brumes, ses pluies, ses neiges,
l’hiver, – moins le froid !
Le 11 novembre, ce fut fête au fort Espérance, et ce
qui le prouva, c’est que Mrs. Joliffe servit quelques
« extra » au dîner de midi. En effet, c’était
l’anniversaire de la naissance du petit Michel Mac Nap.
L’enfant avait juste un an, ce jour-là. Il était bien
portant et charmant avec ses cheveux blonds bouclés et
ses yeux bleus. Il ressemblait à son père, le maître
charpentier, ressemblance dont le brave homme se
montrait extrêmement fier. On pesa solennellement le
bébé au dessert. Il fallait le voir s’agiter dans la balance,
et quels petits cris il poussa ! Il pesait, ma foi, trente-
quatre livres ! Quel succès, et quels hurrahs
accueillirent ce poids superbe, et quels compliments on
adressa à l’excellente Mrs. Mac Nap, comme nourrice
et comme mère ! On ne sait pas trop pourquoi le
caporal Joliffe prit pour lui-même une forte part de ces
congratulations ! Comme père nourricier, sans doute,
ou comme bonne du bébé ! Le digne caporal avait tant
porté, dorloté, bercé l’enfant, qu’il se croyait pour
quelque chose dans sa pesanteur spécifique !
Le lendemain, 12 novembre, le soleil ne parut pas
au-dessus de l’horizon. La longue nuit polaire
commençait, et commençait neuf jours plus tôt que
l’hiver précédent sur le continent américain, ce qui
tenait à la différence des latitudes entre ce continent et
l’île Victoria.
Cependant, cette disparition du soleil n’amena
aucun changement dans l’état de l’atmosphère. La
température resta ce qu’elle avait été jusqu’alors,
capricieuse, indécise. Le thermomètre baissait un jour,
remontait l’autre. La pluie et la neige alternaient. Le
vent était mou et ne se fixait à aucun point de l’horizon,
passant quelquefois dans la même journée par tous les
rhumbs du compas. L’humidité constante de ce climat
était à redouter et pouvait déterminer des affections
scorbutiques parmi les hiverneurs. Très heureusement,
si, par le défaut du ravitaillement convenu, le jus de
citron, le « lime-juice » et les pastilles de chaux
commençaient à manquer, du moins les récoltes
d’oseille et de cochléaria avaient été abondantes, et,
suivant les recommandations du lieutenant Hobson, on
en faisait un quotidien usage.
Cependant, il fallait tout tenter pour quitter le fort
Espérance. Dans les conditions où l’on se trouvait, trois
mois suffiraient à peine, peut-être, pour atteindre le
continent le plus proche. Or, on ne pouvait exposer
l’expédition, une fois aventurée sur le champ de glace,
à être prise par la débâcle avant d’avoir gagné la terre
ferme. Il était donc nécessaire de partir dès la fin de
novembre, – si l’on devait partir.
Or, sur la question de départ, il n’y avait pas de
doute. Mais si, par un hiver rigoureux, qui eût bien
cimenté toutes les parties de l’icefield, le voyage eût été
déjà difficile, avec cette saison indécise, il devenait
chose grave.
Le 13 novembre, Jasper Hobson, Mrs. Paulina
Barnett et le sergent Long se réunirent pour fixer le jour
du départ. L’opinion du sergent était qu’il fallait quitter
l’île au plus tôt.
« Car, disait-il, nous devons compter avec tous les
retards possibles pendant une traversée de six cents
milles. Or, il faut qu’avant le mois de mars, nous ayons
mis le pied sur le continent, ou nous risquerons, la
débâcle s’opérant, de nous retrouver dans une situation
plus mauvaise encore que sur notre île.
– Mais, répondit Mrs. Paulina Barnett, la mer est-
elle assez uniformément prise pour nous livrer
passage ?
– Oui, répliqua le sergent Long, et chaque jour la
glace tend à s’épaissir. De plus, le baromètre remonte
peu à peu. C’est un indice d’abaissement dans la
température. Or, d’ici le moment où nos préparatifs
seront achevés – et il faut bien une semaine –, je pense,
j’espère que le temps se sera mis décidément au froid.
– N’importe ! dit le lieutenant Hobson, l’hiver
s’annonce mal, et, véritablement, tout se met contre
nous ! On a vu quelquefois d’étranges saisons dans ces
mers, et des baleiniers ont pu naviguer là où, même
pendant l’été, ils n’eussent pas trouvé, en d’autres
années, un pouce d’eau sous leur quille. Quoi qu’il en
soit, je conviens qu’il n’y a pas un jour à perdre. Je
regrette seulement que la température habituelle à ces
climats ne nous soit pas venue en aide.
– Elle viendra, dit Mrs. Paulina Barnett. En tout cas,
il faut être prêt à profiter des circonstances. À quelle
époque extrême penseriez-vous fixer le départ,
monsieur Jasper ?
– À la fin de novembre, comme terme le plus reculé,
répondit le lieutenant Hobson, mais si, dans huit jours,
vers le 20 de ce mois, nos préparatifs étaient achevés et
que le passage fût praticable, je regarderais cette
circonstance comme très heureuse, et nous partirions.
– Bien, dit le sergent Long. Nous devons donc nous
préparer sans perdre un instant.
– Alors, monsieur Jasper, demanda Mrs. Paulina
Barnett, vous allez faire connaître à nos compagnons la
situation dans laquelle ils se trouvent ?
– Oui, madame. Le moment de parler est venu,
puisque c’est le moment d’agir.
– Et quand comptez-vous leur apprendre ce qu’ils
ignorent ?
– À l’instant.
– Sergent Long, ajouta Jasper Hobson, en se
tournant vers le sous-officier, qui prit aussitôt une
attitude militaire, faites rassembler tous vos hommes
dans la grande salle pour recevoir une
communication. »
Le sergent Long tourna automatiquement sur ses
talons et sortit d’un pas méthodique, après avoir porté la
main à son chapeau.
Pendant quelques minutes, Mrs. Paulina Barnett et
le lieutenant Hobson restèrent seuls, sans prononcer une
parole.
Le sergent rentra bientôt, et prévint Jasper Hobson
que ses ordres étaient exécutés.
Aussitôt, Jasper Hobson et la voyageuse entrèrent
dans la grande salle. Tous les habitants de la factorerie,
hommes et femmes, s’y trouvaient rassemblés,
vaguement éclairés par la lumière des lampes.
Jasper Hobson s’avança au milieu de ses
compagnons, et là, d’un ton grave :
« Mes amis, dit-il, jusqu’ici j’avais cru devoir, pour
vous épargner des inquiétudes inutiles, vous cacher la
situation dans laquelle se trouve notre établissement du
fort Espérance... Un tremblement de terre nous a
séparés du continent... Ce cap Bathurst a été détaché de
la côte américaine... Notre presqu’île n’est plus qu’une
île de glace, une île errante... »
En ce moment, Marbre s’avança vers Jasper
Hobson, et d’une voix assurée :
« Nous le savions, mon lieutenant ! » dit-il.
XII
Une chance à tenter
Ils le savaient, ces braves gens ! Et pour ne point
ajouter aux peines de leur chef, ils avaient feint de ne
rien savoir, et ils s’étaient adonnés avec la même ardeur
aux travaux de l’hivernage !
Des larmes d’attendrissement vinrent aux yeux de
Jasper Hobson. Il ne chercha point à cacher son
émotion, il prit la main que lui tendait le chasseur
Marbre et la serra sympathiquement.
Oui, ces honnêtes soldats, ils savaient tout, car
Marbre avait tout deviné et depuis longtemps ! Ce piège
à rennes rempli d’eau salée, ce détachement attendu du
fort Reliance et qui n’avait pas paru, les observations de
latitude et de longitude faites chaque jour et qui eussent
été inutiles en terre ferme, et les précautions que le
lieutenant Hobson prenait pour n’être point vu en
faisant son point, ces animaux qui n’avaient pas fui
avant l’hiver, enfin le changement d’orientation
survenu pendant les derniers jours, dont ils s’étaient très
bien aperçus, tous ces indices réunis avaient fait
comprendre la situation aux habitants du fort
Espérance. Seule, l’arrivée de Kalumah leur avait
semblé inexplicable, et ils avaient dû supposer – ce qui
était vrai, d’ailleurs – que les hasards de la tempête
avaient jeté la jeune Esquimaude sur le rivage de l’île.
Marbre, dans l’esprit duquel la révélation de ces
choses s’était accomplie tout d’abord, avait fait part de
ses idées au charpentier Mac Nap et au forgeron Raë.
Tous trois envisagèrent froidement la situation et furent
d’accord sur ce point qu’ils devaient prévenir non
seulement leurs camarades, mais aussi leurs femmes.
Puis tous s’étaient engagés à paraître ne rien savoir vis-
à-vis de leur chef et à lui obéir aveuglément comme par
le passé.
« Vous êtes de braves gens, mes amis, dit alors Mrs.
Paulina Barnett, que cette délicatesse émut
profondément, quand le chasseur Marbre eut donné ses
explications, vous êtes d’honnêtes et courageux
soldats !
– Et notre lieutenant, répondit Mac Nap, peut
compter sur nous. Il a fait son devoir, nous ferons le
nôtre.
– Oui, mes chers compagnons, dit Jasper Hobson, le
ciel ne nous abandonnera pas, et nous l’aiderons à nous
sauver ! »
Puis Jasper Hobson raconta tout ce qui s’était passé
depuis cette époque où le tremblement de terre avait
rompu l’isthme et fait une île des territoires
continentaux du cap Bathurst. Il dit comment, sur la
mer dégagée de glaces, au milieu du printemps, la
nouvelle île avait été entraînée par un courant inconnu à
plus de deux cents milles de la côte, comment l’ouragan
l’avait ramenée en vue de terre, puis éloignée de
nouveau dans la nuit du 31 août, comment enfin la
courageuse Kalumah avait risqué sa vie pour venir au
secours de ses amis d’Europe. Puis il fit connaître les
changements survenus à l’île, qui se dissolvait peu à
peu dans les eaux plus chaudes, et la crainte qu’on avait
éprouvée, soit d’être entraînés jusque dans le Pacifique,
soit d’être pris par le courant du Kamtchatka. Enfin, il
apprit à ses compagnons que l’île errante s’était
définitivement immobilisée à la date du 27 septembre
dernier.
Enfin, la carte des mers arctiques ayant été apportée,
Jasper Hobson montra la position même que l’île
occupait à plus de six cents milles de toute terre.
Il termina en disant que la situation était
extrêmement dangereuse, que l’île serait
nécessairement broyée, quand s’opérerait la débâcle et
qu’avant de recourir à l’embarcation, qui ne pourrait
être utilisée que dans le prochain été, il fallait profiter
de l’hiver pour rallier le continent américain, en se
dirigeant à travers le champ de glace.
« Nous aurons six cents milles à faire, par le froid et
dans la nuit. Ce sera dur, mes amis, mais vous
comprenez comme moi qu’il n’y a pas à reculer.
– Quand vous donnerez le signal du départ, mon
lieutenant, répondit Mac Nap, nous vous suivrons ! »
Tout étant ainsi convenu, à dater de ce jour, les
préparatifs de la périlleuse expédition furent menés
rapidement. Les hommes avaient bravement pris leur
parti d’avoir six cents milles à faire dans ces conditions.
Le sergent Long dirigeait les travaux, tandis que Jasper
Hobson, les deux chasseurs et Mrs. Paulina Barnett
allaient fréquemment reconnaître l’état de l’icefield.
Kalumah les accompagnait le plus souvent, et ses avis,
basés sur l’expérience, pouvaient être fort utiles au
lieutenant. Le départ, sauf empêchement, ayant été fixé
au 20 novembre, il n’y avait pas un instant à perdre.
Ainsi que l’avait prévu Jasper Hobson, le vent étant
remonté, la température s’abaissa un peu, et la colonne
de mercure marqua 24° Fahrenheit (4°,44 centig. au-
dessous de zéro). La neige remplaçait la pluie des jours
précédents et se durcissait sur le sol. Quelques jours de
ce froid, et le glissage des traîneaux deviendrait
possible. L’entaille, creusée en avant du cap Michel,
était en partie comblée par la glace et par la neige, mais
il ne fallait pas oublier que ses eaux plus calmes avaient
dû se prendre plus vite. Ce qui le prouvait bien, c’est
que les eaux de la mer ne présentaient pas un état aussi
satisfaisant.
En effet, le vent soufflait presque incessamment et
avec une certaine violence. La houle s’opposait à la
formation régulière de la glace et la cimentation ne se
faisait pas suffisamment. De larges flaques d’eau
séparaient les glaçons en maint endroit, et il était
impossible de tenter un passage à travers l’icefield.
« Le temps se met décidément au froid, dit un jour
Mrs. Paulina Barnett au lieutenant Hobson – c’était le
15 novembre, pendant une reconnaissance qui avait été
poussée jusqu’au sud de l’île – ; la température
s’abaisse d’une manière sensible, et ces espaces
liquides ne tarderont pas à se prendre.
– Je le crois comme vous, madame, répondit Jasper
Hobson, mais, malheureusement, la manière dont la
congélation se fait est peu favorable à nos projets. Les
glaçons sont de petite dimension, leurs bords forment
autant de bourrelets qui hérissent toute la surface, et sur
cet icefield raboteux, nos traîneaux, s’ils peuvent
glisser, ne glisseront qu’avec la plus extrême difficulté.
– Mais, reprit la voyageuse, si je ne me trompe, il ne
faudrait que quelques jours ou même quelques heures
d’une neige épaisse pour niveler toute cette surface !
– Sans doute, madame, répondit le lieutenant, mais
si la neige tombe, c’est que la température aura
remonté, et si elle remonte, le champ de glace se
disloquera encore. C’est là un dilemme dont les deux
conséquences sont contre nous !
– Voyons, monsieur Jasper, dit Mrs. Paulina
Barnett, il faut avouer que ce serait singulièrement
jouer de malheur, si nous subissions, dans l’endroit où
nous sommes, en plein Océan polaire, un hiver tempéré
au lieu d’un hiver arctique.
– Cela s’est vu, madame, cela s’est vu. Je vous
rappellerai, d’ailleurs, combien la saison froide que
nous avons passée sur le continent américain a été rude.
Or, on l’a souvent observé, il est rare que deux hivers,
identiques en rigueur et en durée, succèdent l’un à
l’autre, et les baleiniers des mers boréales le savent
bien. Certainement, madame, ce serait jouer de
malheur ! Un hiver froid, quand nous nous serions si
bien contentés d’un hiver modéré, et un hiver modéré
quand il nous faudrait un hiver froid ! Il faut avouer que
nous n’avons pas été heureux jusqu’ici ! Et quand je
songe que c’est une distance de six cents milles qu’il
faudra franchir avec des femmes, un enfant ! »
Et Jasper Hobson, étendant la main vers le sud,
montrait l’espace infini qui s’étendait devant ses yeux,
vaste étendue blanche, capricieusement découpée
comme une guipure. Triste aspect que celui de cette
mer, imparfaitement solidifiée, dont la surface craquait
avec un sinistre bruit ! Une lune trouble, à demi noyée
dans la brume humide, s’élevant à peine de quelques
degrés au-dessus du sombre horizon, jetait une lueur
blafarde sur tout cet ensemble. La demi-obscurité, aidée
par certains phénomènes de réfraction, doublait la
grandeur des objets. Quelques icebergs de médiocre
altitude prenaient des dimensions colossales, et
affectaient parfois des formes de monstres
apocalyptiques. Des oiseaux passaient à grand bruit
d’ailes, et le moindre d’entre eux, par suite de cette
illusion d’optique, paraissait plus grand qu’un condor
ou un gypaète. En de certaines directions, au milieu des
montagnes de glace, semblaient s’ouvrir d’immenses
tunnels noirs, dans lesquels l’homme le plus audacieux
eût hésité à s’engouffrer. Puis des mouvements subits
se produisaient, grâce aux culbutes des icebergs, rongés
à leur base, qui cherchaient un nouvel équilibre, et
d’éclatants fracas retentissaient que répercutait l’écho
sonore des glaces. La scène changeait ainsi à vue
comme le décor d’une féerie ! Avec quel sentiment
d’effroi devaient considérer ces terribles phénomènes
de malheureux hiverneurs qui allaient s’aventurer à
travers ce champ de glace !
Malgré son courage, malgré son énergie morale, la
voyageuse se sentait pénétrée d’involontaires terreurs.
Son âme se glaçait comme son corps. Elle était tentée
de fermer ses yeux et ses oreilles pour ne pas voir, pour
ne pas entendre. Lorsque la lune venait à se voiler un
instant sous une brume plus épaisse, le sinistre aspect
de ce paysage polaire s’accentuait encore, et Mrs.
Paulina Barnett se figurait alors la caravane d’hommes
et de femmes, cheminant à travers ces solitudes, au
milieu des bourrasques, des neiges, sous les avalanches,
et dans la profonde obscurité d’une nuit arctique !
Cependant, Mrs. Paulina Barnett se forçait à
regarder. Elle voulait habituer ses yeux à ces aspects,
endurcir son âme contre la terreur. Elle regardait donc,
et tout d’un coup un cri s’échappa de sa poitrine, sa
main serra la main du lieutenant Hobson, et elle lui
montra du doigt un objet énorme, aux formes indécises,
qui se mouvait dans la pénombre, à cent pas d’eux à
peine.
C’était un monstre d’une blancheur éclatante, d’une
taille gigantesque, dont la hauteur dépassait cinquante
pieds. Il allait lentement sur les glaçons épars, sautant
de l’un à l’autre par des bonds formidables, agitant ses
pattes démesurées qui eussent pu embrasser dix gros
chênes à la fois. Il semblait vouloir chercher, lui aussi,
un passage praticable à travers l’icefield et fuir cette île
funeste. On voyait les glaçons s’enfoncer sous son
poids, et il ne parvenait à reprendre son équilibre
qu’après des mouvements désordonnés.
Le monstre s’avança ainsi pendant un quart de mille
sur le champ de glace. Puis, sans doute, ne trouvant
aucun passage, il revint sur ses pas, se dirigea vers cette
partie du littoral que le lieutenant Hobson et Mrs.
Paulina Barnett occupaient.
En ce moment, Jasper Hobson saisit le fusil qu’il
portait en bandoulière et se tint prêt à tirer.
Mais aussitôt, après avoir couché en joue l’animal, il
laissa retomber son arme, et à mi-voix :
« Un ours, madame, dit-il, ce n’est qu’un ours dont
les dimensions ont été démesurément grandies par la
réfraction ! »
C’était un ours polaire, en effet, et Mrs. Paulina
Barnett reconnut aussitôt l’illusion d’optique dont elle
venait d’être le jouet. Elle respira longuement. Puis une
idée lui vint :
« C’est mon ours ! s’écria-t-elle, un ours de Terre-
Neuve pour le dévouement ! Et très probablement le
seul qui reste dans l’île ! – Mais que fait-il là ?
– Il essaie de s’échapper, madame, répondit le
lieutenant Hobson, en secouant la tête. Il essaie de fuir
cette île maudite ! Et il ne le peut pas encore, et il nous
montre que le chemin, fermé pour lui, l’est aussi pour
nous ! »
Jasper Hobson ne se trompait pas. La bête
prisonnière avait tenté de quitter l’île pour atteindre
quelque point du continent, et, n’ayant pu réussir, elle
regagnait le littoral. L’ours, remuant sa tête et grognant
sourdement, passa à vingt pas à peine du lieutenant et
de sa compagne. Ou il ne les vit pas, ou il dédaigna de
les voir, car il continua sa marche d’un pas pesant, se
dirigea vers le cap Michel, et disparut bientôt derrière
un monticule.
Ce jour-là, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina
Barnett revinrent tristement et silencieusement au fort.
Cependant, comme si la traversée des champs de
glace eût été praticable, les préparatifs du départ se
continuaient activement à la factorerie. Il ne fallait rien
négliger pour la sécurité de l’expédition, il fallait tout
prévoir, et compter non seulement avec les difficultés et
les fatigues, mais aussi avec les caprices de cette nature
polaire, qui se défend si énergiquement contre les
investigations humaines.
Les attelages de chiens avaient été l’objet de soins
particuliers. On les laissa courir aux environs du fort,
afin que l’exercice refit leurs forces un peu engourdies
par un long repos. En somme, ces animaux se
trouvaient tous dans un état satisfaisant et pouvaient, si
on ne les surmenait pas, fournir une longue marche.
Les traîneaux furent inspectés avec soin. La surface
raboteuse de l’icefield devait nécessairement les
exposer à de violents chocs. Aussi durent-ils être
renforcés dans leurs parties principales, leur châssis
inférieur, leurs semelles recourbées à l’avant, etc. Cet
ouvrage revenait de droit au charpentier Mac Nap et à
ses hommes, qui rendirent ces véhicules aussi solides
que possible.
On construisit en plus deux traîneaux-chariots, de
grandes dimensions, destinés, l’un au transport des
provisions, l’autre au transport des pelleteries. Ces
travaux devaient être traînés par les rennes
domestiques, et ils furent parfaitement appropriés à cet
usage. Les pelleteries, c’était, on en conviendra, un
bagage de luxe dont il n’était peut-être pas prudent de
s’embarrasser. Mais Jasper Hobson voulait, autant que
possible, sauvegarder les intérêts de la Compagnie de la
baie d’Hudson, bien décidé, d’ailleurs, à abandonner
ces fourrures en route, si elles compromettaient ou
gênaient la marche de la caravane. On ne risquait rien,
d’ailleurs, puisque ces précieuses fourrures, si on les
laissait dans les magasins de la factorerie, seraient
inévitablement perdues.
Quant aux provisions, c’était autre chose. Les vivres
devaient être abondants et facilement transportables. On
ne pouvait en aucune façon compter sur les produits de
la chasse. Le gibier comestible, dès que le passage
serait praticable, prendrait les devants et aurait bientôt
rallié les régions du sud. Donc, viandes conservées,
corn-beef, pâtés de lièvres, poissons secs, biscuits, dont
l’approvisionnement était malheureusement fort réduit,
etc., ample réserve d’oseille et de chochléarias,
brandevin, esprit-de-vin pour la confection des boissons
chaudes, etc., furent déposés dans un chariot spécial.
Jasper Hobson aurait bien voulu emporter du
combustible, car, pendant six cents milles, il ne
trouverait ni un arbre, ni un arbuste, ni une mousse, et
on ne pouvait compter ni sur les épaves, ni sur les bois
charriés par la mer. Mais une telle surcharge ne pouvait
être admise, et il fallut y renoncer. Très heureusement,
les vêtements chauds ne devaient pas manquer. Ils
seraient nombreux, confortables, et, au besoin, on
puiserait au chariot des fourrures.
Quant à Thomas Black, qui depuis sa mésaventure
s’était absolument retiré du monde, fuyant ses
compagnons, se confinant dans sa chambre, ne prenant
jamais part aux conseils du lieutenant, du sergent et de
la voyageuse, il reparut enfin dès que le jour du départ
fut définitivement fixé. Mais alors il s’occupa
uniquement du traîneau, qui devait transporter sa
personne, ses instruments et ses registres. Toujours
muet, on ne pouvait lui arracher une parole. Il avait tout
oublié, même qu’il fût un savant, et, depuis qu’il avait
été déçu dans l’observation de son éclipse, depuis que
la solution des protubérances lunaires lui avait échappé,
il n’avait plus apporté aucune attention à l’observation
des phénomènes particuliers aux hautes latitudes, tels
qu’aurores boréales, halos, parasélènes, etc.
Enfin, pendant les derniers jours, chacun avait fait
une telle diligence et travaillé avec tant de zèle, que,
dans la matinée du 18 novembre, on eût été prêt à
partir.
Malheureusement, le champ n’était pas encore
praticable. Si la température s’était un peu abaissée, le
froid n’avait pas été assez vif pour solidifier
uniformément la surface de la mer. La neige, très fine
d’ailleurs, ne tombait pas d’une manière égale et
continue. Jasper Hobson, Marbre et Sabine avaient
chaque jour parcouru le littoral de l’île depuis le cap
Michel jusqu’à l’angle de l’ancienne baie des Morses.
Ils s’étaient même aventurés sur l’icefield dans un
rayon d’un mille et demi à peu près, et ils avaient bien
été forcés de reconnaître que des crevasses, des
entailles, des fissures le fêlaient de toutes parts. Non
seulement des traîneaux, mais des piétons eux-mêmes,
libres de leurs mouvements, n’auraient pu s’y hasarder.
Les fatigues du lieutenant Hobson et de ses deux
hommes pendant ces courtes expéditions avaient été
extrêmes, et plus d’une fois ils crurent que, sur ce
chemin changeant et au milieu des glaçons mobiles
encore, ils ne pourraient regagner l’île Victoria.
Il semblait vraiment que la nature s’acharnât contre
ces infortunés hiverneurs. Pendant les journées du 18 et
du 19 novembre, le thermomètre remonta, tandis que le
baromètre baissait de son côté. Cette modification dans
l’état atmosphérique devait amener un résultat funeste.
En même temps que le froid diminuait, le ciel
s’emplissait de vapeurs. Avec 34° Fahrenheit (1°,11
centig. au-dessus de zéro), ce fut de la pluie, non de la
neige, qui tomba en grande abondance. Ces averses,
relativement chaudes, fondaient la couche blanche en
maint endroit. On se figure l’effet de ces eaux du ciel
sur l’icefield qu’elles achevaient de désagréger. On
aurait vraiment pu croire à une débâcle prochaine. Il y
avait sur les glaçons des traces de dissolution comme au
moment du dégel. Le lieutenant Hobson qui, malgré cet
horrible temps, alla tous les jours au sud de l’île, revint,
un jour, désespéré.
Le 20, une nouvelle tempête, à peu près semblable
par son extrême violence à celle qui avait assailli l’île
un mois auparavant, se déchaîna sur ces funestes
parages de la mer polaire. Les hiverneurs durent
renoncer à mettre le pied au-dehors, et pendant cinq
jours ils furent confinés dans le fort Espérance.
XIII
À travers le champ de glace
Enfin, le 22 novembre, le temps commença à se
remettre un peu. En quelques heures, la tempête s’était
subitement calmée. Le vent venait de sauter dans le
nord, et le thermomètre baissa de plusieurs degrés.
Quelques oiseaux de long vol disparurent. Peut-être
pouvait-on enfin espérer que la température allait
franchement devenir ce qu’elle devait être, à cette
époque de l’année, sous une aussi haute latitude. Les
hiverneurs en étaient à regretter vraiment que le froid
ne fût pas ce qu’il avait été pendant la dernière saison
hivernale, quand la colonne de mercure tomba à 72°
Fahrenheit au-dessous de zéro (55° au-dessous de
glace).
Jasper Hobson résolut de ne pas tarder plus
longtemps à abandonner l’île Victoria, et, dans la
matinée du 22, toute la petite colonie fut prête à quitter
le fort Espérance et l’île, maintenant confondue avec
tout l’icefield, cimentée à lui, et par cela même
rattachée par un champ de six cents milles au continent
américain.
À onze heures et demie du matin, au milieu d’une
atmosphère grisâtre, mais tranquille, qu’une magnifique
aurore boréale illuminait de l’horizon au zénith, le
lieutenant Hobson donna le signal du départ. Les chiens
étaient attelés aux traîneaux. Trois couples de rennes
domestiques avaient été attachés aux traîneaux-chariots,
et l’on partit silencieusement dans la direction du cap
Michel, – point où l’île proprement dite devrait être
quittée pour l’icefield.
La caravane suivit d’abord la lisière de la colline
boisée, à l’est du lac Barnett ; mais au moment d’en
dépasser la pointe, chacun se retourna pour apercevoir
une dernière fois ce cap Bathurst que l’on abandonnait
sans retour. Sous la clarté de l’aurore boréale se
dessinaient quelques arêtes engoncées de neige, et deux
ou trois lignes blanches qui délimitaient l’enceinte de la
factorerie. Un empâtement blanchâtre qui dominait çà
et là l’ensemble, une fumée qui s’échappait encore,
dernière haleine d’un feu prêt à s’éteindre pour jamais,
tel était le fort Espérance, tel était cet établissement qui
avait coûté tant de travaux, tant de peines, maintenant
inutiles !
« Adieu ! adieu, notre pauvre maison polaire ! » dit
Mrs. Paulina Barnett, en agitant une dernière fois sa
main.
Et tous, avec ce dernier souvenir, reprirent
tristement et silencieusement la route du retour.
À une heure, le détachement était arrivé au cap
Michel, après avoir tourné l’entaille que le froid
insuffisant de l’hiver n’avait pu refermer. Jusqu’alors,
les difficultés du voyage n’avaient pas été grandes, car
le sol de l’île Victoria présentait une surface
relativement unie. Mais il en serait tout autrement sur le
champ de glace. En effet, l’icefield, soumis à la
pression énorme des banquises du nord, s’était sans
doute hérissé d’icebergs, d’hummochs, de montagnes
glacées, entre lesquelles il faudrait, et au prix des plus
grands efforts, des plus extrêmes fatigues, chercher
incessamment des passes praticables.
Vers le soir de cette journée, on s’était avancé de
quelques milles sur le champ de glace. Il fallut
organiser la couchée. À cet effet, on procéda suivant la
manière des Esquimaux et des Indiens du nord de
l’Amérique, en creusant des « snow-houses » dans les
blocs de glace. Les couteaux à neige fonctionnèrent
utilement et habilement, et à huit heures, après un
souper composé de viande sèche, tout le personnel de la
factorerie s’était glissé dans ces trous, qui sont plus
chauds qu’on ne serait tenté de le croire.
Mais avant de s’endormir, Mrs. Paulina Barnett
avait demandé au lieutenant s’il pouvait estimer la route
parcourue depuis le fort Espérance jusqu’à ce
campement.
« Je pense que nous n’avons pas fait plus de dix
milles, répondit Jasper Hobson.
– Dix sur six cents ! répondit la voyageuse ! Mais à
ce compte, nous mettrons trois mois à franchir la
distance qui nous sépare du continent américain !
– Trois mois et peut-être davantage, madame !
répondit Jasper Hobson, mais nous ne pouvons aller
plus vite. Nous ne voyageons plus en ce moment,
comme l’an dernier, sur ces plaines glacées qui
séparaient le fort Reliance du cap Bathurst, mais bien
sur un icefield, déformé, écrasé par la pression, et qui
ne peut nous offrir aucune route facile ! Je m’attends à
rencontrer de grandes difficultés, pendant cette
tentative. Puissions-nous les surmonter ! En tout cas,
l’important n’est pas d’arriver vite, mais d’arriver en
bonne santé, et je m’estimerai heureux si pas un de mes
compagnons ne manque à l’appel, quand nous
rentrerons au fort Reliance. Fasse le Ciel que, dans trois
mois, nous ayons pu atterrir sur un point quelconque de
la côte américaine, madame, et nous n’aurons que des
actions de grâces à lui rendre ! »
La nuit se passa sans accident, mais Jasper Hobson,
pendant sa longue insomnie, avait cru surprendre dans
ce sol sur lequel il avait organisé son campement
quelques frémissements de mauvais augure qui
indiquaient un manque de cohésion dans toutes les
parties de l’icefield. Il lui parut évident que l’immense
champ de glace n’était pas cimenté dans toutes ses
portions, d’où cette conséquence que d’énormes
entailles devaient le couper en maint endroit, et c’était
là une circonstance extrêmement fâcheuse, puisque cet
état de choses rendait incertaine toute communication
avec la terre ferme. D’ailleurs, avant son départ, le
lieutenant Hobson avait fort bien observé que ni les
animaux à fourrures, ni les carnassiers de l’île Victoria
n’avaient abandonné les environs de la factorerie, et si
ces animaux n’avaient pas été chercher pour l’hiver de
moins rudes climats dans les régions méridionales, c’est
qu’ils eussent rencontré sur leur route certains obstacles
dont leur instinct leur indiquait l’existence. Jasper
Hobson, en faisant cette tentative de rapatrier la petite
colonie, en se lançant à travers le champ de glace, avait
agi sagement. C’était une tentative à essayer, avant la
future débâcle, quitte à échouer, quitte à revenir sur ses
pas, et, en abandonnant le fort, Jasper Hobson n’avait
fait que son devoir.
Le lendemain, 23 novembre, le détachement ne put
pas même s’avancer de dix milles dans l’est, car les
difficultés de la route devinrent extrêmes. L’icefield
était horriblement convulsionné, et l’on pouvait même
observer, d’après certaines strates très reconnaissables,
que plusieurs bancs de glace s’étaient superposés,
poussés sans doute par l’irrésistible banquise dans ce
vaste entonnoir de la mer arctique. De là des collisions
de glaçons, des entassements d’icebergs, quelque chose
comme une jonchée de montagnes qu’une main
impuissante aurait laissé choir sur cet espace, et qui s’y
seraient éparpillées en tombant.
Il était évident qu’une caravane, composée de
traîneaux et d’attelages, ne pouvait passer par-dessus
ces blocs, et non moins évident qu’elle ne pouvait se
frayer un chemin à la hache ou au couteau à neige à
travers cet encombrement. Quelques-uns de ces
icebergs affectaient les formes les plus diverses, et leur
entassement figurait celui d’une ville qui se serait
écroulée tout entière. Bon nombre mesuraient une
altitude de trois ou quatre cents pieds au-dessus du
niveau de l’icefield, et à leur sommet s’étageaient
d’énormes masses mal équilibrées, qui n’attendaient
qu’une secousse, un choc, rien qu’une vibration de l’air
pour se précipiter en avalanches.
Aussi, en tournant ces montagnes de glace, fallait-il
prendre les plus grandes précautions. Ordre avait été
donné, dans ces passes dangereuses, de ne point élever
la voix, de ne point exciter les attelages par les
claquements du fouet. Ces soins n’étaient point
exagérés, et la moindre imprudence aurait pu entraîner
de graves catastrophes.
Mais, à tourner ces obstacles, à rechercher les
passages praticables, on perdait un temps infini, on
s’épuisait en fatigues et en efforts, on n’avançait guère
dans la direction voulue, on faisait en détours dix milles
pour n’en gagner qu’un vers l’est. Toutefois, le sol
ferme ne manquait pas encore sous les pieds.
Mais le 24, ce furent d’autres obstacles, que Jasper
Hobson dut justement craindre de ne pouvoir
surmonter.
En effet, après avoir franchi une première banquise,
qui se dressait à une vingtaine de milles de l’île
Victoria, le détachement se trouva sur un champ de
glace beaucoup moins accidenté, et dont les diverses
pièces n’avaient point été soumises à une forte pression.
Il était évident que, par suite de la direction des
courants, l’effort de la banquise n’avait pas dû se porter
de ce côté de l’icefield. Mais aussi, Jasper Hobson et
ses compagnons ne tardèrent-ils pas à se trouver coupés
par de larges et profondes crevasses qui n’étaient pas
encore gelées. La température était relativement
chaude, et le thermomètre n’indiquait pas en moyenne
plus de 34° Fahrenheit (1°,11 centig. au-dessus de
zéro). Or, l’eau salée, moins facile à la congélation que
l’eau douce, ne se solidifie qu’à quelques degrés au-
dessous de glace, et conséquemment la mer ne pouvait
être prise. Toutes les portions durcies qui formaient la
banquise et l’icefield étaient venues de latitudes plus
hautes, et, en même temps, elles s’entretenaient par
elles-mêmes, et se nourrissaient pour ainsi dire de leur
propre froid ; mais cet espace méridional de la mer
Arctique n’était pas uniformément congelé, et, de plus,
il tombait une pluie chaude qui apportait avec elle de
nouveaux éléments de dissolution.
Ce jour-là, le détachement fut absolument arrêté
devant une crevasse, pleine d’une eau tumultueuse,
semée de petites glaces, – crevasse qui ne mesurait pas
plus de cent pieds de largeur, mais dont la longueur
devait avoir plusieurs milles.
Pendant deux heures, on longea le bord occidental
de cette entaille avec l’espérance d’en atteindre
l’extrémité, de manière à reprendre la direction vers
l’est, mais ce fut en vain. Il fallut s’arrêter. On fit donc
halte et on organisa le campement.
Jasper Hobson, suivi du sergent Long, se porta en
avant pendant un quart de mille, observant
l’interminable crevasse, et maudissant la douceur de cet
hiver qui lui faisait tant de mal.
« Il faut passer pourtant, dit le sergent Long, car
nous ne pouvons demeurer en cet endroit.
– Oui, il faut passer, répondit le lieutenant Hobson,
et nous passerons, soit que nous remontions au nord,
soit que nous descendions au sud, puisque nous finirons
évidemment par tourner cette entaille. Mais après celle-
ci, d’autres se présenteront qu’il faudra tourner encore,
et ce sera toujours ainsi, pendant des centaines de milles
peut-être, tant que durera cette indécise et déplorable
température !
– Eh bien, mon lieutenant, c’est ce qu’il faut
reconnaître avant de continuer notre voyage, dit le
sergent.
– Oui, il le faut, sergent Long, répondit résolument
Jasper Hobson, ou nous risquerions, après avoir fait
cinq ou six cents milles en détours et en crochets, de
n’avoir même pas franchi la moitié de la distance qui
nous sépare de la côte américaine. Oui ! il faut, avant
d’aller plus loin, reconnaître la surface de l’icefield, et
c’est ce que je vais faire ! »
Puis, sans ajouter une parole, Jasper Hobson se
déshabilla, se jeta dans cette eau à demi glacée, et,
vigoureux nageur, en quelques brasses il eut atteint
l’autre bord de l’entaille, puis il disparut dans l’ombre
au milieu des icebergs.
Quelques heures plus tard, Jasper Hobson, épuisé,
rentrait au campement, où le sergent l’avait précédé. Il
prit le sergent à part et lui fit connaître, ainsi qu’à Mrs.
Paulina Barnett, que le champ de glace était
impraticable.
« Peut-être, leur dit-il, un homme seul, à pied, sans
traîneau, sans bagage, parviendrait-il à passer ainsi, une
caravane ne le peut pas ! Les crevasses se multiplient
dans l’est, et vraiment un bateau nous serait plus utile
qu’un traîneau pour rallier le continent américain !
– Eh bien, répondit le sergent Long, si un homme
seul peut tenter ce passage, l’un de nous ne doit-il pas
essayer de le faire et d’aller chercher des secours ?
– J’ai eu la pensée de partir..., répondit Jasper
Hobson.
– Vous, monsieur Jasper ?
– Vous, mon lieutenant ? »
Ces deux réponses, faites simultanément à la
proposition de Jasper Hobson, prouvèrent combien elle
était inattendue et semblait inopportune ! Lui, le chef de
l’expédition, partir ! Abandonner ceux qui lui étaient
confiés, bien que ce fût pour affronter les plus grands
périls, et dans leur intérêt ! Non ! ce n’était pas
possible. Aussi Jasper Hobson n’insista pas.
« Oui, mes amis, dit-il alors, je vous comprends, j’ai
réfléchi, je ne vous abandonnerai pas. Mais il est inutile
aussi que l’un de vous veuille tenter ce passage ! En
vérité, il ne réussirait pas, il tomberait en route, il
périrait, et plus tard, quand se dissoudrait le champ de
glace, son corps n’aurait pas d’autre tombeau que le
gouffre qui s’ouvre sous nos pieds ! D’ailleurs, que
ferait-il en admettant qu’il pût atteindre New-
Arkhangel ? Comment viendrait-il à notre secours ?
Fréterait-il un navire pour nous chercher ? Soit ! Mais
ce navire ne pourrait passer qu’après la débâcle des
glaces ! Or, après la débâcle, qui peut savoir où aura été
entraînée l’île Victoria, soit dans la mer polaire, soit
dans la mer de Behring !
– Oui ! vous avez raison, mon lieutenant, répondit le
sergent Long. Restons tous ensemble, et si c’est sur un
navire que nous devons nous sauver, eh bien !
l’embarcation de Mac Nap est encore là, au cap
Bathurst, et, du moins, nous n’aurons pas à
l’attendre ! »
Mrs. Paulina Barnett avait écouté sans prononcer
une parole. Elle comprenait bien, elle aussi, que,
puisque l’icefield n’offrait pas de passage praticable, il
ne fallait plus compter que sur le bateau du charpentier
et attendre courageusement la débâcle.
« Et alors, monsieur Jasper, dit-elle, votre parti ?..
– Est de retourner à l’île Victoria.
– Revenons donc, et que le Ciel nous protège ! »
Tout le personnel de la colonie fut réuni alors, et la
proposition de revenir en arrière lui fut faite.
La première impression produite par la
communication du lieutenant Hobson fut mauvaise. Ces
pauvres gens comptaient tant sur ce rapatriement
immédiat à travers l’icefield, que leur désappointement
fut presque du désespoir. Mais ils réagirent
promptement et se déclarèrent prêts à obéir.
Jasper Hobson leur fit alors connaître les résultats de
l’exploration qu’il venait de faire. Il leur apprit que les
obstacles s’accumulaient dans l’est, qu’il était
matériellement impossible de passer avec tout le
matériel de la caravane, matériel absolument
indispensable, cependant, à un voyage qui devait durer
plusieurs mois.
« En ce moment, ajouta-t-il, nous sommes coupés de
toute communication avec la côte américaine, et en
continuant à nous avancer dans l’est, au prix de fatigues
excessives, nous courons, de plus, le risque de ne
pouvoir revenir sur nos pas vers l’île, qui est notre
dernier, notre seul refuge. Or, si la débâcle nous
trouvait encore sur ce champ de glace, nous serions
perdus. Je ne vous ai point dissimulé la vérité, mes
amis, mais je ne l’ai point aggravée. Je sais que je parle
à des gens énergiques qui savent, eux, que je ne suis
point homme à reculer. Je vous répète donc : nous
sommes devant l’impossible ! »
Ces soldats avaient une confiance absolue dans leur
chef. Ils connaissaient son courage, son énergie, et
quand il disait qu’on ne pouvait passer, c’est que le
passage était réellement impossible.
Le retour au fort Espérance fut donc décidé pour le
lendemain. Ce retour se fit dans les plus tristes
conditions. Le temps était affreux. De grandes rafales
couraient à la surface de l’icefield. La pluie tombait à
torrents. Que l’on juge de la difficulté de se diriger au
milieu d’une obscurité profonde dans ce labyrinthe
d’icebergs !
Le détachement n’employa pas moins de quatre
jours et quatre nuits à franchir la distance qui le séparait
de l’île. Plusieurs traîneaux et leurs attelages furent
engloutis dans les crevasses. Mais le lieutenant Hobson,
grâce à sa prudence, à son dévouement, eut le bonheur
de ne pas compter une seule victime parmi ses
compagnons. Mais que de fatigues, que de dangers, et
quel avenir s’offrait à ces infortunés qu’un nouvel
hivernage attendait sur l’île errante !
XIV
Les mois d’hiver
Le lieutenant Hobson et ses compagnons ne furent
de retour au fort Espérance que le 28, et non sans
d’immenses fatigues ! Ils n’avaient plus à compter
maintenant que sur l’embarcation, dont on ne pourrait
se servir avant six mois, c’est-à-dire quand la mer serait
redevenue libre.
L’hivernage commença donc. Les traîneaux furent
déchargés, les provisions rentrèrent à l’office ; les
vêtements, les armes, les ustensiles, les fourrures, dans
les magasins. Les chiens réintégrèrent leur « dog-
house », et les rennes domestiques, leur étable.
Thomas Black dut aussi s’occuper de son
réemménagement, et avec quel désespoir ! Le
malheureux astronome reporta ses instruments, ses
livres, ses cahiers dans sa chambre, et, plus irrité que
jamais de « cette fatalité qui s’acharnait contre lui », il
resta, comme avant, absolument étranger à tout ce qui
se passait dans la factorerie.
Un jour suffit à la réinstallation générale, et alors
recommença cette existence des hiverneurs, existence si
peu accidentée et qui paraîtrait si effroyablement
monotone aux habitants des grandes villes. Les travaux
d’aiguille, le raccommodage des vêtements, et même
l’entretien des fourrures dont une partie du précieux
stock, peut-être, pourrait être sauvée, puis, l’observation
du temps, la surveillance du champ de glace, enfin la
lecture, telles étaient les occupations et les distractions
quotidiennes. Mrs. Paulina Barnett présidait à tout, et
son influence se faisait sentir en toutes choses. Si,
parfois, un léger désaccord survenait entre ces soldats,
rendus quelquefois difficiles par les agacements du
présent et les inquiétudes de l’avenir, il se dissipait vite
aux paroles de Mrs. Paulina Barnett. La voyageuse
avait un grand empire sur ce petit monde et ne
l’employa jamais qu’au bien commun.
Kalumah s’était de plus en plus attachée à elle.
Chacun aimait d’ailleurs la jeune Esquimaude, qui se
montrait douce et serviable. Mrs. Paulina Barnett avait
entrepris de faire son éducation, et elle y réussissait, car
son élève était vraiment intelligente et friande de savoir.
Elle la perfectionna dans l’étude de la langue anglaise,
et elle lui apprit à lire et à écrire. D’ailleurs, en ces
matières, Kalumah trouvait dix maîtres qui se
disputaient le plaisir de la former, car, de tous ces
soldats, élevés dans les possessions anglaises ou en
Angleterre, il n’en était pas un qui ne sût lire, écrire et
compter.
La construction du bateau fut activement poussée, et
il devait être entièrement bordé et ponté avant la fin du
mois. Au milieu de cette obscure atmosphère, Mac Nap
et ses hommes travaillaient assidûment à la lueur de
résines enflammées, pendant que les autres
s’occupaient du gréement dans les magasins de la
factorerie. La saison, bien qu’elle fût déjà fort avancée,
demeurait toujours indécise. Le froid, quelquefois très
vif, ne tenait pas, – ce qu’il fallait évidemment attribuer
à la permanence des vents d’ouest.
Tout le mois de décembre s’écoula dans ces
conditions : des pluies et des neiges intermittentes, une
température qui varia entre 26 et 34° Fahrenheit (3°,33
centig. au-dessous de zéro et 1°,11 au-dessus). La
dépense du combustible fut modérée, bien qu’il n’y eût
aucune raison d’économiser les réserves qui étaient
abondantes. Mais malheureusement, il n’en était pas
ainsi du luminaire. L’huile menaçait de manquer, et
Jasper Hobson dut se résoudre à ne faire allumer la
lampe que pendant quelques heures de la journée. On
essaya bien d’employer la graisse de renne à l’éclairage
de la maison, mais l’odeur de cette matière était
insoutenable, et mieux valait encore demeurer dans
l’ombre. Les travaux étaient alors suspendus, et les
heures, ainsi passées, semblaient bien longues !
Quelques aurores boréales et deux ou trois
parasélènes aux époques de la pleine lune apparurent
plusieurs fois au-dessus de l’horizon. Thomas Black
avait là l’occasion d’observer ces météores avec un soin
minutieux, d’obtenir des calculs précis sur leur
intensité, leur coloration, leur rapport avec l’état
électrique de l’atmosphère, leur influence sur l’aiguille
aimantée, etc. Mais l’astronome ne quitta même pas sa
chambre ! C’était un esprit absolument dévoyé.
Le 30 décembre, à la clarté de la lune, on put voir
que, dans tout le nord et l’est de l’île Victoria, une
longue ligne circulaire d’icebergs fermait l’horizon.
C’était la banquise, dont les masses glacées s’étaient
élevées les unes sur les autres. On pouvait estimer que
sa hauteur était comprise entre trois cents et quatre
cents pieds. Cette énorme barrière cernait l’île sur les
deux tiers de sa circonférence environ, et il était à
craindre qu’elle ne se prolongeât encore.
Le ciel fut très pur pendant la première semaine de
janvier. L’année nouvelle – 1861 – avait débuté par un
froid assez vif, et la colonne de mercure s’abaissa
jusqu’à 8° Fahrenheit (13°,33 centig. au-dessous de
zéro). C’était la plus basse température de ce singulier
hiver, observée jusqu’ici. Abaissement peu
considérable, en tout cas, pour une latitude aussi élevée.
Le lieutenant Hobson crut devoir faire encore une
fois, au moyen d’observations stellaires, le relevé de
l’île en latitude et en longitude, et il s’assura que l’île
n’avait subi aucun déplacement.
Vers ce temps, quelque économie qu’on y eût
apportée, l’huile allait manquer tout à fait. Or, le soleil
ne devait pas reparaître sous cette latitude avant les
premiers jours de février. C’était un laps d’un mois
encore, et les hiverneurs étaient menacés de le passer
dans l’obscurité la plus complète, quand, grâce à la
jeune Esquimaude, l’huile nécessaire à l’alimentation
des lampes put être renouvelée.
On était au 3 janvier. Kalumah était allée au pied du
cap Bathurst, afin d’observer l’état des glaces. En cet
endroit, ainsi que sur toute la partie septentrionale de
l’île, l’icefield était plus compacte. Les glaçons dont il
se composait, mieux agrégés, ne laissaient point
d’intervalles liquides entre eux. La surface du champ,
bien qu’extrêmement raboteuse, était partout solide. Ce
qui tenait sans doute à ce que l’icefield, poussé au nord
par la banquise, avait été fortement pressé entre elle et
l’île Victoria.
Toutefois, la jeune Esquimaude, à défaut de
crevasses, remarqua plusieurs trous circulaires,
nettement découpés dans la glace, dont elle reconnut
parfaitement l’usage. C’étaient des trous à phoques,
c’est-à-dire que par ces ouvertures, qu’ils empêchaient
de se refermer, ces amphibies, emprisonnés sous la
croûte solide, venaient respirer à sa surface et chercher
sous la neige les mousses du littoral.
Kalumah savait que les ours, pendant l’hiver,
accroupis patiemment près de ces trous, guettent le
moment où l’amphibie sort de l’eau, le saisissent dans
leurs pattes, l’étouffent et l’emportent. Elle savait aussi
que les Esquimaux, non moins patients que les ours,
attendent de même l’apparition de ces animaux, leur
lancent un nœud coulant et s’en emparent sans trop de
peine.
Or, ce que faisaient les ours et les Esquimaux,
d’adroits chasseurs pouvaient bien le faire, et, puisque
les trous existaient, c’est que les phoques s’en servaient.
Or, ces phoques, c’était l’huile, c’était la lumière qui
manquait alors à la factorerie.
Kalumah revint aussitôt au fort. Elle prévint Jasper
Hobson. Celui-ci manda les chasseurs Marbre et
Sabine. La jeune indigène leur fit connaître le procédé
employé par les Esquimaux pour capturer les phoques
pendant l’hiver, et elle leur proposa d’en essayer.
Elle n’avait pas achevé de parler que Sabine avait
déjà préparé une forte corde munie d’un nœud coulant.
Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, les
chasseurs, Kalumah, deux ou trois autres soldats, se
rendirent au cap Bathurst, et, tandis que les femmes
demeuraient sur le rivage, les hommes s’avancèrent en
rampant vers les trous désignés. Chacun d’eux était
muni d’une corde et se posta près d’un trou différent.
L’attente fut assez longue. Une heure se passa. Rien
ne signalait l’approche des amphibies. Mais enfin, l’un
des trous – celui qu’observait Marbre – bouillonna à
son orifice. Une tête, armée de longues défenses,
apparut. C’était la tête d’un morse. Marbre lança son
nœud coulant avec adresse et serra vivement. Ses
compagnons accoururent à son aide, et, non sans peine,
malgré sa résistance, le gigantesque amphibie fut extrait
de l’élément liquide et entraîné sur la glace. Là,
quelques coups de hache l’abattirent.
C’était un succès. Les hôtes du fort Espérance
prirent goût à cette pêche d’un nouveau genre. D’autres
morses furent ainsi capturés. Ils fournirent une huile
abondante – huile animale, il est vrai, et non végétale –,
mais elle suffit à l’entretien des lampes, et la lumière ne
fit plus défaut aux travailleurs et aux travailleuses de la
salle commune.
Cependant, le froid ne s’accentuait pas. La
température demeurait supportable. Si les hiverneurs
eussent été sur le solide terrain du continent, ils
n’auraient eu qu’à se féliciter de passer l’hiver dans ces
conditions. Ils étaient, d’ailleurs, abrités par la haute
banquise contre les brises du nord et de l’ouest, et n’en
ressentaient pas l’influence. Le mois de janvier
s’avançait, et le thermomètre ne marquait encore que
quelques degrés au-dessous de glace.
Mais précisément, la douceur de la température
avait dû avoir et avait eu pour résultat de ne point
solidifier entièrement la mer autour de l’île Victoria. Il
était même évident que l’icefield n’était pas pris dans
toute son étendue, et que des entailles, plus ou moins
importantes, le rendaient impraticable, puisque ni les
ruminants, ni les animaux à fourrure n’avaient
abandonné l’île. Ces quadrupèdes s’étaient familiarisés,
apprivoisés à un point qu’on ne saurait croire, et ils
semblaient faire partie de la ménagerie domestique du
fort.
Suivant les prescriptions du lieutenant Hobson, on
respectait ces animaux, qu’il eût été absolument inutile
de tuer. On n’abattait les rennes que pour se procurer de
la venaison fraîche et renouveler l’ordinaire. Mais les
hermines, les martres, les lynx, les rats musqués, les
castors, les renards, qui fréquentaient sans crainte les
environs du fort, furent laissés tranquilles. Quelques-
uns même pénétraient dans l’enceinte, et on se gardait
bien de les en chasser. Les martres et les renards étaient
magnifiques avec leur fourrure d’hiver, et quelques-uns
valaient un haut prix ! Ces rongeurs, grâce à la douceur
de la température, trouvaient aisément une nourriture
végétale sous la neige molle et peu épaisse, et ils ne
vivaient point sur les réserves de la factorerie.
On attendait donc la fin de l’hiver, non sans
appréhension, dans une existence extrêmement
monotone, que Mrs. Paulina Barnett cherchait à varier
par tous les moyens possibles.
Un seul incident marqua assez tristement ce mois de
janvier. Le 7, l’enfant du charpentier Mac Nap fut pris
d’une fièvre assez forte. Des maux de tête très violents,
une soif ardente, des alternatives de frisson et de
chaleur, eurent bientôt mis le pauvre petit être en un
triste état. Que l’on juge du désespoir de sa mère, de
maître Mac Nap, de leurs amis ! On ne savait que faire,
car on ignorait la nature de la maladie, mais sur le
conseil de Madge, qui ne perdit point la tête et qui s’y
connaissait un peu, le mal fut combattu par des tisanes
rafraîchissantes et des cataplasmes. Kalumah se
multipliait, et passait les jours et les nuits près de
l’enfant, sans qu’on pût lui faire prendre un instant de
repos.
Mais vers le troisième jour, on n’eut plus de doute
sur la nature de la maladie. Une éruption caractéristique
couvrit le corps du bébé. C’était une scarlatine d’espèce
maligne, qui devait nécessairement amener une
inflammation interne.
Il est rare que des enfants d’un an soient frappés de
ce mal redoutable et avec cette violence, mais enfin cela
arrive quelquefois. La pharmacie du fort était
malheureusement assez incomplète, on le pense bien.
Toutefois, Madge, qui avait soigné plusieurs cas de
scarlatine, se souvint à propos de l’action de la teinture
de belladone. Elle en administra chaque jour une ou
deux gouttes au petit malade, et l’on prit les plus
extrêmes précautions pour qu’il ne subît pas le contact
de l’air.
L’enfant avait été transporté dans la chambre
qu’occupaient son père et sa mère. Bientôt, l’éruption
fut dans toute sa force, et de petits points rouges se
manifestèrent sur sa langue, sur ses lèvres, et même sur
le globe de l’œil. Mais deux jours après, les taches de la
peau prirent une teinte violette, puis blanche, et elles
tombèrent en squames.
C’est alors qu’il fallut redoubler de prudence et
combattre l’inflammation interne qui dénotait la
malignité de la maladie. Rien ne fut négligé, et l’on
peut dire que ce petit être fut admirablement soigné.
Ainsi, vers le 20 janvier, douze jours après l’invasion
du mal, on put concevoir le légitime espoir de le
sauver !
Ce fut une joie dans la factorerie. Ce bébé, c’était
l’enfant du fort, l’enfant de troupe, l’enfant du
régiment ! Il était né sous ce rude climat, au milieu de
ces braves gens ! Ils l’avaient nommé Michel-
Espérance, et ils le regardaient, parmi tant d’épreuves,
comme un talisman que le ciel ne voudrait pas leur
enlever ! Quant à Kalumah, on peut croire qu’elle serait
morte de la mort de cet enfant ; mais le petit Michel
revint peu à peu à la santé, et il sembla qu’il ramenait
l’espoir avec lui.
On était arrivé ainsi, au milieu de tant d’inquiétudes,
au 23 janvier. La situation de l’île Victoria ne s’était
modifiée en aucune façon. L’interminable nuit couvrait
encore la mer polaire. Pendant quelques jours, une
neige abondante tomba et s’entassa sur le sol de l’île et
sur le champ de glace à une hauteur de deux pieds.
Le 27, le fort reçut une visite assez inattendue. Les
soldats Belcher et Pen, qui veillaient sur le front de
l’enceinte, aperçurent, dans la matinée, un ours
gigantesque qui se dirigeait tranquillement du côté du
fort. Ils rentrèrent dans la salle commune, et signalèrent
à Mrs. Paulina Barnett la présence du redoutable
carnassier.
« Ce ne peut être que notre ours ! » dit Mrs. Paulina
Barnett à Jasper Hobson, et tous les deux, suivis du
sergent, de Sabine et de quelques soldats armés de fusil,
ils gagnèrent la poterne.
L’ours était à deux cents pas et marchait
tranquillement, sans hésitation, comme s’il eût eu un
plan bien arrêté.
« Je le reconnais, s’écria Mrs. Paulina Barnett. C’est
ton ours, Kalumah, c’est ton sauveur !
– Oh ! ne tuez pas mon ours ! s’écria la jeune
indigène.
– On ne le tuera pas, répondit le lieutenant Hobson.
Mes amis, ne lui faites aucun mal, et il est probable
qu’il s’en ira comme il est venu.
– Mais s’il veut pénétrer dans l’enceinte... dit le
sergent Long, qui croyait peu aux bons sentiments des
ours polaires.
– Laissez-le entrer, sergent, répondit Mrs. Paulina
Barnett. Cet animal-là a perdu toute férocité. Il est
prisonnier comme nous, et, vous le savez, les
prisonniers...
– Ne se mangent pas entre eux ! dit Jasper Hobson,
cela est vrai, madame, à la condition, toutefois, qu’ils
soient de la même espèce. Mais enfin, on épargnera
celui-ci à votre recommandation. Nous ne nous
défendrons que s’il nous attaque. Cependant, je crois
prudent de rentrer dans la maison. Il ne faut pas donner
de tentations trop fortes à ce carnassier ! »
Le conseil était bon. Chacun rentra. On ferma les
portes, mais les contrevents des fenêtres ne furent point
rabattus.
On put donc, à travers les vitres, suivre les
manœuvres du visiteur. L’ours, arrivé à la poterne, qui
avait été laissée ouverte, repoussa doucement la porte,
passa sa tête, examina l’intérieur de la cour, et entra.
Arrivé au milieu de l’enceinte, il examina les
constructions qui l’entouraient, se dirigea vers l’étable
et le chenil, écouta un instant les grognements des
chiens qui l’avaient senti, le bramement des rennes qui
n’étaient point rassurés, continua son inspection en
suivant le périmètre de la palissade, arriva près de la
maison principale, et vint enfin appuyer sa grosse tête
contre une des fenêtres de la grande salle.
Pour être franc, tout le monde recula, quelques
soldats saisirent leurs fusils, et le sergent Long
commença à craindre d’avoir laissé la plaisanterie aller
trop loin.
Mais Kalumah vint placer sa douce figure sur la
vitre fragile. L’ours parut la reconnaître – ce fut, du
moins, l’avis de l’Esquimaude –, et, satisfait sans doute,
après avoir poussé un bon grognement, il se recula,
reprit le chemin de la poterne, puis, ainsi que l’avait dit
Jasper Hobson, il s’en alla comme il était venu.
Tel fut l’incident dans toute sa simplicité, incident
qui ne se renouvela pas, et les choses reprirent leur
cours ordinaire.
Cependant, la guérison du petit enfant marchait
bien, et, dans les derniers jours du mois, il avait déjà
repris ses bonnes joues et son regard éveillé.
Le 3 février, vers midi, une teinte pâle nuança
pendant une heure l’horizon du sud. Un disque jaunâtre
se montra un instant. C’était l’astre radieux qui
reparaissait pour la première fois, après la longue nuit
polaire.
XV
Une dernière exploration
À dater de cette époque, le soleil s’éleva chaque jour
et de plus en plus au-dessus de l’horizon. La nuit ne
s’interrompait que pendant quelques heures. Le froid
s’accrut, ainsi qu’il arrive fréquemment au mois de
février, et le thermomètre marqua 1° Fahrenheit (17°
centig. au-dessous de zéro). C’était la plus basse
température qu’il devait indiquer pendant ce singulier
hiver.
« À quelle époque se fait la débâcle dans ces mers ?
demanda un jour la voyageuse à Jasper Hobson.
– Dans les années moyennes, madame, répondit le
lieutenant, la rupture des glaces ne s’opère pas avant les
premiers jours de mai, mais l’hiver a été si doux que, si
de nouveaux froids très intenses ne se produisent pas, la
débâcle pourrait bien se faire au commencement
d’avril, du moins je le suppose.
– Ainsi, nous aurions encore deux mois à attendre ?
demanda Mrs. Paulina Barnett.
– Oui, deux mois, madame, répondit Jasper Hobson,
car il sera prudent de ne pas hasarder trop
prématurément notre embarcation au milieu des glaces,
et je pense que toutes les chances de réussite seront
pour nous, surtout si nous pouvons attendre le moment
où notre île sera engagée dans la partie la plus resserrée
du détroit de Behring qui ne mesure pas plus de cent
milles de largeur.
– Que dites-vous là, monsieur Jasper ? répondit Mrs.
Paulina Barnett, assez surprise de la reprise du
lieutenant. Oubliez-vous donc que c’est le courant du
Kamtchatka, le courant du nord qui nous a reportés où
nous sommes, et qu’à l’époque de la débâcle, il pourrait
bien nous reprendre et nous reporter plus loin encore ?
– Je ne le pense pas, madame, répondit le lieutenant
Hobson, et j’ose même assurer que cela ne sera pas. La
débâcle se fait toujours du nord au sud, soit que le
courant du Kamtchatka se renverse, soit que les glaces
prennent le courant de Behring, soit enfin pour toute
autre raison qui m’échappe. Mais, invariablement, les
icebergs dérivent vers le Pacifique, et c’est là qu’ils
vont se dissoudre dans les eaux plus chaudes.
Interrogez Kalumah. Elle connaît ces parages, et elle
vous dira, comme moi, que la débâcle des glaces se fait
du nord au sud. »
Kalumah, interrogée, confirma les paroles du
lieutenant. Il paraissait donc probable que l’île,
entraînée dans les premiers jours d’avril, serait charriée
au sud comme un immense glaçon, c’est-à-dire dans la
partie la plus étroite du détroit de Behring, fréquentée,
pendant l’été, par les pêcheurs de New-Arkhangel, les
pilotes et les pratiques de la côte. Mais en tenant
compte de tous les retards possibles et, par conséquent,
du temps que l’île mettrait à redescendre vers le sud, on
ne pouvait espérer de prendre pied sur le continent
avant le mois de mai. Au surplus, bien que le froid
n’eût pas été intense, l’île Victoria s’était certainement
consolidée, en ce sens que l’épaisseur de sa base de
glace avait dû s’accroître, et l’on devait compter qu’elle
résisterait pendant plusieurs mois encore.
Les hiverneurs devaient donc s’armer de patience et
attendre, toujours attendre !
La convalescence du petit enfant se faisait bien. Le
20 février, il sortit pour la première fois, après quarante
jours de maladie. On entend par là qu’il passa de sa
chambre dans la grande salle, où les caresses ne lui
furent pas épargnées. Sa mère, qui avait eu l’intention
de le sevrer à un an, continua de le nourrir, sur le
conseil de Madge, et le lait maternel, mêlé, quelquefois
de lait de renne, lui rendit promptement ses forces. Il
trouva mille petits jouets que ses amis, les soldats,
avaient fabriqués pendant sa maladie, et l’on s’imagine
aisément s’il fut le plus heureux bébé du monde.
La dernière semaine du mois de février fut
extrêmement pluvieuse et neigeuse. Il ventait un grand
vent de nord-ouest. Pendant quelques jours même, la
température s’abaissa assez pour que la neige tombât
abondamment. Mais la bourrasque n’en fut pas moins
violente. Du côté du cap Bathurst et de la banquise, les
bruits de la tempête étaient assourdissants. Les icebergs
entrechoqués s’écroulaient avec un bruit comparable
aux roulements du tonnerre. Il se faisait une pression
dans les glaces du nord qui s’accumulaient sur le littoral
de l’île. On pouvait craindre que le cap lui-même – qui
n’était après tout qu’une sorte d’iceberg, coiffé de terre
et de sable –, ne fut jeté à bas. Quelques gros glaçons,
malgré leur poids, furent chassés jusqu’au pied même
de l’enceinte palissadée. Très heureusement pour la
factorerie, le cap tint bon et préserva ses bâtiments d’un
écrasement complet.
On comprend bien que la position de l’île Victoria, à
l’ouvert d’un détroit resserré, vers lequel
s’accumulaient les glaces, était excessivement
périlleuse. Elle pouvait être balayée par une sorte
d’avalanche horizontale, si l’on peut s’exprimer ainsi,
être écrasée par les glaçons poussés du large, avant
même de s’abîmer dans les flots. C’était un nouveau
danger, ajouté à tant d’autres. Mrs. Paulina Barnett,
voyant la force prodigieuse de la poussée du large, et
l’irrésistible violence avec laquelle ces blocs
s’entassaient, comprit bien quel nouveau péril
menacerait l’île à la débâcle prochaine. Elle en parla
plusieurs fois au lieutenant Hobson, et celui-ci secoua
la tête en homme qui n’a pas de réponse à faire.
La bourrasque tomba complètement vers les
premiers jours de mars, et l’on put voir alors combien
l’aspect du champ s’était modifié. Il semblait, en effet,
que, par une sorte de glissement à la surface de
l’icefield, la banquise se fût rapprochée de l’île
Victoria. En de certains points, elle n’en était pas
distante de plus de deux milles, et se comportait comme
les glaciers qui se déplacent, avec cette différence
qu’elle marchait, tandis que ceux-ci descendent. Entre
la haute barrière et le littoral, le sol, ou plutôt le champ
de glace, affreusement convulsionné, hérissé
d’hummocks, d’aiguilles rompues, de tronçons
renversés, de pyramidions culbutés, houleux comme
une mer qui se fût subitement figée au plus fort d’une
tempête, n’était plus reconnaissable. On eût dit les
ruines d’une ville immense, dont pas un monument ne
serait resté debout. Seule, la haute banquise,
étrangement profilée, découpant sur le ciel ses cônes,
ses ballons, ses crêtes fantaisistes, ses pics aigus, se
tenait solidement, et encadrait superbement ce fouillis
pittoresque.
À cette date, l’embarcation fut entièrement
terminée. Cette chaloupe était de forme un peu
grossière, comme on devait s’y attendre, mais elle
faisait honneur à Mac Nap, et, avec son avant en forme
de galiote, elle devait mieux résister au choc des glaces.
On eût dit une de ces barques hollandaises qui
s’aventurent dans les mers du Nord. Son gréement, qui
était achevé, se composait, comme celui d’un cutter,
d’une brigantine et d’un foc, supportés sur un seul mât.
Les toiles à tente de la factorerie avaient été utilisées
pour la voilure.
Ce bateau pouvait facilement contenir le personnel
de l’île Victoria, et il était évident que si, comme on
pouvait l’espérer, l’île s’engageait dans le détroit de
Behring, il pourrait aisément franchir même la plus
grande distance qui pût le séparer alors de la côte
américaine. Il n’y avait donc plus qu’à attendre la
débâcle des glaces.
Le lieutenant Hobson eut alors l’idée d’entreprendre
une assez longue excursion au sud-est, dans le but de
reconnaître l’état de l’icefield, d’observer s’il présentait
des symptômes de prochaine dissolution, d’examiner la
banquise elle-même, de voir enfin si, dans l’état actuel
de la mer, tout passage vers le continent américain était
encore obstrué. Bien des incidents, bien des hasards
pouvaient se produire avant que la rupture des glaces
eût rendu la mer libre, et opérer une reconnaissance du
champ de glace était un acte de prudence.
L’expédition fut donc résolue, et le départ fixé au 7
mars. La petite troupe se composa du lieutenant
Hobson, de la voyageuse, de Kalumah, de Marbre et de
Sabine. Il était convenu que, si la route était praticable,
on chercherait un passage à travers la banquise, mais
qu’en tout cas, Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons
ne prolongeraient pas leur absence au-delà de quarante-
huit heures.
Les vivres furent donc préparés, et le détachement,
bien armé, à tout hasard, quitta le fort Espérance dans la
matinée du 7 mars et se dirigea vers le cap Michel.
Le thermomètre marquait alors 32° Fahrenheit (0
centig.). L’atmosphère était légèrement brumeuse, mais
calme. Le soleil décrivait son arc diurne pendant sept
ou huit heures déjà au-dessus de l’horizon, et ses rayons
obliques projetaient une clarté suffisante sur tout le
massif des glaces.
À neuf heures, après une courte halte, le lieutenant
Hobson et ses compagnons descendaient le talus du cap
Michel et s’avançaient sur le champ dans la direction
du sud-est. De ce côté, la banquise ne s’élevait pas à
trois milles du cap.
La marche fut assez lente, on le pense bien. À tout
moment, il fallait tourner, soit une crevasse profonde,
soit un infranchissable hummock. Aucun traîneau
n’aurait évidemment pu s’aventurer sur cette route
raboteuse. Ce n’était qu’un amoncellement de blocs de
toute taille et de toutes formes, dont quelques-uns ne se
tenaient que par un miracle d’équilibre. D’autres étaient
tombés récemment, ainsi qu’on le voyait à leurs
cassures nettes, à leurs angles affilés comme des lames.
Mais, au milieu de ces éboulis, pas une trace qui
annonçât le passage d’un homme ou d’un animal ! Nul
être vivant dans ces solitudes, que les oiseaux avaient
eux-mêmes abandonnées !
Mrs. Paulina Barnett se demandait, non sans
étonnement, comment, si on était parti en décembre, on
aurait pu franchir cet icefield bouleversé, mais le
lieutenant Hobson lui fit observer qu’à cette époque le
champ de glace ne présentait pas cet aspect. L’énorme
pression, provoquée par la banquise, ne s’était pas alors
produite, et on aurait trouvé un champ relativement uni.
Le seul obstacle avait donc été dans le défaut de
solidification, et non ailleurs. Maintenant, le passage
était impraticable, il est vrai, par suite des aspérités de
l’icefield, mais au commencement de l’hiver, ces
aspérités n’existaient pas.
Cependant, on s’approchait de la haute barrière.
Presque toujours, Kalumah précédait la petite troupe.
La vive et légère indigène, comme un chamois dans les
roches alpestres, marchait d’un pied sûr au milieu des
glaçons. C’était merveille de la voir courir ainsi, sans
une hésitation, sans une erreur, et suivre, d’instinct pour
ainsi dire, le meilleur passage dans ce labyrinthe
d’icebergs. Elle allait, venait, appelait, et on pouvait la
suivre de confiance.
Vers midi, la vaste base de la banquise était atteinte,
mais on n’avait pas mis moins de trois heures à faire
trois milles.
Quelle imposante masse que cette barrière de glaces,
dont certains sommets s’élevaient à plus de quatre cents
pieds au-dessus de l’icefield ! Les strates qui la
formaient se dessinaient nettement. Des teintes
diverses, des nuances d’une extrême délicatesse en
coloraient les parois glacées. On la voyait par longues
places, tantôt irisée, tantôt jaspée, et partout niellée
d’arabesques ou piquetée de paillettes lumineuses.
Aucune falaise, si étrangement découpée qu’elle eût
été, n’aurait pu donner une idée de cette banquise,
opaque en un endroit, diaphane en un autre, et sur
laquelle la lumière et l’ombre produisaient les jeux les
plus étonnants.
Mais il fallait bien se garder de trop approcher ces
masses sourcilleuses, dont la solidité était fort
problématique. Les déchirements et les fracas étaient
fréquents à l’intérieur. Il se faisait là un travail de
désagrégation formidable. Les bulles d’air,
emprisonnées dans la masse, poussaient à sa
destruction, et l’on sentait bien tout ce qu’avait de
fragile cet édifice élevé par le froid, qui ne survivrait
pas à l’hiver arctique, et qui se résoudrait en eau sous
les rayons du soleil. Il y avait là de quoi alimenter de
véritables rivières !
Le lieutenant Hobson avait dû prémunir ses
compagnons contre le danger des avalanches, qui à
chaque instant découronnaient le sommet de la
banquise. Aussi la petite troupe n’en longeait-elle la
base qu’à une certaine distance. Et on eut raison d’agir
prudemment, car, vers deux heures, à l’angle d’une
vallée que Mrs. Paulina Barnett et ses compagnons se
disposaient à traverser, un bloc énorme, pesant plus de
cent tonnes, se détacha du sommet de la barrière de
glace et tomba sur l’icefield avec un épouvantable
fracas. Le champ creva sous le choc et l’eau fut projetée
à une grande hauteur. Fort heureusement, personne ne
fut atteint par les fragments du bloc, qui éclata comme
une bombe.
Depuis deux heures jusqu’à cinq, on suivit une
vallée étroite, sinueuse, qui s’enfonçait dans la
banquise. La traversait-elle dans toute sa largeur ? C’est
ce que l’on ne pouvait savoir. La structure intérieure de
la haute barrière put être ainsi examinée. Les blocs qui
la composaient étaient rangés avec une plus grande
symétrie que sur son revêtement extérieur. En plusieurs
endroits apparaissaient des troncs d’arbres, engagés
dans la masse, arbres non d’essence polaire, mais
d’essence tropicale. Venus évidemment par le courant
du Gulf-Stream jusqu’aux régions arctiques, ils avaient
été repris par les glaces et retourneraient à l’Océan avec
elles. On vit aussi quelques épaves, des restes de
carènes et des membrures de bâtiments.
Vers cinq heures, l’obscurité, déjà assez grande,
arrêta l’exploration. On avait fait deux milles environ
dans la vallée, très encombrée et peu praticable, mais
ses sinuosités empêchaient d’évaluer le chemin
parcouru en droite ligne.
Jasper Hobson donna alors le signal de halte. En une
demi-heure, Marbre et Sabine, armés de couteaux à
neige, eurent creusé une grotte dans le massif. La petite
troupe s’y blottit, soupa, et, la fatigue aidant, s’endormit
presque aussitôt.
Le lendemain, tout le monde était sur pied à huit
heures, et Jasper Hobson reprenait le chemin de la
vallée pendant un mille encore, afin de reconnaître si
elle ne traversait pas la banquise dans toute sa largeur.
D’après la situation du soleil, sa direction, après avoir
été vers le nord-est, semblait se rabattre vers le sud-est.
À onze heures, le lieutenant Hobson et ses
compagnons débouchaient sur le revers opposé de la
banquise. Ainsi donc, on n’en pouvait douter, le
passage existait.
Toute cette partie orientale de l’icefield présentait le
même aspect que sa portion occidentale. Même fouillis
de glaces, même hérissement de blocs. Les icebergs et
les hummocks s’étendaient à perte de vue, séparés par
quelques parties planes, mais étroites, et coupés de
nombreuses crevasses dont les bords étaient déjà en
décomposition. C’était aussi la même solitude, le même
désert, le même abandonnement. Pas un animal, pas un
oiseau.
Mrs. Paulina Barnett, montée au sommet d’un
hummock, resta pendant une heure à considérer ce
paysage polaire, si triste au regard. Elle songeait,
malgré elle, à ce départ qui avait été tenté cinq mois
auparavant. Elle se représentait tout le personnel de la
factorerie, toute cette misérable caravane, perdue dans
la nuit, au milieu de ces solitudes glacées, et cherchant,
parmi tant d’obstacles et tant de périls, à gagner le
continent américain !
Le lieutenant Hobson l’arracha enfin à ses rêveries.
« Madame, lui dit-il, voilà plus de vingt-quatre
heures que nous avons quitté le fort. Nous connaissons
maintenant quelle est l’épaisseur de la banquise, et
puisque nous avons promis de ne pas prolonger notre
absence au-delà de quarante-huit heures, je crois qu’il
est temps de revenir sur nos pas. »
Mrs. Paulina Barnett se rendit à cette observation.
Le but de l’exploration avait été atteint. La banquise
n’offrait qu’une épaisseur médiocre, et elle se
dissoudrait assez promptement, sans doute, pour livrer
immédiatement passage au bateau de Mac Nap, après la
débâcle des glaces. Il ne restait donc plus qu’à revenir,
car le temps pouvait changer, et des tourbillons de neige
eussent rendu peu praticable la vallée transversale.
On déjeuna, et on repartit vers une heure après midi.
À cinq heures, on campait comme la veille dans une
hutte de glace, la nuit s’y passait sans accident, et le
lendemain, 9 mars, le lieutenant Hobson donnait à huit
heures du matin le signal du départ.
Le temps était beau. Le soleil qui se levait dominait
déjà la banquise et lançait quelques rayons à travers la
vallée. Jasper Hobson et ses compagnons lui tournaient
le dos, puisqu’ils marchaient vers l’ouest, mais leurs
yeux saisissaient l’éclat des rayons réverbérés par les
parois de glace, qui s’entrecroisaient devant eux.
Mrs. Paulina Barnett et Kalumah marchaient un peu
en arrière, causant, observant, et suivant les étroits
passages indiqués par Sabine et Marbre. On espérait
bien avoir retraversé la banquise pour midi, et franchi
les trois milles qui la séparaient de l’île Victoria avant
une ou deux heures. De cette façon, les excursionnistes
seraient de retour au fort avec le coucher du soleil. Ce
seraient quelques heures de retard, mais dont leurs
compagnons n’auraient pas à s’inquiéter sérieusement.
On comptait sans un incident, que certainement
aucune perspicacité humaine ne pouvait prévoir.
Il était dix heures environ, quand Marbre et Sabine,
qui marchaient à vingt pas en avant, s’arrêtèrent. Ils
semblaient discuter. Le lieutenant, Mrs. Paulina Barnett
et la jeune indigène les ayant rejoints, virent que
Sabine, tenant sa boussole à la main, la montrait à son
compagnon, qui la considérait d’un air étonné.
« Voilà une chose bizarre ! s’écria-t-il, en
s’adressant à Jasper Hobson. Me direz-vous, mon
lieutenant, de quel côté est située notre île par rapport à
la banquise ? Est-ce à l’est ou à l’ouest ?
– À l’ouest, répondit Jasper Hobson, assez surpris
de cette question, vous le savez bien, Marbre.
– Je le sais bien !... je le sais bien !... répondit
Marbre, en hochant la tête. Mais alors, si c’est à l’ouest,
nous faisons fausse route et nous nous éloignons de
l’île !
– Comment ! nous nous en éloignons ! dit le
lieutenant, très étonné du ton affirmatif du chasseur.
– Sans doute, mon lieutenant, répondit Marbre,
consultez la boussole, et que je perde mon nom, si elle
n’indique pas que nous marchons vers l’est et non vers
l’ouest !
– Ce n’est pas possible ! dit la voyageuse.
– Regardez, madame », répondit Sabine. En effet,
l’aiguille aimantée marquait le nord dans une direction
absolument opposée à celle que l’on supposait. Jasper
Hobson réfléchit et ne répondit pas.
« Il faut que nous nous soyons trompés ce matin en
quittant notre maison de glace, dit Sabine. Nous aurons
pris à gauche au lieu de prendre à droite.
– Non ! s’écria Mrs. Paulina Barnett, ce n’est pas
possible ! Nous ne nous sommes pas trompés !
– Mais... dit Marbre.
– Mais, répondit Mrs. Paulina Barnett, voyez le
soleil ! Est-ce qu’il ne se lève plus dans l’est, à
présent ? Or, comme nous lui avons toujours tourné le
dos depuis ce matin, et que nous le lui tournons encore,
il est manifeste que nous marchons vers l’ouest. Donc,
comme l’île est à l’ouest, nous la retrouverons en
débouchant de la vallée sur la partie occidentale de la
banquise. »
Marbre, stupéfait de cet argument auquel il ne
pouvait répondre, se croisa les bras.
« Soit, dit Sabine, mais alors la boussole et le soleil
sont en contradiction complète !
– Oui, en ce moment du moins, répondit Jasper
Hobson, et cela ne tient uniquement qu’à ceci : c’est
que sous les hautes latitudes boréales, et dans les
parages qui avoisinent le pôle magnétique, il arrive
quelquefois que les boussoles sont affolées, et que leurs
aiguilles donnent des indications absolument fausses.
– Bon, dit Marbre, il faut donc poursuivre notre
route en continuant de tourner le dos au soleil ?
– Sans aucun doute, répondit le lieutenant Hobson.
Il me semble qu’entre la boussole et le soleil, il n’y a
pas à hésiter. Le soleil ne se dérange pas, lui ! »
La marche fut reprise, les marcheurs ayant le soleil
derrière eux, et il est certain qu’aux arguments de
Jasper Hobson, arguments tirés de la position de l’astre
radieux, il n’y avait rien à objecter.
La petite troupe s’avança donc dans la vallée, mais
pendant un temps plus long qu’elle ne le supposait.
Jasper Hobson comptait avoir traversé la banquise
avant midi, et il était plus de deux heures, quand il se
trouva enfin au débouché de l’étroit passage.
Ce retard, assez bizarre, n’avait pas laissé de
l’inquiéter, mais que l’on juge de sa stupéfaction
profonde et de celle de ses compagnons, quand, en
prenant pied sur le champ de glace, à la base de la
banquise, ils n’aperçurent plus l’île Victoria qu’ils
auraient dû avoir en face d’eux !
Non ! l’île, fort reconnaissable de ce côté, grâce aux
arbres qui couronnaient le cap Michel, n’était plus là !
À sa place s’étendait un immense champ de glace, sur
lequel les rayons solaires, passant par-dessus la
banquise, s’étendaient à perte de vue !
Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett,
Kalumah, les deux chasseurs regardaient et se
regardaient.
« L’île devrait être là ! s’écria Sabine.
– Et elle n’y est plus ! répondit Marbre. Ah ça ! mon
lieutenant, qu’est-elle devenue ? »
Mrs. Paulina Barnett, abasourdie, ne savait que
répondre. Jasper Hobson ne prononçait pas une parole.
En ce moment, Kalumah s’approcha du lieutenant
Hobson, lui toucha le bras et dit :
« Nous nous sommes égarés dans la vallée, nous
l’avons remontée au lieu de la descendre, et nous nous
retrouvons à l’endroit où nous étions hier, après avoir
traversé pour la première fois la banquise. Venez,
venez ! »
Et machinalement, pour ainsi dire, le lieutenant
Hobson, Mrs. Paulina Barnett, Marbre, Sabine, se fiant
à l’instinct de la jeune indigène, se laissèrent emmener,
et s’engagèrent de nouveau dans l’étroit passage, en
revenant sur leurs pas. Et pourtant les apparences
étaient contre Kalumah, à consulter la position du
soleil !
Mais Kalumah ne s’était pas expliquée, et se
contentait de murmurer en marchant : .
« Marchons ! vite ! vite ! »
Le lieutenant, la voyageuse et leurs compagnons
étaient donc exténués et se traînaient à peine, quand, la
nuit venue, après trois heures de route, ils se
retrouvèrent de l’autre côté de la banquise. L’obscurité
les empêchait de voir si l’île était là, mais ils ne
restèrent pas longtemps dans l’incertitude.
En effet, à quelques centaines de pas, sur le champ
de glace, des résines embrasées se promenaient en tous
sens et des coups de fusil éclataient dans l’air. On
appelait.
À cet appel, la petite troupe répondit, et fut bientôt
rejointe par le sergent Long, Thomas Black, que
l’inquiétude sur le sort de ses amis avait enfin tiré de sa
torpeur, et d’autres encore, qui accoururent au-devant
d’eux. Et, en vérité, ces pauvres gens avaient été bien
inquiets, car ils avaient lieu de supposer – ce qui était
vrai d’ailleurs –, que Jasper Hobson et ses compagnons
s’étaient égarés en voulant regagner l’île.
Et pourquoi devaient-ils penser ainsi, eux qui étaient
restés au fort Espérance ? Pourquoi devaient-ils croire
que le lieutenant et sa petite troupe s’égarerait au
retour ?
C’est que, depuis vingt-quatre heures, l’immense
champ de glace et l’île avec lui s’étaient déplacés, et
avaient fait un demi-tour sur eux-mêmes. C’est que, par
suite de ce déplacement, ce n’était plus à l’ouest, mais à
l’est de la banquise qu’il fallait désormais chercher l’île
errante !
XVI
La débâcle
Deux heures après, tous étaient rentrés au fort
Espérance. Et le lendemain, 10 mars, le soleil illumina
d’abord cette partie du littoral qui formait autrefois la
portion occidentale de l’île. Le cap Bathurst, au lieu de
pointer au nord, pointait au sud. La jeune Kalumah, à
laquelle ce phénomène était connu, avait eu raison, et si
le soleil ne s’était pas trompé, la boussole, du moins,
n’avait pas eu tort !
Ainsi donc, l’orientation de l’île Victoria était
encore une fois changée et plus complètement. Depuis
le moment où elle s’était détachée de la terre
américaine, l’île avait fait un demi-tour sur elle-même,
et non seulement l’île, mais aussi l’immense icefield
qui l’emprisonnait. Ce déplacement sur son centre
prouvait que le champ de glace ne se reliait plus au
continent, qu’il s’était détaché du littoral, et,
conséquemment, que la débâcle ne pouvait tarder à se
produire.
« En tout cas, dit le lieutenant Hobson à Mrs.
Paulina Barnett, ce changement de front ne peut que
nous être favorable. Le cap Bathurst et le fort Espérance
se sont tournés vers le sud-est, c’est-à-dire vers le point
qui se rapproche le plus du continent, et maintenant la
banquise, qui n’eût laissé qu’un étroit et difficile
passage à notre embarcation, ne s’élève plus entre
l’Amérique et nous.
– Ainsi, tout est pour le mieux ? demanda Mrs.
Paulina Barnett, en souriant.
– Tout est pour le mieux, madame », répondit Jasper
Hobson, qui avait justement apprécié les conséquences
du changement d’orientation de l’île Victoria.
Du 10 au 21 mars, aucun incident ne se produisit,
mais on pouvait déjà pressentir les approches de la
saison nouvelle. La température se maintenait entre 43
et 50° Fahrenheit (6° et 10° centig. au-dessus de zéro).
Sous l’influence du dégel, la rupture des glaces tendait
à se faire subitement. De nouvelles crevasses
s’ouvraient, et l’eau libre se projetait à la surface du
champ. Suivant l’expression pittoresque des baleiniers,
ces crevasses étaient autant de blessures par lesquelles
l’icefield « saignait ». Le fracas des glaçons qui se
brisaient était comparable alors à des détonations
d’artillerie. Une pluie assez chaude, qui tomba pendant
plusieurs jours, ne pouvait manquer d’activer la
dissolution de la surface solidifiée de la mer.
Les oiseaux qui avaient abandonné l’île errante au
commencement de l’hiver revinrent en grand nombre,
ptarmigans, guillemots, puffins, canards, etc. Marbre et
Sabine en tuèrent un certain nombre, dont quelques-uns
portaient encore au cou le billet que le lieutenant et la
voyageuse leur avaient confié quelques mois
auparavant. Des bandes de cygnes blancs reparurent
aussi et firent retentir les airs du son de leur éclatante
trompette. Quant aux quadrupèdes, rongeurs et
carnassiers, ils continuaient de fréquenter, suivant leur
habitude, les environs de la factorerie, comme de
véritables animaux domestiques.
Presque chaque jour, toutes les fois que l’état du ciel
le permettait, le lieutenant Hobson prenait hauteur.
Quelquefois même, Mrs. Paulina Barnett, devenue fort
habile au maniement du sextant, l’aidait ou le
remplaçait même dans ses observations. Il était très
important, en effet, de constater les moindres
changements qui se seraient effectués en latitude ou en
longitude dans la position de l’île. La grave question
des deux courants était toujours pendante, et de savoir
si, après la débâcle, on serait emporté au sud ou au
nord, voilà ce qui préoccupait par-dessus tout Jasper
Hobson et Mrs. Paulina Barnett.
Il faut dire que cette vaillante femme montrait en
tout et toujours une énergie supérieure à son sexe. Ses
compagnons la voyaient chaque jour, bravant les
fatigues, le mauvais temps, sous la pluie, sous la neige,
opérant une reconnaissance de quelque partie de l’île,
s’aventurant à travers l’icefield à demi décomposé ;
puis, à son retour, réglant la vie intérieure de la
factorerie, prodiguant ses soins et ses conseils, et
toujours activement secondée par sa fidèle Madge.
Mrs. Paulina Barnett avait courageusement envisagé
l’avenir, et des craintes qui l’assaillaient parfois, de
certains pressentiments que son esprit ne pouvait
dissiper, elle ne laissait jamais rien paraître. C’était
toujours la femme confiante, encourageante que l’on
connaît, et personne n’aurait pu deviner sous son
humeur égale les vives préoccupations dont elle ne
pouvait être exempte. Jasper Hobson l’admirait
profondément.
Il avait aussi une entière confiance en Kalumah, et il
s’en rapportait souvent à l’instinct naturel de la jeune
Esquimaude, absolument comme un chasseur se fie à
l’instinct de son chien. Kalumah, très intelligente,
d’ailleurs, était familiarisée avec tous les incidents
comme avec tous les phénomènes des régions polaires.
À bord d’un baleinier, elle eût certainement remplacé
avec avantage « l’icemaster », ce pilote auquel est
spécialement confiée la direction du navire au milieu
des glaces. Chaque jour, Kalumah allait reconnaître
l’état de l’icefield, et rien qu’au bruit des icebergs qui
se fracassaient au loin, la jeune indigène devinait les
progrès de la décomposition. Jamais, aussi, pied plus
sûr que le sien ne s’était aventuré sur les glaçons.
D’instinct, elle sentait lorsque la glace, « pourrie par-
dessous », n’offrait plus qu’un point d’appui trop
fragile, et elle cheminait sans une seule hésitation à
travers l’icefield troué de crevasses.
Du 20 au 30 mars, le dégel fit de rapides progrès.
Les pluies furent abondantes et activèrent la dissolution
des glaces. On pouvait espérer qu’avant peu l’icefield
se diviserait, et peut-être quinze jours ne se passeraient-
ils pas sans que le lieutenant Hobson, profitant des eaux
libres, pût lancer son navire à travers les glaces. Ce
n’était point un homme à hésiter, quand il pouvait
redouter, d’ailleurs, que l’île fût entraînée au nord, pour
peu que le courant du Kamtchatka l’emportât sur le
courant de Behring.
« Mais, répétait souvent Kalumah, cela n’est pas à
craindre. La débâcle ne remonte pas, elle descend, et le
danger est là ! » disait-elle, en montrant le sud, où
s’étendait l’immense mer du Pacifique.
La jeune Esquimaude était absolument affirmative.
Le lieutenant Hobson connaissait son opinion bien
arrêtée sur ce point, et il se rassurait, car il ne
considérait pas comme un danger que l’île allât se
perdre dans les eaux du Pacifique. En effet, auparavant,
tout le personnel de la factorerie serait embarqué à bord
de la chaloupe, et le trajet serait nécessairement court
pour gagner l’un ou l’autre continent, puisque le détroit
formait un véritable entonnoir entre le cap Oriental, sur
la côte asiatique, et le cap du Prince-de-Galles, sur la
côte américaine.
On comprend donc avec quelle attention il fallait
surveiller les moindres déplacements de l’île. Le point
dut donc être fait toutes les fois que le permit l’état du
ciel, et, dès cette époque, le lieutenant Hobson et ses
compagnons prirent toutes les précautions en prévision
d’un embarquement prochain, et peut-être précipité.
Comme on le pense bien, les travaux spéciaux à
l’exploitation de la factorerie, c’est-à-dire les chasses,
l’entretien des trappes, furent abandonnés. Les
magasins regorgeaient de fourrures, qui seraient
perdues pour la plus grande partie. Les chasseurs et les
trappeurs chômaient donc. Quant au maître charpentier
et à ses hommes, ils avaient achevé l’embarcation, et en
attendant le moment de la lancer à l’eau, quand la mer
serait libre, ils s’occupèrent de consolider la maison
principale du fort, qui, pendant la débâcle, serait peut-
être exposée à subir une pression considérable des
glaçons du littoral, si le cap Bathurst ne leur opposait
pas un obstacle suffisant. De forts étançons furent donc
appliqués aux murailles de bois. On disposa à
l’intérieur des chambres des étais placés verticalement,
qui multiplièrent les points d’appui aux poutres du
plafond. Le toit de la maison, dont les fermes furent
renforcées par des jambettes et des arcs-boutants, put
dès lors supporter des poids considérables, car il était
pour ainsi dire casematé. Ces divers travaux
s’achevèrent dans les premiers jours d’avril, et l’on put
constater bientôt non seulement leur utilité, mais aussi
leur opportunité.
Cependant, les symptômes de la saison nouvelle
s’accusaient davantage chaque jour. Ce printemps était
singulièrement précoce, car il succédait à un hiver qui
avait été si étrangement doux pour des régions polaires.
Quelques bourgeons apparaissaient aux arbres.
L’écorce des bouleaux, des saules, des arbousiers, se
gonflait en maint endroit sous la sève dégelée. Les
mousses nuançaient d’un vert pâle les talus exposés
directement au soleil, mais elles ne devaient pas fournir
une récolte abondante, car les rongeurs, accumulés aux
environs du fort et friands de nourriture, leur laissaient
à peine le temps de sortir de terre.
Si quelqu’un fut malheureux alors, ce fut sans
contredit l’honnête caporal. L’époux de Mrs. Joliffe
était, on le sait, préposé à la garde des terrains
ensemencés par sa femme. En toute autre circonstance,
il n’aurait eu à défendre que du bec de ces pillards ailés,
guillemots ou puffins, sa moisson d’oseille et de
chochléarias. Un mannequin eût suffi à effrayer ces
voraces oiseaux, et à plus forte raison le caporal en
personne. Mais, cette fois, aux oiseaux se joignaient
tous les rongeurs et ruminants de la faune arctique.
L’hiver ne les avait point chassés ; l’instinct du danger
les retenait aux abords de la factorerie, et rennes, lièvres
polaires, rats musqués, musaraignes, martres, etc.,
bravaient toutes les menaces du caporal. Le pauvre
homme n’y pouvait suffire. Quand il défendait un bout
de son champ, on dévorait l’autre.
Certes, il eût été plus sage de laisser à ces nombreux
ennemis une récolte qu’on ne pourrait pas utiliser,
puisque la factorerie devait être abandonnée sous peu.
C’était même le conseil que Mrs. Paulina Barnett
donnait à l’entêté caporal, quand celui-ci, vingt fois par
jour, venait la fatiguer de ses condoléances ; mais le
caporal Joliffe ne voulait absolument rien entendre.
« Tant de peine perdue ! répétait-il. Quitter un tel
établissement quand il est en voie de prospérité !
Sacrifier ces graines que madame Joliffe et moi, nous
avons semées avec tant de sollicitude !... Ah !
madame ! il me prend quelquefois l’envie de vous
laisser partir, vous et tous les autres, et de rester ici avec
mon épouse ! Je suis sûr que la Compagnie consentirait
à nous abandonner cette île en toute propriété... »
À cette réflexion saugrenue, Mrs. Paulina Barnett ne
pouvait s’empêcher de rire, et elle renvoyait le caporal à
sa petite femme, qui, elle, avait fait depuis longtemps le
sacrifice de son oseille, de ses chochléarias et autres
antiscorbutiques, désormais sans emploi.
Il convient d’ajouter ici que la santé des hiverneurs,
hommes et femmes, était excellente. La maladie, au
moins, les avait épargnés. Le bébé lui-même avait
parfaitement repris et poussait à merveille sous les
premiers rayons de printemps.
Pendant les journées des 2, 3, 4 et 5 avril, le dégel
continua franchement. La chaleur était sensible, mais le
temps couvert. La pluie tombait fréquemment, et à
grosses gouttes. Le vent soufflait du sud-ouest, tout
chargé des chaudes molécules du continent. Mais dans
cette atmosphère embrumée, il fut impossible de faire
une seule observation. Ni soleil, ni lune, ni étoile
n’apparurent à travers ce rideau opaque. Circonstance
regrettable, puisqu’il était si important d’observer les
moindres mouvements de l’île Victoria.
Ce fut dans la nuit du 7 au 8 avril, que la débâcle
commença véritablement. Au matin, le lieutenant
Hobson, Mrs. Paulina, Kalumah et le sergent Long,
s’étant portés sur le sommet du cap Bathurst,
constatèrent une certaine modification de la banquise.
L’énorme barrière, partagée presque en son milieu,
formait alors deux parties distinctes, et il semblait que
la portion supérieure cherchait à s’élever vers le nord.
Était-ce donc l’influence du courant kamtchatkale
qui se faisait sentir ? L’île errante allait-elle prendre la
même direction ? On comprend combien furent vives
les craintes du lieutenant et de ses compagnons. Leur
sort pouvait se décider en quelques heures, car si la
fatalité les entraînait au nord pendant quelques
centaines de milles encore, ils auraient grand-peine à
regagner le continent sur une embarcation aussi petite
que la leur.
Malheureusement, les hiverneurs n’avaient aucun
moyen d’apprécier la valeur et la nature du déplacement
qui se produisait. Toutefois, on put constater que l’île
ne se mouvait pas encore, – du moins dans le sens de la
banquise, puisque le mouvement de celle-ci était
sensible. Il paraissait donc probable qu’une portion de
l’icefield s’était séparée et remontait au nord, tandis que
celle qui enveloppait l’île demeurait encore immobile.
Du reste, ce déplacement de la haute barrière de
glace n’avait aucunement modifié les opinions de la
jeune Esquimaude. Kalumah soutenait que la débâcle se
ferait vers le sud, et que la banquise elle-même ne
tarderait pas à ressentir l’influence du courant de
Behring. Kalumah, au moyen d’un petit morceau de
bois, avait figuré sur le sable la disposition du détroit,
afin de se mieux faire comprendre, et, après en avoir
tracé la direction, elle montrait que l’île, en le suivant,
se rapprocherait de la côte américaine. Aucune
objection ne put ébranler son idée à cet égard, et,
vraiment, on se sentait presque rassuré en écoutant
l’intelligente indigène s’expliquer d’une manière si
affirmative.
Cependant, les journées du 8, du 9 et du 10 avril
semblèrent donner tort à Kalumah. La portion
septentrionale de la banquise s’éloigna de plus en plus
vers le nord. La débâcle s’opérait à grand bruit et sur
une vaste échelle. La dislocation se manifestait sur tous
les points du littoral avec un fracas assourdissant. Il
était impossible de s’entendre en plein air. Des
détonations retentissaient incessamment, comparables
aux décharges continues d’une formidable artillerie. À
un demi-mille du rivage, dans tout le secteur dominé
par le cap Bathurst, les glaçons commençaient déjà à
s’élever les uns sur les autres. La banquise s’était alors
cassée en morceaux nombreux, qui faisaient autant de
montagnes et dérivaient vers le nord. Du moins, c’était
le mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant
Hobson, sans le dire, était de plus en plus inquiet, et les
affirmations de Kalumah ne parvenaient pas à le
rassurer. Il faisait des objections, auxquelles la jeune
Esquimaude résistait opiniâtrement.
Enfin, un jour – dans la matinée du 11 avril –, Jasper
Hobson montra à Kalumah les derniers icebergs qui
allaient disparaître dans le nord, et il la pressa encore
une fois d’arguments que les faits semblaient rendre
irréfutables.
« Eh bien, non ! non ! répondit Kalumah avec une
conviction plus enracinée que jamais dans son esprit,
non ! Ce n’est pas la banquise qui remonte au nord,
c’est notre île qui descend au sud ! »
Kalumah avait raison peut-être ! Jasper Hobson fut
extrêmement frappé de sa réponse. Il était vraiment
possible que le déplacement de la banquise ne fût
qu’apparent, et qu’au contraire, l’île Victoria, entraînée
par le champ de glace, dérivât vers le détroit. Mais cette
dérive, si elle existait, on ne pouvait la constater, on ne
pouvait l’estimer, on ne pouvait relever ni la longitude,
ni la latitude de l’île.
En effet, le temps non seulement demeurait couvert
et impropre aux observations, mais, par malheur, un
phénomène, particulier aux régions polaires, le rendit
encore plus obscur et restreignit absolument le champ
de la vision.
En effet, précisément au moment de cette débâcle, la
température s’était abaissée de plusieurs degrés. Un
brouillard intense enveloppa bientôt tous ces parages de
la mer Arctique, mais ce n’était point un brouillard
ordinaire. Le sol se recouvrit, à sa surface, d’une croûte
blanche, très distincte de la gelée, – celle-ci n’étant
qu’une vapeur aqueuse qui se congèle après sa
précipitation. Les particules très déliées qui
composaient ce brouillard s’attachaient aux arbres, aux
arbustes, aux murailles du fort, à tout ce qui faisait
saillie, et y formaient bientôt une couche épaisse, que
hérissaient des fibres prismatiques ou pyramidales, dont
la pointe se dirigeait du côté du vent.
Jasper Hobson reconnut alors ce météore dont les
baleiniers et les hiverneurs ont souvent noté
l’apparition, au printemps, dans les régions polaires.
« Ce n’est point un brouillard, dit-il à ses
compagnons, c’est un « frost-rime », une fumée-gelée,
une vapeur dense, qui se maintient dans un état complet
de congélation. »
Mais, brouillard ou fumée-gelée, l’apparition de ce
météore n’en était pas moins regrettable, car il occupait
une hauteur de cent pieds, au moins, au-dessus du
niveau de la mer, et telle était sa complète opacité que,
placées à trois pas l’une de l’autre, deux personnes ne
pouvaient s’apercevoir.
Le désappointement des hiverneurs fut grand. Il
semblait que la nature ne voulût leur épargner aucun
ennui. C’était au moment où se produisait la débâcle, au
moment où l’île errante allait redevenir libre des liens
qui l’enchaînaient depuis tant de mois, au moment enfin
où ses mouvements devaient être surveillés avec plus
d’attention, que ce brouillard venait empêcher toute
observation !
Et ce fut ainsi pendant quatre jours ! Le « frost-
rime » ne se dissipa que le 15 avril. Pendant la matinée,
une violente brise du sud le déchira et l’anéantit.
Le soleil brillait. Le lieutenant Hobson se jeta sur
ses instruments. Il prit hauteur, et le résultat de ses
calculs pour les coordonnées actuelles de l’île fut celui-
ci :
Latitude : 69°57’ ;
Longitude : 179°33’.
Kalumah avait eu raison. L’île Victoria, saisie par le
courant de Behring, dérivait vers le sud.
XVII
L’avalanche
Les hiverneurs se rapprochaient donc enfin des
parages plus fréquentés de la mer de Behring. Ils
n’avaient plus à craindre d’être entraînés au nord. Il ne
s’agissait plus que de surveiller le déplacement de l’île
et d’en estimer la vitesse, qui, en raison des obstacles,
devait être fort inégale. C’est à quoi s’occupa très
minutieusement Jasper Hobson, qui prit tour à tour des
hauteurs de soleil et d’étoiles. Le lendemain même, 16
avril, après observation, il calcula que si la vitesse
restait uniforme, l’île Victoria atteindrait vers le
commencement de mai le Cercle polaire, dont 4° au
plus la séparaient en latitude.
Il était supposable qu’alors l’île, engagée dans la
partie resserrée du détroit, demeurerait stationnaire
jusqu’au moment où la débâcle lui ferait place. À ce
moment, l’embarcation serait mise à flot, et l’on ferait
voile vers le continent américain.
On le sait, grâce aux précautions prises, tout était
prêt pour un embarquement immédiat.
Les habitants de l’île attendirent donc avec plus de
patience et surtout plus de confiance que jamais. Ils
sentaient bien, ces pauvres gens tant éprouvés, qu’ils
touchaient au dénouement et qu’ils passeraient si près
de l’une ou de l’autre côte, que rien ne pourrait les
empêcher d’y atterrir en quelques jours.
Cette perspective ranima le cœur et l’esprit des
hiverneurs. Ils retrouvèrent cette gaieté naturelle que les
dures épreuves avaient chassée depuis longtemps. Les
repas redevinrent joyeux, d’autant plus que les
provisions ne manquaient pas, et que le programme
nouveau n’en prescrivait pas l’économie. Au contraire.
Puis, l’influence du printemps se faisait sentir, et
chacun aspirait avec une véritable ivresse les brises plus
tièdes qu’il apportait.
Pendant les jours suivants, plusieurs excursions
furent faites à l’intérieur de l’île et sur le littoral. Ni les
animaux à fourrures, ni les ruminants, ni les carnassiers
ne pouvaient songer maintenant à l’abandonner,
puisque le champ de glace qui l’emprisonnait, détaché
de la côte américaine – ce que prouvait son mouvement
de dérive –, ne leur eût pas permis de mettre pied sur le
continent.
Aucun changement ne s’était produit sur l’île, ni au
cap Esquimau, ni au cap Michel, ni sur aucune autre
partie du littoral. Rien à l’intérieur, ni dans les bois
taillis, ni sur les bords du lagon. La grande entaille, qui
s’était creusée pendant la tempête aux environs du cap
Michel, s’était entièrement refermée pendant l’hiver, et
aucune autre fissure ne se manifestait à la surface du
sol.
Pendant ces excursions, on aperçut des bandes de
loups qui parcouraient à grand train les diverses
portions de l’île. De toute la faune, ces farouches
carnassiers étaient les seuls que le sentiment d’un
danger commun n’eût pas familiarisés.
On revit plusieurs fois le sauveur de Kalumah. Ce
digne ours se promenait mélancoliquement sur les
plaines désertes, et s’arrêtait quand les explorateurs
venaient à passer. Quelquefois même, il les suivait
jusqu’au fort, sachant bien qu’il n’avait rien à craindre
de ces braves gens qui ne pouvaient lui en vouloir.
Le 20 avril, le lieutenant Hobson constata que l’île
errante n’avait point suspendu son mouvement de
dérive vers le sud. Ce qui restait de la banquise, c’est-à-
dire les icebergs de sa partie sud, la suivaient dans son
déplacement, mais les points de repère manquaient, et
on ne pouvait reconnaître ces changements de position
que par les observations astronomiques.
Jasper Hobson fit alors faire plusieurs sondages en
quelques endroits du sol, notamment au pied du cap
Bathurst et sur les rives du lagon. Il voulait connaître
quelle était l’épaisseur de la croûte de glace qui
supportait la terre végétale. Il fut constaté que cette
épaisseur ne s’était pas accrue pendant l’hiver, et que le
niveau général de l’île ne semblait point s’être relevé
au-dessus de la mer. On en conclut donc qu’on ne
saurait trop tôt quitter ce sol fragile, qui se dissoudrait
rapidement, dès qu’il serait baigné par les eaux plus
chaudes du Pacifique.
Vers cette époque, le 25 avril, l’orientation de l’île
fut encore une fois changée. Le mouvement de rotation
de tout l’icefield s’accomplit de l’est à l’ouest sur un
quart et demi de circonférence. Le cap Bathurst projeta
dès lors sa pointe vers le nord-ouest. Les derniers restes
de banquise fermèrent alors l’horizon du nord. Il était
donc bien prouvé que le champ de glace se mouvait
librement dans le détroit et ne confinait encore à aucune
terre.
Le moment fatal approchait. Les observations
diurnes ou nocturnes donnaient avec précision la
situation de l’île et, par conséquent, celle de l’icefield.
Au 30 avril, tout l’ensemble dérivait par le travers de la
baie Kotzebue, large échancrure triangulaire qui mord
profondément la côte américaine. Dans sa partie
méridionale s’allongeait le cap du Prince-de-Galles, qui
arrêterait peut-être l’île errante, pour peu qu’elle ne tînt
pas exactement le milieu de l’étroite passe.
Le temps était assez beau alors, et, fréquemment, la
colonne de mercure accusait 50° Fahrenheit (10° centig.
au-dessus de zéro). Les hiverneurs avaient quitté depuis
quelques semaines leurs vêtements d’hiver. Ils étaient
toujours prêts à partir. L’astronome Thomas Black avait
déjà transporté dans la chaloupe, qui reposait sur le
chantier, son bagage de savant, ses instruments, ses
livres. Une certaine quantité de provisions était
également embarquée, ainsi que quelques-unes des plus
précieuses fourrures.
Le 2 mai, d’une observation très minutieuse, il
résulta que l’île Victoria avait une tendance à se porter
vers l’est, et, conséquemment, à rechercher le continent
américain. C’était là une circonstance heureuse, car le
courant du Kamtchatka, on le sait, longe le littoral
asiatique, et on ne pouvait, par conséquent, plus
craindre d’être repris par lui. Les chances se déclaraient
donc enfin pour les hiverneurs !
« Je crois que nous avons fatigué le sort contraire,
madame, dit alors le sergent Long à Mrs. Paulina
Barnett. Nous touchons au terme de nos malheurs, et
j’estime que nous n’avons plus rien à redouter.
– En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, je le crois
comme vous, sergent Long, et il est sans doute heureux
que nous ayons dû renoncer, il y a quelques mois, à ce
voyage à travers le champ de glace. La Providence nous
protégeait en rendant l’icefield impraticable pour
nous ».
Mrs. Paulina Barnett avait raison, sans doute, de
parler ainsi. En effet, que de dangers, que d’obstacles
semés sur cette route pendant l’hiver, que de fatigues au
milieu d’une longue nuit arctique, et à cinq cents milles
de la côte !
Le 5 mai, Jasper Hobson annonça à ses compagnons
que l’île Victoria venait de franchir le Cercle polaire.
Elle rentrait enfin dans cette zone du sphéroïde terrestre
que le soleil n’abandonne jamais, même pendant sa plus
grande déclinaison australe. Il sembla à tous ces braves
gens qu’ils revenaient dans le monde habité.
On but quelques bons coups ce jour-là, et on arrosa
le Cercle polaire comme on eût fait de l’Équateur, à
bord d’un bâtiment coupant la ligne pour la première
fois.
Désormais, il n’y avait plus qu’à attendre le moment
où les glaces, disloquées et à demi fondues, pourraient
livrer passage à l’embarcation qui emporterait toute la
colonie avec elle !
Pendant la journée du 7 mai, l’île éprouva encore un
changement d’orientation d’un quart de circonférence.
Le cap Bathurst pointait maintenant au nord, ayant au-
dessus de lui les masses qui étaient restées debout de
l’ancienne banquise. Il avait donc à peu près repris
l’orientation que lui assignaient les cartes
géographiques, à l’époque où il était fixé au continent
américain. L’île avait fait un tour complet sur elle-
même, et le soleil levant avait successivement salué
tous les points de son littoral.
L’observation du 8 mai fit aussi connaître que l’île,
immobilisée, tenait à peu près le milieu de la passe, à
moins de quarante milles du cap du Prince-de-Galles.
Ainsi donc, la terre était là, à une distance relativement
courte, et le salut de tous dut paraître assuré.
Le soir, on fit un bon souper dans la grande salle.
Des toasts furent portés à Mrs. Paulina Barnett et au
lieutenant Hobson.
Cette nuit même, le lieutenant résolut d’aller
observer les changements qui avaient pu se produire au
sud dans le champ de glace, qui présenterait peut-être
quelque ouverture praticable.
Mrs. Paulina Barnett voulait accompagner Jasper
Hobson pendant cette exploration, mais celui-ci obtint
qu’elle prendrait quelque repos, et il n’emmena avec lui
que le sergent Long.
Mrs. Paulina Barnett se rendit aux instances du
lieutenant, et elle rentra dans la maison principale avec
Madge et Kalumah. De leur côté, les soldats et les
femmes avaient regagné leurs couchettes accoutumées
dans l’annexe qui leur était réservée.
La nuit était belle. En l’absence de la lune, les
constellations brillaient d’un éclat magnifique. Une
sorte de lumière extrêmement diffuse, réverbérée par
l’icefield, éclairait légèrement l’atmosphère et
prolongeait la portée du regard.
Le lieutenant Hobson et le sergent Long, quittant le
fort à neuf heures, se dirigèrent vers la portion du
littoral comprise entre le port Barnett et le cap Michel.
Les deux explorateurs suivirent le rivage sur un
espace de deux à trois milles. Mais quel aspect
présentait toujours le champ de glace ! Quel
bouleversement ! quel chaos ! Qu’on se figure une
immense concrétion de cristaux capricieux, une mer
subitement solidifiée au moment où elle est démontée
par l’ouragan. – De plus, les glaces ne laissaient encore
aucune passe libre entre elles, et une embarcation n’eût
pu s’y aventurer.
Jasper Hobson et le sergent Long, causant et
observant, demeurèrent sur le littoral jusqu’à minuit.
Voyant que toutes choses demeuraient dans l’état, ils
résolurent alors de retourner au fort Espérance, afin de
prendre, eux aussi, quelques heures de repos.
Tous deux avaient fait une centaine de pas et se
trouvaient déjà sur l’ancien lit desséché de la Paulina-
river, quand un bruit inattendu les arrêta. C’était comme
un grondement lointain qui se serait produit dans la
partie septentrionale du champ de glace. L’intensité de
ce bruit s’accrut rapidement, et même il prit bientôt des
proportions formidables. Quelque phénomène puissant
s’accomplissait évidemment dans ces parages, et,
particularité peu rassurante, le lieutenant Hobson crut
sentir le sol de l’île trembler sous ses pieds.
« Ce bruit-là vient du côté de la banquise ! dit le
sergent Long. Que se passe-t-il ?... »
Jasper Hobson ne répondit pas, et, inquiet au plus
haut point, il entraîna son compagnon vers le littoral.
« Au fort ! Au fort ! s’écria le lieutenant Hobson.
Peut-être une dislocation des glaces se sera-t-elle
produite, et pourrons-nous lancer notre embarcation à la
mer ! »
Et tous deux coururent à perte d’haleine par le plus
court et dans la direction du fort Espérance.
Mille pensées assiégeaient leur esprit. Quel nouveau
phénomène produisait ce bruit inattendu ? Les habitants
endormis du fort avaient-ils connaissance de cet
incident ? Oui, sans doute, car les détonations, dont
l’intensité redoublait d’instant en instant, eussent suffi,
suivant la vulgaire expression, « à réveiller un mort ! »
En vingt minutes, Jasper Hobson et le sergent Long
eurent franchi les deux milles qui les séparaient du fort
Espérance. Mais, avant même d’être arrivés à l’enceinte
palissadée, ils avaient aperçu leurs compagnons,
hommes, femmes, qui fuyaient en désordre, épouvantés,
poussant des cris de désespoir.
Le charpentier Mac Nap vint au lieutenant, tenant
son petit enfant dans ses bras.
« Voyez ! monsieur Hobson, » dit-il en entraînant le
lieutenant vers un monticule qui s’élevait à quelques
pas en arrière de l’enceinte.
Jasper Hobson regarda.
Les derniers restes de la banquise, qui, avant son
départ, se trouvaient encore à deux milles au large,
s’étaient précipités sur le littoral. Le cap Bathurst
n’existait plus, et sa masse de terre et de sable, balayée
par les icebergs, recouvrait l’enceinte du fort. La
maison principale et les bâtiments y attenant au nord
avaient disparu sous l’énorme avalanche. Au milieu
d’un bruit épouvantable, on voyait des glaçons monter
les uns sur les autres et retomber en écrasant tout sur
leur passage. C’était comme un assaut de blocs de glace
qui marchait sur l’île.
Quant au bateau construit au pied du cap, il était
anéanti. La dernière ressource des infortunés hiverneurs
avait disparu !
En ce moment même, le bâtiment qu’occupaient
naguère les soldats, les femmes, et dont tous avaient pu
se tirer à temps, s’effondra sous la chute d’un énorme
bloc de glace. Ces malheureux jetèrent au ciel un cri de
désespoir.
« Et les autres !... nos compagnes !... s’écria le
lieutenant avec l’accent de la plus effroyable épouvante.
– Là ! » répondit Mac Nap, en montrant la masse de
sable, de terre et de glaçons, sous laquelle avait
entièrement disparu la maison principale.
Oui ! sous cet entassement était enfouie Mrs.
Paulina Barnett, et, avec elle, Madge, Kalumah,
Thomas Black, que l’avalanche avait surpris dans leur
sommeil !
XVIII
Tous au travail
Un cataclysme épouvantable s’était produit. La
banquise s’était jetée sur l’île errante ! Enfoncée à une
grande profondeur au-dessous du niveau de la mer, à
une profondeur quintuple de la hauteur dont elle
émergeait, elle n’avait pu résister à l’action des
courants sous-marins. S’ouvrant un chemin à travers les
glaces disjointes, elle s’était précipitée en grand sur l’île
Victoria, qui, poussée par ce puissant moteur, dérivait
rapidement vers le sud.
Au premier moment, avertis par les bruits de
l’avalanche qui écrasait le chenil, l’étable et la maison
principale de la factorerie, Mac Nap et ses compagnons
avaient pu quitter leur logement menacé. Mais déjà
l’œuvre de destruction s’était accomplie. De ces
demeures, il n’y avait plus trace ! Et maintenant l’île
entraînait ses habitants avec elle vers les abîmes de
l’Océan ! Mais peut-être, sous les débris de l’avalanche,
leur vaillante compagne, Paulina Barnett, Madge, la
jeune Esquimaude, l’astronome vivaient-ils encore ! Il
fallait arriver à eux, ne dût-on plus trouver que leurs
cadavres.
Le lieutenant Hobson, d’abord atterré, reprit son
sang-froid, et s’écria :
« Aux pioches et aux pics ! La maison était solide !
Elle a pu résister. À l’ouvrage ! »
Les outils et les pics ne manquaient pas. Mais, en ce
moment, on ne pouvait s’approcher de l’enceinte. Les
glaçons y roulaient du sommet des icebergs
découronnés, dont quelques-uns, parmi les restes de
cette banquise, s’élevaient encore à deux cents pieds
au-dessus de l’île Victoria. Que l’on s’imagine dès lors
la puissance d’écrasement de ces masses ébranlées qui
semblaient surgir de toute la partie septentrionale de
l’horizon. Le littoral, dans cette portion comprise entre
l’ancien cap Bathurst et le cap Esquimau, était non
seulement dominé, mais envahi par ces montagnes
mouvantes. Irrésistiblement poussées, elles s’avançaient
déjà d’un quart de mille au-delà du rivage. À chaque
instant, un tressaillement du sol et une détonation
éclatante annonçaient qu’une de ces masses s’abattait.
Conséquence effroyable, on pouvait craindre que l’île
ne fût submergée sous un tel poids. Une dénivellation
très sensible indiquait que toute cette partie du rivage
s’enfonçait peu à peu, et déjà la mer s’avançait en
longues nappes jusqu’aux approches du lagon.
La situation des hiverneurs était terrible, et, pendant
tout le reste de la nuit, sans rien pouvoir tenter pour
sauver leurs compagnons, repoussés de l’enceinte par
les avalanches, incapables de lutter contre cet
envahissement, incapables de le détourner, ils durent
attendre, en proie au plus sombre désespoir.
Le jour parut enfin. Quel aspect offraient ces
environs du cap Bathurst ! Là où s’étendait le regard,
l’horizon était maintenant fermé par la barrière de
glace. Mais l’envahissement semblait être arrêté, au
moins momentanément. Cependant, çà et là, quelques
blocs s’écroulaient encore du sommet des icebergs mal
équilibrés. Mais leur masse entière, profondément
engagée sous les eaux, par sa base, communiquait
maintenant à l’île toute la force de dérive qu’elle puisait
dans les profondeurs du courant, et l’île s’en allait au
sud, c’est-à-dire à l’abîme, avec une vitesse
considérable.
Ceux qu’elle entraînait avec elle ne s’en
apercevaient seulement pas. Ils avaient des victimes à
sauver, et, parmi elles, cette courageuse et bien-aimée
femme, pour laquelle ils auraient donné leur vie. C’était
maintenant l’heure d’agir. On pouvait aborder
l’enceinte. Il ne fallait pas perdre un instant. Depuis six
heures déjà, les malheureux étaient enfouis sous les
débris de l’avalanche.
On l’a dit, le cap Bathurst n’existait plus. Repoussé
par un énorme iceberg, il s’était renversé en grand sur
la factorerie, brisant l’embarcation, couvrant ensuite le
chenil et l’étable, qu’il avait écrasés avec les animaux
qu’ils renfermaient. Puis, la maison principale avait
disparu sous la couche de sable et de terre, que des
blocs amassés sur une hauteur de cinquante à soixante
pieds accablaient de leur poids. La cour du fort était
comblée. De la palissade on ne voyait plus un seul
poteau. C’était sous cette masse de glaçons, de terre et
de sable, et au prix d’un travail effrayant, qu’il fallait
chercher les victimes.
Avant de se remettre à l’œuvre, le lieutenant Hobson
appela le maître charpentier.
« Mac Nap, lui demanda-t-il, pensez-vous que la
maison ait pu supporter le poids de l’avalanche ?
– Je le crois, mon lieutenant, répondit Mac Nap, et
je serais presque tenté de l’affirmer. Nous avions
consolidé cette maison, vous le savez. Son toit était
casematé, et les poutres placées verticalement entre les
planchers et les plafonds ont dû résister. Remarquez
aussi que la maison a été d’abord recouverte d’une
couche de sable et de terre, qui a pu amortir le choc des
blocs précipités du haut de la banquise.
– Dieu vous donne raison, Mac Nap ! répondit
Jasper Hobson, et qu’il nous épargne une telle
douleur ! »
Puis il fit venir Mrs. Joliffe.
« Madame, lui demanda-t-il, est-il resté des vivres
dans la maison ?
– Oui, monsieur Jasper, répondit Mrs. Joliffe,
l’office et la cuisine contenaient encore une certaine
quantité de conserves.
– Et de l’eau ?
– Oui, de l’eau et du brandevin, répondit Mrs.
Joliffe.
– Bon, fit le lieutenant Hobson, ils ne périront ni par
la faim ni par la soif ! Mais l’air ne leur manquera-t-il
pas ? »
À cette question, le maître charpentier ne put
répondre. Si la maison avait résisté, comme il le croyait,
le manque d’air était alors le plus grand danger qui
menaçât les quatre victimes. Mais enfin, ce danger, on
pouvait le conjurer en les délivrant rapidement, ou, tout
au moins, en établissant aussi vite que possible une
communication entre la maison ensevelie et l’air
extérieur.
Tous, hommes et femmes s’étaient mis à la besogne,
maniant le pic et la pioche. Tous s’étaient portés sur le
massif de sable, de terre et de glaces, au risque de
provoquer de nouveaux éboulements. Mac Nap avait
pris la direction des travaux, et il les dirigea avec
méthode.
Il lui parut convenable d’attaquer la masse par son
sommet. De là, on put faire rouler du côté du lagon les
blocs entassés. Le pic et les leviers aidant, on eut
facilement raison des glaçons de médiocre grosseur,
mais les énormes morceaux durent être brisés à coups
de pioche. Quelques-uns même, dont la masse était très
considérable, furent fondus au moyen d’un feu ardent,
alimenté à grand renfort de bois résineux. Tout était
employé à la fois pour détruire ou repousser la masse
des glaçons dans le plus court laps de temps.
Mais l’entassement était énorme, et, bien que ces
courageux travailleurs eussent travaillé sans relâche et
qu’ils ne se fussent reposés que pour prendre quelque
nourriture, c’est à peine, lorsque le soleil disparut au-
dessous de l’horizon, si l’entassement des glaçons
semblait avoir diminué. Cependant, il commençait à se
niveler à son sommet. On résolut donc de continuer ce
travail de nivellement pendant toute la nuit ; puis, cela
fait, lorsque les éboulements ne seraient plus à craindre,
le maître charpentier comptait creuser un puits vertical
à travers la masse compacte, ce qui permettrait d’arriver
plus directement et plus rapidement au but, et de donner
accès à l’air extérieur.
Donc, toute la nuit, le lieutenant Hobson et ses
compagnons s’occupèrent de ce déblaiement
indispensable. Le feu et le fer ne cessèrent d’attaquer et
de réduire cette matière incohérente des glaçons. Les
hommes maniaient le pic et la pioche. Les femmes
entretenaient les feux. Tous n’avaient qu’une pensée :
sauver Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas
Black !
Mais quand le matin reparut, il y avait déjà trente
heures que ces infortunés étaient ensevelis, au milieu
d’un air nécessairement raréfié sous l’épaisse couche.
Le charpentier, après les travaux accomplis dans la
nuit, songea à creuser le puits vertical, qui devait
aboutir directement au faîte de la maison. Ce puits,
suivant son calcul, ne devait pas mesurer moins de
cinquante pieds. Le travail serait facile, sans doute,
dans la glace, c’est-à-dire pendant une vingtaine de
pieds ; mais ensuite les difficultés seraient grandes pour
creuser la couche de terre et de sable, nécessairement
très friable, et qu’il serait nécessaire d’étayer sur une
épaisseur de trente pieds au moins. De longues pièces
de bois furent donc préparées à cet effet, et le forage du
puits commença. Trois hommes seulement y pouvaient
travailler ensemble. Les soldats eurent donc la
possibilité de se relayer souvent, et l’on put espérer que
le creusement se ferait vite.
Comme il arrive en ces terribles circonstances, ces
pauvres gens passaient par toutes les alternatives de
l’espoir et du désespoir. Lorsque quelque difficulté les
retardait, lorsque quelque éboulement survenait et
détruisait une partie du travail accompli, ils sentaient le
découragement les prendre, et il fallait que la voix
ferme et confiante du maître charpentier les ranimât.
Pendant qu’ils creusaient à tour de rôle, les trois
femmes, Mrs. Raë, Joliffe et Mac Nap, groupées au
pied d’un monticule, attendaient, parlant à peine, priant
quelquefois. Elles n’avaient d’autre occupation que de
préparer les aliments que leurs compagnons dévoraient
aux instants de repos.
Cependant, le puits se forait sans grandes difficultés,
mais la glace était extrêmement dure et le forage ne
s’accomplissait pas très rapidement. À la fin de cette
journée, Mac Nap avait seulement atteint la couche de
terre et de sable, et il ne pouvait pas espérer qu’elle fut
entièrement percée avant la fin du jour suivant.
La nuit vint. Le creusement ne devait pas être
suspendu. Il fut convenu que l’on travaillerait à la lueur
des résines. On creusa à la hâte une sorte de maison de
glace dans un des hummocks du littoral pour servir
d’abri aux femmes et au petit enfant. Le vent avait
passé au sud-ouest, et il tombait une pluie assez froide,
à laquelle se mêlaient parfois de grandes rafales. Ni le
lieutenant Hobson, ni ses compagnons ne songèrent à
suspendre leur travail.
En ce moment commencèrent les grandes
difficultés. En effet, on ne pouvait forer dans cette
matière mouvante. Il devint donc indispensable
d’établir une sorte de cuvelage en bois afin de maintenir
ces terres meubles à l’intérieur du puits. Puis, avec un
seau suspendu à une corde, les hommes, placés à
l’orifice du puits, enlevaient les terres dégagées. Dans
ces conditions, on le comprend, le travail ne pouvait
être rapide. Les éboulements étaient toujours à craindre,
et il fallait prendre des précautions minutieuses, pour
que les foreurs ne fussent pas enfouis à leur tour.
Le plus souvent, le maître charpentier se tenait lui-
même au fond de l’étroit boyau, dirigeant le creusement
et sondant fréquemment avec un long pic. Mais il ne
sentait aucune résistance qui prouvât qu’il eût atteint le
toit de la maison.
D’ailleurs, le matin venu, dix pieds seulement
avaient été creusés dans la masse de terre et de sable, et
il s’en fallait de vingt pieds encore qu’on fût arrivé à la
hauteur que le faîte occupait avant l’avalanche, en
admettant qu’il n’eût pas cédé.
Il y avait cinquante-quatre heures que Mrs. Paulina
Barnett, les deux femmes et l’astronome étaient
ensevelis !
Plusieurs fois, le lieutenant et Mac Nap se
demandèrent si les victimes, ne tentaient pas ou
n’avaient pas tenté de leur côté d’ouvrir une
communication avec l’extérieur. Avec le caractère
intrépide, le sang-froid qu’on lui connaissait, il n’était
pas douteux que Mrs. Paulina Barnett, si elle avait ses
mouvements libres, n’eût essayé de se frayer un
passage au-dehors. Quelques outils étaient restés dans
la maison, et l’un des hommes du charpentier, Kellet, se
rappelait parfaitement avoir laissé sa pioche dans la
cuisine. Les prisonniers n’avaient-ils donc point brisé
une des portes, et commencé le percement d’une galerie
à travers la couche de terre ? Mais cette galerie, ils ne
pouvaient la mener que dans une direction horizontale,
et c’était un travail bien autrement long que le forage du
puits entrepris par Mac Nap, car l’amoncellement
produit par l’avalanche, qui ne mesurait qu’une
soixantaine de pieds en hauteur, couvrait un espace de
plus de cinq cents pieds de diamètre. Les prisonniers
ignoraient nécessairement cette disposition, et en
admettant qu’ils eussent réussi à creuser leur galerie
horizontale, ils n’auraient pu crever la dernière croûte
de glace avant huit jours au moins. Et d’ici là, sinon les
vivres, l’air, du moins, leur aurait absolument manqué.
Cependant, Jasper Hobson surveillait lui-même
toutes les parties du massif, écoutant si quelque bruit ne
décèlerait pas un travail souterrain. Mais rien ne se fit
entendre.
Les travailleurs avaient repris avec plus d’activité
leur rude besogne avec la venue du jour. La terre et le
sable remontaient incessamment à l’orifice du puits, qui
se creusait régulièrement. Le grossier cuvelage
maintenait suffisamment la matière friable. Quelques
éboulements se produisirent, cependant, qui furent
rapidement contenus, et, pendant cette journée, on n’eut
aucun nouveau malheur à déplorer. Le soldat Garry fut
seulement blessé à la tête par la chute d’un bloc, mais
sa blessure n’était pas grave, et il ne voulut même pas
abandonner sa besogne.
À quatre heures, le puits avait atteint une profondeur
totale de cinquante pieds, soit vingt pieds creusés dans
la glace, et trente pieds dans la terre et le sable.
C’était à cette profondeur que Mac Nap avait
compté atteindre le faîte de la maison, si le toit avait
tenu solidement contre la pression de l’avalanche.
Il était en ce moment au fond du puits. Que l’on
juge de son désappointement, de son désespoir, quand
le pic, profondément enfoncé, ne rencontra aucune
résistance.
Il resta un instant les bras croisés, regardant Sabine,
qui se trouvait avec lui.
« Rien ? dit le chasseur.
– Rien, répondit le charpentier. Rien. Continuons.
Le toit aura fléchi sans doute, mais il est impossible que
le plancher du grenier n’ait pas résisté ! Avant dix
pieds, nous devons rencontrer ce plancher lui-même...
ou bien... »
Mac Nap n’acheva pas sa pensée, et, Sabine
l’aidant, il reprit son travail avec l’ardeur d’un
désespéré.
À six heures du soir, une nouvelle profondeur de dix
à douze pieds avait été atteinte.
Mac Nap sonda de nouveau. Rien encore. Son pic
s’enfonçait toujours dans la terre meuble.
Le charpentier, abandonnant un instant son outil, se
prit la tête à deux mains.
« Les malheureux ! » murmura-t-il.
Puis, s’élevant sur les étrésillons qui maintenaient le
cuvelage de bois, il remonta jusqu’à l’orifice du puits.
Là, il trouva le lieutenant Hobson et le sergent plus
anxieux que jamais, et, les prenant à l’écart, il leur fit
connaître l’horrible désappointement qu’il venait
d’éprouver.
« Mais alors, demanda Jasper Hobson, alors la
maison a été écrasée par l’avalanche, et ces infortunés...
– Non, répondit le maître charpentier d’un ton
d’inébranlable conviction. Non ! la maison n’a pas été
écrasée ! Elle a dû résister, renforcée comme elle
l’était ! Non ! elle n’a pas été écrasée ! Ce n’est pas
possible !
– Mais alors qu’est-il arrivé, Mac Nap ? demanda le
lieutenant, dont les yeux laissaient échapper deux
grosses larmes.
– Ceci, évidemment, répondit le charpentier Mac
Nap. La maison a résisté, elle, mais le sol sur lequel elle
reposait a fléchi. Elle s’est enfoncée tout d’une pièce !
Elle a passé au travers de cette croûte de glace qui
forme la base de l’île ! Elle n’est pas écrasée, mais
engloutie... Et les malheureuses victimes...
– Noyées ! s’écria le sergent Long.
– Oui ! sergent ! noyées avant d’avoir pu faire un
mouvement ! noyées comme les passagers d’un navire
qui sombre ! »
Pendant quelques instants, ces trois hommes
demeurèrent sans parler. L’hypothèse de Mac Nap
devait toucher de bien près à la réalité. Rien de plus
logique que de supposer un fléchissement en cet
endroit, et sous une telle pression, du banc de glace qui
formait la base de l’île. La maison, grâce aux étais
verticaux qui soutenaient les poutres du plafond en
s’appuyant sur celles du plancher, avait dû crever le sol
de glace et s’enfoncer dans l’abîme.
« Eh bien, Mac Nap, dit le lieutenant Hobson, si
nous ne pouvons les retrouver vivants...
– Oui, répondit le maître charpentier, il faut au
moins les retrouver morts ! »
Cela dit, Mac Nap, sans rien faire connaître à ses
compagnons de cette terrible hypothèse, reprit au fond
du puits son travail interrompu. Le lieutenant Hobson y
était descendu avec lui.
Pendant toute la nuit, le forage fut continué, les
hommes se relayant d’heure en heure ; mais tout ce
temps, pendant que deux soldats creusaient la terre et le
sable, Mac Nap et Jasper Hobson se tenaient au-dessus
d’eux suspendus à un des étrésillons.
À trois heures du matin, le pic de Kellet, en
s’arrêtant subitement sur un corps dur, rendit un son
sec. Le maître Charpentier le sentit plutôt qu’il ne
l’entendit.
« Nous y sommes, s’était écrié le soldat. Sauvés !
– Tais-toi, et continue ! » répondit le lieutenant
Hobson d’une voix sourde.
Il y avait en ce moment près de soixante-seize
heures que l’avalanche s’était abattue sur la maison.
Kellet et son compagnon, le soldat Pond, avaient
repris leur travail. La profondeur du puits devait
presque avoir atteint le niveau de la mer, et, par
conséquent, Mac Nap ne pouvait conserver aucun
espoir.
En moins de vingt minutes, le corps dur, heurté par
le pic, était à découvert. C’était un des chevrons du toit.
Le charpentier, s’élançant au fond du puits, saisit une
pioche et fit voler les lattes du faîtage. En quelques
instants, une large ouverture fut pratiquée...
À cette ouverture, apparut une figure à peine
reconnaissable dans l’ombre.
C’était la figure de Kalumah !
« À nous ! À nous ! » murmura faiblement la pauvre
Esquimaude.
Jasper Hobson se laissa glisser par l’ouverture. Un
froid très vif le saisit. L’eau lui montait à la ceinture.
Contrairement à ce qu’on croyait, le toit n’avait point
été écrasé, mais aussi, comme l’avait supposé Mac Nap,
la maison s’était enfoncée à travers le sol, et l’eau était
là. Mais cette eau ne remplissait pas le grenier, elle ne
s’élevait que d’un pied à peine au-dessus du plancher. Il
y avait encore un espoir !...
Le lieutenant, s’avançant dans l’obscurité, rencontra
un corps sans mouvement ! Il le traîna jusqu’à
l’ouverture, à travers laquelle Pond et Kellet le saisirent
et l’enlevèrent. C’était Thomas Black.
Un autre corps fut amené, celui de Madge. Des
cordes avaient été jetées de l’orifice du puits. Thomas
Black et Madge, enlevés par leurs compagnons,
reprenaient peu à peu leurs sens à l’air extérieur.
Restait Mrs. Paulina Barnett à sauver. Jasper
Hobson, conduit par Kalumah, avait dû gagner
l’extrémité du grenier, et, là, il avait enfin trouvé celle
qu’il cherchait, sans mouvement, la tête à peine hors de
l’eau. La voyageuse était comme morte.
Le lieutenant Hobson la prit dans ses bras, il la porta
près de l’ouverture, et, peu d’instants après, elle et lui,
Kalumah et Mac Nap apparaissaient à l’orifice du puits.
Tous les compagnons de la courageuse femme
étaient là, ne prononçant pas une parole, désespérés.
La jeune Esquimaude, si faible elle-même, s’était
jetée sur le corps de son amie.
Mrs. Paulina Barnett respirait encore, et son cœur
battait. L’air pur, aspiré par ses poumons desséchés,
ramena peu à peu la vie en elle. Elle ouvrit enfin les
yeux.
Un cri de joie s’échappa de toutes les poitrines, un
cri de reconnaissance qui monta vers le ciel, et qui
certainement fut entendu là-haut.
En ce moment, le jour se faisait, le soleil débordait
de l’horizon et jetait ses premiers rayons dans l’espace.
Mrs. Paulina Barnett, par un suprême effort, se
redressa. Du haut de cette montagne, formée par
l’avalanche, et qui dominait toute l’île, elle regarda.
Puis, avec un étrange accent :
« La mer ! la mer ! » murmura-t-elle.
Et en effet, sur les deux côtés de l’horizon, à l’est, à
l’ouest, la mer, dégagée de glaces, la mer entourait l’île
errante !
XIX
La mer de Behring
Ainsi, l’île, poussée par la banquise, avait, sous une
vitesse excessive, reculé jusque dans les eaux de la mer
de Behring, après avoir passé le détroit sans se fixer à
ses bords ! Elle dérivait, pressée par cette irrésistible
barrière qui prenait sa force dans les profondeurs du
courant sous-marin, et la banquise la repoussait toujours
vers ces eaux plus chaudes qui ne pouvaient tarder à se
changer en abîme pour elle ! Et l’embarcation, écrasée,
était hors d’usage !
Lorsque Mrs. Paulina Barnett eut entièrement repris
l’usage de ses sens, elle put en quelques mots raconter
l’histoire de ces soixante-quatorze heures passées dans
les profondeurs de la maison engloutie. Thomas Black,
Madge, la jeune Esquimaude avaient été surpris par la
brusquerie de l’avalanche. Tous s’étaient précipités à la
porte, aux fenêtres. Plus d’issue, la couche de terre ou
de sable, qui s’appelait un instant auparavant le cap
Bathurst, recouvrait la maison entière. Presque aussitôt,
les prisonniers purent entendre le choc des glaçons
énormes que la banquise projetait sur la factorerie.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, et déjà Mrs.
Paulina Barnett, son compagnon, ses deux compagnes
sentaient la maison, qui résistait à cette épouvantable
pression, s’enfoncer dans le sol de l’île. La base de
glace s’effondrait. L’eau de la mer apparaissait.
S’emparer de quelques provisions demeurées dans
l’office, se réfugier dans le grenier, ce fut l’affaire d’un
instant. Cela se fit par un vague instinct de
conservation. Et cependant, ces infortunés pouvaient-ils
garder une lueur d’espoir ! En tout cas, le grenier
semblait devoir résister, et il était probable que deux
blocs de glace, s’arc-boutant au-dessus du faîte,
l’avaient sauvé d’un écrasement immédiat.
Pendant qu’ils étaient emprisonnés dans ce grenier,
ils entendaient au-dessus d’eux les énormes débris de
l’avalanche qui tombaient sans cesse. Au-dessous, l’eau
montait toujours. Écrasés ou noyés !
Mais par un miracle, on peut le dire, le toit de la
maison, supporté sur ses solides fermes, résista, et la
maison elle-même, après s’être enfoncée à une certaine
profondeur, s’arrêta, mais alors l’eau dépassait d’un
pied le niveau du grenier.
Mrs. Paulina Barnett, Madge, Kalumah, Thomas
Black, avaient dû se réfugier jusque dans
l’entrecroisement des fermes. C’est là qu’ils restèrent
pendant tant d’heures. La dévouée Kalumah s’était faite
la servante de tous, et portait à travers la nappe d’eau la
nourriture à l’un et à l’autre. Il n’y avait rien à tenter
pour le salut ! Le secours ne pouvait venir que du
dehors !
Situation épouvantable. La respiration était
douloureuse dans cet air comprimé, qui, bientôt
désoxygéné et chargé d’acide carbonique, devint à peu
près irrespirable... Quelques heures encore
d’emprisonnement dans cet étroit espace, et le
lieutenant Hobson n’eût plus trouvé que les cadavres
des victimes !
En outre, aux tortures physiques s’étaient jointes les
tortures morales. Mrs. Paulina Barnett avait à peu près
compris ce qui s’était passé. Elle avait deviné que la
banquise s’était jetée sur l’île, et aux bouillonnements
de l’eau qui grondait sous la maison, elle sentait bien
que l’île dérivait irrésistiblement vers le sud. Et voilà
pourquoi, dès que ses yeux se rouvrirent, elle regarda
autour d’elle, et prononça ces mots, que la destruction
de la chaloupe rendait si terribles en cette circonstance :
« La mer ! la mer ! »
Mais, en ce moment, tous ceux qui l’entouraient ne
voulaient voir, ne voulaient comprendre qu’une chose,
c’est qu’ils avaient sauvé celle pour laquelle ils eussent
donné leur vie, et, avec elle, Madge, Thomas Black,
Kalumah. Enfin, et jusqu’alors, malgré tant d’épreuves,
tant de dangers, pas un de ceux que le lieutenant Jasper
Hobson avait emmenés dans cette désastreuse
expédition ne manquait encore à l’appel.
Mais les circonstances allaient devenir plus graves
que jamais et hâter sans nul doute la catastrophe finale
dont le dénouement ne pouvait être éloigné.
Le premier soin du lieutenant Hobson, pendant cette
journée, fut de relever la situation de l’île. Il ne fallait
plus songer à la quitter, puisque la chaloupe était
détruite, et que la mer, libre enfin, n’offrait pas un point
solide autour d’elle. En fait d’icebergs, il ne restait plus
que ce reste de banquise, dont le sommet venait
d’écraser le cap Bathurst, nais dont la base,
profondément immergée poussait l’île vers le sud.
En fouillant les ruines de la maison principale, on
avait pu retrouver les instruments et les cartes de
l’astronome que Thomas Black avait tout d’abord
emportés avec lui, et qui n’avaient point été brisés fort
heureusement. Le ciel était couvert de nuages, mais le
soleil apparaissait parfois, et le lieutenant Hobson put
prendre hauteur en temps utile et avec une
approximation suffisante.
De cette observation, il résulta que ce jour même, 12
mai, à midi, l’île Victoria occupait en longitude
168°12’ à l’ouest du méridien de Greenwich, et en
latitude 63°37’. Le point, rapporté sur la carte, se
trouvait être par le travers du golfe Norton, entre la
pointe asiatique de Tchaplin et le cap américain
Stephens, mais à plus de cent milles de l’une et de
l’autre côte.
« Il faut donc renoncer à atterrir sur le continent ?
dit alors Mrs. Paulina Barnett.
– Oui, madame, répondit Jasper Hobson, tout espoir
est fermé de ce côté. Le courant nous porte au large
avec une extrême vitesse, et nous ne pouvons compter
que sur la rencontre d’un baleinier qui passerait en vue
de l’île.
– Mais, reprit la voyageuse, si nous ne pouvons
atterrir au continent, pourquoi le courant ne nous
porterait-il pas sur une des îles de la mer de Behring ? »
C’était encore là un frêle espoir, et ces désespérés
s’y accrochèrent, comme l’homme qui se noie, à la
planche de salut. Les îles ne manquaient pas à ces
parages de la mer de Behring, Saint-Laurent, Saint-
Mathieu, Nouniwak, Saint-Paul, Georges, etc.
Précisément, l’île errante n’était pas très éloignée de
Saint-Laurent, assez vaste terre entourée d’îlots, et, en
tout cas, si on la manquait, il était permis d’espérer que
ce semis des Aléoutiennes qui ferme la mer de Behring
au sud, l’arrêterait dans sa marche.
Oui, sans doute, l’île Saint-Laurent pouvait être un
port de salut pour les hiverneurs. S’ils le manquaient,
Saint-Mathieu et tout ce groupe d’îlots dont il forme le
centre se trouveraient peut-être encore sur leur passage.
Mais ces Aléoutiennes, dont plus de huit cents milles
les séparaient, il ne fallait pas espérer les atteindre.
Avant, bien avant, l’île Victoria, minée, dissoute par les
eaux chaudes, fondue par ce soleil qui s’avançait déjà
dans le signe des Gémeaux, serait abîmée au fond de la
mer !
On devait le supposer. En effet, la distance à
laquelle les glaces se rapprochent de l’Équateur est très
variable. Elle est plus courte dans l’hémisphère austral
que dans l’hémisphère boréal. On les a rencontrées
quelquefois par le travers du cap de Bonne-Espérance,
soit au 36e parallèle environ, tandis que les icebergs qui
descendent la mer Arctique n’ont jamais dépassé le 40e
degré de latitude. Mais la limite de fusion des glaces est
évidemment liée à l’état de la température, et elle
dépend des conditions climatériques. Par des hivers
prolongés, les glaces persistent sous des parallèles
relativement bas, et c’est tout le contraire avec des
printemps précoces.
Or, précisément, cette précocité de la saison chaude,
en cette année 1861, devait promptement amener la
dissolution de l’île Victoria. Déjà ces eaux de la mer de
Behring étaient vertes et non plus bleues, comme elles
le sont aux approches des icebergs, suivant la remarque
du navigateur Hudson. On devait donc, à tout moment,
redouter une catastrophe, maintenant que la chaloupe
n’existait plus.
Jasper Hobson résolut d’y parer en faisant construire
un radeau assez vaste pour porter toute la petite colonie,
et qui pût naviguer, tant bien que mal, vers le continent.
Il fit réunir les bois nécessaires à la construction d’un
appareil flottant sur lequel on pourrait tenir la mer sans
crainte de sombrer. Après tout, les chances de rencontre
étaient possibles à une époque où les baleiniers
remontent vers le nord à la poursuite des baleines. Mac
Nap eut donc mission d’établir un radeau large et
solide, qui surnagerait au moment où l’île Victoria
s’engloutirait dans la mer.
Mais auparavant, il était nécessaire de préparer une
demeure quelconque qui pût abriter les malheureux
habitants de l’île. Le plus simple parut être de déblayer
l’ancien logement des soldats, annexe de la maison
principale, dont les murs pourraient encore servir. Tous
se mirent résolument à l’ouvrage, et en quelques jours
on put se garder contre les intempéries d’un climat très
capricieux, que les rafales et les pluies attristaient
fréquemment.
On pratiqua aussi des fouilles dans la maison
principale, et on put extraire des chambres submergées
nombre d’objets plus ou moins utiles, des outils, des
armes, de la literie, quelques meubles, les pompes
d’aération, le réservoir à air, etc.
Dès le lendemain de ce jour, le 13 mai, on avait dû
renoncer à l’espoir de dériver sur l’île Saint-Laurent. Le
point de relèvement indiqua que l’île Victoria passait
fort à l’est de cette île, et, en effet, les courants,
généralement, ne viennent point butter contre les
obstacles naturels ; ils les tournent plutôt, et le
lieutenant Hobson comprit bien qu’il fallait renoncer à
l’espoir d’atterrir de cette façon. Seules, les îles
Aléoutiennes, tendues comme un immense filet semi-
circulaire sur un espace de plusieurs degrés, auraient pu
arrêter l’île, mais, on l’a dit, pouvait-on espérer de les
atteindre ? L’île était emportée avec une extrême
vitesse, sans doute, mais n’était-il pas probable que
cette vitesse diminuerait singulièrement, lorsque les
icebergs qui la poussaient en avant se détacheraient par
une raison quelconque, ou se dissoudraient, eux qu’une
couche de terre ne protégeait pas contre l’action des
rayons du soleil ?
Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le
sergent Long et le maître charpentier causèrent souvent
de ces choses, et, après mûres réflexions, ils furent de
cet avis que l’île ne pourrait, en aucun cas, atteindre le
groupe des Aléoutiennes, soit que sa vitesse diminuât,
soit qu’elle fût rejetée hors du courant de Behring, soit
enfin qu’elle fondît sous la double influence combinée
des eaux et du soleil.
Le 14 mai, maître Mac Nap et ses hommes s’étaient
mis à l’ouvrage et avaient commencé la construction
d’un vaste radeau. Il s’agissait de maintenir cet appareil
à un niveau aussi élevé que possible au-dessus des flots,
afin de le soustraire au balayage des lames. C’était là un
gros ouvrage, mais devant lequel le zèle de ces
travailleurs ne recula pas. Le forgeron Raë avait
heureusement retrouvé, dans un magasin attenant au
logement, une grande quantité de ces chevilles de fer
qui avaient été apportées du fort Reliance, et elles
servirent à fixer fortement entre elles les diverses pièces
qui formaient les bâtis du radeau.
Quant à l’emplacement sur lequel il fut construit, il
importe de le signaler. Ce fut d’après l’idée du
lieutenant que Mac Nap prit les mesures suivantes. Au
lieu de disposer les poutres et poutrelles sur le sol, le
charpentier les établit immédiatement à la surface du
lagon. Les diverses pièces, taraudées et mortaisées sur
la rive, étaient ensuite lancées isolément à la surface du
petit lac, et là on les ajustait sans peine. Cette manière
d’opérer présentait deux avantages :
1° le charpentier pouvait juger immédiatement du
point de flottaison et du degré de stabilité qu’il
convenait de donner à l’appareil ;
2° lorsque l’île Victoria viendrait à se dissoudre, le
radeau flotterait déjà et ne serait point soumis aux
dénivellations, aux chocs même que le sol disloqué
pouvait lui imprimer à terre.
Ces deux raisons, très sérieuses, engagèrent donc le
maître charpentier à procéder comme il est dit.
Pendant ces travaux, Jasper Hobson, tantôt seul,
tantôt accompagné de Mrs. Paulina Barnett, errait sur le
littoral. Il observait l’état de la mer et les sinuosités
changeantes du rivage que le flot rongeait peu à peu.
Son regard parcourait l’horizon absolument désert.
Dans le nord, on ne voyait plus aucune montagne de
glace se profiler à l’horizon. En vain cherchait-il,
comme tous les naufragés, ce navire « qui n’apparaît
jamais ! » La solitude de l’Océan n’était troublée que
par le passage de quelques souffleurs, qui fréquentaient
les eaux vertes où pullulent ces myriades d’animalcules
microscopiques dont ils font leur unique nourriture.
Puis c’étaient aussi des bois qui flottaient, des essences
diverses arrachées aux pays chauds, et que les grands
courants du globe entraînaient jusque dans ces parages.
Un jour, le 16 mai, Mrs. Paulina Barnett et Madge
se promenaient ensemble sur cette partie de l’île
comprise entre le cap Bathurst et l’ancien port. Il faisait
un beau temps. La température était chaude. Depuis
bien des jours déjà, il n’existait plus trace de neige à la
surface de l’île. Seuls, les glaçons que la banquise y
avait entassés dans sa partie septentrionale rappelaient
l’aspect polaire de ces climats. Mais ces glaçons se
dissolvaient peu à peu, et de nouvelles cascades
s’improvisaient chaque jour au sommet et sur les flancs
des icebergs. Certainement, avant peu, le soleil aurait
fondu ces dernières masses agglomérées par le froid.
C’était un curieux aspect que celui de l’île Victoria !
Des yeux moins attristés l’eussent contemplé avec
intérêt. Le printemps s’y déclarait avec une force
inaccoutumée. Sur ce sol, ramené à des parallèles plus
doux, la vie végétale débordait. Les mousses, les petites
fleurs, les plantations de Mrs. Joliffe se développaient
avec une véritable prodigalité. Toute la puissance
végétative de cette terre, soustraite aux âpretés du
climat arctique, s’épanchait au-dehors, non seulement
par la profusion des plantes qui s’épanouissaient à sa
surface, mais aussi par la vivacité de leurs couleurs. Ce
n’étaient plus ces nuances pâles et noyées d’eau, mais
des tons chauds, colorés, dignes du soleil qui les
éclairait. Les diverses essences, arbousiers ou saules,
pins ou bouleaux, se couvraient d’une verdure sombre.
Leurs bourgeons éclataient sous la sève échauffée à de
certaines heures par une température de 68° Fahrenheit
(20° centig. au-dessus de zéro). La nature arctique se
transformait sous un parallèle qui était déjà celui de
Christiana ou de Stockholm, en Europe, c’est-à-dire
celui des plus verdoyants pays des zones tempérées.
Mais Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir ces
avertissements que lui donnait la nature. Pouvait-elle
changer l’état de son domaine éphémère ? Pouvait-elle
lier cette île errante à l’écorce solide du globe ? Non, et
le sentiment d’une suprême catastrophe était en elle.
Elle en avait l’instinct, comme ces centaines d’animaux
qui pullulaient aux abords de la factorerie. Ces renards,
ces martres, ces hermines, ces lynx, ces castors, ces rats
musqués, ces visons, ces loups même que le sentiment
d’un danger prochain, inévitable, rendaient moins
farouches, toutes ces bêtes se rapprochaient de plus en
plus de leurs anciens ennemis, les hommes, comme si
les hommes eussent pu les sauver ! C’était comme une
reconnaissance tacite, instinctive de la supériorité
humaine, et précisément dans une circonstance où cette
supériorité ne pouvait rien !
Non ! Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir
toutes ces choses, et ses regards ne quittaient plus cette
impitoyable mer, immense, infinie, sans autre horizon
que le ciel qui se confondait avec elle !
« Ma pauvre Madge, dit-elle, c’est moi qui t’ai
entraînée à cette catastrophe, toi, qui m’as suivie
partout, toi, dont le dévouement et l’amitié méritaient
un autre sort ! Me pardonnes-tu ?
– Il n’y a qu’une chose au monde que je ne t’aurais
pas pardonnée, ma fille, répondit Madge. C’eût été une
mort que je n’eusse pas partagée avec toi !
– Madge ! Madge ! s’écria la voyageuse, si ma vie
pouvait sauver celle de tous ces infortunés, je la
donnerais sans hésiter !
– Ma fille, répondit Madge, tu n’as donc plus
d’espoir ?
– Non !... » murmura Mrs. Paulina Barnett en se
cachant dans les bras de sa compagne.
La femme venait de reparaître un instant dans cette
nature virile, et qui ne comprendrait un moment de
défaillance en de telles épreuves.
Mrs. Paulina Barnett sanglotait ! Son cœur
débordait. Des larmes s’échappaient de ses yeux.
Madge la consola par ses caresses et par ses baisers.
« Madge ! Madge ! dit la voyageuse en relevant la
tête, ne leur dis pas, au moins, que j’ai pleuré !
– Non, répondit Madge. D’ailleurs, ils ne me
croiraient pas. C’est un instant de faiblesse ! Relève-toi,
ma fille, toi, notre âme à tous, ici ! Relève-toi et
reprends courage !
– Mais tu espères donc encore ? s’écria Mrs. Paulina
Barnett, regardant dans les yeux sa fidèle compagne.
– J’espère toujours ! » répondit simplement Madge.
Et cependant, aurait-on pu conserver encore une
lueur d’espérance lorsque, quelques jours après, l’île
errante, passant au large du groupe de Saint-Mathieu,
n’avait plus une terre où se raccrocher sur toute cette
mer de Behring !
XX
Au large !
L’île Victoria flottait alors dans la partie la plus
vaste de la mer de Behring, à six cents milles encore
des premières Aléoutiennes et à plus de deux cents
milles de la côte la plus rapprochée dans l’est. Son
déplacement s’opérait toujours avec une vitesse
relativement considérable. Mais, en admettant qu’il ne
subît aucune diminution, trois semaines, au moins, lui
seraient encore nécessaires pour qu’elle atteignît cette
barrière méridionale de la mer de Behring.
Pourrait-elle durer jusque-là, cette île, dont la base
s’amincissait chaque jour sous l’action des eaux déjà
tièdes, et portées à une température moyenne de 50°
Fahrenheit (10° centig. au-dessus de zéro) ? Son sol ne
pouvait-il à chaque instant s’entrouvrir ?
Le lieutenant Hobson pressait de tout son pouvoir la
construction du radeau, dont le bâtis inférieur flottait
déjà sur les eaux du lagon. Mac Nap voulait donner à
cet appareil une très grande solidité, afin qu’il pût
résister pendant un long temps, s’il le fallait, aux
secousses de la mer. En effet, il était à supposer, s’il ne
rencontrait pas quelque baleinier dans les parages de
Behring, qu’il dériverait jusqu’aux îles Aléoutiennes, et
un long espace de mer lui restait à franchir.
Toutefois, l’île Victoria n’avait encore éprouvé
aucun changement de quelque importance dans sa
configuration générale. Des reconnaissances étaient
journellement faites, mais les explorateurs ne
s’aventuraient plus qu’avec une extrême circonspection,
car, à chaque instant, une fracture du sol, un
morcellement de l’île pouvait les isoler du centre
commun. Ceux qui partaient ainsi, on pouvait toujours
craindre de ne plus les revoir.
La profonde entaille située aux approches du cap
Michel, que les froids de l’hiver avaient refermée,
s’était peu à peu rouverte. Elle s’étendait maintenant
sur l’espace d’un mille à l’intérieur jusqu’au lit
desséché de la petite rivière. On pouvait craindre même
qu’elle ne suivît ce lit, qui, déjà creusé, amincissait
d’autant la croûte de glace. Dans ce cas, toute cette
portion comprise entre le cap Michel et le port Barnett,
limitée à l’ouest par le lit de la rivière, aurait disparu, –
c’est-à-dire un morceau énorme, d’une superficie de
plusieurs milles carrés. Le lieutenant Hobson
recommanda donc à ses compagnons de ne point s’y
aventurer sans nécessité, car il suffisait d’un fort
mouvement de la mer pour détacher cette importante
partie du territoire de l’île.
Cependant, on fit pratiquer des sondages sur
plusieurs points, afin de connaître ceux qui présentaient
le plus de résistance à la dissolution par suite de leur
épaisseur. On reconnut que cette épaisseur était plus
considérable précisément aux environs du cap Bathurst,
sur l’emplacement de l’ancienne factorerie, non pas
l’épaisseur de la couche de terre et de sable – ce qui
n’eût point été une garantie –, mais bien l’épaisseur de
la croûte de glace. C’était, en somme, une heureuse
circonstance. Ces trous de sondage furent tenus libres,
et chaque jour on put constater ainsi la diminution que
subissait la base de l’île. Cette diminution était lente,
mais, chaque jour, elle faisait quelques progrès. On
pouvait estimer que l’île ne résisterait pas trois
semaines encore, en tenant compte de cette circonstance
fâcheuse, qu’elle dérivait vers des eaux de plus en plus
échauffées par les rayons solaires.
Pendant cette semaine, du 19 au 25 mai, le temps fut
fort mauvais. Une tempête assez violente se déclara. Le
ciel s’illumina d’éclairs et les éclats de la foudre
retentirent. La mer, soulevée par un grand vent du nord-
ouest, se déchaîna en hautes lames qui fatiguèrent
extrêmement l’île. Cette houle lui donna même
quelques secousses très inquiétantes. Toute la petite
colonie demeura sur le qui-vive, prête à s’embarquer
sur le radeau, dont la plate-forme était à peu près
achevée. On y transporta même une certaine quantité de
provisions et d’eau douce, afin de parer à toutes les
éventualités.
Pendant cette tempête, la pluie tomba très
abondamment, pluie d’orage tiède, dont les larges
gouttes pénétrèrent profondément le sol et durent
attaquer la base de l’île. Ces infiltrations eurent pour
effet de dissoudre la glace inférieure en de certains
endroits et de produire des affouillements suspects. Sur
les pentes de quelques monticules, le sol fut absolument
raviné et la croûte blanche mise à nu. On se hâta de
combler ces excavations avec de la terre et du sable,
afin de soustraire la base à l’action de la température.
Sans cette précaution, le sol eût été bientôt troué
comme une écumoire.
Cette tempête causa aussi d’irréparables dommages
aux collines boisées qui bordaient la lisière occidentale
du lagon. Le sable et la terre furent entraînés par ces
abondantes pluies, et les arbres, n’étant plus maintenus
par le pied, s’abattirent en grand nombre. En une nuit,
tout l’aspect de cette portion de l’île comprise entre le
lac et l’ancien port Barnett fut changé. C’est à peine s’il
resta quelques groupes de bouleaux, quelques bouquets
de sapins isolés qui avaient résisté à la tourmente. Dans
ces faits, il y avait des symptômes de décomposition
qu’on ne pouvait méconnaître, mais contre lesquels
l’intelligence humaine était impuissante. Le lieutenant
Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent, tous voyaient
bien que leur île éphémère s’en allait peu à peu, tous le
sentaient, – sauf peut-être Thomas Black, sombre,
muet, qui semblait ne plus être de ce monde.
Pendant la tempête, le 23 mai, le chasseur Sabine,
en quittant son logement, le matin, par une brume assez
épaisse, faillit se noyer dans un large trou qui s’était
creusé dans la nuit. C’était sur l’emplacement occupé
autrefois par la maison principale de la factorerie.
Jusqu’alors, cette maison, ensevelie sous la couche
de terre et de sable, et aux trois quarts engloutie, on le
sait, paraissait être fixée à la croûte glacée de l’île.
Mais, sans doute, les ondulations de la mer, choquant
cette large crevasse à sa partie inférieure, l’agrandirent,
et la maison, chargée de ce poids énorme des matières
qui formaient autrefois le cap Bathurst s’abîma
entièrement. Terre et sable se perdirent dans ce trou, au
fond duquel se précipitèrent les eaux clapoteuses de la
mer.
Les compagnons de Sabine, accourus à ses cris,
parvinrent à le retirer de cette crevasse, pendant qu’il
était encore suspendu à ses parois glissantes, et il en fut
quitte pour un bain très inattendu, qui aurait pu très mal
finir.
Plus tard on aperçut les poutres et les planches de la
maison, qui avaient glissé sous l’île, flottant au large du
rivage, comme les épaves d’un navire naufragé. Ce fut
le dernier dégât produit par la tempête, dégât qui dans
une certaine proportion compromettait encore la solidité
de l’île, puisqu’il permettait aux flots de la ronger à
l’intérieur, C’était comme une sorte de cancer qui
devait la ronger peu à peu.
Pendant la journée du 25 mai, le vent sauta au nord-
est. La rafale ne fut plus qu’une forte brise, la pluie
cessa, et la mer commença à se calmer. La nuit se passa
paisiblement, et au matin, le soleil ayant reparu, Jasper
Hobson put obtenir un bon relèvement.
Et, en effet, sa position à midi, ce jour-là, lui fut
donnée par la hauteur du soleil :
Latitude : 56°,13’ ;
Longitude : 170°,23’.
La vitesse de l’île était donc excessive, puisqu’elle
avait dérivé de près de huit cents milles depuis le point
qu’elle occupait deux mois auparavant dans le détroit
de Behring, au moment de la débâcle.
Cette rapidité de déplacement rendit quelque peu
d’espoir à Jasper Hobson.
« Mes amis, dit-il à ses compagnons en leur
montrant la carte de la mer de Behring, voyez-vous ces
îles Aléoutiennes ? Elles ne sont pas à deux cents milles
de nous, maintenant ! En huit jours, peut-être, nous
pourrions les atteindre !
– Huit jours ! répondit le sergent Long en secouant
la tête. C’est long, huit jours !
– J’ajouterai, dit le lieutenant Hobson, que si notre
île eût suivi le 16e méridien, elle aurait déjà gagné le
parallèle de ces îles. Mais il est évident qu’elle s’écarte
dans le sud-ouest, par une déviation du courant de
Behring. »
Cette observation était juste. Le courant tendait à
rejeter l’île Victoria fort au large des terres, et peut-être
même en dehors des Aléoutiennes, qui ne s’étendent
que jusqu’au 170e méridien.
Mrs. Paulina Barnett considérait la carte en silence !
Elle regardait ce point, fait au crayon, qui indiquait la
position actuelle de l’île. Sur cette carte, établie à une
grande échelle, ce point paraissait presque
imperceptible, tant la mer de Behring semblait
immense. Elle revoyait alors toute sa route retracée
depuis le lieu d’hivernage, cette route que la fatalité ou
plutôt l’immutable direction des courants avait dessinée
à travers tant d’îles, au large de deux continents, sans
toucher nulle part, et devant elle s’ouvrait maintenant
l’infini de l’océan Pacifique !
Elle songeait ainsi, perdue dans une sombre rêverie,
et n’en sortit que pour dire :
« Mais cette île, ne peut-on donc la diriger ? Huit
jours, huit jours encore de cette vitesse, et nous
pourrions peut-être atteindre la dernière des
Aléoutiennes !
– Ces huit jours sont dans la main de Dieu ! répondit
le lieutenant Hobson d’un ton grave. Voudra-t-il nous
les donner ? Je vous le dis bien sincèrement, madame,
le salut ne peut venir que du Ciel.
– Je le pense comme vous, monsieur Jasper, reprit
Mrs. Paulina Barnett, mais le Ciel veut que l’on s’aide
pour mériter sa protection. Y a-t-il donc quelque chose
à faire, à tenter, quelque parti à prendre que j’ignore ? »
Jasper Hobson secoua la tête d’un air de doute. Pour
lui, il n’y avait plus qu’un moyen de salut, le radeau,
mais fallait-il s’y embarquer dès maintenant, y établir
une voilure quelconque au moyen de draps et de
couvertures, et chercher à gagner la côte la plus
prochaine ?
Jasper Hobson consulta le sergent, le charpentier
Mac Nap, en qui il avait grande confiance, le forgeron
Raë, les chasseurs Sabine et Marbre. Tous, après avoir
pesé le pour et le contre, furent d’accord sur ce point
qu’il ne fallait abandonner l’île que lorsqu’on y serait
forcé. En effet, ce ne pouvait être qu’une dernière et
suprême ressource, ce radeau, que les lames
balaieraient incessamment, qui n’aurait même pas la
vitesse imprimée à l’île, que les icebergs poussaient
vers le sud. Quant au vent, il soufflait le plus
généralement de la partie est, et il tendrait plutôt à
rejeter le radeau au large de toute terre.
Il fallait attendre, attendre encore, puisque l’île
dérivait rapidement vers les Aléoutiennes. Aux
approches de ce groupe, on verrait ce qu’il conviendrait
de faire.
C’était, en effet, le parti le plus sage, et
certainement, dans huit jours, si sa vitesse ne diminuait
pas, ou bien l’île s’arrêterait sur cette frontière
méridionale de la mer de Behring, ou, entraînée au sud-
ouest sur les eaux du Pacifique, elle serait
irrévocablement perdue.
Or, la fatalité qui avait tant accablé ces hiverneurs et
depuis si longtemps, allait encore les frapper d’un
nouveau coup. Cette vitesse de déplacement sur
laquelle ils comptaient devait avant peu leur faire
défaut.
En effet, pendant la nuit du 26 au 27 mai, l’île
Victoria subit un dernier changement d’orientation,
dont les conséquences furent extrêmement graves. Elle
fit un demi-tour sur elle-même. Les icebergs, restes de
l’énorme banquise qui la bornaient au nord, furent par
ce changement reportés au sud.
Au matin, les naufragés, – ne peut-on leur donner ce
nom ? – virent le soleil se lever du côté du cap
Esquimau et non plus sur l’horizon du port Barnett.
Là, se dressaient les icebergs, bien diminués par le
dégel, mais considérables encore, qui poussaient l’île.
De ce point, ils masquaient une grande partie de
l’horizon.
Quelles allaient être les conséquences de ce
changement d’orientation ? Ces montagnes de glace
n’allaient-elles pas se séparer de l’île errante, puisque
aucun ciment ne les liait à elle ?
Chacun avait le pressentiment d’un nouveau
malheur, et chacun comprit ce que voulait dire le soldat
Kellet, qui s’écria :
« Avant ce soir, nous aurons perdu notre hélice ! »
Kellet voulait dire par là que les icebergs, à présent
qu’ils n’étaient plus à l’arrière, mais à l’avant de l’île,
ne tarderaient pas à se détacher. C’étaient eux, en effet,
qui lui imprimaient cette excessive vitesse, parce que,
pour chaque pied dont ils s’élevaient au-dessus du
niveau de la mer, ils en avaient six ou sept au-dessous.
Ainsi plongés, dans le courant sous-marin, ce courant
leur communiquait toute la rapidité dont il était animé
lui-même, rapidité qui, vu son peu « de tirant d’eau »,
manquerait à l’île abandonnée à sa seule impulsion.
Oui ! le soldat Kellet avait raison. L’île serait alors
comme un bâtiment désemparé de sa mâture, et dont
l’hélice aurait été brisée !
À cette parole de Kellet, personne n’avait répondu.
Mais un quart d’heure ne s’était pas écoulé, que le bruit
d’un craquement se faisait entendre. Le sommet des
icebergs s’ébranlait, la masse se détachait, et tandis que
l’île restait en arrière, les icebergs, irrésistiblement
entraînés par le courant sous-marin, dérivaient
rapidement vers le sud.
XXI
Où l’île se fait îlot
Trois heures plus tard, les derniers morceaux de la
banquise avaient déjà disparu au-dessous l’horizon.
Cette disparition si rapide prouvait que, maintenant,
l’île demeurait presque stationnaire. C’est que toute la
force du courant résidait dans les couches basses, et non
à la surface de la mer.
Du reste, le point fut fait à midi, et donna un
relèvement exact. Vingt-quatre heures après, le nouveau
point constatait que l’île Victoria ne s’était pas déplacée
d’un mille !
Restait donc une chance de salut, une seule : c’est
qu’un navire, quelque baleinier, passant en ces parages,
recueillît les naufragés, soit qu’ils fussent encore sur
l’île, soit que le radeau l’eût remplacée après sa
dissolution.
L’île se trouvait alors par 54°33’ de latitude et
177°19’ de longitude, à plusieurs centaines de milles de
la terre la plus rapprochée, c’est-à-dire des
Aléoutiennes.
Le lieutenant Hobson, pendant cette journée,
rassembla ses compagnons et leur demanda une
dernière fois ce qu’il convenait de faire.
Tous furent du même avis : demeurer encore et
toujours sur l’île tant qu’elle ne s’effondrerait pas, car
sa grandeur la rendait insensible à l’état de la mer ;
puis, quand elle menacerait définitivement de se
dissoudre, embarquer toute la petite colonie sur le
radeau, et attendre !
Attendre !
Le radeau était alors achevé. Mac Nap y avait
construit une vaste cabane, sorte de rouffle, dans lequel
tout le personnel du fort pouvait se mettre à l’abri. Un
mât avait été préparé, que l’on pourrait dresser en cas
de besoin, et les voiles qui devaient servir au bateau
étaient prêtes depuis longtemps. L’appareil était solide,
et si le vent soufflait du bon côté, si la mer n’était pas
trop mauvaise, peut-être cet assemblage de poutres et
de planches sauverait-il la colonie tout entière.
« Rien, dit Mrs. Paulina Barnett, rien n’est
impossible à celui qui dispose des vents et des flots ! »
Jasper Hobson avait fait l’inventaire des vivres. La
réserve était peu abondante, car les dégâts produits par
l’avalanche l’avaient singulièrement diminuée, mais
ruminants et rongeurs ne manquaient pas, et l’île, toute
verdoyante de mousses et d’arbustes, les nourrissait
sans peine. Il parut nécessaire d’augmenter les
provisions de viande conservée, et les chasseurs tuèrent
des rennes et des lièvres.
En somme, la santé des colons était bonne. Ils
avaient peu souffert de ce dernier hiver, si modéré, et
les épreuves morales n’avaient point encore entamé leur
vigueur physique. Mais, il faut le dire, ils ne voyaient
pas sans une extrême appréhension, sans de sinistres
pressentiments, le moment où ils abandonneraient leur
île Victoria, ou, pour parler plus exactement, le moment
où cette île les abandonnerait eux-mêmes. Ils
s’effrayaient à la pensée de flotter à la surface de cette
immense mer, sur un plancher de bois qui serait soumis
à tous les caprices de la houle. Même par les temps
moyens, les lames y embarqueraient et rendraient la
situation très pénible. Qu’on le remarque aussi, ces
hommes n’étaient point des marins, des habitués de la
mer, qui ne craignent pas de se fier à quelques planches,
c’étaient des soldats, accoutumés aux solides territoires
de la Compagnie. Leur île était fragile, elle ne reposait
que sur un mince champ de glace, mais enfin, sur cette
glace, il y avait de la terre, et, sur cette terre, une
verdoyante végétation, des arbustes, des arbres ; les
animaux l’habitaient avec eux ; elle était absolument
indifférente à la mer, et on pouvait la croire immobile.
Oui ! ils l’aimaient cette île Victoria, sur laquelle ils
vivaient depuis près de deux ans, cette île qu’ils avaient
si souvent parcourue en toutes ses parties, qu’ils avaient
ensemencée, et qui, en somme, avait résisté jusqu’alors
à tant de cataclysmes ! Oui ! ils ne la quitteraient pas
sans regret, et ils ne le feraient qu’au moment où elle
leur manquerait sous les pieds.
Ces dispositions, le lieutenant Hobson les
connaissait, et il les trouvait bien naturelles. Il savait
avec quelle répugnance ses compagnons
s’embarqueraient sur le radeau, mais les événements
allaient se précipiter, et sur ces eaux chaudes, l’île ne
pouvait tarder à se dissoudre. En effet, de graves
symptômes apparurent, qu’on ne devait pas négliger.
Voici ce qu’était ce radeau. Carré, il mesurait trente
pieds sur chaque face, ce qui lui donnait une superficie
de mille pieds. Sa plate-forme s’élevait de deux pieds
au-dessus de l’eau, et ses parois le défendaient tout
autour contre les petites lames, mais il était bien évident
qu’une houle un peu forte passerait par-dessus cette
insuffisante barrière. Au milieu du radeau, le maître
charpentier avait construit un véritable rouffle, qui
pouvait contenir une vingtaine de personnes. Autour
étaient établis de grands coffres destinés aux provisions
et les pièces à eau, le tout solidement fixé à la plate-
forme au moyen de chevilles de fer. Le mât, haut d’une
trentaine de pieds, s’appuyait au rouffle, et était soutenu
par des haubans qui se rattachaient aux coins de
l’appareil. Ce mât devait porter une voile carrée, qui ne
pouvait évidemment servir que vent arrière. Toute autre
allure était nécessairement interdite à cet appareil
nautique, auquel une sorte de gouvernail, très
insuffisant sans doute, avait été adapté.
Tel était le radeau du maître charpentier, sur lequel
devaient se réfugier vingt personnes, vingt et une en
comptant le petit enfant de Mac Nap. Il flottait
tranquillement sur les eaux du lagon, retenu au rivage
par une forte amarre. Certes, il avait été construit avec
plus de soin que n’en peuvent mettre des naufragés
surpris en mer par la destruction soudaine de leur
navire, il était plus solide et mieux aménagé, mais enfin
ce n’était qu’un radeau.
Le 1er juin, un nouvel incident se produisit. Le soldat
Hope était allé puiser de l’eau au lagon pour les besoins
de la cuisine. Mrs. Joliffe, goûtant cette eau, la trouva
salée. Elle rappela Hope, lui disant qu’elle avait
demandé de l’eau douce, et non de l’eau de mer.
Hope répondit qu’il avait puisé cette eau au lagon.
De là une sorte de discussion, au milieu de laquelle
intervint le lieutenant. En entendant les affirmations du
soldat Hope, il pâlit, puis il se dirigea rapidement vers
le lagon...
Les eaux en étaient absolument salées ! Il était
évident que le fond du lagon s’était crevé, et que la mer
y avait fait irruption.
Ce fait aussitôt connu, une même crainte bouleversa
les esprits tout d’abord.
« Plus d’eau douce ! » s’écrièrent ces pauvres gens.
Et en effet, après la rivière Paulina, le lac Barnett
venait de disparaître à son tour !
Mais le lieutenant Hobson se hâta de rassurer ses
compagnons à l’endroit de l’eau potable.
« Nous ne manquons pas de glace, mes amis, dit-il.
Ne craignez rien. Il suffira de faire fondre quelques
morceaux de notre île, et j’aime à croire que nous ne la
boirons pas tout entière », ajouta-t-il en essayant de
sourire.
En effet, l’eau salée, qu’elle se vaporise ou qu’elle
se solidifie, abandonne complètement le sel qu’elle
contient en dissolution. On déterra donc, si on peut
employer cette expression, quelques blocs de glace, et
on les fit fondre, non seulement pour les besoins
journaliers, mais aussi pour remplir les pièces à eau
disposées sur le radeau.
Cependant, il ne fallait pas négliger ce nouvel
avertissement que la nature venait de donner. L’île se
dissolvait évidemment à sa base, et cet envahissement
de la mer par le fond du lagon le prouvait
surabondamment. Le sol pouvait donc à chaque instant
s’effondrer, et Jasper Hobson ne permit plus à ses
hommes de s’éloigner, car ils auraient risqués d’être
entraînés au large.
Il semblait aussi que les animaux eussent le
pressentiment d’un danger très prochain. Ils se
massaient autour de l’ancienne factorerie. Depuis la
disparition de l’eau douce, on les voyait venir lécher les
blocs de glace retirés du sol. Ils semblaient inquiets,
quelques-uns paraissaient pris de folie, les loups
surtout, qui arrivaient en bandes échevelées, puis
disparaissaient en poussant de rauques aboiements. Les
animaux à fourrures restaient parqués autour du puits
circulaire qui remplaçait la maison engloutie. On en
comptait plusieurs centaines de différentes espèces.
L’ours rôdait aux environs, aussi inoffensif aux
animaux qu’aux hommes. Il était évidemment très
inquiet, par instinct, et il eût volontiers demandé
protection contre ce danger qu’il pressentait et ne
pouvait détourner.
Les oiseaux, très nombreux jusqu’alors, parurent
aussi diminuer peu à peu. Pendant ces derniers jours,
des bandes considérables de grands volateurs, de ceux
auxquels la puissance de leurs ailes permettent de
traverser les larges espaces, les cygnes entre autres,
émigrèrent vers le sud, là où ils devaient rencontrer les
premières terres des Aléoutiennes qui leur offraient un
abri sûr. Ce départ fut observé et remarqué par Mrs.
Paulina Barnett, et Madge, qui erraient, à ce moment,
sur le littoral. Elles en tirèrent un fâcheux pronostic.
« Ces oiseaux trouvent sur l’île une nourriture
suffisante, dit Mrs. Paulina Barnett et cependant ils s’en
vont ! Ce n’est pas sans motif, ma pauvre Madge !
– Oui, répondit Madge, c’est leur intérêt qui les
guide. Mais s’ils nous avertissent, nous devons profiter
de l’avertissement. Je trouve aussi que les autres
animaux paraissent être plus inquiets que de coutume. »
Ce jour-là, Jasper Hobson résolut de faire
transporter sur le radeau la plus grande partie des vivres
et des effets de campement. Il fut décidé aussi que tout
le monde s’y embarquerait.
Mais, précisément, la mer était mauvaise, et sur
cette petite Méditerranée, formée maintenant par les
eaux mêmes de Behring à l’intérieur du lagon, toutes
les agitations de la houle se reproduisaient et même
avec une grande intensité. Les lames, enfermées dans
cet espace relativement restreint, heurtaient le rivage
accore, et s’y brisaient avec fureur. C’était comme une
tempête sur ce lac, ou plutôt sur cet abîme profond
comme la mer environnante. Le radeau était
violemment agité, et de forts paquets d’eau y
embarquaient sans cesse. On fut même obligé de
suspendre l’embarquement des effets et des vivres.
On comprend bien que, dans cet état de choses, le
lieutenant Hobson n’insista pas vis-à-vis de ses
compagnons. Autant valait passer encore une nuit
tranquille à terre. Le lendemain, si la mer se calmait, on
achèverait l’embarquement.
La proposition ne fut donc point faite aux soldats et
aux femmes de quitter leur logement et d’abandonner
l’île, car c’était véritablement l’abandonner que se
réfugier sur le radeau.
Du reste, la nuit fut meilleure qu’on ne l’aurait
espéré. Le vent vint à se calmer. La mer s’apaisa peu à
peu. Ce n’était qu’un orage qui avait passé, avec cette
rapidité spéciale aux météores électriques. À huit
heures du soir, la houle était presque entièrement
tombée, et les lames ne formaient plus qu’un clapotis
peu sensible à l’intérieur du lagon.
Certainement, l’île ne pouvait échapper à une
dissolution imminente, mais enfin il valait mieux
qu’elle ne fût pas brisée subitement par une tempête, et
c’est ce qui pouvait arriver d’un instant à l’autre, quand
la mer se soulevait en montagnes autour d’elle.
À l’orage avait succédé une légère brume qui
menaçait de s’épaissir dans la nuit. Elle venait du nord,
et, par conséquent, suivant la nouvelle orientation, elle
couvrait la plus grande partie de l’île !
Avant de se coucher, Jasper Hobson visita les
amarres du radeau qui étaient tournées à de forts troncs
de bouleaux. Par surcroît de précaution, on leur donna
un tour de plus. D’ailleurs, le pis qui pût arriver, c’était
que le radeau fût emporté à la dérive sur le lagon, et le
lagon n’était pas si grand qu’il pût s’y perdre.
XXII
Les quatre jours qui suivent
La nuit fut calme. Le lieutenant Hobson se leva, et,
décidé à ordonner l’embarquement de la petite colonie
pour le jour même, il se dirigea vers le lagon.
La brume était encore épaisse. Mais au-dessus de ce
brouillard, on sentait déjà les rayons du soleil. Le ciel
avait été nettoyé par l’orage de la veille, et la journée
promettait d’être chaude.
Lorsque Jasper Hobson arriva sur les bords du
lagon, il ne put en distinguer la surface, qui était encore
cachée par de grosses volutes de brumes.
À ce moment, Mrs. Paulina Barnett, Madge et
quelques autres venaient le rejoindre sur le rivage.
La brume commençait alors à se lever. Elle reculait
vers le fond du lagon et en découvrait peu à peu la
surface. Cependant, le radeau n’apparaissait pas encore.
Enfin, un coup de brise enleva tout le brouillard...
Il n’y avait pas de radeau ! Il n’y avait plus de lac.
C’était l’immense mer qui s’étendait devant les regards.
Le lieutenant Hobson ne put retenir un geste de
désespoir, et quand ses compagnons et lui se
retournèrent, quand leurs yeux se portèrent à tous les
points de l’horizon, un cri leur échappa !... Leur île
n’était plus qu’un îlot !
Pendant la nuit, les six septièmes de l’ancien
territoire du cap Bathurst s’étaient détachés sans bruit,
sans convulsion, usés, rongés par le flot. Ils s’étaient
abîmés dans la mer, et le radeau, trouvant une issue,
avait dérivé au large, sans que ceux qui avaient mis en
lui leur dernière chance pussent même l’apercevoir sur
cette mer déserte !
Les naufragés, suspendus sur un abîme prêt à les
engloutir, sans ressources, sans aucun moyen de salut,
furent terrassés par le désespoir. De ces soldats,
quelques-uns, comme fous, voulurent se précipiter à la
mer. Mrs. Paulina Barnett se jeta au-devant d’eux. Ils
revinrent. Quelques-uns pleuraient.
On voit maintenant quelle était la situation des
naufragés, et s’ils pouvaient conserver quelque espoir !
Que l’on juge aussi de la position du lieutenant au
milieu de ces infortunés à demi affolés. Vingt et une
personnes emportées sur un îlot de glace, qui ne pouvait
tarder à se fondre sous leurs pieds ! Avec cette vaste
portion de l’île maintenant engloutie, avaient disparu
les collines boisées. Donc, plus un arbre. En fait de
bois, il ne restait plus que les quelques planches du
logement, absolument insuffisantes pour la construction
d’un nouveau radeau, qui pût suffire au transport de la
colonie. La vie des naufragés était donc strictement
limitée à la durée de l’îlot, c’est-à-dire à quelques jours
au plus, car on était au mois de juin, et la température
moyenne dépassait 68° Fahrenheit (20° centig. au-
dessus de zéro).
Pendant cette journée, le lieutenant Hobson crut
devoir encore faire une reconnaissance de l’îlot. Peut-
être conviendrait-il de se réfugier sur un autre point,
auquel son épaisseur assurerait une durée plus longue.
Mrs. Paulina Barnett et Madge l’accompagnèrent dans
cette excursion.
« Espères-tu toujours ? demanda Mrs. Paulina
Barnett à sa fidèle compagne.
– Toujours ! » répondit Madge.
Mrs. Paulina Barnett ne répondit pas. Jasper Hobson
et elle marchaient d’un pas rapide, en suivant le littoral.
Toute la côte avait été respectée depuis le cap Bathurst
jusqu’au cap Esquimau, c’est-à-dire sur une longueur
de huit milles. C’était au cap Esquimau que la fracture
s’était opérée, suivant une ligne courbe qui rejoignait la
pointe extrême du lagon, dirigée vers l’intérieur de l’île.
De cette pointe, le nouveau littoral se composait du
rivage même du lagon, que baignaient maintenant les
eaux de la mer. Vers la partie supérieure du lagon, une
autre cassure se prolongeait jusqu’au littoral compris
entre le cap Bathurst et l’ancien port Barnett. L’îlot
représentait donc une bande oblongue, d’une largeur
moyenne d’un mille seulement.
Des cent quarante milles carrés qui formaient
autrefois la superficie totale de l’île, il n’en restait pas
vingt !
Le lieutenant Hobson observa avec une extrême
attention la nouvelle conformation de l’îlot et reconnut
que sa portion la plus épaisse était encore
l’emplacement de l’ancienne factorerie. Il lui parut
donc convenable de ne point abandonner le campement
actuel, et c’était aussi celui que les animaux, par
instinct, avaient conservé.
Toutefois, on remarqua qu’une notable quantité de
ces ruminants et de ces rongeurs et le plus grand
nombre des chiens qui erraient à l’aventure, avaient
disparu avec la plus grande partie de l’île. Mais il en
restait encore un certain nombre, principalement des
rongeurs. L’ours, affolé, errait sur l’îlot et en faisait
incessamment le tour, comme un fauve enfermé dans
une cage.
Vers cinq heures du soir, le lieutenant Hobson et ses
deux compagnes étaient rentrés au logement. Là,
hommes et femmes, tous se trouvèrent réunis,
silencieux, ne voulant plus rien voir, ne voulant plus
rien entendre. Mrs. Joliffe s’occupait de préparer
quelque nourriture. Le chasseur Sabine, moins accablé
que ses compagnons, allait et venait, cherchant à
obtenir un peu de venaison fraîche. Quant à
l’astronome, il s’était assis à l’écart et jetait sur la mer
un regard vague et presque indifférent ! Il semblait que
rien ne pût l’étonner !
Jasper Hobson apprit à ses compagnons les résultats
de son excursion. Il leur dit que le campement actuel
offrait une sécurité plus grande que tout autre point du
littoral, et il recommanda même de ne plus s’en
éloigner, car des traces d’une prochaine rupture se
manifestaient déjà, à mi-chemin du campement et du
cap Esquimau. Il était donc probable que la superficie
de l’îlot ne tarderait pas à être considérablement
réduite. Et rien, rien à faire !
La journée fut réellement chaude. Les glaçons,
déterrés pour fournir l’eau potable, se dissolvaient sans
qu’il fût nécessaire d’employer le feu. Sur les parties
accores du rivage, la croûte glacée s’en allait en minces
filets qui tombaient à la mer. Il était visible que, d’une
manière générale, le niveau moyen de l’îlot s’était
abaissé. Les eaux tièdes rongeaient incessamment sa
base.
On ne dormit guère au campement pendant la nuit
suivante. Qui aurait pu trouver quelque sommeil en
songeant qu’à tout instant l’abîme pouvait s’ouvrir, qui,
si ce n’est ce petit enfant qui souriait à sa mère, et que
sa mère ne voulait plus abandonner un instant ?
Le lendemain, 4 juin, le soleil reparut au-dessus de
l’horizon dans un ciel sans nuages. Aucun changement
ne s’était produit pendant la nuit. La conformation de
l’îlot n’avait point été altérée.
Ce jour-là, un renard bleu, effaré, se réfugia dans le
logement et n’en voulut plus sortir. On peut dire que les
martres, les hermines, les lièvres polaires, les rats
musqués, les castors fourmillaient sur l’emplacement de
l’ancienne factorerie. C’était comme un troupeau
d’animaux domestiques. Les bandes de loups
manquaient seules à la faune polaire. Ces carnassiers,
dispersés sur la partie opposée de l’île au moment de la
rupture, avaient été évidemment engloutis avec elle.
Comme par un pressentiment, l’ours ne s’éloignait plus
du cap Bathurst, et les animaux à fourrures, trop
inquiets, ne semblaient même pas s’apercevoir de sa
présence. Les naufragés eux-mêmes, familiarisés avec
le gigantesque animal, le laissaient aller et venir, sans
s’en préoccuper. Le danger commun, pressenti de tous,
avait mis au même niveau les instincts et les
intelligences.
Quelques moments avant midi, les naufragés
éprouvèrent une émotion bien vive, qui ne devait
aboutir qu’à une déception.
Le chasseur Sabine, monté sur le point culminant de
l’îlot, et qui observait la mer depuis quelques instants,
fit entendre ces cris :
« Un navire ! un navire ! »
Tous, comme galvanisés, se précipitèrent vers le
chasseur. Le lieutenant Hobson l’interrogeait du regard.
Sabine montra dans l’est une sorte de vapeur
blanche qui pointait à l’horizon. Chacun regarda sans
oser prononcer une parole. Tous virent ce navire dont la
silhouette s’accentuait de plus en plus. Personne n’osa
prononcer une parole !
C’était bien un bâtiment, un baleinier sans doute. On
ne pouvait s’y tromper, et, au bout d’une heure, sa
carène était visible.
Malheureusement, ce navire apparaissait dans l’est,
c’est-à-dire à l’opposé du point où le radeau entraîné
avait dû se diriger. Ce baleinier, le hasard seul
l’envoyait dans ces parages, et, puisqu’il n’avait point
communiqué avec le radeau, on ne pouvait admettre
qu’il fût à la recherche des naufragés, ni qu’il
soupçonnât leur présence.
Maintenant, ce navire apercevrait-il l’îlot, peu élevé
au-dessus de la surface de la mer ? Sa direction l’en
rapprocherait-il ? Distinguerait-il les signaux qui lui
seraient faits ? En plein jour, et par ce beau soleil,
c’était peu probable ! La nuit, en brûlant les quelques
planches du logement, on aurait pu entretenir un feu
visible à une grande distance. Mais le navire n’aurait-il
pas disparu avant l’arrivée de la nuit ? En tout cas, des
signaux furent faits, des coups de feu furent tirés.
Cependant, ce navire s’approchait ! On reconnaissait
en ce bâtiment un long trois-mâts, évidemment un
baleinier de New-Arkhangel, qui, après avoir doublé la
presqu’île d’Alaska, se dirigeait vers le détroit de
Behring. Il était au vent de l’îlot, et, tribord amure, sous
ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, il
s’élevait vers le nord. Un marin eût reconnu à son
orientation que ce navire ne laissait pas porter sur l’îlot.
Mais peut-être l’apercevrait-il ?
« S’il l’aperçoit, murmura le lieutenant Hobson à
l’oreille du sergent Long, s’il l’aperçoit, il s’enfuira au
contraire ! »
Jasper Hobson avait raison de parler ainsi. Les
navires ne redoutent rien tant, dans ces parages, que
l’approche des icebergs et des îles de glace ! Ce sont
des écueils errants contre lesquels ils craignent de se
briser, surtout pendant la nuit. Aussi se hâtent-ils de
changer leur direction, dès qu’ils les aperçoivent.
Ce navire n’agirait-il pas ainsi, dès qu’il aurait
connaissance de l’îlot ? C’était probable.
Par quelles alternatives d’espoir et de désespoir les
naufragés passèrent, cela ne saurait se peindre. Jusqu’à
deux heures du soir, ils purent croire que la Providence
prenait enfin pitié d’eux, que le secours leur arrivait,
que le salut était là ! Le navire s’était toujours approché
par une ligne oblique. Il n’était pas à six milles de l’îlot.
On multiplia les signaux, on tira des coups de fusil, on
produisit même une grosse fumée en brûlant quelques
planches du logement...
Ce fut en vain. Ou le bâtiment ne vit rien, ou il se
hâta de fuir l’îlot dès qu’il l’aperçut.
À deux heures et demie, il lofait légèrement et
s’éloignait dans le nord-est.
Une heure après, il n’apparaissait plus que comme
une vapeur blanche, et bientôt il avait entièrement
disparu.
Un des soldats, Kellet, poussa alors des rires
extravagants. Puis il se roula sur le sol. On dut croire
qu’il devenait fou.
Mrs. Paulina Barnett avait regardé Madge, bien en
face, comme pour lui demander si elle espérait encore !
Madge avait détourné la tête !...
Le soir de ce jour néfaste, un craquement se fit
entendre. C’était toute la plus grande partie de l’îlot qui
se détachait et s’abîmait dans la mer. Des cris terribles
d’animaux éclatèrent dans l’ombre. L’îlot était réduit à
cette pointe qui s’étendait depuis l’emplacement de la
maison engloutie jusqu’au cap Bathurst !
Ce n’était plus qu’un glaçon !
XXIII
Sur un glaçon
Un glaçon ! Un glaçon irrégulier, en forme de
triangle, mesurant cent pieds à sa base, cent cinquante
pieds à peine sur son plus grand côté ! Et sur ce glaçon,
vingt et un êtres humains, une centaine d’animaux à
fourrures, quelques chiens, un ours gigantesque, en ce
moment accroupi à la pointe extrême !
Oui ! tous les malheureux naufragés étaient là !
L’abîme n’en avait pas encore pris un seul. La rupture
s’était opérée au moment où ils étaient réunis dans le
logement. Le sort les avait encore sauvés, voulant sans
doute qu’ils périssent tous ensemble !
Quelle nuit, une nuit sans sommeil ! On ne parlait
pas. On ne bougeait pas. Peut-être le moindre
mouvement, la plus légère secousse eût-elle suffi à
rompre la base de glace !
Aux quelques morceaux de viande sèche que
distribua Mrs. Joliffe, personne ne put ou ne voulut
toucher. À quoi bon ?
La plupart de ces infortunés passèrent la nuit en
plein air. Ils aimaient mieux cela, être engloutis
librement, et non dans une étroite cabane de planches !
Le lendemain, 5 juin, un brillant soleil se leva sur ce
groupe de désespérés. Ils se parlaient à peine. Ils
cherchaient à se fuir. Quelques-uns regardaient d’un œil
troublé l’horizon circulaire, dont ce misérable glaçon
formait le centre.
La mer était absolument déserte. Pas une voile, pas
même une île de glace, ni un îlot. Ce glaçon, sans
doute, était le dernier qui flottât sur la mer de Behring !
La température s’élevait sans cesse. Le vent ne
soufflait plus. Un calme terrible régnait dans
l’atmosphère. De longues ondulations soulevaient
doucement ce dernier morceau de terre et de glace qui
restait de l’île Victoria. Il montait et descendait sans se
déplacer, comme une épave, et ce n’était plus qu’une
épave, en effet !
Mais une épave, un reste de carcasse, le tronçon
d’un mât, une hune brisée, quelques planches, cela
résiste, cela surnage, cela ne peut fondre ! Tandis qu’un
glaçon, de l’eau solidifiée, qu’un rayon de soleil va
dissoudre !
Ce glaçon – et cela explique qu’il eût résisté
jusqu’alors – formait la portion la plus épaisse de
l’ancienne île. Une calotte de terre et de verdure le
recouvrait, et il était supposable que sa croûte glacée
mesurait une épaisseur assez grande. Les longs froids
de la mer polaire avaient dû le « nourrir en glace »,
quand, autrefois, et pendant des périodes séculaires, ce
cap Bathurst faisait la pointe la plus avancée du
continent américain.
En ce moment, ce glaçon s’élevait encore en
moyenne de cinq à six pieds au-dessus du niveau de la
mer. On pouvait donc admettre que sa base avait une
épaisseur à peu près égale. Si donc, sur ces eaux
tranquilles, il ne courait pas le risque de se briser, du
moins devait-il peu à peu se réduire en eau. On le
voyait bien à ses bords qui s’usaient rapidement sous la
langue des longues lames, et, presque incessamment,
quelque morceau de terre, avec sa verdoyante
végétation, s’écroulait dans les flots.
Un écroulement de cette nature eut lieu ce jour
même, vers une heure du soir, dans la partie du sol
occupée par le logement, qui se trouvait tout à fait sur la
lisière du glaçon. Le logement était heureusement vide,
mais on ne put sauver que quelques-unes des planches
qui le formaient et deux ou trois poutrelles de la toiture.
La plupart des ustensiles et les instruments
d’astronomie furent perdus ! Toute la petite colonie dut
se réfugier alors sur la partie la plus élevée du sol, ou
rien ne la défendait des intempéries de l’air.
Là se trouvaient encore quelques outils, les pompes,
et le réservoir à air que Jasper Hobson utilisa en y
recueillant quelques gallons d’une pluie qui tomba en
abondance. Il ne fallait plus, en effet, emprunter au sol
déjà si réduit la glace qui fournissait jusqu’alors l’eau
potable. Il n’était pas une parcelle de ce glaçon qui ne
fût à ménager.
Vers quatre heures, le soldat Kellet, celui-là même
qui avait donné déjà quelques signes de folie, vint
trouver Mrs. Paulina Barnett et lui dit d’un ton calme :
« Madame, je vais me noyer.
– Kellet ? s’écria la voyageuse.
– Je vous dis que je vais me noyer, reprit le soldat.
J’ai bien réfléchi. Il n’y a pas moyen de s’en tirer.
J’aime mieux en finir volontairement.
– Kellet, répondit Mrs. Paulina Barnett, en prenant
la main du soldat, dont le regard était étrangement clair,
Kellet, vous ne ferez pas cela !
– Si, madame, et comme vous avez toujours été
bonne pour nous autres, je n’ai pas voulu mourir sans
vous dire adieu. Adieu, madame ! »
Et Kellet se dirigea vers la mer. Mrs. Paulina
Barnett, épouvantée, s’attacha à lui. Jasper Hobson et le
sergent accoururent à ses cris. Ils se joignirent à elle
pour détourner Kellet d’accomplir son dessein. Mais le
malheureux, pris par cette idée fixe, se contentait de
secouer négativement la tête.
Pouvait-on faire entendre raison à cet esprit égaré ?
Non. Et cependant l’exemple de ce fou se jetant à la
mer aurait pu être contagieux. Qui sait si quelques-uns
des compagnons de Kellet, démoralisés au dernier
degré, ne l’auraient pas suivi dans le suicide ? Il fallait à
tout prix arrêter ce malheureux prêt à se tuer.
« Kellet, dit alors Mrs. Paulina Barnett, en lui
parlant doucement, souriant presque, vous avez de la
bonne et franche amitié pour moi ?
– Oui, madame, répondit Kellet avec calme.
– Eh bien, Kellet, si vous le voulez, nous mourrons
ensemble... mais pas aujourd’hui.
– Madame !...
– Non, mon brave Kellet, je ne suis pas prête...,
demain seulement... demain, voulez-vous... »
Le soldat regarda plus fixement que jamais la
courageuse femme. Il sembla hésiter un instant, jeta un
regard d’envie féroce sur cette mer étincelante, puis,
passant sa main sur ses yeux :
« Demain ! » dit-il.
Et ce seul mot prononcé, il alla d’un pas tranquille
reprendre sa place parmi ses compagnons.
« Pauvre malheureux ! murmura Mrs. Paulina
Barnett, je lui ai demandé d’attendre à demain, et d’ici
là, qui sait si nous ne serons pas tous engloutis... ! »
Cette nuit, Jasper Hobson la passa immobile sur la
grève. Il se demandait s’il n’y aurait pas un moyen
quelconque d’arrêter la dissolution de l’îlot, si on ne
pouvait parvenir à le conserver jusqu’au moment où il
serait en vue d’une terre quelconque.
Mrs. Paulina Barnett et Madge ne se quittaient plus
d’un seul instant. Kalumah était couchée comme un
chien auprès de sa maîtresse et cherchait à la réchauffer.
Mrs. Mac Nap, enveloppée de quelques pelleteries,
restes de la riche moisson du fort Espérance, s’était
assoupie, son petit enfant sur son sein.
Les étoiles resplendissaient avec une incomparable
pureté. Les naufragés, étendus çà et là, ne bougeaient
pas plus que s’ils n’eussent été que des cadavres
abandonnés sur une épave. Nul bruit ne troublait ce
repos terrible. Seulement, on entendait la lame qui
rongeait le glaçon, et de petits éboulements se faisaient,
dont le bruit sec marquait sa dégradation.
Parfois, le sergent Long se levait. Il regardait autour
de lui, cherchant à fouiller cette ombre ; puis, un instant
après, il reprenait sa position horizontale. À l’extrémité
du glaçon, l’ours formait comme une grosse boule de
neige blanche qui ne remuait pas.
Encore cette nuit écoulée, et sans qu’aucun incident
eût modifié la situation ! Les basses brumes du matin se
nuancèrent, vers l’orient, de teintes un peu fauves.
Quelques nuages se fondirent au zénith, et bientôt les
rayons du soleil glissèrent à la surface des eaux.
Le premier soin du lieutenant fut d’explorer le
glaçon du regard. Son périmètre s’était encore réduit,
mais, circonstance plus grave, sa hauteur moyenne au-
dessus du niveau de la mer avait sensiblement diminué.
Les ondulations de la mer, si faibles qu’elles fussent,
suffisaient à le couvrir en partie. Seul le sommet du
monticule échappait à leur atteinte.
Le sergent Long avait, de son côté, observé les
changements qui s’étaient produits pendant la nuit. Les
progrès de la dissolution étaient si évidents qu’il ne lui
restait plus aucun espoir.
Mrs. Paulina Barnett alla trouver le lieutenant
Hobson.
« Ce sera pour aujourd’hui ? lui demanda-t-elle.
– Oui, madame, répondit le lieutenant, et vous
tiendrez la promesse que vous avez faite à Kellet !
– Monsieur Jasper, dit gravement la voyageuse,
avons-nous fait tout ce que nous devions faire ?
– Oui, madame.
– Eh bien, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! »
Cependant, pendant cette journée, une dernière
tentative désespérée devait être faite. Une brise assez
forte s’était levée et venait du large, c’est-à-dire qu’elle
portait vers le sud-est, précisément dans cette direction
où se trouvaient les terres les plus rapprochées des
Aléoutiennes. À quelle distance ? on ne pouvait le dire,
depuis que, faute d’instruments, la situation du glaçon
n’avait pu être relevée. Mais il ne devait pas avoir
dérivé considérablement, à moins que quelque courant
ne l’eût saisi, car il n’offrait aucune prise au vent.
Toutefois, il y avait là un doute. Si, par impossible,
ce glaçon eût été plus près de terre que les naufragés ne
le supposaient ! Si un courant dont on ne pouvait
constater la direction l’avait rapproché de ces
Aléoutiennes tant désirées ! Le vent portait alors vers
ces îles, et il pouvait rapidement déplacer le glaçon, si
on lui donnait prise. Le glaçon n’eût-il plus que
quelques heures à flotter, en quelques heures la terre
pouvait apparaître peut-être, ou sinon elle, du moins un
de ces navires de cabotage ou de pêche qui ne s’élèvent
jamais au large.
Une idée, d’abord confuse dans l’esprit du
lieutenant Hobson, prit bientôt une étrange fixité.
Pourquoi n’établirait-on pas une voile sur ce glaçon
comme sur un radeau ordinaire ? Cela était facile, en
effet.
Jasper Hobson communiqua son idée au charpentier.
« Vous avez raison, répondit Mac Nap. Toutes
voiles dehors. »
Ce projet, quelque peu de chances qu’il eût de
réussir, ranima ces infortunés. Pouvait-il en être
autrement ? Ne devaient-ils pas se raccrocher à tout ce
qui ressemblait à un espoir ?
Tous se mirent à l’œuvre, même Kellet, qui n’avait
pas encore rappelé à Mrs. Paulina Barnett sa promesse.
Une poutrelle, formant autrefois le faîte du logement
des soldats, fut dressée et fortement enfoncée dans la
terre et le sable dont se composait le monticule. Des
cordes, disposées comme des haubans et un étai,
l’assujettirent solidement. Une vergue, faite d’une forte
perche, reçut en guise de voile les draps et couvertures
qui garnissaient les dernières couchettes, et fut hissée
au haut du mât. La voile, ou plutôt cet assemblage de
voiles, convenablement orientée, se gonfla sous une
brise maniable, et au sillage qu’il laissait derrière lui, il
fut bientôt évident que le glaçon se déplaçait plus
rapidement dans la direction du sud-est.
C’était un succès. Une sorte de revivification se fit
dans ces esprits abattus. Ce n’était plus l’immobilité,
c’était la marche, et ils s’enivraient de cette vitesse, si
médiocre qu’elle fût. Le charpentier était
particulièrement satisfait de ce résultat. Tous, d’ailleurs,
comme autant de vigies, fouillaient l’horizon du regard,
et si on leur eût dit que la terre ne devait pas apparaître
à leurs yeux, ils n’auraient pas voulu le croire !
Il devait en être ainsi cependant.
Pendant trois heures, le glaçon marcha sur les eaux
assez calmes de la mer. Il ne résistait point au vent ni à
la houle, au contraire, et les lames le portaient, loin de
lui faire obstacle. Mais l’horizon se traçait toujours
circulairement, sans qu’aucun point en altérât la netteté.
Ces infortunés espéraient toujours.
Vers trois heures après midi, le lieutenant Hobson
prit le sergent Long à part et lui dit :
« Nous marchons, mais c’est aux dépens de la
solidité et de la dureté de notre îlot.
– Que voulez-vous dire, mon lieutenant ?
– Je veux dire que le glaçon s’use rapidement au
frottement des eaux accru par sa vitesse, il s’éraille, il
se casse, et, depuis que nous avons mis à la voile, il a
diminué d’un tiers.
– Vous êtes certain...
– Absolument certain, Long. Le glaçon s’allonge, il
s’efflanque. Voyez, la mer n’est plus à dix pieds du
monticule. »
Le lieutenant Hobson disait vrai, et avec ce glaçon,
rapidement entraîné, il ne pouvait en être autrement.
« Sergent, demanda alors Jasper Hobson, êtes-vous
d’avis de suspendre notre marche ?
– Je pense, répondit le sergent Long, après un
instant de réflexion, je pense que nous devons consulter
nos compagnons. Maintenant, la responsabilité de nos
décisions doit appartenir à tous. »
Le lieutenant fit un signe affirmatif. Tous deux
reprirent leur place sur le monticule, et Jasper Hobson
fit connaître la situation.
« Cette vitesse, dit-il, use rapidement le glaçon qui
nous porte. Elle hâtera peut-être de quelques heures
l’inévitable catastrophe. Décidez, mes amis. Voulez-
vous continuer de marcher en avant ?
– En avant ! »
Ce fut le mot prononcé d’une commune voix par
tous ces infortunés.
La navigation continua donc, et cette résolution des
naufragés devait avoir d’incalculables conséquences.
À six heures du soir, Madge se leva et, montrant un
point dans le sud-est :
« Terre ! » dit-elle.
Tous se levèrent, électrisés. Une terre, en effet, se
levait dans le sud-est, à douze milles du glaçon.
« De la toile ! de la toile ! » s’écria le lieutenant
Hobson.
On le comprit. La surface de voilure fut accrue. On
installa sur les haubans des sortes de bonnettes au
moyen de vêtements, de fourrures, de tout ce qui
pouvait donner prise au vent.
La vitesse fut accrue, d’autant plus que la brise
fraîchissait. Mais le glaçon fondait de toutes parts. On
le sentait tressaillir. Il pouvait s’ouvrir à chaque instant.
On n’y voulait pas songer. L’espoir entraînait. Le
salut était là-bas, sur ce continent. On l’appelait, on lui
faisait des signaux ! C’était un délire.
À sept heures et demie, le glaçon s’était
considérablement rapproché de la côte. Mais il fondait à
vue d’œil, il s’enfonçait aussi, l’eau l’ameurait, les
lames le balayaient et emportaient peu à peu les
animaux affolés de terreur. À chaque instant, on devait
craindre que le glaçon ne s’abîmât sous les flots ! Il
fallut l’alléger comme un navire qui coule. Puis on
étendit avec soin le peu de terre et de sable qui restait
sur la surface glacée, vers ses bords surtout, de manière
à les préserver de l’action directe des rayons solaires !
On y plaça aussi des fourrures, qui, de leur nature,
conduisent mal la chaleur. Enfin, ces hommes
énergiques employèrent tous les moyens imaginables
pour retarder la catastrophe suprême. Mais tout cela
était insuffisant. Des craquements couraient à l’intérieur
du glaçon, et des fentes se dessinaient à sa surface. On
sentait qu’il ne tarderait pas à s’entrouvrir.
La nuit arrivait, et ces malheureux ne savaient plus
que faire ! Comment accroître la vitesse du glaçon.
Quelques-uns pagayaient avec des planches. La côte
était encore à quatre milles au vent.
La nuit arriva. Une nuit sombre, sans lune.
« Allons ! un signal, mes amis, s’écria le lieutenant
Hobson, soutenu par une énergie héroïque. Peut-être
nous verra-t-on ! »
De tout ce qui restait d’objets combustibles, deux ou
trois planches, une poutrelle, on fit un bûcher et on y
mit le feu. Une grande flamme monta dans la demi-
obscurité...
Mais le glaçon fondait de plus en plus, et, en même
temps, il s’engloutissait. Bientôt, il n’y eut plus que le
monticule de terre qui émergeât ! Là, tous s’étaient
réfugiés, en proie aux angoisses de l’épouvante, et, avec
eux, ceux des animaux, en bien petit nombre, que la
mer n’avait pas encore dévorés ! L’ours poussait des
rugissements formidables.
L’eau montait toujours. Rien ne prouvait que les
naufragés eussent été aperçus. Certainement, un quart
d’heure ne se passerait pas avant qu’ils fussent
engloutis...
N’y avait-il donc pas un moyen de prolonger la
durée de ce glaçon ? Trois heures seulement, trois
heures encore, et on atteindrait peut-être cette terre qui
n’était pas à trois milles sous le vent ! Mais que faire ?
que faire ?
« Ah ! s’écria Jasper Hobson, un moyen, un seul
pour empêcher ce glaçon de se dissoudre. Je donnerais
ma vie pour le trouver ! Oui ! ma vie ! »
En ce moment, quelqu’un dit d’une voix brève :
« Il y en a un ! »
C’était Thomas Black qui parlait ! C’était
l’astronome qui, depuis si longtemps, n’avait plus
ouvert la bouche, pour ainsi dire, et qui ne semblait plus
compter comme un vivant parmi tous ces êtres voués à
la mort ! Et la première parole qu’il prononçait, c’était
pour dire : « Oui, il y a un moyen d’empêcher ce glaçon
de se dissoudre ! Il y a encore un moyen de nous
sauver ! »
Jasper Hobson s’était précipité vers Thomas Black.
Ses compagnons et lui interrogeaient l’astronome du
regard. Ils croyaient avoir mal entendu.
« Et ce moyen ? demanda le lieutenant Hobson.
– Aux pompes ! » répondit seulement Thomas
Black.
Thomas Black était-il fou ? Prenait-il le glaçon pour
un navire qui sombre avec dix pieds d’eau dans sa
cale ?
Cependant, il y avait bien là, en effet, les pompes
d’aération et aussi le réservoir à air qui servait alors de
charnier pour l’eau potable ! Mais en quoi ces pompes
pouvaient-elles être utiles ? Comment serviraient-elles à
durcir les arêtes de ce glaçon qui fondait de toutes
parts ?
« Il est fou ! dit le sergent Long.
– Aux pompes ! répéta l’astronome. Remplissez
d’air le réservoir !
– Faisons ce qu’il dit ! » s’écria Mrs. Paulina
Barnett.
Les pompes furent emmanchées au réservoir, dont le
couvercle fut rapidement fermé et boulonné. Les
pompes fonctionnèrent aussitôt, et l’air fut emmagasiné
dans le réservoir sous une pression de plusieurs
atmosphères. Puis, Thomas Black prenant un des
tuyaux de cuir soudés au réservoir, et qui, une fois le
robinet ouvert, pouvait donner passage à l’air
comprimé, il le promena sur les bords du glaçon,
partout où la chaleur le dissolvait.
Quel effet se produisit, à l’étonnement de tous !
Partout où cet air était projeté par la main de
l’astronome, le dégel s’arrêtait, les fentes se
raccordaient, la congélation se refaisait !
« Hurrah ! hurrah ! » s’écrièrent tous ces infortunés.
C’était un travail fatigant que la manœuvre des
pompes, mais les bras ne manquaient pas ! On se
relayait. Les arêtes du glaçon se revivifiaient comme si
elles étaient soumises à un froid excessif.
« Vous nous sauvez, monsieur Black, dit Jasper
Hobson..
– Mais rien de plus naturel ! » répondit simplement
l’astronome.
Rien n’était plus naturel, en effet, et voici l’effet
physique qui se produisait en ce moment.
La recongélation du glaçon se refaisait pour deux
motifs : d’abord, sous la pression de l’air, l’eau, en se
volatilisant à la surface du glaçon, produisait un froid
rigoureux ; puis, cet air comprimé, pour se détendre,
empruntait sa chaleur à la surface dégelée, et celle-ci se
recongelait immédiatement. Partout où une fracture
allait se produire, le froid, provoqué par la détente de
l’air, en cimentait les bords, et, grâce à ce moyen
suprême, le glaçon reprenait peu à peu sa solidité
première.
Et ce fut ainsi pendant plusieurs heures ! Les
naufragés, remplis d’un immense espoir, travaillaient
avec une ardeur que rien n’eût arrêtée !
On approchait de terre.
Quand on ne fut plus qu’à un quart de mille de la
côte, l’ours se jeta à la nage, et il atteignit bientôt le
rivage et disparut.
Quelques instants après, le glaçon s’échouait sur une
grève. Les quelques animaux qui l’occupaient encore
prenaient la fuite dans l’ombre. Puis les naufragés
débarquaient, tombaient à genoux et remerciaient le
Ciel de leur miraculeuse délivrance.
XXIV
Conclusion
C’était à l’extrémité de la mer de Behring, sur la
dernière des Aléoutiennes, l’île Blejinic, que tout le
personnel du fort Espérance avait pris terre, après avoir
franchi plus de dix-huit cents milles depuis la débâcle
des glaces ! Des pêcheurs aléoutiens, accourus à leur
secours, les accueillirent hospitalièrement. Bientôt
même, le lieutenant Hobson et les siens furent mis en
relation avec les agents anglais du continent, qui
appartenaient à la Compagnie de la baie d’Hudson.
Il est inutile de faire ressortir, après ce récit détaillé,
le courage de tous ces braves gens, bien dignes de leur
chef, et l’énergie qu’ils avaient montrée pendant cette
longue série d’épreuves. Le cœur ne leur avait pas
manqué, ni à ces hommes ni à ces femmes, auxquels la
vaillante Paulina Barnett avait toujours donné
l’exemple de l’énergie dans la détresse, et de la
résignation aux volontés du Ciel. Tous avaient lutté
jusqu’au bout et n’avaient pas permis au désespoir de
les abattre ; même quand ils virent ce continent, sur
lequel ils avaient fondé le fort Espérance, se changer en
île errante, cette île en îlot, cet îlot en glaçon, non pas
même enfin, quand ce glaçon se fondit sous la double
action des eaux chaudes et des rayons solaires ! Si la
tentative de la Compagnie était à reprendre, si le
nouveau fort avait péri, nul ne pouvait le reprocher à
Jasper Hobson ni à ses compagnons, qui avaient été
soumis à des éventualités en dehors des prévisions
humaines. En tout cas, des dix-neuf personnes confiées
au lieutenant, pas une ne manquait au retour, et même
la petite colonie s’était accrue de deux nouveaux
membres, la jeune Esquimaude Kalumah et l’enfant du
charpentier Mac Nap, le filleul de Mrs. Paulina Barnett.
Six jours après le sauvetage, les naufragés arrivaient
à New-Arkhangel, la capitale de l’Amérique russe.
Là, tous ces amis, qui avaient été si étroitement
attachés les uns aux autres par le danger commun,
allaient se séparer pour jamais, peut-être ! Jasper
Hobson et les siens devaient regagner le fort Reliance à
travers les territoires de la Compagnie, tandis que Mrs.
Paulina Barnett, Kalumah qui ne voulait plus se séparer
d’elle, Madge et Thomas Black comptaient retourner en
Europe par San Francisco et les États-Unis.
Mais avant de se séparer, le lieutenant Hobson,
devant tous ses compagnons réunis, la voix émue, parla
en ces termes à la voyageuse :
« Madame, soyez bénie pour tout le bien que vous
avez fait parmi nous ! Vous avez été notre foi, notre
consolation, l’âme de notre petit monde ! Je vous en
remercie au nom de tous ! »
Trois hurrahs éclatèrent en l’honneur de Mrs.
Paulina Barnett. Puis chacun des soldats voulut serrer la
main de la vaillante voyageuse. Chacune des femmes
l’embrassa avec effusion.
Quant au lieutenant Hobson, qui avait conçu pour
Mrs. Paulina Barnett une affection si sincère, ce fut le
cœur bien gros qu’il lui donna la dernière poignée de
main.
« Est-ce qu’il est possible que nous ne nous
revoyions pas un jour ? dit-il.
– Non, Jasper Hobson, répondit la voyageuse, non,
ce n’est pas possible ! Et si vous ne venez pas en
Europe, c’est moi qui reviendrai vous retrouver ici... ici
ou dans la nouvelle factorerie que vous fonderez un
jour... »
En ce moment, Thomas Black, qui, depuis qu’il
venait de reprendre pied sur la terre ferme, avait
retrouvé la parole, s’avança :
« Oui, nous nous reverrons... dans vingt-six ans !
dit-il de l’air le plus convaincu du monde. Mes amis,
j’ai manqué l’éclipse de 1860, mais je ne manquerai pas
celle qui se reproduira dans les mêmes conditions et
aux mêmes lieux, en 1896. Donc dans vingt-six ans, à
vous chère madame, et à vous, mon brave lieutenant, je
donne de nouveau rendez-vous aux limites de la mer
polaire. »
Cet ouvrage est le 374e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
La Bibliothèque électronique du Québec
est la propriété exclusive de
Jean-Yves Dupuis.